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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 17:49

 

Pour la quatrième fois, le groupe de poésie auquel j’appartiens a participé au Printemps des Poètes, consacré pour cette année 2017 aux Afriques. On invitait particulièrement à mettre l’accent sur Senghor (dont nous avions sélectionné six poèmes) et U Tamsi (deux poèmes). A cette occasion, nous nous sommes retrouvés deux fois : samedi 4 mars à 18h 30 à la MJC de Saumur et dimanche 5 mars à 16h à la Maison des Associations à Rou-Marson. Nous les remercions de nous avoir accueillis.

Les neuf diseurs que nous sommes (six femmes et trois hommes) avaient composé un programme de lecture à voix haute, comprenant une soixantaine de poèmes qui nous ont permis de découvrir la grande variété de ces voix africaines. Avec les choix personnels de chacun, nous avons tenté de couvrir l’immensité du continent africain, sans négliger les poètes de la diaspora. La majorité des textes retenus étaient d’expression française, avec quelques textes traduits de l’arabe pour la Lybie et l’Egypte. Nous avons élargi encore notre regard avec la poétesse sud-africaine Antje Krog (qui écrit en anglais) et Nadine Fidji, originaire de la Réunion.

Pour cette lecture, nous avons eu la chance d’être accompagnés par une jeune violoniste de quinze ans qui a joué avec beaucoup d’âme. Au début et à la fin, elle a interprété deux morceaux d’un compositeur d'origine roumaine, Stan Golestan, qui a composé dans la première moitié du XX° siècle. Elle nous a  proposé de très belles virgules musicales qui ont apporté profondeur et émotion aux textes. Nous la remercions très vivement de sa participation.

 

La lecture s’est organisée en trois grandes parties : Afrique du Nord, Afrique sub-saharienne et diaspora africaine. Pour introduire le continent africain, Véronique a dit un poème, « Lumières de Tanger », que j’avais écrit en 2011, alors que j’étais à Tarifa et que je voyais au-delà de la mer les « clartés de l’Afrique lanternons minuscules » de « la ville arabe aux colonnes d’Hercule ». La diaspora africaine était annoncée avec « Brise marine » de Hérédia. Le poète, dont la famille était originaire de Saint-Domingue, y évoque « ce souffle étrangement parfumé », « venu des Antilles bleues ».

Pour dire l’Afrique, leurs Afriques, les poètes convoquent tout l’art poétique français qu’ils nourrissent de leur imaginaire et de leurs mythes. Tradition des griots, parole libérée, rythmes nouveaux, puissance des symboles, cette poésie naît de la tension entre l’esthétique poétique française et l’oralité africaine. Comme le dit Léon Laleau un poète haïtien, il s’agit d’ « apprivoiser avec des mots de France un cœur qui vient d’Afrique ».

Entre humour et désespoir, entre nostalgie et révolte, les poèmes choisis ont couvert de nombreux thèmes que je voudrais évoquer ici. Je pense d’abord au thème de l’enfant qui revient plusieurs fois, dans des textes empreints de compassion. « L’enfant anonyme » de Tahar Ben Jelloun (Maroc) dit les espoirs d’un enfant pauvre qui se révolte et en meurt, « rêve abrégé/ rendu au regard lumineux / d’un enfant anonyme/ vite enterré ». « Il est des jeunes bras » de Kateb Yacine (Algérie) célèbre les « petits héros qui crient », « les pauvres d’un pays de soleil […]/ Ceux qui sont morts pour les autres, / ET POUR RIEN ! » « Sur la rive » de Mahmoud Kirhalla (Egypte) saisit la solitude d’un enfant pauvre « Ce petit garçon/ Qui ne se cache plus le visage/ Quand il mange dans la poubelle / Comme il le faisait / Avant le début de la guerre ». Et « Rétroviseur de l’enfance » de James Noël (Haïti) fait le portrait d’un petit garçon qui confectionne bateaux et avions « avec [ses] cahiers d’écolier ». « il faut jamais faire ça de tes cahiers/ plus jamais », lui dit sa mère en larmes.

Nous avions sélectionné de nombreux textes célébrant la femme africaine. Avec « La femme assise », Tahar Ben Jelloun décrit avec réalisme la femme marocaine éternelle qui attend, saisie dans son quotidien le plus prosaïque, avec « entre ses doigts un chapelet de prière/ dans un panier d’osier/ une galette et des dattes/ sur son menton/ un poisson aveugle tatoué ». « L’ange blasphémateur de la nuit et du sexe », la poétesse égyptienne Joyce Mansour, crie son dégoût des hommes et son aspiration à l’émancipation la plus folle : « redevenir astre » ou dérober « l’oiseau jaune/ Qui vit dans le sexe du diable ». Diego Souéloum (Mali) propose dans « Femme assise » le magnifique portrait de la femme du désert qui reprend vie la nuit et retrouve la sérénité à la clarté de la lune : « la peur se dissout et le cœur reprend son rythme tout doux/ la femme assise attend le pilon/ que brise l’aurore du matin/ et se dit que la vie ne tient qu’à un fil,/ quand le cœur s’ouvre, il comprend tout. » Pour rendre hommage plus particulièrement à Senghor, Pierre avait choisi « Femme noire », chant sublime à la beauté de la femme d’Afrique : « Femme nue, femme noire/ Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel/ Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. » La Femme toujours magnifiée par la danse dans « Les Djerbiennes », que le poète sénégalais célèbre « au rythme des tam-tams et tabalas » tandis que « montent les hosannahs dans la nuit étoilée ». La louange à la femme se poursuivait encore avec l’ « Eve congolaise » de Jean-Baptiste Tati-Loutard (Congo-Brazzaville) qui voit en la femme noire l’Eve originelle. Dieu « prit de la terre non battue de quelque pied/ Et la coula – vierge comme au jour premier – Dans un long rayon de lune […] » Et Nadine Fidji (La Réunion), dans « Femmes d’Afrique », d’exalter encore leur beauté et leur puissance, et de les inciter à être ferments d’espoir : « Fermez vos poings durs/ Ouvrez vos yeux collés / Que la terre puisse se teindre/ de vos lumières dorées ».

La femme était déclinée aussi sous la figure de la mère. Ainsi Alain Mabanckou (Congo) évoque la sienne à travers un éloge de la terre natale. Songeant à l’arbre qui borde sa tombe et « donna naissance à [s]es premiers poèmes », il souligne que « c’est là qu’ [il] habite depuis longtemps ». Dans le « Poème de ma mère », Marie-Cécile Agnant (Haïti) fait le portrait d’une mère à la limite de la folie, « Eurydice fuyant la mort », accompagnée seulement par « le sanglot splendide/ du palais de vent qui s’écroule/ et l’accompagne jusqu’à la fin de tout… »

Deux poèmes célébraient l’amour. Celui de Senghor (Sénégal), « Spleen », propose à l’amoureux triste un blues en forme de consolation : « C’est un blues mélancolique/ Un blues nostalgique/ Un blues indolent/ Et lent. » Quant à Francis Bebey (Cameroun), exaltant un amour né « de la terre avec le soleil », il fait de sa vie « une chanson » : « Toute ma vie est une chanson/ Que je fredonne auprès de toi. »

Par-delà la couleur de la peau, nombreux sont aussi les poètes qui reconnaissent en l’autre un semblable et un frère. Ben Jelloun affirme l’unicité de « chaque visage » : « Chaque visage est un miracle car il est unique », Mais « vivre ensemble est une aventure » qui enrichit chacun au sein de la différence. Dans « Cher frère blanc », Senghor (Sénégal) interroge avec humour l’Occidental dont la peau varie en fonction de ses sentiments ou du soleil : « Alors, de nous deux,/ Qui est l’homme de couleur ? » Et son compatriote Malick Fall, dans la même tonalité, avoue avoir d’étranges amis, par-delà les frontières : « Un Juif, un Berbère, un Hottentot,/ Un Arabe, un Indien, un Zoulou,/ Un métis de je ne sais qui… » Avec « L’homme qui te ressemble », René Philombé (Cameroun) invite expressément chacun à une ouverture à l’autre : « Je ne suis pas un noir je ne suis pas un rouge je ne suis pas un jaune je ne suis pas un blanc/ mais je ne suis qu’un homme. Ouvre-moi mon frère ».

Nombre de poèmes retenus faisaient la part belle à la richesse de l'imaginaire africain. Je pense notamment au magnifique poème « Le souffle des ancêtres » de Birago Diop (Sénégal). Il exhorte le lecteur à se mettre à l’écoute des quatre éléments dans lesquels vit le souffle des ancêtres. Il y dit leur persistance, leur présence, leur éternité, au sein même de la vie : « Ecoute plus souvent/ Les choses que les êtres… » Pour sa part, Senghor invoque aussi les ancêtres, sous la forme des masques : « Masque Ô Masques/ Masques noirs masques rouges vous masques blanc et noir/ Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit […] Il leur demande leur aide, à eux qui symbolisent l’Afrique, afin que « les hommes de la danse […] reprennent vigueur en frappant le sol dur ». Edouard Glissant (Martinique) décrit avec puissance et angoisse les monstres de son imaginaire. Sur une terre « sans ventre », avec leur « face de juge », hermétiques à tout, ils n’aspirent qu’à se repaître du sang du poète. : « Ils s’abattront sur moi,/ Ils me dissoudront dans l’humus/ Où depuis toujours/ Je sens mon odeur. » Le poème « Un tel » poursuit dans cette voie : « Il s’est dit:/ Voilà !/ Je suis de la proie/ Qui calme les bêtes. / Il s’est dit surtout:/ Je suis cet engrais/ Qu’il faut pour après. »

Dans les poèmes sélectionnés, il était beaucoup question de la langue, des racines, de la terre natale. Dans « L’exilé », Assia Djebar (Algérie), qui fut membre de l’Académie française, exprime une déchirure : celle du poète écartelé entre son amour de la culture classique et du « français troubadour » et sa nostalgie d’une langue arabe perdue : « Les mots anciens de mes ancêtres/ En arabesques sont leur lettre/ Sans voix où palpite mon sang ». Dans « La longue marche », Malek Hadad (Algérie) évoque en patriote une Algérie de légende, habitée par les figures du berger, du fellah et de son grand-père qui « pos[ait] son chapelet pour voir passer les aigles ». Toussaint Kafarhire Murhula (Congo), avec « Déchéance Afrique », cherche obstinément, « avec [s]on sacerdoce de larmes/ Et [s]es tatouages cachés » à retrouver une Afrique disparue : « Ô Afrique de mes ancêtres/ Ô Afrique d’éternelle vie », conclut-il. La Sud-Africaine Antje Krog, quant à elle, célèbre son « beau pays ». Elle imagine une terre « where black and white hand in hand/ can bring peace and love/ to [her] beautiful land ». Et Gary Klang (Haïti), dans « Ex-île », se souvient avec émotion des senteurs et des bruits de son île, « Avec/ L’odeur pour [lui] unique/ D’ilang-ilang ». Hélas, tout est au passé : « Il y avait des soirs et des matins de rêve/ Il y avait il y avait il y avait/ Mais il n’y a plus/ Que le souvenir ».

Les poètes africains expriment bien sûr avec violence leur colère, leur indignation, leur révolte contre le mal du monde, la culture des Blancs, la colonisation et la traite négrière. Dans « Ma joie, ma colère, mon indignation », le Malien Daouda Keita fait le catalogue de tout ce qui l’indigne et le révolte : « Je suis fou d’indignation/ Fou contre les ventes d’enfants en promotion/ Fou contre l’équilibre mondial en destruction/ Fou contre le déséquilibre climatique de notre terre en perdition/ Fou contre ma coupable inaction ». Abdulaye Mamani (Niger) s’oppose avec humour et dérision à cette civilisation qui lui impose de porter « la jaquette de laine », de « transpirer dans une chemise nylon », alors qu’il voudrait « courir pieds nus », « roter et péter bruyamment ». « Oh mon Dieu/ j’en ai marre/ de leur civilisation/ qui lentement me consume ». Le Camerounais François Sengat-Kuo, décrit en une brièveté frappante la venue des Blancs, porteurs de mort : « ils sont venus/ civilisation/ bibles sous le bras/ fusils en mains/ les morts se sont entassés/ l’on a pleuré ». Dans « Natte à tisser », Tchikaya U Tamsi (Congo-Brazzaville) fustige le racisme (« il avait l’âme mûre/ quand quelqu’un lui cria/ sale tête de nègre ») et s’interroge sur la cruauté de celui-ci qui métamorphose les habitants de son pays en « fauves ». Dans « Contre-destin », il fait le constat de l’agonie de l’Afrique à qui ne demeurent plus que « les peines poilues des bras pauvres/ les transes mimées ». Il avoue son impuissance : « j’aurais pu être sicaire/ au service de la reine ngalifourou/ je n’ai même pas eu cet alibi… » Aimé Césaire (Martinique), le chantre de la négritude, rappelle l’esclavage et la déportation pour la dépasser et créer une nouvelle humanité : « avec des lassos lacérés/ avec des mailles forcées de cadène/ avec des ossements de murènes/ avec des fouets arrachés [...] te bâtir ». « Nocturne d’une nostalgie » se souvient du premier comptoir commercial de Côte d’Ivoire où l’on faisait commerce des noirs : « ainsi toute nuit toute nuit/ des côtes d’Assinie des côtes d’Assinie/ le couteau ramène sommaire/ toujours/ et très violent. » Le Guadeloupéen Guy Tirolien s’insurge aussi contre la civilisation des Blancs en composant la « Prière d’un petit enfant nègre ». L’enfant demande au Seigneur de ne « plus aller à leur école » car il ne veut pas « devenir, comme ils disent,/ Un monsieur de la ville/ Un monsieur comme il faut ». Il préfère « flâner le long des sucreries » et « écouter ce que dit dans la nuit/ La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant/ Les histoires de Zamba et de compère Lapin ». Dans la même intention, « Hoquet » de Léon Gontran-Damas (que nous avons dit alternativement et ensemble), décrit le « désastre » d’une enfance toute remplie des contraintes de la civilisation. Sa mère voulait absolument faire de lui un bon petit Français : « Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français/ le français de France/ le français du Français/ le français français ». Frankétienne (Haïti) chante la « diaspora sans retour » dans une Haïti devenue « cette femme inconnue/ […] damnée et condamnée/ […] amputée de sa langue », et dont il fait son « infernal amour ». James Noël (Haïti), à travers la métaphore du cyclone, exprime l’agonie lente de son île natale. Il y est question de « chant du cygne », de « fin du monde » : « tous les vents mauvais/ en boucle se défilent/ la mort en bouche sur notre terre ». Enfin, André Fouad (Haïti) pleure une humanité « dénudée, éclatée ». Déplorant la perte des coutumes ancestrales, il se résout au silence : « silence/ silence/ mon cœur se brise dans l’inconfort des îles caribéennes ». Toute cette thématique est synthétisée dans le superbe poème de René Depestre (Haïti), « Minerai noir ». Ce texte éloquent, à la tonalité épique, est tout à la fois leçon d’histoire, expression de fraternité et de pitié, en même temps qu’il se veut colère et révolte devant la monstrueuse réification du peuple noir. La fin en est magnifique : « Peuple défriché pour l’enrichissement/ Des grandes foires du monde/ Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle/ Nul n’osera plus couler des canons et des pièces d’or/ Dans le noir métal de ta colère en crues. »

Nous ne pouvions pas ne pas évoquer encore les tirailleurs sénégalais à travers les deux poèmes du Guyanais Léon Gontran-Damas (« Et cætera ») et du Sénégalais Senghor (« Ode aux tirailleurs sénégalais). Dans le premier texte, dont la publication suscita quelques remous, Léon G. Damas dénonce le massacre des troupes coloniales, et en particulier de ceux qu'on désignait indistinctement du nom de « tirailleurs sénégalais », placés par l'Europe aux avant-postes d'une guerre qui ne les concernait pas. Senghor lui répondra après la Seconde Guerre mondiale et lui dédiera le poème liminaire d'Hosties noires. Tout en se défendant de tout ressentiment à l'égard du monde blanc, le poète entend répondre à la barbarie et à l'inhumanité de l'Occident par une invitation à la fraternité, ce « festin catholique » qui rassemblera peut-être un jour des hommes de toutes races et de toutes conditions.

Dans nos choix était très présente la figure du poète. Tahar Ben Jelloun (Maroc) fait le portrait de « cet homme [qui] vend du sable et des mots ». « Sa vie est une nuit qui a une histoire/ Elle est dans un livre/ Un livre immense qui dort dans le silence du cœur ». Le Marocain Abdellatif Laâbi fouille son intériorité en un appel à une vie plus belle : « Ô jardinier de l’âme/ as-tu prévu pour la nouvelle année / un carré de terre humaine/ où planter encore quelques rêves ? » Roudchy Chafai (Algérie) fait de la tortue, vivant dans la lenteur et le secret, la métaphore du poète : « Toi ma semblable/ la rocailleuse/ la caverneuse/ la recluse/ toi tortue totem de mon chant ». Dans « Anachorète », l’Algérienne Habiba Djahnine fait l’éloge d’un poète ermite qui « enfile ses poèmes un à un pour conter le désert ». Elle le rend dépositaire de l’Histoire et des « plus belles histoires ». Avec « Misère aux millions de bouches », la Lybienne Fatima Mahmoud part en quête d’un « jeune ange,/ dont on ne retrouve aucune trace ». Peut-être le symbole de l’inspiration poétique ? Amina Saïd (Tunisie) présente le visage et le rôle éternel du poète à travers les siècles : « un jour je suis entré dans la maison de la langue […]/ j’ai traversé le miroir du poème et il m’a traversée ». L’Egyptien Amjed Ryan, dans « Le moine » présente l’émotion permanente de celui qui est à l’écoute du monde : « Et j’ai croisé mes mains/ Sur ma poitrine/ Et me suis mis à écouter le grondement/ Qui provient du bout du monde. » Gary Klang (Haïti) affirme que le poète écrit avec ses « hontes » et ses « suppurations », en tendant la main vers l’autre : « Là est notre manière/ Poètes/ De guérir nos blessures », conclut-il. James Noël (Haïti) s’interroge sur lui-même, sur son identité. Il devient comme un écho de lui-même et des autres : « Je me suis dit des mots croisés/ Mille autres voix prennent le relais/ Je crois parler à des fantômes / Pourtant c’est moi qui change de voix ». Dans le portrait du poète je n’aurais garde d’oublier l’humour, notamment celui de Julius Chingono (Zimbabwe) avec « Ma vieille godasse ». Grâce à celle-ci qui se prend « pour un jeune caïman », il vagabonde « par les rues ensoleillées ».

Les poèmes d’Edouard Glissant (« Versets », de Césaire (« Tam-tam I » et « Tam-Tam II », « Blanc à remplir sur la carte voyageuse du poème », « Soleil et eau »), ceux de Clément Magloire Saint-Aude (Haïti), tels « Larme « et « Sans titre », ont exprimé la puissance du verbe poétique africain. Glissant fait se lever pour nous « les gommiers rêves du vent de voiles vives », les « pollens/ Arbres neigeant, neigeuses semailles. Césaire, « à même le fleuve de sang de terre », invite « hérons et faucons » à monter et à brûler, chante « à grands pas de trouée de paroles dans un gosier de bègues », endure le défi d’un « blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen » et professe : « Mon eau n’écoute pas/ mon eau chante comme un secret ». Magloire Saint-Aude nous offre une parole parfois hermétique mais d’une grande intensité. Mystère de ces « cendres de peau aveugle en éternité », beauté du chant poétique : « Dans la tente de l’aède/ Dort l’or de ma lampe ».

C’est avec le poème « Nous les gueux » de Léon Gontran-Damas, dit alternativement et ensemble, que nous avons achevé cette lecture. Comme Césaire le rappelle, celui que l’on a pris « pour un rêveur, pour un radoteur, pour un rhétoriqueur, pour un saltimbanque », livre ici un texte incantatoire dont la force demeure incomparable : « Nous les gueux/ nous les peu/ nous les rien/ nous les chiens/ nous les maigres/ nous les nègres… »

 

Site du Printemps des Poètes : http://www.printempsdespoetes.com/

 

 

 

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15 août 2016 1 15 /08 /août /2016 14:04
L'Assomption, Le Titien

L'Assomption, Le Titien

Lors de mon récent voyage en Sicile baroque, nous avons fait halte à Caltanissetta. L’église, qui se trouve Piazza San Domenico, a été fondée en 1300 par saint Reginald, disciple de saint Dominique. Elle fut reconstruite vers la fin de 1700 dans de plus grandes dimensions.

Nous avons pu y admirer la Vierge du Rosaire de Paladini. Le retable, signé et daté de 1614, représente la Vierge assise sur des nuages. Elle offre  le chapelet à une religieuse dominicaine qui est à sa gauche, tandis que l'Enfant Jésus, debout sur les genoux de sa mère, tend un autre chapelet à un frère dominicain. 

En ce 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, où les chrétiens fêtent la mère de Dieu, ce thème du rosaire m’a fait penser à ce texte de Paul Claudel, intitulé « Le Quinze Août », extrait de La Rose et le Rosaire. Ecrit en 1945 et 1946, et publié en 1947, cet ouvrage consacré à la Vierge Marie, est composé de « feuillets » tombés d’un livre que Claudel n’achèvera pas. Il s’agit d’un ensemble de textes réunis par le modèle récitatif du rosaire donné par la liturgie. Il suit le parcours d’une âme humaine, du bas vers le haut ; le modèle de ce parcours est ainsi donné par le rosaire dont l’étape ultime « consacre, consomme, parachève cette ascension de l’âme humaine que typifie la Sainte Vierge ».

« Le Quinze Août marque le comble et le sommet de l’année, la sainte Vierge monte au ciel tenant entre ses bras une gerbe d’or : je veux dire qu’après cette courte séparation pour elle, le corps a été invité à rejoindre l’âme. La création une fois de plus est venue à bout de son fruit suprême, elle a confié à cette messagère les prémices pour une semaille nouvelle de l’espèce eucharistique […]

Tout s’est éteint sur la terre, mais quel est là-haut ce petit nuage couleur de feu dans le ciel qui vient de s’allumer comme une écharpe éperdue ? Quelle est cette femme là-haut qui s’élève sur les ailes de la prière ? Ce n’est plus une gerbe qu’elle porte dans ses bras, ce ne sont plus des clefs qu’elle serre contre sa poitrine, c’est notre cœur, c’est une grappe entre ses mains ! Son propre cœur entre ses mains qu’elle serre, c’est cela qui la fait monter ! Alleluia ! Dites ! Quelle est cette colombe de feu là-haut qui a oublié le chemin du retour ? Elle s’éteint… »

Et en relisant ce texte, dont la prose claudélienne est particulièrement poétique, j’ai aussi repensé à la toile de Titien, L’Assomption, 1518, admirée il y a bien longtemps dans l’église Santa Maria Gloriosa dei Frari à Venise. Les rouges du manteau de Dieu, de la robe des apôtres et de Marie y sont somptueux et inoubliables !

 

La Vierge du Rosaire, Paladini.

La Vierge du Rosaire, Paladini.

"Le Quinze Août", de Paul Claudel.
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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 15:24
L'étang de pêche de Rou

L'étang de pêche de Rou

 

Jeudi 23 juin 2016, rompant avec  la pluie et les orages, l’été semblait s’être enfin annoncé. Ce soir-là, la Bibliothèque de Rou-Marson, dont je fais partie, et l’association Patrimoine Environnement Botanique organisaient une balade « le nez en l’air » au marais de Rou.

Une vingtaine de promeneurs s’étaient ainsi donné rendez-vous à l’étang de Presle, situé sur la gauche après le rond-point du même nom, sur la route de Rou-Marson. Emmenés par Renée Monnier, botaniste émérite et passionnée, et par les bénévoles de la Bibliothèque, ces visiteurs du soir ont cheminé par un sentier de verdure de l’étang de pêche jusqu’aux fontaines-lavoirs de Rou.

Sur les bords de cet étang, creusé en 1985 sur un ancien marais et alimenté par une source, ils ont d’abord écouté un texte de Henri Michaux, soulignant la fascination des hommes pour l’eau, « traîtresse et irrespirable à l’homme, fidèle et nourrissante aux poissons ». http://www.wikipoemes.com/poemes/henri-michaux/le-lac.php

Après avoir longé une haie de mûriers et de sureaux, ils ont été attentifs à la vie du peuple de l’étang, ragondins, grenouilles et libellules. Auprès des roseaux, une petite histoire de martin-pêcheur et de raton-laveur, d’un certain Cris Wac, les a fait sourire. http://www.montmartre-secret.com/article-poeme-pour-les-enfants-martin-pecheur-et-raton-laveur-horaire-piscine-103816298.html 

Ils ont écouté « Le petit poisson et le pêcheur » de La Fontaine, mésaventure d’un carpillon prêcheur, http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jean_de_la_fontaine/le_petit_poisson_et_le_pecheur.html

et « Le héron imprévoyant », une fable que j’ai écrite récemment. Elle m’a été inspirée par la présence d’un héron, perché sur un if en face de ma fenêtre. http://ex-libris.over-blog.com/2016/04/le-heron-imprevoyant.html 

La vie de l’étang s’est animée avec « L’étang » (Odes du paysage de Port-Royal) de Jean Racine qui dit les « richesses admirables » et « les attraits » de ce monde qui vole et qui nage. http://www.poetica.fr/poeme-1879/jean-racine-etang/« Pêcheur d’aube » d’un poète anonyme a dessiné le tableau délicat d’un pêcheur dont la ligne rapporte au jour « la rondeur dorée d’un soleil endormi ». http://www.lespoetes.net/plpoeme.php?id=3297

Un peu plus loin, le groupe a fait halte sous un grand et gros peuplier. A l’aide d’un mètre de couturière et de savants calculs, l’on a pu en déterminer l’âge canonique : aux alentours de 350 ans ! Le poème, « Mon portrait », du poitevin Maurice Fombeure a rappelé à chacun combien l’homme est proche de l’arbre et intimement lié à la nature :

« […] Je suis de bois, mes mains et mon visage.

De bois je suis, oui, de dur cœur de chêne,

Œuvre gauche d’un sculpteur malhabile

Mais les forêts frémissent dans mon cœur. » http://www.lesarbres.fr/texte-fombeure,Maurice+Fombeure,,.html

La proximité de l’étang a suscité l’évocation d’une atmosphère fantastique que le philosophe Gaston Bachelard décrit ainsi : « La nuit, au bord de l’étang, apporte une sorte de peur humide qui pénètre le rêveur et le fait frissonner. » (L’Eau et les Rêves). Et c’est à plusieurs voix que nous, les diseurs de la Bibliothèque, avons commencé à donner la parole au narrateur de la célèbre nouvelle de Maupassant, « Sur l’eau ». Les auditeurs auront cependant dû attendre la fin de la balade pour connaître la chute de cette histoire de nuit, de brume et d’eau.

A l’écoute du murmure du ruisseau coulant sous un petit pont, s’en est suivie une explication détaillée de l’hydrographie complexe des trois cours d’eau qui entourent l’étang (mais ne l’alimentent pas). Un bief achemine l’eau jusqu’à ce qui fut l’ancien moulin à eau de Presles situé au rond-point un peu plus haut, tandis que le Doué s’en va vers Les Ulmes et qu’un cours d’eau descend des fontaines-lavoirs de Rou.

A l’orée du petit chemin de verdure qui se dirige vers celles-ci, le groupe a découvert la prêle, une plante « quasiment préhistorique » selon notre guide botaniste. De son nom savant, Equisetum Arvense, à cause de sa ressemblance avec la queue du cheval, encore appelée Queue de rat ou Queue de renard, c’est elle qui a donné son nom au lieu-dit. Riche en silice, en potassium et en calcium, elle était utilisée autrefois dans la pharmacopée, et l’on s’en servait pour nettoyer les casseroles.

En file indienne les marcheurs ont alors suivi le sentier qui longe le petit cours d’eau. Ils ont pénétré dans un endroit luxuriant, ombragé et secret où l’on a l’impression d’être loin du monde et des hommes. Dans un « trou de verdure », une halte poétique y avait été prévue mais les nombreux moustiques ont fait aller le groupe plus avant, leur donnant alors l’occasion d’admirer un chevreuil tranquille, en arrêt sous la ramée.

C’est un peu après la peupleraie du village, en lisière d’un champ, que les marcheurs se sont assis sur le bord du chemin pour écouter six poèmes. La présence du petits cours d’eau des fontaines, caché sous les herbes, a été ravivée par « La rivière endormie » de Claude Roy, et son « chuchotis de joncs de roseaux d’herbes lentes ».

http://www.wikipoemes.com/poemes/claude-roy/la-riviere-endormie.php« Le marais » de Théophile Gautier en a ressuscité les petits habitants : grenouilles « rauques », bécassine « noire et grise », pluviers, vanneaux, courlis, grues, canards sauvages, cigogne et héron.

http://www.poesie-francaise.fr/theophile-gautier/poeme-le-marais.php

Héron et colverts ont été évoqués à travers deux de mes poèmes, « Héron cendré » et « Envol », écrits au cours de balades en ce même endroit. http://ex-libris.over-blog.com/article-heron-cendre-71984724.htmlhttp://ex-libris.over-blog.com/article-envol-70345990.html

Claude Roy (« Arbre vent ») http://eloge-de-l-arbre.over-blog.com/article-arbre-vent-74376237.htmet Henri de Régnier (« Chaque arbre a dans le vent… ») https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Sang_de_Marsyas  ont encore fait entendre la voix innombrable des arbres.

Le public a été ensuite invité à dire une douzaine de haïkus de Basho, Ginkô, Onitsura, Mahara et Issa. Le haïku est un bref poème d’origine japonaise de trois vers comportant dix-sept syllabes, célébrant la beauté fugace de la nature. Saisie d’un instant, en lien avec une saison, cette poésie des sens et non des idées, dit l’évanescence des choses. Un des plus célèbres haïkus est celui de Bashō :

« Ah ! le vieil étang

une grenouille y plonge –

le bruit de l’eau »

La dernière étape de ce parcours sylvestre et bucolique a mené les marcheurs jusqu’aux fontaines-lavoirs de Rou. Assis sur le petit muret de pierre, ils y ont écouté trois poèmes en l’honneur du peuplier, le familier des ripisylves. Le vendéen Pierre Menanteau voit cet « arbre si bien lié » (« Peuplier peuplier ») http://www.lesarbres.fr/texte-peuplier,Pierre+Menanteau,,.html menant « sa vie obscurément » (« Peuplier »).

http://eloge-de-l-arbre.over-blog.com/article-le-peuplier-116866891.html Quant à Rosemonde Gérard, l’épouse comédienne et poète d’Edmond Rostand, elle célèbre cet arbre élancé avec musicalité :

« Les grands peupliers longent le ruisseau ;

Et vont d’un air grave,

Reverdis à neuf par le renouveau

Qui fait l’air suave […] » http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/les-peupliers

L’auditoire attendait avec impatience la fin de la nouvelle de Maupassant. Elle a distillé la sourde et nocturne angoisse du pêcheur prisonnier de sa barque (dont l’ancre ne se relève pas) jusqu’à la chute finale, de celles que l’on n’oublie pas : « C’était le cadavre d’une vieille femme qui avait une grosse pierre au cou. »

http://athena.unige.ch/athena/selva/maupassant/textes/surleau2.html

Et pour clore cette balade sur une note plus ensoleillée, j’ai dit un bref poème de ma composition,  un éloge du pissenlit, « humble soleil des pauvres ».

http://ex-libris.over-blog.com/article-celebration-du-pissenlit-108636866.html

Un apéritif convivial, avec notamment deux génoises à la rose et au sureau, a ensuite rassemblé les marcheurs devant la Maison du Pressoir devenue Maison des Jeunes, un beau bâtiment de tuffeau rénové il y a quelques années. « Nature et poésie, nous en avons bien besoin ! » a déclaré une participante en manière de remerciement.

 

Photos : ex-libris.over-blog.com (jeudi 23 juin 2016)

 

 

La prêle

La prêle

Le petit cours d'eau sous l'aqueduc

Le petit cours d'eau sous l'aqueduc

Dans le sentier vers les fontaines

Dans le sentier vers les fontaines

Le gros peuplier

Le gros peuplier

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 18:53
François Folscheid, Jean Hourlier et Eric Simon (Photo ex-libris.over-blog.com, le 20/11/2015)

François Folscheid, Jean Hourlier et Eric Simon (Photo ex-libris.over-blog.com, le 20/11/2015)

 

 

Vendredi 20 novembre 2015, à la MJC de Saumur, avait lieu une rencontre poétique pour célébrer les vingt ans de la maison d’édition du Petit Pavé, située dans les environs de Brissac (49). Elle y recevait trois poètes, François Folscheid, Eric Simon et Jean Hourlier, directeur de la collection Le Semainier de cette même maison.

Christelle Cardet, la présidente de la MJC, a prononcé un mot de bienvenue à la petite trentaine de personnes présentes. En ces moments tragiques et douloureux que vit la France, elle a insisté sur le rôle de la culture et de l’éducation, au cœur du projet de toute Maison de la Culture.

En l’absence de Gérard Cherbonnier, directeur de la maison d’édition du Petit Pavé, retenu par ses obligations en un autre lieu, Jean Hourlier a rappelé l’aventure de cet éditeur généraliste en région. En compagnie de Noëlle Joffard, tout aussi passionnée que lui, il a en effet créé ces éditions en novembre 1995. Elles comportent actuellement un catalogue varié avec plus de 500 titres répartis dans plusieurs collections et participent régulièrement aux nombreux salons littéraires, dont celui de Rochefort-sur-Loire.

Jean Hourlier a souligné la symbolique du nom de la maison, dont les écrivains entretiennent entre eux des liens serrés d’amitié. Toponyme du lieudit où est sise l’entreprise, possédant une connotation livresque, ce nom est surtout celui de ce cube de pierre sur lequel on marche et que l’on utilise lors des insurrections. Fondement et arme intellectuelle tout à la fois.

Puis, François Folscheid et lui-même ont présenté de manière précise et amicale Eric Simon. Signe que les trois poètes se lisent entre eux, ce qui n’est pas si fréquent chez les poètes ; ceux-ci sont bien souvent cantonnés dans leur tour d’ivoire et ne s’intéressent pas nécessairement à la poésie de leurs semblables.

Le présentateur a ensuite cédé la parole à Eric Simon. Nantais, né en 1967, cet animateur culturel est un passeur qui anime rencontres et récitals poétiques. Guitariste lui-même, il ne dédaigne pas de mettre les poètes en musique et publie régulièrement dans diverses revues. Jean Hourlier a souligné sa poésie originale, dont il dit qu’elle est un « dire jamais dispendieux, toujours élégant [… qui] fait entendre l’inouï, donne à voir l’imperçu ».

Le poète a donc partagé avec l’auditoire quelques extraits d’une suite de poèmes en prose, ponctuée par des titres mis entre parenthèses, Pages et seuils de la nuit sentinelle (2014). En dépit de la nuit profonde, chaque page y est le seuil d’un lieu de veille qu’il nous faut conserver précieusement. La dimension narrative du texte y est travaillée par un jeu d’optique dont les reflets tiennent l’imagination du lecteur en éveil.

On y découvre le personnage de l’Arpenteur, celui qui ouvre un œil aiguisé mais silencieux sur les choses. Son ciel est gris, ses traces peuvent disparaître à tout instant, son regard se voile, tel celui de Tirésias le devin aveugle ou celui d’Œdipe, aux yeux ensanglantés. Il est le guetteur-veilleur d'un art subtil, toujours en sentinelle.

La lecture de l’Avant-Propos a ainsi rappelé la difficulté de la tâche poétique : « Le poème est devancier, mais son maître le sert en cécité […] » Malgré la vanité (« Les pleurs resteront sans traduction »), l’impuissance du dire (« Il y eut notre cri et ce fut pour salut du rien »), le poète affirme cependant en guise de conclusion que la parole est inscrite au corps et au cœur de l’homme : « Dans le silence inconnu de l’esprit, les mots parlent-ils ? Les mots ne parlent pas. Comme les yeux voient mais ne regardent pas. Comme les choses pensent mais ne bougent pas. Le verbe est sous la peau. »

De nombreux passages du texte ont trouvé une résonance émouvante avec une actualité tragique : "Bouches maudites, bouches fendues, bouches qu'on broie. Les bottes, le cuir et l'acier mordent jusqu'à l'attente épaissie..."

Un auditeur a ensuite souligné avec justesse cette frustration à ne pas parvenir à dire. Il l’a rapprochée d’une nouvelle de Julio Cortazar, « L’Homme à l’affût » (in Les Armes secrètes, 1959), dédiée à Charlie Parker. Son auteur la décrit ainsi : « Le personnage central est un homme qui n’est pas un génie, c’est un homme assez médiocre, aux moyens limités, mais qui est possédé par une espèce d’anxiété, d’angoisse, de recherche de métaphysique ; il veut crever les portes de l’au-delà. » Et telle est bien l’ambition folle de toute poésie.

La parole a alors été donnée à François Folscheid, Saumurois d’adoption depuis quelques années. Natif d’Amboise (1948), cet ancien rédacteur au Service historique de la Défense, au château de Vincennes, a souhaité retrouver la douceur du fleuve royal et la blancheur changeante du tuffeau.

Jean Hourlier a insisté sur le parcours traversé d’un homme à l’existence éminemment poétique. Citant à son propos Eluard et Patrice de la Tour du Pin, il a souligné une écriture de fraternité « où tremble une douceur de bonheur ».

Avec D’infiniment de pluie et d’aube (2015), le poète décline à l’envi la pluie, l’aube, la mélancolie, l’espoir aussi. Ses brefs poèmes en prose apparaissent comme autant de fulgurances où la puissance des images le dispute à une sensibilité à fleur de peau. Et l’exergue 1 d’en annoncer ainsi la tonalité fluide : « Dans la langue française, de neige fondue et de terre légère, c’est la virgule d’air et d’eau qui compte. »

Dans ce recueil, le lecteur suivra le parcours d’un poète qui tente de s’extraire de la lourde gangue du réel et de la matière : « Ici, on a le sang gros […] Ici, on avance, avide et rouge, on avance comme un monde à son premier pas d’hébétude. » La déambulation du poète le conduit sous « la pluie de tout cela qui s’enfuit », « sur la rive de sel », vers « bourgeons, printemps, érubescences » pour découvrir enfin « la force germinante » et le silence auquel il aspire.

A travers l’éloge du bleu, l’hommage aux peintres et aux musiciens de ses affinités électives, on découvre une quête discrètement lyrique, une ascèse poétique qui conduit vers une épiphanie. Et Jean Hourlier de citer ces vers qui pourraient être une définition de la poésie même : « Le bleu derrière le bleu pour atteindre ce qui est avant que d’être – le bleu jusqu’au blanc, jusqu’au noir du silence, jusqu’au noir de la lumière avant tout silence et toute lumière. »

Après la lecture des textes de François Folscheid, le public a échangé avec les diseurs à propos de la forme des poèmes. Comment celle-ci s’impose-t-elle à eux ? De quelle manière est-elle au service de ce qu’ils ont l’intention de dire ? Ainsi, pour Eric Simon, la forme choisie d’une poésie narrative n’a été trouvée que très progressivement, au fil d’une pensée qui chemine. Et il n’est pas innocent que les titres des parties, mis entre parenthèses, reprennent parfois des éléments du texte. Pour François Folscheid, la forme se fait dense et plus ramassée à partir du moment où la pensée est davantage chez lui surgissement et éclair.

C’est enfin Jean Hourlier (1951) qui a dit ses poèmes. Nous avons entendu des textes en alexandrins et en vers libres. Très influencé par Valéry, qui le subjugua dans sa jeunesse, grand admirateur de Mallarmé qu’il jugeait indépassable, le poète a su trouver un ton personnel, sans jamais sacrifier la forme. Il écrit : « L’art n’est forme de vie que par la vie de la forme. »

Certains de ses vers portent manifestement l’empreinte de l’auteur de « L’Azur » :

A l’azur, arraché, tel, et sans nul déni,

Temple, écho de ton sang, des exclamations

D’ambre, harpe du temps, symbole rajeuni

Des siècles, des destins, et des séditions !...

Dans Pensées détachées (2008), s’exprime la conception exigeante d’une poésie qui vise l’arrière-sens. Selon lui, « l’incantation est œuvre de décantation » et la raison et l’inconscient jouent chacun leur partition dans l’élaboration du poème. : « Dans un vrai poème, tout n’est pas conscient, mais tout est voulu. » Il affirme que le « cœur est un champ de forces : tensions extrêmes, extrême cohérence. » C’est dans cet ou-topos, ce lieu idéal, que tout se joue : « La poésie est exercice de lucidité, dans l’épreuve de l’opacité. »

Cette soirée intimiste, marquée par une belle écoute, et du public, et des poètes entre eux, s'est achevée par un pot convivial. Elle a eu lieu sept jours exactement après les attentats parisiens du 13 novembre. Et alors que de multiples voix s’élèvent pour tenter de comprendre et d’analyser l’indicible, peut-être est-il temps de prêter une oreille attentive à la voix du poète. Car il est celui qui nous dit que « sur le parcours du sang », « maintenant », aussi, « il nous faut du silence ».

 

 

 

Liens vers :

http://www.petitpave.fr/

http://www.petitpave.fr/petit-pave-dinfiniment-pluie-aube-597.html

http://www.petitpave.fr/petit-pave-pages-seuils-nuit-sentinelle-562.html

http://www.petitpave.fr/petit-pave-chambre-imponderable-272.html

 

 

 

 

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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 10:45
Balade contée "le nez en l'air à Marson" (Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 25 juin 2015)

Balade contée "le nez en l'air à Marson" (Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 25 juin 2015)

 

Jeudi 25 juin 2015, la Bibliothèque de Rou-Marson, dont je suis une des bénévoles, organisait une Balade contée « le nez en l’air », dans les ruelles et aux lisières des bois de Marson. La PEB (Patrimoine Environnement Botanique) et la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur en étaient les partenaires.

Menée par Renée Monnier, présidente de l’association des Chemins botaniques, le groupe d’une petite trentaine de personnes a d’abord fait halte dans la charmante église Sainte-Croix de Marson. L’occasion pour Jean-Claude Monnier, trésorier de l’association Patrimoine Religieux en Saumurois, de présenter la symbolique d’une église : son orientation à l’est, vers le soleil levant, symbole du Christ ; le plan basilical, en forme de croix latine ; l’emplacement codifié des statues de la Vierge et des saints ; le bénitier et les fonts baptismaux remémorant le baptême du Christ ; la chaire, les cierges, etc.

Pierre Bourigault, Marie-Jo Béziers et Michelle Sécher ont évoqué l’atmosphère  sereine de la petite église Sainte-Croix en disant un poème (1911) de Jeanne Nérel. Celle-ci y décrit une « sobre » église de campagne, modeste comme la nôtre, mais pleine de charme. La Vierge y sourit avec Jésus « assis sur sa manche », « Des vases bleus sont tout remplis/ De fleurs à l’odeur de vanille », on y entend de « tout petits bruits » dans la lumière des vitraux peints, tandis qu’une vieille s’en va lentement « dans le cloître vide ».

Ensuite, sur l’herbe verte du petit cimetière qui jouxte l’église, j’ai dit un poème intitulé « Buisson ardent », que j’avais écrit en octobre 2010. C’était en une autre saison, mais le charme de ce lieu paisible, d’où l’on devine, derrière les murs de la fontaine, le tuffeau blanc du château de Marson, caché par de hauts platanes, est bien le même : « […] C’est derrière un mur blanc/ Sur un coteau herbeux/ Le soleil culminant/ Incendie mes deux yeux »

Pierre nous a ensuite invités à le suivre avec « Sensation » de Rimbaud : « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers […] » « Les chemins nous inventent, il faut laisser vivre les pas », disait Philippe Delerm.

Nous avons remonté la rue vers la sortie du village et, devant de vieux murs, Renée a fait remarquer les anciens anneaux destinés aux chevaux et la juxtaposition du soubassement de grès et de la pierre de tuffeau. Avant le chemin de la Croix, nous avons tourné à gauche et, par un petit sentier, pénétré sous le couvert des arbres. Sous les châtaigniers, chênes et pins, nous avons décliné plusieurs poèmes qui célèbrent l’arbre.

Michelle a dit d’abord, un texte de Jacques Prévert, qui les aimait et qui affirmait : « Les arbres parlent arbre/ Comme les enfants parlent enfant ». Car « Quand la vie est une forêt/ Chaque jour est un arbre […] ». Avec Renée, Jules Supervielle nous a rappelé la création avec « Le premier arbre », un poème qui dit l’exaltation du Créateur : « C’était lors de mon premier arbre,/ J’avais beau le sentir en moi/ Il me surprit par tant de branches,/ Il était arbre mille fois […] ». Pour nous rappeler que l’arbre est un être vivant à notre image, Michelle a dit un de mes poèmes, « L’être de l’arbre » : « Qui saura l’être de l’arbre/ Sa force vive en de vibrants insectes […] ». « Il était une feuille » de Robert Desnos a souligné ce lien vital entre le cœur de l’homme et les arbres, dont les racines nous relient à l’univers. Une idée que Christian Bobin exprime à sa manière : « Chaque matin, au réveil, je demande à l’arbre devant ma fenêtre : « Quoi de neuf aujourd’hui ? » La réponse vient sans tarder : « Tout. » Enfin,  alternativement, nous avons dit un poème de Andrée Chédid l’Egyptienne, qui vécut au Pays des Cèdres : « […] Cheminer d’arbre en arbre/ Explorant l’éphémère/ Aller d’arbre en arbre/ Dépistant la durée ».

Une halte sous une clématite vigne blanche, montée à l’assaut des arbres, a donné à Renée l’occasion de dire un texte de Michel Lis, celui que l’on surnommait « Moustache verte ». Parti récemment au paradis des jardiniers, il avait écrit un texte que l’on retrouve dans de nombreuses légendes. C’est l’histoire du Rossignol dont les pattes avaient été liées pendant la nuit par les vrilles d’une clématite. Et voilà pourquoi, désormais, il demeure en éveil et chante la nuit « de peur qu’une autre Herbe aux Gueux […] ne vienne l’entraver pour toujours. »

Quittant le couvert des arbres, Renée a évoqué la toxicité et les vertus de la bollène (verbascum thapsus), de la bourdaine (frangula alnus), du plantain lancéolé et de la menthe, ce qui a réveillé des souvenirs d’enfance chez nombre de promeneurs. Dans une clairière qui fut autrefois un verger très bien entretenu,  Renée nous a dit en souriant que le propriétaire vieillissant préfère désormais aller jouer au palet plutôt que de sulfater ses arbres fruitiers. L’occasion pour Pierre de dire un texte de Robert Gélis, un poète et romancier pour la jeunesse dont les textes sont pleins d’humanité et d’humour : « Ils ont coupé le vieux pommier/ Roi du verger/ Et en tronçons l’ont débité […"

Dans cet endroit ensoleillé où la nature reprend très vite ses droits, nous avons donné la parole à Raymond Queneau. Dans son recueil Battre la campagne (1968),  il jette un regard plein de tendresse cruelle sur le monde végétal, animal et minéral. Avec « Feu le jardinier » il nous permet d’imaginer la lutte des plantes pour la vie : « L’homme est mort et son jardin vit/ […] chacun pousse à sa façon/et la place est chère au soleil/ il y a des morts et des blessés/ parmi les végétaux abandonnés/ qui regrettent peut-être la main du jardinier ».

Notre groupe s’est ensuite dirigé vers les fontaines du bois. Laissant sur notre gauche le premier lavoir, nous avons fait une première halte devant un lierre terrestre. Parfois appelée « courroie de saint Jean », cette plante de la famille des lamiacées est souveraine contre les abcès et les furoncles. Invités par Renée à le froisser entre nos doigts pour en humer l’odeur, nous avons écouté « Le nez fin » de Raymond Queneau : […] c’est peut-être de l’anis c’est peut-être de la menthe/ c’est peut-être la plante/ qui fait rêver à tous les parfums de l’Arabie/ […] à la route rouillée à la boue piétinée/ à l’eau/ à rien ».

Auprès de la seconde fontaine, des rondins de bois avaient été disposés en façon d’hémicycle  par les soins de Pierre et les marcheurs y ont pris place. Des draps blancs avaient été étendus sur des tiges de bois. Dans la fraîcheur des arbres, traversés par les rayons du soleil du soir d’été, Marie-Jo nous a fait rêver au charme des fontaines d’antan avec « D’une fontaine » de Philippe Desportes. Inspirateur de La Fontaine, ce poète baroque fut surnommé le « Tibulle français »  pour la douceur et la facilité de ses vers : « Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante,/ A la couleur d’argent semble parler d’amour :/ Un herbage mollet reverdit tout autour,/ Et les aulnes font ombre à la chaleur brûlante […] ».

C’est ensuite Louis Poirier, dit Julien Gracq, qui a ressuscité pour nous un « Jour de lessive à Saint-Florent » (Lettrines, 2), « branle-bas rituel et périodique ». De son enfance heureuse et campagnarde, il n’oublia jamais « l’odeur enveloppante, un peu sucrée, de lessive fraîche » : « Du fond de mon enfance, je me souviens de la lessive, espèces d’Etats généraux domestiques où deux fois par an, à côté de notre bonne, de celle de mon grand-père et de ma tante, se rassemblaient le ban et l’arrière-ban des laveuses […] » A l’occasion du pliage des draps, Pierre a invité Marie-Noëlle et d’autres à plier avec lui les grands rectangles de coton et lin blanc. Au rythme de la petite chanson populaire, « Roulons-le le père Mathurin/ Roulons-le dans sa brouette », Marie-Noëlle a été joyeusement balancée « d’avant en arrière assis[e] au milieu des draps pliés en huit ».

Dans ce lieu de verdure intime et accueillant, nous ne pouvions manquer ici de penser au « Vallon » de Lamartine. Ce texte romantique célébrissime exprime l’accord fusionnel entre l’homme et la nature : « Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;/ Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours,/ Quand tout change pour toi, la nature est la même,/ Et le même soleil se lève sur tes jours. »

Pourtant, certains sont très angoissés lorsqu’ils se retrouvent dans une forêt. C’est le cas du saturnien Verlaine qui, avec le poème « Dans les bois », décrit une nature nocturne, inquiétante et hostile : «  […] La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant/ Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…/ Sous un fourré, là-bas, des sources vives/ Font un bruit d’assassins postés se concertant. »

Tout en fredonnant la « Chanson du Père Mathurin », nous avons repris notre marche bucolique vers un tas de bois coupé, à la lisière des arbres. L’occasion pour Renée de lancer un cri d’alarme contre ceux qui tuent les arbres de façon anarchique et contribuent à la destruction des forêts et des paysages : « Le bûcheron et sa cognée/ font des trous dans la forêt/ […] ô promoteur urbain arrête un peu le bras/ laisse aux végétariens quelques ares de square ». Un écho moderne à l’appel inquiet de Ronsard aux bûcherons de la forêt de Gastines !

Aux abords du lotissement de Godebert, nous nous sommes arrêtés entre un banc de pierre et un beau noyer. Dans l’espoir qu’il ne sera pas abattu lors de la construction prochaine de maisons neuves prévues à cet endroit, j’ai lu le poème que j’avais écrit il y a quelques années : « Elégie pour un noyer ». J’y évoquais la mort du noyer que j’aimais et qui se tenait sous mes fenêtres : « J’aimais le noyer devant ma fenêtre/ J’aimais le noyer diseur de saisons/ Pigeons et ramiers en étaient les maîtres/ Et chaque matin trillaient leur chanson […] Toujours érigé en songe peut-être/ Un printemps prochain je le reverrai ».

Pierre nous a ensuite distillé les « Confidences d’un banc public », un poème drolatique de Geneviève Thibert : […] Oh ! J’en ai entendu des mots, des phrases,/ Des jérémiades, des déclarations,/ Des projets, des insultes, des menaces,/ Des cris, des pleurs, des rires, des chansons […] ».

En longue file indienne, longeant les haies des maisons, nous sommes remontés vers les hauts de Godebert. Mêlés au groupe, les diseurs ont lancé les proférations de Raymond Devos contre les haies avec le texte « Je hais les haies » : « Je hais les haies/ Qui sont des murs./ […] Je hais les murs/ Qu’ils soient en dur/ Qu’ils soient en mou !/ Je hais les haies/ Qui nous emmurent./ Je hais les murs/ Qui sont en nous. »

Tout en haut de Godebert, à la lisière des champs, nous avons lancé encore « Un cri », toujours de Raymond Queneau. Il y fustige l’emprise progressive du « ciment » : « dans la nuit de ciment/ c’est elle qui crie/ la nature entraînée/ dans le gouffre du temps/ cherchant sa délivrance ».

Cette Balade contée le nez en l’air s’est terminée par un apéritif convivial devant la cave communale de Marson, sur la place en face du château. Renée et moi y avons dit un dernier poème, intitulé « Risques champêtres ». Un texte amusant qui décrit avec humour les dangers que recèle Dame Nature :  « […] lorsque vous tendez la main vers/ un végétal quelconque/ réfléchissez quelques secondes/ ne devenez pas daltonien/ ne vous laissez prendre sans vert ».

En ce soir de la sainte Eléonore,  cette promenade où nous avons herborisé et poétisé a été une manière agréable et bucolique de commencer l’été.

 

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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 15:24

 

Mercredi 11 mars 2015, Anne Faucou et Gino Blandin ont fait découvrir aux Saumurois le poète pacifiste et révolutionnaire, Marcel Martinet. En effet, dans le cadre du Printemps des Poètes, en partenariat avec Saumur, Ville d’art et d’histoire et la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur, ils ont évoqué tour à tour ce poète méconnu, qui a terminé sa vie à Saumur. Leur communication était par ailleurs entrecoupée par des lectures de textes, dits par Sophie Sassier.

C’est d’abord Gino Blandin, écrivain et président de Sciences, Arts et Lettres du Saumurois, qui a retracé la biographie de ce poète méconnu. Né à Dijon le 22 août 1887, il est le fils d’un préparateur en pharmacie et d’une directrice d’école primaire. Il perd son père alors qu’il a douze ans et fait ses études au lycée Carnot de Dijon. Après sa khâgne à Louis-le-Grand (on voit une belle photo de lui en dandy devant ce grand lycée), il entre à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm en 1907. Renonçant à passer l’agrégation, il obtient un poste de rédacteur à l’Hôtel de Ville de Paris, période à laquelle il se lie avec Louis Pergaud. Il épouse Renée Chervin dont il aura deux enfants, Marie-Rose et Jean-Daniel.

Il publie dans de petites revues comme L’Ile sonnante et fait paraître sa première œuvre poétique, intitulée Le Jeune homme et la vie (1911). C’est un recueil intimiste dont Sophie Sassier nous a lu « Le Vigneron » qui, s’il est de Bourgogne pourrait aussi bien être de Saumur : « Nos filles de la côte ont le vin dans le sang… »

Collaborateur de Jean-Richard Bloch dans L’Effort libre, en 1913, il y fait paraître un texte intitulé L’Art prolétarien où il précise les fondements d’une littérature prolétarienne. Intéressé par les problèmes sociaux,  il rencontre les rédacteurs de La Vie ouvrière, le journal de la CGT, et surtout Pierre Monatte, son créateur, en 1909. Sympathisant plus que militant, il rêve d’un socialisme différent et fréquente le local de la rue de Jemmapes. En juillet 1914, alors qu’il est profondément pacifiste et que se profile la guerre, il demeure désemparé devant le vote des crédits de guerre par la majorité des syndicalistes socialistes. Comme Lénine, il « n’en revient pas ». Ce dernier ne pardonnera pas ce reniement du SPD allemand qui consacre la faillite de l’Internationale ouvrière (dite Internationale socialiste ou Deuxième internationale), qui avait été créée en juillet 1889.

En communion d’idées avec Romain Rolland (1866-1944), qui vient de faire paraître Au-dessus de la mêlée, il entame avec ce dernier une correspondance suivie. Exempté pour raison de santé (il souffrira du diabète sa vie durant), il participe à la conférence de Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915.  L'objectif de la conférence était de rassembler les socialistes fidèles à l'internationalisme et de lutter contre la guerre et contre le triomphe du chauvinisme et du militarisme dans la social-démocratie.

Désireux de reconstruire une Troisième Internationale, Marcel Martinet souhaite une union et  des travailleurs contre la guerre et le capitalisme. La lecture d’un extrait (daté du 30 juillet 1914) de son œuvre poétique Les Temps maudits nous a montré cet engagement :

[…]

Ô pauvre ouvrier, paysan,

Regarde tes lourdes mains noires,

De tous tes yeux, usés, rougis,

Regarde tes filles, leurs joues blêmes,

Regarde tes fils, leurs bras maigres,

Regarde leurs cœurs avilis,

Et ta vieille compagne, regarde son visage,

Celui de vos vingt ans,

Et son corps misérable et son âme flétrie,

Et ceci encor, devant toi,

Regarde la fosse commune,

Tes compagnons, tes père et mère…

Et maintenant, et maintenant,

Va te battre.

Après avoir informé Pierre Monatte du résultat de la conférence de Zimmerwald, Marcel Martinet participe aux travaux de la Société d’études documentaires et critiques sur les origines de la guerre. Il fréquente aussi avec sa femme le groupe des Femmes pacifistes de la rue Fondary. Proche des socialistes russes en exil, il rencontrera Trotski (1879-1940) entre 1914 et 1916. Ce dernier en fera un beau portrait : « Je connus Marcel Martinet avant tout en qualité de révolutionnaire, et plus tard seulement en qualité de poète. Aux réunions d'une poignée d'internationalistes, quai de Jemmapes, dans le local de la Vie ouvrière d'alors, Marcel Martinet était peut-être bien le plus silencieux. Il prenait place à l'extrémité de la table, non point seulement, peut-être, par modestie, mais pour avoir un poste d'observation plus avantageux : l'artiste vivait en lui côte à côte avec le révolutionnaire, et l'un et l'autre savaient agir avec ensemble. Une magnifique barbe soyeuse semblait ne servir qu'à mieux souligner la limpidité enfantine des yeux. L'air contemplatif de l'artiste se réchauffait de la flamme cachée du rebelle. Sous la douceur du regard se devinaient la profondeur et la fidélité. Toute sa personne respirait la simplicité, l'intelligence, la noblesse d'âme. »

Le poète est alors surveillé en tant que pacifiste et il est victime de sanctions administratives : en 1917, on le déplace de la Direction de l’enseignement primaire à une autre Direction. On lui reproche aussi sa correspondance avec Michel Alexandre, « pacifiste des plus dangereux ». Les Temps maudits, poèmes écrits sous son vrai nom, sont interdits en France et publiés en Suisse. Ils sont recopiés à la main et circulent dans la clandestinité. En mai 1917, Romain Rolland et lui-même rendent hommage à la révolution de février avec le Salut à la Révolution russe, édité à Genève par la revue Demain.

En 1918, il lance le journal La Plèbe qui rassemble ceux qui sont restés fidèles à l’internationalisme. Romain Rolland y écrit quelques articles mais le journal ne résistera pas à la censure et disparaîtra. Marcel Martinet suit alors avec passion les débuts de la nouvelle Russie soviétique et s’attache à lutter contre les campagnes d’intoxication menées par la grande presse. Il appartient au Comité pour l’adhésion à la IIIème Internationale. En 1920, à l’issue du Congrès de Tours, est créé le Parti communiste auquel il adhère.

En 1921, Amédée Dunois fait de Marcel Martinet le directeur littéraire de L’Humanité.  Il y écrit de nombreux articles en compagnie du poète Georges Chennevière, du critique d’art Jacques Mesnil et du traducteur Maurice Parijanine. En charge de la critique dramatique, il s’y montre tout à la fois esprit libre et révolutionnaire. Fortement marqué par Walt Whitman (1819-1892, il encourage Henry Poulaille et l’écrivain roumain Panaït Israti (1884-1935). En 1921, il écrit une série d’articles sur la culture et l’éducation de la classe ouvrière qui seront réunis en 1935 sous le titre de Culture prolétarienne.

Si Marcel Martinet resta toujours en dehors du dadaïsme et du surréalisme, il rencontra néanmoins André Breton quand ce dernier sollicita sa signature pour un Appel à la lutte (10 février 1934), destiné à unir toutes les forces contre le fascisme montant. On notera de plus qu’aux côtés de Dorgelès (Les Croix de bois), il eut sa place, avec La Maison à l’abri, dans la sélection du Goncourt qui fut attribué à Proust pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs, en 1919.

La radicalisation du bolchévisme et sa santé déclinante entraînent un éloignement de Marcel Martinet du Parti communiste. En 1924, il renonce à écrire dans L’Humanité mais se consacre à une écriture plus personnelle, marquée par sa préoccupation pour le peuple et les conflits de classe. Son recueil de poèmes, Les Chants du passager, paraît en 1934 et il poursuit son œuvre dramatique : La Nuit (1921) est créée à Paris et elle voyage en URSS et au Japon. Elle sera suivie de La Victoire, en 1937, et des Chefs, sa dernière pièce qui ne sera jamais montée. Il écrit encore une adaptation pacifiste de Polyeucte, montée à Paris en octobre 1930.

En 1929, Jean-Richard Bloch, le directeur littéraire de la revue Europe, fait entrer Marcel Martinet comme lecteur dans la maison d’édition Rieder. Il y encourage les œuvres novatrices et souhaite faire connaître Louis Pergaud, Eugène Dabit, Henry Poulaille, Charles Plisnier. Il projette une Histoire du mouvement ouvrier, à laquelle Gallimard s’intéressa mais qui ne vit pas le jour. En 1933, il prend fait et cause pour Victor Serge qui dénonçait les excès du stalinisme, et avait été condamné à la déportation. L’Affaire Victor Serge date de 1933.

Marcel Martinet quitte les éditions Rieder en 1934. Il se rapproche d’Alfred Rosmer, historien du mouvement ouvrier, de Maurice Chambelland, partisan du syndicalisme révolutionnaire. Ils débattent de sujets politiques, dénoncent le colonialisme et luttent pour un retour aux sources du communisme (Civilisation française en Indochine, 1936). Le témoignage de Pierre Monatte met en valeur la fidélité de Marcel Martinet à ses idéaux : « Je n’en ai vu qu’un seul, c’est Martinet […] il reste fidèle à ses Temps maudits. »

A cette époque, le poète correspond avec la philosophe Simone Weil et l’écrivain Stefan Zweig et il exprime l’idée d’aller travailler en usine. L’aggravation de sa maladie, le diabète, par la tuberculose l’en empêchera. Il est hospitalisé dans une clinique de la banlieue de Strasbourg. En 1938, sa femme, enseignante, ayant été nommée à Saumur, ils s’y installent au 14, boulevard Louis Renault. Près des prairies du Thouet, Marcel Martinet y vivra en compagnie de ses amis Gabrielle et Louis Bouët, militants syndicalistes révolutionnaires, et du groupe des Amis de l’Ecole émancipée. Cependant, la guerre le trouvera fatigué et malade et il dira : « Je souhaite mourir assez vite. Ca suffira comme ça ! » Il meurt le vendredi 18 février 1944, à 56 ans, d’une congestion pulmonaire. Il est enterré au cimetière de Saumur et c’est le peintre Gaston Pastré qui réalise la stèle qui surplombe sa tombe.

En 1970, se crée l’association des Amis de Marcel Martinet. Après trois assemblées et l’inauguration d’une plaque, l’association est dissoute. A Dijon, en novembre 1972, une exposition est organisée en sa mémoire et une rue à son nom est inaugurée. Le 13 novembre 1981, se tiendra encore un colloque sous l’égide d’Henri Frossard, qui avait épousé Camille Bouët, la fille des amis de Marcel Martinet.

Après la présentation précise de la biographie de Marcel Martinet par Gino Blandin, Anne Faucou a pris la parole pour une approche plus intimiste de ce poète pacifiste. Grâce à l’aide de documents découverts dans les archives et de photos envoyées par une des petites-filles de Marcel Martinet, Anne Faucou a évoqué ce poète qui fut malade sa vie durant. C’est en effet un grand diabétique qui arrive à Saumur en 1938. Elle nous a rappelé que cette maladie n’était en partie soignée que par une diète stricte jusqu’à la découverte de l’insuline dans les années 20. Diagnostiqué en 1923, Marcel Martinet, sous la menace permanente du coma diabétique, et tuberculeux de surcroît, n’en était pas moins à l’écoute du monde, « du fond de [son] ermitage ». Cet « esprit fin et cultivé » aimait à promener son chien sur les bords du Thouet, en contrebas de sa maison, et à bavarder avec Robert Amy, pacifiste lui aussi et franc-maçon.

Anne Faucou nous a rappelé qu’à la veille de la guerre, Saumur est une ville semi-rurale de 17 000 habitants. Outre les activités liées au vin, on y trouve les industries de la bijouterie, des chapelets, des masques. En 1936, elle compte 1 300 militaires et la Cavalerie lui confère un vernis aristocratique et mondain.

On y rencontre la frêle silhouette de Marcel Martinet, vêtu d’une grande pèlerine et coiffé d’un chapeau gris. Sa vie quotidienne est faite de restrictions, de méfiance ; à cause de ses idées pacifistes, il est toujours surveillé par la police et s’attend à être arrêté d’un jour à l’autre. L’avenir s’assombrit et ceux dont il a partagé les convictions disparaissent : Trotski est assassiné au Mexique (21 août 1940) et Zweig se suicide au Brésil (22 février 1942).

La fin de la vie de ce poète, aux ancêtres piémontais militants et aux parents républicains anticléricaux, fut ainsi marquée par la tristesse de deux guerre. Il écrira : « Les hommes contre les hommes, l’épouvantable sottise de ces morts, de ces blessures […], de tout […], début août, je ne crus plus en rien. »

Le roman de Marcel Martinet, Le Solitaire, dont la publication sera posthume (1946), présente de nombreux caractères autobiographiques. Son personnage, Pascal Rabutin, lui ressemble et lui permet de transmettre sa vision de l’humanité. L’auteur lui fait dire : « Dans mon destin banal et étrange [on trouve] quelques traces sensibles de la belle aventure humaine. » Il y propose une vision de l’amour, « excuse et raison d’être au monde »,  qui est loin d’être éthérée. Le héros vit en effet une aventure amoureuse avec Adrienne et frôle l’inceste avec sa tante Jacqueline. Mais son grand amour sera Paola avec qui il vivra un amour charnel passionné pendant deux semaines. Paola sera tragiquement assassinée par son frère. Quant à Pascal Rabutin, il mettra fin à ses jours. Ce roman est l’occasion pour l’auteur de nous proposer une analyse fine des sentiments partagés et de belles descriptions de la nature. Par ailleurs, on y perçoit ce souhait de « maintenir la foi en les hommes ».

La communication d’Anne Faucou a été illustrée de nombreuses photos, notamment de Marcel Martinet avec son épouse, Renée Chervin. Marcel Martinet dira : « Le dévouement entre époux n’est pas un attribut mais un devoir. » Les témoins évoquant Renée Martinet soulignent « [sa] distinction, [son charme] et [son] autorité ». Née à Moulins, elle fut diplômée de l’Ecole de Jeunes Filles de Sèvres. Ensuite, elle sera chargée de cours puis d’enseignement. On  a dit d’elle qu’elle était « un véritable chef d’œuvre  d’adaptation et de maïeutique », beau compliment pour une enseignante. Atteinte elle aussi de la tuberculose, elle demeura à Saumur jusqu’en 1950 et mourra à Paris le 21 octobre 1973.

Anne Faucou nous a précisé que Marcel Martinet était mort le même jour qu’Anne Marie Timoléon François de Cossé, 11e duc de Brissac, qui habitait rue du Temple. Ils furent enterrés le même jour. La célébration pour le duc de Brissac eut lieu en l’église Saint-Pierre, en présence de l’aristocratie angevine et des membres des sociétés des courses hippiques qu’il animait. La sépulture de Marcel Martinet se fit au cimetière de Saumur, dans l’intimité d’un milieu plus littéraire.

Anne Faucou a conclu cette conférence en évoquant les enfants et petits-enfants de Marcel Martinet. Son fils Jean-Daniel fut toute sa vie au service des gens en difficultés. Après un accident de tramway, à l’origine de l’amputation d’un pied, il se tourna vers la médecine et la chirurgie. Père d’une fille nommée Claire, il est mort à Pétra en janvier 1976. C’est lui qui a formé sa nièce Françoise, la fille de sa sœur Marie-Rose, devenue un des premiers chirurgiens-femmes dans le traitement des varices.

Agée de 75 ans, cette dernière avait joint par téléphone Anne Faucou, peu de temps avant la conférence. Elle lui a fourni des documents par Internet, et notamment une chanson de son grand-père, mise en musique par Gérard Pierron. Elle lui a raconté ses souvenirs, les Noëls passés avec Louis Pergaud, ses rencontres avec la femme d’Albert Camus et la petite-fille d’Emile Zola.

Au terme de cet entretien, on retiendra de ce poète pacifiste et révolutionnaire qu’il demeura toujours fidèle à ses engagements, qu’il aima le peuple « sans le leurrer » et qu’il fut cet « ange révolté qui dit non » (La Plèbe, 1918).

 

Lire un poème de Marcel Martinet: "Ô on coeur de désir et d'ombre" :

http://www.google.de/imgres?imgurl=http://www.pleinchant.fr/revue/imagesrevue/1975martinet.jpg&imgrefurl=http://www.pleinchant.fr/revue/pagesplus/martinet75no26.html&h=220&w=1

 

Cette conférence était suivie de la diffusion du film de Joseph Losey, L’assassinat de Trotski (1971), avec Alain Delon, Richard Burton et Romy Schneider, à la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur. Le film retrace les derniers mois de la vie du révolutionnaire russe au Mexique, assassiné sur ordre de Staline.

 

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 00:00

Stele-xiv-copie-1.jpg

Une stèle chinoise du XIV° siècle

 

 

"Conseils au bon voyageur"

 

 

Ville au bout de la route et route prolongeant la

ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais

l'une et l'autre bien alternées.

 

Montagne encerclant ton regard le rabat et le

contient que la : plaine ronde libère. Aime à

sauter roches et marches ; mais caresse les

dalles où le pied pose bien à plat.

 

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence,

daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais

être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.

 

Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la, vertu

d’une vertu durable : romps-la de quelque

forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

 

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans

étable, sans mérites ni peines, tu parviendras,

non point, ami, au marais des joies

immortelles,

 

Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve

Diversité.

 

En ce début d’année 2015, nous partons pour un nouveau voyage qui durera douze mois. Un périple dans l’inconnu dont nous ignorons ce qu’il nous réserve. Ainsi, pour entamer cet an nouveau, j’aime à lire ce poème extrait de Stèles de Victor Segalen, publié à Pékin en 1912, au cours d’un voyage qu’il effectua en Chine.

Intitulé « Conseils au bon voyageur », il est une invitation, une incitation à la découverte et à l’aventure. Il est le premier poème de l’avant-dernière partie, « Stèles au bord du chemin », d’un recueil qui en compte six, les autres étant : « Stèles face au Midi », « Stèles face au Nord », « Stèles orientées », « Stèles occidentées », « Stèles du milieu ». Segalen a donné l’explication de ces stèles, qui étaient des montants permettant de faciliter la mise en terre des cercueils. On y gravait des commentaires en manière d’oraison funèbre.

"Leur orientation est significative. Les stèles donnant au sud concernent l'Empire et le pouvoir, celles vers le nord parlent d'amitié, celles vers l'est d'amour, les stèles vers l'ouest concernent les faits militaires. Plantées le long du chemin, elles sont adressées à ceux qui les rencontrent, au hasard de leurs pérégrinations ; les autres, pointées vers le milieu, sont celles du moi, du soi…" Toutes significations qui pourraient être celles d'un véritable voyage intérieur.

Dans le recueil, chaque poème-stèle se présente sous une même disposition typographique : une épigraphe en caractères chinois, semblable à celle qui est inscrite sur chaque stèle ; le titre ; un cadre rectangulaire qui délimite le poème et qui représente les arêtes de la stèle. 

Aussi, ce poème, à l’image des stèles chinoises, peut-il se lire comme un petit guide de voyage en même temps qu’une leçon de sagesse. Il ouvre à la multiplicité des possibles, incite à l’ouverture du regard que permet un bon enracinement au sol, exhorte à savourer silence et solitude pour mieux revenir au son et au monde dont il enjoint à goûter les saveurs avec passion. Alors seulement, dans la liberté et l’acceptation des choses, sera octroyée la récompense de la Diversité qui est pluralité, variété, multiplicité et différence. Un beau vade-mecum pour l’année à venir !

 

 

Stèles édition originale 1912

Edition originale de Stèles de Victor Segalen, 1912

 

Sources :

www.steles.net/page.php?p=52

 


 

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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 01:00

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Vierge allaitant, Hans Memling

 

En ce jour de Noël, je voudrais faire entendre la voix d’un grand mystique, celle de saint Ephrem le Syrien (306 (?)-373). Né de parents chrétiens – ou païens, les sources divergent -  à Nisibe (Nesaybin dans l’actuelle Turquie), dans la province romaine de Haute-Mésopotamie, Ephrem se forma auprès de Jacques, l’évêque de cette ville, et ils fondèrent ensemble une école de théologie d’un grand rayonnement. Après la chute de Nisibe aux mains des Persans en 363, ce diacre s’en vint à Edesse où il connut les grandes controverses théologiques de cette époque, celles de Bardesane, d’Arius et des Manichéens. Grand défenseur de la doctrine christologique et trinitaire dans l’Eglise syrienne d’Antioche, il est l’auteur d’une œuvre immense, composée de commentaires de la Bible et d’hymnes lyriques et didactiques, les madrāšê) dont plus de quatre cents ont été conservés. Il mourut à Edesse en 373, le 9 juin, victime de la peste qu’il avait contractée en soignant les malades.

Ce théologien et poète fut d’une certaine manière l’instituteur de l’Eglise syriaque puisque ses poèmes et ses hymnes liturgiques permirent de diffuser la doctrine de l’Eglise lors des fêtes liturgiques. Le pape Benoît XVI voit en lui « le plus grand poète de l’époque patristique », soulignant que « sa poésie lui permit d’approfondir sa réflexion théologique au travers des paradoxes et des images ».

Dans ses hymnes, saint Ephrem use de nombreuses images qui ne sont que l’allégorie du Nom et cet extrait est ainsi particulièrement représentatif. La parole est donnée à Marie qui s’interroge devant la toute-puissance de son Fils, qu’elle ne sait comment nommer : « divine fontaine », « fils du Dieu vivant », « fils de Joseph », « Fils d’un seul », « fils d’un grand nombre », « fils de Dieu », « fils de l’homme », « «fils de Joseph », « fils de David », « fils de Marie »… C’est sur cette contradiction fondamentale – le Messie est l’enfant de Marie et en même temps il est Dieu tout-puissant – que se fonde le système théologique de saint Ephrem.

Ces deux aspects contradictoires s’expriment donc ici à travers la personne de Marie qui, à travers son corps (« mon lait », « ma bouche »), souligne sa petitesse, son indignité et son humilité, notamment dans la première strophe :

« Comment ouvrirai-je

Les fontaines de mon lait

A toi, divine fontaine ? »

J’aime beaucoup ce texte de celui qu’on surnomma la « harpe du Saint-Esprit ». Il dit avec simplicité l’incompréhension humaine devant le mystère de l’Incarnation.

 

"Comment ouvrirai-je ?"


Comment ouvrirai-je

Les fontaines de mon lait

A toi, divine fontaine ?

Comment donnerai-je

Nourriture

A qui nourrit tout être

De sa table ?

Des langes

A qui est revêtu de splendeur ?


Ma bouche ne sait pas

Comment te nommer,

Ô Fils du Dieu vivant !

Si j’ose t’appeler

Comme fils de Joseph,

Je tremble car tu n’es pas de sa semence ;

Mais si je refuse ce nom,

Je suis dans les transes

Car on m’a mariée à lui.

 

Bien que tu sois Fils d’un seul,

Désormais je t’appellerai

Le fils d’un grand nombre,

Car à toi ne suffisent pas

Des milliers de noms :

Tu es fils de Dieu mais aussi fils de l’Homme ;

Et puis, fils de Joseph

Et fils de David

Et fils de Marie

 

Saint Ephrem, Hymne sur la Nativité

 

Ephrem-a6cf1.gif

 Saint Ephrem (Manuscrit grec, BNF)

 

 

Sources :

http://iseo0607.voila.net/StEphrem.pdf

http://www.mariedenazareth.com/qui-est-marie/st-ephrem-de-nisibe-306-373

http://nominis.cef.fr/contenus/saint/1298/Saint-Ephrem-le-Syrien.html

fr.wikipedia.org/wiki/Éphrem_le_Syrien

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 20:38

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Soir d'octobre

(Photo ex-libris.over-blog.com, octobre 2014)

 

 

Ce qui se passe

 

Je regarde la lune toute la nuit, assis

J'écoute le vent toute la journée, allongé

La chambre est parfumée par l'odeur des herbes médicinales

    [étalées

Par la vapeur du thé qu'on sèche dans une corbeille chaude

Une grue picore la terre, une nouvelle éclaircie

Les poules se perchent, le ciel au crépuscule

Seul, je regarde quelqu'un rincer le riz pour le vin,

Appuyé à ma canne au bord du petit étang

 

                                                                               Po Chu Yi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Blog en pause

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 20:13

 

 P1290162

Causerie sur les poètes T'ang à la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 7 octobre 2014)


Dans le cadre de Lumières d’Asie, animation des Bibliothèques de l’Agglomération de Saumur pendant le mois d’octobre 2014, le mardi 7 octobre, la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur accueillait le poète et écrivain angevin Yves Leclair. Sur ma demande il avait  accepté de faire une causerie sur la Poésie antique chinoise. Ancienne collègue de travail d’Yves au Lycée Saint-Louis et fervente lectrice de son œuvre poétique, je suis heureuse d’avoir animé cette causerie avec lui.

Cette rencontre nous a ainsi donné l’opportunité de faire connaissance avec un poète aussi discret que lumineux, particulièrement à même d’évoquer ces vieux poètes chinois. Né à Martigné-Briand, Yves Leclair a fait des études de musique et de lettres. S’il s’est orienté vers la littérature après sa rencontre avec le poète Yves Bonnefoy, il a cependant gardé cette oreille musicale qui le rend sensible au son et au rythme et donne à son écriture poétique sa pulsation si particulière. Ne cherche-t-il pas à trouver « la justesse dans la dissonance », à « frôler la rupture du bord de l’harmonie » ? Il écrit : « Quand on pense être près de l’harmonie/ les dissonances paraissent plus grandes, / sont plus belles, peut-être, que ce vers/ quoi elles tendent… » (Prendre l’air).

A côté de son travail de création personnelle, publié aux éditions du Mercure de France, de la Table Ronde et, récemment, dans la collection blanche de Gallimard, Yves Leclair est aussi un grand passeur en poésie. Les enseignants en Lettres le savent bien, qui lisent ses nombreux articles critiques dans L’Ecole des Lettres. En 1987 et 1991, il a notamment publié les œuvres de Pierre-Albert Jourdan. C’est dans un ouvrage de ce dernier qu’il éprouva, ainsi qu’il le dit lui-même « le coup de foudre de l’œuvre poétique vraiment nourricière, le bonheur d’expression », avec « la petite phrase qui tape dans le mille, qui donne le goût de vivre, qui permet de lire le monde, sans mièvrerie, autrement que comme un aveugle. » L’écriture devient ainsi moyen de se découvrir. Et ce faisant, Yves Leclair, qui croit à la valeur initiatique du nom propre,  opère un retour à l’étymologie de son propre patronyme : le clair. « Le jour clair, c’est mon œil, mon souffle, mon esprit… » (Bâtons de randonnée).

Son œuvre poétique s’attache à débusquer dans la réalité la plus humble et la plus quotidienne « l’or du commun » (du nom de l’un de ses recueils) : « Je médite sur une expression familière, j’orpaille l’ordinaire, je tamise – l’or du commun » écrit-il. Elle se compose de journaux poétiques, de récits, d’ouvrages d’artiste, de nombreux essais et éditions critiques, de collaborations à des revues littéraires et à différents ouvrages (dictionnaires ou encyclopédies). Et, sa modestie dût-elle en souffrir, j’ajouterai qu’il a reçu le prix 2009 de poésie de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de Loire, pour l’ensemble de son œuvre et, cette année, le prix Alain Bosquet pour le cinquième tome de son journal poétique Cours s’il pleut.

Tout en étant professeur de Lettres, Yves Leclair poursuit en effet depuis les années 80 une œuvre de poète et d’essayiste, marquée par la lecture, le voyage et la contemplation. En disciple fidèle des vieux poètes chinois Li Po ou Po Chu yi, à la question : « Que fais-tu ? », ne répond-il pas : « Je contemple. Quelque chose d’autre se fait en moi. Je disparais dans le décor » ou encore : « Longue soirée d’hiver/ à la clarté des lampes/ l’angoisse se retourne/ en simple joie/ de n’être presque rien/ dans un recoin de l’univers » (L’or du commun).

Si Yves Leclair est l’interlocuteur idéal pour parler de la poésie chinoise classique, c’est parce qu’il l’a beaucoup lue. Il tient à préciser que cette lecture s’est faite dans des traductions et qu’il n’est pas sinologue. « L’ancienne poésie chinoise me sert de vademecum, écrit-il : je lis un poème et j’applique. C’est ma façon de pratiquer. »  Et ailleurs : « J’ai vécu beaucoup des poèmes T’ang que j’ai pu lire. Je me suis laissé prendre à leurs instants au-delà des mots, je me suis laissé aller à leur mondanité autre, si pleine de paix, de sérénité – comme la lumière de la neige irradie de quiétude en hiver une maison isolée. »

Il possède en effet bien des points communs avec certains des poètes de cette lointaine époque. Vous le découvrirez si vous lisez ses récits, Manuel de contemplation en montagne et Bâtons de randonnée ou encore son essai, Orient intime. Ces récits sont imprégnés de poésie chinoise. On le comprend quand les Pyrénées deviennent « Chine pyrénéenne », quand il songe au balai et au rire de Shih-Te le peintre, quand il invite le lecteur à contempler un saule, quand il « ouvre au hasard une anthologie du Tao poétique abandonnée sur la table de chevet, quand il aspire à être « Tel l’inagenda de Po-Yu-Chi. Oui, être à la page blanche », quand il est « fasciné ([il] ignore pourquoi) par une phrase qu’il se répète comme un mantra « dans la neige il y avait des bananiers » » et qui est le titre d’une œuvre de Wang Wei.

Yves Leclair est un grand admirateur de Lao-Tseu « qui signifie littéralement l’enfant vieux, celui qui joint les deux bouts, c’est-à-dire le savoir amer de la mort et l’étonnement de l’enfant, le couchant au levant du monde, Orient et Occident. » Pour le poète, il existe en chacun un Levant intime de l’Etre, un matin du monde et il part ainsi en pèlerinage en quête de cette lumière première. Dans orientation, explique Yves Leclair, il y a orient et l’Orient extrême, c’est bien l’intime. « Pour ma part, l’originalité consiste simplement à retrouver l’origine au fond de soi, à lever l’orient, c’est-à-dire le visage natal de ce monde […] le bouddhisme l’affirme aussi à sa façon : Lin-Tsi, le grand maître ancien du Chan, ne veut retrouver, sous l’apparence de ce qui affaire l’homme, que son visage originel. »

Grand lecteur de philosophie taoïste et bouddhiste, le poète mène une vie ordinaire revendiquée comme telle. « Le tout est de se tenir dans l’ordinaire et sans ses affaires », disait Lin-Tsi. Cette vie humble et quotidienne devient alors le lieu le plus secret, le plus obscur, propice à retrouver le Levant et la fraîcheur de l’Etre. « Tu veux revenir à la transparence ? Commence par te traverser ! C’est toi, l’obstacle ! » écrit-il dans Bâtons de randonnée. Yves Leclair aspire ainsi à « la remontée à la lumière ordinaire de notre seule clarté intérieure, essentielle, comme on tire un plein seau d’eau claire depuis l’abîme, depuis l’œil noir d’un puits ».

C’est avec une première question sur la vogue du haïku que cette causerie a débuté. On sait que cette forme brève pratiquée par les poètes japonais est souvent présentée comme la saisie d’un instant, sorte de « satori » ou « éveil ». Le poète est imaginé comme un être solitaire, se promenant dans la nature, tout en griffonnant à la hâte ses impressions fugaces. Pourtant dans Bâtons de randonnée, Yves Leclair nous rappelle que cette forme poétique est bien d’origine chinoise C’est en effet au philosophe et poète chinois Chuang Zi (Chuang Tseu) que Bashô (1644-1694), le maître japonais du genre, fait référence lorsqu’il écrit : « J’ai questionné/ sur le haïkai de Chine/ le papillon qui voltige. » Le haïku japonais est donc la forme codifiée définitive de la version chinoise, beaucoup plus ancienne. En ce qui concerne cette forme particulière, des points communs existent entre les deux civilisations : absence d’abstraction, de sentiments, poésie concrète, poésie des sens et non des idées. Yves Leclair a cependant précisé que les poètes chinois s’adonnent à une forme de contemplation qui s’inscrit bien davantage dans la durée. Cette forme de contemplation, qui se pratique généralement en position assise, est empreinte d’humilité, de sérénité dans une forme particulière de consentement au monde.

La poésie antique chinoise a connu son apogée sous la dynastie des T’ang (618-907) et celle des Sung (960-1279). Et Yves Leclair précise dans Bonnes Compagnies que ce sont justement Li Po et Po Chu yi, « vieux poètes chinois adeptes du tch’an qui [lui] ont appris, par l’exemple, à réconcilier méditation et vie quotidienne. » Il nous a donc expliqué que le tch’an (ou chân) est la transcription en mandarin du sanscrit dhyana, une forme de bouddhisme mahayana, née en Chine à partir du V° siècle. Le tch’an insiste sur la méditation, l’ « illumination intérieure », la contemplation. Il s’est répandu dans les autres pays asiatiques et on le connaît en Occident sous son nom japonais, le zen.

Grand lecteur de Laozi (Lao-Tseu), Yves Leclair a aussi évoqué le taoïsme (« enseignement de la Voie »), à la fois sagesse philosophique et cadre où s’expriment les croyances religieuses, courant majeur de la spiritualité universelle. Il nous a indiqué que ces poètes chinois, imprégnés du tch’an, étaient à la fois des musiciens, des peintres et des calligraphes. Pour eux, les mots, tout comme les lavis par exemple, sont des traces (Lin Tsi), et leur geste est quasiment religieux.

Yves Leclair nous a cependant bien précisé combien ces poètes sont éloignés de nous-mêmes et de notre système de pensée, marqué par l’individualisme et la prééminence de la personne, apport capital de la civilisation judéo-chrétienne. Cela est d’autant plus vrai pour certains de ces poètes marqués par le confucianisme, « enseignement des lettrés », qui accorde au corps social la primauté sur l’individu. « Le Maître rejetait absolument quatre choses : les idées en l’air, les dogmes, l’obstination, le Moi. »

Ensuite, il a été question du « fameux sac » de Li He (un poète T’ang tardif) dont Yves Leclair parle dans Bonnes Compagnies : « Il y jetait les poèmes que lui inspiraient ses promenades journalières et le soir, à la lumière bien blanche de la lune, il les triait en les jetant dans un autre sac. » L’occasion de préciser quelques caractéristiques de la belle écriture poétique chinoise. On sait que l’écriture occupe une place centrale dans la culture chinoise où lettré, écrivain, poète sont des termes équivalents. Fondé sur l’idéogramme, le mot chinois est invariable et monosyllabique. La souplesse, le laconisme, la calligraphie y jouent un rôle essentiel. Dans une langue tonale (combinaison de quatre tons), le poème chinois est avant tout rythme et chant.

Fait pour être dit, récité, psalmodié, chanté, le poème chinois et poème de son et de rythme autant que poème de mots et d’images. Le style ancien se caractérise par l’absence de contraintes, le réalisme et la satire. Quant au style moderne, il est soumis à des règles strictes et à un système complexe d’oppositions toniques. On peut qualifier ainsi la poésie des T’ang de « classique » puisqu’elle excelle dans les vers réguliers (shi), ordonnés en quatrains soit isolés, soit doublés en séquences de huit vers et qu’elle est marquée par l’équilibre. C’est à cette époque que s’est fixée la prosodie de cette poésie régulière, reposant sur un balancement d’oppositions toniques et exploitant aussi la symétrie sémantique,

Dans Manuel de contemplation en montagne, Yves Leclair évoquait ses pérégrinations dans une « Chine pyrénéenne » et il écrivait : « Dans mon balluchon, j’ai aussi emporté ma bibliothèque portative. » Il a ainsi présenté les quelques poètes qui la composent, en intercalant la lecture de poèmes. Li Po (701-762) est l’inspiré taoïste, ivre de nature, dans la tradition des Sept sages de la forêt de bambou, un bohème adonné au vin et aux femmes, génie spontané, libre et sauvage. On le qualifie souvent de romantique.

« Ruisseau clair, purifie le cœur

couleur de l’eau, pareille à nulle autre

[…]

Voir le fond, incomparable

homme marchant sur un miroir clair

oiseaux traversant un paravent […] »

Du Fu (712-770), le « saint de la poésie »,  est pour sa part un méditatif d’inclination confucianiste, qui exalte le destin douloureux de l’homme et sa grandeur. Très préoccupé des malheurs qui menacent la patrie et la dynastie, il est particulièrement attentif au sort malheureux des humbles. On pourrait parler de lui comme d’un poète « engagé ». D’une certaine manière, Li Po et Du Fu représentent les deux tendances de l’âme chinoise. Le premier exprimerait la tendance dionysiaque, tandis que le second est le tenant de l’orthodoxie confucianiste.

Wang Wei (699-759), de religion bouddhiste, fixe ses méditations dans des vers d’une grande simplicité. Musicien, il fut aussi célèbre par sa peinture.

« Un bruit de source,

son frais murmure,

un simple bruissement de bambous »

Po Chu Yi (772-846), surnommé « l’homme sans affaires » et moyen-ermite, déclare que son œuvre de quelque trois mille sept cent poèmes est la traduction de tout ce qu’il avait aimé, senti ou réalisé. Parfait lettré, il s’illustra dans tous les genres.

« D’abord je m’étonne, le couverture et

l’oreiller sont froids

puis je m’aperçois que la fenêtre est lumineuse

nuit profonde, le neige doit être abondante

de temps à autre, le bruit d’un bambou qui casse »

Sung Dung Po, alliant la philosophie à la poésie, Han Shan, « l’ermite de la montagne froide », témoignent encore de la grande variété de ces poètes chinois.

« de père et mère, un héritage, de quoi bien vivre

nul besoin d’envier champs et jardins des autres

ma femme tisse, tsa, tsa

mon fils joue avec sa bouche, ju, ju

me tape des mains, pressant les fleurs de danser

menton dans les paumes, j’écoute les oiseaux chanter

qui viendrait me blâmer, ou me féliciter ?

de temps à autre passe un bûcheron »

Tout en nous invitant à parfaire notre connaissance de ces poètes chinois en lisant l’Anthologie de la poésie classique chinoise de Paul Demiéville et l’académicien et poète François Cheng, Yves Leclair nous a indiqué quelques thèmes traditionnels : l’histoire (sagesse et satire), la nature (l’éternel et le périssable), les transports occasionnés par le vin, l’amour et l’amitié, l’amertume et la mélancolie, l’apologie de la vie érémitique. Il a encore évoqué les couleurs (le rouge et le blanc) et les nombreux motifs empruntés à la nature, qui donnent à cette poésie sa tonalité si particulière : le pin, les bambous, le saule, le pêcher, le prunier en fleurs, le singe, la grue, l’oie sauvage, la cigale, le papillon, la libellule…

Pour clore cette causerie passionnante, Yves Leclair a évoqué ceux qui ont fait connaître la poésie chinoise en Occident. Tout en soulignant le rôle non négligeable des missionnaires dans cette transmission, il a précisé que les premières traductions furent réalisées en 1860.  Il a insisté sur le rôle de la Beat generation : Allan Ginsberg effectua de nombreux voyages au Japon, en Chine, vécut dans les grottes hymalayennes et fut proche de Rinpoché, qui devient son gourou à partir de 1970 ; Kerouac se passionna pour la bouddhisme et Gary Snyders contribua à la propagation du bouddhisme zen aux Etats-Unis. Yves Leclair a de plus insisté sur le rôle du poète américain Thoreau , « le plus chinois des auteurs occidentaux : Walden ou la vie dans les bois n’est-ce pas d’une certaine manière un éloge de l’ « éveil » ? Et l’on n’aurait garde d’oublier non plus Claudel, Segalen, Saint-John Perse et Michaux qui permirent cette rencontre entre Orient et Occident.

Au terme de cette causerie qui nous a incités à lire ces poètes T’ang si méconnus, j’ai invité le public à lire les poèmes et les récits d’Yves Leclair. Avec eux, c’est bien son Orient intime (titre d’un de ses ouvrages) qu’il a lui-même découvert !

 

Les poèmes cités ci-dessus sont extraits des ouvrages d’Yves Leclair et ne sont pas ceux qui ont été lus.

 

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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