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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 16:15
Journées Nationales du Livre et du Vin 2016

Journées Nationales du Livre et du Vin 2016

 

Les Journées Nationales du Livre et du Vin donnent aux  lecteurs l’occasion de rencontrer  auteurs, comédiens, journalistes et autres « people ». En ce dimanche 10 avril 2016, le choix était difficile parmi les 130 qui avaient répondu présents. Pour ma part, j’avais envie de faire dédicacer des livres déjà en ma possession : L’homme de ma vie par Yann Queffélec, et La Mauvaise rencontre de Philippe Grimbert.

Après la table ronde, L’Histoire dans le cinéma (voir mon article précédent), je me suis rendue dans la galerie nord du théâtre au stand du fils d’Henri Queffélec. Nous y avons parlé des maisons de nos grands-parents démolies lors de la guerre 40, lui à Brest, moi à Dunkerque, et des jolies filles d’Erdeven, dont il se souvient...

Ensuite, me frayant un passage dans la foule nombreuse qui se pressait devant les tables, je suis allée faire dédicacer le roman de Grimbert que j’avais emporté. Ses livres, de La petite robe de Paul à Un secret, s’ils sont inspirés et irrigués par son métier de psychanalyste, sont toujours empreints d’une grande émotion. Je lui ai dit qu’à l’occasion des récentes histoires de pédophilie, j’avais récemment entendu une relecture du mythe d’Œdipe, cher à Freud. Celle-ci soulignait le fait qu’à son propos, il est trop rarement fait mention de l’origine de la malédiction qui frappe le héros antique, ce qui en travestit le sens. La malédiction est due à l’enlèvement de Chrysippe par Laïos, père d’Œdipe, pour en faire son amant. Pélops, le père du jeune homme, appela sur Laïos la malédiction d’Apollon. A quoi, Philippe Grimbert m’a rétorqué en souriant : « Encore un ennemi de Freud ! » Il m’a dédicacé La Mauvaise rencontre, histoire d’une amitié passionnelle qui bascule dans le deuil et la culpabilité. Par ailleurs, je lui ai acheté Rudik, l’autre Noureev, roman dans lequel il imagine la relation complexe entre le célèbre danseur et un psychanalyste. J’ai bien aimé la dédicace qu’il m’a écrite : « Pour Catherine, de la part d’un auteur, psy et fou… de danse ! »

Sortant du théâtre, je me suis rendue place de la République pour saluer mon amie Joëlle Ernoul qui vient d’écrire un ouvrage intitulé Fontevraud insolite. Elle nous conduit dans ce village où l’Histoire est partout et nous en fait découvrir les aspects les plus ignorés. Elle nous parle des fuyes, des orchidées sauvages, de la nacre que découpaient les prisonniers quand l’abbaye était une prison, de la superbe piétà de la chapelle Notre-Dame de Pitié… L’ensemble est agrémenté de très belles photos et de nombreux documents d’archives.

J’aurais voulu voir le poète Zéno Bianu, « spécialiste de l’infinité mentale » selon Alain Jouffroy, mais il n’y avait personne à sa table. Heureusement, le poète Guy Goffette, que j’avais déjà rencontré aux Poétiques de Saumur, était présent. Je lui ai dit que j’avais aimé lire un de ses poèmes « Le pêcheur d’eau », lors d’une lecture pour le Printemps des Poètes 2016 à la MJC. Il n’y avait plus beaucoup de livres à vendre sur la table du poète. J’ai hésité entre Mariana, Portugaise, un commentaire poétique des Lettres portugaises (2014), et Un manteau de fortune (2011), que j’ai finalement choisi. Débutant avec un poème dédicacé à Paul de Roux, le recueil est composé de deux parties, l’ombre de Rimbaud planant sur la première. On y découvrira ses « Dilectures » ou poètes préférés, son admiration pour le peintre belge Félicien Rops, on l’accompagnera dans son « Labyrinthe » intime.

Après cette rencontre, il était presque 17 heures ; le temps de traverser la route et d’embarquer avec mon amie Alice sur le bateau Saumur-Loire. Une lecture par Mireille Calmel, « Aliénor, un dernier baiser avant le silence », y était prévue. Mais l’auteur du Lit d’Aliénor n’est jamais venue. Cela ne nous a pas empêchées de faire notre balade sur cette Loire que la reine de France et d’Angleterre emprunta si souvent. Une occasion de redécouvrir la beauté des monuments de Saumur vus du fleuve royal.

De retour à quai vers 18 heures, nous avons assisté à la remise des prix littéraires dans la cour de la Mairie, juste avant que l’orage n’éclate. En présence du fils et de la fille du cinéaste et de Dominique Besnehard, le prix Claude Chabrol a été décerné à Pascale Robert Diard pour La déposition. Il récompense « un roman noir adaptable au cinéma ». L’auteur y revisite la célèbre affaire criminelle Maurice Agnelet. Gonzague Saint-Bris a reçu un prix récompensant une œuvre courte. Accompagné de Valérie Fignon et de Patrice Martin, Nelson Monfort a remis à Vincent Duluc le prix Antoine Blondin pour Un printemps 76, « un écrit ou ouvrage original sur le sport ». En présence de Guy Goffette, de Daniel Leuwers et de Dominique Sampiero, Patrick Laupin a été le bénéficiaire du prix Omar Khayyam pour son recueil Le dernier avenir, « une œuvre exaltant l’ivresse poétique sous toutes ses formes ». Le prix François Morellet (du nom d'un artiste de l'abstraction géométrique) était destiné cette année à Catherine Millet, récompensée pour l’ensemble de ses travaux de critique d’art. A ses côtés se tenait Philippe Méaille, qui fera désormais du château de Montsoreau un centre d'art moderne. En présence de Jean-Pierre Marielle et de Gonzague Saint-Bris, Irène Frain, qui se passionne pour le combat des femmes, s’est vu remettre le premier prix de la Femme des Journées du Livre et du Vin. Elle a dit avec amusement qu'avec un tel prix, son mari ne pourrait plus désormais lui chercher de noises ! Pour Le Vin et le Sacré, Evelyne Malnic a reçu le prix Jean Carmet des Vignerons de Bourgueil des mains du fils de l'acteur. Le prix Patrick Poivre d’Arvor, pour le meilleur écrivain-journaliste de l’année, a été remis par l'ancien présentateur de TF1, à Bernard Morlino, chroniqueur littéraire et biographe de Philippe Soupault et d’Emmanuel Berl. Décerné à un premier roman, le prix Jean-Claude Brialy de la Ville de Saumur a été donné au dramaturge, scénariste et réalisateur Xavier Durringer, pour Sfumato. Enfin, le prix Hervé Bazin du Département de Maine-et-Loire a récompensé Cette année, les pommes sont rouges, de Laurent Gerra.

Avant que la pluie ne se déchaîne, cet après-midi s’est achevé sur les remerciements de l’humoriste à Jean-Maurice Belayche, l’homme-orchestre des Journées du Livre et du Vin, et à la Ville de Saumur pour son accueil convivial et ses nourritures terrestres.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, dimanche 10 avril 2016

Yann Queffélec

Yann Queffélec

Philippe Grimbert

Philippe Grimbert

Guy Goffette

Guy Goffette

Notre-Dame de Ardilliers vue du Bateau Loire

Notre-Dame de Ardilliers vue du Bateau Loire

Le château de Saumur vu du Bateau Loire

Le château de Saumur vu du Bateau Loire

Le théâtre Le Dôme vu du Bateau Loire

Le théâtre Le Dôme vu du Bateau Loire

Jean-Maurice Belayche

Jean-Maurice Belayche

Jean-Maurice Belayche, Dominique Besnehard, Thomas Chabrol

Jean-Maurice Belayche, Dominique Besnehard, Thomas Chabrol

Gonzague Saint-Bris.

Gonzague Saint-Bris.

Nelson Monfort et Patrice Martin

Nelson Monfort et Patrice Martin

Nelson Monfort et Xavier Duluc

Nelson Monfort et Xavier Duluc

Guy Goffette et Daniel Leuwers

Guy Goffette et Daniel Leuwers

Daniel Leuwers et Patrick Laupin

Daniel Leuwers et Patrick Laupin

Catherine Millet et Philippe Méaille

Catherine Millet et Philippe Méaille

Jean-Pierre Marielle

Jean-Pierre Marielle

Gonzague Saint-Bris et Irène Frain

Gonzague Saint-Bris et Irène Frain

Evelyne Malnic

Evelyne Malnic

Patrick Poivre d'Arvor

Patrick Poivre d'Arvor

Xavier Durringer

Xavier Durringer

Laurent Gerra et Jean-Maurice Belayche

Laurent Gerra et Jean-Maurice Belayche

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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 16:44
Sarah Doraghi, Radu Milhaileanu, Marie-Christine Courtès, Olivier Pourriol

Sarah Doraghi, Radu Milhaileanu, Marie-Christine Courtès, Olivier Pourriol

 

 

Dimanche 10 avril 2016, c’était le second jour des Journées Nationales du Livre et du Vin à Saumur. Je venais assister à une communication intitulée L’énigme Stefan Zweig, animée par Jean-Yves Clément. Francis Huster devait nous entretenir de ce grand Européen qui, détruit par la guerre, choisit de mourir au Brésil en 1942. Nous n’aurons pas eu la solution de l’énigme car le comédien était aux abonnés absents.

 

Par bonheur, Vassilis Varvaressos était sur scène au piano et il a enchanté le public avec Chopin et une superbe improvisation de jazz. Un moment de grâce musical. Né à Thessalonique en 1983, Vassilis Varvaressos a été sélectionné à l’âge de 13 ans parmi les onze meilleurs petits virtuoses du monde. Suite à un concert en soliste en mai 2012 au Carnegie Hall, le pianiste a été invité à jouer à la Maison Blanche pour le Président Barack Obama.

 

Ensuite était programmée une table ronde dont le titre était L’Histoire dans le cinéma. On y attendait les cinéastes Claude Lelouch, Radu Milhaileanu (Va, vis et deviens, Le Concert, La Source des femmes), Tony Gatlif et Marie-Christine Courtès (Sous tes doigts). L’animateur Olivier Pourriol, philosophe et spécialiste du cinéma, ayant d’emblée annoncé que Claude Lelouch et Tony Gatlif ne seraient pas présents, de nombreuses personnes ont quitté la salle. A ce propos, Radu Milhaileanu a dit avec humour que Tony Gatlif n’avait sans doute pas voulu qu’un Gitan et un Roumain se retrouvent à la même table. C’est Sarah Doraghi, une journaliste d’origine iranienne, qui s’est fait connaître avec un spectacle intitulé, Je change de file, qui a remplacé les deux absents au pied levé. Les trois participants ne se connaissant pas, je crois, ils se sont retrouvés « au même niveau », pour parler de leur expérience respective.

 

L’entretien, dont le thème était L’Histoire dans le cinéma, a été très intéressant puisque le cinéaste roumain et la jeune Iranienne ont raconté leur parcours, de leur pays d’origine jusqu’à leur installation en France. Quant à Marie-Christine Courtès, elle a parlé de son court-métrage d’animation, Sous tes doigts, réalisé en collaboration avec Ludivine Berthouloux pour la direction artistique de l’aspect visuel du film, Marcelino Truong pour la création des personnages, Frank Louise pour les chorégraphies et la musique. Le film raconte avec poésie et émotion le destin de ces « congaïs », ces « oubliées de l’Indochine », contraintes de quitter le Vietnam et hébergées dans le camp de Sainte-Livrade dans le Lot-et-Garonne. A l’occasion de la crémation de sa grand-mère Hoà, sa petite-fille Emilie découvre son histoire d’amour avec Jacques, un colon français, la naissance de sa mère Linh et leur départ tragique vers la France en 1956. Olivier Pourriol a été très élogieux sur ce petit film qui a reçu de nombreux prix. Il a souligné ce travail qui a consisté à s’intéresser à ces femmes, « épaves de l’Histoire », dont la réalisatrice a rappelé le parcours tragique afin de lui donner du sens. A ce propos, il a évoqué Michaux et son étrange livre, La connaissance par les gouffres.

 

Puis il a donné la parole à Sarah Doraghi qui a d’abord expliqué le sens du titre de son spectacle Je change de file. Il s’agit des deux files dans les aéroports, l’une (plus rapide) réservée aux ressortissants de l’UE, et l’autre pour les ressortissants non-européens où les contrôles sont plus longs. Dans ce one-woman-show elle raconte son histoire, celle d’une petite fille de dix ans que ses parents envoient en France avec sa grand-mère, sa tante et ses deux sœurs pendant la guerre Iran-Irak, afin de les mettre à l’abri.

 

Comment devient-on français ? C’est ce qu’elle a expliqué  quand on arrive de Téhéran à Paris et que l’on doit apprendre une langue inconnue. Elle a insisté avec flamme sur ce goût et cette conscience nouvelle de la liberté qui s’emparent de vous et sur la bienveillance dont ses sœurs et elle-même furent l’objet. Elle a affirmé sa fierté d’être devenue française, de le dire et de le crier dans un pays qui a souvent tendance à se dénigrer. Venue d’un pays qui connut la révolution en 1979 et la guerre en 1981, elle a souligné sa joie d’être en France : « Chaque jour est le plus beau de ma vie », a-t-elle dit avec enthousiasme.

 

Radu Milhaileanu a alors confirmé les dires de la journaliste iranienne et précisé qu’il est dans le même état d’esprit. Pour revenir au thème de l’Histoire, il a souligné qu’ayant échappé à la dictature de Ceaucescu en 1980, il éprouvait aussi un émerveillement à vivre désormais en France. Il s’étonne que les Français aient trop souvent tendance à critiquer leur pays, tout en reconnaissant que c’est parfois par l’expression de leur mécontentement qu’ils parviennent à satisfaire leurs revendications. Il apprécie la liberté d’expression dont ils disposent et affirme pourtant que le virus qui lui fut instillé pendant la dictature demeure toujours ancré en lui.

 

Marie-Christine Courtès explique alors pourquoi elle en est venue à s’intéresser au parcours de ces femmes indochinoises dont elle raconte l’histoire dans son court-métrage d’animation. C’est au cours d’un séjour au Vietnam qu’elle a découvert ces femmes qui avaient eu un enfant de soldats ou de colons Français. N’étant plus persona(e) grata(e) dans le Vietnam communiste, elles furent emmenées en France avec leurs enfants eurasiens dans des camps de transit. Il y a dix ans, la jeune femme avait réalisé un documentaire sur un de ces camps et y avait rencontré des femmes âgées de 70 et 80 ans, abandonnées de tous. Cette histoire, inconnue en France et au Vietnam l’ayant émue, elle a souhaité la raconter. Elle a ainsi permis à ces « oubliées de l’Histoire », empêchées de parler, de mettre en mots une histoire douloureuse inscrite dans les corps.

 

Olivier Pourriol redit encore la beauté de ce film pudique qui transmet « une histoire vécue, subie, racontée ». Cette pudeur n’est pas uniquement asiatique mais elle est aussi liée au sujet. Quant au choix du film d’animation, il permet des possibilités narratives infinies, a-t-il ajouté en employant à son propos le terme de « documenteur ».

 

Le cinéaste roumain a repris à son tour ce questionnement sur le rapport de la fiction au mensonge, qu’il préfère appeler « imposture positive ». A cette occasion, il a rappelé le parcours de son père. D’origine juive, celui-ci, en lutte contre le fascisme roumain de la Garde   de Fer, était devenu communiste et avait été déporté en Allemagne. La « première imposture », selon Radu Milhaileanu, était d’avoir choisi un nom d’emprunt allemand, signifiant « l’homme du livre ». Ayant survécu, il était devenu journaliste, tout en écrivant entre les lignes et dans la peur que l’on ne découvre sa judéité. Puis les Soviétiques avaient occupé la Roumanie. Pour son fils, la « deuxième imposture » a lieu quand il fuit son pays en 1980 et qu’il est contraint de mentir pour faire partie du quota de juifs autorisés à aller en Israël.

 

Il est convaincu que la vie intime de l’être humain dépend étroitement de la grande Histoire. Celle-ci conditionne aussi bien les actes amoureux que l’amitié. Et de rappeler que, sous la dictature de Ceaucescu, on faisait couler les robinets afin de ne pas être écouté des micros. Il affirme que tous les films qu’il réalise sont historiques : « Je ne peux bâtir un personnage hors de la société où il vit. » Après une rencontre avec des immigrés éthiopiens en Israël, il se lance dans une vaste entreprise qui aboutira en 2005 à Va, vis et deviens. Dans ce film, il s’agit encore de mensonge puisque l’enfant, un chrétien d’Ethiopie, est contraint par sa mère de dire qu’il est juif pour survivre et faire partie du groupe de juifs de ce pays (les Falashas), réfugiés au Soudan, qu’Israël souhaitait rapatrier. « Ni Juif, ni orphelin, il est intégré dans une famille israélienne avec ce double malaise vécu, celui, d'une part, de sa mère qui lui manque, et, d'autre part, des racines qu'il a perdues. » Pour cette histoire qui raconte la célèbre « Opération Moïse » (1984), le cinéaste roumain s’est beaucoup documenté. En montrant la force de l’amour maternel et en faisant de l’enfant « une métaphore du monde », il raconte une histoire universelle. Le film témoigne de la manière dont la grande Histoire agit sur la vie individuelle.

A Olivier Pourriol qui lui demande si c’est le cinéma ou le livre qui est le plus approprié pour raconter l’Histoire, Radu Milhaileanu répond que le livre a toujours été important dans sa famille. Citant le film Yentl (1983), de et avec Barbra Streisand, qui raconte l’amour secret pour les livres (et surtout du Talmud) d’une jeune fille juive dans l'Europe de l'Est de 1904, il évoque le souvenir de la bibliothèque paternelle dont une deuxième rangée cachait les livres interdits. Il dit pourtant privilégier le cinéma, un « mode d’expression entre gros plan intime et plan large » qui convient bien à sa conception de l’Histoire. C’est un art visuel qu’on doit représenter dans un cadre mais qu’il considère comme un art mineur.

Sarah Doraghi prend alors la parole pour affirmer que le cinéaste roumain est un grand écrivain, ce dont on peut juger par la qualité de ses mots, de ses dialogues. Par ailleurs, elle reconnaît que l’Histoire a été bienveillante avec elle, une Iranienne, qui désormais parle de culture à la télévision française et se retrouve seule en scène. En effet, rien ne la prédisposait à monter sur les planches. Mais grâce à Isabelle Nanty qui a cru en elle, c’est bien cela qui est arrivé. Ayant réservé pour elle le Palais des Glaces, la comédienne lui dira : « Tu as deux mois pour écrire un spectacle ; j’ai déjà réservé la salle. » Elle se souvient qu’elle y rencontra Radu Milhaileanu à la première. Selon elle, « on a tous la même histoire et on est toujours l’étranger de quelqu’un ». Ce qu’elle appelle « écriture de vie » lui a permis de raconter son parcours personnel, fait de rencontres avec des gens « bienveillants ». A présent, elle souhaite partager cette culture de l’autre avec un public et pourquoi pas, ensuite, sa culture iranienne.

Puis Olivier Pourriol pose la question de l’équilibre à trouver entre le désir de fiction et la fidélité aux archives. Marie-Christine Courtès précise son propos. Elle explique que, pour son court-métrage, elle a dû oublier ce qu’elle savait sur l’histoire de ces Indochinoises, afin de pouvoir écrire. Elle est partie ainsi d’un personnage inventé et notamment d’une chanson intitulée « Sous tes doigts ». C’est un 15 août que le film terminé a été projeté aux anciennes du camp. Marie-Christine Courtès ne savait comment il allait être reçu. Sa plus belle récompense a été le moment où une jeune fille vietnamienne présente lui a dit : « La jeune fille au bonnet, c’est moi ! » Elle a alors compris qu’elle avait fait le film « pour entendre ça ! »

Radu Milhaileanu reprend la parole pour affirmer que, selon lui, il ne doit y avoir « aucune erreur avec l’objet de l’Histoire ». Il s’interdit de la déformer bien qu’elle soit « pleine de trous » et que certains se permettent d’inventer. Il sait qu’à la longue, on comblera ces lacunes. C’est ainsi que dans Va, vis et deviens, il s’est efforcé de rendre au plus juste la complexité de cette histoire qui impliquait un conflit idéologique au sein même du Mossad. « C’était un gros éléphant que j’ai rassemblé », dit-il. « Les Ethiopiens m’ont tant donné ; je dois leur rendre leur Histoire », ajoute-t-il. Fils de journaliste, il sait qu’il ne doit surtout pas « badiner avec elle ». Enfin, il a conscience que la réalisation de ce film l’a ramené à sa propre histoire. Le petit Ethiopien qui quitte sa mère, n’est-ce pas lui s’exilant de Roumanie loin de sa propre mère ? « Le sujet m’a choisi », assure-t-il.

Olivier Pourriol ayant évoqué la nécessité d’une distance nécessaire du réalisateur avec son sujet, le cinéaste reprend l’idée que, malgré soi, en dépit de sa propre pudeur, « l’histoire vous choisit ». Il importe surtout de « faire le voyage », d’aller vers l’autre, d’être influencé par lui. Ainsi, le thème du film La Source des femmes qu’il a réalisé était a priori très loin de lui. Et pourtant, il a trouvé cette expérience passionnante et magique.Ainsi, ces réalisations donnent l’occasion à leurs auteurs d’enquêter sur eux-mêmes et d’en être modifiés, même si, au départ, ils n’en ont pas conscience.

Sarah Doraghi dira qu’on a toujours besoin de vérifier et que pour elle la vérité est importante. « Je ne sais pas mentir », avoue-t-elle. Elle reconnaît pourtant un seul mensonge dans son spectacle, quand elle dit qu’elle a couché avec Joë Star ! Et d’ajouter avec humour qu’il faudra bien, un jour, qu’elle règle le problème avec lui. Enfin, elle révèle qu’elle a perfectionné son français en regardant la télévision, et particulièrement les sketches de Muriel Robin. Pendant longtemps, devant des interlocuteurs étonnés, elle a parlé comme elle : « Je l’imitais, pensant que c’était ainsi qu’il fallait s’exprimer pour bien parler français. »

Cette table ronde s’est achevée avec la question d’une auditrice à Marie-Christine Courtès sur certains aspects techniques de son film d’animation. Elle en avait admiré la beauté « tout en aquarelle », le montage, « une merveille », et voulait savoir comment avait été créé un certain effet de profondeur : y-a-t-il eu une vitre entre le dessin et la caméra ? La réalisatrice lui a répondu  qu’il s’agissait de douze dessins scannés à l’ordinateur qui avaient fait l’objet de vingt couches superposées, qu’il n’y avait pas eu de caméra mais l’emploi d’un ordinateur et de nombreux matériaux qui avaient été scannés.

Un auditeur a ensuite demandé au réalisateur roumain s’il avait l’intention d’entreprendre un film sur son pays d’origine. Après avoir rappelé les noms des grands cinéastes de son pays, Lucian Pintilie, Cristian Mungiu, et la vitalité de la nouvelle vague roumaine, il a répondu qu’il se sentirait prétentieux, alors qu’il est depuis trente ans en France, de faire un film sur un pays qui a souffert et qui souffre encore. Et de conclure : « Je conjugue ma complexité avec ma francité. »

En conclusion, cette table ronde quelque peu improvisée s’est révélée passionnante, tant par la qualité de l’écoute mutuelle des participants que par l’intérêt de leurs parcours respectifs. Ce fut « un après-midi balkanique », ainsi que l’a qualifié avec humour Olivier Pourriol. Tout en rattachant leur témoignage à la grande Histoire, chacun des intervenants nous a montré avec optimisme comment, à travers une histoire intime, se subit, se choisit, et s’accepte l’exil. Et cette rencontre m’est apparue comme une belle invitation à aller vers l’autre.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

 

Vassilis Varvaressos

Vassilis Varvaressos

Journées Nationales du Livre et du Vin 2016, à Saumur : table ronde (3), L'Histoire dans le cinéma.
Journées Nationales du Livre et du Vin 2016, à Saumur : table ronde (3), L'Histoire dans le cinéma.
Olivier Pourriol

Olivier Pourriol

Sarah Doraghi et Radu Milhaileanu

Sarah Doraghi et Radu Milhaileanu

Radu Milhaileanu

Radu Milhaileanu

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 09:52
Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra

Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra

 

 

 

Lors des Journées Nationales du Livre et du Vin à Saumur, samedi 9 avril 2016, la seconde table ronde à laquelle j’ai assisté était intitulée Histoires de vie et secrets de famille. Toujours animée par Philippe Lefait,  elle était constituée de Laurent Gerra (Cette années, les pommes sont rouges), Yann Queffélec (L’homme de ma vie), Jérôme Clément (Plus tard tu comprendras suivi de Maintenant je sais), Philippe Grimbert (La petite robe de Paul, Un secret), et Nicolas Rey (Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis).

 

Philippe Lefait a débuté cette table ronde en évoquant son ami Sorj Chalandon, gaucher contrarié et grand hypocondriaque devant l’Eternel. Quand on a lu Profession du père, où le romancier décrit de l’intérieur par la voix d’Emile, 12 ans, le système familial fou mis en place par le père, on comprend cette phrase dite un jour à son ami : « Je ne vis pas, je fonctionne. »

 

C’est à partir de ce constat que l’animateur a demandé aux participants comment ces mots résonnaient en eux par rapport à leur propre histoire. Pour Laurent Gerra, ce qui est raconté dans Cette année, les pommes sont rouges n’a rien à voir avec un quelconque traumatisme mais se trouve être « de l’ordre du talisman ». En effet, il dit avoir été très marqué par ce Journal de guerre de son grand-père, écrit sur un simple cahier d’écolier, qu’il vient de dévoiler au public. Ces souvenirs témoignent de la « drôle de guerre » vécue par les Français à partir de l’été 1939. Très complice de son grand-père, il raconte l’avoir vu l’écrire, d’une manière sereine, sous ses yeux alors qu’il était enfant et l’avoir lu à dix-huit ans. Ces souvenirs ont toujours fait partie de sa famille et il a toujours eu ce cahier à côté de lui.

 

C’est à l’occasion d’une émission télévisée qu’on lui a fait le cadeau de lui proposer d’éditer ce Journal de guerre. L’humoriste établit d’ailleurs un parallèle entre le texte de son grand-père et le film de Christian Carion, sorti en novembre 2015, En mai, fais ce qu’il te plaît, dans lequel il joue un personnage rabelaisien lors de l’exode de 1940. Tous deux sont des récits typiques pleins d’optimisme, un peu à la manière de la 8ème Compagnie. Il rapporte l’anecdote de son grand-père dans un camp de prisonniers à qui on avait conseillé : « Dis que t’es agriculteur, t’auras toujours à bouffer. »

 

Laurent Gerra reconnaît qu’il doit beaucoup à son grand-père et qu’il se sent le dépositaire de ce que dernier a écrit, d’autant plus que celui-ci lui a dédicacé son Journal. A l’occasion de cette  publication, qu’il considère comme un devoir de mémoire, il a reçu beaucoup de témoignages et de lettres. Il a ainsi retrouvé des camarades de son aïeul qui avaient vécu différemment les mêmes événements. Pour Laurent Gerra, cette transmission est essentielle.

 

Il précisera que le titre du livre est une phrase des messages de la BBC pendant la guerre. Elle résume bien le rapport de son grand-père à la nature et sa grande joie de vivre. Quant aux bottes roses que Laurent Gerra a longtemps portées, elles sont encore un souvenir de son aïeul qui l’emmenait se promener en forêt et qui, un jour, lui avait acheté des bottes de cette couleur chez le quincailler du coin. Une manière bien concrète cette fois de se souvenir de lui !

 

Philippe Grimbert (Un secret), écrivain et psychiatre, reprend alors l’idée qu’avec la publication du Journal du grand-père de Laurent Gerra la transmission a sauté une génération. Il affirme en boutade (avec Françoise Dolto) qu’il faut d’ailleurs deux ou trois générations pour faire un psychiatre. Plus sérieusement, il explique que ceux qui ont vécu un traumatisme profond se taisent généralement. Et que ce n’est que peu à peu que le mur se fissure. Dans Un secret, adapté au cinéma en 2007 par Claude Miller, il évoque le fantôme de ce frère absent dont il pressentait l’existence. Quand il en eut la révélation, il éprouva un sentiment de familiarité absolue, comme s’il avait toujours su. « Un secret suinte de partout ; sa source s’écoule en ruisselets » dit-il et l’enfant à qui on le cache le sait. Cette expérience douloureuse l’a conduit à devenir psychiatre et lui a donné une sensibilité accrue à tout ce qui peut mettre un frein à la parole. Etre psychiatre, c’est lutter contre « la parole empêchée ».

 

Il poursuit en précisant que c’est en visitant le cimetière des chiens (Nanouk, Papie, Louvette, Siki) dans la propriété de José de Chambrun, fille de Pierre Laval et ambassadrice de charme auprès des nazis, qu’il a décidé d’écrire son histoire familiale. On sait que Pierre Laval est celui qui signa le document permettant aux enfants de partir en Pologne. Il ne fallait pas séparer les familles ! « C’est ce qui m’a lancé dans l’écriture du livre » souligne-t-il, livre qui avait eu d’ailleurs pour premier titre, Le cimetière des chiens.

 

Lorsque l’on hérite d’une histoire difficile et que le secret n’est pas levé, il faut craindre la somatisation ou encore la répétition. « Ce qui aurait pu détruire ma vie, avoue Philippe Grimbert, est devenu la raison de mon succès. » Et de conclure que, pour le psychiatre qu’il est, l’expression « secret de famille » est vraiment un pléonasme.

 

Jérôme Clément (Plus tard tu comprendras suivi de Maintenant je sais) évoque à son tour ce secret de famille dont on ne parle pas. Si la troisième génération perçoit qu’il existe un non-dit, en même temps elle sait. Le silence devient alors plus pesant que la parole. Dans son livre, l’auteur raconte sa famille et surtout le destin tragique de ses grands-parents maternels, morts en déportation. C’était la volonté de sa mère d’effacer tout le poids de ce passé douloureux.

 

A la mort de celle-ci, « on a ouvert les placards, dit-il, au propre et au figuré ». Ses enfants ont alors fait la découverte douloureuse de lettres, de documents laissé là, mais sûrement pas par hasard. Il leur a fallu mettre à jour tout cela et écrire a été pour Jérôme Clément « une porte de sortie ». « Rendre public ce qui a été si longtemps tu vous change » affirme-t-il. Cela procure une liberté, une joie salutaire. Si le rôle de la fratrie est alors capital, les réactions des uns et des autres peuvent être différentes. Ainsi, Catherine Clément, la sœur de Jérôme, née avant la guerre, n’a pas réagi du tout de la même manière que son frère. N’ayant pas le même ressenti, elle n’a notamment pas apprécié l’adaptation filmique du livre de son frère par Amos Gitaï. Son histoire était celle de son frère mais elle l’avait vécue différemment.

 

Pour Jérôme Clément, l’entreprise de l’écriture a été l’occasion d’un long travail analytique, tout autant qu’une épreuve. L’auteur a en effet vécu l’angoisse du regard du lecteur, même si la démarche l’a conduit à une forme de délivrance. De ce passé « il faut pouvoir en sortir pour vivre avec », conclut-il.

 

Faisant écho à Laurent Gerra, Yann Queffélec dit qu’il est heureux d’avoir été un des premiers à tenir entre ses mains le Journal de guerre du grand-père de son ami. Il aime cette idée que Laurent Gerra ait choisi son aïeul pour héros : « L’ADN n’y est pour rien ! » affirme-t-il. Sur ce cahier d’écolier, le bon élève a inscrit une certaine forme d’héroïsme du quotidien et il est sensible à cette manière dont les voix du petit-fils et de son ancêtre se croisent. Leurs voix mêlées construisent la mémoire, la lignée, la vie.

 

Rejoignant les propos de Jérôme Clément sur la fratrie, Yann Queffélec souligne que chaque enfant a sa vision particulière de celui dont il reçoit l’affection. Pour chaque membre d’une famille le père est différent.

 

L’homme de ma vie, le livre sur son père, est la résultante de l’admiration, de l’adoration dont son père fut l’objet de sa part. Il révèle aussi la frustration du fils de ne pas savoir s’il était heureux que ce deuxième garçon fût né sous son toit. L’écrivain reconnaît que ce n’était pas son rôle de le dire et qu’il n’a en fait rien à reprocher à Henri Queffélec. Il avoue que de son côté il entretenait avec ce dernier une relation qu’il qualifie d’amoureuse. Il respirait son odeur, et avait besoin physiquement de sa présence. Or le père avait une préférence pour son fils aîné, Hervé, dont la naissance avait été pour lui une sorte de miracle. Les photos du premier-né étaient nombreuses mais il n’y en avait pas de son frère. Pourquoi ? Yann Queffélec se décrit comme un enfant de la méthode Ogino : « ça naissait comme ça pouvait », dit-il.

 

Certes, il décrit sa mère comme une femme merveilleuse, féminine et amoureuse mais quand il lui demandait si son père l’aimait lui, elle était dans l’incapacité de lui répondre et il pleurait. Reprenant la phrase de départ de Sorj Chalandon, « Je ne vis pas, je fonctionne », Yann Queffélec dit détester ce verbe qui le fait penser à la Fonction publique. Il éprouve simplement du regret et de la souffrance, tout en reconnaissant que tout cela fut « un vaste malentendu ». En même temps, il est conscient d’avoir hérité d’un amour fou de la vie : « Je renais tous les matins », affirme-t-il. Et peut-être est-ce pour cette raison que son père lui en voulait : « Qu’est-ce qu’il a ?, demandait-il, il va toujours bien. » Pour ce père, qui ne voyait de moralité que dans la souffrance, le fils qui adorait vivre apparaissait comme « un viveur ». « Mon rire lui faisait le tour de la tête », ajoute-t-il.

 

Il le trouvait mal à l’aise, godiche, et répétait que son fils à six ans avait « une voix de mélécasse » (mélange de cassis et de vin blanc). Lorsque Yann lui demandait de l’accompagner au match de foot, son père lui répondait : « Tu viendras quand tu auras une vie intérieure. » Un souvenir qui a dégoûté l’écrivain du foot à vie et lui fait dire avec humour : « J’avais trop peur d’y perdre le peu de vie intérieure que j’avais. » A ce propos, Laurent Gerra évoque en riant un commentaire de Jack Lang à l’issue d’un de ses spectacles : « C’est ton spectacle le plus abrasif. ». Il se souvient aussi de cette phrase paternelle : « Va te coucher dans ta chambre et tâche d’être un peu plus intelligent ! »

 

Yann Queffélec dit alors l’admiration pour son père qui lui disait à peu près la même chose, mais en latin (ce pourquoi il a toujours regretté la suppression de la messe en latin). Il se remémore une autre de ses phrases inoubliables, écrite à seize ans au lycée Louis-le-Grand, en classe de philosophie, en réponse à la question : « Qu’est-ce que le rêve ? » : « Le rêve est de la pensée qui a bu, et qui est partie dans la nuit. » Pour cette réponse inspirée Henri Queffélec fut renvoyé du lycée. Et son fils l’a placée en exergue à son livre en manière d’hommage.

 

Et c’est bien cette adoration qui semble prédominer dans le livre. Yann Queffélec avoue son admiration devant le métier de son père : « Je le voyais en extase. » N’avait-il pas appris par cœur les soixante-seize pages de son premier recueil de poèmes, Sur la Lisière ? Et d’évoquer encore avec passion un des ouvrages de son père, Le Journal d’un salaud, portrait d’un petit prof marseillais dans la France de l’Occupation. Regrettant que l’œuvre paternelle, à la langue française si naturelle, si simple, aux images si particulières, ne soit plus assez lue, il ajoute que c’est bien un livre de lui qu’il emporterait sur une île déserte.

 

Commentant la phrase d’exergue d’Henri Queffélec sur le rêve, Nicolas Rey (Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis) lui reconnaît « un côté Blondin » et il mentionne à son tour une affirmation de ce dernier : « L’homme descend du songe. » Il rappelle une anecdote de celui qui faisait des chroniques du Tour de France : une année, on avait servi tous les jours de la pintade au déjeuner et le romancier-journaliste avait décrété : « Si cette pintade se décide à aller jusqu’au bout, il faudra lui mettre un dossard ! »

 

Revenant au thème de la table ronde, Nicolas Rey évoque la rencontre de ses grands-parents qui travaillaient dans un camp de prisonniers. Une nuit dans les prés, sa grand-mère, ukrainienne, avait succombé au charme de son grand-père. Pendant ce temps-là, le hangar où ils se trouvaient dans la journée avait été détruit par les bombardements. C’est alors que son grand-père avait demandé sa grand-mère en mariage.

 

Il rappelle le souvenir de son père, « un cancre » dans la Nièvre profonde, amoureux de sa prof de philo, devenue sa mère. Après avoir eu un 2/20 à un devoir, le lycéen avait voulu l’inviter au restaurant et elle avait répondu qu’ayant des élèves toute la journée, elle n’avait pas envie de « faire garderie » le soir ! Il l’avait retrouvée à Paris, lui avait offert un bouquet de fleurs en lui déclarant : « Vous êtes la femme qu’il me faut », à quoi elle avait répondu : « C’est bien tentant ! » Ils étaient allés dîner ensemble et… Nicolas Rey était venu au monde.

 

Chacun à sa manière, humoristique, cynique ou plus grave, les participants de cette table ronde ont dit « combien nous habitons nos secrets de famille avant de les voir avec un peu de netteté » (Alexandre Jardin). Et même si les échanges ont été de qualité inégale, ils nous ont fait comprendre que, dans tous les cas, la parole est libératrice.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

 

Laurent Gerra

Laurent Gerra

Jérôme Clément

Jérôme Clément

Yann Queffélec et Laurent Gerra

Yann Queffélec et Laurent Gerra

Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément

Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément

Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra, Philippe Lefait

Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra, Philippe Lefait

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 22:16
Gonzague Saint-Bris, Jean-Joseph Julaud, Pierre Perret, Irène Frain, Philippe Lefait.

Gonzague Saint-Bris, Jean-Joseph Julaud, Pierre Perret, Irène Frain, Philippe Lefait.

Samedi  9 et dimanche 10 avril 2016, Les Journées Nationales du Livre et du Vin célébraient leur vingtième anniversaire. Le grand ordonnateur en est toujours Jean-Maurice Belayche, assisté de Corinne Giessinger et Arnaud Hofmarcher. Après s’être déroulée pendant des lustres chez Bouvet-Ladubay, cette manifestation se tient désormais dans le centre-ville de Saumur, place de la République et dans le Théâtre, rebaptisé Le Dôme. Huit prix littéraires y ont été décernés, dans la cour intérieure de la Mairie. Cette année, l’Histoire était à l’honneur et 130 auteurs étaient présents.

Il y en avait pour tous les goûts et de nombreuses animations étaient proposées : impromptus musicaux par Vassilis Varvaressos (piano) ; tables rondes animées par Philippe Lefait et Olivier Pourriol ; cafés littéraires dans les brasseries Le 7 et La Bourse ; projection d’un court-métrage musical, Une seconde chance, réalisé par Alain Williams au Cinéma Le Palace ; conférence sur l’histoire des vins de Saumur à la chapelle Saint-Jean ; dégustations des vins de Loire, de Saumur et de Bourgueil ; exposition Instants complices, portraits d’écrivains, par Gérard Angibaud ; fanfare du Livre et du Vin ; balades sur la Loire ; dégustation de produits gourmands.

Samedi 9 avril après-midi, j’ai assisté aux deux tables rondes animées par Philippe Lefait. La première, Les grands personnages de l’Histoire, rassemblait Irène Frain (Marie Curie prend un amant), Pierre Perret (Les grandes pointures de l’Histoire), Jean-Joseph Julaud (L’Histoire de France pour les Nuls), et Gonzague Saint-Bris (Louis XI le méconnu). La seconde table ronde avait pour titre : Secrets de famille, récits de vie. Y participaient Laurent Gerra (Cette années, les pommes sont rouges), Yann Queffélec (L’homme de ma vie), Philippe Grimbert (Un secret), Jérôme Clément (Plus tard tu comprendras suivi de Maintenant je sais) et Nicolas Rey (Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis). J'y reviendrai dans un prochain billet.

Le public, présent dans la salle dès 14 h, a patienté jusqu’à presque 15 h avant que les participants n’arrivent ! Qui a dit que l’exactitude est la politesse des rois ?

Lors de la première table ronde, Pierre Perret a expliqué son propos dans Les grandes pointures de l’Histoire. Selon lui tout grand personnage historique a une âme de dominateur ; des Borgia à Napoléon, ces personnages ont « tenu le peuple à leur pogne », sous leur emprise, avec leurs mensonges et leurs promesses non tenues. Il ne s’est donc pas privé de les tourner en dérision et de raconter leurs mille-et-une faiblesses. Ainsi de Henri IV et de sa fierté d’avoir une « colonne Vendôme entre les jambes ». « J’ai toujours cru que c’était un os », a rajouté Gonzague Saint-Bris, reprenant les paroles du roi lui-même.

Si Pierre Perret regarde par "le p’tit bout de la lorgnette", il n’en reconnaît pas moins que, de Messaline à Joséphine, ce sont les femmes les plus intéressantes. Si les hommes ont toujours su excuser leurs forfaits, les femmes, elles, sont plus subtiles : elles en disent dix fois moins mais, dans la coulisse, en font dix fois plus ! Derrière l’homme politique, cherchez toujours la femme. Ce sont elles qui mènent le monde, sans oublier la religion et le goût du pouvoir.

Le chanteur-historien a précisé qu’il a cependant souhaité retrouver la complexité des personnages. Impressionné par les femmes, et notamment Aliénor d’Aquitaine, il en a aussi recherché les faiblesses. Il a mis un point d’honneur à « ne pas dire de c… » et a beaucoup cherché à la Bibliothèque Nationale, s’obligeant à lire entre les lignes et à « mettre le doigt là où ça fait mal ». Si son ouvrage est marqué par la dérision, celle-ci est toujours pleine d’empathie.

Pour Irène Frain, il existe deux types de grands personnages de l’Histoire : ceux qui savent qu’ils veulent façonner le monde et le décident très tôt et ceux qui laisseront une empreinte malgré eux, c’est-à-dire les artistes, les scientifiques, les créateurs. Ceux-là deviennent célèbres sans le savoir. Quand Simone de Beauvoir, pionnière du féminisme, écrit Le Deuxième Sexe, elle est malheureuse en amour avec Sartre, en dépit du contrat passé entre eux. Sa rencontre avec Nelson Algren (qu’Irène Frain a réhabilité dans la biographie de Simone de Beauvoir) va lui révéler qu’on peut être une femme aimée, qu’on peut être une intellectuelle et connaître l’amour humain.

Car ce qui intéresse Irène Frain, c’est la complexité des êtres. Dans Marie Curie prend un amant, elle insiste sur la célébrité de la scientifique polonaise et sur le désastre de sa vie intime après la mort de son mari. Celle qui a changé (en bien et en mal malgré elle) la face du monde avec la découverte du radium (dont elle mourra) ne pourra refaire sa vie avec Paul Langevin son amant, à cause justement de sa renommée. La gloire – qu’elle n’avait pas appelée de ses vœux -  fut pour elle une prison. Tout comme elle le fut sans doute pour Elizabeth I qui n’aurait jamais dû être reine et peut-être aussi pour Elizabeth II.

Si les grands hommes sont menés par leur testostérone, ils sont toujours pitoyables pour leur valet de chambre ainsi que le disait Nietzsche. Grandiose et faible, le personnage historique est propulsé contre son gré dans une sphère légendaire. Ainsi Marie Curie, présentée souvent comme une sainte laïque, fut une femme pleine de dynamisme qui savait rire avec Einstein. Elle n’est pas cette femme sévère en noir dont les photos véhiculent l’image : elle s’habille de blanc quand elle est amoureuse, et ce sont ces photos-là qu’Irène Frain a retrouvées, photos censurées par ceux qui ne veulent pas que l’on porte atteinte à leur icône. L’écrivain a cherché dans ses livres de comptabilité et découvert que, lorsqu’elle est amoureuse, Marie Curie peut dépenser jusqu’à un quart de son salaire et acheter avec extravagance.

Irène Frain précise que, pour écrire cette biographie, elle a travaillé dans le secret et que certaines de ses révélations ont eu « du mal à passer ». Ayant le plus grand respect pour l’amour, elle admire Marie Curie, piétinée et traînée dans la boue à cause de sa liaison avec Paul Langevin. Elle est persuadée (malgré l’absence de preuves formelles) qu’elle était capable de mourir par amour. « Nous sommes tous des romantiques polonais » a-t-elle joliment dit.

Dans ses biographies, Irène Frain a toujours à cœur de montrer la complexité des personnages célèbres, dans laquelle tout un chacun, « mon semblable, mon frère », se reconnaîtra. Mais pour elle « l’avenir du passé n’est jamais très sûr » et elle ignore si on retiendra DSK ou le président en moto sous son casque...

Elle insiste encore sur le travail de l’historien, l’importance de l’exploration des archives, et la facilité qu’apporte Internet dans la connaissance des lieux. A l'image d'Annie Ernaux, elle explique ne pouvoir comprendre un personnage si elle ignore les lieux où il a vécu. La demeure de Marie Curie à Sceaux lui a permis d’imaginer l’horreur de l’attaque de la maison, du saccage du jardin par des femmes vengeresses. Elle conclura en insistant sur la porosité de la biographie et du roman : comme Hérodote, « nous sommes tous des enquêteurs », dira-t-elle.

Personne ne croyait dans le projet de Jean-Joseph Julaud, L’Histoire de France pour les Nuls : « Ca ne marchera jamais » lui disait-on ; il en a vendu un million d’exemplaires ! L’auteur explique que son livre s’adresse à tous ceux qui ont soif de savoir. Quand on dit : « Je suis nul ! », on a toujours l’espoir de se refaire une culture. Longtemps l’Histoire a été propriété de l’Université et de l’Ecole des Annales qui met en avant une histoire globale, dans le temps et l'espace et prend en compte les faits de société dans leur ensemble. L’enseignement de celle-ci s’est transmis par capillarité dans toutes les sphères du savoir jusqu’à l’école primaire. C’est pourquoi, selon lui, nombre d’écoliers ont été privés des grandes figures de l’Histoire.

Prenant l’exemple de Marguerite de Valois, la « reine Margot », Jean-Joseph Julaud souligne combien est fausse l’image que l’on a de la sœur de Charles IX qui était une femme intelligente, sage et cultivée. Poète et musicienne, elle prônait l’amour platonique, bien loin de l’image de la Messaline que la postérité a donnée d’elle. Contrainte de composer à la fois avec les catholiques et avec les protestants, elle fut l’objet de la haine féroce des deux partis, couverte d’infamie et la cible de nombreux pamphlets. Ceux-là même dont se servit Alexandre Dumas pour composer le personnage de La reine Margot, qui contribua à créer sa légende noire.

Pour Jean-Joseph Julaud, il s’agit toujours de rétablir la vérité complexe d’un personnage et de corriger les excès (positifs ou négatifs) dont son image a pu être victime. Ainsi, contrairement au tableau de Gros, Bonaparte à Arcole ne fut pas aussi fringant. Quant à ses glorieuses victoires, on pourra peut-être les nuancer quand on sait que Napoléon avait l’art de repérer chez ses ennemis celui qu’il pourrait soudoyer afin de modifier la stratégie ennemie.

Gonzague Saint-Bris (qui a écrit 50 livres et 20 biographies), avec Louis XI le méconnu, a voulu réhabiliter « l’universelle araigne ». Dans une belle envolée lyrique, l’écrivain a fait le portrait de ce roi tant décrié, capitaine courageux à la bataille de Montléry, celui qui a agi contre la crise, a sauvé la France des Anglais et des brigands en mettant fin à la Guerre de Cent ans, a créé l’industrie et la poste, a acheté une licence pour l’imprimerie, a créé des foires, a fait en somme la France d’aujourd’hui. C’est lui qui a abattu son oncle Charles le Téméraire, « aux ongles longs », l’homme qui portait le plus beau diamant du monde, le Sancy. « Le visage fendu dans la neige, c’est lui le Téméraire ! Et maintenant une page de pub ! » Ce panégyrique enthousiaste de Louis XI a été salué par une salve d'applaudissements.

Gonzague Saint-Bris a dit l’impossibilité de tout savoir mais l’importance du travail d’archives (pour sa biographie sur Louis XI, il a utilisé les textes des ambassadeurs milanais). Il importe aussi bien sûr d’aller sur place et d’être une sorte de journaliste. On suit alors le personnage dans la rue et on peut dire s’il va tourner à droite ou à gauche. C’est ce que lui-même a fait avec sa biographie de La Fayette à laquelle il  consacré vingt ans de recherches sur les deux continents à la poursuite de son héros. Orphelin et millionnaire à 14 ans, marié à 16 ans à la femme de sa vie, major général dans l'armée des États-Unis à 19 ans, tel est La Fayette, célèbre sur les deux rives de l'Océan à 20 ans. Gonzague Saint-Bris a expliqué avec passion comment à partir d’une lettre de La Fayette à Condorcet, exposant que le marquis soldat voulait créer une ferme en Amazonie française « pour délivrer les naturels », il était parti sur les traces de son héros et avait fini par retrouver le ferme de « La belle Gabrielle », que le général français abolitionniste avait créée.

L’écrivain a ensuite évoqué Balzac dont il a écrit la biographie dans Une vie de roman. Il a rappelé l’extraordinaire aventure amoureuse de ce « snob sexuel », « pas beau », « qui se nourrissait d’éloges », mais qui se piquait de n’être amoureux que de marquises ou de duchesses. En 1832, il reçoit une lettre marquée du tampon d’Odessa et pendant dix-huit ans entame une correspondance avec la comtesse Hanska. Pour rencontrer son écrivain après quelques mois, elle lui donne rendez-vous sur le ponton du lac de Neuchâtel en Suisse.  Quand elle voit arriver « ce boudin d’un mètre soixante », sanglé dans son beau costume, elles’interroge. Mais il lui parle avec feu et elle vacille… Devenue veuve en 1841, elle hésite longtemps avant d’accepter de l’épouser finalement le 14 mars 1850 à Berdytchev, quelques mois avant sa mort. Leur amour est résumé ainsi par Gonzague Saint-Bris : « Dix-huit ans d'amour, seize ans d'attente, deux ans de bonheur et six mois de mariage. »

Toujours sur les pas de Balzac pour sa biographie, Gonzague Saint-Bris a encore raconté son voyage en avion avec Chirac qui récitait par cœur en russe les chants d’Eugène Onéguine. L’ambassadeur de France lui avait fourni un chauffeur pour aller jusqu’à Verkhovnia, le domaine de Madame Hanska en Ukraine. Dans le cimetière, il avait appris à son guide stupéfait, qui se recueillait sur la tombe de son aïeul, que son ancêtre s’appelait Thomas, qu’il était violoniste et qu’il avait été le valet de Balzac au cours du séjour de celui-ci dans le domaine de la comtesse. De l’intérêt de se rendre sur les lieux où furent les personnages dont on raconte la vie !

L’écrivain a ajouté des remarques sur le storytelling car il s’agit toujours en effet de bien choisir les éléments qui contribuent à rendre la complexité et la vérité d’un personnage historique, quitte à altérer sa légende. Ainsi de Louis XIV pleurant avec Madame de Maintenon ou des mignons d’Henri III qui étaient en fait de fiers soldats, soucieux d’élégance. Il a enfin reconnu les progrès permis par les nouvelles méthodes scientifiques qui apportent un nouvel éclairage sur le passé. Selon lui, les dernières analyses ADN des descendants  de Karl-Wilhelm Naundorff prouveraient que celui-ci était bien le dauphin, fils de Louis XVI.

Après avoir rendu hommage à Alain Decaux, récemment disparu, qui a « assuré la survie de l’Histoire », Gonzague Saint-Bris a conclu avec brio cette table ronde en citant la phrase de Bernanos : « Ne pas revenir sur le passé, c’est la meilleure façon que le passé revienne vers vous. » Et c'est ainsi que grâce à l'humour de Pierre Perret, au lyrisme de Gonzague Saint-Bris, à la sensibilité d'Irène Frain, l'Histoire nous est apparue bien vivante cet après-midi-là.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

 

Irène Frain

Irène Frain

Jean-Joseph Julaud

Jean-Joseph Julaud

Gonzague Saint-Bris

Gonzague Saint-Bris

Pierre Perret

Pierre Perret

Irène Frain et Pierre Perret

Irène Frain et Pierre Perret

Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

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