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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 22:05

   Gabriel Metsu homme écrivant une lettre v. 1662-1665 Natio

Homme écrivant une lettre, Gabriel Metsu, v. 1662-1664,

National gallery of Ireland, Dublin 

 

ENVOI

 

Je suis pareil à cet enfant

Qui, laissé seul, dans sa détresse

Fit une lettre et, comme adresse,

Mit simplement : Paris, maman…

 

De ceux qui m’aimeraient, peut-être,

Moi aussi je suis seul très loin ;

Au hasard j’ai jeté ma lettre ;

Que les hommes en prennent soin !

 

Pour des êtres charmants et tendres,

Dont j’ignore même le nom,

J’ai fait ces petites chansons…

Puisse une femme les comprendre !

 

J’ai transcrit là sincèrement

Mon cœur ingrat et peu fidèle…

Maman, Paris… écrit l’enfant…

Mais la lettre arrivera- t- elle ?

 

Les Lèvres et le Secret, 1906

 

 

Maurice Magre est un poète né à Toulouse en 1877. Après avoir créé L’Effort, revue de jeunes poètes toulousains, à l’origine d’un important mouvement littéraire provincial, il se fixe à Paris en 1898. Il y fait paraître La Chanson des Hommes qui veut faire monter le cri des foules au travail « jusqu’au cœur du poète ». En mars 1906, il publie Les Lèvres et le Secret, qui déconcerta la critique, car on n’y retrouvait plus les préoccupations sociales de l’auteur. Dans cet ouvrage, qui n’est pas sans rappeler Musset, et même Jean-Jacques Rousseau, l’auteur s’y analyse avec acuité, révélant une âme inquiète et tourmentée dont ce poème, dans son extrême simplicité, est le reflet.

 

 

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 14:25

square st lambert site jf lamour .fr

Le square Saint-Lambert (Photo Site J-F Lamour.fr)

 

C’est au square Saint-Lambert à cinq heures moins le quart

Les étourneaux s’enfuient bien avant dans le soir

Cœur battant du quartier le jardin vibrionne

Curieux comme des chats mes regards braconnent

       Une vie transitoire  

 

Sur l’herbe des jardins faisant un éventail

Les lycéens s’allongent comme après la bataille

Les filles violemment repoussent leurs cheveux

Et leur copain caresse de regards amoureux

Le nu sous le chandail

 

De belles nounous noires aux yeux mélancoliques

Distribuent des goûters en  gestes mécaniques

A des gamins qui pleurent le nez dégoulinant

Femmes des exilés au monde indifférents

Comme elle est loin l’Afrique

 

Dans l’allée du milieu une petite fille

Un doux elfe des villes dont le rire fuse en trilles

Court à toute vitesse pourchassée par son frère

Et se jette en aveugle dans les bras de son père

Elle crie et babille

 

Dans l’orbe des maisons stylées mil neuf cent trente

Statues d’Oursons de Chien en impassible attente

Peupliers acacias cédrelas cerisiers

Créent une claire esquisse au trait bien dessiné

Et j’y suis la passante

 

C’est au square Saint-Lambert dix jours avant l’été

A l’heure de la sortie du lycée Camille Sée

Le soleil dans le ciel joue à colin-maillard

Le jet d’eau vient et va vivant et babillard

Vibrants instantanés

 

 Paris, vendredi 12 juin, 2009

square Saint-Lambert,  le saint qui guérit les hernies.

 

 

 

Je publie de nouveau ce poème écrit en 2009 et qui correspond bien au thème proposé par Lajémy, pour la semaine du 14 au 21 novembre 2010.

 

Pour Le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy,

Thème :  "Coeur de ville". Cette semaine, on part se balader en ville, dans le coeur des villes, dans les quartiers animés, où il se passe toujours quelque chose, et comme dirait Mickey 3D : "Il ne nous reste plus qu'à traîner dans les rues, s'embrasser. Regardez-bien les yeux des filles, ils vont se mettre à chanter..." Bonne balade.

 

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 00:18

  100 3387

 

 

 

Je t’écris du bout du monde

Toi mon enfant aux boucles blondes

Nos solitudes sidérales

Loin par-delà les mers australes

 

Je t’écris du bout du monde

Comme à tous ceux qui vagabondent

Ne pas oublier ton visage

Evanoui dans les voyages

 

Je t’écris du bout du monde

Tu vis où le coeur surabonde

Dans le rire et dans la jeunesse

A l'ardent soleil des promesses

 

Je t’écris du bout du monde

Quand nous séparent tant de secondes

Sur les grèves de sable blanc

Et dans la flamme de l’instant

 

Je t’écris du bout du monde

Tout petit point sur mappemonde

Tu glisses sur les vagues bleues

Sans savoir que je pleure un peu

 

Je t’écris du bout du monde

Et ma certitude est profonde

J’ai lâché ta petite main

Mais t’ai ouvert mille chemins

 

 

Pour La Petite Fabrique d’Ecriture : écrire à un être cher (ami ou parent) pour l’inciter à nous rejoindre ou pour l’en dissuader. Le texte devra commencer par la phrase d’Henri Michaux : « Je vous écris du bout du monde… »

 

 

 

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Published by Catheau - dans Poèmes
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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 22:01

faust wagner le barbet dijon musée des beaux arts

Faust, Wagner et le barbet, Illustration du Faust de Goethe, Eugène Delacroix,

Musée des Beaux-Arts, Dijon

 

« Sais-tu que les animaux parlent ? », me répéta toute mon enfance la fabuleuse conteuse qu’était ma grand-mère. Dans son jardin aux mille couleurs et aux senteurs multiples, elle entretenait avec bêtes et plantes un dialogue qui ne s’est jamais démenti. Et c’est en pensant à elle que je me remémore un rêve étrange et inquiétant que je fis l'autre nuit.

J’étais dans la petite ville allemande de Nuremberg, où Copernic imagina le mouvement des sphères célestes et où Albrecht Dürer dessina  Le Chevalier, la Mort et le Diable. Assis à l’ombre d’une des quatre-vingts tours du Kaiserburg, j’étais perdue dans mes pensées, quand vint se coucher à mes pieds une sorte de griffon à poil long et frisé, plus noir que le charbon et que l’encre de Gutenberg. Saisi soudain par le regard implorant de l’animal, et me souvenant de ma grand-mère, une envie irrépressible me prit de m’entretenir avec lui et je lui demandai : « Quel habitant de Nuremberg es-tu, compagnon inconnu de ma solitude ? »Je ne fus point étonnée de l’entendre me répondre ; et voici ce qu’il me raconta, et dont je tremble encore.

« J’habite la ville basse, sous laquelle circule un labyrinthe de cachots souterrains, là-même où l’on cacha les pestiférés pendant la Grande peste de 1533. Dans une rue tortueuse et sale, se dresse la maison à colombages et toits pointus vernissés de mon maître, qui y a fait sculpter dragons et mandragores.

Il faut que je vous dise que mon maître est un savant, de grande prestance, qu’on ne peut oublier quand on l’a vu une fois. Toujours vêtu d’un justaucorps de drap noir, sans crevé ni dentelle, de hauts de chausses gris souris, il est chaussé de poulaines aux incrustations d’ivoire, aux extrémités recourbées comme des cornes, dont on m’a révélé qu’elles dissimulent un pied-bot. Il porte en permanence au chef un béret de velours d’un brun profond, comme une nuit sans étoiles, d’où s’échappe une mèche d’un blond vénitien à nul autre pareil.

C’est un vieux chasseur du nom d’Azazel qui m’avait donné à lui, car j’étais le plus robuste de la portée de sa vieille chienne. Je lui appartiens ainsi depuis que je suis tout jeune chiot et qu'il m'a baptisé du nom de Pan, le dieu venu de la violente Asie. « Il fera un bon chien d’eau pour vos chasses », avait-il dit à mon nouveau maître. Misanthrope ivre de solitude, celui-ci m’a pourtant dressé sans tendresse pour monter la garde dans le petit jardin de simples, qui enclôt sa demeure. Chaque fois qu’un badaud s’approche et guigne trop près par-dessus la clôture, surmontée de pointes aiguës comme la lance de Longin, le semblant de caniche que je suis aboie, grogne, retrousse les babines et se métamorphose en Cerbère. Alors que Diane m'avait créé pour courir dans les champs, débusquer les lièvres dans les terriers et rapporter le gibier d’eau, je suis devenu un chien d’attaque, qui montre les crocs, l'odorat exacerbé par l’odeur de la chair humaine.

Dans la haute salle à manger de cette maison sévère et sans femmes, nous sommes depuis toujours accoutumés de prendre nos repas devant une cheminée, qu’un domestique muet alimente sans désemparer du bois des forêts voisines, et qui rougeoie tout le long du jour, tel l’antre de Vulcain. Elle est surmontée d’une devise latine, « vae victis », que mon maître récite en litanie avant de prendre place, toujours seul, à l’extrémité de la table. Son serviteur, hâve et livide, qu’il a surnommé « le cornu » à cause des os protubérants de son front, le sert d’un air impassible et fermé, mutique pour l’éternité. Les mets lui sont apprêtés sur des plats de vermeil, en forme de crâne, et ils exhalent une odeur méphitique. C’est bien l’unique moment de la journée où mon maître, d’un pied impérieux et brutal, m’autorise à me coucher sous la table, tout en riant d’un rire sardonique et cruel. De temps à autre, de derrière les plis lourds de la longue nappe de damas violacé, rehaussé de larmes d’argent, sa main squelettique aux ongles noirs et crochus, laisse négligemment tomber un morceau de viande noirâtre, que j’avale avidement. J’attends avec impatience les reliefs du dessert, composé invariablement de Lebkuchen, ces petits pains d’épices dont les pâtissiers bavarois ont le secret.

Chaque nuit, quand les bruits de la vieille ville se sont dissipés, quand les servantes ont fini de vider par les fenêtres à meneaux les baquets d’urine putride, mon maître descend lentement l’escalier de pierre à vis qui mène à une crypte aux arcatures romanes  verdies de salpêtre. S’y amoncellent, pêle-mêle, fioles aux formes tourmentées, alambics ventrus, vieux grimoires et autres Livres de Salomon, dans une odeur pestilentielle. Je crois qu’il a entrepris la quête du Grand Œuvre ; il s’y adonne sans relâche, le buste cassé comme une branche foudroyée par la foudre, les manches relevées sur ses bras décharnés, le regard halluciné sur le plomb en fusion, le visage rougi par la lueur de la cheminée qui brûle d’un feu d’enfer. Chaque fois que j’ai essayé de l’accompagner, il m’a chassé à violents coups de pied dans le ventre, en me traitant de sa voix enrouée d’infâme barbu, de roquet de Barbarie, tout en me sommant d’aller au diable.

Si j’envie parfois les petits bichons d’un blanc neigeux, porté dans les bras d’une jolie maîtresse, qui accole ses lèvres roses contre leur museau humide, je ne suis pas un quadrupède malheureux. Je somnole sur un moelleux coussin de velours, brodé aux initiales chantournées formant un M et un S entrelacés, j’observe hypnotisé le manège des crapauds et des serpents que mon maître a emprisonnés dans des cages de verre, je me goinfre des cortèges de mouches au goût sucré et douceâtre, qui meurent par milliers sur le carrelage losangé de la demeure délabrée qui nous sert de gîte.

Et puis, mais dois-je vous l’avouer, chaque année, revient la nuit du 30 avril au 1er mai, celle qui sonne le glas de l’hiver, celle que j’attends tout au long des mois, et qui me fait aboyer à la mort les nuits de pleine lune.

Ce soir-là, mon maître prête une attention particulière à sa toilette et à son costume. Il fait venir son barbier qui rase de près sa peau cadavérique, et lui taille en biseau très fin sa barbe fine et luisante comme aile de corbeau. Il teinte d’un pigment de digitale écrasée ses lèvres minces et serpentines et ajuste une plume de paon à son béret de grand seigneur florentin. Il troque vêtement de drap contre justaucorps et haut de chausses de soie, tout en arborant des poulaines dont les pointes miment des têtes d’aspic dressées. Dans un ample geste majestueux, il se drape dans une immense cape aux teintes de caverne, qui lui dessine la silhouette d’un ange déchu. Il m’ordonne de venir à lui en me susurrant de petits noms tendres dont il n’est guère coutumier : « Viens là mon gentil barbot, approche ici mon petit bichon ! » De sa main gauche où brille une opale iridescente, il flatte ma tête pointue et sombre, caresse impatiemment ma toison laineuse et frisée, tandis que je me frotte à ses jambes osseuses, et frétille de la queue.

C’est en effet le seul temps de l’année où ce maître indifférent et plein de morgue me témoigne un tant soit peu d’intérêt et d’attention. Quand la nuit est tombée, nous quittons de concert et comme des voleurs la maison silencieuse. Je trottine sur ses talons par les ruelles pavées et glissantes et nous quittons hâtivement la petite ville endormie pour atteindre la falaise chauve qui la domine.

Cette nuit est notre nuit à tous les deux, une nuit de rendez-vous, une nuit de folie et de feu, une nuit d’amour insensée, une nuit qui nous rassemble et nous réunit. Mon maître y sombrera dans les bras de Lilith et je m’enivrerai du parfum des blonds cheveux en tresse de Marguerite. Et cette nuit unique vaut bien les maux et les humiliations sans nombre que j’endure tout au long de l’année. Car j’ai omis de vous dire qui est mon maître... »

Dans une crispation de tout mon corps ensommeillé, je me suis brutalement réveillée. Au petit matin, mon frère s’était mis au piano et jouait la Méphisto-valse de Liszt…

 

  FAUST et le barbet

Faust, Wagner et le barbet, Lithographie d'Eugène Delacroix

 

 

Pour Le Défi de la Semaine, n°42.

Le portrait de mon maître ou de ma maîtresse. « On dit souvent des animaux de compagnie qu’il ne leur manque que la parole… Laissons-les s’exprimer et dépeindre leur quotidien, en dressant le portrait de leur maître ou de leur maîtresse adorée. »

 

 

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 19:15

  vase-Emile-Galle-dit-a-la-demoiselle-100865

  Vase dit "à la demoiselle", Emile Gallé, 1887,

Musée des Arts décoratifs, Paris,

"Nos racines sont au fond des bois, au bord des sources, sous les mousses",

telle était la profession de foi,

gravée sur la porte de l'un des ateliers du grand maître-verrier

 

 

 

 

Dans un rayon, l’aérienne libellule

S’agite sans bouger sur le ruisseau dormant.

Penche-toi : tu verras que de bleus diamants

Brûlent dans l’éventail de ses ailes de tulle…

 

Eté 1893,  Matin d'automne

 

Né à Fontenay-sous-Bois, pendant la Commune, le 04 mai 1871, Adolphe Boschot  adopta très vite en poésie une facture conçue non pour l’œil mais pour l’oreille. 

Auteur entre autres des Poèmes dialogués (1900) et de La réforme de la prosodie (1901), il se consacra surtout à l’histoire de l’art et à la critique musicale.

Ce léger quatrain témoigne de cette tonalité particulière qu’il affectionnait et qu’il appelait « une facture de musique de chambre ».

 

 

 

 

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 14:16

  chatterely

  Constance Chatterley (Marina Hands) et Parkin (Jean-Louis Coulloc'h)

 

Pour les Anglais, Lady Chatterley de T. H. Lawrence, c’est un peu comme Madame Bovary pour les Français : un livre-culte de leur panthéon littéraire. Il fallait ainsi à Pascale Ferran beaucoup d’audace- et sans doute une très grande admiration pour ce roman-  pour se lancer dans l’adaptation de cette œuvre, par ailleurs réputée sulfureuse.

On sait que David Herbert Lawrence écrivit trois fois son dernier livre. Le public a lu surtout la dernière version, celle que l’auteur considérait comme définitive, qu’il fit éditer à compte d’auteur en mars 1928, et dans laquelle la question de la révolution industrielle est très présente. Le garde-chasse (du nom d’Olivier Mellors) devient une sorte d’intellectuel qui tient un vrai discours politique, se faisant ainsi en quelque sorte le porte-parole de Lawrence. Par ailleurs la fin en est plus optimiste, laissant présager que les amants pourront sans doute se retrouver.

La réalisatrice a préféré la deuxième version, moins bavarde selon elle, et orientée sur ce qu’elle appelle « le centre de feu de l’histoire, […] la naissance d’un couple, le processus d’amour et de transformation l’un par l’autre ». (Interview accordée à Audrey Jeamart).

Et si Lawrence a écrit trois fois cette histoire, la particularité du travail de Pascale Ferran, c’est qu’elle en a tourné quant à elle deux versions, Lady Chatterley, version courte pour le cinéma (2h48) et Lady Chatterley et l’homme des bois, version longue pour la télévision, en deux épisodes de 1h44 et 1h37). Bien qu’elle soit extrêmement fidèle au livre, ce choix lui a permis de s’approprier l’histoire comme elle le souhaitait. La double version lui donnait par ailleurs l’occasion d’obtenir double financement.

La version télévisuelle longue s’est d’abord imposée à Pascale Ferran car, pour elle, la durée logique de l’adaptation se situait entre trois et quatre heures. La version cinématographique devait se situer dans la perspective de cerner davantage l’évolution des personnages. Ayant vu en premier cette dernière version, je craignais une lassitude à voir la version longue. Or il n’en est rien, bien au contraire, les personnages se métamorphosant devant nous au rythme du défilement des saisons, particulièrement bien rendu.

Publié à Florence en 1928, Lady Chatterley’s Lover ne fut imprimé au Royaume-Uni qu’en 1960, l’ouvrage ayant suscité un énorme scandale dû, en partie aux scènes de relations sexuelles explicites, en partie au fait que les amants étaient un garde-chasse, classe subalterne, et une aristocrate. Le procès intenté aux éditeurs, Penguin Books, se conclut par un verdict d’acquittement, ouvrant ainsi la voie à une plus grande liberté d’expression.

N’existe-t-il pas en fait un grand malentendu ? En effet, c’est bien cet ouvrage, considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature érotique, que Lawrence avait  envisagé d’intituler Tenderness (Tendresse). Il avait aussi indiqué qu’il n’avait pas écrit un « roman de sexe », précisant : « Je veux qu’hommes et femmes puissent penser les choses sexuelles pleinement, complètement, honnêtement et proprement. » Pascale Ferran l’a bien compris qui explique à sa manière : « Je pense que [Lawrence] cherche avant tout à raconter une intimité, qui se développe, entre autres, par des scènes d’amour physique entre les deux personnages. Cela fait complètement partie de leur trajet relationnel. Mais on n’est pas dans la pulsion animale. Il y a autre chose entre eux. C’est ce que je trouve très beau dans le livre. Le corps et l’âme des deux personnages ne font qu’un, tout le temps. »

La réussite de la version télévisée et du film tient justement à ce fragile équilibre entre la découverte des corps et la maturation spirituelle et morale de Constance Chatterley, la maîtresse de Wragby Hall, et de Parkin, le garde-chasse. La réalisatrice parvient à allier crudité et lyrisme et les six scènes d’amour initiatiques ne sont jamais vulgaires ni empreintes de voyeurisme. Entre les deux personnages que tout sépare s’instaure progressivement une intimité qui devient un véritable amour. A une gêne mêlée de respect, où les vêtements sont encore un rempart, à des dialogues rares où le tu se mêle au vous, va succéder un apprivoisement progressif, une découverte du corps de l’autre à la lumière, une volonté de toucher et d’être touché, une aspiration au baiser, un désir d’entendre de véritables paroles d’amour.

 

Jean-Louis-Coulloch-Marina-Hands

 

C’est ce cheminement, dont la gradation est remarquablement nuancée, qui fait la force du film et lui confère son émotion. Le dialogue final, notamment, dans lequel Parkin remercie Constance de l’avoir « ouvert » au monde, de lui avoir ôté toute peur, de l’avoir délivré de sa solitude, est particulièrement significatif à cet égard. Quant à Constance, si Parkin lui a fait découvrir l’union heureuse des corps et des cœurs, il lui aura aussi permis d’ouvrir son regard sur un univers d’injustice, symbolisé par Clifford Chatterley qui ne peut concevoir que « ses » mineurs se mettent en grève.

Cette accession d’une femme à sa pleine féminité et à une réelle prise de conscience est rythmée par la vie de la nature, admirablement filmée. On pourrait trouver répétitif le rituel des promenades de Constance, qui va de Wragby Hall à la cabane de Parkin, mais il n’en est rien. La nature y est montrée à l’unisson de ses humeurs et de ses sentiments : elle cueille des jonquilles quand le printemps arrive, son dos s’appuie à l’écorce des arbres à la recherche de sensations nouvelles, elle boit dans ses mains à la source courante quand l’amour lui est advenu, elle s’extasie devant des oisillons nouvellement nés. Cet amour qui semblait voué à l’échec se fait panthéiste, symbolisé par la course joyeuse des amants nus sous la pluie, par leur union charnelle dans les feuilles et l’humus et par cette sorte de tableau pré-raphaélite où ils parsèment leur corps de fleurs et ceignent leur tête de couronnes de feuillages.

Si la relation entre Constance Chatterley et Parkin est bien évidemment au cœur du film, il serait cependant injuste de ne pas évoquer le personnage de Clifford Chatterley, subtilement interprété par Hippolyte Girardot. Revenu infirme de la Première Guerre mondiale, le maître de Wragby Hall  est celui pour qui « aucun organe vital n’est atteint mais [pour qui] partout la vie est brisée ». Incapable de donner un héritier à son épouse, il lui laisse entendre au début à que « tous les corps se valent » et qu’il ne verrait pas d’obstacle à ce qu’elle ait un enfant d’un autre homme, s’il est bien sûr de son rang ! Sans être aucunement ce qu’on pourrait appeler un mari complaisant, il est donc celui qui permet à Constance de vivre le plus naturellement du monde sa relation adultère.

Peu à peu, cependant, il la voit s’animer de nouveau après une grave période de neurasthénie et son orgueil reprend le dessus, surtout lorsqu’elle lui fait comprendre qu’elle pourrait être enceinte. Au cours d’une promenade avec sa femme, une scène burlesque le montre aux prises avec sa chaise roulante qui refuse obstinément de remonter la pente qu’il a descendue jusqu’à la source. Son amour-propre d’aristocrate lui interdit de demander l’aide de Constance et de Parkin. Il sera finalement contraint d’accepter leur secours, ne se doutant pas que, dans son dos, sa femme pose doucement sa main gantée de dentelle sur celle rugueuse et noueuse du garde-chasse. A la fin du film, lorsque Constance revient d’un voyage à Menton avec sa sœur Hilda, elle retrouve son époux, toujours fier et orgueilleux, qui a fait l’effort surhumain de quitter sa chaise roulante et de marcher avec des béquilles.

Clifford Chatterley est donc un personnage tout en nuances, qui oscille entre mépris et sollicitude, entre morgue et blessure intime, qui cherche à exister en dépit de son infirmité, en dirigeant sa mine, en s’adonnant au dessin technique et en lisant à voix haute Andromaque à Constance.

Ainsi, grâce au jeu de trois acteurs talentueux, et particulièrement celui d’une Marina Hands, naturellement lumineuse, et justement césarisée en 2007, ce film parfaitement maîtrisé réinvente le trio amoureux dans une Angleterre puritaine où les personnages ne sont jamais là où on les attend. Et comme l’écrit Yvette Reynaud-Kherlakian (www.e-litterature.net), Lady Chatterley et l’homme des bois constitue une « conquête hautement spirituelle [qui] se fait, non par volonté morale mais par une sorte de restauration spontanée et studieuse, grave et gourmande, de la dignité du sexe ».

 

ARTE ayant diffusé de nouveau la version télévisée de Lady Chatterley et l’homme des bois, de Pascale Ferran,  jeudi 04 et 11 novembre 2010, je publie de nouveau l’article que j’avais écrit en janvier 2010.

 

  chattreley pluie

 

 

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 20:50

 

  neuville

Le Flambeau de Neuville-Saint-Vaast, souvenir du martyre du village

 

Dans le Carnet de Poésie de ma grand-mère, j’ai trouvé ce sonnet recopié sur un feuillet  libre, apparemment arraché à un autre livret, car les bords en sont finement dentelés, et comme écrit à la hâte, dans une sorte d’urgence fiévreuse à dire l’horreur.

Son titre « Après la bataille », m’a évidemment fait penser au poème de Victor Hugo, dans La Légende des Siècles et qui porte le même titre. Le poème de ce dernier évoque la figure du général Hugo, lors de l’avancée des troupes françaises pendant la guerre d’Espagne. Poème célèbre par sa dramatisation et son art du récit, dans lequel le fils poète exalte le souvenir du père illustre, qui donne à boire au soldat « mort plus qu’à moitié » qui le vise au front. Tout le monde a en mémoire le dernier vers :

« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père. »

Ici, le sonnet a une tonalité beaucoup plus tragique (proche peut-être du Dos de mayo peint par Goya qui y stigmatise les exactions des Français) et se clôt sur un vers empreint de mysticisme.

J’ignore à qui appartiennent les initiales A. V. écrites à la fin du texte, mais c’est sûrement quelqu’un qui a vu de près le spectacle horrible de la guerre. Peut-être est-ce même un soldat qui a participé à cette phase de ce que les historiens de la Grande Guerre ont appelé la guerre de position, qui fait suite à la guerre de mouvement de 1914. Au mois d’octobre de cette même année, après avoir occupé Lille, les Allemands sont arrêtés à Vimy lors de la bataille de l’Artois mais ils ont détruit le beffroi d’Arras.

Le 9 mai 1915, c’est la prise de la Targette à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais, village qui sera totalement détruit. La division marocaine réussit alors une percée sur la crête de Vimy. La situation décrite dans le poème est celle de l’Armée française avant qu’elle ne se lance dans la Deuxième Bataille de l’Artois et ne soit arrêtée à Lorette. Neuville-Saint-Waast ne sera dégagée qu’au mois d’octobre.

 

J’ai recopié le poème tel qu’il se présente, en respectant les majuscules, l’orthographe et la ponctuation employées.

 

P1010294

 

 

Neuville Saint Vaast- Sonnet- 12 mai 1915.

 

Après la bataille

 

La route, entre deux rangs d’arbres

 [déchiquetés

longe les murs béants d’un verger. La mitraille

a d’informes monceaux de pierre et de

                                                [ferraille

Jonché le sol meurtri des jardins dévastés

                       -------

Tout fume encor ; du fond des boyaux empestés

Monte un affreux relent de mort et de

[bataille

Les cadavres gisants (un surtout qui vous

                                                         [raille

En un rictus hideux, pêle-mêle jetés

                      -------

Un chemin creux, au fond l’enclos du

                                             [cimetière

Au revers des talus, donnant dans la

                                          [poussière

les vainqueurs effondrés sur les corps

    [des vaincus ;

 

Parfois le sifflement d’un obus, un cratère

qui s’ouvre, et le couchant qui nimbe de lumière

la face en pleurs du Christ et ses bras étendus

 

A.     V.

 

Les combats eurent lieu dans le cimetière lui-même, ce qui explique la présence d’un Christ aux bras étendus. Actuellement, le cimetière de La Targette s’étend sur 44 525 m2 et accueille 12 210 corps, dont 11 443 Français.

Je pense avec émotion à l’inconnu qui a pris la plume pour témoigner du scandale de la guerre et à ma grand-mère qui a conservé ce papier plié, sur lequel son nom est écrit au crayon de bois, preuve que ce poème lui était bien destiné.

 

  Dans le cimetière les tranchées sont creusées au milieu

 

 

 

En ce jour de 11 novembre 2010, commémorant l'armistice du 11 novembre 1918, qui mit fin à la boucherie de la Grande Guerre, je publie de nouveau ce poème anonyme, retrouvé dans Le Carnet de Poésie de ma Grand-Mère. Et je me souviens que tous les survivants de cette guerre sont morts.

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots.

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 09:44

  Vermeer de Delft La Liseuse

La  lettre, Vermeer de Delft

 

Sous le frontispice

Du blog ex-libris,

 

invitation-au-chateau-1947-decor-unique-da-barsacq

L'invitation au château, de Jean Anouilh,

décor unique d'André Barsacq, 1947

 

Une invitation au château

Des textes et des mots,

 

camilleclaudel valse

La Valse, bronze de Camille Claudel

 

Une invitation à la valse

Quand les âmes s’enlacent

 

jeanne duval la vénus noire manet 

Jeanne Duval, La Vénus noire de Baudelaire, Manet 

 

Une invitation au voyage

Vers les mouvants nuages

 

 

"Un nouveau venu vous rend visite. Qu'aimeriez-vous lui montrer de vous qui lui permette de vous connaître et d'avoir envie de revenir ?" (Un texte bref et illustré si possible par une image qui vous corresponde serait le bienvenu.)

Cet article devra évidemment être publié pour la communauté et il vous faudra en apporter l'adresse dans un commentaire ici :

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 10:50

  Aurevily félicien rops

Illustration de Félicien Rops pour Les Diaboliques de Jules Barbey d'Aurevilly 

 

 

 

C’était sous Charles X

Dans un salon normand

Et s’adonnant au whist

Des nobles devisant 

 

Vieilles douairières

Décadents gentilshommes

Une comtesse fière

Dont le mystère étonne

 

Et saura-t-on jamais

Qui de sa fille ou d’elle

De Marmor l’Ecossais

Aura été la belle

 

Dans l’ardeur de gagner

C’était le dieu du chelem

Et dans ses mains très blêmes 

Des cartes biseautées 

 

Madame de Tremblay

De sa fille la rivale

Vipérine et fatale 

Voudra-t-elle se venger

 

Quand vient le jour mourant

Un éclat électrique

Celui d’un diamant

Et d’une toux phtisique

 

Quel est cela qui brille

Qui est celle qui tousse

Mais voyons c’est ma fille

Ma bague en taille douce

 

Et la belle comtesse

Remet sa pierre au doigt

Mâche en délicatesse

Des fleurs de réséda

  

Marmor est-il celui

Qui fut l’empoisonneur

De la mort d’Herminie

Est-il instigateur

 

Dans une jardinière

Aux fleurs de réséda

Un nouveau-né en terre

Au mystérieux trépas 

 

C’était sous Charles X

Dans un salon normand

Une partie de whist

Au parfum inquiétant

 

 

 

Frontispice des diaboliques

Fronstipice de l'édition des Diaboliques par Félicien Rops

 

 

Pour le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy,

Thème : Les jeux de société

 

 

 

 

 

 

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8 novembre 2010 1 08 /11 /novembre /2010 13:28

  Resurrection (2001

 

Publié en 1899, à l’aube du XX° siècle, qui se profile à la fin du roman, Résurrection est le testament politique, philosophique et religieux du comte Léon Tolstoï. Pour rendre hommage au grand écrivain qui mourut le 07 novembre 1910 à 06h 5 du matin, dans la petite gare d’Aśtapovo, ARTE lui consacrait hier, dimanche 07 novembre 2010, une longue soirée Théma, diffusant en première partie le film des frères Paolo et Vittoriano Taviani (2001), adapté de cet ultime roman.

A l’origine de cette histoire, il y a un fait véridique que A. F. Kony, procureur général au tribunal régional de Saint-Pétersbourg, rapporta à son ami Tolstoï, au cours d’un séjour à Iasnaïa Poliana, à l’automne 1887. Il avait reçu la visite d’un jeune aristocrate, venu se plaindre à lui qu’on refusait de transmettre une missive à une détenue du nom de Rosalie. Cette fille d’un métayer avait été recueillie à la mort de son père par le propriétaire des terres, qui l’avait gardée comme domestique. Séduite par le fils de la maison et enceinte, elle avait été chassée du domaine et la misère l’avait conduite à se prostituer. Un vol de cent roubles au détriment de l’un de ses clients l’avait ainsi amenée au tribunal où, par le plus grand des hasards, elle s'était trouvée en présence de l'un des jurés, le jeune homme qui l’avait autrefois abandonnée. Culpabilisé par le souvenir de sa faute de jeunesse, et dans la volonté de la racheter, ce dernier avait souhaité épouser la jeune fille, mais elle était morte du typhus.

 

Résurrection 2

Katioucha Maslova (Stefania Rocca) et le prince Dimitri Nekhlioudov (Timothy Peach)

 

Très vite Tolstoï va élaborer le plan de son roman qu’il appelle alors la Koneva, mais qu'il n'achèvera qu’en décembre 1898. Cette longue gestation s’explique par le fait que son métier d’écrivain ne l’intéresse plus guère, qu’il a du mal à mettre en accord ses actes avec ses idées, et qu’il se souvient avoir lui-même autrefois séduit une jeune domestique nommée Gacha. L’histoire du prince Dimitri Nekhlioudov et de Katioucha Maslova sera aussi un peu la sienne. Quant à la publication de l’œuvre, elle fut soumise à moult censures et ce n’est qu’en 1935 que Tchertkov mit la toute dernière main à l’édition définitive de l’œuvre.

L’extraordinaire histoire d’amour et de rédemption du prince Nekhlioudov et de Katioucha Maslova, comme seule l’âme russe peut en inventer, est certes un des éléments-clés du film. Et comme le dit un personnage : « Nous n’avons pas besoin d’un prince qui se fourvoie avec une prostituée ! » Sa volonté inébranlable d’épouser et de sauver la prostituée, dont il se sent coupable de la déchéance, fait du prince, décidé à tout abandonner de ce qui fut son existence dorée pour réparer sa faute, un personnage hors-norme : « Même si tu ne le veux pas, dit-il à Katioucha, je serai toujours auprès de toi. » La certitude acquise que, sans amour, on ne peut être heureux le mènera dans une Sibérie tétanisée dans la neige et le gel. Pourtant Katioucha ne le suivra pas mais liera son sort à l’anarchiste Simonson. La scène de leur séparation est exemplaire à cet égard :

« -     Je ne vous dit pas adieu, je vous reverrai.

   -     Pardon, dit-elle d’une voix à peine perceptible.

Leurs yeux se rencontrèrent et dans son étrange regard, dans le pauvre sourire qui accompagnait, au lieu d’un adieu, ce « pardon », Nekhlioudov lut que des deux explications de sa conduite, la seconde était la vraie : elle l’aimait, et elle pensait qu’en s’unissant à lui elle gâcherait sa vie ; mais dès à présent, quoique heureuse d’avoir rempli ses intentions, elle souffrait de se séparer de lui. »

Si cet amour « bizarre » entre un prince qui renie sa caste et une femme qui est « déjà morte », est remarquable, ce qui l’est tout autant, c’est la mue qu’opère le prince, obligé par cet amour coupable puis assumé d’ouvrir les yeux sur les malheurs du peuple. Le personnage du prince Nekhlioudov est l’incarnation des idéaux  que Léon Tolstoï défendit toute sa vie. Georges Lucacs, cité dans la préface de Nivat (pour l’édition Folio Classique du roman), écrit que cet aristocrate, honteux des privilèges et des excès de sa classe sociale, veut « faire le bien avec les fruits du mal ». Comme Tolstoï proposant à ses serfs la libération du servage, on le voit offrir ses terres à ses paysans qui les refusent. Le chapitre XXVIII de la Troisième partie insiste sur cette obsession viscérale des autres, qui fut celle de Tolstoï, et qu’il exprime ainsi : « Les maux effroyables qu’il [le prince] avait vus et constatés au cours des dernières semaines et en particulier le jour même dans cette horrible prison, tous ces maux […] régnaient triomphants, sans qu’il entrevît la moindre possibilité de les détruire et même de les combattre.

Dans son imagination, il vit se dresser ces centaines, ces milliers de malheureux, dégradés, parqués dans un air empesté, par des généraux, des procureurs, des directeurs de prisons indifférents. […] Comme auparavant, il se demanda si c’était lui, Nekhlioudov, qui était fou ou bien les autres, ceux qui accomplissaient tous ces actes prétendus raisonnables, et la question s’imposait à lui avec une force nouvelle et réclamait une réponse. » Et c'est bien cette réponse que Tolstoï chercha toute sa vie, au point d'y sacrifier sa vie familiale.

Dans ce film de facture extrêmement classique, parfois démonstratif, on regrettera  sans doute une absence d’émotion et des décors qui sentent souvent l’artifice. La musique envoûtante de Nicola Piovani se fait trop rare, en dépit de très beaux passages, et notamment la ballade des prisonniers. Par ailleurs, si les frères Taviani ont gommé en partie la perspective religieuse extrêmement présente dans le roman, et notamment l’Evangile de Matthieu, ils ont proposé cependant deux belles scènes : celle de la Pâque orthodoxe et le mariage de Katioucha et de Simonson. Et il n’en demeure pas moins non plus que la scène finale dans l’isba, où des moujiks fêtent le nouveau siècle (en surimpression on lit "XX secolo"), n’en fait pas l’économie.Quelqu'un demande au prince quel vœu il souhaite formuler et, après avoir hésité, il déclare : « Aimons-nous les uns les autres », phrase-clé du Sermon sur la montagne, cité abondamment par Tolstoï dans les dernières pages du roman

Il apparaît cependant que l’adaptation des frères Taviani, revenus de leurs idéaux communistes, est surtout pour eux une manière de dire la folie idéologique d'état, qui sera celle du XX° siècle. Leur film s'insurge contre "une chose appelée service de l'Etat qui permet de traiter des êtres comme des objets". Il dénonce les inégalités de classes, les jugements iniques, les emprisonnements arbitraires, les déportations massives dans des wagons noirs, emportés vers le néant. Et Tolstoï a beau écrire dans son épilogue que « cette nuit [après s'être séparé à tout jamais de Katioucha et avoir visité les cellules de la prison] fut le début pour Nekhlioudov d’une existence nouvelle », la révolution qui s’opère dans ce superbe personnage, double de l’écrivain, n’est qu’une révolution intérieure, qui sera impuissante à enrayer tous les goulags à venir.

 

  resurrezione

  Katioucha Maslova en partance pour la Sibérie

 

 

Sources :

Anna Karénine, Résurrection, « Introduction à Résurrection », Bibliothèque de La Pléiade, 1951.

Lumière morte de fin du monde, « Un Tolstoï maudit, Résurrection », Critique de Réal la Rochelle, 21/05/2008.

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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