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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 17:13

 

conlie

  La Pastorale de Conlie,

Romanin, vers 1930-1933

 

Jeudi 03 juin 2010, Laurence Piquet, dans son émission Un soir au musée, nous a permis de découvrir un aspect méconnu de Jean Moulin. Elle était en effet au Musée des Beaux-Arts de Quimper, dont le conservateur André Cariou présentait l’eau-forte de Romanin, intitulée La Pastorale de Conlie, acquise par le musée en 1975.

 

armor couverture du recueil

Couverture du recueil Armor de Tristan Corbière,

Editions Helleu, 1935,

Mémorial Leclerc, Musée Jean Moulin

 

Il s’agit d’une œuvre appartenant à une série de huit planches, intitulées Armor. Elle sont inspirées de poèmes du Breton Tristan Corbière (1845-1875), « poète maudit », célébré de manière posthume par Verlaine, et auteur d’un unique recueil Les Amours jaunes (1873). La Pastorale de Conlie rapporte « un des plus tragiques épisodes des relations entre la Bretagne et la République française », lors de la guerre de 1870. La gravure représente une fosse commune où s’entassent des corps décharnés d’hommes et de femmes, sur un horizon de croix de bois.

 

ristan Corbiere portrait

  Tristan Corbière

 

Or l’auteur de cette œuvre hallucinée n’est autre que Jean Moulin (1899-1913) alias Max, le fédérateur de la Résistance française. Il faut savoir en effet que, dès son plus jeune âge, le futur préfet se passionna pour le dessin. Au lycée déjà il faisait des croquis et des caricatures de son entourage. Pendant la Première Guerre mondiale, il réalise des dessins influencés par Poulbot. Très vite, en raison de ses fonctions officielles, il choisit un pseudonyme d’artiste, Romanin, du nom d’un château médiéval proche de Saint-Andiol où habite sa famille. En juillet 1922, il expose à Chambéry au Salon de la Société savoisienne des Beaux-Art : des pastels (Picadors), des croquis (Les habitués), des aquarelles (Des gosses et La Leçon de danse) et un dessin en noir à la plume (Les Vieilles). A cette occasion, il rencontre Jean Saint-Paul qui l’introduit dans la vie artistique parisienne. Son passage en Savoie marque un changement dans sa peinture : ses œuvres se colorent, le format s’agrandit, il se lance dans la satire, il aborde de nouveaux thèmes, la vie mondaine, la bohème de Montparnasse, les coulisses de Pigalle…

 

Les faméliques de Monparnasse, Encre de Chine Roamanin Mus

Les faméliques de Montparnasse, Romanin,

Encre de Chine, Musée des Beaux-Arts de Béziers

 

En janvier 1930, il est nommé sous-préfet à Châteaulin (1930-1933) et il aménage un atelier dans sa salle à manger. Il produit alors de nombreux dessins humoristiques. C’est à ce moment qu’il se lie d’amitié avec le poète Max  Jacob (dont il choisira le prénom « en Résistance »), qui l’initie aux courants artistiques les plus novateurs. Il fréquente de nombreux intellectuels, Charles Daniélou, Augustin Tuset. Saint-Pol-Roux surtout (au sort tragique), qu’il rencontre dans son château néo-gothique de Coecilian, qui sera envahi par les Allemands puis bombardé par les Anglais.

On ne sait lequel d’entre eux permit à Romanin de découvrir l’œuvre de Corbière ; toujours est-il qu’ils étaient tous convaincus « de l’importance et de l’originalité » du poète. Selon André Cariou, Jean Moulin a sans doute trouvé chez le poète « les mots qui traduisent le mieux, d’une manière souvent dramatique et violente, l’âme bretonne ». L’attachement de Jean Moulin à Corbière se concrétisera encore pendant la guerre 40. Devenu le grand résistant que l’on sait, il empruntera à l’auteur des Amours jaunes des vers qui lui permettront de coder ses messages à l’intention de Londres : « Prends pitié de la fille mère/ Du petit au bord du chemin[…] / Si quelqu’un leur jette la pierre/ Que la pierre se change en pain ! » (« La rapsode foraine »).

 

rapsode foraine romanin

Illustration pour "La rapsode foraine", Romanin

 

« La Pastorale de Conlie » est le dernier poème de la section « Armor ».  Le ton en est grave et pathétique, qui témoigne d’une infinie compassion pour les soldats bretons martyrs et d’un grand mépris pour les autorités politiques et militaires. Le titre s’explique par l’emploi de la métaphore filée qui fait des soldats des moutons affamés, réduits à manger l’herbe du camp :

« Nous allions mendier ; on nous envoyait paître :

Et… nous paissions à la fin ! »

C’est un texte engagé dont l’épisode fut rapporté à Corbière par son beau-frère Aimé Le Vacher, engagé volontaire. Nous sommes en octobre 1870, à Conlie, près du Mans, dans un camp qui doit servir à ravitailler la capitale. Soixante mille Bretons, parmi d’autres provinciaux, ont été levés par le partisan de la guerre à outrance contre les Prussiens, Gambetta, et y sont rassemblés. André Cariou précise qu’ils y furent « maintenus de force, comme si la République doutait de leur fidélité. » Loin de chez eux, démoralisés, les soldats meurent de la  fièvre typhoïde et de la variole dans le camp, devenu un véritable bourbier en raison des intempéries de l’hiver. Lors de la bataille du Mans, le 11 janvier 1871, sous-équipés et affaiblis, ils sont envoyés en première ligne et c’est une boucherie. La ville tombe aux mains de l’ennemi dès le premier assaut. Les Bretons survivants rentrent au pays sous les quolibets des Français.

La gravure de Romanin, qui date des années trente, est particulièrement frappante, avec son trait acéré et violent, « une eau-forte à la limite du soutenable » selon Didier Aubin. En effet, lorsqu’on la regarde, elle apparaît comme une vision prémonitoire des camps de la mort nazis, « une fulgurante prémonition » pour André Cariou, comme si celui qui allait devenir le chef de la Résistance avait eu le don de double vue.

 

jean moulin 2

 

En même temps, on ne peut s’empêcher bien évidemment de penser aux épisodes douloureux de la vie de ce préfet exemplaire. En juin 1940, il accomplit son premier acte de résistance, quand il est battu puis emprisonné par les nazis à Chartres, pour avoir refusé de signer une déclaration, selon laquelle un groupe de tirailleurs sénégalais de l’Armée française aurait commis des crimes graves. Après avoir tenté de se trancher la gorge avec un morceau de verre, il échappe à la mort de justesse puis est révoqué par Vichy en novembre 1940. On connaît bien sûr sa fin tragique après son arrestation à Calluire le 21 juin 1943, l’emprisonnement et la torture dans les geôles de Barbie à Lyon, la caricature de son bourreau sur la feuille tendue pour qu’il écrive un nom, sa mort enfin lors de son transfert en Allemagne, le 08 juillet 1943.

Devant cette eau-forte, réalisée par un « préfet, résistant et artiste clandestin », on entend aussi les mots vibrants de Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon : « […] Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. […] avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombés sous les crosse ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes ; avec la dernière femme morte à Ravensbrück […] Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle- nos frères dans l’ordre de la Nuit […] »

De Corbière à Malraux, en passant par Jean Moulin, dit Romanin, l’Art porte ici témoignage de l’horreur absolue de la guerre.

 

malraux

Discours d'André Malraux,

lors du transfert des cendres

de Jean Moulin au Panthéon,

19 décembre 1964

 

 

 

Sources :

 La Pastorale de Conlie : http://www.istorhabreiz.fr/spip.php?article11

http://www.corbiere.ville.morlaix.fr/tristan-corbiere/en-mots/

http://teleobs.nouvelobs.com/tv_programs/2010/6/3/chaine/France-5

http://www.ouest-france/actu/loisirsDet_-La-premonition-de-l-artiste-Jean-Moulin_

http://www.crrl.com.fr/archives/Jmoulin/2003/artiste/artiste.htm

Sur le recuei Armor : musée-beaux-arts.quimper.fr/htdocs/pgoeu1298.ht

 

 

 

 

Vendredi 04 juin 2010

 

 

 

 

 

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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 08:51

Nénuphars 2 

Le bassin dans mon jardin 

 

 

 

Nénuphar de juin

Sur l’eau verte du bassin

Nymphée au matin

 

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie

des Croqueurs de Mots

 

 

Jeudi 03 juin 2010

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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 18:27

 

 

alice dans le miroir petit format

 Alice dans le miroir, Balthus (1933),

Centre Georges Pompidou, Paris

 

Dans En Miroir, son Journal sans date, l’écrivain Pierre Jean Jouve évoque à plusieurs reprises son attachement au peintre Balthus (Balthazar Klossowski de Rola (1908-2001), immense artiste, auteur de plus de 350 peintures et un millier de dessins. C’est à ce dernier qu’il acheta en 1934 le célèbre tableau intitulé Alice dans le miroir (1933). Il connaît l’artiste depuis sa rencontre en 1925 avec Rilke et sa compagne, Baladine Klossowska, la mère du peintre (dont il donnera le prénom à l’une de ses héroïnes romanesques). C’est Alice Bellony, épouse de John Rewald, grand admirateur et collectionneur de Balthus, qui servit ici de modèle au peintre âgé de vingt-cinq ans.

Ce tableau représente une jeune fille au regard blanc, le buste et les jambes dénudées, chaussée de ballerines noires, en train de se coiffer, la jambe gauche posée sur une chaise. Toile mystérieuse et troublante, mise en scène à forte connotation sexuelle rejoignant bien pourtant une forme de transcendance. Balthus n’affirmait-il pas : « Je suis un peintre religieux »?

La jeune femme d'Alice dans le miroir est ainsi particulièrement révélatrice de ce hiératisme propre à Balthus. Camus a été sensible à ce pouvoir de fixation magique inhérent à la grande peinture, qui donne l'impression "de contempler à travers une glace des personnages qu'une sorte d'enchantement a pétrifiés, non pas pour toujours mais pendant un cinquième de seconde, après lequel le mouvement reprendra". Balthus a immobilisé son modèle dans un geste quotidien éphémère, la contemplation de soi-même dans le miroir. La saisie de cet instant suspendu recèle pourtant un très grand pouvoir évocatoire, qu'il reproduira à de nombreuses reprises.

Il peindra  en effet d’autres tableaux sur le thème du miroir comme La toilette de Georgette (1948-1949), Jeune fille au miroir (1948), Nu devant la cheminée (1955), Le chat au miroir (1977-1980) et Nu au miroir (1981-1983), qui appartiennent à la série des Nus, le nu étant considéré comme « la plus haute expression graphique », dans la peinture classique. Comme Balthus, Rilke sera envoûté par ce thème inépuisable, "symbole même du symbolisme", selon Jean Leymarie, et lui consacrera "le plus troublant de ses Sonnets à Orphée. "Miroirs, jamais encore l'on n'a dit ce qu'en essence vous êtes.""

L’originalité de ce premier tableau sur le thème tient au fait que le miroir n’est pas représenté. Muriel Pic, spécialiste de Jouve, explique qu'Alice se coiffe devant un miroir que le spectateur ne voit pas, puisqu’il est lui-même le miroir. Alice se fait spectateur et réciproquement. Jouve insiste sur ce jeu de reflet dans lequel la jeune fille apparaît comme une image intérieure et inconsciente du rêve du spectateur, en l’occurrence l’écrivain qui a acquis la toile. Alain Vircondelet écrit qu'avec le dessin, on pénètre ce qui est, comme avec l'écriture. Il poursuit : "Elle [Alice] ne se sait pas observée et nous la regardons s'exhiber, perdue dans l'image que nous ne voyons pas." Dans Proses, Jouve souligne le regard commun que portent le peintre et le poète sur l’homme : le regard intérieur. Ce portrait fut le compagnon de la vie de Jouve qui le conserva en effet très longtemps dans la chambre qu'il partageait avec Blanche Reverchon, la psychanalyste, qui fut sa seconde femme, à l'origine de sa "vita nuova".

Là où, dans les années quarante, de nombreux critiques ne voyait dans l’œuvre de Balthus qu’une peinture traditionnelle, Antonin Artaud- qui ressemblait étrangement au peintre- ne s’y était pas trompé qui y décelait « une peinture de tremblement de terre ». Le calme n’y est bien souvent qu’apparent et c’est une peinture  qui « sent la peste, la tempête et les épidémies ». Il discernait chez lui ces caractères particuliers que sont "le réalisme organique, la science des formes et des lumières, la création de figures-sphinx", dont Alice est un exemple significatif. Et Jean-Pierre Leymarie le rappelle : « Les anges comme le dit Rilke, ils sont terribles… la beauté aussi est terrible. » Alice est un ange terrible.

Ce tableau montre bien le point de rencontre entre le peintre et l’écrivain, car tous deux ont refusé le surréalisme, « exploitation publicitaire de l’inconscient » selon Jouve. Pour lui lui, la découverte de l’inconscient est l’occasion pour l’homme de comprendre qui il est et de maîtriser le désir autrement que par la censure et le refoulement. Pour Balthus, peindre des scènes figuratives mais intimistes, insolites et fortement érotisées, est aussi le moyen de rentrer en soi-même.

Rilke encore a magnifiquement expliqué à quoi tient la magie des tableaux de Balthus :  « Balthus est le peintre des jeunes filles, offertes à tous les désirs mais dans un monde clos qui les renvoie à leur propre solitude. » Et l'artiste d’expliquer cette prédilection picturale : « Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrai jamais peindre une femme. La beauté de l’adolescente est plus intéressante. L’adolescente incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. Une femme a déjà trouvé sa place dans le monde, une adolescente, non. Le corps d’une femme est déjà complet. Le mystère a disparu. »

C’est à ce mystère émanant de la toile que Jouve fut sans doute sensible. Ne le retrouve-t-on pas dans les personnages féminins des romans de l’écrivain, de Paulina à Catherine Crachat, en passant par Hélène de Sannis ?

Dans Le Dossier Balthus, on peut lire qu'avec ce tableau, « ce ne sont pas les êtres ni les choses que Balthus peint, mais davantage les rapports d’absences et de silences qui les lient, comme une dissolution tragique de la communication. Ce que l’on croit comprendre avec Balthus, c’est que tout individu est seul au monde. » L’abandon d’Alice devant le miroir exprime son éloignement du réel, l’abandon à un ailleurs qu’expriment ses yeux aveugles. En cela le peintre nous semble proche de Jouve qui écrit dans En Miroir : « J’avoue un état de secret. Il faut entendre par là que je reconnais le lieu profond de l’œuvre faite, l’endroit où elle s’alimente et vit, qui n’est à aucun degré un « lieu commun ». » 

Autour de cette toile énigmatique, Alice dans le miroir, se cristallisent ainsi l’absence, le silence, le secret qui habitèrent les deux frères d'élection que furent Balthus et Jouve. Ce sont les mots clés de deux œuvre « en miroir », toutes deux dédiées à la douleur, au désir et à la beauté, dont on n’a pas fini de percer le mystère.

 

balthus self-portrait

  Balthus, Autoportrait

Sources :

En Miroir, Journal sans date, Pierre Jean Jouve, Mercure de France, 1954.

Balthus, Texte de Jean Leymarie, Skira Classiques, 1990.

http://www.clairepaulhan.com.auteurs/Presse/presse

http://www.insecula.com/contact/A009054.htmll

http://www.lemondesesarts.com/DossierBalthus.htm

http://www.republique-des-lettres.fr/593-balthus.php

http://www.peintremik-art.com/2009/07/01/biographie-du-peintre-balthus

 

 

 

Mercredi 02 juin 2010.

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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 09:46

 

Yves Tanguy Jour de lenteur

  Jour de lenteur, Yves Tanguy

 

Valse alanguie de neige au carreau de la terre

Suspension du soleil aux bords du rayon vert

Constriction des méandres sous les ombellifères

 

Déploiement silencieux du bourgeon spiralé

Lenteur du derviche pétale abandonné

Procession chenillaire sur l’écorce ployée

 

Déliées arabesques aux doigts de la danseuse

Etirement du chat sur les heures soyeuses

Métamorphose ailée pesantes amoureuses

 

Aux neuvaines du ventre présences opiniâtres

Dans le berceau de l’eau entêtement du battre

Des enfants à venir aux regards bleus de pâtre

 

Dans les vieux cinémas ralenti des images

Paresse des journées au creux des coquillages

Paroles psalmodiées patient échafaudage

 

Apprentissage obscur griffes sur le papier

La plume à l’encre bleue toujours recommencée

Que naissent enfin les mots au secret alphabet

 

  Dali PersistenceOfMemory les montres molles

Persistance de la mémoire ou Les Montres molles, Salvador Dali 

 

Pour Le Casse-Tête  de la Semaine de Lajémy

Thème : Eloge de la lenteur

Mardi 1er juin 2010

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 14:56

Gorki

 

Le premier acte de l'autobiographie de Gorki, Enfance (qui sera suivie de En gagnant mon pain et Mes universités), achevée en 1914, signe son retour en Russie. Il a alors déjà beaucoup vécu l'exilé qui s'appelle Alexeï Maximovitch Pechkov et qui est né le 16 mars 1868 à Nijni-Novgorod (future Gorki entre 1932 et 1990), d'un père ébéniste, Maxime Pechkov, et d'une mère, Varvara Kachirine, fille d'un teinturier. Contraint à travailler très jeune, il a fréquenté les marginaux de la société russe, les “bossiaks”, qu'il a imposés en littérature. Symbole de la lutte contre l'oppression tsariste, il a été assigné à résidence en Crimée. Il a connu le succès au théâtre avec Les Fas-Fonds ; il a fondé la maison d'édition Znanie ; il a été emprisonné. Il a vécu aux Etats-Unis puis à Capri.

Durant l'hiver 1913, très malade, l'écrivain, qui a choisi le nom de plume de Maxime Gorki (Le prénom est celui de son père et de son frère morts pendant sa toute petite enfance ; le patronyme signifie “amer”), se résout sur la demande de ses amis à écrire ses souvenirs d'enfance. Ces derniers sont essentiels pour comprendre ce romancier épris de liberté et de justice. Selon Hubert Juin, qui a écrit la préface de l'édition Folio Classique, ce livre possède « un ton inimitable » et « une netteté de style dont ses Oeuvres complètes offrent peu d'exemples ».

On ne peut en effet qu'être fasciné par la manière dont l'auteur raconte sa venue au monde et les premières années de sa vie, jusqu'à l'âge de douze ans, où il part "gagner [son] pain". Cette enfance marquera profondément son parcours futur et son idéologie, fondée sur une volonté farouche d'instruction pour les masses. Celui qui fréquenta très peu l'école, et qui écrivait qu'il n'en avait retenu que peu de chose, ne cessera de marteler son désir d'éducation. Quand son cousin Sacha est désireux de fuir sa famille et de l'emmener avec lui, il écrit : « Ce n'était pas possible ; j'avais moi aussi mon idée, je voulais devenir un officier à grande barbe blonde, et, pour cela, il fallait étudier. »

Il a compris que l'étude est le seul moyen de sortir de sa condition et de faire disparaître la brutalité sauvage remplie de cruauté de « cette race stupide » dont il fut la victime. Le récit de sa petite enfance est ponctué de scènes violentes, dont le grand-père maternel ou les oncles sont les principaux instigateurs. Après la mort du père, cela commence quand l'enfant et sa mère, accompagnés de la grand-mère, reviennent vivre chez le grand-père Kachirine à Nijni-Novgorod. Les oncles Mikhaïl et Iakov réclament leur héritage : « Ils montr[ent] les dents et se secou[ent] comme des chiens », tandis que leur père, tout rouge, frappe la table avec une cuiller, que les deux frères s'empoignent, que les chaises tombent et que les enfants se mettent à pleurer. Scène emblématique d'un « conte cruel » dont Gorki écrit qu'il reflète « ce cercle étroit, étouffant où vivait et vit encore le peuple russe ».

Au-delà de la souffrance de sa propre existence, le narrateur s'oblige à raconter cette réalité car il sait « qu'il est indispensable de la connaître parfaitement pour l'extirper de notre âme, pour la faire disparaître de notre vie, si pénible et honteuse”. Mais le propos de Gorki, s'il se veut didactique, est aussi nuancé : « Ce qui étonne chez nous, écrit-il à la fin du chapitre XII, ce n'est pas tant cette fange si grasse et si féconde, mais le fait qu'à travers elle germe malgré tout quelque chose de clair, de sain et de créateur, quelque chose de généreux, de bon qui fait naître l'espérance invincible d'une vie plus belle et plus humaine. »

Certes, les scènes de violence sont souvent insoutenables : l'enfant est régulièrement fouetté de verges jusqu'à en perdre connaissance ; les deux frères de Varvara sa mère, Mikhaïl et Iakov, ont voulu tuer Maxime, le père de Gorki, en le noyant dans un lac gelé ; ils écrasent le compagnon Tsyganok sous le poids d'une croix ; le grand-père frappe même sa femme en présence de son petit-fils ; l'oncle Mikhaïl assène un pieu sur sa mère ; à la fin de sa vie, Varvara devenue irritable bat régulièrement son fils.

C'est encore tout un petit peuple souffrant au travail que décrit Gorki : le charretier Piotr qu'on retrouve mort, la gorge tranchée ; la femme de Iakov battue à mort par son époux ;  l'aide Grigori qui deviendra aveugle et sera abandonné par la famille Kachyrine ; Varvara, la mère veuve, qui n'a de cesse de se remarier pour sortir de sa condition, mais mourra ruinée par son second mari. Tous moujiks pitoyables et magnifiques.

Et pourtant, au plus profond de l'horreur et de la brutalité, on perçoit l'amour exclusif du petit-fils pour sa grand-mère, qui illumine le livre. Le petit-fils, qu'elle appelle sa « petite âme bleue », le dit très vite au chapitre premier : « […] elle parut, me réveilla et me guida vers la lumière. Elle lia d'un fil continu tout ce qui m'entourait, en fit une broderie multicolore et tout de suite devint mon amie à jamais, l'être le plus proche de mon coeur, le plus compréhensible et le plus cher. Son amour désintéressé du monde m'enrichit et m'insuffla une force invincible pour les jours difficiles. »

La voix « pensive et mystérieuse » de la grand-mère Kachyrine assise près de la fenêtre lui dit des contes et des légendes, lui fait part des événements de sa vie, lui parle de son père. Sous les yeux de son petit-fils, Ivguénia se met à danser et retrouve toute la beauté de sa jeunesse ; elle soigne un sansonnet et s'attache à lui apprendre à parler. L'enfant l'entend évoquer son passé avec son époux : « C'était une chanson triste où il était question de maladies, d'incendies, de coups et de morts subites, d'adroites filouteries, de simples d'esprits et de seigneurs cruels. » Elle recommande à son petit-fils de garder son coeur d'enfant et d'attendre que Dieu lui indique sa mission et lui montre sa voie. Elle croit en un Dieu de compassion qui, « par moments, se met à sangloter ». Toujours prête à défendre ses enfants contre les violences de son mari, la grand-mère est l'objet de l'admiration sans bornes de son petit-fils : « Tu es vraiment une sainte! On te tourmente, on te martyrise, et toi, tu supportes tout! » On retiendra encore la description des nuits à la belle étoile où l'enfant et Ivguénia regardent le ciel tandis que la grand-mère raconte encore de longues histoires choisies, qui rendent la nuit « significative et plus belle ».

Avec cette enfance, qui se déroule entre les figures d'un grand-père tyrannique et d'une aïeule tendre et compatissante, dans un milieu d'artisans livré aux duretés d'une vie sans espoir, Gorki fait un tableau sans concessions du peuple russe. Il s'y révèle un portraitiste remarquable tout en prônant l'importance de l'action et de l'indépendance. Entre la mort inaugurale du père et celle de la mère à la fin du livre, l'enfant butine dans cette enfance comme dans une ruche dont le miel fut souvent “impur et amer”. En nous la livrant sans fard, il nous donne aussi quelques clés pour aborder aux rivages de la beauté et des tourments de “l'âme russe”.

 

 

Enfance, Maxime Gorki, Folio Classique n°823, Préface d'Hubert Juin.

Lundi 31 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 15:27

 

Contes et légendes mythologiques

 

Dans les pages pâlies

Des livres de l'enfance

La vie était si belle

Et les héros si beaux

Quand les hommes étaient dieux

Et les dieux presque humains

Comme il est loin le temps

De cet émerveillement

 

ajax transportant le cadavre d'achille v 570 avt jc cratèr 

 

Ajax transportant le corps d'Achille, Cratère attique à figures rouges,

vers 570 avant J-C, Musée archéologique de Florence

 

Suivre encore une fois

Dans la carrière cendreuse

Sous un soleil de gloire

Achille aux pieds agiles

Et le bouillant Hector

Ou bien se lamenter

Sur Hercule dément

Au poison se brûlant

 

   centaure essayant d'enlever hippodamie à prothoos-copie-1

 

Centaure essayant d'enlever Hippodamie à Pirithoos et Thésée,

Cratère apulien à figures rouges, vers-350-340 avant J-C,

British Museum

 

S'affliger et rêver

Aux femmes amoureuses

D'un cygne d'un taureau

Ou bien d'une pluie d'or

Léda Europe et Danaé

Pour jamais délaissées

Par Zeus abandonnées

pénélope et télémaque 

Pénélope à son métier à tisser et Télémaque,

Skyphos à figures rouges, 440-435 avant J-C,

Chiusi, Musée National 

 

Sourire et s'étonner

Des femmes ingénieuses

Tissant sans fin la toile

Fidèles et loyales

Celles qui vont bravant

L'écumant Minotaure

Au fond des corridors

 

sirenes 

 

Ulysse et les sirènes, Stamnos à figures rouges,

Ve siècle avant J-C, Londres, British Museum

 

Frémir d'épouvante

Aux bêtes fabuleuses

Les sphinx les sirènes

Les hydres serpentines

Les violents cyclopes

Les centaures altiers

Aux lisières du brutal

Et puis de l'animal

 

TheseeMinotaure     

 

Thésée combattant le Minotaure en présence d'Ariane,

Psykter à figures noires, vers 550-540 avant J-C,

Londres, British Museum

 

Et disparaître enfin

Là où le lait d'Héra

Devient la Voie lactée

Quand le chariot d'Orion

Se fait constellation

Dans l'infini opaque

Du fabuleux zodiaque

 

  zodiaque

 

 

 

 

 

Défi n°30, proposé par Adamante

Raconter en vers ou en prose, en images ou en sons, l'un ou l'autre- l'un et l'autre- ou tous réunis,

une atmosphère de légende vécue ou imaginaire.

 

Dimanche 30 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 14:42

 

levy justine watson

 

Concevoir et attendre un enfant alors que sa mère se meurt d'un cancer, c'est cette épreuve que Justine Lévy, Louise dans le roman, raconte avec rage et lucidité dans Mauvaise fille. Ne se sent-elle pas monstrueuse d'avoir « zappé [sa mère] en faisant un enfant »? Ne culpabilise-elle pas de manquer d'amour pour celle dont elle se sent si proche, malgré les aléas de la vie? La mort de sa mère est une épée plantée en plein coeur : « Je sais que la date me poursuivra, que je vieillirai à la place de maman, que je prendrai chaque année deux ans, un pour moi, un pour elle, jusqu'au jour où je serai plus vieille qu'elle et que le temps m'aura rattrapée, il ne suffit pas de dire je ne crois pas au temps pour que le temps n'existe pas et qu'on ne souffre pas atrocement le jour de l'anniversaire de la naissance ou de la mort de sa maman. Mais c'est ainsi. Je suis ainsi. Mauvaise fille. »

Elle décrit avec une minutie quasi-masochiste les premiers symptômes de sa grossesse, la peur, la honte, la culpabilité engendrées par la venue d'un être qu'elle aimera plus qu'elle-même et plus que sa mère, Alice. Elle se revoit, elle la vivante, annonçant à celle qui l'a portée que sa fille est enceinte alors que la malade est déjà trop faible pour le comprendre : « J'ai trop attendu et je crois qu'elle ne m'a pas entendue. » Et quand sa fille naît, songeant à sa mère morte d'un cancer du sein, elle refuse de l'allaiter : « Le bon lait maternel que je ne lui donnerai pas, les bons anticorps, la bonne fusion, je ne veux pas de cette fusion là, elle me dégoûte, on s'aime et puis on souffre et puis on est une mère indigne et on meurt. »

Le lecteur suit ainsi en parallèle la grossesse de la narratrice et le lent cheminement de la maladie chez sa mère. En un dosage subtil, la jeune femme alterne ces deux étapes de sa vie, tellement inconciliables. Elle narre les inquiétudes liées à l'attente de l'enfant, “cette excroissance d'elle-même, ce morceau de [soi]”, qu'elle traite d'abord aussi mal qu'elle. Elle évoque avec humour le rendez-vous chez l'aptonomiste qui lui dit de parler à sa fille et de ne pas garder stress et tristesse “dans la gorge et dans le ventre”. Elle explique comment elle déteste sa sensiblerie nouvelle, ce corps qu'elle ne reconnaît plus Elle insiste sur son refus d'être regardée, sur son rejet de l'air “béat” et “guilleret” du “club des enceintes”. Elle s'interroge, se demandant si elle sera une bonne mère, alors qu'elle déteste sa vie, qu'elle fume et qu'elle a peur.

La narratrice ne fait l'impasse sur rien. Elle dit les visites éprouvantes et humiliantes avec sa mère chez Toubib, le Grand Professeur, incapable de retenir le nom de sa patiente, indifférent à son sort, et devant qui la malade doit étaler sa “nudité ruinée”. Elle raconte les visites à l'hôpital Saint-Louis, “son sale et vieux copain”; elle dit le manque de maman, celle avec qui elle riait tant, car est-ce encore maman, “cette chose-là, reliée à ses tuyaux”? Elle se demande quels sont les mots qui soulagent, répertorie les petits gestes qu'elle accomplit- lui tenir les mains, lui lire des livres, la forcer à manger- décrit les instants où elle n'en peut plus d'assister à l'agonie de sa mère, cette “chose” cette “forme”, “que le cancer a bouffée de l'intérieur”. Elle se remémore le séjour à l'île d'Houat lors de sa rémission, quand sa mère souhaitait devenir la bonne mère qu'elle n'avait jamais su être. La fille garde en mémoire « la dernière plainte qui n'est pas sortie », le « dernier mot de maman. Il n'a plus que moi ce mot».

C'est ainsi que grâce à l'écriture, elle écrit une émouvante élégie à la mère morte. La narratrice se dit que sa mère est peut-être tombée malade pour qu'un rapprochement s'opère entre elles. Elle évoque l'amour de ses parents, “quand ils avaient dix-huit ans et qu'ils s'aimaient et qu'ils étaient beaux, et jeunes, et la vie devant eux, et sur pied d'égalité, aussi forts, aussi amants, autant de chances l'un que l'autre.” Elle revoit celle qui s'appelait Alice, avec son visage de « vierge phosphorescente avec quand même cet air de dédain général». Elle souligne sa « grande beauté d'avant le cancer, […] qui excusait tout, qui rachetait tout, même le mal qu'elle [lui] faisait». Elle rappelle comment son père, après leur séparation, n'avait jamais cessé de la comparer aux autres femmes qu'il rencontrait et comment Alice “était toujours la plus belle”. Elle se souvient comment, sans ressources, elle était toujours prête à dépanner un copain. Elle livre la lettre envoyée à son père, datée du 23 juin 98, celle dans laquelle elle écrit : “Bernard. Tu vas rire : j'ai bien vécu, j'ai eu plein d'aventures étranges et d'autres très jolies comme Louise. J'ai été une belle femme. Pas trop con et parfaitement indaptée sociale, ce qui m'a, paraît-il, conféré un certain charme Mais, ce mardi 23 juin, j'ai décidé que j'avais assez vécu... ”

Et alors que sa mère descend dans la terre « avec son kimono aux manches larges, pour cacher son gros bras », elle verse des pleurs libérateurs tandis que son enfant lui donne des coups de pied dans le ventre : « parce que c'est la vie qui palpite, qui veut croître, qui proteste, la vie dans le ventre, la vie comme dans une poupée russe, et au même moment, maman, en bas, dans la terre, cogne et tambourine contre le bois, ça s'appelle la concordance des temps et ce sera ma vie maintenant. »

Dans cette sorte d'autobiographie romancée- on reconnaît sans difficultés BHL dans le père de la narratrice-, Justine Lévy dit avec justesse et désespoir la douleur de devenir orpheline en même temps que le bouleversement de mettre un enfant au monde. L'ouvrage, cependant, se clôt sur le constat du « train de vie » inéluctable : n'est-ce pas dans l'ordre des choses que la mère meure pour que la fille devienne mère à son tour? Au-delà de la colère, du scandale, des regrets, la « souffrance séchée » n'est-elle pas tout simplement ce que Boris Cyrulnik appelle du beau mot de résilience?

 

Jeudi 27 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 14:02

 

patrick-modiano photo franck Courtés pour lire

Patrick Modiano, Photo de Franck Courtés pour Lire

 

Dans le dernier opus de Patrick Modiano, sobrement intitulé L'Horizon, le narrateur, Jean Bosmans, écrit qu'il ne sait plus dans quel livre il a lu que « chaque première rencontre est une blessure ». Une angoisse le saisit à l'idée qu'il pourrait ne plus jamais retrouver celle qu'il a rencontrée lors d'une manifestation, place de l'Opéra, Marguerite Le Coz, née à Berlin, et qui disparaît un soir de sa vie.

Par-delà « les années confuses qui ont suivi », « depuis quarante ans », le livre raconte comment il part en quête de cette femme, pour laquelle « il n'y avait jamais eu de point de départ »; elle « avançait dans la vie par bonds désordonnés,par ruptures et chaque fois elle repartait à zéro ». Ne fuit-elle pas un jour en train parce que ses patrons, le docteur André Poutrel et Yvonne Gaucher, dont elle garde le petit Peter, ont été arrêtés ? Elle craint en effet un interrogatoire, le lendemein, au quai des Orfèvres: « Ils savent des choses sur moi que je ne t'ai pas dites et qui sont dans leurs dossiers. »

C'est donc tout ce qui a été passé sous silence, « brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés, et celles et ceux que vous avez croisés sans même le savoir », qui constituent le coeur même du roman. Ce que les astronomes appellent « la matière sombre », et qui, « plus vaste que la partie visible de votre vie », est infinie, devient l'unique objet de la quête de Jean Bosmans.

Admirable roman où le narrateur- tel Orphée descendant aux Enfers- plonge dans cette « matière sombre » pour en « retenir les ombres et en savoir plus long sur elles ».

Derrière ce narrateur, il n'est pas difficile de voir par ailleurs une sorte de double de Modiano. Comme lui, il a une mère flanquée d'un amant- « une femme aux cheveux rouges » et un homme à l'allure de prêtre défroqué ou de torero- qui vient lui réclamer de l'argent; comme lui, il aime les livres- il travaille dans la librairie des éditions du Sablier; comme lui, il écrit pour exprimer « un sentiment d'asphyxie »; comme lui, depuis quarante ans, il est devenu romancier et a publié une vingtaine de livres. Ainsi, le roman apparaît comme une sorte de concentré de toute l'oeuvre modianesque (Mais.ne pouvait-on déjà le dire pour Un Pedigree? )

Comme à l'accoutumée chez Modiano, la mémoire du narrateur est faillible, les indications inscrites dans son carnet personnel sont vagues, les phrases chuchotées dans son sommeil ne signifient plus rien au réveil, les calculs de probabilité sont inutiles. Et pourtant, la réalité des paroles échangées entre deux personnes se dissipe-t-elle vraiment dans le néant? La lumière du rêve qui a baigné ce que Jean Bosmans a vécu avec Margaret n'est-elle pas justement la vraie? Dans les replis du temps, Margaret et les autres, ceux de la Bande Joyeuse, Mérovée, Boyaval, le professeur Ferne et sa femme, Michel Bagherian, le docteur André Poutrel, Yvonne Gaucher et le petit Peter, ne vivent-ils pas « encore tels qu'ils étaient à l'époque »?

Il semble en effet que, dans ce roman de Modiano, il y ait quelque chose de nouveau, dont le titre L'Horizon est le signe. Certes,il y avait dans les précédents romans la volonté de cerner le passé, mais ici la certitude qu'il reste « des ondes, un écho d [u] passage » des personnages est clairement affirmée par le narrateur.

Et c'est justement la mémoire sublimée par l'écriture qui va lui permettre cette quête impossible. Lorsqu'il commence à écrire, c'est là qu'il comprend qu'il est proche d'une frontière « d'où il pourrait s'élancer vers l'avenir. Pour la première fois, il avait dans la tête le mot: avenir, et un autre mot: l'horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l'avenir et l'HORIZON ». C'est ce sentiment d'un espoir, d'une ouverture qu'il avait aussi éprouvé en rêvant une rare fois de Margaret. Dans ce rêve, ils étaient attablés tous deux dans le bar de Jacques l'Algérien. La lumière en était lumineuse; « Quelques mots lui vinrent à l'esprit, sans doute le titre d'un livre: Une porte sur l'été. »

Parti à Berlin, le narrateur, qui n'a « aucune assise dans la vie », retrouvera la trace de celle avec qui il lui avait semblé qu'il avait vécu dans un « présent perpétuel ». Ainsi que le dit Nerval, « La treizième revient, c'est toujours la première ». Alors qu'un passant du nom de Rod Miller vient d'indiquer à Jean Bosmans l'adresse de la librairie Ladjinikov, que Margaret a reprise depuis deux ans, le narrateur éprouve un sentiment de sérénité. Il a soudain « la certitude d'être revenu à l'endroit exact d'où il était parti un jour, à la même place, à la même heure et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est midi. »

Ainsi, dans cette nouvelle recherche du temps perdu entreprise par Modiano, où il est aussi question de science occultes à travers le livre d'André Poutrel, Le Cénacle d'Astarté, la croyance ésotérique en un temps cyclique et en l'Eternel retour vient sauver définitivement Margaret Le Coz de l'oubli. Pour Jean Bosmans,« elle ne cesse de marcher à sa rencontre sur le trottoir en pente de l'avenue Reille dans une lumière limpide d'hiver quand le ciel est bleu... »

 

 

Mardi 25 mai 2010

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 21:58

 

L'Arlésienne van gogh

  L'Arlésienne, Van Gogh

Dans le Carnet de Poésie de ma grand-mère, deux textes qui se suivent évoquent le Sursum corda. Cette expression latine renvoie à l’injonction : « Elevons nos cœurs », qui ouvre le dialogue d’ouverture de la préface de la prière eucharistique, au cours de la messe catholique. Elle est encore l’anaphore de certaines liturgies des Eglises orthodoxes et catholiques orientales, celles de saint Basile et de saint Jean Chrysostome. Elle est souvent traduite par l’expression : « Haut les cœurs ! ».

 

Le premier texte, non daté, est signé du nom de Marie Gasquet (1872-1960). Née à Saint-Rémy de Provence, celle-ci est un écrivain de Provence, fille du poète provençal Marius Girard. Célèbre pour sa culture et sa beauté, filleule de Frédéric Mistral, elle fut désignée en 1892 comme reine du Félibrige. (Fondé officiellement le 21 mai 1854 (jour de la Sainte Estelle), dans le château de Font-Ségugne, à Châteauneuf de Gadagne, qui appartenait alors à la famille Giera, le Félibrige est, au départ, un mouvement littéraire provençal, ayant pour objectif la défense de la langue d’oc.)

Elle épousa Joachim Gasquet, un poète ami de Paul Cézanne, fut directrice de collection chez Flammarion et écrivit une dizaine de romans, dont le plus connu s’intitule Une enfance provençale.

Il est probable que ma grand-mère la rencontra au cours d’une conférence, peut-être sur un thème religieux. N’a-t-elle pas écrit sur Jeanne d’Arc, la Fête-Dieu ou encore Bernadette de Lourdes ? Les quelques lignes qu’elle lui offre alors sont, pour celle que la tristesse guette, une invitation à porter haut son regard et ses aspirations.

 

« Lorsque, à la manière des marins de Dunkerque, on sait naviguer non sur la vague qui menace mais sur l’étoile qui conduit, on peut fièrement dire si la tristesse vient : "Ce qui me console le mieux, ce n’est pas ce que j’ai atteint, c’est ce à quoi j’ai aspiré."

                                                                   Sursum Corda

                                                                   Marie Gasquet »

 P1000370

Le second texte, porte la signature d’une certaine Ag. Dubuisson, sans doute une amie de ma grand-mère. Il est en date du 18 mars 1933. Le 05 mars, dans un climat de terreur, le parti nazi a remporté les élections en Allemagne, le 23 mars, le Reichstag accorde les pleins pouvoirs à Hitler et le 29, une loi abolira les libertés fondamentales.

Avec une certaine modestie, cette femme dit hésiter à laisser une « pensée » sur la page qu’on lui tend. Elle évoque avec émotion – semble-t-il- un jour précis où ma grand-mère et elle se sont rencontrées. Je me demande ce que cache ici l’expression « Sursum ». Fait-elle allusion à une difficulté particulière, à un deuil, à la « montée des périls » ? Comment le savoir ?

 

« Si je ne savais pas que l’ombre fait valoir la lumière, je n’écrirais pas après les pages précédentes…

De talent  je n’en ai point, mais seulement un peu de cœur….. Dans cet album, comme dans votre vie- simplement- je puis laisser une trace d’affection, évoquant l’heure belle où mon cœur a rencontré le vôtre sur cette route du « Sursum ».

                                                                                                                                                                                                                                

                                                      Ag. Dubuisson

18 mars 1933

 P1000371

L’emploi récurrent de l’expression « Sursum Corda » est-il l’indice que les deux femmes font allusion au même événement ? Peut-être. Toujours est-il que, parodiant le titre d'un roman de Marie Gasquet, Ce que les femmes disent des femmes, ce que deux femmes disent ici à une troisième ne me semble pas si vain…

 

 

 

Sources :

fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Gasquet

 

Dimanche 23 mai 2010

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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 13:39

PHOTOLISTE_20090624141850_grece_naissance_de_diane_600_.jpg       

      Naissance de Diane et Apollon sous le palmier de l'île de Délos,

Abel de Pujol


Mystère des chemins

Dans le croisement hasardeux

Des routes

 

Eclair des rencontres

Aux marches des rizières

Dans la folie des grappes

Et la fumée des villes

Diamant des regards

Aux dires balbutiés

Aux mains entrelacées

 

Enfant aux yeux d’amande

Sur un rêve ignoré

Promesses de la fleur

A l’éclat de prunus

Qui serre dans ses poings

Le fabuleux futur

La lèvre souriant

Aux ombres de la chambre

Chaton pelotonné

Au sein comme au soleil

Stupéfaction du vivre

Sur les draps étonnés

Allégresse du cri

Hurlé des impatiences

Temps où l’on ne sait rien

Que la vie immédiate

Dans la tiédeur des nuits

 

Nous

On ne le savait pas

Dans le soir de notre âge

Que tu viendrais un jour

 

Toi

Au blanc prénom de lune

Au sourire étoilé

A la peau diaphane

Diane

 

 

Samedi 20 mai 2010

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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