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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 14:03

auschwitz.jpg

Afin que nul n'oublie...

Aujourd'hui, on commémore le 65 ème anniversaire de la libération du plus grand camp d'extermination nazi, Auschwitz-Birkenau.
Serge Smulevic y fut déporté  sous le matricule 169922.
Je vous invite à consulter son site, intitulé Ma déportation, Réflexions sur la déportation. Ses textes, ses dessins, ses poèmes témoignent de ce qui fut l'enfer sur terre.


Quand je raconte Auschwitz,

Je raconte ce que j'ai vu

Parce que j'y ai vécu.


Jamais je ne raconte ce que l'on me raconte.

Exagérer ce que l'on a vécu,

C'est travestir la vérité, c'est trahir

La déportation.


Au début, il y a eu Dieu.

Peut-être.

Après, il y a eu Auschwitz.

Avec certitude.

Après, il y aura après nous.

                                                            Quoi ?

                                                                                                   Serge Smulevic


Jeudi 26 janvier 2010 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 16:54

 
Qui ne se souvient de la beauté angélique de Tadzio, le jeune éphèbe aimé de Gustav von Aschenbach, « l’adolescent délicieux dont il s’était épris », dans Mort à Venise (1972) de Luchino Visconti, adapté de La Mort à Venise (1912) de Thomas Mann ?

tadzio-noir-et-blanc-taille-reelle.jpg

Quand on se remémore la création du personnage romanesque et sa postérité cinématographique et littéraire, on ne peut que remarquer combien ce héros est marqué au sceau de la beauté et de la mort. Voici, en effet, comment Thomas Mann lui-même explique à Luchino Visconti en 1951 la genèse de sa nouvelle : « L’histoire est essentiellement une histoire de mort, mort considérée comme une force de séduction et d’immortalité, une histoire sur le désir de la mort […] Ce que je voulais raconter à l’origine n’avait rien d’homosexuel ; c’était l’histoire du dernier amour de Goethe à soixante-dix ans, pour une jeune fille de Marienbad : un histoire méchante, belle, grotesque et dérangeante qui est devenue La Mort à Venise. »

On connaît l’intrigue. C’est l’histoire de Gustav von Aschenbach, un écrivain allemand au nom de cendres, qui part en voyage à Venise et séjourne au Lido, à l’Hôtel des Bains. Il y fait la rencontre d’un jeune adolescent polonais, Tadzio, qui le fascine. Obsédé par son image, et dans une Venise en proie au choléra asiatique, il le suit dans les rues et sur la plage du Lido, où il mourra.

D’emblée, le texte évoque la mort. Dans le chapitre I, Aschenbach, errant dans Münich, voit les monuments funéraires et les pierres tombales édifiées par des tailleurs de pierre, tandis que sur l’édifice byzantin d’une chapelle mortuaire s’inscrit en lettres d’or une invitation à la mort : « Ils entreront dans la maison de Dieu » et « Qu’ils reçoivent la vie éternelle. » (p. 17). Le narrateur le décrit comme le « poète de tous ceux qui à la frange de l’épuisement travaillent, qui sont accablés, usés déjà, et qui tiennent debout encore […] (p. 28). Cet artiste créateur est en proie « à l’exaltation de vie » que l’art lui donne mais c’est « une flamme qui consume plus vite ». Quant à sa femme, elle est morte jeune.

Quand l’écrivain arrive à Venise, il se rend au Lido dans une gondole vénitienne et c’est comme s’il voyageait aux rivages de l’Hadès : « Etrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils […] cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. » (p. 39). Il s’agit bien là de la préfiguration de sa mort (p.39). Plus loin, au chapitre V, alors qu’il est attablé place Saint-Marc, il respire soudain « un arôme particulier […] une odeur pharmaceutique douceâtre, évoquant la misère, les plaies et une hygiène suspecte » (p. 79), qui est « l’odeur de la ville atteinte de maladie » (p. 81). Le même soir, après le dîner, des chanteurs ambulants viennent donner l’aubade aux estivants de l’Hôtel des Bains et Aschenbach se trouve pris dans les rets d’un charme étrange où la beauté de Tadzio et la menace de la maladie sont intimement mêlées : « Mais les éclats de rire, l’odeur d’hôpital qui montait vers lui et le voisinage du beau Tadzio, se confondaient en un enchantement où sa tête et son esprit se trouvaient prisonniers dans un réseau magique qu’il ne pouvait ni rompre ni écarter » (p.91). Eros et Thanatos, les deux faces de la vie d’Aschenbach, sont ici inextricablement liées. Alors qu’il a été mis au courant par un Anglais d’une quarantaine prochaine éventuelle, il renonce égoïstement à prévenir la famille de Tadzio, afin de le garder auprès de lui (p. 96).

Après avoir rêvé au « Dieu étranger » Dionysos, qui se livre  avec satyres et bacchantes à une bacchanale meurtrière(p. 99), après avoir mangé des fraises, « marchandise trop mûre et molle », sans doute porteuse de mort (p. 103), Aschenbach se rend sur la plage où flotte un voile noir posé sur un appareil de photos (p.105). C’est là, assis sur une chaise longue, qu’il a rendez-vous avec sa mort, Tadzio, aux yeux « couleur crépusculaire ». L’adolescent aimé devient « le psychagogue pâle et charmant » qui tend la main pour lui indiquer les lointains (p. 107).

 

Ce n’est que vingt ans après leur rencontre en 1951 que  Luchino Visconti entreprendra l’adaptation de la nouvelle de Thomas Mann. On sait que Mahler le compositeur était mort le 18 mai 1911, une semaine avant le voyage de Mann à Venise, qui lui inspira sa nouvelle. Revenant aux sources de celle-ci, Visconti fait de Gustav (prénom de Mahler) von Aschenbach un musicien et évoque par des flash-back et l’image d’un petit cercueil blanc la mort de la fille du compositeur, emportée dans sa prime jeunesse par le typhus. Il choisit comme musique le célèbre adagietto de la Cinquième Symphonie du grand musicien.

Visconti a remarquablement su rendre cette impression de mort imminente, notamment dans la scène où on voit le personnage vieillissant dans un salon obscur, près d’un piano, tandis que résonne l’adagietto. Dirk Bogarde, l’interprète d’Aschenbach, analyse ainsi  la scène en usant de la métaphore du sablier : « Nous ne réalisons la chute du sable que lorsqu’elle touche à sa fin. […] C’est au dernier instant, lorsqu’il n’est plus temps, que naît en nous l’envie de méditer. »  C’est ce que Gilles Deleuze a appelé le « trop tard » chez le réalisateur italien. Souvent dans ses films, apparaît le moment où intervient « l’idée ou plutôt la révélation que quelque chose vient alors qu’il n’est plus temps ». Ainsi Tadzio survient dans la vie d’Aschenbach alors qu’il n’est plus qu’un vieux beau qui se fait teindre les cheveux. Il ne pourra plus que le contempler et se perdre.

Dans le livre et le film, la mort s’avance masquée comme au carnaval de Venise : du guitariste et chanteur, bouffon et sans âge, émane un inquiétant parfum de phénol (p. 89) ; les rumeurs de choléra asiatique sont sans cesse démenties : « Une épidémie ? quelle épidémie ? Le sirocco est-il une épidémie ? » (p. 90). Quant à Aschenbach, il redevient « un adolescent en fleur » grâce à la teinture noire de ses cheveux, au khôl, au fard, à la crème et à l’eau de Jouvence (p. 101). Il devient alors le double du vieux beau rencontré sur le bateau lorsqu’il arrive à Venise et dont il avait découvert avec horreur qu’il était « un faux jeune homme » (p. 34).

Tout le film baigne dans l’atmosphère mortifère d’un amour voué à la mort tandis que Venise agonise dans les miasmes du choléra asiatique.

 

Pour en revenir à Tadzio, on sait que ce personnage a vraiment existé. En effet, dans la revue Twen, le traducteur polonais de Thomas Mann, Andrzej Doegowski, rapporte en 1964 que le baron Wladyslaw Moes serait en réalité le jeune garçon qui servit de modèle à l’écrivain allemand. Né en 1900, mort en 1986, il est celui que Thomas Mann rencontra au cours d’un voyage à Venise au printemps 1911. Père de deux enfants, il vécut plus longtemps que l’auteur ne l’avait imaginé (« Il est très délicat, il est maladif, pensa Aschenbach [lorsqu’il découvre Tadzio à l’Hôtel des bains]. Il est vraisemblable qu’il ne vivra pas vieux. ») et il repose dans sa propriété familiale, dans la région de Poznan, à l’ouest du pays.

Le baron Moes l’a d’ailleurs reconnu lui-même : « Ce jeune garçon, c’est moi ! Je suis allé autrefois à Venise- et m’on m’y appelait Adzio, parfois également Wladzio. Mais dans le roman, ça s’est transformé en Tadzio… » « Tadziou ! Tadziou! » (p. 66). C’est la « forme de tendresse » de ce prénom dont la musique résonne harmonieusement aux oreilles d’Aschenbach : « […] ce nom qui avait l’air de dominer la plage comme un mot d’ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à la fois (p.54) » Le « modèle » de Tadzio poursuit en ajoutant : « Tout y est, jusqu’à mon costume ; tout est minutieusement décrit, aussi bien nos habitudes tantôt agréables, tantôt pénibles ; et aussi les grosses plaisanteries auxquelles je me livrais avec mon ami [Jaschou], sur la plage. »

Les recherches entreprises par le spécialiste des oeuvres de Mann qu’est Doegoswki révèlent encore que la famille Moes aurait bien quitté Venise dès que se déclarèrent les premiers symptômes de l’épidémie de choléra.

Wladyslaw_Moes.jpgEt Katia Mann, dans son ouvrage, Thomas Mann, Souvenirs à bâtons rompus, confirme les dires du baron polonais. En arrivant à l’hôtel des Bains au Lido de Venise où les Mann séjournaient fréquemment, son mari est attiré par un adolescent. Voici comment elle décrit la scène et évoque le jeune héros : « […] le garçon d’environ treize ans, très charmant, beau comme le jour, toujours vêtu d’un costume marin à col ouvert et d’un très joli tricot. Sa vue frappa beaucoup mon mari. Il eut tout de suite un faible pour cet adolescent, qui lui plut extraordinairement, et il n’a cessé de l’observer sur la plage, lui, ainsi que ses camarades. Il ne l’a pas suivi dans tout Venise, cela non, mais le garçon l’avait fasciné et il y pensait souvent. » Selon elle, son mari « transfér[a] à son héros Aschenbach la plaisir réel que lui causait la vue de ce très charmant garçon, et il a stylisé ce plaisir pour en faire une passion éperdue. » Katia Mann, dans un souci de respectabilité, gomme ici les penchants homosexuels de son époux, que lui-même confesse pourtant dans ses Notes quotidiennes du soir à n’ouvrir que vingt ans après ma mort, et qui furent publiées en 1955.

On ne peut résister au plaisir de relire le merveilleux portrait que fait le narrateur du jeune garçon « aux cheveux longs qui pouvait avoir quatorze ans », la première fois qu’Aschenbach le voit : « La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, un bouche aimable, une gravité charmante et quasi divine, tout cela faisait songer à la statuaire grecque […] Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du Tireur d’épine, coulaient sur le front et plus bas encore sur la nuque […] » (p. 45) et plus loin : «  […] Aschenbach, plus encore que la veille, fut frappé d’étonnement et presque épouvanté de la beauté vraiment divine de ce jeune mortel. Le garçon portait aujourd’hui une légère blouse de cotonnade rayée bleu et blanc, qu’un liseré de soie rouge sur la poitrine et autour du cou séparait d’un simple col blanc tout droit. Mais sur ce col, d’ailleurs peu élégant et n’allant guère avec l’ensemble du costume, la tête, comme une fleur épanouie, reposait avec un charme incomparable- une tête d’Eros aux reflets jaunes de marbre de Paros, les sourcils gravement dessinés, les tempes et les oreilles couvertes par la chevelure sombre et soyeuse dont les boucles s’élançaient à angle droit vers le front. » (p.49).

Plus tard, après la publication de La Mort à Venise, Erika Mann, la fille de l’écrivain reçut une lettre de Wladyslaw Moes qui disait se reconnaître, sa famille et lui-même « dépeints trait pour trait » dans la nouvelle. Gilbert Adair, qui a écrit The real Tadzio, explique par ailleurs que, même dans la Pologne communiste, le baron Moes resta un dandy jusqu’à la fin de sa vie. Il s’étonna cependant toujours que son image  littéraire, faite de jeunesse, de beauté et marquée par l'Antiquité grecque, ait pu susciter une telle fascination.

La suite du récit ne fera que confirmer la première impression d’éblouissement éprouvée par Aschenbach. Tadzio deviendra un « petit Phéacin » (p. 49), un « éphèbe » (p. 52), Critoboulos (p. 53),Clytos, Céphale, Orion (p. 74), Hyakinthos… Aschenbach découvre dans l’adolescent « l’essence du beau, la forme en tant que pensée divine, l’unique et pure perfection qui vit dans l’esprit » (p. 68). Il ressent « l’angoisse sacrée » de l’homme d’élite qui voit apparaître « une face divine, un corps parfait » (p. 69). Il transpose la beauté de Tadzio dans l’écriture d’ « une page et demie de prose raffinée », se donnant alors encore l’illusion que « le dieu Eros vit dans le Verbe » (p. 71). Mais c’est bien ce culte de la beauté idéale  et le refoulement des émois sensuels qui précipitent la décadence du romancier. Son aspiration à une beauté apollinienne, formelle et morale, est vaincue par le retour de la passion dionysiaque qui le conduit à la mort. 

Tadzio-et-Aschenbach.jpg

En 1970, pour trouver le garçon blond susceptible d’interpréter Tadzio, Luchino Visconti fait un périple dans l’Europe de l’Est et du Nord, en Hongrie, en Pologne en Finlande. Dès son passage à Stockholm, il repère Björn Andresen. Quand il le voit, raconte Philippe Besson, dans un article de Paris-Match de mars 2005, « le doute n’est pas permis. Il est bien l’enfant blond […]. Il est bien cet ange de mort, à la grâce légère et fière […] Il est celui que Visconti décrit comme devant être l’incarnation, le symbole même de la beauté. »  Mais le metteur en scène poursuit son voyage et ne révèle son choix définitif qu’après avoir auditionné tous les garçons blonds qu’il avait remarqués. On reconnaîtra que la magie du film tient en grande partie au charme tout à la fois candide et pervers de ce jeune acteur.

Dirk Bogarde, le grand comédien anglais, avouera le sentiment de malaise qu’il éprouva lorsqu’il fit la connaissance du comédien: « J’ai ressenti moi-même quelque chose de bizarre. Quand j’ai vu pour la première fois Andresen, dans le salon de l’Hôtel des Bains… c’était l’Ange de la Mort ! Il était en face de moi ! Dès lors, j’ai gardé le silence tout le temps, je ne parlais avec personne, j’étais complètement seul, tous les jours, tous les soirs. Avec Aschenbach, j’ai découvert une tristesse énorme et profonde. » Il semblerait que, si la fascination de la beauté a joué sur Visconti, elle ait aussi fortement impressionné Bogarde.

Philippe Besson nous apprend cependant que Björn Andresen demeura marqué à jamais par ce rôle qui lui colla à la peau comme une (belle) tunique de Nessus. Lorsqu’il rencontre à Paris en janvier 2005 l’écrivain français, celui qui fut Tadzio a 50 ans. Il explique que, lors de l’audition avec Visconti, il était naïf mais que si Visconti l’a impressionné, il ne lui a pas fait peur. Il ne perçoit pas de prime abord que le cinéaste italien le choisit pour sa beauté, beauté dont il ne sait à qui il la doit puisqu’il est un enfant sans père.  Puis il comprend que c’est cela qui fascine ceux qu’il rencontre. S’il avoue n’en avoir jamais profité, il remercie cependant Dirk Bogarde, l’interprète d’Aschenbach, de l’avoir défendu contre les tentatives de manipulation et « les appétits d’ogre » de Visconti.

Il confesse avec amertume à Philippe Besson que toute sa vie, après ce film, il n’a été qu’ « un objet dans le regard des autres ». Il ajoute ne pas regretter d’avoir interprété Tadzio mais que, s’il avait connu les conséquences de ce rôle, il ne l’aurait jamais accepté. Son refuge, il le trouvera dans la musique de Chopin, passant parfois dix heures par jour au piano et déployant des efforts incommensurables « pour rester vivant ». Ainsi, il est clair que l’interprétation du personnage de Tadzio fut source d’enfermement pour Björn Andresen et qu’elle conditionna toute sa vie future.

 

La magie fascinatoire de Tadzio opéra ensuite sur Claude D. Georg. Celui-ci ayant vu le film de Visconti n’eut de cesse de rencontrer le jeune homme pour l’emmener de nouveau à Venise puis à Paris. Mais, le jeune acteur n’était pas Tadzio… Georg a raconté cette étrange aventure dans un livre intitulé La Rose et le Lotus. Il y explique comment, dans la salle de cinéma, lui qui ne connaissait ni Visconti ni Thomas Mann et ignorait tout de Gustav Mahler, s’identifia mystérieusement à Aschenbach : « […] par un transfert inouï je m’identifiais à lui. Je devenais l’Autre, celui qui […] avant le dîner découvrait dans le grand salon où l’orchestre jouait une valse viennoise la beauté stupéfiante d’un jeune Polonais, qui se complaisait sur la plage à observer admiratif l’adolescent merveilleux, qui s’épuisait dans une Venise malade du choléra à la poursuite du garçon complice de son manège équivoque, qui enfin sur sa chaise s’effondrait, mort dans une lumière de fin du jour après que le divin Tadzio lui eut désigné de son bras levé l’Infini, avant de s’élancer vers la mer immense. »

 

D’autres écrivains encore sont tombés sous le charme de Tadzio. C’est le cas de Gilbert Adair, déjà évoqué ci-dessus, et parti en quête du jeune norvégien dans The real Tadzio (2001), ouvrage qu’Allen Barra commente dans un article daté du 2 décembre 2003, intitulé Oh Boy. Tadzio, Adzio, and the secret history of Death in Venice. Adair est aussi l’auteur de Amour et Mort à Long Island (1998), roman inspiré par la nouvelle de Thomas Mann, qui revisite les thèmes de Mort à Venise. Cet ouvrage a été porté à l’écran par Richard Kwietniowski.

Enfin, on n’aurait garde d’oublier l’opéra en deux actes composé par Benjamin Britten en 1973, Death in Venice, et créé le 16 juin 1973 à Snape, pendant le festival d’Aldelburgh en Angleterre. Xavier de Gaulle, le biographe de Britten, explique que ce dernier, très désireux d'adapter la nouvelle de Thomas Mann, se refusa à voir le film de Visconti afin qu'on ne l'accuse pas de plagiat. Lors de la création de cet opéra, le ténor Peter Pears, compagnon du musicien, y tenait le rôle d’Aschenbach. Il a souligné l’importance pour Britten de cette oeuvre, résumant selon lui la quête artistique et personnelle du compositeur et que l’on peut considérer comme son testament. Le musicien anglais a su illustrer l’évolution de la contemplation d’Aschenbach qui, de spirituelle et esthétique, devient peu à peu trouble et sexuelle. On notera avec intérêt que c’est en octobre 1971 que Britten et Peter Pears sont à Venise et que le premier partage avec Thomas Mann la fascination pour la Cité des Doges. Comme Aschenbach, dans le film de Visconti, Britten est alors un musicien amoindri et malade. Et comme Aschenbach contemple Tadzio, Britten admire Pears, dont les monologues, accompagnés sobrement par le piano, structurent la narration de l'opéra. Quant à Pears-Aschenbach,  il regarde Tadzio, dont le rôle est muet, mais qui danse sur une musique de gamelan. L’incommunicabilité entre les deux personnages est ainsi particulièrement symbolique.

 

Adolescent polonais devenu le héros d'une nouvelle allemande, interprété par un jeune acteur norvégien qui suscita la passion chez un cinéaste italien et un écrivain français, à l’origine d’avatars littéraires ou musicaux, Tadzio est un personnage dont la fascination amoureuse et mortifère n’est pas près de s'éteindre.


Les pages renvoient à La Mort à Venise, suivi de Tristan et de Le Chemin du cimetière, Thomas Mann, Le Livre de Poche, n°1513.
A voir :
Morte a Venezia, (Mort à Venise), Luchino Visconti, 1971.
Alla ricerca di Tadzio (A la recherche de Tadzio), Luchino Visconti, Documentaire, Travail préparatoire au tournage de Mort à Venise, 1970.
Sources:
http://membres.lycos.fr/thomasmann/tadzio.htm
http://www.arte.tv/fr/mouvement-de-cinema/Luchino-Visconti
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Mort_%C3%A0_Venise_(nouvelle)
http://www.classiquesnews.com/dossiers/lire_article.aspx?article=569
http://www.philippebesson.com/vuluentendu_lu_philippe_paris_match.htm

Tadzio-couleurs.jpg

 

Mardi 26 janvier 2010

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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 22:32

inséparables agapornis 

Il était une fois un oiseau enfermé dans une cage, accrochée à une fenêtre. Mais il était pas seul, il avait une « femme », il était content. Je dis ça parce que Maman, elle, elle avait pas de mari. Quand je lui demandais pourquoi j’avais pas de papa, elle répondait d’un air un peu triste et un peu en colère : « Ton père ? Il est parti avec une jeunesse ! » Et moi, je disais plus rien.

Je me rappelle bien que Maman, elle m’avait donné ces deux petits oiseaux le jour de mes sept ans : « Tu as l’âge de raison maintenant. Tu pourras t’en occuper. » Elle m’avait même dit que c’était des inséparables. Alors, j’avais recopié, en m’appliquant bien, leur nom latin sur mon cahier de brouillon : Roseicollis Agapornis. Elle m’avait expliqué que ça veut dire « rose » et « oiseau amoureux ». J’avais lu dans la grande encyclopédie que Maman m’avait donnée à Noël qu’ils pouvaient vivre dix ans. On les avait appelés Philémon et Baucis. C’était un homme et une femme de la Grèce. Les dieux, ils leur avaient fait un cadeau pour les remercier : alors, ils étaient morts ensemble très vieux. C’était mon instituteur, Monsieur Gérard, qui l’avait dit. Moi, j’étais un petit garçon de sept ans, tout seul, et j’avais compté sur mes doigts. C’était bien. Avec Philémon et Baucis, j’aurai des amis jusqu’à temps que j’aie seize ans.

C’était la première fois que j’avais des animaux à la maison et j’arrêtais pas de les regarder. J’avais jamais vu des oiseaux aussi beaux. Leur tête était rose très pâle, comme le velours de la peau des pêches de vigne que je mangeais l’été, et leur corps, il était vert comme l’herbe qu’on voit dans les livres de contes, avec un peu du bleu des libellules. Je voyais bien qu’ils s’aimaient parce qu’ils se regardaient avec leurs deux yeux tout ronds, qui étaient entourés par un autre rond blanc qui faisait comme des lunettes. Avec Maman, on leur avait mis un petit nid qu’on avait fait avec des brindilles, de la mousse et de la laine. Moi, je pense qu’ils s’aimaient vraiment beaucoup, parce qu’ils avaient beaucoup de bébés oiseaux qu’on donnait à mes copains.

C’est moi qui m’occupais de Philémon et Baucis quand je rentrais de l’école. Je buvais à toute vitesse mon bol de chocolat, je mangeais comme un goinfre ma tartine de confiture et j’allais près d’eux. J’ouvrais la petite porte et je leur faisais des caresses du bout de mon index en faisant bien attention. Leurs plumes étaient douces et chaudes. Leur corps, il tremblait un peu. Je retirais sans faire de bruit la plaque de fer du fond de la cage. Je nettoyais avec une vieille Spontex leurs petites crottes, un peu comme des crottes de souris, mais grises et blanches. Pendant ce temps-là, ils se frottaient fort l’un contre l’autre, ils cognaient leur bec, et attendaient sagement la fin du ménage en se faisant des mamours. L’eau, je la versais dans un petit abreuvoir en plastique rouge, elle était toujours claire. Faut dire que je la changeais souvent. Quand je mettais les graines de millet dans leur mangeoire de bois, ils voletaient doucement. Après, j’entendais craquer les céréales dans leur bec rond, qui était de la couleur de la corne du bracelet africain de maman. Je crois que papa lui avait donné quand j’étais né.

Le dimanche, pour Maman et moi, c’était fête. On allait dans le potager de mon tonton. Les gens, ils disaient que c’était un jardin ouvrier. C’est peut-être parce que Tonton, il travaillait chez Renault à Boulogne-Billancourt. L’été, on accrochait la cage à une branche basse du cerisier pour que Philémon et Baucis, ils aient pas le soleil qui tape sur leur tête. Toujours l’un contre l’autre, ils regardaient Maman qui cueillait les fleurs fanées avec leurs yeux ronds comme des billes. Ils étaient drôlement curieux ! Moi, je binais les mauvaises herbes mais aussi j’avais toujours mon œil sur eux. Au printemps et à l’automne, on aimait bien mettre la cage blanche au milieu du potager. Ca leur faisait comme une petite forêt, les plants de haricots vert très foncé, les hampes des tomates en train de rougir ou les fleurs d’artichaut toute violettes, comme l’encre de mon porte-plume.

L’été, on partait en vacance au camping de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, dans la vieille Aronde bleue toute cabossée. On coinçait la cage entre nos sacs sur le siège de derrière et les inséparables, ils étaient contents de  voyager avec nous. Ils n’arrêtaient pas de pépier et je me rappelle qu’on chantait à tue-tête des vieilles chansons françaises : « Chante, rossignol, chante/ Toi qui as le cœur gai/ Tu as le cœur à rire/ Moi, je l’ai à pleurer. » Quand on arrivait le soir, bien fatigués, on retrouvait toujours les mêmes amis. Ils criaient en nous voyant : « Voilà les inséparables ! Voilà les inséparables ! » Je sais pas s’ils parlaient de Philémon et Baucis ou de Maman et moi. On montait notre vieille canadienne qui avait plus de couleurs à côté de nos amis et j’installais ma cage sous le pin parasol, là où l’on voit la grande plage toute blanche et la mer toute bleue. Au milieu des coquillages, je marchais sur le sable, je ramassais des os de seiche. Comme un écureuil, moi, je faisais des provisions pour mes inséparables.  Comme ça ils auraient un beau bec toute l’année.

Voilà ! Les années, elles ont passé vite. Le chant des inséparables, c’est ça qui a été la seule musique de mon enfance, parce qu’à la maison, on n’avait même pas de poste de radio. Un matin, je les ai retrouvés morts tous les deux, leurs plumes vertes hérissées, toutes raides, leurs petites pattes toutes crispées, leur yeux ternes et plus très blancs, comme les méduses de la plage de Saint-Gilles-Croix-de-Vie. J’ai pleuré, je les ai mis dans une boîte à chaussures et, le samedi, avec Maman et Tonton, on les a enterrés sous le cerisier du potager. Maman, elle, elle est morte du tétanos, en se piquant avec une épine de rose dans le potager. C’était un an après, je crois, mais moi, j’avais plus beaucoup de larmes.

Comme j’avais seize ans, il fallait bien que je travaille. Alors, Tonton, il m’a fait rentrer avec lui chez Renault. Le samedi soir, je vais au bal. Et quand je danse avec une fille qui me plaît, je la serre très fort contre moi. « Peut-être que c’est elle qui sera mon inséparable », que je pense tout bas dans ma tête.

Thème d'écriture: Il était une fois un oiseau enfermé dans une cage accrochée à une fenêtre... (papierlibre.over-blog.net)


Le 23 janvier  2010

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 17:45


Guerre-Algerie.jpg
Et ta blessure, où est-elle?
Je me demande où réside, où se cache 
la blessure secrète où tout homme court se réfugier
si l'on attente à son orgueil, quand on le blesse.
Cette blessure- qui devient ainsi le for intérieur-,
c'est elle qu'il va gonfler, emplir.
Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même,
une sorte de coeur secret et douloureux.
Jean Genet, Le Funambule
.
 

Il se pourrait bien qu’avec son septième roman, Des hommes, Laurent Mauvignier ait écrit l’oratorio funèbre aux soldats perdus de la Guerre d’Algérie que l’on attendait depuis longtemps.

En effet, le livre est construit en quatre parties comme une tragédie en quatre actes (Exposition, coup de théâtre, catastrophe, dénouement), Après-midi, Soir, Nuit, Matin, une sorte d’unité de temps, « entre deux révolutions du soleil », qui, par le biais du flash-back du chapitre IV, nous ramène de 2000 à 1961 aux « événements » d’Algérie, comme fut appelée cette guerre qui ne disait pas son nom. « Oui, bon, c’est pas Verdun. C’est long vingt-huit mois mais c’est pas Verdun. »

L’auteur y livre l’histoire poignante de Feu-de-Bois  mais « dont certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans ». La blessure intime (évoquée par la citation en exergue de Jean Genet) de celui dont le prénom est en réalité Bernard est racontée par son cousin Rabut, « le bachelier ». Il fut enrôlé en 1961 en Algérie, au « Club Bled », pour vingt-huit mois en même temps que lui, et tient le rôle d’un narrateur peu indulgent dans les deux premières parties, la dernière permettant au lecteur d’avoir un autre regard sur Bernard : ce Bernard alcoolique, ce Bernard qui a abandonné femme et enfants, ce Bernard qui se curait les ongles devant sa sœur à l’agonie en la traitant de « salope », ce Bernard qui avait volé sa mère…

La souffrance ensevelie de Feu-de-Bois surgit avec violence à l’occasion de l’anniversaire et du départ à la retraite  de sa sœur Solange, à qui il offre une broche dont tous se demandent comment il a pu la payer, lui qui n’a pas un sou. Quand Chefraoui l’Arabe va surgir dans le champ de vision de Bernard, il « pète littéralement les plombs » en le traitant de « bougnoule » et en se livrant à une sorte d’expédition menaçante et punitive au sein de sa famille.  Rabut le narrateur pose par ailleurs une question qui revient comme un leitmotiv : « Monsieur le Maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? »

C’est tout l’art de Mauvignier d’ « exposer » ainsi la situation en deux chapitres d’égale longueur (56 et 58 pages) pour en venir au « cœur secret et douloureux »  de la blessure de Bernard, ses vingt-huit mois dans l’Oranais, où il a connu l’horreur d’une guerre sans nom et la fin des illusions. Alors que Bernard au moment du départ du bateau éprouve la peur, alors que la sirène mugit, le chapitre II se conclut ainsi, laissant présager la tragédie : « […] il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu’au fond de son être, jusqu’à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d’un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ. » Oui, la guerre a perforé Bernard.

Acmé du roman, l’acte III, Nuit, qui comporte 129 pages, invite le lecteur à découvrir les raisons pour lesquelles Bernard est devenu ce marginal, que tout le monde évite, pourquoi il a quitté femme et enfants dont il ne possède aucun souvenir et pourquoi il expose les photos de Fatiha, une petite fille arabe. C’est en lisant ce chapitre que l’on comprend pourquoi le fils de paysans de La Bassée n’est plus que Feu-de-Bois, double possible du père de Laurent Mauvignier, lui aussi « appelé » en Algérie, qui ne disait rien, et qui se suicida alors que son fils était adolescent.

La voix du narrateur Rabut est ici relayée par les voix multiples de Châtel le pacifiste, de Février qui montre le soir la photo de sa fiancée Eliane dans son portefeuille, de Nivelle qui, dans un village, « sans regarder, sans réfléchir droit devant s’approche d’[un] garçon et lui tire une balle dans la tête », d’Abdelmalik, le harki traître, d’Idir, le harki abandonné par l’Armée française, de Bernard bien sûr qui lit les psaumes dans son missel et ne pense qu’à retrouver Mireille, la fille de colons, rencontrée là-bas. 

Fellaghas et soldats français, sous la plume de Laurent Mauvignier, sont tout à la fois victimes et bourreaux. Quant à l’interrogation de Rabut devant la torture infligée au médecin, devant le massacre de leur compagnie et celui de la petite Fatiha, qui jouait avec leur tortue mascotte, et de sa famille, elle est sans réponse : « […] comment on peut faire ça. Parce que, c’est, de faire ce qu’ils ont fait, je crois pas qu’on peut le dire, qu’on puisse imaginer le dire, c’est tellement loin de tout, faire ça, et pourtant ils ont fait ça, des hommes ont fait ça, sans pitié, sans rien d’humain […] »
Et cette incompréhension stupéfaite de Bernard et de Rabut qui ne peuvent réaliser pourquoi on les accuse, "non pas peut-être que [leur] retard avait sauvé la vie de tous ceux du convoi et les [leurs] aussi, mais comment c'était à cause d'[eux] que les fells avaient pu opérer". Et leur vie après avec les questions et la culpabilité d'être vivants.

Mauvignier, né cinq ans après les Accords d’Evian, a su dire avec réalisme et pudeur cette réalité-là. Dans une interview accordée à Nelly Kaprièlian pour Les Inrockuptibles, il explique que ce qui l’a intéressé, ce n’était pas de faire « un roman sur les bons et les mauvais mais de mettre les hommes en situation. » Grand admirateur de Dostoïevski, inspiré par les cinéastes américains qui ont su « mettre en scène un rapport frontal à la violence plus que l’histoire de la guerre », après avoir lu les avants-gardes littéraires et avoir eu quelques hésitations, l’auteur s’est résolu à « revenir au roman » et « à quelque chose qui cogne ». Cette « sensation d’être du mauvais côté, cette guerre perdue, cette guerre de trop », il a voulu en révéler les non-dits, « pour [les] dire, pas pour [les] réparer […] le roman peut montrer les manques mais il ne s’agit jamais pour lui de donner des réponses. »

Par le biais d’une langue étonnamment inventive, à mi-chemin entre l’oral et l’écrit, qui questionne, répète, ressasse, hésite, reprend, grâce à l’emploi du style indirect libre, par le moyen du « et » indéfiniment relancé, Mauvignier cherche à donner la parole à tous ceux qui, comme Bernard, en furent privés à cause de la souffrance, de la honte et de l’humiliation. Les relais de narration, la multiplicité des points de vue confèrent au récit une ampleur magistrale d’une grande émotion. Commencé à Toulouse, poursuivi à Berlin, achevé à Rome, ce roman a exigé beaucoup de son auteur :  « Je pense n’avoir jamais retravaillé un livre comme je l’ai fait pour celui-ci, parce qu’il fallait un rythme, une densité très particulière et forte, il fallait qu’on ne lâche pas le livre dès qu’on l’a en mains, et j’ai travaillé dans ce sens. »

Et effectivement, c’est un roman qui vous « prend aux tripes » et la fin en est magnifique. C'est la partie IV, intitulée Matin. On y retrouve Rabut, qui ne "voi[t] plus un mètre d'avenir" devant lui, qui pleure la nuit et ne cesse de penser à Bernard, devenu leur "histoire à tous les deux", "cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une maison dans laquelle on s'enferme tout seul [...]." Après avoir décidé qu'il n'irait pas avec les autres au commissariat témoigner contre Feu-de-Bois dans l'affaire Chefraoui, il s'en va en voiture. Celle-ci glisse sur une plaque de verglas et verse dans le fossé.
Dans le calme d’un paysage de neige, les vingt-huit mois passé en Algérie lui reviennent en plein cœur. Il évoque le rêve avorté de Bernard, l’exode des pieds-noirs, « la rage au ventre, la mort dans l’âme », la liesse des Algériens, les youyous des femmes, le drapeau algérien partout, l’incrédulité des harkis abandonnés, frappés à coups de crosse pour qu’ils ne montent pas dans les camions, les derniers attentats de l’OAS. Il éprouve alors le désir de retourner dans cette Algérie dont il voudrait vérifier l'existence et il se demande « si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard ».


Jeudi  21 janvier 2010

 

                                                               Mauvignier-Laurent.jpg

 

 

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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 14:22

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Vendredi 16 janvier 2010, La 5 diffusait dans la série Empreintes un film consacré à Hubert Nyssen, créateur de 1977 à 1994 des Editions Acte Sud, des Assises de la Traduction littéraire et de l’Association du Méjean (soirées musicales et lectures), qui a redonné vie à un quartier d’Arles.

Le film de Sylvie Deleule nous a fait rencontrer un écrivain et éditeur de 84 ans, passionné et passionnant, qui a raconté avec simplicité son enfance à l’ombre de ses grands-parents très aimés, sa jeunesse, et l’audace que fut la création d’une maison d’éditions à Arles, loin de tout parisianisme. Il a évoqué comment Actes Sud est née de son désir de faire découvrir des auteurs étrangers méconnus, le bonheur de les avoir accompagnés dans leur travail d’écriture, le compagnonnage avec sa femme traductrice, la « consécration », lorsque Laurent Gaudé, publié dans sa maison d’édition, obtint le Goncourt pour Le Soleil des Scorta.

Grand passeur, celui qui nous donna la chance de lire Paul Auster et Nina Berberova, nous a accordé un petit moment de grâce. On le voit en effet dans le superbe cloître Saint-Trophime d’Arles, lors des Lectures en Arles, de juin 2009. Marie-Christine Barrault y lit sans emphase aucune, en toute vérité, L’Homme assis dans le couloir de Marguerite Duras. Lorsque la comédienne a fini sa lecture, il s’approche d’elle, l’embrasse pour la remercier, et s’adresse au public : « Il y a ce que Marguerite Duras a écrit, il y a ce que Marie-Christine a lu, il y a ce que vous avez entendu. »

En quelques mots, il nous donne ainsi à comprendre le merveilleux voyage des mots en littérature et la magie de l’acte de lecture, dont il s’est fait toute sa vie l’ardent défenseur.

Samedi 16 janvier 2010

                                                                                                        Lectures en arles

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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 15:43

Jeudi 14 janvier 2010, à La Grande Librairie, François Busnel consacrait une grande partie de son émission à James Ellroy, celui pour qui « l’Amérique n’a jamais été innocente », et dont on vient de publier en français le tome III de sa trilogie intitulée Underworld USA, après American Tabloïd et American Death Trip. Ensuite, il recevait Andrei Kourkov, « l’écrivain comique ukrainien » pour Laitier de nuit. Je voudrais cependant m’attarder sur sa troisième invitée, la fragile Kim Thúy, qui vient d’écrire son premier roman, Ru, dont elle a parlé avec une délicatesse et une philosophie qui donnent envie de la lire.


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Son histoire d’abord est extraordinaire. D’origine viêtnamienne, elle a dû quitter son pays natal à l’âge de dix ans, a vécu quatre mois dans un camp de réfugiés, pour ensuite s'installer au Québec avec sa famille. Couturière, avocate, restauratrice, elle a écrit ce premier ouvrage dénué de tout misérabilisme, en souhaitant y décrire des sensations, des émotions plus que des faits, et en expliquant qu’il fut « long de faire ce petit livre » de 142 pages.

Elle a précisé que si « ru » signifie « petit ruisseau » en français, en viêtnamien, il a le sens de « bercer », de « berceuse ». Et ce livre est sans doute pour l’émigrée la berceuse qui la rattache à la terre de ses ancêtres.

Celle qui a trouvé dans la langue française une patrie, a aussi proposé les trois livres de son Panthéon littéraire. L’Amant de Marguerite Duras, qui lui fit redécouvrir le Viêtnam ; L’Enigme du retour de Denis Laferrière, son frère en émigration ; et L’Insoutenable Légèreté de l’Etre de Kundera, qui lui donna l’occasion de prendre conscience de la réalité du communisme.

En disciple du bouddhisme, elle souligne que les déchirements de sa vie lui ont enseigné le détachement, qu’il importe en effet de ne pas s’attacher pour ne pas souffrir et qu’on apprend à se dépouiller pour rebondir. Et devant les aléas de la situation politique au Viêtnam, en philosophe, elle fait le constat que « guerre et paix sont en fait des amies et qu’elles se moquent de nous. »

Alors, s’il faut faire un choix de lecture entre l’ogre Ellroy, le drolatique Kourkov et la sereine Kim Thúy, je choisis celle dont la voix est le murmure nostalgique du « ru » de son enfance.

 

Vendredi 15 janvier 2010

 

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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 18:15

 Miep Gies jeune

 

La Maison d’Anne Frank à Amsterdam a annoncé mardi 12 janvier 2010 le décès le 11 janvier 2010 de Mies Giep, qui aida Anne Frank et sa famille ainsi que d’autres Juifs à se cacher des nazis pendant 25 mois, avant qu’ils ne soient dénoncés par un délateur anonyme.

Morte à 100 ans, Hermine Santrouschitz, qui recueillit au moment de son arrestation ce qui deviendra le célèbre Journal d’Anne Frank, est née à Vienne en Autriche-Hongrie le 15 février 1909. En 1920, elle est envoyée à Leiden aux Pays-bas, dans le cadre d’un programme d’aide aux enfants affaiblis par la malnutrition et la tuberculose. Elle y sera surnommée Miep par sa famille d’accueil.

En 1922, elle déménage à Amsterdam, puis, en 1933, devient secrétaire dans l’entreprise d’Otto Frank, Opetka, qui vend de la pectine et des épices. Elle refuse d’intégrer une organisation nazie en 1941 et échappe à l’expulsion vers l’Autriche en épousant un Néerlandais, Jan Gies, le 16 juillet 1941.

Au printemps 1942, le filet se resserre autour des Juifs hollandais. Otto Frank demande alors son aide à Miep Gies pour le cacher avec sa famille dans une annexe d’un des entrepôts de l’entreprise. Dans son ouvrage, Elle s’appelait Anne Frank, publié en 1987, elle raconte sa réaction : « Il y a des échanges de regard qui ne se produisent qu’une ou deux fois dans une vie, c’était un de ceux-là. Je lui ai répondu : « Bien sûr ! » Et plus tard, elle dira : «  Cela me semblait parfaitement naturel. Je pouvais aider ces gens. Ils étaient impuissants. Ils ne savaient pas vers qui se tourner. »

Pendant deux ans, Miep Gies, aidée par d’autres employés d’Opekta, Victor Kugler, Bep Voskuijl et Johannes Kleiman, vont apporter un soutien clandestin sans faille à la famille Frank, bientôt rejointe par les Van Pels et, le 16 novembre, par Fritz Pfeffer. Otto Frank écrira après la guerre : « Ils ont tous répondu « Oui » sans hésiter, tout en sachant pertinemment ce qu’ils risquaient. Ceux qui aidaient les Juifs s’exposaient à des punitions sévères comme la prison, la déportation ou même l’exécution. » Héros obscurs, ils agiront ainsi selon leur conscience par simple souci d’humanité.

En juin 1942, les Frank s’installent donc dans une cachette aménagée derrière une bibliothèque. Le 21 août 1942, Anne Frank écrit : « Notre cachette est devenue une cachette digne de ce nom. En effet M. Kugler a jugé plus prudent de mettre une bibliothèque devant notre porte d’entrée […], mais naturellement, une bibliothèque pivotante qui peut s’ouvrir comme une porte. »

Les différentes tâches sont bien réparties entre les « protecteurs ». Miep Gies, « toujours chargée comme un baudet », ainsi que l’écrit Anne Frank,  et Bep Voskuijl sont affectées à l’intendance et à l’approvisionnement quotidien des légumes, de la viande, du pain et du lait. Miep veillait à ne se pas se fournir régulièrement dans les mêmes épiceries afin de ne pas éveiller les soupçons. Après la Libération, elle a retrouvé une liste de courses établie par M. Van Pels : « Je suis contente de l’avoir gardée », dit-elle.

Johannes Kleiman et Victor Kugler s’occupent de la sécurité et des finances. Jan Gies, le mari de Giep, et Johan Voskuijl, le père de Bep, ne restent pas inactifs. Le premier obtient des tickets de rationnement et le second, « le dévouement personnifié », selon Anne Frank, construit la bibliothèque pivotante. Jan Gies était aussi « un résistant qui parlait peu mais agissait beaucoup […] Il y avait des milliers de gens comme lui, dont on n’a jamais entendu parler », a confié un jour son épouse.

Mais l’aide n’est pas que matérielle. Bep s’inscrit à des cours de correspondance de sténo et de latin, destinés aux reclus. Tous les samedis, Miep apporte des livres de la bibliothèque. « Les autres gens ne savent pas tout ce que les livres représentent quand on est enfermé. La lecture, l’étude et la radio, voilà nos seules distractions », avoue Anne Frank. Victor Kugler distrait aussi la jeune fille en lui faisant passer la revue Cinema and Theater. Tout le monde est « surpris par la précision avec laquelle au bout d’un an, j’arrive à citer les acteurs de tel ou tel film », s’amuse-t-elle.

Il faut lire l’interview de Miep Gies par Menno Metselaar, datée de 1998, dans laquelle elle explique son état d’esprit pendant cette période. On y découvre une femme d’une grande humilité, qui ne revendique aucunement le statut de héros.  Elle y avoue sa compassion  et sa pitié profonde pour les « persécutés », se demandant comment elle supporterait à leur place ce sentiment d’enfermement. Elle explique que son souci majeur était de ne pas ajouter au malheur des  habitants de l’Annexe en leur épargnant les mauvaises nouvelles du dehors. Alors qu’elle avait peine à croire au sort que les nazis réservaient aux Juifs, elle souligne qu’Anne Frank était d’une lucidité extrême sur la situation et qu’elle admirait sa maturité. Combien de fois n’a-t-elle pas pensé : « Ma chère fille, tu es si jeune, pourtant tu parles comme une adulte » ?

Dans cette interview, Miep Gies raconte la scène où elle a eu « l’honneur » de  surprendre un jour Anne en train d’écrire son journal. Le regard « furieux, voire agressif » que la jeune fille lui lança lui est resté en mémoire. Elle s'est alors  sentie « minuscule ».

Elle se demande toujours « comment et pourquoi cette catastrophe a pu se produire » et n’a pas de réponse. Elle avoue simplement que la vie devait continuer et qu’elle a continué : « Pendant ces années noires, nous nous n’étions pas contenté de regarder de loin mais nous avons tenu la main à ceux qui en avaient besoin. Nous y avons risqué notre propre vie. On n’aurait pas pu faire plus. »

Elle raconte que c’est le 4 août 1944 que l’arrestation a eu lieu, sans doute suite à une dénonciation anonyme. Un homme, un certain Silberbauer, un revolver à la main, est entré dans son bureau et lui a enjoint de demeurer assise. Puis elle a entendu les clandestins, à qui on avait laissé le temps de faire leurs valises, descendre l’escalier « très lentement ». On dit que Miep Gies échappa à la détention car l’officier qui l’interrogea était d’origine autrichienne comme elle.

Otto Frank, le père d’Anne a expliqué plus tard qu’on les a sommés de remettre leurs objets de valeur. Silberbauer a renversé le cartable de sa fille dans lequel se trouvait son journal. « Il a dit : « Préparez-vous. Dans cinq minutes tout le monde est ici. » Une voiture blindée les a ensuite emmenés ainsi que Victor Kugler et Johannes Kleiman, arrêtés eux aussi.

Le 8 août 1944, les Frank sont envoyés au camp de concentration de Westerbork, dans l’est des Pays-Bas, puis ils sont déportés dans le camp d’extermination d’Auschwitz, en Pologne occupée. Quelques mois plus tard, Anne et sa sœur Margot seront transférées à Bergen-Belsen en Allemagne, où elles mourront du typhus, peu de temps avant la Libération.

Après leur départ, Bep Voskuijl et Miep Gies sont allées dans l’Annexe. Elles ont vu les papiers du journal d’Anne qu’elle ont ramassés. Comme Miep était l’aînée, Bep lui a dit de les conserver. Elle les a gardés dans un tiroir sans les lire et a dit : « C’est bien le journal d’une enfant, mais après tout, les enfants ont aussi le droit au respect de la vie privée. » Elles ont pris là une sage décision car le journal contenait des informations compromettantes et elles auraient été contraintes de le détruire. C’est cela qui a permis la préservation de l’œuvre et sa remise à Otto Frank lors de son retour de déportation en 1945.

« Lorsqu’à mon retour, j’ai appris que je ne reverrai jamais mes enfants, Miep m’a remis les écrits d’Anne », nous apprend Otto Frank. « Je dirais qu’ils ont été sauvés par miracle. Il m’a fallu beaucoup de temps pour tout lire. Et j’avoue que les pensées profondes d’Anne m’ont beaucoup surpris, son sérieux et surtout son auto-critique. Je découvrais une tout autre Anne que celle que je connaissais. » Apprenant alors qu’Anne souhaitait publier son livre après la guerre et qu’elle avait même réécrit une partie de la première version, il s’est résolu à le faire publier pour respecter le souhait de sa fille disparue. Publié en 1947,  traduit en 70 langues, ce fut le premier livre populaire sur la Shoah.

Miep et Jan Gies recevront le Prix Raoul Wallenberg de la Bravoure et la reconnaissance de l’Etat d’Israël, comme « Justes parmi les nations ». Miep Gies a obtenu aussi l’Ordre du Mérite de la République Fédérale d’Allemagne en 1995, la médaille de Yad Vashem en 1997, et a été anoblie par la reine Beatrix des Pays-Bas.

Mais médailles et récompenses signifiaient-elles vraiment quelque chose pour celle qui avait dit : « Aider des personnes en danger, c’est notre devoir en tant qu’être humains » ?


Sources:
Interview de Miep Gies par Menno Metselaar, 1998, http://www.annefrank.org/content.asp?pid=242&lid=5


Jeudi 14 janvier 2010


                                                                                                      première édition anne frank
        Première édition de Le Journal d'Anne Frank.
                                                                                                       

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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 16:55

 

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Lors de l’émission Spéciale Camus à La Grande Librairie, jeudi 07 janvier 2010, a été diffusé un film de Joël Calmettes, intitulé Albert Camus, Le journalisme engagé. Témoignages, extraits d’articles, de lettres et d’images d’archives ont souligné la passion du romancier pour la pratique d’un journalisme qu’il a haussé à son plus haut degré d’excellence.

Le film commence au moment où Camus, accompagnée de sa femme Francine, se rend à Stockholm afin de recevoir le Prix Nobel en décembre 1957. Avec lui, est couronné le visage exigeant et généreux d’un nouvel humanisme.

Dans son discours de réception, il montre que l’écriture est le moyen de relayer le silence pour le faire retentir par les moyens de l’art. Il y insiste de plus sur le refus de mentir sur ce que l’on sait et la nécessité absolue de la résistance à l’oppression, qui furent toujours ses règles de vie.

Il les observa dans son métier de romancier mais aussi dans ses activités de journaliste. Ce qui fut pour lui une des grandes passions de sa vie se manifesta par des prises de position claires et affirmées mais jamais banales.

En 1938, on interdit au jeune homme malade de la tuberculose de devenir fonctionnaire en passant l’agrégation. Il devient alors rédacteur à Alger-Républicain et y éprouve une grande impression de liberté. Le directeur de ce journal de gauche, Pascal Pia, séduit par son assurance, le recrute alors qu’il a 25 ans. Déjà, à travers le Théâtre du Travail, et notamment la pièce Révolte dans les Asturies, Camus s’était érigé en pourfendeur du fascisme hitlérien.

« Je fais du journalisme, les chiens écrasés et des reportages, quelques articles littéraires aussi », écrit-il à Jean Grenier, son professeur de philosophie. « Peu à peu, il trouve dans cette voie une façon d’être à l’écoute du monde, au plus près de ses souffrances et de ses injustices. » (Magazine des Programmes de France 5).

Né français dans une Algérie qui correspond à trois départements, mais pauvre parmi les pauvres, il va s’engager assez vite aux côtés des musulmans Les indigènes n’ayant pas le droit de vote, Léon Blum souhaite l’accorder à quelques dizaines de milliers de musulmans. En avril 1937, Camus lance un appel pour soutenir le projet Violette et permettre ainsi aux Arabes de s’exprimer. Devant l’opposition des colons, le projet sera abandonné. Cependant, si Camus est intimement convaincu que le pays doit évoluer, sa pensée est largement minoritaire, même dans les milieux radicaux du Front Populaire.

Lors de ce qu’on peut qualifier de « voyage initiatique » en Kabylie, il découvre des populations laissées pour compte et misérables, « des enfants dans la boue noire des égouts » et s’écrie : « Voyez ce que vous n’avez pas fait de la Kabylie ! » Dans la série intense des Actuelles, se révèle déjà un homme sensible et généreux, préoccupé par les question sociales, qui aspire à s’engager de manière active dans une évolution de l’Algérie. Le mot « misère » revient fréquemment sous la plume de l’écrivain qui s’ « expose, propose des solutions, avance des arguments et essaie, à travers cette volonté de l’enquête et du journalisme, de ne pas rester dans des schémas théoriques ou des carcans idéologiques », ainsi que l’explique l’historien Benjamin Stora.

Lorsque les menaces s’accumulent en Europe, il ambitionne de sauver l’Homme face à une Histoire devenue folle. Mais comment lutter pour la paix quand la déraison domine ? « Je demande la paix, timide et frêle », écrit-il. Après avoir essayé vainement de s’engager comme soldat, il est exempté en 1939, pour cause de santé. Devenu rédacteur au Soir Républicain qui a remplacé Alger-Républicain, il persiste à lutter contre l’excitation ambiante, tout en demeurant persuadé que le conflit pouvait être évité. Selon lui, c’est l’humiliation du traité de Versailles qui a conduit à la catastrophe. Comme Pascal Pia, fils d’un père mort à la Guerre de 14, il professe un antimilitarisme que certains considèrent comme inadmissible. Subissant les foudres de la censure, il s’essaie au maniement du second degré : « Soyons conformistes ; remettons-nous en aux élites ; obéissons-leur ! » Les ventes du journal s’effondrent ; il cesse de paraître le 10 janvier 1940.

En mars, Camus part alors à Paris et devient secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Lors de l’exode, il suit l’équipe du journal à Clermont-Ferrand puis à Lyon, emportant avec lui le manuscrit de L’Etranger, qui paraîtra deux ans plus tard. Après un bref retour à Oran, en 1941, il revient au Chambon-sur-Lignon où il achève Le Mythe de Sisyphe et écrit Le Malentendu. Devenu déjà la coqueluche des Parisiens, Camus devient lecteur chez Gallimard.

En novembre 1943, c’est la première réunion clandestine de Combat, un des principaux mouvements de la Résistance. Il y sera connu sous le nom d’Albert Mathé ou de Bauchard. Alors que la nasse se resserre autour du mouvement, Camus prend la direction du journal Combat. Le premier contact est extraordinaire et, de suite, éclate le style d’un journaliste qui s’abstient de prises de position personnelles.

Au cœur de la lutte, demeure la lancinante question de savoir si l’on parlera en cas d’arrestation. En juillet 1944, J. Bernard est déportée et l’imprimeur est tué. Ne demeurent que deux personnes, dont Camus. Catherine Camus, sa fille,  précise : « Certains ne sont pas revenus. C’est pour ça qu’il a toujours dit qu’il ne souhaitait pas être décoré de la médaille de la Résistance. Quand on la lui a  tout de même donnée, il arrive un jour, après la Libération, à Combat, qui reparaît cinq ans après la clandestinité, et demande à une amie qui avait été à Ravensbrück : « Qui m’a dénoncé ? » (http://bibliobs.nouvelobs.com/20091120/15979/tu-es-triste-papa-non-je-suis-seul)

La presse clandestine reparaît au grand jour à la Libération en juin 1944. Deux tendances se dessinent : une presse nouvelle qui se coule dans la presse commerciale et Combat qui prolonge les espérances de la Résistance. Ce dernier est le journal des gens évolués qui apprécient le nouveau ton des éditoriaux de Camus. Il y publiera environ cent trente articles signés de son nom.


                                                              équipe combat


Avec l’équipe du journal, Camus souhaite passer de la résistance à la révolution et aspire à une vraie démocratie populaire et ouvrière, loin des combats politicards de la III° République. Habité par l’idée d’une refondation, il aspire à donner au lecteur des indications politiques et morales sur ce que doit être une véritable république. La situation cependant est complexe, car la société française doit gérer au mieux la scission entre vainqueurs et vaincus. Les dépêches affichées au siège des quotidiens attirent les foules, partagées sur la manière de réaliser une épuration digne de ce nom.

Camus s’oppose alors à Mauriac, « écrivain d’humeur et non de raisonnement », dit-il : la justice s’affronte avec la charité dans une grande tension. Selon Mauriac, l’épuration doit avoir lieu à des fins de réconciliation et non de vengeance. Bien qu’adversaire de la peine de mort, Camus est partisan d’une répression rapide et limitée dans le temps. Il « assume cette épuration imparfaite et place après la justice le pardon qu’il situe dans le cœur des survivants. » (Georges Bénicourt). Pourtant, lorsque le poète Robert Brasillach sera condamné à mort, les deux écrivains signeront la pétition pour demander sa grâce. En 1947, conscient que communistes et gaullistes ont confisqué l’épuration à des fins de suprématie politique et que nombre de hauts fonctionnaires collaborationnistes ont été épargnés, Camus conviendra avec honnêteté que Mauriac avait vu juste.

Maurice Nadeau affirme que, dans son travail de journaliste, Camus a toujours manifesté une remarquable hauteur de vue et qu’historien au jour le jour, il a surtout été cet homme censé avoir une idée, réalisant ainsi l’idéal du journaliste. Ce sont alors les beaux jours de Saint-Germain-des-Prés ; Camus, à la recherche de la camaraderie, fréquente Le Tabou, Le Méphisto. Marqué par la tuberculose, voulant se limiter à l’essentiel, il est en quête de brefs moments de bonheur et pratique cet « hédonisme tragique », tel que l’a qualifié Michel Onfray.

En 1945, il retourne en Algérie alors que se produit le soulèvement de Sétif (8 mai 1945), suivi de massacres d’Européens et de la répression par l’Armée française, tragédie sur laquelle il tente d’alarmer l’opinion métropolitaine. Il reste persuadé que, sur sa terre natale devenue un véritable chaudron, la clé demeure la question sociale. Il s’insurge devant la paresse de la pensée politique de Paris : ne faut-il pas devancer l’Histoire plutôt qu’être à sa remorque ?

Ses éditoriaux, toujours guidés par de grands principes et d’une impressionnante hauteur de vue, sont alors de véritables cadeaux au lecteur. Alors que nombre d’intellectuels, comme Germaine Tillion ou Jean Daniel, reconnaissent qu’Hiroshima n’a guère suscité chez eux de réactions, Camus est un des seuls à s’indigner en fustigeant « une arme qui extermine non une race mais l’espèce ». Pour lui, on a atteint le dernier degré de sauvagerie par la mécanique et la Paix est le seul combat qui vaille la peine d’être mené.

Sa lucidité sera souveraine dans l’analyse qu’il fait du goulag dans L’Homme révolté (1951). Contre celui pour qui la fin jamais ne justifiera les moyens se dresse toute l’intelligentsia de gauche et parmi elle, son ami de toujours, Pascal Pia. La polémique est d’une extrême violence et la rupture avec Jean-Paul Sartre est consommée.

L’Express, où Camus entre en 1955, sera son dernier engagement de journaliste. Il y publiera une trentaine d’articles, essentiellement consacrés à l’Algérie. Entre blâmes et éloges distribués aussi bien aux Français qu’aux musulmans, Camus encourage l’opinion à aller dans le sens de la trêve, et s’oppose fermement aux noces de la violence et de la répression, qu’il juge sans avenir. En dépit de son appel à la raison et à la justice, l’épreuve de force sera inévitable et définitive.

Ses prises de position sont désormais considérées comme utopiques et il a de plus en plus de difficultés à écrire ses articles. « J’ai ce pays en travers de la gorge », dit-il. Il craint, en écrivant, d’augmenter le sang d’un côté ou de l’autre, et pourtant en 1956 il lance un appel à la trêve, qui est accueilli avec hostilité par ses compatriotes. Quand les pieds-noirs crient « A mort, Camus ! », il est désespéré. En février 1956, il cesse sa collaboration à L’Express. Plus jamais, il ne parlera en public de l’Algérie.

« Ne faut-il pas préférer le silence et l’ironie qui aident à vivre ? Ainsi le galeux se retourne sur son lit et gratte ses plaies. »

Camus, le grand journaliste, aura crié dans le désert…

  

Mardi 12 janvier 2010
 

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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 18:02



Lundi 04 janvier 2010, on commémorait le cinquantenaire de la mort de Camus dans un accident de voiture, à Villeblevin dans l’Yonne, aux côtés de Michel Gallimard.
 

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Jeudi 07 janvier, François Busnel, dans La Grande Librairie, proposait une Spéciale Albert Camus, en hommage à celui qui est tout, sauf « un philosophe pour classes terminales ».  Il souhaitait montrer dans cette émission que "sa trajectoire, jalonnée de rencontres, est un miracle et que sa vie prouve à elle seule qu'il n'y a pas de déterminisme social."
Y étaient présents Jeanyves Guérin (pour Le Dictionnaire Albert Camus chez Robert Laffont), José Lenzini (pour Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus chez Actes Sud), Michel Onfray (La Pensée de midi, Archéologie de la pensée d’un libertaire), Herbert Lottman (Albert Camus, Le Seuil) et Agnès Spiquel, Présidente des Etudes camusiennes, qui a collaboré à la récente édition des œuvres complètes d’Albert Camus par la bibliothèque de la Pléiade. Le documentaire de Joël Calmettes, intitulé Albert Camus, le journalisme engagé, revenait sur la carrière de journaliste de l’écrivain.
(J'y reviendrai dans un autre article.)

L’échange très documenté entre les différents intervenants a fait revivre le trajet remarquable de cette « comète » trop tôt disparue. Traduit dans 60 langues, l’écrivain, natif d’Algérie, a atteint depuis longtemps à l’universalité et acquis l’immortalité littéraire. Toujours reçu comme un passeur de l’idée démocratique, après avoir été découvert entre 1950 et 1960 par l’Espagne, la Pologne, les pays de l’Est, il est maintenant lu en Algérie et en Iran.

On y a rappelé les événements de l’enfance de celui qui naquit  en 1913 à Mondovi, en Algérie, d’un père mort à la guerre de 1914 et d’une mère analphabète et femme de ménage. On y a fait mémoire de la découverte de la langue française par un adolescent timide grâce à son instituteur Louis Germain. C’est ce jeune homme qui affirmera qu’il n’a qu’une patrie, cette même langue française que l'Ecole lui avait donnée. Il reconnaîtra l'habiter, l'avoir acquise et aimée, conscient de ses capacités alors que sa mère la parlait mal. Il est toujours demeuré au fond de lui ce gosse de pauvre, à qui son instituteur donne à lire La Douleur (1931) d’André de Richaud et qui en est ébloui.

On y a mentionné la passion pour le football (« Ce que je sais de plus sûr sur la morale, c’est au sport que je le dois, là où l’on fait quelque chose ensemble. ») et l’attrait pour la philosophie suscité par Jean Grenier en 1930, l’éviction au concours de l’agrégation de philosophie à cause de la tuberculose, la participation à Alger-Républicain (1938).

On s’est arrêté sur sa passion pour le théâtre, lorsqu’il fonde le Théâtre du Travail et qu’il parcourt le pays dans la troupe de Radio-Alger, avec des mises en scène de textes de  Malraux ou de Dostoïevski. Camus ne disait-il pas : « La scène de théâtre est le seul lieu où je sois heureux » ? On sait qu’il était capable de remplacer au pied levé des comédiens et qu’il préféra toujours la compagnie des gens de théâtre à celle des intellectuels, avec qui il avait l’impression d’être coupable. Il retrouvait dans le monde du théâtre cette camaraderie du football ou de l’équipe de rédaction d’un journal.  Si un écrivain se juge lui-même dans la solitude, un jour vient où il a besoin de la collectivité.

Ensuite, fut soulignée la consécration du Prix Nobel en 1957, qui montrera au monde un visage plus jeune de la France qu’on ne le pensait généralement.

Si l’enfance n’est pas un des sujets de prédilection de Camus, il fut cependant un enfant heureux, marqué par la tendresse maternelle et le soleil, malgré et avec la pauvreté.

Herbert Lottman, un Américain, s’est lancé dans l’écriture de la biographie de Camus quand il s’est rendu compte qu’il n’en existait pas qui soit digne de ce nom (de même que, selon lui, il n’y en a pas non plus pour Flaubert). Il a donc commencé « avec rien » et a rédigé une biographie à l’américaine. Il s’y est efforcé de « tout dire », multipliant les détails, car-dit-il- on ne sait pas à l’avance ce qui sera important. Réalisant une véritable enquête de mille pages, il a fait parler nombre de faits, nombre de témoins, des lettres d’amis et ce faisant a « recomposé » Camus. Le biographe américain a beaucoup enquêté sur les origines du père de Camus dont on a longtemps cru qu’elles étaient alsaciennes. C’est à Nantes, où est rassemblé l’Etat-civil des pieds-noirs, qu’il a retrouvé dans les archives l’arbre généalogique de Camus, dont les ancêtres venaient de Bordeaux, ce que l’écrivain lui-même n’aura jamais su. De même, il nous apprend que si l’auteur de Révolte dans les Asturies (1936) n’a jamais révélé pourquoi il avait quitté le parti communiste en 1936, c’est parce qu’il en avait été expulsé.

Michel Onfray indique que deux professeurs furent décisifs pour l’auteur de L’Etranger (1942) et que la culture l’arracha à la misère. Louis Germain, l’instituteur, lui fait connaître Dorgelès et Jean Grenier le distingue, lui ouvrant les textes de Nietszche et le taoïsme. Camus lui dédiera L’Homme révolté (1951). Ayant eu la conviction intime qu’il mourrait jeune, Camus éprouva toujours un amour débordant de la vie. Ce goût lié à la maladie le rendit prêt à brûler son existence et il ne méprisa jamais le bonheur, comme il est de bon ton de le proclamer chez certains philosophes ! Un film d’archives de mai 1959 montre Camus s’exprimant sur ce sujet. Il explique que, pour beaucoup, le bonheur est une activité originale dont il faudrait se cacher, comme des Ballets roses, dont il faudrait s’excuser. Il reconnaît que les puissants sont souvent des ratés du bonheur : « N’avouez jamais que vous êtes heureux, ce serait votre condamnation ! »

Devant des interviews de Camus qui n’apparaissent pas très naturelles, José Lenzini fait remarquer qu’il s’efforce d’y réfréner son accent pied-noir. Ne disait-il pas : « Quand je suis avec un intellectuel, j’ai toujours l’impression d’avoir quelque chose à me faire pardonner » ?  Sa fille Catherine Camus explique l’aspect artificiel de ses interviews par le fait qu'il en apprenait les textes par cœur. Mais ce manque de naturel n’avait rien à voir avec une quelconque rigidité de l’homme.

En fait, Albert Camus est avant tout un homme de soleil, de pauvreté et de silence. Il a vécu dans un monde de silence, celui de son père absent, de sa mère analphabète, de son quartier pauvre de Belcourt, et c’est auprès des taiseux qu’il se ressourcera. Son écriture blanche et silencieuse saura être le porte-voix de ceux qui n’ont pas la parole.

En 1942, la réception de L’Etranger est un succès et Sartre lui-même, à cette époque, l’estime.  Depuis l’âge de 17 ans, Camus sait qu’il sera écrivain En 1937, il avait rédigé un essai narratif intitulé La Mort heureuse et il écrira L’Etranger d’un seul jet. C’est une sorte de « mythe animé » qui cherche à montrer ce qu’est la réalité de l’absurde. Avec l’incipit célèbre (« Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » A noter que « Cela ne veut rien dire » renvoie au télégramme !), on est en présence d’une écriture déjà affirmée. On admire de suite cette structure en miroir qui fait réécrire l’histoire de Meursault par la justice, tandis que le dernier chapitre constitue la réconciliation du personnage avec un univers dénué de sens. Luchino Visconti sera le seul metteur en scène à adapter le roman en 1967 avec Marcello Mastroianni, dans le rôle de Meursault, et Bernard Blier dans le rôle de l’avocat.

Les invités de Busnel ont évoqué la publication posthume par Catherine Camus en 1994 de Le premier homme, sorte de roman miroir de L’Envers et l’Endroit (Camus disait que toute son œuvre se trouvait condensée dans cet essai). Inachevé, il devait être le premier d’une trilogie que la mort interrompit et qui devait conter l’aube de l’humanité. Les invités sont divisés sur le texte, certains faisant le constat que Camus n’y fait pas mention des Arabes. Selon Michel Onfray, le livre n’étant pas fini, ce n’est qu’un document, à considérer comme un fragment posthume. Pour Lenzini, le livre était publiable et il souligne que les personnages savent que les Arabes existent. Agnès Spiquel mentionne que dans l’Algérie de Camus existaient des possibilités de convivialité entre Arabes et Français malgré la scission ethnique et qu’au chevet de la mère malade de Camus, c’est une femme arabe qui se tenait. Le roman inachevé serait le reflet d’une Algérie dont il rêve.

Cette œuvre, qui n’en était qu’au tiers de sa rédaction et aurait été énorme, ne doit pas être considérée comme une autobiographie. C’est bien un roman où Camus scrute le passé de l’Algérie et le sien.

En 1947, La Peste, roman vendu à 100 000 exemplaires, reçoit Le Prix des Critiques. Et Camus déclare avec humour : « Elle a fait plus de morts que je ne croyais ! »

En ce qui concerne la philosophie de Camus, pour Michel Onfray, Noces (1939) et L’Envers et l’Endroit (1937), sorte de promenade antique, s’apparentent à la prose des présocratiques et exaltent un véritable "hédonisme tragique". Il s’élève contre l’idée, largement répandue, qui fait de Camus « un philosophe pour classes terminales. » Et s’il en est un à qui ce qualificatif s’applique, c’est plutôt Sartre avec La Nausée ou L’existentialisme est-il un humanisme, œuvres sur lesquelles transpirent les malheureux lycéens ! Si Camus déclarait qu’il n’était pas un philosophe (comme on en fait à l’Ecole Normale s’entend), il est clair cependant qu’il a mené une vie philosophique, écrivant « pour sauver sa peau », dans une pratique réellement existentielle. Moraliste et styliste, Camus est loin d’avoir une pensée simpliste comme on le lui a parfois reproché. Se situant sur le versant littéraire de la philosophie, il n’est tout simplement pas académique.

Sa réflexion sur le suicide, l’absurde, la révolte procède d’une expérience existentielle, fondée sur la mort du père et l’illettrisme de la mère, contingence expérimentée. Dans L’Homme révolté, Camus critique l’hégélianisme et le surréalisme. Michel Onfray voit en lui un libertaire qui fait l’éloge de la pensée anarchique et de l’anarcho-syndicalisme, notamment pendant la période de Combat. Il le situe dans une vraie logique libertaire, celle qui veut que l’on ne soit tenu à aucun catéchisme. Il ne souscrit donc pas à la thèse d’un Camus social-démocrate.

José Lenzini apporte la nuance que si le cœur est libertaire, la raison est sociale-démocrate. C’est à la sociale-démocratie, selon lui, que vont ses sympathies. C’est un réformiste radical et non pas un révolutionnaire, qui remet en cause le capitalisme et le consumérisme américain, tout en faisant l’éloge du travaillisme scandinave.

Les intervenants ont bien sûr rappelé la polémique célèbre de décembre 1957. Les rectifications nécessaires ont été apportées. Le journal Le Monde a été clairement mis en cause, accusé d’être un faussaire, puisqu’il avait cité la phrase de Camus en la sortant de son contexte, laissant entendre que l’écrivain avait fait l’éloge de l’injustice. Ce dernier n’a jamais dit : « Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice. » Voici les faits. En résidence à Stockholm, Camus participait à une conférence de presse. Un jeune Algérien l’interpelle en lui reprochant son silence sur ce qui se déroule en Algérie. Camus lui demande à plusieurs reprises quel âge il a et finit par lui dire : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Et ensuite, la rumeur a déformé les paroles et elles sont devenues celles-ci : « Entre la Justice et ma mère, je choisis ma mère. » « Camus n’opposait pas la justice à sa terre natale, mais dénonçait en situation le terrorisme. » (Philippe Lançon). Il faut savoir que ce jeune homme, admirateur de Kateb Yacine, et qui avait pris à partie Camus, de retour en Algérie, « tombe » sur Actuelles et sur « Misère en Kabylie ». Défait, il comprend qu’il a méconnu le message de Camus. Quand il contactera Jules Roy pour aller s’excuser auprès de l’écrivain algérois, ce dernier sera mort. Le jeune étudiant ira déposer des fleurs sur sa tombe à Lourmarin…

En 1949, dans Les Justes, Camus avait fait une analyse du terrorisme en défendant la thèse que la fin ne justifie pas les moyens et que la mort des femmes et des enfants est un prix trop fort à payer. Sa réponse au jeune étudiant était ainsi dans la droite ligne de ce qu’il avait toujours prôné.

Dans une sourate du Coran, on peut lire : « Le paradis est aux pieds des mères et la justice aussi. » Pourquoi Camus n’aurait-il pas été dans la peau de la mère ? Quant au président Bouteflika, il a surenchéri : « N’importe qui aurait répondu ce qu’a répondu Camus. Il est des nôtres ! » Alors qu’en France, on veut faire entrer l’écrivain au Panthéon, en Algérie, il est enfin sorti du purgatoire. Il est désormais lu dans les lycées et les Algériens le revendiquent comme appartenant à leur patrimoine et, juste retour des choses, ils parlent très bien du journaliste qui décrivit les misères de la Kabylie.

Si Camus a aimé des femmes, Simone Hié, Francine Faure, Maria Casarès, qui furent des rencontres déterminantes dans sa vie, il n’est pas exact de dire qu’il fut un « homme à femmes ». Il entretint, malgré la séparation, une relation durable avec Simone Hié et fut fidèle à sa manière à l’expérience de ses rencontres. Respectueux du bonheur et des gens heureux, Camus a cherché la femme idéale, peut-être en souvenir de cette mère à qui il ne pouvait rien dire. Catherine Camus, sa fille, nous apprend que, lorsqu’il écrivait, il aimait qu’une femme silencieuse se trouvât dans la pièce d’à côté. José Lenzini insiste sur le fait que l’engagement, la résistance, la révolte sont « beaucoup plus importants que toutes ces histoires ».

Alors, faut-il imaginer Camus heureux ? Comme l’Envers et l’Endroit, on est en droit de l’imaginer heureux et malheureux en même temps.

Quant au transfert de ses cendres au Panthéon souhaité par Sarkozy, les avis divergent. Pour Onfray, c’est Tipasa qui eût été le plus beau panthéon. Ecrivain-symbole des plus importants, il le considère comme irrécupérable. Selon Lenzini, Lourmarin est le Colombey de Camus et il doit y demeurer. Herbert Lottman pose insidieusement la question de savoir si celui qui a proposé ce transfert est sincère.  Il pense que c’est à Catherine Camus qui vient tous les jours sur la tombe de son père de se prononcer. (On croit savoir qu’elle n’y serait peut-être pas hostile mais que son frère jumeau n’est pas du même avis.)

Et pour laisser le dernier mot à Albert Camus lui-même, ne disait-il pas : « L’Eternité est une idée sans avenir » ?

 

Lundi 11 janvier 2010

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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 23:24

 

 

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Quand on évoque La Peste de Camus (1947), on songe surtout aux personnages du narrateur, le docteur Rieux, au journaliste et homme d’action Raymond Rambert et à Jean Tarrou, ce fils de procureur hostile à la peine de mort, et modèle du « saint laïque ». On se souvient aussi du père Paneloux et du fils du juge Othon, qui meurt dans d’atroces souffrances, et dont l’agonie pose la question du Mal.

Il est cependant un personnage qui ne retient pas l’attention de prime abord mais dont Camus souligne l’importance au détour d’une page, lorsqu’il écrit : « Et s’il faut absolument un héros dans cette histoire, le narrateur propose justement ce héros insignifiant et effacé qui n’avait pour lui qu’un peu de bonté de cœur et un idéal apparemment ridicule. » Ce personnage « insignifiant » et « effacé », c’est Joseph Grand, petit gratte-papier, employé au service des statistiques et à l'état-civil à la mairie d’Oran, qui mène une vie banale et routinière. Profondément humain, il va porter secours à l’étrange Cottard, puis très vite, en « représentant de toutes les vertus tranquilles », proposer son aide pour le secrétariat des formations sanitaires et jouer ainsi un rôle à sa mesure dans la lutte contre la peste.

Mais, s’il faut s’arrêter sur ce personnage, c’est peut-être surtout parce qu’il est un homme qui écrit, et sa présence dans le récit pose plusieurs questions.

C’est d’abord par l’intermédiaire de Rieux  que le lecteur apprend que, pour Grand, à qui le narrateur trouve "un petit air de mystère",  "les soirées sont sacrées", et qu'il travaille à "quelque chose sur l'essor d'une personnalité" (p. 46). Rieux imagine alors qu'il rédige "dans doute un livre ou quelque chose d'approchant". Le docteur le décrit comme quelqu'un qui est incapable de "trouver le mot juste", mais en même temps un "de ces hommes rares dans notre ville comme ailleurs, qui ont toujours le courage de leurs bons sentiments". Il est celui qui éprouve de grandes difficultés à "évoquer des émotions [...] simples", l'amour de ses neveux, de sa soeur, le chagrin de la mort de ses parents dans son enfance, et le son de la cloche qui tinte" doucement vers cinq heures du soir". Grand apparaît ainsi comme un homme humble dont la préoccupation majeure est d' "apprendre à [s'] exprimer" (p. 49).
Par le biais de Cottard, on découvre ensuite qu'il s’adonne bien tous les soirs à « un petit travail »(p. 57). Et à son visiteur qui lui dit : « […] vous faites un livre. », il rétorque : « Si vous voulez, mais c’est plus compliqué que cela ! » Est évoquée alors la figure de l’artiste, statut dont Cottard pense qu’il doit « arranger bien des choses » et qui lui confère « plus de droits ».

Le personnage de Joseph Grand s'étoffe lorsqu'il se livre plus avant à Rieux, lui avouant que sa jeune femme Jeanne l'a quitté et qu'il regrette infiniment de n'avoir pas su "trouver les mots qui l'auraient retenue" (p. 81). A présent, il pense sans cesse à lui écrire une lettre "pour se justifier" (p. 80).
Quelques jours avant le prêche du père Paneloux, alors que le « sifflement sourd » du fléau de la peste parvient aux oreilles de Rieux (p. 97), pour la première fois, Grand se confie au docteur à propos de son « travail ». Il lui confie son aspiration à la perfection « douloureuse » de l’écriture, lui expliquant qu’il consacre « des soirées, des semaines entières sur un mot… et quelquefois une simple conjonction »  […] Comprenez bien, docteur. A la rigueur, c’est assez facile de choisir entre mais et et. C’est déjà plus difficile d’opter entre et et puis. La difficulté grandit avec puis et ensuite. Mais assurément, ce qu’il y a de plus difficile, c’est de savoir s’il faut mettre et ou s’il ne faut pas. » (p. 98).

Quand Rieux, installé dans la salle à manger de Grand, observe les « papiers couverts de ratures sur une écriture microscopique », son hôte lui dit de ne pas regarder car c’est sa première phrase. Elle lui « donne du mal, beaucoup de mal ». Et quand Rieux lui demande de lui lire cette phrase, il lui en est reconnaissant. A ce moment précis, la voix de Grand va couvrir les « terribles hurlements de la nuit » où sévit la peste, et qui ressurgiront après la lecture.

Pour la première fois, on découvre donc cette fameuse phrase qui ne sera jamais suivie d’une autre : « Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. (p. 99). Et à Rieux qui se déclare curieux de connaître la suite, Grand explique son ambition, celle d'une écriture qui "colle" au plus près de ce qu’il a imaginé. Il aspire à ce que le rythme de sa phrase  soit mimétique de la promenade au trot, « une-deux-trois, une-deux-trois », et que l’on puisse dire alors « Chapeau bas ! » (p. 99-100).

Par la suite, la phrase évoluera. Grand voudra remplacer l’adjectif « superbe » par « noire jument alezane », à quoi Rieux lui opposera qu’ « alezane n’indique pas la race mais la couleur », qui par ailleurs « n’est pas le noir ». L'adjectif « fleuries » sera ensuite remplacé par « pleines de fleurs », « noire » par « somptueuse », mais la phrase ne satisfera jamais son auteur.

Plus tard, lorsque Grand tombe malade, il demande à Rieux de lui apporter son manuscrit. Comportant une cinquantaine de pages, celui-ci porte « la même phrase indéfiniment recopiée, remaniée, enrichie ou appauvrie. Sans arrêt, le mois de mai, l’amazone et les allées du Bois se confrontaient et se disposaient de façons diverses. L’ouvrage comportait aussi des explications démesurément longues et des variantes. » A ce moment encore, il s’écrie que « belle, belle, ce n’est pas le mot juste. » (p. 238). Il crie à Rieux de brûler son texte mais, le lendemain, la fièvre ayant disparu, il promet qu’il recommencera à écrire.
Dans  l'épilogue, au moment de quitter le docteur, Grand lui avoue qu'il a enfin écrit à sa femme Jeanne et qu'il a supprimé de sa phrase tous les adjectifs.
Le lecteur a une dernière vision de lui,  "content", enlevant son chapeau avec cérémonie et souriant malicieusement (p. 277). Ne faut-il pas imaginer "Sisyphe heureux"?

Quelle signification accorder à ce personnage ? Est-il le représentant d’un cratylisme utopique, qui permettrait à Grand de rédiger la phrase parfaite, celle dans laquelle la relation entre les mots et la chose serait motivée par un rapport obligé, naturel, consubstantiel entre les mots et la réalité désignée et ne serait plus fortuite ? Sa lutte incessante pour trouver le mot adéquat serait alors le symbole du grand rêve de la lutte contre l'arbitraire du signe enfin réalisé...

Ou faut-il  lire dans ce personnage de petit rond-de-cuir une sorte de Sisyphe recommençant inlassablement sa phrase comme le héros mythologique remontait sans cesse son rocher ? Dans ce cas, il serait le révélateur de l’absurde d’une existence où nos aspirations ne coïncident jamais avec la réalité.

En outre, Grand n'est-il pas un avatar de l’écrivain, sans cesse sur le métier remettant son ouvrage, le polissant sans cesse et le repolissant pour trouver le terme juste ? Celui qui « ne trouvait pas ses mots » pourrait être alors l'image de l'auteur à la recherche de la forme parfaite, une sorte de Flaubert oranais, en quête de la phrase parfaite passée au tamis de son « gueuloir ».

On peut aussi se demander si les efforts vains de Grand ne sont pas une mise en abyme de la difficulté que Camus lui-même eut à écrire son roman et dont il parle dans ses Carnets : « Peste. De toute ma vie, jamais un tel sentiment d’échec. Je ne suis même pas sûr d’arriver jusqu’au bout. »

Ou plus précisément encore, Grand ne serait-il pas un double de Camus lui-même, ce jeune homme d’un milieu modeste, remarqué par son instituteur Louis Germain qui lui ouvrit les portes du savoir et lui permit d’apprendre le maniement de la langue française ? Il rappellerait ainsi « l’ancien pauvre pour qui chaque mot est une conquête. Dans ses Carnets, il note : « La confiance dans les mots, c’est le classicisme- mais pour garder sa confiance, il n’en use que prudemment. »

Enfin, Joseph Grand ne pose-t-il pas la question de la vanité de l’écriture « quand Rome brûle », quand le monde est livré au chaos ? Pourquoi vouloir à tout prix ciseler une belle phrase quand Oran est ravagée par la peste, quand la "peste brune" s'abat sur le monde ? Cela sert-il à quelque chose d’écrire lorsque l’on torture et massacre ?

Idéal d’écrivain ou auteur raté, le personnage énigmatique de Joseph Grand, tout à la fois amoureux fidèle et homme d’action, interroge donc le lecteur par une ambition d’écriture marquée au sceau de l’ambiguïté.


Les pages renvoient à La Peste, Folio n°42. 


Samedi 09 janvier 2010 

 

 

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