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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 17:21

  raymond-radiguet

Raymond Radiguet par Pablo Picasso, 17 décembre 1920 

 

 

 

Ciel ! les colonies.

 

Dénicheur de nids.

Un oiseau sans ailes.

Que fait Paul sans elle ?

Où est Virginie ?

 

Elle rajeunit.

 

Ciel des colonies,

Paul et Virginie :

Pour lui et pour elle

C’était une ombrelle.

 

Raymond Radiguet, Les Joues en Feu (1920)

 

Les Joues en Feu de Raymond Radiguet (1903-1923) est le recueil de poèmes de ce jeune homme de dix-sept ans, que ses amis appelaient Monsieur Bébé, et qui mourut à vingt ans de la fièvre typhoïde.

Celui qui créa, avec son mentor Jean Cocteau et avec Erik Satie, un opéra-comique intitulé Paul et Virginie a écrit aussi ce court poème au titre semblable. En dix pentamètres d’une brièveté fulgurante, il a l’art d’exprimer ce que fut l’amour fou de deux enfants sous le ciel de l’île Maurice, alors Ile de France. « Tu me demandes pourquoi tu m’aimes ; mais tout ce qui a été élevé ensemble s’aime. Vois nos oiseaux ; élevés dans les mêmes nids, ils s’aiment comme nous : ils sont toujours ensemble comme nous… » (Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre, Collection GF, Flammarion, p. 113).

 

Dimanche 03 octobre 2010

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2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 11:03

  la petite danseuse degas

  La Petite Danseuse de quatorze ans, ou La Grande Danseuse habillée,

98x 35,2x 24,5 , Hilaire-Germain-Edgar de Gas, dit Edgar Degas, 

(Photo, Forumfr.com)

 

Les Nordistes ont de la chance ! Du 08 octobre 2010 au 15 janvier 2011, en se rendant au Musée d’Art et d’Industrie, La Piscine, à Roubaix, ils découvriront Degas (1834-1917), sculpteur, une exposition consacrée à l’œuvre sculpté du peintre. C’est le fonds du Musée d’Orsay, constitué des 22 séries de bronzes originaux, réalisés par le fondeur Hébrard à partir de cires, trouvées dans l’atelier du peintre à sa mort, qui en constituera l’essentiel. Quelques tableaux, dessin, pastels, gravures et photographies, des emprunts à des collections privées et à des musées français (Troyes, la BNF) et étrangers (Copenhague) apporteront des informations sur le rôle des modelages dans l’élaboration de l’œuvre et la compréhension des sculptures.

On sait que Degas s’intéressa très tôt au monde de la danse, un des ses thèmes de prédilection. Dans les années 1870, il montre les danseuses sur scène ou en train de s’exercer. Plus tard, il sera aux côtés des ballerines dans les salles de répétition, où se côtoient les mères, les abonnés, les protecteurs. La Petite Danseuse de quatorze ans, dite aussi La Grande Danseuse habillée, appartient à cet univers fait de rêves et de désillusions.

C’est vers les années 1880 que le peintre s’essaie à une sculpture « impressionniste », alors que sa vue commence à décliner. Degas fait poser des ballerines dans son atelier. Il réalisera des modèles en cire peinte (matériau facile à modeler et dont la coloration évoquait la chair), qu’il « accessoirise » par la suite. Le sculpteur les utilisait pour fixer le mouvement et ils servaient ensuite de modèles pour ses tableaux. Comme dans ses tableaux, le sculpteur réussit à donner vie dans ses sculptures aux mouvements des corps des danseuses, souvent fixés dans des poses fatigantes. Ces modèles n’étaient pas destinés à être montrés. Après la découverte de 150 d’entre eux, 73 seront restaurés puis moulés entre 1919 et 1921, par la fonderie A. A. Hébrard, selon la technique de la fonte à la cire perdue, afin de permettre les tirages en bronze que l’on connaît aujourd’hui.

Sur les très nombreux modèles conservés de nos jours, un seul fut pourtant présenté de son vivant, à l’occasion de la sixième exposition impressionniste de 1881. Il s’agit de la sculpture de La Petite Danseuse de quatorze ans ou La Grande Danseuse habillée, dont 27 copies en bronze seront réalisées entre 1920 et 1950. Un bronze, fondu en 1930, est conservé à la National Gallery of Art de Washington. Le Musée d’Art de Philadelphie en détient un  aussi, depuis 1956. C'est un autre tirage en bronze, daté entre 1921 et 1931, conservé au Musée d’Orsay, qui est exposé à La Piscine. Il n'a gardé que le tutu et le ruban.

Commencée en 1878, achevée en 1880, la ballerine fut présentée dans l’exposition de 1881, sous le titre de Petite Danseuse de quatorze ans (statuette en cire). La Petite Danseuse est ici l’expression d’une ballerine, rompue aux exercices. Sa fine silhouette au visage émacié et creusé, tendu vers le haut, aux yeux clos, est saisie debout dans la quatrième position, la plus malaisée à garder, les bras dans le dos. La jambe droite, fine et musclée sous le plissement du bas, s’avance dans une diagonale ouverte vers l’extérieur, tandis que le poids du corps repose sur la jambe gauche bien posée au sol, dans un souci de grande véracité anatomique

Elle représente en grande taille (1 mètre) une jeune danseuse de quatorze ans, que l'artiste saisit dans un moment de repos. A l’origine, celle-ci était en cire peinte et colorée, et portait un corsage, de vrais cheveux noués en tresse avec un ruban de satin (qui était paraît-il vert poireau), des bas de laine, des chaussons de danse et un tutu de tulle, illustrant ainsi de manière étonnante les recherches de Degas sur la réalité. Elle devait ainsi présenter un aspect inquiétant, voisin sans doute de celui des marionnettes, comme on en voit dans les Contes d'Hoffman.

La fascination qu’exerce cette sculpture, « une des plus représentatives de la période impressionniste », selon Helena Newman, tient à plusieurs raisons. D’abord, c’est la réception de l’œuvre qui fit scandale auprès des critiques de l’époque. Si certains jugèrent scandaleux de représenter un simple petit rat d’opéra, d’autres furent surtout choqués par l’hyper-réalisme  du travail, que le « peintre des danseuses » avait par ailleurs choisi de présenter dans une vitrine pour en confirmer le statut d’œuvre d’art. Ils ne virent là qu’un travail de taxidermiste !

Paul Mantz, du journal Le Temps, est particulièrement sévère et décrit ainsi la petite ballerine : « Troublante mais aussi redoutable parce qu’elle est sans pensée. Elle avance avec une bestiale effronterie son visage, ou plutôt son petit museau. » Sa critique se double d’un questionnement moral, qui n’a rien à voir avec l’Art :  « Pourquoi son front est-il déjà comme ses lèvres, marqué d’un caractère si profondément vicieux ? »

Seul, Joris-Karl Huysmans fut sensible à l’aspect novateur de l’œuvre d'un peintre, déjà avant-gardiste par bien des aspects, et il en fit une belle description dans L’Art Moderne (1880) :

« De même que certaines madones maquillées et vêtues de robes, de même que ce Christ de la Cathédrale de Burgos dont les cheveux sont de vrais cheveux, les épines de vraies épines, la draperie une véritable étoffe, la danseuse de M. Degas a de vraie jupes, de vrais rubans, un vrai corsage, […] les cheveux retombant sur l’épaule et arborant dans le chignon orné d’un ruban pareil à celui du cou, de réels crins, telle est cette danseuse qui s’anime sous le regard et semble prête à quitter son socle. » « Statue, idole, modèle ethnographique, expression du réalisme scientifique » d’un Degas, passionné par Darwin, La Petite Danseuse est tout cela à la fois et bien plus encore.

En effet, l’identité du modèle, au destin malheureux, a aussi une grande part dans la rêverie qu’elle suscite. Grâce aux Carnets du peintre, dans lesquels elle est nommée dès 1873, et aux études conservées, on sait qu’il s’agit de Marie-Geneviève Van Goethem, née le 7 juin 1865. Elle est la seconde des trois filles d’Antoine et Marie Van Goethem, un couple belge venu travailler à Paris dans le IX° arrondissement, lui en tant que tailleur et elle comme blanchisseuse. Après la mort de leur père, pauvres et sans ressources, les trois soeurs entrent à l’Opéra. Marie sera engagée dans le corps de ballet en 1880 comme quadrille. Participant à des spectacles et posant comme modèle pour les peintres, elle subvient aux besoins de sa famille. Vers 1882, leur mère devient maquerelle en les prostituant et Marie est renvoyée de l’Opéra. Si l’on sait que Charlotte, la dernière, accomplira une vraie carrière de danseuse, Antoinette l'aînée et Marie la puînée disparaîtront sans laisser de traces.

Le sort tragique de cette jeune danseuse fut révélé par une enquête de Martine Kahane, Conservateur général et Directrice du service culturel de l’Opéra. Elle fut en effet chargée avec l’atelier de couture de la maison de réparer le tutu qui habillait la sculpture. Et ce sont les recherches, qu’elle mena à cette occasion et qu’elle publia en 1998, qui lui permirent de découvrir la triste histoire de la petite danseuse.

Par la suite, Brigitte Lefèvre, Directrice de la danse, fut à l’origine de la création par le chorégraphe Patrice Bart d’un ballet en deux actes, intitulé La Petite danseuse de Degas, sur une musique de Denis Levaillant (du 26 juin au 14 juillet 2010 à l’Opéra). L’argument plonge le spectateur dans les coulisses de l’Opéra Garnier et ressuscite un monde de mères entremetteuses, de vieillards lubriques, de filles encore enfants, qui dansent pour survivre, en rêvant au jour où elles seront danseuses étoiles.  La grâce de Clairemarie Osta et Mélanie Hurel, titulaires du rôle, a ainsi fait revivre cet été l'histoire de l'Opéra Garnier, à travers le personnage émouvant de la jeune ballerine.

Exposée dans ce merveilleux musée qu'est La Picine à Roubaix, dans le mystère de sa patine noire, La petite Danseuse de quatorze ans, quintessence de la Danse, sera ainsi la compagne, pour quelques mois, d’une autre étoile de la sculpture, La petite châtelaine avec les cheveux tout à jour, fragile et lumineux buste blanc de Camille Claudel (1895).

 

 

 

Sources :

Oboulo.com : Edouard Degas, Petite danseuse de quatorze ans

Le Parisien.fr 30/09/10

Information Presse, Opéra National de Paris

 

A lire :

Une très belle description de La Petite Danseuse de quatorze ans par Sandrine Mahieu, sur Musée Critique de la Sorbonne

 

 

 

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 09:44

Chat blanc au soleil

Chat au soleil sous nos fenêtres, (Mardi 28 septembre 2010)

 

 

Lové au soleil

Un petit chat blanc s’enrêve

D’un blanc bol de lait

 

 

 

Vendredi 01 octobre 2010

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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 09:37

  musset

 

Le 11 décembre 2010, on fêtera le bicentenaire de la naissance de Louis Charles Alfred de Musset, né à Paris au 33, rue des Noyers (aujourd’hui, 57, boulevard Saint-Germain).

C’est l’occasion de lire ce poème de Valère Gillé, extrait de Les Tombeaux, publié à Bruxelles en 1900, et qui donne du poète l’image la plus connue, sinon la plus convenue.

 

Souvenez-vous : la brise est charmeuse et câline ;

La nuit est dans le parc comme un enchantement,

Et parmi les velours de l’ombre, en s’endormant,

La lune dans les fleurs et les feuilles s’incline.

 

Sous le balcon d’Agnès, de Laure ou de Zerline

Il chante : c’est la voix de l’éternel amant.

Le ciel de cristal tinte, et langoureusement

Dans un rêve d’amour vibre la mandoline.

 

Mais l’infidèle a clos ses volets ; et son cœur

Reste sourd à l’appel ardent, tendre ou moqueur

Du page qui l’implore et soupire pour elle.

 

Soudain il rit, d’un rire ironique et falot,

Et ses doigts plus nerveux pincent la chanterelle,

Qui pleure, s’exaspère et rompt dans un sanglot.

 

Car Musset, le poète romantique par excellence, est celui-là même qui écrivait dans la dédicace de La Coupe et les Lèvres :

 

[Mais] je hais les pleurards, les rêveurs à nacelles,

Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles,

Cette engeance sans nom, qui ne peut faire un pas

Sans s’inonder de vers, de pleurs, et d’agendas.

 

Cette dédicace est riche d’enseignements : Musset, qui y tente de définir ses goûts et ses méthodes, en arrive à une seule conclusion, le doute. Ce déchirement interne, au cœur d’une œuvre d’une grande variété, sera mis en lumière dans La Nuit de décembre (décembre 1835), long poème où le narrateur  met en scène cet « étranger vêtu de noir », qui lui ressemble « comme un frère ». Ce phénomène d’autoscopie, au-delà du thème du double, correspond à un trait fondamental de l’écrivain, la multiplication des voix : Coelio et Octave l’expriment dans Les Caprices de Marianne (1833) mais c’est le personnage de Lorenzo de Médicis, dans Lorenzaccio (1834), qui l’illustrera de la manière la plus magistrale.

 

  philipe dans lorenzaccio

  Gérard Philipe dans Lorenzaccio

 

 

Jeudi 30 septembre 2010

 

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 17:57

ormesson

 

Jeudi 09 septembre 2010, François Busnel entamait la troisième saison de La Grande Librairie. A cette occasion, il recevait Amélie Nothomb (Une forme de vie), Bernard Quiriny (Les Assoiffés), Antonia Kerr (Des fleurs pour Zoé) et Jean d’Ormesson (C’est une chose étrange à la fin que le monde).

Je voudrais m’arrêter ici sur ce qu’a dit cet écrivain, que l’on a toujours plaisir à écouter, tant il parle simplement dans ses œuvres et de ses œuvres. D’emblée, il affirme à François Busnel qu’un homme est ce qu’il a lu : et de citer Homère, Molière, Chateaubriand. Ses premières lectures lui ont par ailleurs appris la transgression et il se souvient avec émotion du meilleur des Pieds Nickelés. Il évoque encore Mon amie Nane de Paul-Jean Toulet et L’usage du monde de Nicolas Bouvier, le modèle des livres de voyages selon lui. Persuadé que partir, c’est merveilleux, et que partir, c’est mieux qu’arriver, il avoue s’être longtemps promené dans le monde en se demandant ce qu’il faisait là.

Et il n’y a jamais eu qu’un seul roman, dit-il, celui de l’univers, et un seul romancier : Dieu. En proie à la stupeur d’exister, il s’est toujours interrogé sur les origines et la fin du monde. Et son dernier livre est pour lui l’occasion de réconcilier culture littéraire et culture scientifique et de montrer qu’elles marchent de concert. Homère et Platon vont de pair avec Euclide et Pythagore ; Proust et Joyce n’existent pas sans Einstein et Bohr. On ne peut dire si c’est l’art ou la science qui explique mieux le monde, si le monde est dirigé par le Nombres ou par la Poésie, mais il est certain qu’il est composé de ces différents courants. Conscients que nous allons inéluctablement vers notre mort, il nous faut nous interroger.

Pour Jean d’Ormesson, qui réussit à traverser la vie avec la gaieté qu’on lui connaît, il serait « assommant » d’être immortel : « Ce serait une catastrophe ! » Le Juif errant n’aspire qu’à mourir et, d’ailleurs, ne meurent que ceux qui ont bien vécu !

Avec la mort, le sexe est une des clés de l’énigme du système. Le plus important, ce sont en effet les relations entre les homme et les femmes, celles que nous entretenons les uns avec les autres. Certes, l’Académie, Le Figaro, l’UNESCO, tout cela a compté pour l’écrivain, mais, à son âge, il dit se sentir délivré et il parle de tout avec plus de liberté.

Pour lui, le Vieux, ainsi que Einstein nommait Dieu en parlant avec Niels Bohr, ne joue pas aux dés. S’il lui paraît impossible de démontrer les preuves de l’existence de Dieu  (l’argument d’Anselme, le pari de Pascal, l’argument ontologique ne convainquent que ceux qui y croient déjà), il est aussi certain, selon lui, qu’on ne peut prouver son inexistence. Stephen Hawking, le grand astrophysicien que d’Ormesson admire, affirme que Dieu n’est pas nécessaire et que les lois de la gravitation suffisent à expliquer le monde. Mais ces lois, d’où viennent-elles ?

Alors Jean d’Ormesson espère que Dieu existe. Lui qui a toujours été considéré comme un écrivain du bonheur, lui qui aime « formidablement » cette vie, sait pourtant que ce monde est sinistre, que les amours finissent mal, qu’il n’y a ni Justice ni Vérité ; mais il affirme haut et fort qu’il faut se raccrocher à quelque chose et espérer qu’après la mort,  « un endroit existe ».

Avec cet ouvrage, il déclare ne pas avoir cherché « une bonne histoire ». Il s’est efforcé d’y expliquer un monde "formidablement romanesque" de la manière la plus simple qui soit, afin que tout le monde puisse comprendre.

Et l’on ne s’étonnera pas qu’il ait choisi comme titre de son livre un vers d’Aragon, poète qu’il aurait aimé avoir comme pair à l’Académie française, et qui sut comme lui pratiquer la vertu d’admiration et dire la beauté de l’univers.

 

C’est une chose étrange à la fin que le monde

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

Ces moments de bonheur ces midis d’incendie

La nuit immense et noire aux déchirures blondes

 

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit

D’autres viennent Ils ont le cœur que j’ai moi-même

Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime

Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix  

[...] 

C’est une chose au fond que je ne puis comprendre

Cette peur de mourir que les gens ont en eux

Comme si ce n’était pas assez merveilleux

Que le ciel un moment nous ait paru si tendre

[...] 

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu'à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

 

Louis Aragon

Les Yeux et la Mémoire, 1954,

Chant II, Que la vie en vaut la peine

 

  aragon man ray

Aragon par Man Ray 

 

Mercredi 29 septembre 2010

 

 

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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 17:32

 cnossos-fresque-de-loiseau-bleu

Fresque à l'oiseau bleu, Palais de Cnossos, Crète

 

C’était il y a bien longtemps, dans des temps très anciens, quand la Grande muraille ne serpentait pas encore sur la terre de Chine et que les rois croyaient qu’ils étaient les Fils du Ciel. Dans un palais aux toits brillants, pointus et biscornus, se mourait de langueur une petite princesse du nom de Li-Ming, qui signifie belle et légère.

Le roi, son père, avait beau s’appeler Chung, qui veut dire le sage, il était fou de douleur. Il avait convoqué tous les mages et chiromanciens de la province afin de lui redonner sa vigueur. Certains s’abîmaient les yeux à rechercher des médecines inconnues dans les carapaces torturée des tortues. D’autres croyaient la guérir en appliquant sur son visage défait une poudre confectionnée avec la perle des huîtres des lacs noirs avoisinants. Las ! Rien n’y faisait ! Elle dépérissait.

Un soir, où le soleil dorait sa chambre de ses ultimes rayons, elle appela son père. « Mon bon père », lui confia-t-elle dans un soupir, « je vais vous avouer le secret qui me tue. Vous ne pouvez plus rien pour moi car je me meurs d’amour pour l’Oiseau de Paradis, celui qui vole si légèrement dans les nuages et dont les chants sont ceux de la harpe éolienne. Laissez-moi m’en aller le rejoindre au Paradis des Oiseaux. Ne me retenez pas. La terre m’est trop lourde, mon corps m’est trop pesant, mes jambes ne me portent plus, mes pieds sont en charpie. »

Alors, en désespoir de cause, et pour voir le sourire glisser une dernière fois sur son visage diaphane et veiné de bleu, son père lui confectionna un cerf-volant. Il choisit la soie la plus arachnéenne, un bambou plus léger que la plume, une corde plus fine qu’un cheveu, créant ainsi  l’oiseau de l’éther le plus aérien que main d’homme eût jamais réalisé. Il y dessina deux hirondelles très blanches et très noires, symbole de fidélité.

Avec l’aide de Yi-Ze, sa suivante aux joues couleur de fleur de prunus, il porta sa fille adorée dans le jardin clos où dansaient les grues ; le cœur en déroute, il l’allongea sur la frêle aile volante, en ayant soin de ne pas la blesser. Il manoeuvra  tant et si bien les ficelles que le cerf-volant et son précieux fardeau montèrent doucement au-dessus des fins bambous, tout en se balançant dans une brise aux effluves de magnolias. La princesse lui adressa avec tendresse un dernier adieu de ses doigts amaigris, bagués de jade. Seul désormais et l’âme désertée, il la regarda disparaître.

Or, un soir que la lune était pleine, deux oiseaux d’un bleu de lapis-lazuli vinrent se poser sur le rebord vernissé de la fenêtre de la chambre du roi, orphelin de sa fille. Celui dont les plumes étaient les plus duveteuses lui présenta dans son bec d’ivoire un rouleau de parchemin. Chung l’ouvrit en tremblant de ses mains noueuses. Il y reconnut le coup de pinceau délié et délicat de son enfant très aimée et voici ce qu’il  lut : « Merci, mon père, de votre magnanimité. Le cerf-volant m’a délivrée de mon corps trop lourd. Grâce à votre sacrifice et à votre amour, je vole désormais pour toujours dans les cieux sans limites auprès de mon amant bleu et je danse avec les nuages. Je vous supplie de sécher vos larmes car, les soirs où vous serez triste, je viendrai chanter pour vous mon chant le plus cristallin, afin que vous écoutiez la musique des sphères. »

Telle est l’histoire que j’ai racontée cet été sur la dune à mon petit-fils. Il étrennait son premier cerf-volant et il me demandait : « Bonne-maman, dis, tu penserais à quoi, toi, si tu t’envolais sur mon cerf-volant ? »

 

 

Pour papierlibre.over-blog.net

Thème : sur l'aile d'un cerf-volant 

Mardi 28 septembre 2010

 

 

 

 

 

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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 21:51

  Schubert au piano klimt

  Schubert au piano, Gustav Klimt

 

Le lied que mon âme chantonne,

Mon lied peureux qui pleure un peu,

Est germanique et triste un peu,

Le lied que mon âme chantonne.

 

Oh ! c’est un lied bien monotone,

Pleurant toujours les mêmes pleurs,

Chantant toujours les mêmes fleurs,

Le lied que mon âme chantonne.

 

Le lied est vieux et monotone,

Et long et long- et vain, hélas !

Et jamais il ne finira,

Le lied que mon âme chantonne.

 

Roseaux (1898), Paul Gérardy (1870-1933)

 

 

Comment ne pas être sensible à la musique toute verlainienne de ce poète belge, (à ne pas confondre avec le Français Paul Géraldy, 1885-1914), « imprégné de la mélancolie demi-souriante des ciels mouillés du pays wallon » (Camille Mauclair) ?

 

Lundi 27 septembre 2010

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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 13:50

  L'entrée du musée de la Vie romantique

  Lumière dans l'antichambre de l'hôtel Scheffer-Renan (19 septembre 2010)

 

Dimanche 19 septembre 2010, Les Journées du Patrimoine ont guidé mes pas au 16 de la rue Chaptal, vers un charmant musée de la Ville de Paris, l’hôtel Scheffer-Renan, qui porte le nom de Musée de la Vie romantique. Il s’agit de la demeure du peintre Ary Scheffer (1795-1858), désormais consacrée à l’évocation de la vie artistique et littéraire de la première moitié du XIX° siècle. On y accède par un passage pavé qui débouche sur une cour et un joli jardin ombragé, sous les volets verts de cette maison, mitoyenne du parc du comte Chaptal, et l’un des derniers témoignages des demeures d’artistes édifiées sous la Restauration et la Révolution de Juillet.

 

Le musée de la Vie romantique

  La façade aux volets verts de l'hôtel Scheffer-Renan (19 septembre 2010)

 

Deux ateliers jumeaux, situés de part et d’autre de la cour, accueillent chaque année des expositions temporaires, et notamment à partir du 28 septembre 2010, une exposition sur les écrivains russes. Dans l’atelier-salon, situé à gauche, Ary Scheffer recevait chaque vendredi tout ce que Paris comptait de célébrités artistiques ou politiques : George Sand, Chopin, Delacroix, Rossini, Liszt, Pauline Viardot, Thiers, Dickens… A droite, l’atelier de peinture était réservé à Henri Scheffer, le frère d'Ary, et à ses propres élèves.

Dans l’antichambre, on fait ainsi connaissance avec l’ancien propriétaire des lieux,  ce peintre d’origine hollandaise, né à Dordrecht en 1795. On y observe un buste commémoratif d’Ary Scheffer réalisé par Jules Cavelier, à la demande de sa fille. C’est le portrait de La Fayette qui le lancera dans les milieux artistiques. Libéral, il sera proche de la famille d’Orléans.

A l’étage, dans « Le Salon des portraits romantiques », l’on remarque le portrait de Cornelia Scheffer, fille du peintre, qui copiera avec talents les oeuvres de son père. Elle tiendra salon elle aussi en compagnie de son mari, le chirurgien René Marjolin, recevant Tourgueniev et Gounod entre autres. En 1899, elle lèguera à la ville de Dordrecht une partie de l’atelier de son père. Quant à sa cousine, Cornélie Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer, elle épousera en 1856, l’auteur de La vie de Jésus, Ernest Renan, dont le portait par Henry Scheffer, et le buste par René de Saint-Marceaux, se trouvent dans « Le grand Salon Ary Scheffer ». Leur fille, Noémie Renan-Psichari, sera la légataire de Cornelia Scheffer, en 1898. Et ce n’est qu’en 1983 que sa descendante, Corrie Psichari-Siohan obtiendra que la maison de son aïeul Ary Scheffer devienne un musée de la Ville de Paris.

 « Le Salon des Orléans » évoque les liens de celui qui fut le professeur de dessin des enfants du duc d’Orléans avec la famille du futur Louis-Philippe. Marie d’Orléans, une de ses filles, est connue pour avoir ouvert la voie de la sculpture aux femmes. Une réduction en bronze de sa Jeanne d’Arc, exposée au musée de l’Histoire de France du

château de Versailles, rappelle son souvenir.

   Faust Faust dans son cabinet, Ary Scheffer (19 septembre 2010)

 

« Le grand Salon Ary Scheffer » présente des œuvres inspirées de l’histoire et de la littérature. Françoise de Rimini (1835), héroïne de Dante, voisine avec les personnages de Goethe, Marguerite au rouet et Faust dans son cabinet. L’inspiration médiévale romantique s’exprime dans Lenore, les morts vont vite ; elle est encore  illustrée par la toile de Barthélémy-Charles Durupt, Manfred et l’esprit (1817), évocatrice de la tragédie de Byron.

« Le petit Salon », qui clôt la visite, indique la prédilection du protestant Ary Scheffer pour les sujets religieux, dont témoignent Sainte Anne et Sainte Monique. Cette salle est intéressante puisqu’elle présente une toile de Arie-Johannes Lamme, un cousin des Scheffer, qui peignit Ary Scheffer dans son grand atelier (1851), révélant ainsi le peintre au travail dans son lieu d’élection.

 

Portrait de George Sand

  Portrait de George Sand ( 19 Septembre 2010)

 

C’est pourtant le rez-de-chaussée qui a surtout retenu mon attention par les nombreux souvenirs évoquant « la bonne dame de Nohant ». On peut en effet y admirer cent-soixante-dix œuvres, en provenance de Nohant, propriété reçue par George Sand de sa grand-mère, Aurore Dupin de Francueil, fille naturelle du Maréchal de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, lui-même fils naturel d'Auguste II de Saxe, et futur roi de Pologne.

De nombreux portraits ou médaillons évoquent l’entourage de l’écrivain : ses enfants, Maurice et Solange, sa grand-mère paternelle (Marie-Aurore de Saxe en Diane chasseresse) et le receveur des finances Louis-Claude Dupin de Francueil, le sculpteur Louis Clésinger, époux de sa fille Solange, le graveur Luigi Calamatta, père de sa belle-fille, les amants de cœur, Chopin (un émouvant moulage en plâtre de la main du musicien par Auguste Clésinger), Alexandre Manceau, son dernier compagnon, et Delacroix. Dans « Le Salon George Sand », on retiendra notamment le très beau pastel, par Maurice Quentin de Latour, du Maréchal Maurice de Saxe. Le glorieux aïeul est encore représenté en miniature par l’orfèvre Jean Massé, sur le couvercle d’une tabatière.

 

Le maréchal de saxe

  Pastel du Maréchal de Saxe, Maurice Quentin de Latour, vers 1748

(19 septembre 2010)

 

Le salon des souvenirs baigne dans une lumière mordorée de fin d’après-midi : l’on imagine la silhouette de George Sand, ses mains tournant et retournant à son doigt le beau rubis offert par la Dauphine, mère de Louis XVI, à sa petite-nièce Marie-Aurore. On la devine s’appuyant sur le marbre de la commode tombeau en marqueterie ; on la voit rêver devant un dessin (La mare au Diable au bois de Chanteloup), réalisé par son fils Maurice, l’unique élève de Delacroix.

 

Portrait de Maurice Sand

  Portrait de Maurice au chapeau, Thomas Couture (19 septembre 2010)

 

Enfin, « Le Petit Salon bleu » invite à découvrir une autre facette de l’écrivain : la peinture. Au crépuscule de sa vie, elle pratiqua en effet l’art de la « dendrite », technique d’ « aquarelle à l’écrasage ». La couleur est déposée au pinceau sur le papier et pressée encore mouillée avec une feuille de bristol pour obtenir une tache aléatoire. George Sand aimait ce procédé, porte ouverte à l’imagination.

Merci à ce charmant musée qui donne l’occasion de parcourir à nouveau l’itinéraire d’une femme qui réclama pour ses soeurs l’indépendance affective et créatrice et qui écrivait : « La guerre sera longue et rude ; mais je ne suis ni le premier, ni le seul, ni le dernier champion d’une si belle cause, et je la défendrai tant qu’il me restera un souffle de vie. » (Préface à Indiana, 1842).

 

  Statuette de George Sand

   Statuette représentant George Sand assise avec un livre (19 septembre 2010)

 

 

 

Sur la tombe de George Sand

 

 

Quel calme sous l’asile entre-croisé des branches !

Septembre s’est penché vers la tombe, sa sœur,

Et livre tristement à sa grave douceur

Le sourire attardé de quatre roses blanches…

 

Les arbres dont l’écorce était chère à ses doigts,

L’herbe dont en rêvant elle aimait la caresse,

Le vieil étang, mirant sa limpide caresse,

Ce soir auront frémi du souffle d’autrefois !

 

Car ta campagne, ô mère, a gardé ta pensée

Et te berce en l’amour où tu l’avais bercée,

Le Berry de jadis fidèle est demeuré ;

 

Et lorsque le soleil s’est couché tout à l’heure,

Devant ton souvenir, comme un enfant qui pleure,

L’automne défaillant longuement a pleuré.

 

Gabriel Nigond (1877- ?)

Novembre, 1903

 

 

Portrait de g sand et de Pauline Viardot par Maurice Sand 

Portraits de George Sand et de Pauline Viardot (Maurice Sand)

(19 septembre 2010) 

 

 

Sources :

Aide à la visite, Guide du Musée de la Vie romantique, Mairie de Paris. 

 

Lundi 27 septembre 2010

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Published by Catheau - dans Promenades
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26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 16:12

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  Le bassin des lotus (Nelumbo nucifera),

Jardin de Pamplemousses, Ile Maurice ( mars 2010)

 

L’étang dont le soleil chauffe la somnolence

Est fleuri, ce matin, de beaux nénuphars blancs ;

Les uns, sortis de l’eau, se dressent tout tremblants,

Et dans l’air parfumé, leur tige se balance.

 

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Lotus blanc en fleur, Jardin de Pamplemousses (mars 2010)

 

D’autres n’ont encore pu fièrement émerger :

Mais leur fleur vient sourire à la surface lisse.

On les voit remuer doucement et nager :

L’eau frissonnante affleure au bord de leur calice.

 

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Le bassin des nénuphars géants (Victoria Amazonia),

Jardin de Pamplemousses (mars 2010)

 

D’autres, plus loin encor du moment de surgir

Au soleil, ont leur fleur entièrement recouverte…

On peut les voir, bercés d’un remous sur l’eau verte :

Ecrasés par son poids, ils semblent s’élargir.

 

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La fleur rose du Victoria Amazonia,

Jardin de Pamplemousses (mars 2010)

 

Ainsi vont mes pensers dans leur floraison lente.

Il en est d’achevés, sans plus rien d’hésitant,

Complètement éclos, comme, sur cet étang,

Les nénuphars bercés par la brise indolente.

 

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Deux fleurs du Victoria Amazonia,

Jardin de Pamplemousses (mars 2010)

 

D’autres n’ont encore pu dépasser le niveau ;

Ce sont ceux-là surtout, que, poète, on caresse,

Qu’on laisse à fleur d’esprit flotter avec paresse,

Comme les nénuphars qui bâillent à fleur d’eau.

 

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Etang de nymphéas mauve vers Chamarel,

Ile Maurice (mars 2010)

 

Mais je sens la poussée en moi vivace et sourde

D’autres pensers germés mystérieusement,

Qui s’achèvent encor dans l’assoupissement,

Comme les nénuphars qui dorment sous l’eau lourde.

 

île maurice 136 

Les Musardises

 

A vingt-deux ans, en 1890, à la veille d’épouser Rosemonde Gérard, Edmond Rostand (1868-1918) fait paraître son premier recueil de vers, Les Musardises, qui ne connaîtra guère d'écho. Dans cette suite de quatrains, le jeune poète file la métaphore du nénuphar, image de la pensée qui germe silencieusement et ne demande qu’à s’exprimer.

 

 

 

Dimanche 26 septembre 2010

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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 15:14

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  Bret Easton Ellis

 

Jeudi 23 septembre 2010, à La Grande Librairie, François Busnel recevait, Marc Dugain (L’insomnie des étoiles), Maÿlis de Kerangal (Naissance d’un pont), Bret Easton Ellis (Suites impériales) et Jay Mc Inerney (Moi tout craché).

Selon François Busnel, à chaque nouveau livre, Marc Dugain brouille les pistes. Celui qui fut un chef d’entreprise dans une autre vie surprend à chaque fois. Après l’horreur continuée des gueules cassées, dont rendait compte La chambre des officiers, Heureux comme Dieu en France et les ouvrages sur Staline et Hoover, il explore aujourd’hui avec L’insomnie des étoiles les pages blanches de l’Histoire en 1945. Pendant le bref moment où la France occupe l’Allemagne vaincue, un capitaine enquête sur un crime particulier, alors que des milliers d’hommes continuent à mourir de cette guerre. Le personnage remontera ainsi à une des sources du génocide juif, l’extermination des malades mentaux, dès1933. Les nazis ont expérimenté avec ces derniers ce qu’ils ont développé ensuite à grande échelle avec les juifs. C’est une intuition métaphysique qui lui fait ainsi tirer les fils de l’Histoire dans une Allemagne rurale où l’on pourrait croire qu’il ne s’est rien passé.

L’auteur reconnaît que cet officier qui est aussi astronome et plein de secrets, c’est un peu lui. S’il ne se dit pas spécialiste ès fiction, il trouve intéressant de mettre en scène des personnages qui ont une distance et vivent de vraies angoisses métaphysiques. A cette occasion, il dit être allé à la rencontre de Dieu, « pas celui des hommes, mais l’autre ». « J’aimerais croire » poursuit-il, « mais je ne crois pas ». Et quand on ne croit pas, on est affronté à la réalité de sa finitude. C’est un roman sur le remords, « cette pourriture ». Mais si le remords a un lien étroit avec la culpabilité, pour Marc Dugain il est clair que les leaders fascistes sont parvenus à effacer la notion de culpabilité ; ce fut leur grande force et c’est ce qui leur permit de passer de l’idéologie au meurtre de masse.

A François Busnel qui lui demande sa définition du romancier, Marc Dugain compare ce dernier à un musicien qui, au milieu de cinquante interprétations, donne la sienne propre. L’écriture est un éclairage que l’on essaie de donner sur la réalité.

 

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  Marc Dugain

 

Avec Naissance d’un pont, qualifié par son éditeur de « roman à l’américaine », Maÿlis de Kerangal invente, elle, une Amérique inconnue. Dans son dernier opus comme dans les précédents (Dans les rapides, Ni fleur ni couronne, Corniche Kennedy), elle a l’art de trouver un rythme juste. Dans une ville californienne inventée, Coca, elle donne vie à toute une armée d’hommes d’affaires, d’ouvriers, de « misfits » rassemblés pour construire un pont et dont elle entrelace les destins. Marquée par Steinbeck, Faulkner, Easton Ellis, Roth, Joyce Carol Oates, elle a construit son roman sur l’idée de la concession et du compromis, le pont étant le lien entre la ville émergente et la forêt des Indiens.

Ce récit de fondation, très américain, brasse les thèmes de la frontière, d’une époque héroïque où les hommes étaient des pionniers. Comme le roman est la chambre d’écho du monde, le chantier du pont est un microcosme de tensions, de luttes sociales, de « bruit et de fureur ». Ses personnages portent des patronymes symboliques. Grâce à Diderot, philosophe matérialiste, ludique et joyeux, sous la stature de qui elle a « couvé » son roman, et dont elle donne le nom à un personnage, elle revisite la figure du héros, confronté à quelque chose qui le dépasse, lui échappe et à quoi il doit s’atteler. Quant à Catherine Thoreau, du nom du grand écrivain panthéiste américain, elle conduit des engins.

Avec une langue étonnante, musicale et saccadée, l’auteur « fait bruiter l’écriture ». Maÿlis de Kerangal dit attacher une grande importance à l’aspect oral de ses textes qu’elle lit toujours à voix haute avant de les fixer. Il lui en faut régler l’intensité, et en faire respirer la phrase. Alors que la littérature française s’attelle souvent à des romans plus intimistes, elle a adopté dans ce roman d’action un aspect de « grande focale ». A François Busnel qui souligne que l’énergie et la vigueur du roman le font songer à Zola, elle répond que c’est un écrivain qu’elle a beaucoup lu : comme lui, elle capte le réel brut. Elle conclut en disant que la dimension politique n’est pas exempte de son roman, que la lutte des classes est toujours présente dans un collectif instable et qu’il s’agit avec cette œuvre de composer avec le monde intimement et collectivement.

 

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Maÿlis de Kerangal (Photo des livres.com)

 

Avec Suites impériales, Bret Easton Ellis, le « sale gosse» des lettres américaines donne une suite à Moins que zéro, son premier roman, écrit en 1985. Ensuite, on se souvient du héros d’American psycho, trader le jour et serial killer la nuit, de Zombies, portrait noir de l’Amérique des années 80, de Lunar park où le héros se demande qui il est, dans une autobiographie fictionnelle.

Bret Easton Ellis précise qu’on ne décide pas du roman que l’on va écrire, qu’une carrière littéraire n’a rien de logique. Il s’est agi pour lui de trouver ce qu’était devenu son héros Clay, vingt-cinq ans après, à cause de ce qui lui est arrivé, à lui, dans sa propre vie. Ce roman, qui est selon lui le plus sombre de sa carrière, vient des sentiments, des émotions et il n’écrit un livre que lorsqu’il se « sent » d’écrire un roman. Si certains auteurs sont des « moulinets d’édition » en produisant un roman par an, ce n’est certes pas son cas.

Il déclare par ailleurs ignorer d’où provient la violence qui parcourt toutes ses œuvres. S’il reconnaît avoir eu un père violent, son livre n’est pas un livre sur la violence. American psycho était bien un livre sur la solitude ; et ici Clay est aux prises avec la tristesse, la peur, la paranoïa. Certes, le personnage, c’est lui-même mais Bret Easton Ellis n’a pas voulu écrire une autobiographie (« C’est emmerdant ! »). Il s’agit plutôt de transformer une douleur personnelle en quelque chose d’intéressant, de prendre le désespoir et de le mettre dans un contexte dramatique. Il avoue ne pas savoir en quoi consiste exactement le Mal dans la société américaine, même s’il reconnaît que Los Angeles, c’est le Diable ! Mais le Mal a beaucoup de visages et il n’a pas de réponse toute faite.

Il avoue que, s’il était aussi nihiliste que son personnage, il n’écrirait pas de romans. Ce livre peut le libérer de sa souffrance, il représente un espoir. Il indique que la relation entre un auteur et son œuvre n’a pas de commune mesure avec la relation entre un lecteur et un livre, qui n’est qu’éphémère. Et si lui voit son reflet quand il travaille sur son texte, c’est quand même le lecteur, à la lecture, qui décidera de ce dont le livre parle.

Enfin, François Busnel demande à Bret Easton Ellis la signification de la récurrence dans son œuvre de la phrase : « Disparaître ici ». Dans Moins que zéro, c’est un panneau sur Sunset boulevard, une réminiscence de Gastby le Magnifique aussi sans doute. Dans Suites impériales, la phrase apparaît sur une glace écrite au rouge à lèvres. Mais, l’auteur ne livre pas son secret ! Un roman, c’est un rêve et non une logique. Il se déclare très étonné quand il lit les thèses sur son œuvre et ce que les critiques y voient. « Je ne suis pas aussi lucide quand j’écris mes romans », commente-t-il. « Tout le monde ment ! » Et de terminer par une pirouette en avouant qu’il a menti à 30% pendant cet entretien.

Pour conclure l’émission, Jay Mc Inerney est interrogé par François Busnel pour son dernier recueil de nouvelles, Moi tout craché. Lui qui adore le genre de la  nouvelles, celles de Carver notamment, a commencé par ce genre. Il souhaitait en effet maîtriser cet art avant de passer au roman. Après sept romans, il revient à ce qui lui a permis d’entrer en littérature. Selon lui, dans une nouvelle réussie, tout doit être à sa place, à la juste hauteur. S’il considère que son premier roman était le plus flamboyant, il pense que son style est désormais devenu plus subtil. A la faveur de l’allusion par Busnel à la nouvelle au titre intriguant, Au lit avec des cochons, dans laquelle le cochon est une métaphore du narrateur, il avoue qu’avant il était trop plein de lui-même et de son succès et qu’il fait à présent une sorte d’autocritique, que lui permet l’ironie, une des caractéristiques de son œuvre selon Busnel. Pour lui, comme pour Bret Easton Ellis, il importe de trouver une dimension plus frappante que sa petite expérience et de mettre à jour ce je ne sais quoi d’universel qui transcende sa propre vie.

Evoquant le 11 septembre, Jay Mc Inerney constate que l’Amérique ne demeure pas coincée dans un chapitre de son existence, que les choses évoluent et qu’elle a presque déjà oublié. Elle n’a pas de mémoire, elle parle de demain pas d’hier.

Et Busnel conclut l’émission en se félicitant qu’ « heureusement les écrivains existent qui ont un peu de mémoire ».

  McInerney-Jay

Jay Mc Inerney (Photo des livres.com)

 

Samedi 25 septembre 2010

 

 

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