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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 18:48
Un remède au deuil : Frantz, de François Ozon.

 

Quinze ans après Sous le sable, François Ozon revient au thème du deuil avec Frantz, son dernier long métrage en noir et blanc, mais ce cinéaste est toujours là où on ne l’attend pas. Que l’on songe à Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, 7 femmes, Potiche, Dans la maison ou encore Une nouvelle amie, tous films à l’atmosphère très différente. Ici, il s’inspire de Broken Lullaby (L’homme que j’ai tué), tourné en 1932 par Ernst Lubitsch, un film lui-même adapté d’une pièce de Maurice Rostand.

L’intrigue se passe dans l’Allemagne de l’après Grande guerre en 1919, dans le contexte de l’humiliation du traité de Versailles. Une jeune femme prénommée Anna (Paula Beer) vient tous les jours au cimetière fleurir la tombe de son fiancé Frantz (Anton von Lucke), mort au combat. Elle y rencontre un jeune Français, Adrien (Pierre Niney), qui s’y recueille avec émotion. Après quelques réticences de la part du père, le jeune homme est accueilli dans la famille où habite aussi la jeune femme, les parents de son fiancé l’ayant quasiment adoptée comme leur fille. La présence du jeune homme ressuscite celle de Frantz, dont il se vante d’avoir été l’ami et dont il évoque les souvenirs de sa vie parisienne avant la guerre. Mais Adrien dit-il la vérité ?

« Comment passer après Lubitsch ? » s’interroge François Ozon, si ce n’est en changeant le point de vue du principal personnage du film. Dans le film américain, c’est la vision du jeune soldat français Adrien qui est privilégiée, alors que, dans Frantz, le metteur en scène choisit de s’intéresser à Anna, la fiancée de Frantz Hoffmeister, le jeune Allemand mort durant la Grande guerre. Tout en conservant certaines scènes du film initial, notamment celles avec le père, le docteur Hoffmeister (Ernst Stötzner), il en infléchit le sujet en ajoutant une seconde partie, consacrée à l’histoire d’Anna. Ce faisant il met en miroir la vision que les Allemands et les Français ont de la Guerre 14, ce qui est assez nouveau. Il a voulu aussi raconter cette histoire du côté des perdants, de ceux qui essaient de se reconstruire.

François Ozon précise qu’il a souhaité réaliser un film sur le mensonge, par contraste avec « notre époque, obsédée par la vérité et la transparence ». Il ajoute : « Inconsciemment, plusieurs de mes obsessions sont peut-être là. » Par ailleurs, à propos du deuil, il considère que « le manque crée souvent l’obligation de faire sans et donc de se transformer. » Traiter de ces problèmes « dans une autre langue [l’allemand en l’occurrence], avec d’autres acteurs, dans d’autres lieux que la France oblige à se renouveler. » Il a en effet tourné dans deux petites villes de l’ancienne RDA, Quedlinburg et Gorlitz, à 200 kms de Berlin.

Fasciné depuis toujours par l’Allemagne, profondément germanophile, le réalisateur possédait suffisamment l’allemand pour tenir une conversation et diriger une équipe. Il a judicieusement choisi ses comédiens et notamment la jeune actrice allemande Paula Beer dont la présence illumine le film. Il a aimé son côté tout à la fois sensible et raisonnable. La jeune comédienne interprète avec nuances ce personnage féminin qui vit d’abord dans le souvenir obsessionnel de son fiancé. Puis, au contact de  « l’ami français », et avec l’accord de ses parents adoptifs, elle rééapprend doucement à vivre et à aimer, même si la désillusion est au rendez-vous. D’une certaine manière, il s’agit ici de l’histoire d’une émancipation ainsi que le laisse entendre la dernière scène (en couleur) dans le musée parisien. Anna, aux côtés d’un jeune homme qui aurait pu être Adrien, regarde le tableau intitulé Le Suicidé, de Manet et déclare : « Il me donne envie de vivre ! » Dans la première partie, les parents de Frantz auront dit aussi à Adrien : « N’ayez pas peur de nous rendre heureux ! » et la mère de Frantz, Magda Hoffmeister (Marie Gruber), encourage aussi Anna à retrouver le bonheur.

A côté de cette jeune comédienne, Pierre Niney ne démérite pas. Il explique que c’est le sentiment de culpabilité qui motive Adrien pour aller en Allemagne et rencontrer la famille de Frantz. « Ma seule blessure, c’est Frantz » dira le personnage. On l’y voit, non sans surprise, prendre même la place du fils disparu (Le film est aussi une histoire de transfert à plusieurs niveaux !) Après son terrible aveu à Anna, son retour en France chez sa mère et son prévisible mariage avec son amie d’enfance Fanny (Alice de Lencquesaing) seront cependant le signe d’une autopunition qu’il s’inflige délibérément.

Le comédien souligne qu’il a beaucoup apprécié de jouer ce personnage très ambigu. En effet, on peut se demander s’il n’aime pas Anna. Et que dire de ce Frantz qu’il s’invente, de ce rêve d’un ami - ou d’un amant - allemand ? Pour interpréter ce personnage, Pierre Niney a dû apprendre le violon, la valse… et l’allemand. Il a été bien aidé en cela par Paula Beer qui avait enregistré pour lui les dialogues qu’il a appris phonétiquement. L’ensemble est, ma foi, assez convaincant.

Construits sur le mensonge et l’illusion, le parcours de chacun des personnages est voué à l’échec. Adrien a beau s’inventer une vie avec Frantz, il ne peut faire que ce passé n’ait pas existé. Quant à Anna, l’avenir dont elle rêve ne se réalisera pas. Par ailleurs, tous deux s’ils se mentent à eux-mêmes, mentent aussi aux parents de Frantz. Et seul ce mensonge-là est consolateur.

Une des grandes réussites du film tient à l’emploi du noir et blanc. Si ce choix fut avant tout économique, il est en même temps esthétique. Quand on pense à la Guerre de 14, les images d’archives que l’on en a sont en noir et blanc ; pour Ozon, ce choix s’imposait donc absolument. Il est cependant éclairé par quelques passages en couleur, qui correspondent à des moments de joie ou d’espoir. Il en va ainsi pour les instants où Adrien joue du violon pour les parents de Frantz, leur rappelant ainsi leur fils. De même pour la fin, porteuse d’espoir et dont j’ai déjà parlé. Le choix de la couleur peut pourtant paraître surprenant lorsque celle-ci est utilisée pour la scène de la mort de Frantz dans la tranchée. Mais n’est-elle pas comme une scène d’amour rêvée par Adrien, acmé de son illusion ?

Un autre intérêt, historique celui-là, est encore de montrer l’état d’esprit des Allemands et des Français au sortir de la Grande Guerre. Des deux côtés le chauvinisme y est exacerbé. L’humiliation des Allemands se fait ressentir dans l’auberge où Adrien pénétre sous les regards haineux des vaincus. En parallèle, dans la seconde partie, c’est Anna qui subit l’orgueil des vainqueurs dans le café où des Français chantent à pleine voix La Marseillaise. Entre les deux peuples, la tension et la rivalité sont palpables et l’on pressent la montée des périls. Seul le père de Frantz, le docteur Hoffmeister, tient un discours de vérité. Reprochant à ses compatriotes, et notamment Kreutz (Johann von Bülow) un amoureux d’Anna, leur attitude de rejet vis-à-vis d’Adrien, il les accuse d’être des infanticides. Car si les Français ont tué leurs fils, ce sont bien eux, les pères, qui sont coupables de les avoirs menés à la guerre.

En ce qui me concerne, ce que j’ai sans doute préféré dans ce film, c’est la part belle qu’il fait à l’art. Peinture, musique, poésie sont en effet convoquées pour y créer une atmosphère particulière. François Ozon explique qu’il s’est inspiré des toiles torturées d’Egon Schiele pour comprendre la blessure d’Adrien. Et quand on regarde la scène de la promenade d’Anna et Adrien sur les hauteurs de la petite ville, au milieu de gros rochers découpés, on ne peut s’empêcher de penser aux toiles du romantique Caspar Friedrich.

L’art épistolaire joue un rôle important dans le film. Alors qu’elle voyage en France en quête d’Adrien, Anna écrit de nombreuses lettres aux parents de Frantz. Ces missives, si elles véhiculent le mensonge, jouent dans le même temps un rôle consolateur. Quant à la dernière lettre d’amour de Frantz à Anna, subtilisée par Adrien sur le corps du jeune homme, elle permettra le lien entre la jeune Allemande et le Français.

La tonalité du film tient aussi à la musique, qui est au centre de l’histoire : Frantz jouait du violon, Adrien est violoniste dans un orchestre et Anna pratique le piano. On reconnaît Chopin et Tchaïkovski, accompagnés par des créations originales de Philippe Rombi. J’ai trouvé magnifique le passage où Anna, de son accent allemand si particulier, récite à Adrien le poème de Verlaine, « Chanson d’automne ». Car c’est la langue française qui réunit aussi les deux protagonistes et tisse entre eux ce lien improbable. Je ne reviens pas sur le tableau de Manet, Le Suicidé, dont la reproduction est accrochée au mur de la chambre d’Adrien où loge Anna et qu’elle admirera au Louvre à la toute fin du film. A l’heure où l’Europe se cherche plus que jamais, Ozon suggère ainsi que c’est bien l’art qui pourra rassembler les peuples.

Film sur la mémoire, la culpabilité, le deuil et le mensonge, réflexion historique sur une période douloureuse, récit d’une émancipation féminine, Frantz est un long métrage d’une grande richesse. Il peut se lire enfin comme une opération de survie et comme un « remède au deuil », ainsi que François Ozon définit ses films.

 

Sources : Secrets de tournage, Allo-Ciné

 

Published by Catheau - dans Cinéma
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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 10:54
Portrait de femme : Le Puits de solitude, de Radclyffe Hall.

 

C’est un vieil exemplaire Folio du Puits de solitude de Marguerite Radclyffe Hall, dite Radclyffe Hall. Je l’avais toujours vu dans la petite bibliothèque de la maison de vacances familiale vendue l’année dernière mais je ne l’avais jamais lu. La couverture en est un dessin de François-Marie Anthonioz représentant un visage de femme, de profil et les yeux baissés, dont il se dégage une intense mélancolie. Ayant récupéré ce roman, je me suis enfin décidée à le lire et j’ai été impressionnée par la puissance et l’émotion qui s’en dégagent.

Dans une langue très classique, l’auteur (1880-1943) raconte l’histoire de Stephen Gordon, une femme intelligente et pleine de scrupules moraux, que ses goûts amoureux portent vers les femmes. Elle se « sacrifiera » pour Mary Llewellyn, la femme qu’elle aime, afin de lui permettre de connaître une vie dite « normale » en se mariant avec Martin Hallam, un ami d’autrefois. Surprenant roman qui se conclut dans une perspective chrétienne en ces termes : « Dieu, […] Nous Vous avons dit que nous croyons… Nous ne Vous avons pas renié. Levez-Vous, alors, et défendez-nous. Reconnaissez-nous, oh, Dieu, devant le monde entier ! Concédez-nous, à nous aussi, le droit à l’existence ! » Toute l'oeuvre est ainsi un appel au secours et à la compassion divine.

On sait que cet ouvrage, paru en 1928 sous le titre anglais The Well of Loneliness, taxé de « danger pour la nation », causa un énorme scandale. Un critique du  Sunday Express écrira : « Je préférerais donner à un garçon sain ou à une fille saine une fiole de cyanure d’hydrogène que ce roman. » Le ministre de l’Intérieur réclamera l’interdiction de l’œuvre, un tribunal londonien en fera comparaître les éditeurs français et anglais. Le magistrat Sir Chartres Biron, tout en reconnaissant l’ouvrage « très digne et plein de réserve », y verra un appel aux « honnêtes gens » à reconnaître le lesbianisme et à considérer l’irresponsabilité des homosexuels. Il en ordonnera la destruction pour obscénité et immoralité. En dépit de l’intervention de grands écrivains, tels Vita Sackville-West, Edward Morgan Forster ou Virginia Woolf, le roman sera bien interdit en Angleterre mais, entre 1928 et 1943, Le Puits de solitude sera vendu à un million d’exemplaires aux Etats-Unis. C’est Havelock Ellis, un médecin et psychologue anglais, ami de Freud et fondateur de la sexologie, qui le préfacera. A la mort de l’auteur, l’interdiction sera levée.

Pourtant, quand on lit ce roman, on est touché par la délicatesse et la pudeur avec laquelle l’écrivain britannique fait la description de ces amours interdites. Sans voyeurisme ni vulgarité, l’œuvre fait le portrait d’un très beau personnage féminin qui cherche à exister dans la société malgré sa différence. On y suit l’existence tragique de cette femme que ses parents, Sir Philip Gordon et Lady Anna Gordon, ont prénommée Stephen, persuadés qu’ils étaient d’avoir enfin un fils après dix années d’un mariage très heureux.

Stephen, au physique de garçon manqué, est l’enfant chérie de son père qui la comprend, l’initie à l’équitation, à la chasse à courre, à l’escrime, et lui donne accès à sa bibliothèque. La petite fille grandit dans la campagne de Morton Hall, la propriété familiale qu’elle affectionne, où elle vit dans la compagnie de son cheval favori Raftery et d’une gouvernante fidèle, Puddle, avec qui elle possède une connivence secrète. Au fil des années, si le père devine la singularité de sa fille, il ne lui en parle jamais non plus qu’à son épouse. Ce n’est qu’au moment de mourir, écrasé par un cèdre du parc, qu’il murmure dans son dernier souffle à Lady Anna : « C’est… Stephen… notre enfant… elle est, elle est… c’est Stephen… différente… » Tout à la douleur de la perte de son époux adoré, Lady Anna sera sourde à cet ultime message.

Sir Philip est un très beau personnage et la relation avec sa fille est traitée avec beaucoup de finesse. Je pense notamment à la scène de la fin du chapitre XII, quand Stephen lui demande s’il y a quelque chose d’ « étrange » en elle : « Je me souviens qu’étant enfant je n’étais jamais pareille aux autres… » En proie à une infinie pitié, à une douleur extrême, le père est sur le point de maudire Dieu : « Vous avez mutilé ma Stephen ! Qu’ai-je donc fait, ou mon père, ou le père de mon père, ou le père de son père ?... » Son amour paternel, qu’il considère empreint de lâcheté, ne lui permettra pas de dire la vérité à sa fille. En lui mentant « avec légèreté », il lui affirme qu’elle rencontrera un jour un homme qu’elle aimera et il encourage ses ambitions littéraires.

Par la suite, Stephen vit une relation platonique avec Angela Crossby, une amie malheureuse en mariage, qui ne l’aime pas vraiment. Elle éprouve aussi une grande amitié pour Martin Hallam, un Américain amoureux des arbres. Quand celui-ci la demande en mariage, elle en éprouve « une sorte d’horreur muette » et il s’en va. Consciente désormais de son homosexualité, elle part pour Londres après une scène terrible avec sa mère Lady Anna, qui prend place au chapitre XXVII. On y apprend que la mère de Stephen a reçu une lettre de Ralph Crossby, le mari d’Angela dans laquelle il lui fait savoir à mots couverts qu’il connaît la relation qui existe entre sa femme et Stephen, et qu’il ne veut plus de celle-ci dans sa maison. D’une voix « lente et tranquille […] plus terrible que la colère », Lady Anna se déchaîne alors contre sa fille, lui lançant au visage tout ce qu’elle a retenu en elle des années durant. Violence des mots d’une mère qui rejette sa fille pour qui elle dit éprouver depuis toujours une « répulsion physique », « un désir de ne pas [la] toucher ou de n’être pas touchée par [elle] ». Elle poursuit : « Je trouvais souvent que j’étais injuste, hors nature… mais je sais maintenant que mon instinct ne me trompait pas ; c’est vous qui êtes hors nature, non moi… » Elle va encore plus loin dans l’horreur du désamour en disant à sa fille que la « chose » qu’elle est, c’est « un péché contre la création » et une « vivante insulte » à la mémoire de Sir Philip son père, à qui elle a l’audace de ressembler. Oui, elle souhaiterait voir sa fille morte, oui, elle lui apparaît comme un châtiment et non, « les appétits hors nature de [son] esprit déséquilibré et de [son] corps indiscipliné », ne peuvent être appelés amour. Les deux femmes ne peuvent plus vivre sous le même toit à Morton, assure-t-elle et Stephen quitte la maison paternelle. J’ai rarement lu un texte d'aveu aussi terrible et la scène est insoutenable dans sa remise en cause définitive des liens familiaux et de l’amour maternel.

Encouragée par l’écrivain Jonathan Brockett, Stephen Gordon va se lancer dans le travail de l’écriture qui devient pour elle un « narcotique » et y réussit. Mais là encore la vocation littéraire de Stephen sera entachée, toujours à cause de ce sentiment d’exclusion qu’éprouve la jeune femme. Elle considère que Le Sillon, une de ses œuvres à succès, n’est pas vraiment satisfaisante. Elle l’explique en ces termes à Puddle, sa confidente : « Même dans Le Sillon, je sens que quelque chose m’échappe… je sais que c’était beau, mais c’était incomplet, parce que je ne suis pas complète et que je ne le serai jamais… comprenez-vous ? Je ne suis pas complète. » Constat terriblement douloureux qu’elle précise un peu plus loin, entre colère et détresse : « Cela est mal, c’est injuste. Pourquoi dois-je vivre dans ce grand isolement de corps et d’esprit… pourquoi le dois-je ? Pourquoi ? Pourquoi ai-je été affligée de ce corps qui ne sera jamais satisfait, qui sera toujours réprimé jusqu’à ce qu’il devienne beaucoup plus fort que mon esprit, à cause de cette répression contre nature ? Qu’ai-je fait pour être ainsi maudite ? Et cela attaque maintenant mon saint des saints, mon travail… je ne serai jamais un grand écrivain à cause de mon corps insupportable et mutilé… » Constat lucide mais terriblement masochiste qui fait de Stephen une réprouvée sur tous les plans ! Hyper-lucidité de ce personnage qui s’interroge et s’analyse avec acuité.

Après un séjour parisien où elle rencontre Valérie Seymour, un Américaine qui tient salon sur la Rive gauche, et où elle retrouve Melle Duphot, une de ses anciennes institutrices, la Première Guerre mondiale éclate. Stephen s’y illustre en étant une ambulancière courageuse aux côtés de la jeune Mary Llewellyn, qui devient le grand amour de sa vie. Les chapitres, qui évoquent le rôle de ces Anglaises « différentes »,  sont particulièrement intéressants et l’auteur leur rend hommage : « Non que les femmes purement féminines ne fussent pas dignes de louanges, peut-être l’étaient-elles davantage, faisant de leur mieux sans lésiner, car elles n’avaient aucun stigmate que la guerre pût effacer, aucun besoin de défendre leur droit au respect. […] Mais les autres, puisqu’elles firent aussi de leur mieux, ont également droit à un souvenir reconnaissant. »

Après ce compagnonnage guerrier avec Mary, qui reçoit la reconnaissance de la Nation, Stephen et son amie partent pour les Canaries et le village de la Oratava. C’est à la Villa del Cyprés que se concrétise leur amour et qu’elles vivent une parenthèse édénique. « Leur amour apparaissait à Mary et à Stephen comme quelque chose d’aussi primitif que la Nature elle-même. » Dans cet endroit isolé, les deux femmes ne se sentent plus « des proscrites désolées, méprisées du monde ». L’auteur nous laisse entendre cependant que cela ne durera pas puisque le chapitre XXXIX se conclut avec ces lignes : « C’est ainsi que, dans un nuage d’illusion et de splendeur, s’écoulaient rapidement les derniers jours enchantés d’Orotava. »

De retour à Paris, Stephen et Mary s’installent dans une jolie maison rue Jacob avec Puddle et le chien David. Elles y vivent heureuses et retirées : Stephen se consacre à l’écriture et Mary s’occupe du ménage, tout en fréquentant Melle Duphot et les siens et, de loin, le salon de Valérie Seymour. Mais « la vie réelle » reprend ses droits et les deux amies vont de nouveau dans le monde en rencontrant Lady Massey. Leur amitié sera vite brisée quand cette dernière rompra avec elles par souci des convenances.

C’est alors qu’elles font « réellement connaissance avec la frivole et tragique vie nocturne de Paris qui s’offre aux gens tels que Stephen Gordon ». Celle-ci découvre avec horreur le bar nommé « Alec », où se retrouvent Sodome et Gomorrhe. Le narrateur en fait une description terrible et le présente comme « ce lieu de réunion des plus malheureux de tous ceux qui formaient la malheureuse armée, ce lieu inhumain où se faisait le trafic de la drogue et de la mort et où s’assemblaient les déchets humains que leurs semblables avaient enfin foulés aux pieds, ceux qui, méprisés du monde, devaient se mépriser eux-mêmes, semblait-il, au-delà de tout espoir de salut. » Portrait hyperbolique dans la noirceur d'une frange de la société vouée à la réprobation et objet d'opprobre.

Au cours d’une soirée, un jeune homme au « visage terne défiguré par la drogue, avec une bouche qui tremblait sans cesse », murmure « Ma sœur » à Stephen. En dépit d’une réaction immédiate de colère et de rejet, elle lui répond « Mon frère », se reconnaissant ainsi de la même condition. Un dialogue entre Stephen et Adolphe Blanc, « juif doux et savant » fait le point sur le sort dévolu aux exclus qui viennent dans ce bar. Il y est question de la misère, du désespoir, de l’avilissement de ceux qui sont « inconsidérés » par les « gens heureux qui dorment du sommeil des prétendus justes et droits ».  Quant aux médecins, « ils ne peuvent espérer faire comprendre la souffrance de millions d’êtres ».

Souhaitant épargner à Mary l’exclusion et le mépris du monde, Stephen se résoudra à se séparer d’elle en la jetant dans les bras de son ancien ami Martin Hallam, revenu à Paris. Dans une scène hallucinatoire, marquée par le dédoublement d’elle-même, Stephen verra Mary et Martin partir ensemble : « Ils étaient côte à côte, il lui serrait le bras… Ils avaient disparu, ils étaient passés sous la voûte. » Le roman se clôt sur la vision apocalyptique des « frères perdus » de chez Alec qui en appellent désespérément à Stephen : « Stephen, Stephen, parle à ton Dieu et demande-lui pourquoi il nous a abandonnés ! » Scène qui nous paraît d’un pathos grandiloquent, mais qu’il faut replacer dans le contexte d’une époque où l’homosexualité était un crime. En Angleterre, ce n’est qu’en 1967 que l’homosexualité sera dépénalisée.

En dépit de passages un peu datés et de ces dernières pages excessivement masochistes, ce roman m’a donc fait une forte impression. Reflet de ce que vécut elle-même Radclyffe Hall, qui n’écrira plus sur ce sujet, il propose un tableau tragique de l’homosexualité au début du XX° siècle. L’actuelle évolution des mœurs et de la législation montre le chemin parcouru dans la perception de ce phénomène. Si, par ailleurs, l’œuvre présente de belles pages sur l’amour de la nature et des animaux (notamment la relation de Stephen et de son cheval Raftery), si elle fait un tableau précis de la participation des Anglaises à la Grande Guerre, elle est surtout le magnifique portrait d’une femme prise dans les rets d’une société corsetée, hostile à toute différence. L’analyse psychologique en est d’une grande délicatesse et me semble digne des grands romans anglais du XIX° siècle.

 

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 17:38
Annie Ernaux jeune.

Annie Ernaux jeune.

 

De la vie d’Annie Ernaux, tenante de l’autofiction, ses lecteurs connaissaient déjà beaucoup de choses : son enfance dans l’épicerie-mercerie-café normande de ses parents, la mort de sa sœur aînée, son transfuge d’une classe sociale à l’autre, son avortement, etc. Ils ignoraient cependant un événement capital de son existence qu’elle livre enfin dans son dernier opus, Mémoire de fille. De son écriture « blanche », sans gras ni fioritures, sans concession aucune, elle y raconte son éveil brutal à la sexualité au cours de l’été 1958. A cette époque, couvée par sa mère, elle n’a connu que les pensionnats de religieuses et n’a qu’une idée en tête, connaître l’amour. C’est dans l’aérium de S, transformé en colonie de vacances, qu’elle subira l’épreuve du feu qui va la brûler des années durant et irriguer toute son œuvre.

Dans le « Grand entretien » du Magazine littéraire en mai 2016, Annie Ernaux l’affirme : « L’été 1958 est nodal, il va décider de ma vie, comme une césure […] J’ai toujours pensé qu’il serait fondateur de l’écriture. » Il lui aura pourtant fallu attendre d’avoir plus de soixante-quinze ans pour révéler ce « point aveugle » de sa vie, qu’elle avait déjà tenté d’approcher par deux fois. A vingt ans avec un « livre très éloigné de la réalité et un peu expérimental », qui ne fut pas édité. Elle y était ensuite revenue avec son deuxième texte, Ce qu’ils disent ou rien, mais, dit-elle, elle n’avait alors pas « plongé au fond des choses ». Il lui fallait bien un jour, « se colleter avec le réel » et « désincarcér[er] la fille de 1958 ».

A l’été 1958, alors qu’elle est monitrice dans la colonie de vacances de S, c’est au cours d’une « sur-pat » entre moniteurs que, consentante et somnambulique, elle subit le désir brutal et bref de H., le moniteur en chef qui la rejette aussitôt, faisant d’elle la risée de l’entourage. On se moquera de celle qu’on surnomme la « putain sur les bords », une fille sans vergogne qui s’essaie à tous les plaisirs nouveaux, dans l’absence totale de honte. « Elle est dans l’orgueil de l’expérience, de la détention d’un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu’il produira en elle dans les mois qui viennent. L’avenir d’une acquisition est imprévisible. »

Obsédée par ce qu’elle a vécu, elle n’a de cesse d’être de nouveau l’objet du désir de H., ce qui ne se reproduira qu’une seule fois. Elle vivra désormais dans le souvenir indélébile de ces moments de sexualité pure, qui vont engendrer en elle de grandes perturbations. Après avoir essuyé un refus pour avoir voulu participer de nouveau à la colonie de vacances de S, c’est « la fin définitive du rêve. » Elle sera ainsi victime d’aménorrhée pendant deux ans et dira : « C’est dans les effets sur mon corps que je saisis la réalité de ce qui a été vécu à S. » Suivront des temps de boulimie-anorexie qu’elle est dans l’incapacité de comprendre : « Je ne connaissais pas mon mal, je le croyais moral. Je ne crois pas avoir fait le lien avec H. » L'expérience qu'Annie Ernaux décrit dans ce livre est d'ailleurs celle de bien des femmes. Elle l'assume : "J'écris des "choses de femme", mais pas de façon excluante." Les hommes aussi peuvent se reconnaître dans cette description de la honte et de l'humiliation.

La lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir en avril 1959 va jouer un rôle capital dans la prise de conscience de l’auteur. Elle comprend que « la première pénétration est un viol » et s’interroge sur l’influence de cette lecture : « La honte… En ai-je été nettoyée par Le Deuxième sexe ou au contraire submergée ? J’opte pour l’indécision : d’avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer. » Le cours de philosophie durant la classe de Terminale va aussi lui donner des clés pour comprendre : « Toute la philosophie condamne la conduite de la fille de S […] toute la philosophie lui fait honte. » En se repassant le fil des avanies et des insultes subies, elle analyse ce sentiment avec une grande acuité : « C’est une autre honte que celle d’être fille d’épiciers-cafetiers. C’est la honte de la fierté d’avoir été un objet de désir. D’avoir considéré comme une conquête de la liberté sa vie à la colonie. Honte de Annie qu’est-ce que ton corps dit, de On n’a pas gardé les cochons ensemble, de la scène du tableau d’affichage. Honte des rires et du mépris des autres. C’est une honte de fille. »  

L’ambiguïté de ce sentiment de honte est bien au cœur du livre. Et il me semble que celui-ci aurait aussi bien pu porter comme titre Honte de fille, ce que conforte l’épigraphe avec une citation extraite de Poussière de Rosamond Lehmann : « Une chose encore, dit-elle. Je n’ai honte de rien de ce que j’ai fait. Il n’y a pas de honte à aimer et à le dire. Ce n’était pas vrai. La honte de sa faiblesse, de sa lettre, de son amour, continuerait de la dévorer, de la consumer jusqu’à la fin de sa vie. »

Les conséquences de cet événement de 1958 se poursuivront bien après. Entre l’été 59 et l’automne 60, elle se décrit « dans le plein mitan du désastre », en proie à une véritable « glaciation intérieure ». Elle se transforme et devient autre : « Pour me faire aimer, il fallait devenir radicalement autre, presque irreconnaissable.» L’entrée à l’Ecole normale d’institutrices sera pour elle « l’entrée dans l’erreur ». Reçue 2ème sur 60 pour 20 places, elle connaît un « moment pur de la réussite », qui est en même temps « un moment aveugle, demeuré celui de l’erreur absolue ». Ce n’est que grâce à l’inspection d’une vieille demoiselle qui lui dira sans ambages : Vous n’avez pas la vocation, vous n’êtes pas faite pour être institutrice, qu’elle sortira enfin de ce « cocon mortifère ».

Ce qui est passionnant ici, c’est que l’auteur analyse la jeune fille qu’elle fut à la lumière de la septuagénaire qu’elle est devenue. « Parfois il me semble que c’est une autre fille qui vivait à S et non pas moi. » Dosant savamment le je et le elle, alliant subtilement mise à distance et immersion, elle montre comment elle était inconsciente de la honte, de l’obsession dont elle était la proie. Pour savoir qui était la fille de S, elle donc part en quête de la jeune fille d'autrefois pour la « déconstruire » et « accéder ainsi à ce qu’elle ressentait à l’époque ». Elle a le désir inouï d’une « phrase qui contiendrait toutes les deux, par le jeu d’une nouvelle syntaxe ». Avec ce livre, Annie Ernaux brise le « sortilège qui la [la fille de S] retenait prisonnière […] Je peux dire : elle est moi, je suis elle. » Passionnante opération de dédoublement pour se retrouver, qui n'est pas sans faire penser à celle de Nathalie Sarraute dans Enfance.

Fondée sur la relecture de vieux agendas, des lettres d’une amie ou d’un poème de jeunesse, sur le visionnage de vieilles photos, sur des recherches Internet, le livre est enfin un travail remarquable sur la mémoire. Pour Annie Ernaux, celle-ci est bien « un moyen de connaissance ». Elle l’explique ainsi : « Le titre, Mémoire de fille, le dit, ce livre est un travail de fragmentation de la mémoire, à partir de toutes les images, comme un film. J’ai déplié ce film, soumis chaque image non pas à une interprétation, mais l’ai laissé se dérouler. Je n’ai pas de réponse, tout cela est sous le signe de la quête. Cette fille qui a été moi, elle est en moi, je ne peux pas faire qu’elle n’ait pas été. La mémoire vous donne une continuité de l’être, que j’ai voulu oublier. Mais on sait bien que plus on veut oublier moins on oublie. Je voulais entrer dedans. » Conduit par l'émotion de l'auteur, élément capital pour elle, le lecteur est happé par sa quête.

Et c’est vraiment ce travail de fouille de la mémoire, cette « opération d’excavation » ainsi qu’elle le définit elle-même que j’admire le plus dans ce dernier opus d’Annie Ernaux. « Ce qui compte vraiment, c’est la mémoire » affirme-t-elle. Consciente d’être dans l’obligation d’écrire cette mémoire, Annie Ernaux, en écrivain archéologue, convie ainsi son lecteur à une magistrale « anamnèse de l’écriture ».

 

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 15:25
Photo RFI

Photo RFI

En ce dimanche 11 septembre 2016, on se souvient des 2977 victimes (recensées sur le mémorial) de la destruction des Twin Towers. A cette occasion, je publie de nouveau le poème que j'avais écrit en 2011, dix ans après.

 

Où le verre et l’acier

S’élevaient babéliens

Dans le ciel des affaires

Là où ce fut la fournaise

Et l’enfer

Là où trois mille vies

Se sont embrasées

Ont été asphyxiées

Ont été consumées

Ont été calcinées 

Ont été sacrifiées

Sont parties en fumée

Sont devenues poussière

Dans le crématoire américain

A ciel ouvert

 

C’est désormais le creux

Rectangulaire

Celui de la douleur

Où pleurent

Les eaux du souvenir

Et où celui qui reste

Avec un papier calque

Vient retrouver

Vient caresser

Vient réécrire

Le nom

De celle qu’il aima

Sur la margelle grise

Le cœur à Ground Zero

 

Au lendemain du 11 septembre 2011

 

 

 

 

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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 14:19
Portrait de Mère Teresa dans la mosquée-cathédrale de Cordoue (Photo ex-libris.over-blog.com, avril 2012)

Portrait de Mère Teresa dans la mosquée-cathédrale de Cordoue (Photo ex-libris.over-blog.com, avril 2012)

 

 

En avril 2012, au cours d’un passionnant voyage en Andalousie, j’ai été surprise et émue de découvrir ce portrait de Mère Teresa dans la mosquée-cathédrale de Cordoue. On l’y voit au milieu des petits, des malades, des sans-caste, à qui elle consacra sa vie. A l’arrière-plan, on devine la coupole de Saint-Pierre de Rome.

En ce jour où le pape François canonise l’humble petite sœur des Missionnaires de la Charité, je n’oublie pas qu’à l’instar des grands mystiques, elle connut des années durant la « nuit de la foi ». Lorsque, en septembre 2007, le père Brian Kolodiejchuk fit paraître sa correspondance avec ses confesseurs et ses supérieurs, nombre de chrétiens s’étonnèrent qu’une telle femme ainsi donnée aux autres pût être la proie du doute. Elle y écrivait : « Si un jour, je deviens une sainte je serai sûrement celle des « ténèbres », je serai continuellement absente du Paradis.» Elle y révélait encore la grande souffrance de ses tourments mystiques : « Où est ma foi ? Tout au fond de moi, il n’y a rien d’autre que le vide et l’absence. Mon Dieu, que cette souffrance est douloureuse ! »

Il me semble qu’il n’y a pas à s’étonner de ce que vécut Mère Teresa. En effet, qui peut se vanter d’ « avoir la foi ». La foi n’est pas du domaine de l’avoir, mais de l’être. Pour le chrétien, il s’agit d’une quête qui ne donne jamais de certitudes. Ce ne sont pas les miracles de Mère Teresa qui m'importent mais bientôt plutôt son courage admirable à persévérer dans sa tâche, malgré et par-dela le doute.

Prix Nobel de la Paix, déclarée sainte aujourd’hui, Mère Teresa nous enseigne ainsi la difficulté d’un chemin auprès des humbles qu’elle sut accompagner de son lumineux sourire. Et j’aime à me dire qu’elle y eut comme compagne la « petite fille Espérance », chère à Charles Péguy.

 

 

 

 

 

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15 août 2016 1 15 /08 /août /2016 14:04
L'Assomption, Le Titien

L'Assomption, Le Titien

Lors de mon récent voyage en Sicile baroque, nous avons fait halte à Caltanissetta. L’église, qui se trouve Piazza San Domenico, a été fondée en 1300 par saint Reginald, disciple de saint Dominique. Elle fut reconstruite vers la fin de 1700 dans de plus grandes dimensions.

Nous avons pu y admirer la Vierge du Rosaire de Paladini. Le retable, signé et daté de 1614, représente la Vierge assise sur des nuages. Elle offre  le chapelet à une religieuse dominicaine qui est à sa gauche, tandis que l'Enfant Jésus, debout sur les genoux de sa mère, tend un autre chapelet à un frère dominicain. 

En ce 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, où les chrétiens fêtent la mère de Dieu, ce thème du rosaire m’a fait penser à ce texte de Paul Claudel, intitulé « Le Quinze Août », extrait de La Rose et le Rosaire. Ecrit en 1945 et 1946, et publié en 1947, cet ouvrage consacré à la Vierge Marie, est composé de « feuillets » tombés d’un livre que Claudel n’achèvera pas. Il s’agit d’un ensemble de textes réunis par le modèle récitatif du rosaire donné par la liturgie. Il suit le parcours d’une âme humaine, du bas vers le haut ; le modèle de ce parcours est ainsi donné par le rosaire dont l’étape ultime « consacre, consomme, parachève cette ascension de l’âme humaine que typifie la Sainte Vierge ».

« Le Quinze Août marque le comble et le sommet de l’année, la sainte Vierge monte au ciel tenant entre ses bras une gerbe d’or : je veux dire qu’après cette courte séparation pour elle, le corps a été invité à rejoindre l’âme. La création une fois de plus est venue à bout de son fruit suprême, elle a confié à cette messagère les prémices pour une semaille nouvelle de l’espèce eucharistique […]

Tout s’est éteint sur la terre, mais quel est là-haut ce petit nuage couleur de feu dans le ciel qui vient de s’allumer comme une écharpe éperdue ? Quelle est cette femme là-haut qui s’élève sur les ailes de la prière ? Ce n’est plus une gerbe qu’elle porte dans ses bras, ce ne sont plus des clefs qu’elle serre contre sa poitrine, c’est notre cœur, c’est une grappe entre ses mains ! Son propre cœur entre ses mains qu’elle serre, c’est cela qui la fait monter ! Alleluia ! Dites ! Quelle est cette colombe de feu là-haut qui a oublié le chemin du retour ? Elle s’éteint… »

Et en relisant ce texte, dont la prose claudélienne est particulièrement poétique, j’ai aussi repensé à la toile de Titien, L’Assomption, 1518, admirée il y a bien longtemps dans l’église Santa Maria Gloriosa dei Frari à Venise. Les rouges du manteau de Dieu, de la robe des apôtres et de Marie y sont somptueux et inoubliables !

 

La Vierge du Rosaire, Paladini.

La Vierge du Rosaire, Paladini.

"Le Quinze Août", de Paul Claudel.
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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 18:08
Papillon de juillet (Photo ex-libris.over-blog.com, dimanche 29 juillet 2012)

Papillon de juillet (Photo ex-libris.over-blog.com, dimanche 29 juillet 2012)

Papillon

Vagabond

Ô mon âme

Quel sésame

Pour  voir

Au-delà du miroir ?

 

Textoésie envoyé le 24/07/2013, à 13h 10,

en réponse à celui de Suzâme reçu le 10/07/2016 à 19h 20

http://suzame-ecriplume.eklablog.com/textoesies-et-vous-papillon-vagabond-a126448402

 

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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 17:47
A la calanque de Magaud (Toulon), dimanche 17 juillet 2016 (Photo ex-libris.over-blog.com)

A la calanque de Magaud (Toulon), dimanche 17 juillet 2016 (Photo ex-libris.over-blog.com)

Le soir tombait

Tout doucement

Diane planait

Au firmament

Le ciel mourait

En rose et blanc

La mer rêvait

Immensément

Les pins dansaient

Obscurément

On contemplait

Infiniment

 

A l’anse de Magaud,

dimanche 17 juillet 2016

 

 

 

 

 

Le soir tombait...
10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 17:43
Alouette sur la dune de Kérouriec (Photo ex-libris.over-blog.com, juillet 2016)

Alouette sur la dune de Kérouriec (Photo ex-libris.over-blog.com, juillet 2016)

Petite alouette

pépiante

sautillante

dansante

sur le parquet

de sable

libre flamme

glissante

et grise

sur le foyer

de dune

qui n’attends

qu’un souffle

de vent

léger

pour t’envoler

te mirer

dans le grand miroir

bleu

 

Sur la plage de Kérouriec,

mercredi 6 juillet 2016

 

 

1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 13:24
Le Christ à la Colonne, basilique Saint-Pierre-et-Saint Paul, Acireale (Photo ex-libris.over-blog.com, mercredi 11 mai 2016)

Le Christ à la Colonne, basilique Saint-Pierre-et-Saint Paul, Acireale (Photo ex-libris.over-blog.com, mercredi 11 mai 2016)

 

Située entre les pentes de l’Etna et la Mer Ionienne, Acireale a été la première étape d’un voyage en Sicile que j’ai fait du 11 au 18 mai 2016. Cette ville, autrefois appelée Aquilia, est surnommée le Petit Vatican, à cause de ses très nombreuses églises. Elle tire son nom actuel d’une légende mythologique. Le berger Acis était tombé amoureux de la nymphe Galatée. Son rival, le cyclope Polyphème, l’écrasa sous un rocher. De son sang jaillit un fleuve appelé Akis, dont le cours surtout souterrain affleure près de Santa Maria la Scala On appelle ce dernier U sangsu di Jaci (Le sang d’Acis). L’adjectif "royal" a été ajouté en 1642 par un décret de Philippe IV d’Espagne pour distinguer la ville de ses voisines et pour en souligner la position dominante, comme ville domaniale. Elle fut reconstruite après le séisme de 1793, qui détruisit une partie de la Sicile sud-orientale.

Parmi les nombreux édifices baroques que nous avons pu admirer se trouve la basilique Saint- Pierre-et-Saint- Paul, érigée en 1550.  Remaniée au XVIIème siècle et XVIII siècle, elle présente  une façade typiquement baroque conçue par Vasta en 1741.  A l’intérieur, une nef unique abrite quelques toiles du même artiste et de Platania.

Mais ce qui nous a fortement impressionnés, c’est  une statue du Christ à la Colonne, curieusement réalisée en papier mâché. D’un artiste inconnu, elle est vénérée par les habitants et traditionnellement portée en procession tous les 70 ans, afin de protéger les habitants contre les cataclysmes naturels. Elle représente un Christ flagellé, le corps couvert d’ecchymoses et de blessures, attaché à une colonne. Réaliste et doloriste à l’excès, le Fils de Dieu porte au cou un médaillon renfermant une relique de la Sainte Croix.

Les évangélistes ont rapporté la flagellation ordonnée par Pilate, cet épisode de la Passion du Christ, souvent associé au couronnement d’épines. Ils décrivent plus largement ce dernier et le situent dans un autre lieu, le Prétoire. Marc (Ch. 15, v. 15) écrit : « Pilate alors, voulant contenter la foule, leur relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour être crucifié. » Matthieu (Ch. 27, v. 26) s’exprime comme Marc : « Alors il leur relâcha Barrabas ; quant à Jésus, après l’avoir fait flageller, il le livra pour être crucifié. » Luc, de manière elliptique, dit pour sa part (Ch. 23, v. 24) : « Quant à Jésus, il le livra à leur bon plaisir. » Jean (Ch. 19, v. 1 à 3), qui ne dissocie pas les deux événements, est plus prolixe : «Pilate prit alors Jésus et le fit flageller. Les soldats, tressant une couronne avec des épines, la lui posèrent sur la tête, et ils le revêtirent d’un manteau de pourpre ; et ils s’avançaient vers lui et disaient : « Salut, roi des Juifs ! » Et ils lui donnaient des coups. » 

Ce thème de la flagellation du Christ a été souvent traité dans l’iconographie. Le Caravage, Antonello de Messine, Bramante, l’ont représenté avec force. Cependant, cette statue réalisée dans cette humble matière qu’est le papier mâché, m’a particulièrement émue.

J’ai pensé alors au poème, « Flagellation » de Jean-Pierre Lemaire, in L’Annonciade, découvert dans le beau livre, Visages de Marie, présenté par Jean Vanier. Le poète y donne la parole à la Mère de Dieu :

 

Les premiers coups commencent à pleuvoir

et tes disciples sont partis s’abriter.

Laisse-moi rester près de toi sous la pluie

dans la maison sans murs où tu donnes audience

à tous les humiliés, à tous les offensés.

 

Les autres reviendront chercher la chemise

la tête ou le cœur qu’ils ont abandonnés

pour échapper aux coups. Retiens-moi ici

sous la pluie noire du mépris avec toi

et les sept épées qui gardent mon cœur.

 

 

 

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