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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 15:03

La-voix-est-libre-les-trois.JPGDe gauche à droite  : Michel Miramont, Silvio Pacitto, Jean Lespert

 

Vendredi 22 mars 2013, dans le cadre du festival saumurois des 1001 Voix, La voix parlée, la voix chantée… la voix imaginée, son directeur artistique, Silvio Pacitto, proposait 45 minutes consacrée à la poésie, à l’heure où le ventre crie famine. Sous les grands lustres hollandais et les lambris vernissés de la salle des mariages de l’Hôtel de Ville, devant un public d’une trentaine de personnes, les comédiens Jean Lespert, Michel Miramont et lui-même ont fait résonner les mots d’une petite dizaine de poètes de leur choix.

En un subtil dosage des textes, tour à tour, ils nous ont donné à entendre des tonalités variées. Jean Lespert a d’abord proposé la définition provocatrice de la démocratie par Romain Gary, en lutte contre le totalitarisme des idées :

« Je suis a priori contre tous ceux qui croient avoir absolument raison […] Je suis contre tous les systèmes politiques qui croient détenir le monopole de la vérité. Je suis contre tous les monopoles idéologiques. Je vomis toutes les vérités absolues et leurs applications totales. Prenez une vérité, levez-la prudemment à hauteur d’homme, voyez qui elle frappe, qui elle tue, qu’est-ce qu’elle rejette, sentez-la longuement, voyez si ça ne sent pas le cadavre, goûtez en gardant un bon moment sur la langue- mais soyez toujours prêt à recracher immédiatement. C’est cela, la démocratie. C’est le droit de recracher. »

Avec les alexandrins charpentés de Victor Hugo, Silvio Pacitto a rappelé le grand rêve de son  poème « Fraternité »: 

« Je rêve l’équité, la vérité profonde,

L’amour qui veut, l’espoir qui luit la foi qui fonde,

Et le peuple éclairé plutôt que châtié.

Je rêve la douceur, la bonté, la pitié,

Et le vaste pardon. De là ma solitude. […] »

L’absurde était aussi au rendez-vous quand Michel Miramont et Silvio Pacitto ont entamé le « Dialogue sur un palier », extrait du Gobedouille et autres diablogues de Roland Dubillard. Comment, à partir d’un banal pied qui craque, on en vient à s’interroger sur l’existence d’un petit oiseau, ampoule ou gobedouille. Extraordinaire inventivité d’un auteur qui a l’art de métamorphoser une situation simple en imbroglio poétique.

Quant à Michel Miramont, il a proposé à notre sagacité les « Petits problèmes et travaux pratiques » du Professeur Froeppel de Jean Tardieu, lesquels nous ont laissés perplexes :

« I. L’espace.

Etant donné un mur, que se passe-t-il derrière ?

Quel est le plus long chemin d’un point à un autre ?

II. Problème d’algèbre à deux inconnues.

Etant donné qu’il va se passer je ne sais quoi je ne sais quand, quelles dispositions prenez- vous ?

III. Deux mots de mécanique rationnelle.

Une bille remonte un plan incliné. Faites une enquête. […] »

 La Voix est libre Miramont

Michel Miramont

Nous avons encore souri avec amertume avec « La complainte de l’homme exigeant » du même Jean Tardieu, toujours choisi par Michel Miramont. Mélancolique complainte d’un homme qui « veu[t] faire la lumière/ sur « la sale affaire de [sa] vie ». Ainsi, à cors et à cris, il « réclamait le soleil/ Au milieu en plein milieu/ De la nuit (voyez-vous ça ?) » :

« Or malgré tous nos efforts

Nous n’avons pu lui donner

La plus petite parcelle

De la lumière solaire

Au milieu de la nuit noire

Qui le couvrait tout entier.

Alors pour ne pas céder

Alors les yeux grands ouverts

Sur une toute autre lumière

Il est mort. »

 La voix est libre pacitto

Silvio Pacitto

Avec « La Cigale et le Renard », fable moderne retenue par Silvio Pacitto, la plume sarcastique d’Anouilh, nous a rappelé le pouvoir de l’argent roi : une fable où le dupeur se  voit dupé par plus malin que lui dans un monde impitoyable pour les petits.

[…]

« «  Oui, conclut la cigale au sourire charmant,

On dit qu’en cas de non-paiement

D’une ou l’autre des échéances,

C’est eux [les pauvres] dont on vend tout le plus facilement. »

Maître Renard qui se croyait cynique

S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique. »

Jean-Pierre Siméon, l’animateur passionné du Printemps de Poètes, était aussi présent avec deux textes. Le premier, dit par Silvio Pacitto, « La secrète nuance de la vie », nous a proposé une définition de la poésie, celle qui « veut tenir la mer dans ses mains » et pour laquelle « comprendre, c’est étreindre ». Les poètes ne sont-ils pas indispensables ? « On aura toujours besoin d’idiots dans le village… »

L’autre texte, empreint d’un humour ravageur, et modulé par Jean Lespert, a stigmatisé les méfaits du jeunisme qui contraint chacun à « jouer le jeu du jeune jusqu’à ce que la peau lui tombe », tout en exaltant les beautés du « vieuxisme » :

« J’aime la beauté demeurée autre dans les rides […] J’aime la grande patience de ceux-là très proches d’être morts ».

Les grands classiques n’avaient pas été non plus oubliés. Michel Miramont nous a ainsi bercés avec le pentamètre de Louis Aragon, dans « Au bout de mon âge ». Merveilleux quatrains tout en légèreté, qui disent l’éphémère du destin d’un homme, ce « chant égaré » en équilibre entre hasard et poésie : 

« […]

Tant pour le plaisir

Que la poésie

Je croyais choisir

Et j’étais choisi !

 

Je me croyais libre

Sur un fil d’acier

Quand tout l’équilibre

Vient du balancier

 

Au bout de mon âge

Qu’aurais-je trouvé

Vivre est un village

Où j’ai mal rêvé. »

Michel Miramont nous a rendu un instant l’enfance avec « Jeanne était au pain sec », extrait de L’Art d’être grand-père de Victor Hugo. Qui n’a pas en mémoire la chute du poème, avec la réplique de la petite-fille à son grand-père trop indulgent :

« Eh bien, moi, je t’irai porter des confitures ! »

 La Voix est libre lespert

Jean Lespert

Et Jean Lespert nous a remémoré les aspirations contradictoires de l’homme avec les quatre quatrains de « L’homme et la mer » de Baudelaire. Si la mer est son propre miroir, si elle révèle son aspiration à l’infini, elle est aussi appel au néant et à la mort.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir, tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. […] »

Mais ce petit intermède poétique a surtout été pour moi l’occasion de découvrir un poète dont j’ignorais tout, Jehan Jonas, dont Jean Lespert a lu un texte. Celui-ci, tout rempli d’ironie tragique et d’humour noir, est le monologue d’un homme qui a tué sa femme et qui ne comprend pas pourquoi on l’arrête :

« Je l’ai tuée, je l’ai tuée […] Tout de suite, les grands mots ! », dit-il sans sourciller.  « La vie, c’est sacré, surtout quand on l’a plus […] » reconnaît-il. Il se trouve même des circonstance atténuantes : « C’était une emmerdeuse, pas une imbécile », allant jusqu’à se faire plaindre : « Je suis veuf, maintenant, qu’est-ce que je vais devenir ? »

Jehan Jonas est passé comme un météore dans le ciel de la poésie. Né à Paris en 1944, il est mort en 1980, à 35 ans, d’une maladie qui l’a emporté en un mois. Cet ancien électricien- ajusteur de formation écrit ses premiers textes dès 1961 et il composera plus de 250 chansons, dont « Comme dirait Zazie ». Il chantera aux terrasses de Saint-Germain-des-Prés, à la Contrescarpe, au Don Camillo, produira plusieurs 33 tours, créera deux spectacles, fera des récitals à travers l’Europe et participera à des émissions de télévision. Autodidacte doué, il laisse une œuvre multiple, pleine de gouaille, de cynisme, de révolte et de poésie.

Merci donc à ces trois passeurs en poésie, dont les textes choisis feront peut-être l’objet d’un prochain spectacle. Grâce à leurs trois voix libres, cette journée du vendredi 22 mars nous aura semblé printanière.

 

Voir le site consacré à Jehan Jonas : link

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 10:46

l-attente.jpg 

 L'Attente, Nikiphoros Lytras,

National Gallery Alexandros Soutzos Museum, Athènes


Où est donc mon printemps

Celui de ma jeunesse

Quand j’étais insouciant

Et le corps en liesse

 

Où est donc l’ancien temps

Exultant de caresses

De rires et de serments

D’amours enchanteresses

 

Où a fui le printemps

Ce faiseur de promesses

Dans mon cœur impatient

Se peut-il qu’il renaisse

 

Jeudi 21 mars 2013,

au lendemain d’un printemps qui n’est pas venu

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème libre

 

 

 


 

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 17:30

 

 Fenetre-4.JPG

 

Dimanche 17 mars, pour clore le Printemps des Poètes, La Maison des Littératures à Saumur, proposait une balade poétique. Bravant les giboulées de mars, une vingtaine d’amateurs de poésie ont été accueillis dans la cour de la Maison du Roi par le président de l’association, Claude Guichet, et par Valérie Reyre-Coquériaux.

Une brève présentation de la Maison du Roi, par un jeune guide de la Ville, nous a d’abord fait rêver sur les monarques qui séjournèrent dans ce logis seigneurial (XV°, XVI°, XIX° siècles). Il reçut en effet Charles VII, Henri IV, Marie de Médicis, Louis XIII et Anne d’Autriche. Ensuite, nous avons marché dans les pas des trois écrivains invités par l’association : Yves Leclair, Fabrice Caravaca et Liza Kerivel.

Après avoir tourné à droite dans la rue du Temple, nous avons pénétré dans la cour intérieure de l’hôtel, dit Cappel, mais ce professeur d’hébreu de l’Académie protestante n’y résida sans doute jamais. Il convient d’appeler cet élégant hôtel particulier Chesnon de Sourdé (XVI°-XVIII° siècles).

Yves Leclair public

Nous avons fait cercle autour de l’écrivain et poète saumurois, Yves Leclair, dont nombre d’œuvres ont été éditées au prestigieux Mercure de France. Avec l’humour dont il est coutumier, Yves, bien au chaud dans sa grosse écharpe de laine tricotée gris parme, avait choisi de lire des extraits de son recueil Prendre l’air, au titre de circonstance. Ce sont des  « feuillets de route » que le poète égrène au cours de ses balades, des instant fugitifs qu’il a l’art de métamorphoser en brèves méditations pleines de sagesse. Ainsi en est-il de cette « Petite philocalie » :

Tu entends cet air de guitare,

ce soir d’octobre où tout est noir.

Tu ne l’entendras pas toujours.

Retiens l’heure, qu’elle te soit lente !

Le bon temps, tu sais a des fuites.

Cette voix d’enfant qui résonne

claire à l’étage, écoute-la

bien, imprègne-toi de son timbre

lumineux. La nuit tombe vite

sur les yeux. Un jour il te faudra,

coûte que coûte, regagner

le grand trou noir. Aime longtemps

la vie si près du ciel, ce soir.     


Ecoutant J. jouer de la guitare

Et A. chantonner à l’étage, Bagneux,

6 octobre 1998

 Yves Leclair

Les mots d’autres poèmes se sont envolés dans l’air froid : nous avons entraperçu le « vieux nocher » de « Barque funèbre » ; nous avons écouté l’appel à « danser dans le vent sur la route », « Sur un vers de W. B. Yeats »… Puis, Yves Leclair a ouvert Le journal d’Ithaque, quatre-vingt-dix-neuf dizains qui nous promènent de Chaintres à la Crète en passant par l’Alsace ou l’Italie. Il nous a distillé quelques-un de ces dizains dont il a le secret. Parmi eux, « Tour opérateur », qui ouvre le recueil en ironisant sur les voyages organisés ; « Le chien perdu de la rime » qui dit le secours sans faille de la rime pour le poète quand « Chaire du poète » joue habilement du vocabulaire religieux. Ceux qui furent- ou qui sont- les élèves d’Yves Leclair connaissent son art de jouer avec les mots simples ou savants. Et c’est ce subtil dosage entre extrême simplicité et grande érudition qui est un des charmes- et non des moindres- de l’écriture d’Yves Leclair, celui qui sait si bien découvrir « l’or du commun » dans le quotidien le plus banal.

Fabrice Caravaca 3

Par les rues endormies, dans cet après-midi froid de mars, nous nous sommes ensuite dirigés vers la chapelle Saint-Jean, un lieu assez méconnu des Saumurois eux-mêmes. Chef-d’œuvre du gothique angevin, aux voûtes particulièrement remarquables, elle appartint aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Cette chapelle est un lieu de recueillement propice à l’écoute des mots de Fabrice Caravaca, jeune écrivain de Limoges, et créateur de la maison d’édition Dernier Télégramme, qui nous a lu plusieurs extraits de ses textes. Sous les fines et élégantes nervures des voûtains, sa longue silhouette d’adolescent nous a donné à entendre notamment des extraits  de sa première œuvre publiée, La Vie, aux éditions des Fondeurs de Briques. « Cinquante-quatre fragments, qui dialoguent et forment un chant », composent ainsi une successions de pensées, de situations, de réflexions qui peuvent être celles de tout un chacun, à un moment ou à un autre de sa vie. La particularité de ce texte est d’être rédigé à la première personne du pluriel, ce qui lui donne une ampleur inaccoutumée. On est d’abord surpris par ce « nous conquérant », assez étonnant chez un si jeune écrivain, mais bientôt cet emportement nous saisit et nous entraîne loin, vers des territoires emplis d’espoir, de fraternité et de sérénité. J'ai beaucoup aimé le passage où Caravaca évoque comme en une litanie les poètes de son panthéon personnel :

" Ossuaire : Cendrars autour du monde. Ossuaire : le sang rouge de Federico garcia Lorca. Ossuaire : Georg Trakl et sa soeur. Ossuaire : Emily Dickinson seule et seule. Ossuaire : Fedor Dostoïevski et le coeur de l'homme. Ossuaire : Lautréamont et le coeur de l'océan. Ossuaire : Allen Ginsberg..."

Dédiée à trois poètes que Fabrice Caravaca affectionne, ce long poème lyrique, à la tonalité unanimiste et aux accents sacrés, a trouvé une résonance particulière dans ce beau lieu.

« Nous commençons. Nous recommençons. Nous ne nous 

arrêtons plus. Nous sommes ivres déjà de beauté. Nous 

avançons. Nous n'avons plus le choix. Il y a de grands 

arbres. Et des histoires tout en haut. Il y a aussi du vert et 

de la couleur et aussi de la lumière un peu plus loin.

Nous en voulons encore. Nous en voulons toujours. 

Nous sommes vivants. »

 fabrice-Caravaca.JPG

La dernière étape de cette balade poétique nous a conduits dans la salle Duplessis-Mornay de l’Hôtel de Ville de Saumur (XVI°-XVII°-XIX° siècles). Liza Kerivel, qui habite à Saint-Nazaire et publie depuis 2009, a lu des extraits de ses deux  romans. Ceux-ci racontent des histoires de femmes. Métamorphoses de la fuite et des saisons (2012) évoque la disparition de l’une d’entre elles sur le parking d’un super marché. L’auteur nous a lu d’abord un passage où le mari, demeuré seul, ne sait comment consoler ses enfants. Puis, de sa voix douce et claire, elle a dit des extraits de son premier roman, Inventaire des silences, paru en 2010. Il s’agit du long monologue d’une femme qui a quitté sa famille et qui tente de l’expliquer à ses enfants.  Mais d’expliquer quoi, au juste ? Les silences du quotidien, le poids de la routine, la vie qui s’enfuit, l’incompréhension qui ronge, la solitude en famille… Ici encore, on ne peut qu’admirer, chez un jeune écrivain, cette plongée extralucide dans l’intimité d’une femme, d’une épouse, d’une mère. Dire pour tenter de rompre ce silence mortifère qui fut le sien pendant plus de vingt ans  : « Le silence est là qui m’a toujours accompagnée. Si épais qu’avec lui, j’aurais pu me tricoter une écharpe et la serrer autour de mon cou. Si fort, en disant tout bas : il suffirait de presque rien. »

Liza K

C’est sur ce moment intense que s’est achevée cette balade poétique. Liza Kerivel, tout en remerciant les membres de La Maison des Littératures de l’avoir accueillie avec la chaleur de l'amitié, a évoqué Albane Gellé, première Présidente de l’association, en soulignant que c’est elle qui avait eu l’idée de cette promenade en poésie. Une initiative que tous souhaitent bien sûr voir se renouveler, par un temps qui serait plus printanier.

 


Bibliographie d'Yves Leclair: link 

Dernières parutions :  

Chansons pour un amour lointain, Jaufre Rudel, Préface et adaptation d'Yves Leclair, Mai 2011, Fédérop

Guy Goffette, Sans légende, Yves Leclair, Octobre 2012, Editions Luce Wilquin

Fabrice Caravaca : link

Liza Kerivel :link

 

Crédit photos : ex-libris.over-blog.com

 

 

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 10:32

 pessoa-photo-DDM.jpg

                      Pessoa et ses hétéronymes dans la mise en scène de Stanislas Grassian

                                                                (Crédit Photo DDM)

 

 

Qui êtes-vous, Fernando Pessoa ?  C’est la question  que pose le spectacle de Théâtre-Poésie, Mystère Pessoa, mis en scène par Stanislas Grassian, et représenté samedi 16 mars 2013 au Théâtre Beaurepaire à Saumur. Dans le cadre du Printemps des Poètes, en association avec La Maison des Littératures, cette « pantomime buccale » (J. L. Barrault) esquisse un portrait du grand portugais à travers trois figures hétéronymes parmi la « galaxie » (A. Tabucchi) des quatre-vingt-quatre qu’il créa. Le synopsis de la pièce est entièrement composé avec des textes de Pessoa.

Un décor simplissime aux tonalités ocres (un simple lit de camp pliant à jardin, un paravent qui dévoile un méchant lavabo surmonté d’une triste glace, et la célèbre malle où furent découverts après sa mort ses 27 453 manuscrits, à cour) laisse à imaginer les chambres sordides où vécut le petit traducteur de textes commerciaux qu’il fut une grande partie de sa vie.

C’est là que l’on découvre Fernando Pessoa (Stanislas Grassian) aux prises avec ses créations : le maître Alberto Caeiro (Florent Dorin)) et ses deux disciples : Alvaro de Campos (Jacques Courtès) et Ricardo Reis (Raphaël Almosni). Une seule silhouette féminine, réelle celle-là dans la vie de Pessoa, la petite secrétaire toute vêtue de gris, sa fiancée Ophelia Queiros (Nitya Fierens), qu’il quitta, avec qui il renoua, mais qu’il n’épousa jamais. Ce sont donc les affres de la création et l’angoisse existentielle d’un poète, déchiré entre ses différentes aspirations, que la pièce nous donne à voir. Sarabande nocturne infernale, existence somnambulique, où le poète ne sait plus qui il est, ni qui parle en lui et à travers lui.

« Nombreux sont ceux qui vivent en nous ;

Si je pense, si je ressens, j’ignore

Qui est celui qui pense, qui ressent.

Je suis seulement le lieu

Où l’on pense, où l’on ressent… »

Etrange destin que celui de ce poète de santé fragile, marqué par nombreux deuils familiaux, exilé à soi-même, dont la vie ne fut qu’ « une longue marche vers soi, vers la connaissance », et notamment à travers ces multiples hétéronymes, auxquels il inventa une biographie. Tout jeune déjà et solitaire, il s’invente un double, le Chevalier de Pas. En 1914, Alberto Caeiro, tuberculeux, lui dicte les 39 poèmes du Gardeur de Troupeaux. Raphaël Almosni, au fin profil, à la barbe fine, chaussé de gros godillots, interprète ce jeune pâtre vêtu d’un pantalon troué et d’une chemise de grosse toile blanche. C’est sa mort qui ouvre et qui clôt la pièce, car il est le Maître. On assistera donc à une sorte de rêve éveillé du poète. Autour de lui gravite le portuan Ricardo Reis, le médecin intellectuel, l’auteur des Odes. Sec philosophe au teint mat, coiffé d’un chapeau, habillé d’un costume dans les tons beiges, le comédien joue ce personnage complexe, habile à manier les argumentations spécieuses. Enfin, y a le judéo-algarvois Alvaro de Campos, ingénieur en mécanique maritime inspirateur  des 1 000 vers de l’Ode maritime et des 35 Sonnets métaphysiques. Jacques Courtès, sanglé dans un blazer bleu-marine à boutons dorés,  prête sa stature imposante et son verbe haut  à ce grand épicurien, maître en hédonisme.

La mise en scène est particulièrement habile à rendre ce glissement incessant d’un hétéronyme à l’autre, entraînant la dissolution du Moi du poète. Sous le drap du lit de camp, les quatre personnages se succèdent ou se mêlent ; derrière le paravent, chacun à son tour enfile le pyjama du poète ;  dans le miroir, les différents visages apparaissent, détruisant peu à peu le Moi orthonyme. Le rassemblement du Moi poétique se recrée peut-être seulement quand Ophelia Queiros, en bas résilles et corset noir, vient danser sous leurs yeux une chorégraphie tentatrice.

 

pessoa acteur

     Pessoa interprété par Stanislas Grassian 

Le spectacle rend particulièrement bien compte de l’éclatement intime de la personne de ce « poète du nulle part du Moi ». Stanislas Grassian, dont la ressemblance avec le Pessoa de vingt ans est troublante, campe un poète particulièrement habité. La fragile silhouette du comédien, au visage blafard surmonté de fines lunettes qui lui tombent sur le nez, dans son costume de gratte-papier noir, avec son melon qui le fait ressembler à un triste Charlot, apparaît ballottée entre ses différentes créatures qui l’écartèlent. On perçoit bien ici que la création de ces hétéronymes n’est nullement un artifice littéraire mais le produit d’un élan créateur douloureux. Dans son passionnant article, « Les doubles de Monsieur Personne », Elisabeth Poulet s’interroge sur cette psychopathie remarquable, qui a fait l’objet de bien des diagnostics. Elle souligne cette aspiration à être l’autre : « Il ne suffit pas d’être un, écrit-elle, il faudrait être deux en même temps. » Elle insiste encore sur le risque vital que prend le poète à être « un Pessoa qui serait quelqu’un mais démultiplié, un Pessoa qui ne serait personne à force d’être tout ».

pessoa lui

Pessoa à vingt-et-un ans

Un des grands intérêts, me semble-t-il aussi, de cette mise en scène, c’est d’illustrer cette profession de foi de Pessoa lui-même : « Le point central de ma personnalité, en tant qu’artiste, c’est que je suis un poète dramatique […] Je sens en me détachant de moi-même. » La folle chorégraphie de la constellation des trois hétéronymes qui envahissent la scène, Caeiro et sa sagesse païenne, Reis et sa rhétorique intellectuelle, Alvaro de Campos et sa sensualité envahissante, témoignent de la diversification chez le poète de sa manière de sentir. Cependant ces hétéronymes  ne doivent pas être vus uniquement comme les personnages d’un théâtre intérieur. Ce qui est extraordinaire, c’est que ces créatures sont créatrices à leur tour ; êtres de fiction, ces poètes imaginaires produisent à leur tour de la fiction.

Cette superbe mise en scène, tout à la fois ardente et maîtrisée, est une réelle incitation à découvrir l’univers mystérieux du poète portugais. Ce Fernando Pessôa qui, le 04 septembre 1916, supprima le circonflexe sur son patronyme, prenant ainsi pour la postérité le masque de théâtre (persona) de Monsieur Personne.

 pessoa

 

 

Sources :

http://www.larevuedesressources.org/les-doubles-de-monsieur-personne-fernando-pessoa,561.html

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 10:13

 

 Franipanier fleurs

Fleurs de frangipanier sur les rochers de North Bondi, NSW

(Photo ex-libris.over-blog.com, janvier 2013)

 

Dans ma mémoire ensoleillée

Embaumeront frangipaniers

Aux fleurs en grappe arbres sacrés

Ceux qu’adora Charles Plumier

 

Dans mes souvenirs en allés

Ils offriront le vert foncé

De leur feuillage vernissé

Noueux et nains frangipaniers

 

Parfum profond et mordoré

Couleurs douces déployées

Près des palmiers des bananiers

Au plein été extasiée


      Frangipanier banane

Frangipanier sur un mur blanc de North Bondi, NSW 

(Photo ex-libris.over-blog.com, janvier 2013)

 

Non non jamais je n’oublierai

Leurs cinq pétales étoilés

Leur senteur si vanillée

Leurs fragrances amandées

 

Fantômes blancs de mes années

Oui sans fin je respirerai

La note de cœur distillée

Des suaves frangipaniers

 

En souvenir des frangipaniers d’Australie,

mardi 12 mars 2013


Frangipanier 7

      Frangipanier blanc à Sydney

(Photo ex-libris.over-blog.com, janvier 2013)

 

 


 

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 16:27

 

Eden-parc-statue.JPG

 

Dans le parc en janvier

Le temps est vert jardin

eden parc fleurs

Dessous les acacias

Et les eucalyptus

Eden parc nénuphars

Dans les caoutchoutiers

Les perroquets blancs

Sans fin y jacassent

eden parc perroquest 3

Et s’y dissimulent

Perruches en couleurs

Perruche à l'envers

Et un cormoran

Eden parc avec oiseau

Cannas et zinnias

Mauves agapanthes

Eden parc agapanthes

Bambous et ficus

 Font des taches claires

Eden parc plamier

Une fille blonde

Nourrit les canards

Eden parc fille

Les très blancs ibis

Au long bec noir 

Et les cygnes sombres

eden-parc-ibis-et-cygne.JPG

Deux trois poules bleues

Près des nénuphars

Glissent indifférentes

Eden parc poules

Au bord de l’étang

Près d’un pélican

Eden-aprc-pelican.JPG

Des amants s’embrassent

Pour l’éternité

Eden parc amoureux

Deux autres somnolent

Un livre à la main

Eden-parc-lecteurs.JPG

Dickens barbu

Rêve en marbre blanc

Eden parc dickens

Je lis l’inscription

Sur le Pavillon

Eden parc mammon

Mammon or

Millenian Eden

Je choisis l’Eden

Eden-parc-amoureux-2.JPG

 

Au Centennial Park, Sydney,

le 03 janvier 2013, vers 15h 50

 

 

 

Crédit photos : ex-libris.over-blog.com, 03 janvier 2013

 

 

 

 

 

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 14:14

 En-levitation.JPG

Surfeur au bout de sa course, Bondi Beach, NSW

(Photo ex-libris.over-blog.com, décembre 2012, Effet Orton)

 

Sur sa planche de vent

Oublieux de son corps

Défiant la pesanteur

Il a glissé sur l’eau

Poisson-volant qui danse

Entre vagues et cieux

Aux abords du rivage

Il se fige un instant

Fragile équilibriste

Comme en lévitation

Jésus marcheur des eaux

Que la mer submerge

 

A Bondi Beach, décembre 2012

 

 

 

 


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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 18:56

 

 

 dorothea-par-may-moore-1927.jpg

Dorothea Mackellar, par May Moore, 1927

 

En cette Journée de la Femme, alors que l’Australie est encore présente au quotidien dans ma mémoire, je voudrais évoquer Isobel Marion Dorothea Mackellar, une de ses grandes poétesses. Tous les petits Australiens ont appris par cœur son célèbre poème, « My Country » et, chaque année, plus de 10 000 élèves participent au Concours de Poésie, créé en 1984, qui porte son nom.

Dorothea-MK-famille.jpgLa famille Mackellar

Dorothea Mackellar est éminemment représentative de la jeune intellectuelle australienne, de la troisième génération, issue d’un milieu aisé. Fille de Sir Charles Kinnaird Mackellar, médecin et parlementaire de renom, et de son épouse Marion Buckland, d’origine écossaise (ses grands-parents arrivent en Australie en mai 1839), elle naît à Point Piper à Sydney, le 1er juillet 1885. Elle est la seule fille au milieu de trois frères, Keith, Eric et Malcolm. Petite fille, elle passe beaucoup de temps à Torryburn, une des propriétés de son père dans la Hunter Valley. Pratiquant la peinture, l’escrime, l’équitation, la natation, comme nombre de jeunes filles de la bourgeoisie, elle sera éduquée chez elle avec des cours particuliers avant d’aller à l’université de Sydney, comme auditeur libre.

Dorothea-Kurumbede-1917.jpgA Kurrumbede (Gunnedah) en 1917

Puis ce sont les voyages en famille à travers l’Europe, l’Amérique, l’Orient, qui contribuent à parfaire son éducation. Polyglotte (elle parle l’anglais, le français, l’espagnol, l’allemand, l’italien), elle se fait aisément l’interprète de la famille, tout en visitant galeries, musées et en allant au théâtre. C’est au cours d’un séjour en Angleterre, où la famille attend le retour de son frère Keith, engagé dans la Guerre des Boers, qu’ils apprennent sa mort en Afrique du Sud. C’est alors l’épreuve de la souffrance pour cette jeune fille à la vie si favorisée. Elle n’écrira plus guère après cette épreuve.

Très jeune, Dorothea Mackellar s’était adonnée à l’écriture. Très vite, même, elle se voit rémunérée pour ses textes en vers et en prose, ce qui suscite l’étonnement et l’admiration de ses parents. Ainsi « An Old Song » est publié par le magazine américain Harper’s tandis que, le 05 septembre 1908, le London Spectator et le Sydney Bulletin publient « My Country ». Elle n’a que 23 ans.

dorothea_mackellar_plaque.jpgLa plaque en l'honneur de Dorothy Mackellar, Writers Walk, Circular Quay 

C’est au cours d’un séjour à Kurrumbede, une des propriétés rurales de sa famille, qu’elle compose « Aube », qui sera l’ébauche de ce célèbre poème, souvent réécrit, qui exprime pour beaucoup la « quintessence de la poésie du bush ». L’inspiration lui en serait venue alors qu’elle dansait pieds nus sous la pluie et que l’herbe reverdissait après une période prolongée de sécheresse. Le poème « My Country », d’abord intitulé « Core of my heart », était d’ailleurs à l’origine une lettre à ses cousins anglais, expression de sa nostalgie de la terre brune de son pays natal. C’est dans ce poème qu’on trouve cette « beauté » et cette « terreur », suscitées par les grands espaces australiens. Tous les Aussies connaissent les premier vers de la deuxième strophe de ce qui est devenu quasiment un poème nationaliste :

 

I love a sunburnt country,

A land of sweeping plains,

Of ragged mountain ranges,

Of droughts and flooding rains…

 

J’aime un pays brûlé de soleil,

Une terre de vastes plaines,

De chaînes de montagnes irrégulières,

De sécheresses et de pluies torrentielles…

jm-artleadnarrow-Dorothea-texte-bien-NSW-Biblioth.jpg 

Manuscrit de "My Country" (State Library of New South Wales)

Dorothea Mackellar se fiancera deux fois, en 1911 et en 1914. Par deux fois, ses fiançailles seront rompues mais jamais elle ne s’épanchera sur les raisons de ces échecs amoureux. Quatre volumes de poèmes sont publiés entre 1911 et 1926 : The Closed Door (1911), The Witchmaid (1914), The Dreamharbour (1923), Fancy Dress (1926). Elle écrit deux recueils avec son amie Ruth Bedford, Little Blue Deuil (1912), et Two’s Company (1914). (Une compilation de ses œuvres, A Poet’s Journey, est parue il y a quelques années).

Par la suite, ses centres d’intérêt se porteront vers la politique (En NSW, les femmes acquièrent le droit de vote en 1902). Son journal témoigne notamment de la nécessité de la conscription avant la Première Guerre Mondiale. Elle travaillera aussi dans l’édition, en 1931. De santé fragile, elle partagera par ailleurs son temps entre voyages à l’étranger, séjours à Gunnedah, au nord-ouest de la NSW sur les terres de ses frères où elle se montre une cavalière émérite, et vie à Tarrangaua. Dans cette demeure, construite par ses soins en 1926, elle séjourne avec son amie d’enfance, Ruth Bedford, tout en s’adonnant à la lecture, la natation, la pêche et la marche. Elle y savoure la tranquille beauté de Lovett Bay. Cette maison sera vendue en 1953 et Dorothea Mackellar reviendra habiter dans la banlieue est de Sydney, non loin de l’endroit où elle est née.

Sa préoccupation majeure ayant toujours été sa famille, elle s’occupe de ses parents vieillissants. Après dix ans passés dans une maison de retraite à Randwick, seule survivante de sa fratrie, elle meurt dans son sommeil au Saint Helene Hospital de Paddington, le 14 janvier 1968. A ses funérailles, on lira un de ses poèmes préférés, selon les dires de sa nurse, Adrienne Howley, intitulé « Couleur ».

The lovely things that I have watched unthinking,
Unknowing, day by day,
That their soft dyes have steeped my soul in colour
That will not pass away...

 

Ses cendres reposent dans la tombe familiale au cimetière de Waverley, ce cimetière tout en sérénité qui descend vers la mer, où nous nous sommes promenés avec bonheur au mois de janvier 2013 (lire mon poème sur ce cimetière : link).

Je me suis interrogée sur la vie de cette poétesse dont l’inspiration semble s’être tarie après la mort de son jeune frère. Peut-être que celle qui fut le chantre de ce pays au cœur d’opale, préféra désormais garder en elle, comme derrière une porte fermée (titre d’une de ses œuvres), la couleur et la lumière de sa terre natale, qu’elle avait si magistralement et si parfaitement exprimées à l’aube de sa vie.

 

 

 

Sources :

www.lepetitjournal.com/sydney/

www.pittwateronlinenews.com/dorothea-mackellar

dorothea.com.au officialwebsite

 

 

 


 

 

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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 09:36

pavlova

 Le Pavlova de Vanessa

(Photo ex-libris.over-blog.com, 25 décembre 2012)

 

 

Qui inventa le Pavlova

Pour la danseuse la diva

New-Zeland ou Australia

On ne sait pas on ne sait pas

 

Fraises kiwis maracudjas

Un délice pour l'estomac

Aussi léger qu’un entrechat

Si savoureux si délicat

A la blancheur de seringa

De sa meringue on est baba

Et sa crème nous rend gaga

 

Mais le meilleur on le croira

Mais le meilleur c’est oui-da

Celui qui mène au Nirvana

Le Pavlova de Vanessa

 

                            Le 08 mars 2013

 

pavlova 2

 Le Pavlova de Vanessa

(Photo ex-libris.over-blog.com, 15 janvier 2013)

 

 


Pour connaître l'origine du Pavlova, link

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 15:17

 patrick-white.jpg

Plaque  évoquant le Prix Nobel de Littérature 1973, Patrick White, sur Circular Quay à Sydney

 

Qui connaît la littérature australienne ? Pas grand’monde, me semble-t-il. Pour ma part, ma connaissance se réduisait à L’Avocat du Diable de Morris West (né à Melbourne), qui raconte une enquête sur une béatification ; à La femme eunuque (1970) de l’anglo-australienne Germaine Greer, lue du temps de ma période féministe. J’avais aussi en tête The thorn birds (Les oiseaux se cachent pour mourir, un titre emprunté à François Coppée !) de la romancière Colleen McCullough, ou l’histoire des plus romanesques du prêtre Ralph de Bricassard et de Meggie Carson. Je me souvenais aussi d’un personnage de détective, Napoléon Bonaparte, imaginé par Arthur William Upfield, le « pionnier du polar ethnologique ». Son héros est en effet un enquêteur issu d’une mère aborigène et d’un père européen. Dans ma mémoire enfin, Thomas Keneally et La liste de Schindler (Schindler’s Ark, 1982). Tout cela ne remplit pas même une étagère de bibliothèque !

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Aussi, celui qui veut découvrir un tant soit peu cette littérature (qui est bien loin d’être une sous-littérature britannique) se promènera-t-il sur Circular Quay à Sydney où il empruntera la Writers Walk, la promenade des écrivains. Celle-ci est composée d’une quarantaine de plaques métalliques dorées, disposées selon l’ordre alphabétique, et rappelant le souvenir d’écrivains australiens ou anglophones, parmi lesquels beaucoup de femmes. On sera surpris d’y trouver Rudyard Kipling,

Ww Kipling

Mark Twain, Joseph Conrad, Stevenson ou Michener qui ne firent que de brèves visites dans ce pays. Si Umberto Eco n’y donna que quelques conférences, Charles Darwin ou D. H. Lawrence, quant à eux, y vécurent plusieurs mois.

Ww Kipling

Ces plaques voisinent avec d’autres, beaucoup plus petites, qui marquent l’emplacement de l’ancien rivage de 1788 et de 1844.

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Chacune comporte un bref extrait, dont les tonalités sont diverses, d’un texte de l’auteur, suivi d’une courte biographie. Du musée d’Art contemporain à l’Opera House, on se familiarisera donc avec cette littérature, dont Patrick White (Flows in the glass, 1981, Eden Ville, 1939, The Tree of Man, 1955), qui reçut le prix Nobel de Littérature en 1973, est le phare. On sait qu’il fut choisi « pour son art de la narration psychologique et épique, qui a fait entrer un nouveau continent dans le monde de la littérature ».

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Le Prix Nobel de Littérature australien, Patrick White (Photo Wikipedia)

Cette littérature se tourne maintenant de plus en plus vers les cultures du Pacifique et de l’Asie. Longtemps, elle a véhiculé une forme de malaise, causé par l’infini des espaces de cette île-continent colonisée par les Anglais, et par la dépossession des Aborigènes. Ses thèmes de prédilection sont ainsi l’identité indigène, la « beauté et la peur » (termes du célèbre poème de D. Mackellar, "My Country") de la vie dans l’outback et le bush australien, l’exil et l’expérience des migrants. On y découvre aussi le mateship ou amitié fraternelle, et l’aspiration à une démocratie égalitaire. Ce sont toujours ses racines anglo-saxonnes et l’apport culturel de ses minorités ethniques- en premier lieu les Aborigènes- qui lui servent à nourrir son imaginaire et à refonder le sentiment d’une identité nouvelle.

J’ai été surprise de voir la place de choix que tiennent les poètes dans la Writers Walk : Oodgeroo Noonuccal, auteur du premier livre de poésie indigène, We are going (1964), y est présente. Tout comme les Bush poets que sont Henry Lawson et Banjo Paterson, le premier décrivant les réalités de l’outback, le second véhiculant davantage la romance du bush. Paterson est connu aussi pour Waltzing Matilda, un des chants patriotiques australiens les plus populaires.

Ww Paterson

Le symboliste Christopher Brennan (The Wanderer, 1902), Judith Wright, critique et grand poète de la nature australienne (The moving image, 1946), et Dorothea Mackellar, célèbre avec « My Country » (1908), y sont encore en bonne place.

Ww Brennan

On y trouve Kenneth Slessor, le poète qui célébra Sydney (Five Bells, 1939) et les combattants australiens de la guerre 40 (Beach Burial, 1944).

WW Slessor

Les romanciers y sont nombreux. On citera Marcus Andrew Hislop Clarke, qui a écrit un célèbre récit sur la vie d’une colonie pénitentiaire en Australie, For the Term of his Natural Life (1874) ; Eleanor Dark, auteur d'une trilogie fameuse, Timeless Land (1941, 1948, 1951) ;

WW Dark

Henry Handel Richardson, pseudonyme de Ethel Florence Lindesay Richardson, qui aima la Duse et composa aussi une trilogie, The Fortunes of Richard Mahony (1917, 1925, 1929) ; Miles Franklin, pionnière du féminisme à l’australienne, qui décrit la vie dans le bush à travers un regard féminin (Ma brillante carrière, 1901) ;

WW Franklin

David Malouf et The great world (1990), relation de deux Australiens pendant les deux guerres mondiales ; Nevil Shute ou la vie des Australiens pendant la Seconde Guerre mondiale (A Town like Alice). Sur Circular Quay, David Williamson est présent pour le théâtre et ses nombreuses pièces évoquant les thèmes de la politique et de la famille. Geoffrey Blainey et Rober Manning Clark représentent, quant à eux, ceux qui se sont adonnés à l’Histoire.

WW Williamson

Dans cette promenade, on peut encore rencontrer Faith Bandler (Ida Lessing), une Aborigène, grande militante des droits civiques, qui a écrit sur le blackbirding dont fut victime son père au Queensland (enlèvement pour travail forcé) et sur son frère (Welou mon frère, 1984).

La liste serait encore longue de tous ces écrivains (j'en ai compté 48) qui composent cette promenade littéraire aux antipodes. Pour terminer, je voudrais citer l'écrivain-poète (The Book of my Enemy, 2003, Opal Sunset : Selected Poems, 1958-2009) et homme de télévision Clive James. Expatrié en Angleterre, il vient d'être fait Officier de l'Order of Australia le 26 janvier 2013, Australia Day. Il a aussi une place de choix à Circular Quay, preuve, s'il en était besoin, que les Australiens sont fidèles à leurs écrivains, même ceux qui les ont quittés pour un autre pays. Et Clive James, cloué par la maladie en Angleterre, ne regrette qu'une chose : ne pouvoir s'envoler une dernière fois pour voir se coucher le soleil à Sydney.

 

Clive-james.JPGClive James à l'honneur dans le Sydney Morning Herald du 26 janvier 2013

 

 

 

 

Crédit Photos : ex-libris.over-blog.com, janvier 2013

Passionnant : le site officiel de Clive James : link

 

 


 

 


 


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