Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 17:30

 

L'église de Saint-Sulpice-sur-Loire

Samedi 05 août 2017, accompagnée d’une amie et de son petit-fils, nous avons parcouru le circuit d’Art et Chapelles en Anjou. Intitulé Au fil de la Loire, 6 artistes, 6 chapelles, ce parcours nous promène sur les bords de la rive gauche de la Loire, de Saint-Sulpice-sur-Loire à Saint-Hilaire-Saint-Florent. Aux artistes invités à exposer dans les différentes chapelles il est demandé de créer une œuvre inspirée par le lieu et son environnement. S’il est souvent surprenant de découvrir leurs choix et leurs thématiques, il est toujours intéressant de voir comment un endroit chargé de spiritualité infuse dans une œuvre contemporaine et lui donne son aura particulière.

Le château de l'Ambroise

Parties de Saumur, nous avons commencé par l’extrémité du circuit, l’église paroissiale Saint-Sulpice, de Saint-Sulpice-sur-Loire. Avant d’y parvenir, nous avons jeté un coup d’œil sur le joli château de l’Ambroise (XVI°, XVII°, XVIII°) dont nous avons aperçu la fuie et les toits, et notamment celui de l’ancien jeu de paume. Après avoir été habité par l’archevêque de Tours, il est aujourd’hui la propriété de Dominique d’Orglandes. J’y fus reçue autrefois lors d’une magnifique soirée, organisée par un ami, le frère du propriétaire actuel.

Linteau de la porte d'entrée de l'église de Saint-Sulpice-sur-Loire

Entourée de très belles demeures, l’église de Saint-Sulpice fut sans doute la chapelle primitive du château de l’Ambroise. Reconstruite au XVIII°, elle possède une nef unique, séparée du chœur par un arc triomphal en plein cintre. Curieusement, cette église a partie liée avec la Révolution française puisque, sur le linteau de la porte d’entrée latérale, on lit la mention suivante : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. » En effet, craignant de perdre le soutien du peuple devant les réactions de déchristianisation conduites contre l’Eglise, l’Incorruptible avait institué ce culte qui disparut immédiatement après sa mort sur la guillotine en 1794. A l’intérieur, des vitraux rappellent le martyre de deux prêtres réfractaires, le curé Louis Jumereau, tué à coups de fusil en décembre 1793, et le bienheureux Noël Pinot, guillotiné le 21 février 1794.

Lithographie et texte de Bente Hoppe

C’est la phrase, située à l’entrée de l’église, qui a impressionné l’artiste danoise Bente Hoppe.  Elle y a lu « l’affirmation (ou le désir) d’une réconciliation entre le spirituel et la Révolution ». Fascinée par « l’épaisseur de ces mots et les notions essentielles qui en émanent », elle a voulu créer un grand livre avec textes et images, leur faisant écho de près et de loin ».  Diplômée des Beaux-Arts d’Angers et d’études de Lettres au Danemark et à la Sorbonne, cette artiste propose un travail essentiellement graphique, marqué par l’abstraction. Ici, elle utilise la lithographie (dessin sur pierre avec des encres de couleurs différentes), qu’elle a accompagnée de textes personnels ou encore de l’Ecclésiaste ou de Cioran. Ces œuvres m’ont fait penser à celles du peintre chinois Zao Wou-Ki, que j’avais admirées au musée d’Ixelles il y a trois ans je crois.

Vitrail rappelant le martyre d'un prêtre réfractaire

Tout en étant étonnée que la Révolution française et l’idéologie violente de Robespierre soit à l’origine de cette œuvre, j’ai aimé le dialogue que Bente Hoppe instaure ainsi entre peinture et poésie :

qui n’a jamais

un beau jour de printemps

pensé être

dans le seul vrai

 

qui n’a jamais

un jour de grand soleil

cédé

à la tentation de l’absolu

 

qui n’a jamais

oublié de chercher

bien plus loin

un autre essentiel

d’instants d’éternité

et

de grâce

Chapelle du château de la Giraudière

Notre deuxième étape nous a conduits à Blaison-Gohier, dans la chapelle du château de la Giraudière, que l’on aperçoit, esseulée, en bas d’une grande pelouse. Si l’ancien château du XVII° siècle a été transformé en 1866, la chapelle a été aménagée dans une ancienne tour médiévale et bénite seulement en 1884. Dédiée à sainte Anne, la mère de la Vierge Marie, elle présente une toile représentant la première enseignant la seconde avec un livre qu’elle tient dans la main gauche.

L'Education de la Vierge et une partie de l'installation de Vincent Chudeau

C’est cette Education de la Vierge qui a inspiré Vincent Chudeau pour une « installation », riche et complexe. Cet artiste, qui fut professeur d’Arts plastiques dans le lycée privé Saint-Louis de Saumur où j’ai enseigné moi-même, a été sensible au thème de la transmission de la connaissance et du partage de celle-ci. Sur l’autel, il a placé nombre d’ouvrages savants, témoignant d’une quête du savoir au XIX° siècle. Sur le cerclage du poutrage de la chapelle, il a inscrit les mots d’un abécédaire, noms étranges d’animaux aquatiques disparus, noms de demi-dieux, tel Bellerophon…

Les animaux marins de Vincent Chudeau

Vincent Chudeau a encore évoqué la Loire proche par une vidéo montrant des images du fleuve en crue, qui diffuse une lumière bleutée sur les tomettes et deux des pierres tombales de la chapelle. Au mur sont accrochées des illustrations d’animaux marins, transposées en négatifs et insérées dans les photographies de détails de la chapelle soulignant le passage du temps. Avec ce procédé il a aussi reproduit la main de sainte Anne sur le livre, que l’on peut voir sur la toile, motif  qui est ici au cœur de son travail artistique.

Les mains de sainte Anne et de Marie sur la toile et sur le négatif créé par Vincent Chudeau

Lorsque l’artiste a entamé son travail, la restauration de la chapelle était en cours. Lors de la remise en place des dalles funéraires, il a eu l’heureuse surprise d’y découvrir des gouttes ou des larmes gravées, subtil écho à sa réflexion sur l’eau et sur le temps. Certes l’ensemble surprend au premier abord, puis, peu à peu, grâce aux explications éclairées de la jeune guide, on est séduit par la manière dont Vincent Chudeau a animé ce lieu. L’art et la manière dont il a associé nature, science et spiritualité laisse le visiteur rêveur et admiratif.

Le prieuré de Saint-Rémy-la-Varenne

Ensuite, quittant le paysage de vignobles pour celui de la Loire, par de jolies petites routes fleuries nous avons atteint le prieuré de Saint-Rémy-la-Varenne. Ce remarquable ensemble, qui va du XII° au XVII°, a bénéficié de travaux communaux de remise en valeur en 1988. La salle capitulaire y a été restaurée après de nombreux aléas, et présente sur son tympan une fresque représentant la Crucifixion.

La Crucifixion de la salle capitulaire de Saint-Rémy-la-Varenne

C’est cette fresque qui a présidé à la réalisation des peintures de Michel Hénocq, présent par un hasard heureux lors de notre visite. Il nous a expliqué que c’est bien la représentation de la mort de Jésus, homme et Dieu, qui a guidé son pinceau. Se référant aux danses macabres qu’il avait admirées autrefois sur les murs des petites églises des Côtes d’Armor, en deux grandes toiles en vis-à-vis, il a fait danser hommes et squelettes de son imaginaire pictural intime. Dans la mort qui tout égalise, au milieu de gibets, d’incendies, de cimetières s’agitent et se démènent des personnages de toutes conditions et de toutes époques. On pourra aussi y reconnaître un chevalier faisant songer au Saint Georges terrassant le dragon, de Paolo Ucello, un évêque, peut-être réminiscence L’Innocent X de Francis Bacon, des souvenirs de Goya ou encore des personnages monstrueux rappelant ceux de Jérôme Bosch. Et implacable, sur la toile de gauche, tourne la roue du supplice ou du Temps. Accompagnant ces deux grandes toiles, on verra aussi une peinture plus ancienne de La Tentation de saint Antoine, et autres squelettes ou diablotins.

 Danse macabre de Michel Hénocq sur le mur de droite

Michel Hénocq, tout en admirant les commentaires passionnants de la jeune guide, a souligné que ces toiles peuvent être vues comme la synthèse de tout son travail d’artiste, marqué par l’inconscient collectif et la dérision. Pour ma part, en regardant ses toiles, au trait ferme et torturé, aux personnages grimaçants de damnés, je n’ai pu m’empêcher de penser aux carnavals flamands de James Ensor, ce peintre belge au pinceau expressionniste et fantastique.

Danse macabre de Michel Hénocq sur le mur de gauche

Continuant notre périple, nous avons gagné la voûte protectrice de la petite église de Saint-Pierre-en-Vaux, dressée dans son superbe isolement. Bordée par un charmant cimetière campagnard, cet édifice dont la façade date du XI°, doit sa renaissance à l’archiviste André Sarazin (que je connus autrefois) et à son association, Chapelles et Calvaires.

Eglise de Saint-Pierre-en Vaux

Connue sous le vocable de saint Pierre, cette église évoque surtout saint Barnabé, devenu le saint patron des villageois. Le 11 juin, on y vient en effet en pèlerinage à son intention. Un vitrail très lumineux, réalisé par l’atelier Théophile, le représente et orne encore le dessus de la porte d’entrée.

Vitrail de saint Barnabé réalisé par l'atelier Théophile

Dans le chœur, on peut admirer un retable en tuffeau très sobre, entouré des statues de saint Pierre et de saint François de Sales. Remarquable encore est le retable latéral de la Vierge, édifié en 1639, sculpté d’une seule pièce avec la chaire.

Le retable de l'église Saint-Pierre-en-Vaux

Nous avons passé du temps à écouter les explications architecturales du guide, faute d’œuvres artistiques à contempler.  En effet, les toiles de l’artiste Francky Criquet avaient été enlevées suite à une polémique suscitée par les paroissiens de Saint-Georges-des-Sept-Voies, certaines œuvres les ayant choqués.  J’ignore tout de ce désaccord et ne peux qu’imaginer la déception de l’artiste qui avait réalisé une création inspirée par ce lieu. Le jeune guide nous a dit qu’il avait suivi le catéchisme en cet endroit précis. Ne dit-il pas à propos de son travail : « Simplement, j’ai retrouvé dans ce projet une folie caressante de souvenirs de mon enfance » ? Toujours est-il que l’association Art et Chapelles a toujours précisé que Francky Criquet avait bien respecté le cahier des charges…

La nef de la chapelle du Bon Pasteur à Saint-Hilaire-Saint-Florent

Il était déjà tard et ce samedi-là, nous n’avons pas terminé le parcours. Le lendemain, je me suis rendue seule à l’ancienne chapelle du Bon Pasteur à Saint-Hilaire-Saint-Florent, plus connue sous le nom de la Sénatorerie. Vestige d’une des plus grandes abbayes bénédictines angevines, celle de Saint-Florent, qui rayonna jusqu’au XVIII° siècle, ce haut lieu fut victime du système de la création des sénatoreries par Bonaparte. Une grande partie des bâtiments fut alors rasée. Ne subsisteront que la crypte et le narthex, transformé en chapelle par la congrégation du Bon Pasteur au XIX° siècle.

Chapiteaux de la nef

On peut y admirer la très belle voûte d’ogive de la nef, retombant sur des chapiteaux au décor sculpté foisonnant et fabuleux. On y pénètre par un arc triomphal, orné de palmettes et de rinceaux. Rosaces et vitraux, datant de la restauration du XIX° siècle, diffusent une douce lumière. J’ai un beau souvenir d’un mariage familial dans ce lieu inspiré !

Saint Florent par Jean Robinet

L’artiste Jean Robinet n’est bien sûr pas resté indifférent à l’histoire mouvementée de cette abbaye. Il propose ici une « installation » historico-géographique, rappelant la vie, les pérégrinations et les miracles du saint. S’inspirant des vitraux de l’ancienne abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil et de l’église voisine de Saint-Barthélémy, Jean Robinet a créé un « chemin de vie », en insistant sur les lieux de passage du saint. Son œuvre est d’ailleurs réalisée à partir du fonds IGN autorisé.

Rosace de la nef de la chapelle du Bon Pasteur

L’ensemble est clair, tout en couleurs primaires qui se détachent sur le tuffeau. C’est un peu comme le rêve lumineux de l’abbaye disparue. Associant passé et présent, l’artiste propose une sorte de livre d’images légendaire et instructif. J’avoue cependant que je préfère la superbe tapisserie de saint Hilaire et de saint Florent que j’avais admirée il y a quelques années dans la salle Saint-Jean à Saumur.

Oeuvre de Chantal Verdier-Sablé (Photo du site Art et Chapelles)

Pour achever ce parcours, je voulais me rendre à l’ermitage Saint-Jean à Chênehutte-les-Tuffeaux en bordure de Loire. Le guide m’en a un peu dissuadée, ayant appris par d’autres visiteurs que l’accès en était malaisé à cause d’une foire à la brocante. J’ai donc regretté de ne pas voir les tapisseries de porcelaine de Chantal Verdier-Sablé, sûrement sublimées par ce bel endroit que j’avais déjà visité avec un ami, ancien maire de la commune.

L'ermitage Saint-Jean (Photo du site de la commune)

C’est encore et toujours André Sarazin qui a permis la restauration de cet ancien ermitage, afin de conserver la mémoire de la vie érémitique en Anjou. L’existence d’une chapelle romane y est attestée dès le XII° siècle. Si elle fut d’abord dépendante des moines de Saint-Florent-le-Vieil, elle devint ermitage au XV° siècle sous la seigneurie de Trèves. A cette époque, le lieu est composé d’une grande chapelle, de la maison des ermites, d’une aumônerie ou maison des pèlerins, et d’un enclos. Après destruction et reconstruction diverses, l’ermitage tombe en déshérence à la Révolution.

Le chœur de la chapelle présente les vestiges de peintures murales du XV° siècle représentant le Christ et les anges porteurs de la Passion. On y a posé des tomettes anciennes, l’atelier Théophile y a créé des vitraux dans les tons verts et c’est un de nos amis, le sculpteur François d’Orglandes, qui a réalisé la table d’autel en tuffeau. C’est un endroit tout empreint de sérénité et de spiritualité que j’aime beaucoup.

Au terme de ces parcours toujours stimulants et enrichissants, on ne peut que remercier les organisateurs d’Art et Chapelles de permettre l’association du  « patrimoine d’hier et [d]es artistes d’aujourd’hui ».

 

Sources :

Livret d'accompagnement Art et Chapelles en Anjou

Photos : ex-libris.over-blog.com

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Expositions
commenter cet article
30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 13:31

La dragonne sur le tertre de Marson

Jeudi 22 juin 2017, au soir d’une journée caniculaire, une vingtaine de promeneurs se sont retrouvés pour une balade ombragée en Land Art, sur le tertre et dans les bois de Marson. Organisée conjointement par la Bibliothèque de Rou-Marson et par l’association du Patrimoine Environnement Botanique, cette promenade vespérale leur a permis de découvrir des installations réalisées en pleine nature par les adhérents de cette association.

Pommier, gui, serpe et champignons dans un cercle magique

« Out, in the open… » disent les Américains pour parler de cette expression artistique de loisir qui met en valeur « ici ou là une souche torse, un morceau de bois mort ou un beau rocher ». A la portée de tous, le Land Art est simple à réaliser, éphémère et sans prétention. C’est ainsi qu’au rythme de neuf haltes, les promeneurs ont pu découvrir des réalisations variées et inventives, d’une « Princesse dragonne » en branchages à de surprenants champignons, en passant par le « Cercle magique » d’un pommier, une « Tempête de troncs et de lianes » ou encore le « Repaire du paon-loup ». Autant d’installations comme des portes ouvertes à l’imaginaire de chacun.

Attention, le danger vient d'en-haut !

Cette promenade pleine de découvertes était conduite par Renée Monnier, botaniste émérite et prolixe raconteuse d’histoires, notamment sur la commune de Rou-Marson. La déambulation était aussi ponctuée de textes variés, choisis en fonction de l’imaginaire suscité par les réalisations du Land Art. Etaient ainsi notamment convoqués des poèmes : « Le dragon doux », « Arbre ce bras », ou encore « L’agneau et le loup » de Raymond Queneau ;  « Souche » de Jules Supervielle, « Racines» de Pierre Seghers, « Champignons » de Norge. On y a également entendu la chanson "Les blés d'or" d'Armand Mestral et des extraits d’Alice au pays de merveilles et du Petit Chaperon Rouge, tandis que les promeneurs étaient invités à égrener à voix haute des proverbes d’origines diverses exprimant la relation de l’homme au loup.

Clic-Clac

Cette balade s’est terminée dans la cave communale de Rou-Marson dont les promeneurs ont apprécié la fraîcheur bienvenue et les gourmandises proposées par les animateurs. Et à l’image des tenants du Land Art, ils auront pu redire ces vers de Jean-Hugues Malineau entendus lors de la promenade :

Le soleil a mis la nappe dans la clairière

ma petite-fille joue à la dînette

avec les bourgeons-confiture

et les brindilles-fourchette

La tribu des champignons

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Promenades
commenter cet article
27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 17:46

Tourterelle et huppe dans le jardin de Rou (Photo ex-libris.over-blog.com, juin 2017)

On était en juin, veille de la Saint-Jean,
Trois huppes fasciées déambulaient hautaines,
La crête empanachée et l’allure égyptienne,
Aux abords de l’été, striées de noir et blanc.

Fières de leur plumage du plus bel orangé
Elles s’enorgueillissaient et tenaient conférence,
Tout à leur entre-soi et leur indifférence,
Portant beau leur lignée, pétries de vanité.

Vint une tourterelle exilée de Turquie,
Marchant sereinement dans ce conciliabule,
Le trio s’en offusque et crie sans préambule 
A l’oiseau émigré de retourner au nid.

« Nous étions au tombeau des anciens pharaons,
Hiéroglyphe fameux de la piété filiale,
Nous portons sur la tête une marque royale
Et fîmes rencontrer Saba et Salomon.

 Vous êtes sans vergogne d’envahir céans
Nos jardins, nos vergers, nos cours et nos villes ;
Nous ne supportons plus votre chant qui distille
Le triple hou-hou-hou d’un être se plaignant. »

« Orgueil et vanité sont échasses de sot, »
Répondit calmement la tendre tourterelle,
« Salomon me chantait pour célébrer sa belle
Et, ne vous en déplaise, mon chant n’est pas sanglot.

Je suis l’oiseau sans tache, en holocauste à Dieu
Que les Hébreux offraient en lieu de sacrifice ;
Je ne céderai point à votre vain caprice,
Point ne me résoudrai à déserter vos cieux.

Je vous dirai enfin un grand désagrément
Qu’il me faut révéler pour crier l’artifice :
Tout est dans le paraître et puis dans le factice,
Votre nid est bien sale et pue assurément. »

Moralité

Oyons le vieux Corneille qui dit dans Le Menteur :
« Les visages souvent sont de doux imposteurs.
Que de défauts d’esprit se couvrent de leur grâce.
Et que de beaux semblants cachent des âmes basses ! »

Fable librement inspirée par la présence de trois huppes et d’une tourterelle 
dans le jardin de Rou.

  

La Conférence des oiseaux (Farid Al-Din, 1177), peinte par Habiballah of Sava

On aperçoit la huppe au-dessus du perroquet vert au milieu à droite

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Fables
commenter cet article
21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 08:56

La lune en juin

Lumière au jardin

Eclaire les branches

De sa rondeur blanche

La lune en juin

Au teint de satin

Glisse sur les feuilles

Et le chèvrefeuille

La lune en juin

D’un doigt de fusain

Recrée le décor

Eclats de phosphore

La lune en juin

Se révèle enfin

Hautaine déesse

Diane enchanteresse

 

Pleine lune du 9 juin 2017

 

 

 

Photos : ex-libris.over-blog.com

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes de saison
commenter cet article
20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 21:14

Photos : ex-libris.over-blog.com

Repost 0
Published by Catheau - dans Instants
commenter cet article
16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 15:24

Devant Le Bastion, au Vieux-Port de Menton (Photo ex-libris.over-blog.com, le 05/04/2017)

C’est une belle histoire que celle de la création du musée Jean Cocteau à Menton que j’ai visité le 5 avril 2017. Il est en effet né de la passion de Séverin Wunderman (1938-2008), un homme du Nord, pour cet écrivain amoureux du Sud. Ayant découvert l’univers de Cocteau grâce au film Les Enfants terribles (1950), le fondateur du musée a dix-neuf ans quand il achète un premier dessin de Cocteau. Il ignore alors qu’il est le premier d’une future collection de plus de mille pièces signées de la main de l’artiste. Tout en menant carrière dans le monde de la joaillerie, Wunderman se passionne pour l’écrivain et collectionne manuscrits, livres, dessins, peintures, toutes œuvres créées entre 1910 et 1950. Ce fonds fut d’abord exposé dans son musée d’Irvine en Californie jusqu’en 1994 avant d’être donné à la ville de Menton.

En 2007, Rudy Ricciotti est choisi pour imaginer le nouveau musée consacré à Cocteau. Il réalise une construction triangulaire en béton et en verre, qui s’ouvre sur un large parvis. Le bâtiment est animé par une série de découpes creusées dans le béton blanc, symbolisant des flammes ou une chevelure, et qui laissent passer la lumière. « Mon musée est délié comme le trait de Cocteau, bas, blanc, puissant et sensuel » explique l’architecte. A l’intérieur, les espaces sont vastes et particulièrement clairs, s’ouvrant sur la ville et la mer. La déambulation y est agréable et les œuvres de Cocteau très bien mises en valeur.

Cet après-midi-là, j’ai suivi une visite guidée avec une jeune guide dont je voudrais rendre compte ici. « Le parcours muséographique suit un fil conducteur : Cocteau poète. De la « naissance » du poète dans les salons littéraires, introduit par Édouard de Max, à l’artiste souvent incompris qui s’identifie à des personnages mythologiques, l’accrochage dévoile un Jean Cocteau intime et confidentiel qui se définit d’abord en tant que poète, quel que soit le support qu’il aborde. De l’écriture au cinématographe, la poésie imprègne son œuvre : poésie de théâtre, poésie de roman, poésie de cinéma... La dernière séquence s’ouvre sur l’univers onirique de Jean Cocteau et le monde mystérieux de la Belle et la Bête. Ce monde poétique est peuplé d’un bestiaire propre à l’artiste aux confins des rêves et inspiré des contes. »

La visite commence par les autoportraits, thème récurrent de son œuvre dont je retiens l’Autoportrait sans visage (1915). Tout le mystère d’un poète insaisissable aux mille visages se trouve résumé ici. Un moulage d’une main (1963) ou ses mains crispées dessinées sur les panneaux d’un paravent vers 1940 rappellent ce que Cocteau disaient d’elles : « Mes mains encore plus vieilles et célèbres que moi. »

La quête de soi-même est admirablement exprimée dans la série des trente planches de dessins du Mystère de Jean l’Oiseleur, accompagnés de courts textes manuscrits (1925). Après la mort de Raymond Radiguet, le poète accablé, se réfugie à Villefranche-sur-Mer, en proie à un immense chagrin et une intense solitude. « Sa mort m’a laissé sans directives » dira-t-il. Il recherche alors dans le miroir « les nombreuses manières de résoudre un même visage ». Sous l’emprise de l’opium, il opère un travail de deuil, tout en rendant hommage à ceux qu’il admire et qui l’ont formé, de Ronsard et Mozart à Saint-Just et Radiguet en passant par Paolo Ucello, ses « amis étoilés ». Juxtaposé à son prénom, l’étoile sera dès lors la marque de sa signature. Ces superbes dessins sont à lire avec un miroir. « Le diamant dur je suis qui ne se rompt au marteau » peut-on y lire.

Dans ces dessins sont déjà présents les motifs qui deviendront récurrents dans l’œuvre et constitueront la mythologie singulière de l’écrivain : anges, étoiles, lézards ou iguanes, figures fabuleuses. Dès 1925, deux ans après la mort de Radiguet, apparaît le personnage d’Orphée, qui sera le double de Cocteau. On le retrouve, couronné d’étoiles, dans de nombreux dessins à la plume et encre brune, lavis d’encre brune et noire avec pastel, notamment dans le sombre dessin Orphée et Eurydice (1926) où un Orphée décapité donne la main à une Eurydice qui enjambe un miroir. Dans l’adaptation du mythe d’Orphée au théâtre (1926) apparaît le personnage de l’ange Heurtebise, issus d’un poème éponyme, illustré par Man Ray. On n’oubliera pas bien sûr les deux célèbres films Orphée (1950) et Le Testament d’Orphée (1960).

Dans la mythologie personnelle de Cocteau, il y a aussi Œdipe, représenté dans l’album Le Complexe d’Œdipe (1924). Le fils de Créon y apparaît dans toute son aura tragique, couvert de taches d’encre, cerné de monstres, avec des yeux vides ou pleurant des larmes de sang. « Toujours cet Orphée, toujours cet Œdipe », Cocteau devient Orphée et Œdipe, notamment dans ce dessin, Œdipe avec pipe d’opium et aveuglé (1947). J’ai par ailleurs aimé retrouver le souvenir du film, Le Sang d’un poète, avec la statue dont la bouche est fermée par la paume d’une main, incitant le poète à aller de l’autre côté du miroir, à la recherche de ses monstres intérieurs.

Le parcours permet de suivre le cours de la vie du poète. L’enfance est évoquée avec les premiers dessins de 1910, en lien avec le monde du théâtre fréquenté très tôt avec ses parents. Deux dessins, proches de la caricature, saisissent Sarah Bernhardt en train de déclamer avec véhémence. Cocteau amasse programmes et photos de comédiens, qui l’inspireront pour son roman Les Enfants terribles (1929). Avec sa gouvernante il avait aussi découvert le cirque et la liberté des clowns: « Ce qui était beau, c'était le cirque ; alors il y avait Foottit et Chocolat ; Foottit qui était comme une duchesse folle et Chocolat, le nègre qui recevait des claques. »

On découvre la très belle affiche de Cocteau, pour Le Spectre de la Rose. Elle représente Nijinski en mouvement, de profil, dans son extraordinaire costume. Il écrit Le Dieu bleu pour Diaghilev qui n’est pas vraiment satisfait et qui lui dit : « Etonne-moi ! » Mais le bouleversement survient en 1913 quand il assiste au Sacre du Printemps. Peu de temps après il écrit : « Je décidai de me brûler ou de renaître. »

Réformé du service militaire, Cocteau décide néanmoins de participer à la guerre de 1914 comme ambulancier avec un convoi sanitaire civil. Rapidement démobilisé pour raisons de santé, il rejoint Paris et reprend ses activités artistiques. De nombreuses photos de Picasso (et un beau portrait à la plume et à l’encre), Modigliani, Max Jacob, Kisling, Sarasate, témoignent de ses fréquentations artistiques à cette époque de « grandes vacances à Montparnasse » en 1916. En 1920, il lance avec Raymond Radiguet la revue, Le Coq, une revue anti-dada. Ami de nombreux artistes, il est pourtant réticent devant la notion d’école ou de mouvement : il dira alors : « Il n’y a pas d’école, il n’y a que des personnalités. »

Epoque d’intense activité artistique créative que celle de la participation de Cocteau au ballet de Leonid Massine, le scandaleux Parade où il joue le rôle du prestidigitateur chinois. Dans les années 20, lors de la création du groupe des Six, l’écrivain les défend et les portraiture. On voit ainsi un très amusant programme de 1927 dans lequel l’artiste a amalgamé les têtes des six musiciens, créant un être nouveau.

Il est encore partie prenante dans Le Bœuf sur le toit, de Darius Milhaud, œuvre musicale pour laquelle il écrit des poèmes. Elle sera transformée en ballet-pantomime sur sa propre suggestion et il écrira l’argument de cette farce burlesque qui se passe pendant la prohibition. Ses interprètes ne venaient pas de la danse mais du cirque dont les frères Fratellini, vedettes à Medrano. On peut d’ailleurs admirer un beau buste de François Fratellini, réalisé par Gustave Pimenta (1919).

En 1921, il écrit le livret des Mariés de la tour Eiffel, un spectacle total, un ballet collectif, une farce sur le thème d’un mariage petit-bourgeois avec des scènes absurdes, auquel participent cinq membres du Groupe des Six. Les décors sont d'Irène Lagut et les costumes de Jean Hugo. Irène Lagut apportera son aide pour la création du musée Cocteau, Le Bastion du Vieux-Port, toujours à Menton.

La jeune guide a insisté sur la démarche de ce poète, engagé dans de multiples entreprises artistiques et dont André Breton était jaloux. Cependant, sa « difficulté d’être » était certaine et c’était un « objet difficile à ramasser » dans son œuvre.

Plus loin dans la visite, on fait connaissance avec la poétique de la peinture de Cocteau ou « comment peindre sans être peintre ». C’est le temps de la villa Santo Sospir de son amie Francine Weisweiller, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, résidence dont il peint les murs. Dans les années 50, il fréquente Picasso qui lui ouvre ses boîtes de peinture. Influencé par le cubisme, Cocteau peint arlequins et femmes.

A propos de la toile intitulée Madame Favini (1953) qui présente une femme assise devant laquelle joue une petite fille avec un produit anti-moustiques, Flit, la conférencière nous raconte une anecdote, présente dans Le Passé défini : « La préfète me demande: « Continuez-vous à peindre? » Je réponds n'importe quoi: « Il faut que je fasse le portrait de Mme Favini. -Alors vous irez à Milan? -Bien sûr. » Etc. Mme Favini commence à prendre forme. Sans doute serai-je obligé de faire le portrait de Madame Favini. Ensuite, elle existera. Elle aura chez elle des tableaux superbes. Elle ne supportera que la musique de Schönberg. Elle aura un mari qui gagne une fortune immense dans les chaussures. Il est possible que Thérèse me dise un jour: "Mme Favini a téléphoné ». Voilà comment naquit cette toile de Madame Favini et de sa fille, « tout en triangles et en courbes » !

J’ai particulièrement aimé La Naissance de Pégase, « tableau littéraire, type » dont Cocteau rêva longtemps. Selon lui, qui ne représente pas la tête du héros « qui participe à ce mystère », la poésie naît de la tête coupée de la Gorgone. La figure de Pégase est présente sur le rideau de Parade et sur le plafond de la Salle des Mariages de la Mairie de Menton dont j’ai déjà parlé dans un autre billet. On notera le petit crabe sur la droite de la toile.

Dans cette partie, on admire la tapisserie du Profil d’Orphée, avec cette ligne si particulière qui ne s’interrompt pas. On est saisi par la gigantesque tapisserie de Judith et Holopherne dont il existe trois exemplaires. L'un est toujours à Santo Sospir, le troisième dans Le Bastion. Voici la description que Cocteau fait de son œuvre, réalisée par les ateliers d’Aubusson : « On s'étonne d'autant plus de voir avec quelle fidélité les taches de pastel sont reproduites, transcrites dans mes moindres frottements et flottement […] La richesse et la diversité des laines sont incroyables. Les mélanges fondus les uns dans les autres.
La tapisserie représente Judith quittant le camp de Holopherne. Son acte est derrière elle. La tête de Holopherne, qu'elle porte, est défigurée par la mort. Judith n'est plus une femme. C'est la plume pour écrire son histoire, le sarcophage pour la conserver. Elle traverse, comme un fantôme juif, les groupes de gardes qui dorment au clair de lune. En haut, à droite, sa servante, pareille à un insecte, jette un dernier coup d'œil dans la chambre où la décollation eut lieu. » Selon la jeune guide, devant les soldats endormis, Judith ressemble à une momie et elle a déjà signé son arrêt de mort.

La partie en sous-sol est plus particulièrement consacrée à la passion de Cocteau pour le fantastique, l’onirisme, les êtres mythologiques, en lien avec ses réalisations cinématographiques. On peut consacrer quelques instants à regarder la dernière scène d’Orphée (1950). On y voit l’ange Heurtebise, François Périer, accompagner Orphée vers l’au-delà. L’on se remémore les images de ce film fascinant avec les affiches, les photos de Maria Casarès (La Princesse ou la Mort), de Jean Marais en Orphée, d’Edouard Dermit, le poète Cégeste.

On découvre la passion de Cocteau pour les légendes médiévales et la tragédie. En témoignent Tristan et Iseult, le film de Jean Delannoy, L’Eternel Retour (1943), et la superbe série de dessins de la licorne. Il réinterprète l’animal fabuleux avec de très belles figures anthropomorphes d’une grande inventivité. Et bien sûr, on est séduit par tous les souvenirs de La Belle et de la Bête. Je retiens notamment le buste de la Bête sculpté par Jean Marais et le masque dessiné par Christian Bérard, compagnon de route pour La Voix humaine, Orphée, La Machine infernale. On admire encore les merveilleux gants magiques de la Bête, une réalisation d’Olivier Fabre-Gontier, à Millau. Et que dire de la belle série de dessins du Sphinx, la femme-énigme, avec ses ongles peints en rouge ? C’est une salle onirique, une porte ouverte au rêve et à la poésie, tout comme l'ensemble de ce très beau musée. Certes, Cocteau ne mentait pas lorsqu’il écrivait : « Je reste avec vous ! »

 

Sources :

* Mes notes

* https://www.museecocteaumenton.fr/-Votre-visite-.html

* Musée Jean Cocteau, Collection Séverin Wunderman, Menton, Connaissance des arts, Hors-série

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau
commenter cet article
9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 18:12

 

Mercredi 5 avril 2017, en séjour à Menton, je me suis plongée avec bonheur dans les souvenirs de ce touche-à-tout de génie que fut Jean Cocteau. C'est ainsi que je suis allée admirer les fresques qu’il a réalisées pour la Salle des Mariages de la mairie de cette ville. En 1957 et 1958, alors qu’il est « fatigué de l’encre et de la table » ainsi qu’il le dit lui-même, il accède à la demande de Francis Palmero, maire de Menton de décorer la Salle des Mariages. « ...L’édifice municipal affectait à mon égard une indifférence un peu hostile, il me fallut imaginer des ruses, essayer la paraphrase d’un style familier de la Côte à la veille de 1900, celui des villas, peu à peu détruites, où sont peintes les courbes sous-marines, les gerbes d’iris, les algues et les chevelures du Modern style. »

Dans ce lieu unique, tout est de sa main. N’a-t-il pas en effet imaginé lui-même les portes en bois à pointes de diamant, les tapis de style léopard, les candélabres de bronze, les appliques et les chaises espagnoles à haut dossier ? Il explique en ces mots son dessein : « Une salle des mariages doit représenter quelque chose. C’est ainsi que travaillant parois et plafonds, je n’ai jamais oublié qu’ils dussent avoir un cadre assez théâtral fait de velours et d’or. Mais tout en n’oubliant pas le style officiel, des moquettes rouges et des plantes vertes, je les transporte un peu plus haut, un peu plus loin. Rien ne porte au songe le cortège qui pénètre dans une mairie, rien ne lui offre la chance des candélabres, de l’encens, des orgues. Je me suis donc attaché, faute de mieux à lui suggérer quelque pompe : un chemin de peau de panthère, des torches rappelant les figues de Barbarie, et les aloès qui hérissent nos jardins de trophées sauvages, l’or, à la feuille, les fauteuils et les chaises espagnoles, les miroirs gravés, les jardinières de bambou et les traditionnelles plantes vertes du vestibule. » Force est de reconnaître que l’ensemble, s’il est surprenant voire hétéroclite, séduit et charme.

Dans cette Salle des Mariages, il semble que l’inspiration soit double. Les murs de droite et du fond renvoient plus précisément à la Côte d’Azur tandis que celui de gauche et le plafond font la part belle à la mythologie et à la poésie. Cocteau explique ainsi comment l’inspiration de départ fut peu à peu infléchie vers des images venues de son subconscient : « Je m’éloignai [de mon point de départ], emporté par des ordres venus de ce moi qui nous commande et dont nous ne sommes que la main d’œuvre. »

Le panneau du fond présente un couple en vis-à-vis. La jeune femme est coiffée de la capeline mentonnaise, surmontée d’un soleil flamboyant et le jeune homme, dont l’œil a la forme d’un poisson, porte le bonnet du pêcheur méditerranéen, décoré de lignes rouges. Le fond du panneau arbore le bleu et le blanc, aux couleurs du drapeau de Menton. Les jaune et orangé du soleil évoquent citrons et oranges.

Le mur de droite dessine la noce d’un village imaginaire qui illustre la phrase, désormais disparue du Code Civil : « La femme doit suivre son mari. » La scène est vivante avec de très nombreux personnages en mouvement. Un jeune couple s’apprête à s’en aller sur un fringant cheval blanc au beau caparaçon, tandis que des jeunes filles portent des présents de fruits et de fleurs sur leur tête ; un aveugle au chapeau pointu offre une orchidée, des jeunes gens accourent vers leurs amis en se réjouissant et en dansant. Sur la droite, la mère du jeune homme, assise et coiffée d’un haut voile, fait grise mine. Devant elle, une jeune fille, peut-être délaissée par le nouvel époux, se lamente dans les bras d’un jeune homme qui la soutient. L’ensemble, baignant dans des teintes pastel, se déploie dans un tableau de courbes et de volutes jaune pâle, avec en arrière-plan des personnages vêtus de pagnes et armés de sagaies. « Je veux me dicter des thèmes – dit le poète - et m’acharner à organiser une fois encore les mystérieuses noces du conscient et de l’inconscient, de la beauté reproduite figurative et de la beauté produite abstraite, l’une mise en branle par l’art grec reproduisant les formes de la nature, l’autre par l’art nègre produisant des tatouages et des déformations physiques aptes à contrarier les formes naturelles, jusqu’à leur substituer un monde imaginaire où l’homme commande. » C’est ce savant dosage qui crée la beauté de cette scène.

C’est pourtant le dessin du mur de gauche, sur un fond de pastel jaune aux fines lignes vertes, que j’ai préféré, qui évoque la mort d’Eurydice et illustre la phrase : « Orphée en tournant la tête perdit sa femme et ses chants. Les hommes devinrent bêtes et les animaux méchants. » On la ainsi voit mourir, vêtue de blanc et la tête inclinée, soutenue par deux femmes aux robes bleues tandis qu’un Orphée tatoué sur tout le corps, les yeux clos, et ceint d’un pagne de palmes ou de plumes, brandit sa lyre. Aussitôt, les hommes s’animalisent, se métamorphosent en centaures, qui s’entretuent en se perçant de flèches. Un flamant rose de Camargue et un aigle semblent aussi les victimes de ce combat. Quelques légères traces rouges, ruban sur la tête d’Orphée, crête de l’aigle, blessures des centaures, soulignent discrètement la violence de la scène. On n’oubliera pas de mentionner, au-dessus de la porte d’entrée un aigle à la tête méchante, toutes ailes déployées, frappé d’une flèche. Il m’a fait penser à L’Aigle à deux têtes, la pièce de Cocteau dont un des personnages est une reine, tragiquement veuve de son époux assassiné.

Cocteau explique ainsi son propos : « Peut-être sont-ce les admirables volutes, tambours et masque africains qui m’incitèrent à remplacer les taches de couleur par un mélange anatomique, véritable labyrinthe de lignes. Toujours est-il que mon fils – à qui je m’ouvrais de mes inquiétudes – me dit en riant que je continuais à suivre les directives internes sans les comprendre et que j’avais, à mon insu, décoré cette salle dans le style du palais de Crète. J’étais instinctivement remonté aux origines du Modern Style, les cadences gracieuses de la superbe décadence de Cnossos, étant admis cette vérité baudelairienne qu’une décadence doit être considérée comme la pointe extrême d’une civilisation. »

Le plafond enfin est un hymne à l’univers céleste: au milieu de la danse des planètes l’on y voit la rencontre d’un ange jongleur et du cheval ailé, Pégase, monté par un personnage qui tient une sagaie. Un autre personnage ailé – à l’image du dieu Amour - décoche une flèche. Le tout, dans le tourbillonnement des sphères et des courbes. Cocteau donne quelques clés pour analyser son œuvre : « A force de lever la tête – dit-il – je crois voir la poésie, instable sur le cheval Pégase, jongler avec les mots, l’amour tel que la convention le représente, sauf que ses yeux ne portent pas de bandeau. »

Enfin, sur les miroirs de part et d'autre de l'entrée, Cocteau a gravé des Marianne, gracieuses mais boudeuses, allégorie obligée de la République française dans toute salle de mariage.

J’envie les privilégiés qui ont la chance de se marier dans ce lieu unique décoré par cet « aigle à dix têtes » que fut Jean Cocteau. Au moment de leur engagement, au milieu de ces fresques, où se mêlent mythologie, poésie et art nègre, d'où la violence n'est pas absente, les nouveaux époux sont invités à méditer cette phrase du « prince frivole : « Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif, et son futur est toujours au conditionnel. »

 Sources : https://www.fr/peinture/la-salle-des-mariages-de-menton

Photos ex-libris.over-blog.com

  

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Cocteau
commenter cet article
22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 14:11

 

Dans l'église de Saint-François de Paule (Photo ex-libris.over-blog.com, 3 avril 2017)

 

 

Au sombre de l’église

Dans un rai de lumière

Et devant saint François

Pause silencieuse

Un vieil homme en prière

Aux cheveux de prophète

Mandorle de mystère

 

Dans l’église Saint-François de Paule,

Nice, lundi 3 avril 2017

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Instants
commenter cet article
11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 09:55

 

Sur le cours Saleya, Nice (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Sous les toiles rayées

du vieux cours Saleya

au milieu des senteurs de jasmin

et des cris

dans les couleurs vivantes

des savons et des miels

des légumes brillants

des fleurs en éventail

deux tout petites vieilles

silhouettes pareilles

aux cheveux au carré

d’un blanc immaculé

bancales et cassées

accrochées l’une à l’autre

s’en vont faire leur marché

se tenant par la main

jumelles de destin

 

Sur le cours Saleya, Nice, samedi 8 avril 2017

 

 

Sur le cours Saleya, Nice (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes
commenter cet article
11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 09:32

Goélands dans le cimetière du Vieux-Château, Menton (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Au-dessus de la mer bleutée

Et sous le ciel immaculé

Parmi colonnes et cyprès

Marbres et médaillons brisés

Parmi les tombes basculées

Sépultures abandonnées

Bustes et mausolées versés

Draperies et grilles rouillées

D’un enclos marin dévasté

Où dorment pour l’éternité

Des princes russes émigrés

Un amiral ostracisé

Des protestants des Irlandais

Tuberculeux et suicidés

Célébrités vite oubliées

 

Dans leur indifférence ailée

Leur nonchalance dandinée

S’en vont errant deux goélands

 

ViVants

 

Au cimetière du Vieux-Château, Menton, mercredi 5 avril 2017

 

 

Goélands au cimetière du Vieux-Château, Menton (Photos ex-libris.over-blog.com)

Voir mes deux autres poèmes sur les cimetières :

http://ex-libris.over-blog.com/search/au%20waverley%20cemetery/

http://ex-libris.over-blog.com/article-dans-un-cimetiere-allemand-88393427.html

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes
commenter cet article

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche