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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 14:19
Portrait de Mère Teresa dans la mosquée-cathédrale de Cordoue (Photo ex-libris.over-blog.com, avril 2012)

Portrait de Mère Teresa dans la mosquée-cathédrale de Cordoue (Photo ex-libris.over-blog.com, avril 2012)

 

 

En avril 2012, au cours d’un passionnant voyage en Andalousie, j’ai été surprise et émue de découvrir ce portrait de Mère Teresa dans la mosquée-cathédrale de Cordoue. On l’y voit au milieu des petits, des malades, des sans-caste, à qui elle consacra sa vie. A l’arrière-plan, on devine la coupole de Saint-Pierre de Rome.

En ce jour où le pape François canonise l’humble petite sœur des Missionnaires de la Charité, je n’oublie pas qu’à l’instar des grands mystiques, elle connut des années durant la « nuit de la foi ». Lorsque, en septembre 2007, le père Brian Kolodiejchuk fit paraître sa correspondance avec ses confesseurs et ses supérieurs, nombre de chrétiens s’étonnèrent qu’une telle femme ainsi donnée aux autres pût être la proie du doute. Elle y écrivait : « Si un jour, je deviens une sainte je serai sûrement celle des « ténèbres », je serai continuellement absente du Paradis.» Elle y révélait encore la grande souffrance de ses tourments mystiques : « Où est ma foi ? Tout au fond de moi, il n’y a rien d’autre que le vide et l’absence. Mon Dieu, que cette souffrance est douloureuse ! »

Il me semble qu’il n’y a pas à s’étonner de ce que vécut Mère Teresa. En effet, qui peut se vanter d’ « avoir la foi ». La foi n’est pas du domaine de l’avoir, mais de l’être. Pour le chrétien, il s’agit d’une quête qui ne donne jamais de certitudes. Ce ne sont pas les miracles de Mère Teresa qui m'importent mais bientôt plutôt son courage admirable à persévérer dans sa tâche, malgré et par-dela le doute.

Prix Nobel de la Paix, déclarée sainte aujourd’hui, Mère Teresa nous enseigne ainsi la difficulté d’un chemin auprès des humbles qu’elle sut accompagner de son lumineux sourire. Et j’aime à me dire qu’elle y eut comme compagne la « petite fille Espérance », chère à Charles Péguy.

 

 

 

 

 

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18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 18:32

2014-09-11-caroline-angebert.jpg

Buste de Caroline Angebert, Parc de la Marine à Dunkerque

(Photo ex-libris.over-blog.com, le 09/10/14)

 

C’était au cours d’une de mes balades dans Dunkerque, à l’entrée du parc de la Marine, que j’ai découvert le buste en bronze de Caroline Angebert. Originaire moi-même  de la ville de Jean Bart, je n’avais jamais entendu parler d’elle et ma curiosité native m’a incitée à en savoir plus sur cette Dunkerquoise d’adoption.

Angélique-Caroline-Omérine Colas, née en 1793, est la fille des fermiers du domaine seigneurial du Houssay en Seine-et-Marne. Cette petite femme mince et élégante, avait « un nez fin, de grands yeux noirs, des manières très distinguées et un esprit bien au-dessus de son sexe ». Férue de saint Augustin et de Pope, elle avait étudié seule le grec et le latin et lisait des textes philosophiques en anglais. Ceux qui la fréquentèrent ont témoigné de sa vive intelligence, qui ne s’accompagnait « ni de prétention ni de morgue ».

A 21 ans, elle épouse Claude-Jacques Angebert, un commissaire de la Marine qu’elle suit à Corfou et à Trieste. C’est en 1818 qu’elle arrive dans la cité corsaire du Nord où elle demeurera jusqu’en 1835. « Salonnière », femme du monde, philosophe et poète, elle va y jouer un rôle social et politique qui retient l’intérêt en un siècle où les femmes ont encore peu la parole. Barthélémy Saint-Hilaire l’atteste : « Ses lettres font foi qu’elle était philosophe autant qu’homme du monde. »

Celle qui disait n’avoir lu en philosophie que le Traité des sensations de Condillac entame une correspondance suivie avec le philosophe Victor Cousin. Grâce à lui elle perçoit la nécessité de faire de la morale le centre et le but de la philosophie. Très vite, elle s’enhardit à lui apporter la contradiction. En effet, dans sa « Huitième Leçon », le professeur de la Sorbonne y avait parlé avec condescendance des femmes et des enfants et elle lui écrit : « Mais si sur cent hommes, il en est cinq qui réfléchissent, je suppose que, sur dix mille femmes, il n’y en ait qu’une seule, toujours est-il que cette femme sera supérieure aux quatre-vingt-quinze hommes qui, sur cent, ne réfléchissent pas. » Elle précise : « Ma raison ne conçoit pas qu’elle [la femme] puisse, avec justice, être comparée à un enfant. » Ainsi, du 23 avril 1829 au 22 août 1838,  avec pertinence, elle adressera à Victor Cousin des commentaires sur ses cours.

Ella avait par ailleurs fait la connaissance de Mme de Coppens, la sœur de Lamartine, qui habitait Hondschoote, une petite bourgade non loin de Dunkerque. C’est sans doute par son entremise qu’elle s’engagea dans le soutien au poète des Méditations poétiques alors qu’il se lançait dans sa campagne pour la députation dans l’arrondissement de Bergues, en 1831. Convaincue par la probité et la sincérité du poète, elle écrivait alors ces mots qui ont, selon moi, un écho bien actuel :

 

« Le monde politique […] a besoin de vous.

Desséché, flétri, il faut qu’une source vive et pure vienne

Le ranimer, que les croyances y refleurissent. »

 

Le 7 janvier 1833, au cours de son voyage en Orient (juin 1832- septembre 1833), le poète sera élu député de Bergues et Caroline Angebert dut s’en réjouir, elle qui avait œuvré avec passion en ce sens. Dans sa correspondance avec Lamartine, ne l’évoquera-t-elle pas comme « cette âme blanche, héroïque et charitable » ?

 

En janvier 1835, son mari part à la retraite et elle le suit à Paris. Elle écrit alors ces vers :

 

Dunkerque ! Ville aimée et qui me fut si bonne,

Il faut nous séparer. Tout subit cette loi,

C’est mon passé, moi-même, hélas ! que j’abandonne,

En m’éloignant de toi.

 

Elle garde le contact avec la famille de Lamartine, brisée par la mort de leur fille Julia en janvier 1833. Elle devient secrétaire du comité de patronage que l’épouse du poète avait fondé pour venir en aide aux femmes libérées de Saint-Lazare. En 1848, atteinte de surdité précoce, elle quitte Paris pour Provins et y distille une certaine mélancolie :

 

Car, toujours triste et vive,

Passant du rire aux pleurs,

Mon âme sensitive

A connu les douleurs.

 

« Souvenance », en date du  12 juillet 1851, évoque les lieux où elle habite désormais :

 

J’habite la montagne

Qui domine Provins

Où Thibaut de Champagne

Grava ses doux refrains

La Tour et le vieux Temple

Abritent mon séjour ;

Et delà je contemple

Le vallon mon amour.

 

Signé : une ermite

 

Caroline Angebert reste fidèle à Lamartine qui, après avoir connu une popularité immense en 1848, abandonne la politique à la suite du coup d’Etat de 1851. Il devient un « galérien de la plume », n’ayant de cesse de publier des ouvrages pour payer les  dettes qu’il a accumulées. Dès 1856, elle souscrit elle-même à ses Entretiens de littérature. Puis, celle qui aurait tout donné pour sauver le patrimoine de son héros repart en campagne afin de lui recruter des abonnés. Le 2 juin 1858, elle écrit à cet effet un long poème intitulé « A M. de Lamartine. Aux femmes. Au peuple. » Elle s’y compare à Marie-Madeleine et y exprime sa compassion pour le poète aimé :

 

Jadis, à Béthanie, on vit une humble femme

Répandre les parfums sur les pieds du Sauveur ;

Sur les tiens aujourd’hui je viens avec mon âme

Répandre ma douleur.

 

Elle y dit son intérêt constant et son attention sans faille pour celui qu’elle veut secourir, son admiration pour sa « lyre divine » ; elle y exhorte les femmes à soutenir ce chantre de « l’amour pur » en insistant sur son dévouement au « glaive populaire » ; elle y incite le peuple à aider ce génie qui sut verser des « torrents d’harmonie » mais ne sut pas compter, marque de sa « noble infirmité ». A tous elle demande d’être reconnaissants au poète qui eut avec eux une attitude secourable et fraternelle.

Les efforts de Caroline Angebert seront vains puisque, quasiment ruiné, Lamartine devra vendre sa propriété de Milly et accepter la rente viagère que lui attribuera un régime qu'il réprouve.

Lamartine meurt le 28 février 1869 et Caroline Angebert le suivra dans la mort, plus de dix ans après, le 14 novembre 1880. Sur la tombe de cette femme fidèle et  dévouée, on gravera ce qui pour elle était sans doute son seul titre de gloire : « Ci-gît une amie de Lamartine. » Théodore de Banville lui a rendu hommage dans un long poème daté d’avril 1842,  extrait des Cariatides, dans lequel il loue sa discrétion et la pureté de son idéal : « Ecoutons-la, c’est un esprit », conclut-il.

La vie de cette « groupie » de Lamartine ne laisse pas de m’étonner. De nos jours, je chercherais en vain, pour ma part, un homme politique susceptible de faire naître en moi une telle admiration ou abnégation. Si la constance et la fidélité de Caroline Angebert au poète et au politique sont admirables, c’est sans doute parce que l’homme lui-même véhiculait une éthique, dont nombre de nos politiciens sont dépourvus, et qui pourrait pourtant, par-delà un siècle et demi, constituer un véritable modèle.

 

Theodore_Chasseriau_-_Portrait_of_Alphonse_de_Lamartine.JPG

      Lamartine par Théodore Chassériau

 

 

 

 

 

Sources :

Les amitiés de Lamartine, Léon Séché,

http://e-monumen.net/patrimoine-monumental/buste-caroline-angebert-et-medaillon-a-de-lamartine-parc-de-la-marine-dunkerque/

http://data.bnf.fr/13016371/caroline_angebert/

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5471232v/f2.zoom

http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%80_Madame_Caroline_Angebert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 17:02

zenon.gif

 Zénon (Gian Maria Volonte) dans L'Oeuvre au noir,

adaptation cinématographique de André Delvaux (1987)

 

 

L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar est un de mes romans de prédilection. Peut-être parce que son auteur est comme moi originaire du Nord de la France… Surtout, je crois, parce que ce roman manifeste un lien quasi consubstantiel entre le romancier et son personnage, le médecin et alchimiste Zénon Ligre. J’ai été fascinée par ce personnage en quête de la connaissance dans un XVIème siècle en proie aux intolérances et aux violences de toutes sortes ; après avoir échappé à l’Inquisition, il se suicidera au terme d’un procès dont il sera demeuré spectateur.

Les coïncidences entre le roman et l’autobiographie sont multiples : la Flandre de Yourcenar, c’est aussi la Flandre de Zénon… On sait combien les trois volumes autobiographiques mettent en avant le fait que seul le hasard a voulu que Marguerite Yourcenar naisse un jour, quelque part (« un certain lundi 8 juin 1903 ») à Bruxelles. Après tout, n’aurait-elle pas pu naître à l’époque de Zénon et Zénon en son temps à elle ? Marguerite Yourcenar  aurait pu ne pas être, Zénon aurait pu être.

Ses Carnets de notes sont le reflet de ce lien intrinsèque entre la romancière et son personnage. Ainsi on lit dans les Carnets : « Durant l’hiver 1954-1955, à Fayence, veillé souvent en compagnie de Zénon au bord de la grande cheminée de la cuisine de cette maison du début du XVI° siècle, où le feu semblait jaillir librement entre les deux pilastres de pierre avançant dans la pièce. » Et ailleurs : « En 1971, j’ai refait dans les rues de Bruges chacune des allées et venues de Zénon.

Grâce à son personnage Yourcenar va aussi retrouver son enfance décrite dans Le Labyrinthe du monde : Oudebrugge pour Zénon, n’est-ce pas  le Mont-Noir pour Yourcenar ? Quand Zénon rêve sur la dune, elle revoit ses souvenirs de la plage de Scheveningue. Enfin, c’est dans le hameau de Heyst présent dans L’Œuvre au noir et dans Souvenirs pieux qu’elle fait se rencontrer Zénon, « l’homme de 1568 » et son grand-oncle, l’écrivain Octave Pirmez.

Quant à la quête généalogique de Marguerite Yourcenar, elle se trouve incarnée dans le roman par Greete la servante qui propose à Zénon de lui révéler « le nom et le visage de nombreux parents dont il ne savait rien ».

Ainsi ce personnage fascinant de Zénon fut pour son auteur le compagnon d’une vie, et d’une certaine manière le double d’elle-même. Les notes de ses Carnets ne mentent pas qui révèlent sa passion pour son personnage. Pour lui qui cherche à faire reculer les limites de la connaissance, comme pour elle, à l’érudition et à la culture impressionnantes, la vie de l'esprit compte plus que tout. Par la répétition de son prénom, elle le fait advenir à l'existence. Pour elle, son personnage existe, elle le « voit ». Et elle dit : « Tant qu'un être inventé ne nous importe pas autant que nous-même, il n'est rien.» Tout comme Balzac appelant Bianchon, elle imagine même la présence de Zénon le médecin lors de sa propre mort. Elle affirme qu’elle est capable de le retrouver quand elle le souhaite. Elle a même l'impression parfois de « lui tendre la main ».

Proximité rare et des plus émouvante qu’elle explique dans des entretiens avec Matthieu Galley qui l’interroge sur son propre sentiment à l’achèvement de la fin du roman : « […] ayant tout juste terminé mon livre, étendue sur mon hamac, j’ai répété le nom de Zénon peut-être trois cents fois, ou davantage, pour rapprocher de moi cette personnalité, pour qu’elle soit présente à ce moment-là qui était en quelque sorte celui de sa fin. »

Marguerite Yourcenar a condensé en ce personnage très aimé tous les grands hommes de la Renaissance. Dans ses Notes, elle écrit : « Supposé né en 1510, [il] aurait eu neuf ans à l’époque où le vieux Léonard s’éteignait dans son exil d’Amboise, trente et un ans au décès de Paracelse, dont je le fais l’émule et parfois l’adversaire, trente-trois à celui de Copernic, qui ne publia son grand ouvrage qu’à son lit de mort, mais dont les théories circulaient de longue date sous forme manuscrite dans certains milieux aux idées avancées, ce qui explique que j’en montre le jeune clerc renseigné sur les bancs de l’école. A l’époque de l’exécution de Dolet, représenté par moi comme son premier « libraire », Zénon aurait eu trente-six ans, et quarante-trois à celle de Servet, comme lui médecin et s’occupant comme lui de recherches sur la circulation du sang. Contemporain à peu près exact de l’anatomiste Vésale, du chirurgien Ambroise Paré, du botaniste Césalpin, du philosophe et mathématicien Jérôme Cardan, il meurt cinq ans après la naissance de Galilée, un an après celle de Campanella. A l’époque de son suicide, Giordano Bruno, destiné à mourir par le feu trente et un an plus tard, aurait eu à peu près vingt ans. » Quel plus bel hommage d’un romancier à sa créature que de lui conférer ainsi les qualités remarquables qui font de lui une sorte d’homme idéal de la Renaissance ?

L’homosexualité – ou plutôt la bisexualité - de Zénon le rapproche aussi sans doute de Marguerite Yourcenar, tout comme ce goût des voyages que tous les deux partagent. Il en va de même de l'extrême détachement du monde, qui isole Zénon de l'humanité. Aucune des « passions » dont il est dit qu’elles furent les siennes ne semble avoir eu véritablement de prise sur lui. Distance avec le monde qui fut aussi celle de l’auteur recluse à Mount Desert.

Dans le premier chapitre du roman, Zénon dit à son cousin Henri-Maximilien :

« - Un autre m'attend ailleurs. Je vais à lui […] :

- Qui ? demanda Henri-Maximilien.

- Hic Zeno, dit-il. Moi-même. » (p. 20) 

Et il me plaît de penser que Marguerite Yourcenar aurait pu aussi répondre la même chose...

 

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Sources :

L'Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar, Folio, n° 798

Anne-Yvonne Julien commente L'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar, Foliothèque, n°26, 1993 

Les yeux ouverts, Marguerite Yourcenar, Entretiens avec Matthieu Galey, Bayard Editions, 1997


A admirer aussi :

L'album illustré de L'Oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar, Sous la direction d'Alexandre Terneuil, La Renaissance du Livre, 2003

 

link Vers un de mes billets sur la mort de Zénon


 

 

 


 

 

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 20:45

Jaune Protégé 

Marie-Madeleine au pied de la croix, Theodor van Thulden (1606-1669)

 

 

Toi Marie-Madelein(e) pénitente exaltée

Arrosant de tes larmes les pieds de l’Inspiré

Marie de Magdala la femme pécheresse

Faisant de tes cheveux une longue caresse

Toi la Magdaléenn(e) prostituée sacrée

Qui versait sur Sa tête des parfums distillés

Marie de Béthanie perdue dans le silence

Contemplant ton Seigneur remplie de sa présence

Toi la femme innombrable des démons délivrée

Que n’avais-tu songé au lac de Galilée

Qu’un jour noir tu serais sur le mont Golgotha

Aux pieds d’un supplicié la veille du sabbat

Ton vase de parfums au sol abandonné

Tes longs cheveux épars tordus désordonnés

Les bras tendus en vain vers le Christ mourant

Le corps brûlé d’amour le cœur incandescent

Que n’avais-tu songé dans ta robe flammée

Qu’un jour Il te dirait Noli me tangere

 

Marie-Madeleine est une des femmes les plus fascinantes du Nouveau Testament et elle rassemble en elle nombre de figures féminines. C’est sans doute pour cette raison qu’elle a inspiré les plus grands peintres tout au long des siècles. On sait aussi par Jean que c’est à elle que le Christ apparut pour la première fois après la Résurrection.

C'est elle que l'on peut admirer sur ce tableau du peintre flamand, Theodor van Thulden, qui épousera en 1635 la fille du peintre Van Balen l'Ancien. Représentant une crucifixion janséniste avec un Christ aux bras étroits, la toile est tout empreinte d’un baroquisme à la Rubens, dont le peintre fut l'élève. On y voit Marie-Madeleine allongée au pied de la croix, dans une robe d’un beau jaune mordoré, rongée par les flammes de l’amour divin. A droite du tableau, on devine la transparence d’un petit vase de parfums et, derrière, un légionnaire romain, sur un fond de ciel d'orage.

En ce jour de Pâques 2013, je publie de nouveau ce texte que j'avais écrit sur Marie-Madeleine, la première à qui le Christ choisit d'apparaître après la Résurrection. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 18:15

Donissan-2.jpg

L'abbé Donissan (Gérard Depardieu) et le Diable sous l'apparence d'un maquignon,

dans Sous le soleil de Satan, de Maurice Pialat

 

 

 

Dans ses romans, Georges Bernanos, cet « athlète de Dieu » ainsi que le définissait Claudel, s’interroge sans relâche sur la sainteté à travers des personnages torturés. Le plus célèbre est sans doute l’abbé Donissan de Sous le soleil de Satan, qui fut inspiré à Bernanos par le curé d’Ars. Ce prêtre, qui est tout sauf un intellectuel, ne correspond nullement à l’image d’Epinal convenue et éthérée du saint. Avec ce patronyme qui associe le thème du don et celui du sang, l’abbé garde toujours pourtant les pieds sur terre. Mystique, il est à l’œuvre dans la pâte humaine.

En ce jour de Toussaint, j’ai relu cette très belle page extraite de Jeanne relapse et sainte, qui exprime la même idée. L’écrivain y souligne que, pour ceux qui croient, les saints sont des hommes comme nous qui tiennent « à pleines mains le royaume temporel de Dieu ».

"Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu'ils fussent des vieillards pleins d'expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l'enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d'Eglise ? Hé ! Que font ici les gens d'Eglise ! Pourquoi veut-on qu'ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s'assure que le royaume du ciel s'emporte comme un siège à l'Académie, en ménageant tout le monde ? Dieu n'a pas fait l'Eglise pour la prospérité des saints, mais pour qu'elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d'honneur et de poésie. Qu'une autre Eglise montre ses saints ! La nôtre est l'Eglise des saints.

A qui donneriez-vous à garder ce troupeau d'anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel.  Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée,Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire, Thérèse de L'Enfant-Jésus. Souhaiterait-on qu'ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? Assaillis d'épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d'un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n'ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l'héroïsme et de l'honneur. Mais qui ne rougirait de s'arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? Notre Eglise est l'Eglise des saints. […]

Nous respectons les services d'intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cœur est avec les gens de l'avant, notre cœur est avec ceux qui se font tuer. Nul d'entre nous portant sa charge (patrie, métier, famille), avec nos pauvres visages creusés par l'angoisse, nos mains dures, l'énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l'honneur de nos maisons, nul d'entre nous n'aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d'autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d'arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l'interminable jour, jusqu'à l'heure attendue, l'heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, Ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d'autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l'héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d'oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n'aient dû reprendre, est-il rien qu'ils ne puissent donner ? ».

                                                         Georges Bernanos, Jeanne relapse et sainte

 

 

 

 



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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 09:59


 Larchiduchesse-Marie-Antoinette-dAutriche-Liotard.jpg

L'archiduchesse Marie-Antoinette,

Sanguine aquarellée (1762), Jean-Etienne Liotard 

 

Dans le lourd carrosse qui cahote vers la frontière française, Maria-Antonia dodeline de sa jolie tête au front un peu grand. Elle frissonne dans sa robe de velours bleu et serre frileusement ses petites mains diaphanes dans son manchon de vison des Carpates. Cela fait déjà cinq jours qu’elle a quitté la Hofburg et, au souvenir du départ dans ce froid matin du 21 avril 1770, son cœur se fendille comme les fines plaques de gel sur les bassins des jardins autrichiens.

Elle revoit Marie-Thérèse de Habsbourg-Lorraine, si maternelle, qui s’efforce de faire bonne figure. Sa bonne mère lui tend un paquet carré, des lettres d’instructions scellées : « A lire tous les jours », lui confie-t-elle en l’embrassant. « Vous savez qu’il me faut être pour vous père et mère, vous donner mon avis et vous aider […] A votre âge, vous avez besoin de conseils. » Puis elle la confie à la comtesse Windischgrätz, son Obersthofmeisterin : « Chère comtesse, je vous remets ma dernière fille très aimée. Prenez-en bien soin jusqu’à la frontière. » C’est la dernière fois- das letzte Mal- que Maria-Antonia entend sa voix.

En posant sa jolie chaussure en chevreau sur le marchepied du carrosse, elle se demande encore comment elle n’a pas fait volte-face et n’a pas couru se jeter dans les bras de Marie-Thérèse. Pourquoi est-ce elle, sa dernière fille avec ses quinze ans, qui monte dans cette voiture lourdement capitonnée ? Pourquoi n’est-ce pas Maria-Carolina, bien plus jolie et plus volontaire qu’elle-même, si paresseuse et si indocile ?

Depuis les cinq jours interminables de ce voyage à travers les plaines et les forêts allemandes, la future Dauphine de France a eu tout le temps de ressasser tous ces événements, qui se sont soudain précipités et qui l’ont menée dans ce carrosse. Cela fait cinq ans déjà qu’elle sait qu’elle est promise au Dauphin Louis de France, qui n’est encore que duc de Berry. Le roi Louis XV a donné son accord à cette union, à condition « qu’aucune déformation physique n’intervienne avant le mariage ».

Mais pour cela, elle est tranquille, cette petite princesse qui accorde déjà un grand intérêt à sa propre image. Elle connaît la séduction de sa grâce primesautière et enfantine, les agréments de sa jolie figure, rehaussée avec art par la poudre et les boucles que son friseur, Monsieur Larseneur, sait ajuster sur son front haut. Elle est sûre de cette qualité qui lui vient de sa mère, celle de « toujours dire aux gens les choses les plus aimables ». Elle a appris à jouer de son ascendant sur les hommes, à commencer par Monsieur Matthieu-Jacques de Vermont, son précepteur français. « Vous assujettissez trop l’abbé », l’a morigénée sa mère. A quoi elle a répondu sans vergogne : « Non, maman, je vois que cela lui fait plaisir. » Et puis, quoi, Madame von Brandis sa gouvernante lui a affirmé que le Dauphin avait éprouvé un grand  contentement à la vue de son portrait réalisé par Monsieur Ducreux, vous savez, le pastel où elle tient une rose blanche dans la main gauche.

Par moment, pourtant, elle a bien eu l’impression que Marie-Thérèse n’avait commencé à s’intéresser à son éducation uniquement parce qu’elle allait devenir reine de France. Elle s’est étonnée un temps de la venue à Vienne de tous ces Français si fantaisistes, attachés à sa personne : son dentiste, ses couturiers, ses coiffeurs, son maître de ballet, le célèbre Jean-Georges Noverre.  Et même, ne lui a t-on pas accordé le privilège insigne de jouer du clavecin avec le jeune Wolfgang-Amadeus Mozart ?

Si ces pensées l’ont un peu assombrie un temps, elle a vite retrouvé sa légèreté et son insouciance. Au milieu de ses très nombreux frères et sœurs, dans une étiquette bien éloignée du froid cérémonial à l’espagnole, elle a continué à « s’instruire en s’amusant » et à  participer aux bals masqués, redoutes, mascarades et carrousels. Elle a oublié bien souvent qu’il lui faudrait un jour quitter Schönbrun et le joli château de Laxenburg, où elle aime tant se divertir l’été, dessiner avec Maria-Carolina, courir dans le parc avec son dernier frère, ou encore participer à de petits concerts familiaux. Ils ont bien raison ceux qui disent que Vienne, c’est « la plus charmante cour d’Europe ».

Et puis, voilà que le terme de tout cela est arrivé. Elle a vu le visage de Marie-Thérèse, qu’elle aime mais qu’elle craint un peu, devenir grave. Elle a senti un voile de tristesse glisser sur les traits de ses frères et sœurs.

Le 14 avril 1770, elle a reçu une lettre de Monseigneur le Dauphin et le portrait du prince. Elle l’a découvert dans son habit rouge de chevau-léger, avec son grand cordon bleu et moiré du Saint-Esprit, son air indifférent, ses yeux très bleus à fleur de tête, son imposant nez bourbonien et ses grandes oreilles. « Il a quand même une belle bouche bien dessinée », a-t-elle pensé avec gourmandise. Elle a été inquiète cependant- elle ne sait pas très bien pourquoi- lorsque Monsieur de Durfort, l’ambassadeur de France, lui a indiqué que le Dauphin n’aime rien tant que la chasse et les travaux de serrurerie.

Ce même jour, dans la salle du Conseil, toute tendue de brocart, elle a renoncé à la succession héréditaire de son père, François 1er du Saint-Empire et Empereur Romain Germanique, et de sa mère Marie-Thérèse d’Autriche. Tout en lisant la formule de renonciation et en prêtant serment sur l’Evangile, elle a soudain pensé que c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle portait le titre d’archiduchesse d’Autriche.

Le 16 avril, le marquis de Durfort, avec force civilités, a fait la demande en mariage pour le roi de France, à l’intention de son petit-fils, le Dauphin. Cette fois, Maria-Antonia s’est dit que les jeux étaient faits et qu’elle ne pouvait plus reculer.

Le 17 avril, Marie-Thérèse a tenu à donner une fête somptueuse au Belvédère avec un feu d’artifice qui, la jeune fille en est sûre, demeurera dans les annales. En voyant les fusées éclater dans le ciel autrichien, elle s’est dit que c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle contemplait la beauté de la nuit viennoise quand l’air est froid et cristallin.

Le 19 avril, a eu lieu le mariage par procuration. A six heures du soir, à la nuit tombante, conduite par Marie-Thérèse, la mariée, revêtue d’une longue robe tissée de fils d’argent, s’est rendue dans l’église des Augustins. C’est fou mais Maria-Antonia a eu envie de rire- on n’est pas sérieux quand on se marie à quinze ans- car c’est son frère l’archiduc Ferdinand qui remplaçait le Dauphin. Le nonce a béni les anneaux et donné sa bénédiction. Et quand les grandes orgues du Te Deum ont résonné, la mariée a ressenti un pincement au cœur : c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle voyait son frère. Et le comte de Lorges a chevauché à bride abattue jusqu’à Versailles afin d’annoncer la nouvelle à Louis XV, le Bien-Aimé.

Le 20 avril, la gorge nouée et la main tremblante, sous la dictée de sa mère, Maria-Antonia a écrit une lettre au roi de France. Sa plume a hésité quand Marie-Thérèse a commencé par « Monsieur mon frère et très cher grand-père […] Ce n’était pas aisé de tracer les lettres de cette phrase. Et puis, elle a dû écrire que désormais elle allait avoir « le bonheur d’être de sa famille ». Ainsi, c’était comme ça, on changeait facilement de famille par le mariage. C’était la dernière fois- das letzte Mal- que ses frères et sœurs étaient de sa fratrie.

Le 21 avril au matin, le carrosse et toute l’escorte, conduite par le comte Stahremberg, ont roulé et galopé à grand fracas sur les pavés de la Hofburg, qu’elle ne foulerait plus : c'était la dernière fois- das letzte Mal-. Le soir, elle a fait étape à Melk. Son frère, l’empereur Joseph II, l’attendait pour lui faire ses adieux. Avec déchirement, elle a appris de sa bouche que leur sœur, Madame Louise, se retirait au couvent. Ils ont évoqué leurs souvenirs. Comme on riait aux spectacles organisés par François-Etienne pour leurs anniversaires ! Et comme elle était charmante, Maria-Antonia, quand elle dansait et chantait dans  Il Trionfo d’Amore, à l’occasion du mariage de Joseph avec Josepha de Bavière ! Il ne fallait plus penser à tout ça, voyons : Maria-Antonia allait devenir reine de France.

Elle est repartie, le cœur de plus en plus gros, et les étapes se sont succédé : Munich, Augsbourg, et la petite archiduchesse voyageuse est enfin arrivée à Kehl. C’est là, dans une île bucolique du Rhin, que le comte Stahremberg a remis son précieux bagage au comte de Noailles, envoyé extraordinaire du Roi.

Voilà : un peu tremblante, elle est montée dans une barque et elle a accosté. On l’a menée dans un pavillon de bois. Dans les cinq pièces, il y avait des tapisseries des Gobelins partout ; ça rendait l’atmosphère royale peut-être mais tellement étouffante. Pauvre petite Maria-Antonia ! Jamais elle n’avait paru si jeune et si frêle. Elle a jeté des regards effrayés partout. Sur une tapisserie au bleu d’Arras, une reine de Saba semblait lui dire : « Soyez digne, relevez la tête, on vous regarde ! »

Avec une grande délicatesse, la comtesse Windischgrätz lui a ôté sa robe bleu de Prusse, sa chemise de fine batiste, ses bas de coton blanc, ses chaussures de voyage. Elle a défait les rubans de soie de ses cheveux et lui a enlevé les peignes d’ivoire, hérités de Marie-Thérèse. Maria-Antonia  a pensé : « C’est la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle me déshabille. Elle a toujours été douce avec moi. Je regretterai ses mains au parfum de jasmin. » On a apporté les nouveaux effets de la nouvelle Dauphine et on l’en a revêtue. Ils avaient une odeur inconnue : « C’est l’odeur de la France, c’est la mienne à présent », a-t-elle songé avec mélancolie.

Après, elle ne sait plus très bien. Ses nouveaux atours l’engonçaient un peu. On l’a conduite respectueusement et précautionneusement dans la pièce du milieu. Une grande table et une estrade de bois y étaient dressées. Elle s’est assise les yeux dans le vague. Son cœur s’est mis à battre comme un petit écureuil affolé qui va mourir, lorsque toute son escorte viennoise a quitté la salle. Elle a vu ainsi disparaître sans mot dire ceux qui, depuis toujours, vivaient dans sa proche intimité. La suite française a fait son entrée, tant de nouveaux visages qu'il lui faudrait désormais apprendre à aimer. Un sanglot lui a noué la gorge. « Non, je ne pleurerai pas, maman ne l’aurait point voulu », voilà ce qu’elle s’est dit en vaillante petite Dauphine.

Ensuite, le marquis des Granges, le maître de cérémonie, a annoncé des noms et des noms et encore des noms, dont elle a aimé les sonorités : comtesse de Noailles, chevalier de Saint-Sauveur, maréchal de Contades, marquis de Voguë, duchesse de Villars, comtesse de Tavannes… Elle a souri, a donné sa main à baiser, a incliné sa jolie tête.

A Strasbourg, le chef du Magistrat a eu la délicatesse de lui parler en allemand. En princesse qui sait tenir son rang, elle lui a répondu avec douceur mais fermeté : « Ne parlez point allemand, Monsieur : à dater d’aujourd’hui, je n’entends plus que le français. »

Et à ce moment-là, l’archiduchesse d’Autriche Maria-Antonia, devenue la Dauphine Marie-Antoinette, s'est dit : "C'est la première fois que je parle français en public. Alors, serais-je déjà un peu française. ? "  

 

 

Pour Azacamopol,

Thème : la dernière fois

 


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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 08:47

  Meurtre de Laïos freque romaine

Le meurtre de Laïos, Bas-relief romain

 

 

 

Antigone, ma fille très aimée, prête une oreille compatissante au récit du plus misérable des hommes. Moi, Œdipe, l’homme aux pieds enflés, celui qui croyait avoir le choix et qui ne l’avait pas, je n’ai pas de confident plus précieux que toi. Dans l’épreuve de l’aveuglement qui m’accable, ton écoute, tout autant que ton bras, m’est secourable.

Tu sais que moi, l’enfant exposé au Citheron, je vivais dans l’illusion que mon père était Polype de Corinthe et que ma mère était Mérope la Dorienne. Et funeste fut le jour de liesse et d’ivresse où un fou m’appela « enfant supposé ». Malgré les dénégations farouches de mon père et de ma mère, l’insulte ne cessait de m’être à douleur.

Aussi, sans en avertir mes parents, je pris le chemin de Pythô. Phoebos me dit de m’en retourner sans répondre à ce pourquoi j’étais venu en son sanctuaire. Mais il me fit la prédiction la plus horrible qui fût : j’ôterais la vie à celui dont je suis issu, je pénétrerais dans la couche de ma mère, je ferais voir à la face du ciel une engeance monstrueuse. Epouvanté au-delà de tout par les paroles du dieu, je disparus à tout jamais de Corinthe, afin que l’oracle ne se réalisât point.

C’est alors qu’après avoir beaucoup cheminé, j’arrivai au croisement de deux routes. Là, je vis venir à ma rencontre un héraut à cheval devant un chariot, attelé de deux pouliches fringantes. Dans ce grand arroi se tenait un vieillard de belle prestance. La route étant une façon de défilé, il fallait bien que l’un des deux équipages cédât le passage.

Je vis que deux solutions s’offraient à moi et je m’interpellai : « Soit tu te prévaux de ton titre de prince et tu passes en force ; soit tu respectes le grand âge de ce voyageur chenu  et tu lui cèdes le passage. » J’en étais là de mes réflexions quand le vieillard et le héraut se mirent à avancer fiévreusement. 

De nouveau, crois-moi, ma chère fille, moi le descendant d’incestes et de parricides, je m’efforçai de temporiser : « Ou tu ne résistes pas à l’audace du voyageur insolent et tu lui permets de te précéder ; ou tu laisses l’hybris t’envahir et tu ne fais pas de quartiers. » Il me parut alors que le vieil homme avait fait encore insensiblement avancer son équipage.

 « Non, me dis-je en moi-même, maîtrise ta colère, montre de l’empire sur toi-même. Après tout, il ne s’agit que de préséance ! » Mais en même temps, mon mauvais génie me disait : « Comment, toi, l’illustre fils du grand Polybe, supporteras-tu qu’un homme méprisable déjà aux portes du tombeau ose te défier ? »

Et soudain, dans un mouvement imprévisible, l’inconnu à barbe blanche me cingla de son double fouet. Je te l’assure, Antigone, à ce moment même Apollon et sa mesure étaient toujours en balance avec la violence sauvage de Dionysos. Mais, trois fois hélas, c’est la fureur aveugle qui fut la plus forte. Submergé par la douleur et par la colère, dans une incontrôlable ruée, je me précipitai sur le vieux voyageur et sur son héraut, et leur administrai la mort de mon glaive.

Ô ma fille tendrement chérie, pleure avec moi sur le malheureux que je suis ! Moi qui avais dompté le Sphinx, moi qui avais atteint le faîte de la puissance, voilà que je suis précipité au tréfonds des abysses de l’infortune ! Puissé-je, ma fille, n’avoir jamais emprunté ce chemin fatal ! Et que n’ai-je écouté la voix de la mesure en ce jour funeste ? Je n’aurais pas mis en mouvement la machine infernale, je n’aurais pas porté la main sur mon géniteur, je n’aurais pas souillé ma mère, je n’aurais pas donné le jour à quatre enfants maudits !

 

Texte inspiré par Œdipe Roi de Sophocle (Scène du récit par Œdipe à Jocaste du meurtre de Laïos)

Pour Azacamopol et La Petite Fabrique d’Ecriture,

Thème : le dilemme

 

 

 

 

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 18:04

Medusa Arnold Böcklin

Medusa, Arnold Böcklin

 

J’ai toujours été fascinée par Méduse ("reine") et par ses cheveux de serpents. On connaît l’histoire de cette malheureuse fille de Phorcys et Céto, sur qui Poséidon jeta son dévolu. Séduite par le dieu marin dans un temple dédié à Athéna, elle fut punie par la déesse courroucée qui la métamorphosa en Gorgone, la faisant ainsi compagne d’Euryale et de Sthéno. Ses cheveux devinrent serpents et son regard eut le pouvoir de pétrifier ceux qui avaient l’audace de la regarder. Persée la décapita, l’utilisa pour délivrer Andromède du monstre et l’offrit enfin à Athéna, qui la fixa sur son bouclier, son égide. Ces épisodes sont fréquemment représentés dans l’iconographie.

La tête de Méduse fait aussi penser à l’allitération imitative dont use Oreste, devenu fou  à l’annonce de la mort d’Hermione dans Andromaque. Dans cette ultime scène 5 de l’acte V, il cède en effet à la démence quand Pylade lui annonce que Hermione s’est suicidée sur le corps de Pyrrhus, lui-même l’ayant assassiné pour elle. Après s’être adressé à son rival, il voit Hermione l’embrasser et, cédant à l’ubris,  il apostrophe alors les Erynies :

[…] Quels Démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?

Hé bien, Filles d’Enfer, vos mains sont-elles prêtes ?

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

A qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?

Venez-vous m’enlever dans l’éternelle Nuit ?

Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.

Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione ;

L’Ingrate mieux que vous saura me déchirer,

Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

Cette vision célèbre des Erynies provient de l’Oreste d’Euripide (v. 255-257). Quant à l’image précise de la chevelure aux serpents, attribut de nature des déesses vengeresses,  elle viendrait des Métamorphoses d’Ovide, qui écrit au vers 454 :

Elles peignaient les serpents noirs de leurs cheveux.

Mais la source en est peut-être la Médée de Sénèque, dont le vers 14 présente déjà l’allitération qui a enchanté des générations d’écoliers :

Crinem solutis squalidae serpentibus, (Hérissées d’une chevelure aux serpents dénoués).

En 1674, Boileau traduira le Traité du sublime de Longin, où sont cités les vers d’Euripide et, au chapitre XIII, il imitera Racine :

Mère cruelle, arrête, éloigne de mes yeux

Ces Filles de l’Enfer, ces spectres odieux.

Ils viennent ; je les vois : mon supplice s’apprête,

Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête !

On sait aussi comment Sigmund Freud tira parti de la tête coupée de Méduse, en faisant de l’effroi devant la Méduse l’effroi de la castration. Ce symbole de l’horreur, c’est la déesse vierge Athéna qui le porte sur son costume, devenant ainsi une femme inatteignable, éloignée de toute concupiscence sexuelle.

Mais devant la tête de Méduse, on pourra aussi songer aux vers d’Apollinaire dans Le Bestiaire ou cortège d’Orphée (1911) :

Méduses malheureuses têtes

Aux chevelures violettes

Vous vous plaisez dans les tempêtes

Et je m’y plais comme vous faites

 

Sources :

Racine, Œuvres  complètes I, Théâtre-Poésie, Edition présentée, établie et annotée par Georges Forestier, Bibliothèque de la Pléiade, 1999

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème : Une forme qui ressemble à une autre

 

 

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 17:28

Marson P 

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Le Week-End du Petit Patrimoine, je vous emmène au château de Marson, dans les environs de Saumur. L’hiver, quand on arrive par la plaine, on aperçoit de loin ses pinacles et ses hautes cheminées de tuffeau à travers les arbres dépouillés.

Dominant la petite église Sainte-Croix et son cimetière à l'atmosphère paisible, le château, en dépit d'une très importante restauration au XIXe siècle, ne peut manquer de faire rêver.

En effet, très ancien habitat gallo-romain, le village de Marson est un ancien fief et seigneurie qui relevait de la Tour de Ménives, située à quelques kilomètres. Il fut la propriété de grandes familles françaises : les familles de la Grézille (XIIe-XVe siècles), Quatrebarbes (1481-1644), Maillé-Brézé au XVIIe, Bourbon (1650-1747) et Baillou de la Brosse (1814-1915).

Certains historiens font remonter l’origine du château au Xe siècle.  En 1635, le château passe à Urbain de Maillé-Brézé, époux de Nicole du Plessis, sœur cadette du cardinal de Richelieu. Leur fille, Claire-Clémence de Maillé-Brézé, épouse en 1641 Louis II de Bourbon, prince de Condé, dit le Grand Condé, qui devient par cette alliance seigneur de Marson. On dit que le curé de Chétigné eut parfois maille à partir avec ces seigneurs « qu’on voit sans cesse s’élever et prétendre contre ses droits ».

En 1600, il y avait deux moulins dans le parc. A cette époque, le seigneur de Marson avait droit de moyenne justice et possédait un gibet à deux piliers. Mais, en 1798, le château de Marson n’est plus que l’ombre de lui-même. Il n’existe plus qu’ « une chambre basse à feu, une chambre haute avec cheminée au-dessus, deux petites chambres à côté… ; au haut de la cour, est une grange et plusieurs gardes monceaux ; au-dessous, sont des écuries, une boulangerie sous le roc et plusieurs caves et caveaux, grande porte sous laquelle existe un ancien pigeonnier ».

En 1814, la famille Baillou de la Brosse rachète et transforme complètement le domaine. De 1850 à 1865, sous la direction de l’architecte Joly-Leterme, le château est reconstruit sur les bases d’autrefois, notamment aux angles sud et sud-ouest. Le cours du ruisseau, longeant le parc à l’ouest, est détourné, les anciens moulins détruits et on édifie de nouvelles servitudes à la place des anciennes.

En 1913, la propriété est vendue à Henri Fricotelle, un industriel qui s’était enrichi en fabriquant un papier à cigarettes de luxe, vendu en Amérique. Il modernise encore le monument de 1924 à 1926. L’architecte Claudon conçoit alors le portail monumental avec créneaux et mâchicoulis, décoré de pampres par le sculpteur Voisine.

En 1927, Fricotelle fait construire dans le parc une piscine, inspirée de l’architecture thermale antique et de la colonnade en hémicycle de Hardouin-Mansart à Versailles, dans l’esprit Art Déco. Œuvre de l’architecte saumurois Pierre-Jean-Victor-Brunel, elle est décorée d’une mosaïque, créée par Isidore Odorico, qui réalisa notamment la façade et l’intérieur de la Maison bleue à Angers.

C’est Urbain de Maillé-Brézé (1598-1650) qui est le propriétaire le plus original et le plus célèbre de ce château. En 1626, il assoit sa puissance en devenant Gouverneur de Saumur et du Pays saumurois. Son domaine s’étend alors de Grésillé et Montsabert jusqu’à Rou, sans oublier Brézé et ses environs. C’est à cette époque qu’il achète Marson à René de la Dufferie. On raconte qu’il aurait fait condamner ce dernier pour révolte, afin de s’emparer de ses biens.

Tallemant des Réaux n’est pas tendre pour celui qui devient maréchal de France en 1632 : « Je n’ay que faire de dire que ce n’estoit ny un bon soldat ny un bon capitaine : l’histoire le dira. » Mais le cardinal de Retz reconnaît qu’il était bien en cour : « Il estoit assez gousté du Roy, et se permettoit souvent auprès de Sa Majesté des tirades contre les plus grands personnages. » Impatient, Urbain de Maillé-Brézé ne supportait guère les longues cérémonies et c’est ainsi qu’il quitta sans vergogne le mariage de sa fille. Quant au cardinal, il  tolère ce remuant beau-frère au franc-parler parce qu’il ne redoute aucune trahison de sa part.

Le possesseur du château de Marson passe encore pour avoir été un grand séducteur. C’est à dix-neuf ans qu’il tombe fou amoureux de la belle Nicole du Plessis, son aînée de dix années. En 1619, celle-ci devient dame d’honneur de la reine en remplacement de la Galigaï. Mais elle se languit vite d’une sorte de « folie douce » et vit recluse au château de Saumur. Ecoutons Tallemant des Réaux nous parler d’elle dans ses Historiettes  : « Cette femme estoit folle, et elle est morte liée, ou du moins enfermée. Elle croyoit avoir le cul de verre et ne vouloit point s’asseoir. » L’écrivain raconte encore qu’elle croyait avoir « froid à un petit endroit au-dessus de la main » et qu’elle passait son temps à vouloir essayer de la réchauffer avec des gouttes de résine ».

Son époux entretiendra une relation passionnée avec Honorée Lebel de Bussy, une adolescente de douze ans, qui demeure chez sa tante, la sénéchale de Maliverné. Elle sera détrônée par sa dernière conquête, Renée Pommier, dite « La Dervois ». Selon Tallemant toujours, elle avait une grande emprise sur son amant et paradait devant la maréchale : « Une des choses qui servit à achever la grande Nicole, ce fut que le Mareschal luy osta ses pendants, et les mit en  sa présence aux oreilles de la Dervois ».

Tel fut ce personnage haut en couleurs, Urbain de Maillé-Brézé, maréchal de France et grand amateur de femmes, propriétaire un temps du château de Marson, et gouverneur de Saumur, « seul lieu d’Anjou, le plus cher à [son] cœur ».

 

 urbain de mb 2

Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France, Jérôme-Martin Langlois

 

 

 

Sources :

http://www.communes-française.com/49/rou-marson/

http://www.annuaire-mairie.fr/monument-historique-rou-marson.html

http://www.patrimoine-de-france.org

http://saumur-jadis.pageperso-orange.fr Le site passionnant de Henri Denécheau sur l’histoire de Saumur

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Le Week-End du Petit Patrimoine

 

 

 

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 17:33

  merteuil

La Marquise de Merteuil (Glenn Close), dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears

 

 

En ce mardi 08 mars 2011, choisi pour être la Journée de la Femme, j’aimerais faire entendre la voix d’une héroïne féminine qui a porté haut le flambeau de la femme. Il s’agit de la marquise de Merteuil,  « le personnage féminin le plus volontaire » de la littérature française, selon André Malraux.

Dans l’extraordinaire profession de foi qu’est la Lettre 81 des Liaisons dangereuses, adressée au vicomte de Valmont, elle lui raconte sa vie, son adolescence silencieuse, tout occupée à acquérir la maîtrise d’elle-même, et lui démontre combien toute son existence n’est qu’une « érotisation de sa volonté ».

Voici quelques extraits de cette lettre, manifeste du féminisme avant la lettre, et qu’il faut bien sûr lire en entier.

Le début en est admirable :

« Que vos craintes me causent de pitié !  Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous ! et vous voulez m’enseigner, me conduire ? Ah ! mon pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi ! Non, tout l’orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l’intervalle qui nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez impossibles ! […]

Croyez, Vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. Pour vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre,  et votre malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu’à nous,, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par la nécessité où nous sommes d’en faire un continuel usage ! […] »

Elle évoque ensuite les femmes à sentiments, qui confondent l’amour et l’Amant, et elle poursuit :

« Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude, ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait à me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler ; forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux de ceux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré ; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sérénité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine, pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre, sur ma physionomie, cette puissance dont je vous ai vu quelquefois étonné.

J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt : mais je n’avais à moi que ma pensée, et je m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des formes différentes ;  sûre de mes gestes, j’observais mes discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l’expression des figures et le caractère des physionomies ; et j’y gagnai ce coup d’œil pénétrant, auquel l’expérience m’a pourtant appris à ne pas me fier entièrement ; mais qui, en tout cas, m’a rarement trompée.

Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos Politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir." 

Par la suite, elle écrit : « Ma tête seule fermentait ; je ne désirais pas de jouir, je voulais savoir ; […] » Elle épouse M. de Merteuil, se montre « impassible à ses yeux », donne « un champs plus vaste à ses expériences » et découvre le prix de sa liberté quand survient son veuvage. Dans la solitude de la campagne, elle étudie les mœurs dans les Romans, les opinions chez les Philosophes, et découvre les exigences des Moralistes les plus sévères. Pour satisfaire à son besoin de coquetterie, elle se « raccommode » avec l’amour, sentiment qu’elle parvient à feindre en joignant « à l’esprit d’un Auteur, le talent d’un Comédien. » Sa retraite ayant jeté sur elle un « vernis de pruderie » qui la livre aux ennuyeux, elle s’attache à nuire à sa réputation pour ensuite s’amender et se trouver défendue par le parti des Duègnes. Elle se met alors à déployer « sur le grand Théâtre » tous ses talents et acquiert « le renom d’invincible ». Elle emploie cette belle formule : « Descendue dans mon cœur, j’y ai étudié celui des autres ». Elle apprend à se servir des hommes, mais s’éprend de Valmont : « Séduite par votre réputation, il me semblait que vous manquiez à ma gloire ; je brûlais de vous combattre corps à corps. » Enfin, après avoir averti Valmont qu’elle n’a rien à craindre de quiconque puisqu’elle a pris des précautions « fondamentales », elle conclut sa lettre en disant : « Il faut vaincre ou périr. »

Ce texte montre combien le romancier Laclos, en faisant agir des personnages de fiction en fonction de ce qu’ils pensent,  accorde du prix à l’intelligence. Et le plus extraordinaire ici, c’est qu’il s’agit d’une femme. Dans un siècle qui la contraint encore à l’hypocrisie pour exister, la marquise de Merteuil incarne une femme au pouvoir quasiment démiurgique, qui n’écrit pas qu’elle est vaincue. Les autres le diront ; quant à elle, elle ne parlera plus.

Si la marquise, pur produit du siècle des Lumières, utilise le libertinage afin de devenir l’égale des hommes, elle n’en représente pas moins une aspiration fondamentale de la femme qui, en dépit des luttes féministe, demeure insatisfaite : le refus absolu d’être le « deuxième sexe ».

 

Les Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos, Folio n° 894, Lettre 81, p. 218 à 230, et Préface d'André Malraux.

 

merteuil 2

 

 

 

 

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