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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 18:07

 

Vendredi 18 novembre 2022, dans la salle de réception du château de Marson, mon amie Edith Testemale et moi-même, pour commémorer la disparition de Marcel Proust, le 18 novembre 1922, nous avons proposé une Lecture à deux voix d’extraits de Monsieur Proust de Céleste Albaret, paru en 1973. Cet ouvrage est issu des 45 heures d’entretien de l'accompagnatrice de l'écrivain avec le journaliste Georges Belmont. On peut en écouter de nombreux extraits sur France-Culture.

A jardin, sur un pupitre, nous avions posé le portrait de Proust par Jacques-Emile Blanche ; à cour, nous avions disposé les sept tomes de La Recherche (hérités de mon père) et illustrés par Grau-Sala. Ils étaient surmontés d’une tasse à thé avec une madeleine. Au bas de cette pile, le livre de Céleste Albaret et sa biographie par Laure Hillerin. Edith, en costume noir avec une fleur à la boutonnière, disait les répliques de Proust tandis que j’interprétais celles de Céleste. Pour passer d’un extrait à un autre, j’agitais une petite sonnette, rappelant « le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers », connu de tous les proustiens, et qui revient dans Le Temps retrouvé

On rappellera que Céleste Albaret (1891-1984) fut la gouvernante, la femme de chambre, la confidente de Marcel Proust les huit dernières années de son existence, de 1914 à 1922, années durant lesquelles il acheva l’écriture de son chef-d’œuvre. Jour après jour, elle assista dans sa vie quotidienne, son travail acharné et son long martyre ce grand malade génial qui se tua volontairement à la tâche. Après la mort de Proust, elle a longtemps refusé de livrer ses souvenirs. Puis, à quatre-vingt-deux ans, elle a décidé de rendre ce dernier devoir à celui qui lui disait : « Ce sont vos belles petites mains qui me fermeront les yeux. » Dans cet ouvrage, il s’agit du témoignage d’une femme qui idolâtrait son maître ; ce qu’elle dit de lui, c’est sa vérité à elle, faite de discrétions, de silences, de non-dits. Si par la suite, certains de ses souvenirs ont été démentis par les spécialistes proustiens, il n’en demeure pas moins que c’est un témoignage de première main.

Si nous avons choisi cet ouvrage, c’est parce qu’il permet une approche vivante de Marcel Proust, décrit par Céleste Albaret dans le quotidien de sa vie et de son œuvre. Certes, dans le Contre Sainte-Beuve (publié à titre posthume en 1954), Proust affirme que « L'homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n'est pas la même personne ». Dans l’approche d’une œuvre littéraire, il se faisait ainsi le partisan d’une critique formaliste, d’une analyse stylistique, dépourvue d'éléments extérieurs à l'œuvre. Il écrit que « l’œuvre de Sainte-Beuve n’est pas une œuvre profonde. […] Cette méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. »

Il ne s’agissait pas pour nous de proposer une biographie linéaire de l’auteur de La Recherche mais plutôt de présenter les différents aspects de son existence et de son œuvre, ceux qu’il accepta de livrer à Céleste dans une relation de confiance réciproque. Les extraits choisis avaient pour but de montrer le grand malade qu’il fut, la manière dévouée dont elle le soigna, le déchirement que sa mort représenta pour elle. Ne voulant absolument pas occulter l’œuvre, nous avions bien sûr retenu les souvenirs familiaux d’Illiers-Combray, l’évocation de la madeleine et la découverte capitale de la mémoire involontaire. Ce que Proust appelait sa « période du camélia à la boutonnière » nous a permis d’évoquer les soirées mondaines de sa jeunesse et le portrait des aristocrates qui furent les modèles de ses personnages. Nous n’avons pas négligé l’admiration de Proust pour son frère et son père, son amour fusionnel pour sa mère, ses amours de jeunesse et ses « amitiés » pour Reynaldo Hahn et ses secrétaires, la période de la guerre, la scène-culte de la flagellation de Charlus, et bien sûr l’invention des célèbres paperoles grâce à l’inventivité de Céleste. Tous ces éléments, bien sûr, placés dans la perspective du Temps, contre lequel l’écrivain se battait au quotidien pour achever son œuvre.

Quelques virgules musicales ont ponctué notre lecture : la Pavane Op. 50 et Les Berceaux de Gabriel Fauré, La Plainte d’Orphée de Christof Willibald Gluck, Mélodie de Massenet, et la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel, jouée lors des funérailles de Proust.

A en juger par les conversations qui ont suivi, le public d’une petite soixantaine de personnes a apprécié notre prestation. Certains avaient lu La Recherche plusieurs fois, d’autres ont, semble-t-il été incités à lire l’œuvre après cette lecture, destinée à faire le portrait d’un Proust plus abordable. Cette soirée s’est achevée avec la dégustation de bulles angevines accompagnées, comme cela s’imposait, de petites madeleines.

 

 

 

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commentaires

N
Lire Proust à haute voix. Je m'y suis essayée - toute seule - un tout petit peu. Comment dire, cela oblige. Bravo, et merci.
Répondre
C
Oui, Noune, cela oblige en effet. Je m'en suis rendue compte en écoutant les Comédiens-Français pendant le confinement. Mais, dans ce cas précis, il s'agissait des mots de Céleste Albaret. Une langue plus simple, issue d'entretiens.

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