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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 19:05

Night Circus (Photo The Budapest Times)

 

Vendredi 5 février 2016, c’est à rêver au mythique Icare que la Compagnie hongroise Recirquel a invité le public du Théâtre de Saumur, Le Dôme. Dans une mise en scène de Bence Vági, son directeur-chorégraphe, la troupe composée de neuf acrobates hongrois (sept hommes et deux femmes), de la chanteuse et narratrice Judit Czigány et du pianiste Péter Sárik, a proposé Night Circus, un spectacle de cirque original, d’une grande élégance, à l’onirisme envoûtant.

Dans une atmosphère de cabaret d’entre-deux-guerres, sous la baguette d’une longiligne meneuse de revue, coiffée d’un chapeau-claque, et vêtue d’un long gilet de satin rouge sur un pantalon noir, les jeunes artistes ont déployé l’étendue de leurs talents sportifs et chorégraphiques. Passés maîtres dans les disciplines circaciennes que sont la voltige, le trapèze, la contorsion, la corde lisse, le mât chinois, la roue cyr et le funambulisme, ils ont offert à des spectateurs épatés et éblouis une prestation de haute volée.

Ce dernier terme semble particulièrement approprié à ce spectacle qui évoque l’audacieuse envolée d’Icare et sa retombée dans la mer qui porte désormais son nom. Défiant les lois de la pesanteur et de l’équilibre, avec maîtrise et puissance, seuls ou en duo, aspirés par les cintres du plateau, s’enroulant et se déroulant autour de cordes, sangles ou rubans, ils ont multiplié les exercices les plus audacieux, poussé par ce désir irrépressible de l’homme de s’élever vers l’azur. Quelle fascination devant ces corps masculins, jeunes et radieux, en équilibre sur une corde souple, escaladant vivement un mât ou encore prisonniers d’une roue véloce ! Quelle admiration devant ces figures magnifiques requérant précision, force, adresse, souplesse, goût du risque et confiance absolue dans le partenaire !

Je ne saurais dire ce que j’ai préféré parmi toutes ces performances dans lesquelles chaque acrobate, homme ou femme, donne le meilleur de lui-même. Accompagnés par le pianiste Péter Sarik, formé au jazz et aux musiques du monde, ou par la musique puissante de Friedrich Hollaender, qui vient rythmer tel un cœur battant leurs prouesses techniques, les gymnastes-danseurs se succèdent dans un mouvement passionné qui ne faiblit pas.

Photo Eszter Gordon

La mise en scène allie aussi à cette technique irréprochable un sens particulier du burlesque et certains numéros évoquent Charlot ou Buster Keaton. Je pense notamment au duo que forment le funambule à fine moustache et la danseuse rondelette à perruque blanche, tutu et hauts escarpins rouges. L’agilité insensée du jeune homme qui fait du fil sa demeure - il s’y contorsionne, s’y enroule, s’y allonge, y roule en monocycle – cherche à séduire ainsi la demoiselle énamourée. On les retrouvera dans un autre moment, autour d’une cuisine ambulante dans laquelle se cache la jeune femme. S’ensuivra une saynète pleine de fantaisie ludique avec un jeu de jambes féminines des plus réussi.

Photo Xpat Loop

L’élégance de la mise en scène sert particulièrement bien tous les artistes. Ils évoluent en effet dans une économie de couleur – noir, gris, quelques teintes pastel – parfois dans un décor stylisé de hautes maisons étroites, parfois sur un fond de scène blanc ou bleu. Par ailleurs, on notera ici que les artistes, gardant un masque concentré et impénétrable, ne sourient jamais. Cela confère à l’ensemble une tonalité très particulière, teintée de mélancolie.

Deux grandes ailes noires d’oiseau, portées au début par l’un des artistes, seront à la fin déposées sur le devant de la scène, signifiant l’échec du vol d’Icare, tandis que la chanteuse persiste à affirmer l’irrépressible désir de l’homme vers les lointains. Celui-ci s’exprime encore, me semble-t-il, au début et à la fin de ce spectacle éminemment poétique, lorsque de grands rayons et d’innombrables confettis de lumière envahissent l’espace. Une des dernières très belles images du spectacle, c’est l’ombre de l’acrobate dans la poursuite, tel un soleil jamais atteint.

Né de la rencontre entre un chorégraphe plein de talent, formé par le Liverpool Institute of Performing Arts, et une troupe inventive, issue de l’Institut hongrois du cirque Baross, Night Circus m’a enchantée. Son thème mythique et la manière poétique dont il est ici traité m’ont fait penser ce soir-là au poème de Théodore de Banville, « Le saut du tremplin ou le clown » :

 

[…] Il s’élevait à des hauteurs

Telles que les autres sauteurs

Se consumaient en luttes vaines.

Ils le trouvaient décourageant,

Et murmuraient : « Quel vif-argent

Ce démon a-t-il dans les veines ? »

[…]

« Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !

Jusqu’à ce lapis dont l’azur

Couvre notre prison mouvante !

Jusqu’à ces rouges Orients

Où marchent des Dieux flamboyants,

Fous de colère et d’épouvante.

[…]

Plus haut ! plus loin ! de l’air ! du bleu !

Des ailes ! des ailes ! des ailes !

[…]

 

Photo Mupa Budapest

 

 

« Le saut du tremplin ou le clown » dit par Gérard Philipe :

https://www.youtube.com/watch?v=wRrFQQcbMyE&list=PLF27F323209ECE779

« Il rêvait de l’éther », un poème que j’ai écrit sur Icare :

http://ex-libris.over-blog.com/article-il-revait-de-l-ether-45335505.html

 

 

 

 

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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 17:24

  franglaises-tistics-.jpg

 

Samedi  04 octobre 2014, c’était la rentrée théâtrale à Saumur, au théâtre Beaurepaire. Le président de la Communauté d’Agglomération, Guy Bertin, a annoncé la réouverture du théâtre de Saumur, déjà bien retardée, pour le 02 décembre. La présence des nombreux visiteurs en ce lieu lors des Journées du Patrimoine témoigne de l’intérêt des Saumurois pour ce bel édifice et son joli théâtre à l’italienne. Rodolphe Mirande, vice-président de la Communauté d’Agglomération pour la Culture et la Communication, a pour sa part insisté sur la volonté d’une culture ouverte à tous, qui soit invitation à la curiosité de chacun.

 

Après avoir écouté un texte de Silvio Pacitto, le directeur artistique de la saison théâtrale, évoquant les difficultés et les joies de son métier, la diffusion des bandes-annonces nous a mis l’eau à la bouche avec la diversité des spectacles à venir : la danse avec Pietragalla et Derouault ou les Ballets russes,  le théâtre avec Les Jumeaux vénitiens ou le duo Bohringer père et fille, les marionnettes avec la Compagnie Emilie Valentin et le Quatuor Debussy, la chanson contemporaine avec Juliette ou Lhomé, les spectacles de Mômes en Folie, l’opéra avec Barbe-Bleue de Jacques Offenbach, les musiques d’ailleurs avec Bratsch et sans nul doute les points d’orgue avec le Ballet Antonio Gadès et les concerts de  La Folle Journée en région.

 

Ensuite, c’est le spectacle, Les Franglaises, joué par la compagnie Les Tistics, qui a lancé la saison. Cette troupe de dix artistes, chanteurs, comédiens, danseurs et musiciens polyvalents, a entraîné le public dans un rythme effréné et endiablé. Le principe de leur spectacle se fonde sur la traduction littérale des grands tubes anglophones qui confère à ces chansons, que tout le monde a fredonnées, une nouvelle vie complètement loufoque et décalée. La traduction automatique (telle que Google la pratique) fait ainsi de ces chansons mythiques des « cadavres exquis » à la manière des surréalistes.

 

Emmenée par un meneur déjanté à l’humour ravageur, Yoni Dahan, la troupe revisite à sa manière burlesque et folle ces airs que tous, de 7 à 77 ans, peuvent reconnaître.  La traduction mot à mot met en lumière la pauvreté et l’inanité de ces textes pourtant si musicaux auxquels les Tistics donnent une nouvelle vie. Chaque chanson devient en effet prétexte à une véritable saynète permettant à chacun de faire valoir son talent propre.

 

Si les Garçons de la Plage (les Beach Boys) affirment : « Je reste au bar. De ville en ville, je garde l’esprit tranquille. Je fais du très bon pain  », Michel-fils-de-Jacques (Michael Jackson) hurle : « Tu es le un ! » et les Scarabées (les Beatles) n’en finissent pas de nous dire « bonjour » et « au revoir ». Franck et Nancy Sinatra nous offrent un duo amoureux à désespérer de l’amour même quand les Gens du Village (Village People) nous invitent en une folle sarabande à devenir recrue dans la Marine. Peggy Lee (« Fever »), pour sa part, entre en transe à travers trois chanteuses fiévreuses et hystériques, tandis que les Filles de la Météo (les Weather Girls) s’émerveillent quand  « l’humidité augmente, [que] le thermomètre explose et [qu’] il pleut des hommes ».  « Hôtel Californie » par les Aigles (les Eagles) devient un lieu inquiétant en proie aux fantômes et « A man after midnight » d’Abba se transforme en western échevelé. En dépit du refus du meneur de donner la parole aux Filles Epicées (les Spice Girls), celles-ci réussiront à faire entendre leur voix et à faire ce qu’elles veulent : « Et je veux, je veux… » Enfin, c’est un troisième rappel avec « Sois ma meuf, sois ma meuf ! » (« Are you gonna be my girl ? » de Jet) qui clôturera ce spectacle totalement déjanté qui associe humour, hommage et absurde en un savant dosage.

 

Les dix artistes présents sur scène composent une troupe homogène qui pratique une forme de création collective.  Ils sont issus d’ateliers d’impros et du théâtre de rue, ce dont témoignent leur vivacité, leur réactivité et leur manière d’entrer en contact avec le public. Ils revendiquent un « art scènement textuel » en donnant libre cours à leur inventivité et à leur fantaisie. Le tout dans une chorégraphie impeccable qui ne laisse pas de place à l’à peu près. De la pépinière Théâtre à Bobino, leur prochaine étape, en passant par la Suisse et la Belgique, les Tistics explorent avec bonne humeur et grande vitalité un répertoire familier. Grâce à eux, désormais, « on connaît la chanson ! »

 

 

 

Sources :

 

Châteauvallon Musique. Les Franglaises par les Tistics, PDF

 

 

 

 

 

 

 

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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 21:29

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Le château de Saumur vu du quai du Marronnier

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 7 août 2014)

 

 

Jeudi 7 août 2014, c’était les Grandes Tablées à Saumur mais j’avais préféré des nourritures plus spirituelles en me rendant à l’invitation d'amis, un sculpteur et une pianiste, qui nous recevaient pour un concert privé, quai du Marronnier. Dans leur haute maison de brique et de tuffeau, face à la Loire et au château, nous avons eu la chance d’écouter trois artistes de très grand talent : le guitariste français Jean-François Reille, et deux Autrichiens, la pianiste Johanna Horny-Neumann et le corniste Roland Horvath, qui composent le Duo Wiener. Ces trois musiciens aiment ainsi à se retrouver chez des particuliers, pour jouer en privé dans une atmosphère conviviale qui leur permet de rencontrer leur public de manière plus intime et plus personnalisée.

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Jean-François Reille (Photo Saumur Kiosque)

C’est Jean-François Reille le Marseillais, désormais Saumurois d’adoption, qui a entamé ce récital. Cet « enfant de la musique » ainsi qu’il se définit (son grand-père était chef d’orchestre, son père violoniste et sa mère pianiste), dont Andrès Segovia détermina la vocation, nous a d’abord expliqué que l’ancêtre de la guitare, c’est l’arc, devenu cithare puis guitare. En guise d’entrée en matière, il nous a proposé avec un brin de malice un morceau de musique contemporaine. Son goût personnel le porte vers cette musique mais il n’en joue guère en public car cette « salade mal assaisonnée » est souvent peu - ou mal - appréciée. Toujours est-il que le morceau choisi m’a semblé très accessible et que mes oreilles n’en ont point été heurtées.

Ensuite, entrecoupant son récital d’anecdotes choisies et de remarques techniques, le guitariste nous a donné à entendre  une « musique romantique », ainsi qu’il qualifie celle qu’il compose et aime à interpréter. Appréciant particulièrement  les morceaux qui ont « un sens mélodique », Jean-François Reille nous a offert un aperçu de la richesse des œuvres des compositeurs d’Amérique du Sud. Antonio Lauro (1917-1986) le Vénézuélien était ainsi présent avec Trois valses. Celui qui fut emprisonné sous la junte du général Jiménez ne disait-il pas que, dans une vie de Vénézuélien, il y a toujours un passage obligé par la prison ?

Le guitariste nous a aussi proposé l’Eloge de la danse du cubain Leo Brouwer. Né en 1939 à La Havane, c’est un compositeur majeur pour la guitare classique, mais aussi pour le cinéma et de nombreuses formations musicales. Puis Jean-François Reille a joué Mes Ennuis du compositeur espagnol Fernando Sor (1778-1839). Cette œuvre fut inspirée au musicien à l’occasion de ses prises de position pro-napoléoniennes lors de la guerre d’Espagne. Il quitta en effet son pays et s’exila à Paris.

Au cours de cette balade harmonieuse au pays de la guitare classique, Jean-François Reille a ainsi interprété de nombreux airs dont je n’ai, hélas, pas retenu tous les titres. J’ai aimé la concentration extrême avec laquelle il joue et la sensibilité qui émane de son doigté. J’ai apprécié la simplicité avec laquelle il nous a donné quelques clés pour approcher la guitare, cet instrument dont il dit qu’il requiert exigence et ténacité.

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Johanna Horny-Neumann au piano et Roland Horvath au cor

Le soleil éclairant de ses derniers rayons le salon où nous nous tenions, Jean-François Reille s’est effacé pour laisser la place au Duo Wiener. Après un court entracte qui a permis au corniste Roland Horvath de préparer ses lèvres, une de leurs amies, altiste à l’Orchestre National de France, les a présentés. Elle a remercié nos hôtes pour leur accueil et pour les « bonnes ondes » émanant de leur maison en bord de Loire.  Johanna Horny-Neumann, la pianiste, est une soliste internationale qui joue dans de très nombreux pays et a reçu des prix prestigieux. Professeur de piano, elle enseigne à des enfants surdoués. Roland Horvath, le corniste, joint l’enseignement des mathématiques à celui de la musique et a été membre de l’Orchestre Philarmonique de Vienne. Ils ont créé le Wiener Duo en 2008. Pratiquant notre langue avec aisance, Roland Horvath a présenté leur programme d’une manière très détaillée et très vivante, non dénuée d’humour.

Cette seconde partie a débuté de façon magistrale avec la Sérénade  « Ständchen » de Schubert, extraite du Schwanengesang. La pianiste nous a donné des frissons avec cette partition au merveilleux lyrisme élégiaque. Puis, nous avons pu apprécier son jeu puissant et sûr lorsqu’elle a interprété un air de Liszt, ce musicien à la belle stature, dont les grandes mains et les très longs doigts ont influencé les choix techniques. Amoureuse de l’Egypte où elle aime aller jouer, Johanna Horny-Neumann nous a aussi offert une composition toute empreinte de mélancolie, Der Alleinreisende, œuvre d’un compositeur de ce pays, Abed El Whab. Ce moment a été véritablement une invitation au voyage et l’écouter jouer en solo a été un instant privilégié.

Ensemble, et parmi d'autres oeuvres, elle et Roland Horvath nous ont proposé un extrait de  Aïda de Verdi. On sait que l’opéra fut commandé  à ce dernier par Ismaïl Pacha, pour l’inauguration du canal de Suez. La France, étant alors en guerre, la première n’eut lieu que le 24 décembre 1871. Les deux musiciens avaient choisi l’air « Devant les portes de Thèbes », qui se situe, me semble-t-il, à l’acte II. Le corniste nous a montré l’étendue de son talent à jouer de cet instrument réputé difficile et qui requiert des lèvres et des poumons puissants. Avec élégance il a souligné combien la force du jeu de sa partenaire remplaçait ici tout l’orchestre.

Ces deux artistes autrichiens ne pouvaient certes pas manquer de faire la part belle à Johann Strauss. Ils nous ont ainsi donné à entendre deux valses parmi les plus célèbres : « Wein, Weib und Gesang », op. 333 et, bien sûr, « An der schönen  blauen Donau », op. 314. Roland Horvath, toujours disert, nous a expliqué les circonstances de la composition de cette valse par Johann Strauss fils. Elle fut au départ mal perçue, les paroles en ayant été jugées ridicules. C’est en 1867, à l’occasion de l’Exposition Universelle, qu’invité à l’ambassade d’Autriche, il lui sera demandé d’ajouter une valse à son programme. Il choisit alors « An der schönen blauen Donau » qu’il réarrange pour orchestre seul et qui obtiendra un succès qui ne s’est jamais démenti. La valse la plus célèbre du monde n’est-elle pas considérée comme l’hymne national autrichien ?

La pianiste et le corniste ont achevé de manière impériale ce concert privé avec la marche « La Favorite », créée à l’intention de Marie-Thérèse d’Autriche. La Favorite était le nom d’une des résidences des Habsbourg qui fut transformée en académie impériale sous le règne de Marie-Thérèse ; le Theresianum devint ainsi l’école de l’élite.

Pour clôturer ce beau concert, Roland Horvath a remercié le public et la qualité de son écoute. Il a dit combien, en ce beau soir d'été, le terme de Hausmusik ou Kammerspiel prenait ici tout son sens : n'est-ce point une musique d’agrément avec des auditeurs disponibles, dans une atmosphère intime et amicale, pour un concert domestique et quasi-familial ?

 

                                  La Sérénade "Ständchen" de Schubert
 

 

 

 

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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 16:45

 

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 Alice et le Chat du Cheschire

 

Samedi 18 janvier 2014, à 20h 30, l’espace événementiel du Breil à Saumur accueillait le Cirque de Chine de Tianjin dans une adaptation d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll. En une quinzaine de tableaux féériques, les vingt-cinq artistes chinois ont revisité pour nous les aventures de la petite Anglaise mythique.

Tout comme Alice à la poursuite du Lapin blanc et qui se retrouve dans un monde inconnu, les sept cents spectateurs se sont retrouvés dans une Chine lointaine et circassienne grâce à des numéros traditionnels virtuoses : rubans, monocycles, antipodisme, contorsion, jonglage, diabolo, cerceaux, jeux de jarres, équilibre, acrobatie, maniement des drapeaux…


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Alice et le Lapin blanc


Ce « cirque-poème » débute avec la célèbre promenade en barque sur la rivière Isis que fit Charles Lutwidge Dogson, alias Lewis Carroll, avec Alice Liddell, en 1862. C’est au cours de cette balade que le mathématicien conteur raconte à la petite fille une histoire de son invention, Alices’s Adventures Underground, qui deviendra Alices’s Adventures in Wonderland. On sait que l’héroïne était accompagnée de ses deux sœurs : Lorina Charlotte (13 ans) et Edith (8 ans). La mise en scène présente ainsi Alice à travers trois artistes, d’âges différents, vêtues d’un tutu bleu et chaussées de ballerines. Ce trio symbolise le passage à l’adolescence que fut pour la petite fille ce voyage initiatique, commencé par une descente au fond d'un terrier. Celle-ci est rendue par une voltige sur deux rubans, le long desquels la jeune artiste glisse avec souplesse et vélocité.

Pendant tout le spectacle, l’écrivain, qui joue avec une boule magique, accompagne Alice et entretient avec elle un dialogue tout fait de compréhension, d’inquiétude et de surprise. Ainsi, j’ai beaucoup aimé le tableau très poétique où il converse avec sa création, enfermée dans un immense rond transparent. A la fois proche et lointaine, elle semble lui échapper, tout comme Viviane échappa à Merlin.


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Alice et Lewis Carroll

 

Il n’était pas évident de transposer ce conte anglais célébrissime dans l’Empire du Milieu. Mais Alice elle-même ne s’interroge-t-elle pas : « Suis-je en Nouvelle-Zélande ou en Australie ? » ? On reconnaîtra que la mise en scène inventive de Fabrice Melquiot, assisté de Petros Sevastikoglou, Julie Vilmont pour le jeu de l’acteur et Guo Xingli pour les acrobaties, a su déjouer les écueils de cette adaptation. On le doit aussi et surtout à de jeunes artistes étonnants dont l’énergie et la poésie ont fait notre admiration.

Au cours de sa déambulation dans des rues bordées de gratte-ciel aux lumières électriques, dans des bars bruyants, en quête de l’éventail et des gants, la petite Alice découvre la course folle du Lapin blanc, les fascinantes contorsions du Chat du Cheshire, les ascensions de Pat et de Bill sur l’échelle à l’assaut de la petite maison où elle est emprisonnée. Le chapitre du « thé chez les fous » en compagnie du Chapelier devient une folle soirée dans une rougeoyante discothèque où l’on rencontre des équilibristes, costumées en barmaids, qui jouent avec des chandeliers allumés, une magicienne au masque chinois qui fait voler une table ou encore des jongleuses qui font tournoyer de multiples assiettes sur des bâtons.


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Dans la discothèque chinoise

 

On pénètre encore dans la cuisine de la Duchesse et du Bébé qui se transforme en petit cochon. Les cuisiniers, armés de grands poivriers et éternuant sans discrétion, y mélangent la soupe avec énergie, et y plongent êtres humains et animaux. On y rencontre le Chien, interprété par deux artistes, sous la forme des célèbres dragons chinois. Ce chapitre donne lieu encore à un exceptionnel jeu de jarres. Ce mélange de fantaisie et de cauchemar, un des traits caractéristiques de l’œuvre de Lewis Carroll, est ici particulièrement bien rendu.

Le metteur en scène fait encore un clin d’œil à la situation politique de la Chine. On sait en effet que le conte de Lewis Carroll peut être lu comme une remise en cause d’un ordre victorien corseté et qui brima les enfants. Sur l’affiche qui représente la Reine de Cœur (Queen Mao !), celle qui répète sans cesse « Qu’on lui coupe la tête ! », des opposants viennent placarder une affiche avec le mot « Democraty ». C’est l’occasion d’un affrontement chorégraphié entre les soldats et les courtisans de la Reine de Cœur vêtus de rouge, et les manifestants habillés de noir. Puis les champions de chaque parti, costumés en catcheurs, s’opposeront à travers un beau numéro de voltige sur rubans. Enfin, la Reine de Cœur, dressée sur un pavois constitué d’une carte à jouer, proposera un remarquable jeu avec les cartes, sorte de magistral feu d’artifice, qui les enverra jusque parmi les spectateurs.


Alice-la-reine-et-le-lapin-blanc.jpgAlice, la Reine de Coeur et le Lapin blanc


Ce défi permanent à l’espace, à l’équilibre, que pratiquent avec maestria ces jeunes artistes chinois, est au service de la provocation du langage, chère à Lewis Caroll. Les couleurs, le mouvement perpétuel, l’occupation permanente de la scène, la musique rêveuse ou rythmée,  exaltent au plus haut point la fantaisie du texte de l’écrivain anglais. On regrettera peut-être une musique un peu trop envahissante parfois, qui nuit à une bonne écoute de la voix off.

Ainsi, grâce à ces jeunes Chinois qui paraissent éternellement jeunes, ce spectacle enlevé et ludique fait la part belle à l’imaginaire enfantin. On relira alors à propos l’épilogue du conte de Lewis Caroll dont la conclusion est laissée à la sœur d’Alice : « Elle était certaine que, dans les années à venir, Alice garderait son cœur d’enfant si aimant et si simple ; devenue femme, elle rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, ses enfants à elle, et ce serait leurs yeux à eux qui deviendraient brillants et avides en écoutant mainte histoire extraordinaire, peut-être même cet ancien rêve du Pays des Merveilles. » Et, devant les merveileux artistes du Cirque de Chine, les spectateurs ébahis sont vraiment redevenus de tout-petits enfants.


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Alice et les jongleurs de chapeaux

 

 


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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 18:00

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Le conteur Jérôme Aubineau

(Photo ex-libris.over-blog. com, vendredi 14 juin 2013)

 

Vendredi 14 juin 2013, à la Maison des Associations, la bibliothèque de Rou-Marson recevait le conteur vendéen Jérôme Aubineau. Une quarantaine de personnes, dont une majorité d’enfants, était là tout ouïe pour l’écouter. Ils n’ont certes pas été déçus, tant la verve et la fantaisie du jeune conteur sont communicatives.

Dans le chaud décor d’un théâtral rideau rouge, accompagné de son guitariste Basile Gahon, Jérôme Aubineau a raconté quatre histoires de son cru inventif. Avec lui, « Cric-Crac, le conte sort du sac » et les enfants trépignent.

Il a d’abord revisité Le Petit Chaperon Rouge, transformé sous sa plume en Petit Chaperon Bleu, avec l’histoire intitulée Même pas peur. Eh oui, la célèbre petite fille s’appelle ici Marinette, habite en forêt de Mervent et, qui l’eût cru, sa grand-mère de 82 ans est le vrai Petit Chaperon Rouge. Chargée de lui apporter des pelotes de laine, Marinette va crever avec son vélo et se retrouver au zoo devant la cage du loup. On ne vous dira pas comment c’est la grand-mère qui s’est retrouvée dans la cage mais si vous le demandez aux enfants, ils vous le diront ! Et puis, tout se termine bien puisque le loup retourne en Sibérie et devient, devinez quoi, raconteur d’histoires. Pour Jérôme Aubineau, « une salade d’histoires, c’est pas compliqué » et avec lui on ne s’étonne pas que les loups fassent cui-cui.

Aubineau 3

La deuxième histoire, c’est celle de Sylvain, un petit garçon comme tous les autres, qui a peur du noir. Jérôme Aubineau le met en scène, une petite bougie à la main, dans J’veux pas dormir ! Quelle inventivité dans les questions qu’il pose à sa grand-mère pour éviter qu’elle ne le laisse seul dans la chambre : « La lune est pleine mais pleine de quoi ? », « Les sourds-muets, comment font-ils pour se dire un secret ? », « Et un chauve jusqu’où il va quand il se lave le visage ? » Et les enfants sont ravis quand le conteur leur demande les moyens qu’ils utilisent eux-mêmes pour trouver le sommeil. S’ensuivra une rocambolesque histoire de naufrage dans un chaudron de ratatouille, un plat que Sylvain (et les petits spectateurs) détestent. Ils reprendront avec entrain : « Touille la ratatouille ! J’aime pas la ratatouille, j’aime pas ! » Sauvé par une séduisante aubergine, Sylvain échappera à Simone la sorcière, sortie du ventre de la grand-mère « qui s’est ouvert comme un rideau de théâtre ». Il finira par s’endormir en comptant les moutons.

Puis Jérôme Aubineau revisitera l’histoire des Trois Petits Cochons, métamorphosées sous sa plume en trois petites poulettes, noire, rouge et multicolore. Orphelines de père (mangé au coq au vin) et de mère (devenue poule au pot), sans maison dans la forêt, comme elles ont peur du grand méchant loup ! Elle échapperont au prédateur qui a un total look et qui porte des talonnettes. Il finira ébouillanté dans le chaudron de la cheminée et sera découpé au couteau électrique. « Petit, petit, peta… », le spectacle s’achève mais les enfants ne sont pas encore rassasiés d’histoires. « Tu peux en faire d’autres ? » entend-on.

Le conteur s’exécute de bonne grâce et met alors en scène la Mère Misère, avec une histoire plus tragique et plus poétique. C’est celle d’une pauvre vieille que la Mort même se refuse à emmener. Elle appelle au secours le beau génie doré qui se trouve dans la bouteille de Monsieur Propre et qui lui fait don d’une graine magique. Après de multiples péripéties qui lui feront rencontrer la bande d’Abel le rebelle et la Mort elle-même, demeurera cependant  une fleur : « C’est l’Espoir ! »

Avec ces quatre histoires, Jérôme Aubineau a enchanté ses jeunes spectateurs, dans une salle chauffée à blanc. Son attention à leurs réactions, sa proximité avec eux, son âme d’enfant ont fait merveille. Je n’aurais garde non plus d’oublier la complicité avec son guitariste, Basile Gahon, dont la musique soutient et rythme à propos les folles histoires d’un conteur jubilatoire.

 

Aubineau-guitare.JPGBasile Gahon à la guitare

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 14 juin 2013)

 

Le site de Jérôme Aubineau : link

 

 

 


 

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 15:03

La-voix-est-libre-les-trois.JPGDe gauche à droite  : Michel Miramont, Silvio Pacitto, Jean Lespert

 

Vendredi 22 mars 2013, dans le cadre du festival saumurois des 1001 Voix, La voix parlée, la voix chantée… la voix imaginée, son directeur artistique, Silvio Pacitto, proposait 45 minutes consacrée à la poésie, à l’heure où le ventre crie famine. Sous les grands lustres hollandais et les lambris vernissés de la salle des mariages de l’Hôtel de Ville, devant un public d’une trentaine de personnes, les comédiens Jean Lespert, Michel Miramont et lui-même ont fait résonner les mots d’une petite dizaine de poètes de leur choix.

En un subtil dosage des textes, tour à tour, ils nous ont donné à entendre des tonalités variées. Jean Lespert a d’abord proposé la définition provocatrice de la démocratie par Romain Gary, en lutte contre le totalitarisme des idées :

« Je suis a priori contre tous ceux qui croient avoir absolument raison […] Je suis contre tous les systèmes politiques qui croient détenir le monopole de la vérité. Je suis contre tous les monopoles idéologiques. Je vomis toutes les vérités absolues et leurs applications totales. Prenez une vérité, levez-la prudemment à hauteur d’homme, voyez qui elle frappe, qui elle tue, qu’est-ce qu’elle rejette, sentez-la longuement, voyez si ça ne sent pas le cadavre, goûtez en gardant un bon moment sur la langue- mais soyez toujours prêt à recracher immédiatement. C’est cela, la démocratie. C’est le droit de recracher. »

Avec les alexandrins charpentés de Victor Hugo, Silvio Pacitto a rappelé le grand rêve de son  poème « Fraternité »: 

« Je rêve l’équité, la vérité profonde,

L’amour qui veut, l’espoir qui luit la foi qui fonde,

Et le peuple éclairé plutôt que châtié.

Je rêve la douceur, la bonté, la pitié,

Et le vaste pardon. De là ma solitude. […] »

L’absurde était aussi au rendez-vous quand Michel Miramont et Silvio Pacitto ont entamé le « Dialogue sur un palier », extrait du Gobedouille et autres diablogues de Roland Dubillard. Comment, à partir d’un banal pied qui craque, on en vient à s’interroger sur l’existence d’un petit oiseau, ampoule ou gobedouille. Extraordinaire inventivité d’un auteur qui a l’art de métamorphoser une situation simple en imbroglio poétique.

Quant à Michel Miramont, il a proposé à notre sagacité les « Petits problèmes et travaux pratiques » du Professeur Froeppel de Jean Tardieu, lesquels nous ont laissés perplexes :

« I. L’espace.

Etant donné un mur, que se passe-t-il derrière ?

Quel est le plus long chemin d’un point à un autre ?

II. Problème d’algèbre à deux inconnues.

Etant donné qu’il va se passer je ne sais quoi je ne sais quand, quelles dispositions prenez- vous ?

III. Deux mots de mécanique rationnelle.

Une bille remonte un plan incliné. Faites une enquête. […] »

 La Voix est libre Miramont

Michel Miramont

Nous avons encore souri avec amertume avec « La complainte de l’homme exigeant » du même Jean Tardieu, toujours choisi par Michel Miramont. Mélancolique complainte d’un homme qui « veu[t] faire la lumière/ sur « la sale affaire de [sa] vie ». Ainsi, à cors et à cris, il « réclamait le soleil/ Au milieu en plein milieu/ De la nuit (voyez-vous ça ?) » :

« Or malgré tous nos efforts

Nous n’avons pu lui donner

La plus petite parcelle

De la lumière solaire

Au milieu de la nuit noire

Qui le couvrait tout entier.

Alors pour ne pas céder

Alors les yeux grands ouverts

Sur une toute autre lumière

Il est mort. »

 La voix est libre pacitto

Silvio Pacitto

Avec « La Cigale et le Renard », fable moderne retenue par Silvio Pacitto, la plume sarcastique d’Anouilh, nous a rappelé le pouvoir de l’argent roi : une fable où le dupeur se  voit dupé par plus malin que lui dans un monde impitoyable pour les petits.

[…]

« «  Oui, conclut la cigale au sourire charmant,

On dit qu’en cas de non-paiement

D’une ou l’autre des échéances,

C’est eux [les pauvres] dont on vend tout le plus facilement. »

Maître Renard qui se croyait cynique

S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique. »

Jean-Pierre Siméon, l’animateur passionné du Printemps de Poètes, était aussi présent avec deux textes. Le premier, dit par Silvio Pacitto, « La secrète nuance de la vie », nous a proposé une définition de la poésie, celle qui « veut tenir la mer dans ses mains » et pour laquelle « comprendre, c’est étreindre ». Les poètes ne sont-ils pas indispensables ? « On aura toujours besoin d’idiots dans le village… »

L’autre texte, empreint d’un humour ravageur, et modulé par Jean Lespert, a stigmatisé les méfaits du jeunisme qui contraint chacun à « jouer le jeu du jeune jusqu’à ce que la peau lui tombe », tout en exaltant les beautés du « vieuxisme » :

« J’aime la beauté demeurée autre dans les rides […] J’aime la grande patience de ceux-là très proches d’être morts ».

Les grands classiques n’avaient pas été non plus oubliés. Michel Miramont nous a ainsi bercés avec le pentamètre de Louis Aragon, dans « Au bout de mon âge ». Merveilleux quatrains tout en légèreté, qui disent l’éphémère du destin d’un homme, ce « chant égaré » en équilibre entre hasard et poésie : 

« […]

Tant pour le plaisir

Que la poésie

Je croyais choisir

Et j’étais choisi !

 

Je me croyais libre

Sur un fil d’acier

Quand tout l’équilibre

Vient du balancier

 

Au bout de mon âge

Qu’aurais-je trouvé

Vivre est un village

Où j’ai mal rêvé. »

Michel Miramont nous a rendu un instant l’enfance avec « Jeanne était au pain sec », extrait de L’Art d’être grand-père de Victor Hugo. Qui n’a pas en mémoire la chute du poème, avec la réplique de la petite-fille à son grand-père trop indulgent :

« Eh bien, moi, je t’irai porter des confitures ! »

 La Voix est libre lespert

Jean Lespert

Et Jean Lespert nous a remémoré les aspirations contradictoires de l’homme avec les quatre quatrains de « L’homme et la mer » de Baudelaire. Si la mer est son propre miroir, si elle révèle son aspiration à l’infini, elle est aussi appel au néant et à la mort.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir, tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. […] »

Mais ce petit intermède poétique a surtout été pour moi l’occasion de découvrir un poète dont j’ignorais tout, Jehan Jonas, dont Jean Lespert a lu un texte. Celui-ci, tout rempli d’ironie tragique et d’humour noir, est le monologue d’un homme qui a tué sa femme et qui ne comprend pas pourquoi on l’arrête :

« Je l’ai tuée, je l’ai tuée […] Tout de suite, les grands mots ! », dit-il sans sourciller.  « La vie, c’est sacré, surtout quand on l’a plus […] » reconnaît-il. Il se trouve même des circonstance atténuantes : « C’était une emmerdeuse, pas une imbécile », allant jusqu’à se faire plaindre : « Je suis veuf, maintenant, qu’est-ce que je vais devenir ? »

Jehan Jonas est passé comme un météore dans le ciel de la poésie. Né à Paris en 1944, il est mort en 1980, à 35 ans, d’une maladie qui l’a emporté en un mois. Cet ancien électricien- ajusteur de formation écrit ses premiers textes dès 1961 et il composera plus de 250 chansons, dont « Comme dirait Zazie ». Il chantera aux terrasses de Saint-Germain-des-Prés, à la Contrescarpe, au Don Camillo, produira plusieurs 33 tours, créera deux spectacles, fera des récitals à travers l’Europe et participera à des émissions de télévision. Autodidacte doué, il laisse une œuvre multiple, pleine de gouaille, de cynisme, de révolte et de poésie.

Merci donc à ces trois passeurs en poésie, dont les textes choisis feront peut-être l’objet d’un prochain spectacle. Grâce à leurs trois voix libres, cette journée du vendredi 22 mars nous aura semblé printanière.

 

Voir le site consacré à Jehan Jonas : link

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 17:55

caroline-vigneaux-quitte-la-robe-au-petit-palais-des-glaces

 

 

Samedi 13 octobre 2012, j'étais avec ma fille, avocate de son état, au Petit Palais des Glaces, rue du Faubourg du Temple. Dans son spectacle intitulé Caroline Vigneaux quitte la robe (un titre et une affiche incitatifs pour la gent masculine !), l'humoriste, qui fut avocate pendant sept ans, nous y a raconté son parcours, de l'avocature à la scène. C'est avec distance, truculence et dérision qu'elle évoque les souvenirs  des péripéties d'un choix atypique. "C'est un peu ma vie que je raconte", dit-elle en souriant.

Ce seront d'abord ses démêlés avec les clients pour lesquels, toute jeune avocate, elle fut commise d'office, le portrait au vitriol d'une boss tyrannique, une satire sans concession de ce monde de la basoche qu'elle quittera au grand désespoir de ses parents, catholiques vosgiens bon teint. "Ma mère a bien réagi... Elle a réanimé mon père."  Le show se poursuivra avec  le souvenir de son passage éclair à Pôle Emploi au contact d'une employée incapable, l'évocation de sa relation amoureuse tragi-comique avec son Roméo vert écologique et les perspectives publicitaires au service d'un club de rugbymen que lui offre sa nouvelle existence...

Vêtue d'une courte robe-ballon noire sur des bas à résilles, chaussée de fins escarpins, la blonde comédienne au visage mobile et expressif, au jeu décoiffant et déjanté, a prouvé à son public  qu'elle avait eu bien raison de jeter aux orties son froc noir et son rabat blanc.

En effet, qu'elle prenne l'accent d'un petit caïd de banlieue, qu'elle rape sur le néant de sa vie sexuelle, qu'elle interpelle sa tête de turc masculine du premier rang, son petit Cui-Cui, elle fait mouche à tout coup et l'on rit sans vergogne. Au souvenir de son kilt long et de son serre-tête en velours,  c'est toute son adolescence de jeune  fille sage et bien rangée qui ressurgit, quand elle chantait dans une chorale pour un public de sourds-muets ou qu'elle dansait solitaire en boîte de nuit, une bouteille d'eau minérale à la main.

Le sexe et l'écologie ne sont pas en reste. A propos des femmes qui simulent le plaisir, la comédienne instaure un dialogue savoureux avec son public qui se retrouve bien malgré lui pris à son propre piège. On n'oubliera pas non plus le potacon (potager sur le balcon)  et  Roméo, l'amoureux écologiste, écrasé par la chute de son éolienne !

Avec son regard vert inquisiteur, ses mimiques improbables, son naturel confondant, la brillante ex-avocate a sans doute eu raison de choisir d'exercer désormais sa faconde non plus dans les prétoires mais sur les planches. Et tant il est vrai que nul n'est censé ignorer le rire, celle qui fut Maître Caroline Vigneaux nous le rappelle haut et fort,et avec quel brio !

 

carolione-vigneaux.jpg

 

 

 

 

 


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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 16:19

 F X De maison

 

J’aime rire mais je ne vais guère aux spectacles des humoristes : être contraint de rire pendant une heure trente m’a toujours semblé fastidieux. Pourtant, mardi  06 mars 2012, j’ai assisté au Théâtre Beaurepaire à Saumur au dernier spectacle de François-Xavier Demaison, Demaison s’évade, et j’avoue que j’y ai ri de bon cœur.

Dans ce one-man show, qui fait suite au premier, Demaison s’envole, l’ancien spécialiste en fiscalité internationale, propose une galerie de personnages déjantés. Vêtu simplement d’une chemise et d’un pantalon noirs, il joue sans aucun accessoire, ce qui lui fait dire en souriant que son spectacle est « le moins cher de Paris ».

En une heure et quart, l’humoriste se métamorphosera en une quinzaine de personnages délirants. Il emploie un ton Marie-Chantal pour Isabelle la femme d’un couple de bobos parisiens qui a ouvert une maison d’hôtes dans un riad à Marrakech  et dont « le spa est alimenté par une source naturelle captée avant d’arriver au village ». Il nous donne à entendre la puissance de sa voix en incarnant le gynécologue italien de sa femme qui pratique l’accouchement « bel canto ». Il imite à s’y méprendre la marche avec un déambulateur d’un grand-père qui a découvert le haschich à Koufra dans la division Leclerc et aime une Irlandaise obèse, « tellement grosse qu’elle a même des vergetures sur ses vêtements ». Il transforme d’une manière inénarrable son visage en celui de Bitou le petit castor, qui sera victime d’Arthur Hache, le serial killer québécois. Qu’il incarne un conseiller en adultère qui confie les 10 règles élémentaires pour tromper impunément sa femme ou un sommelier ivre de vins fins, qu’il danse sur des airs arabisants ou boxe un grand noir, sa vitalité et son énergie débordantes font merveille.

En dépit de quelques baisses de régimes et de passages où la vulgarité n’est pas toujours absente (le personnage du masseur-voyant ne m’a guère convaincue, n'en déplaise aux amateurs de "duches" !), on ne peut nier que le comédien, qui incarna Coluche et fut nominé aux César pour ce travail d’acteur, n’est pas économe d’énergie et d’enthousiasme. On aimera aussi sa relation avec le public et sa manière très personnelle de le faire participer au spectacle.

Ce rythme endiablé, cet art du dialogue qui font mouche sont pour Françouis-Xavier Demaison une manière de se raconter à travers des personnages complètements fous mais aussi parfois « désespérés et désespérants », ainsi qu’il de dit dans une interview à Nikos Aliaghas. N’est-il pas horrible cet homme cynique qui fête trois fois Noël avec sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer ? Pour celui qui n’était pas fait pour le milieu des affaires, faire rire est un moyen « de lutter contre la violence qui nous entoure en la transformant en humour ». On le voit notamment avec son personnage de grand patron qui triche même lorsqu’il joue au golf. Il en va de même pour Diane, l’avocate d’affaires, célibataire à 47 ans, insupportable avec ses collaborateurs.

Alors si, comme le déclare François-Xavier Demaison, l’humour qui « transforme et poétise parfois le réel » est vraiment « une respiration », ce mardi soir-là, j’ai vraiment pris une bonne bouffée d’oxygène.

 

Sources :

Europe 1, le 19 septembre 2011, Interview de Demaison par Nikos Aliaghas.

L’Express Culture, le 23/11/11, Interview de Demaison par Bérénice Mottelay

 

 

 

 

 

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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 13:45

  Les tambours de Tokyo Eizi Kitada

  Les Tambours de Tokyo (Photo Eizi Kitada)

 

 

 

Jeudi 17 novembre 2011, la nuit saumuroise a retenti des roulements des Tambours de Tokyo, en représentation à la salle Beaurepaire. Le cœur des spectateurs à vibré au propre et au figuré au son de ces tambours venus du Pays du Soleil levant.

Devant une salle comble, les six artistes du groupe O Edo Sukeroku Taïko ont démontré les  possibilités infinies de ces Taïko(s), tambours issus d’un Japon du fond des âges, et qui battent la marche du monde. On en trouverait en effet déjà des traces au VI° siècle dans les sépultures sous tumulus, les kofun(s), renfermant des figurines en terre cuite représentées un tambour à la main.

Les silhouettes fines et chorégraphiques des musiciens ont animé un décor, dont le fond est constitué de deux représentations en rouge, blanc et noir d’un personnage très populaire du théâtre kabuki, Sukeroku, samouraï au courage et au charme renommés. Le nom de ce dernier est d’ailleurs une des composantes du nom de cet ensemble, Edo étant quant à lui l’ancien nom de Tokyo.

En batteur confirmé de ces fêtes japonaises où le tambour a une place essentielle, Seïdo Kobayashi, créateur du groupe en 1959,  avait vite compris les potentialités de son instrument. C’est ainsi qu’il se met à exercer son art au-delà des fêtes de l’été. Il commence à composer très jeune et crée son groupe alors qu’il n’est encore qu’un adolescent. Très rapidement, il invente une nouvelle forme de percussions utilisant simultanément deux tambours qu’il frappe en évoluant sur les rythmes qu’il compose.

 

 

Kobayashi-Seido.jpgLe Maître Kobayashi Seïdo


Les spectateurs ont admiré les formes variées de ces Taïko(s), tambours au glacis brun rouge ou plus orangé, joués avec des baguettes courtes ou des mailloches et disposés sur des socles de bois noir ou rouge laqué.

Deux sortes de Taïko sont ici usités : le O Daïko, grand tambour ou tambour moyen (de 45 à 90 cm de diamètre). Il est composé de deux peaux de génisse ou de cheval, clouées sur un tronc en forme de tonneau. Les possibilités de l’instrument sont multiples du fait que l’on frappe aussi bien les membranes que les bordures de bois ou encore les chevilles de fixation des peaux avec deux bâtons de bois, dont la taille varie en fonction de la taille du tambour.

L’autre tambour est le Shime Daïko, dit aussi « tambour lié ». Cet instrument est en effet tenu serré par des cordes d’assemblages. Celles-ci tendent les peaux, renforcées à l’emplacement de la frappe par un rond en peau de daim. On l’utilise avec deux baguettes, courtes et fines. Dans le théâtre No, le Shime Daïko marque l’apparition des dieux, des héros ou des esprits.

Aux spectateurs qui se sont peu à peu accoutumés au roulement intense des instruments, les artistes, tels des elfes bondissant, ont offert un spectacle rare. Avec leur maître, l’extraordinaire Seïdo Kobayashi, créateur du groupe en 1959, quatre jeunes hommes et une jeune femme nous ont montré tout ce qu’il est possible de faire avec un tambour. Sur des compositions originales du maître, ils ont ainsi célébré le mouvement des vagues, l’orage, le passage des saisons, les cerisiers en fleur…

En duo, trio, quatuor ou tous ensemble, avec tous les tambours ou seulement quelques-uns, ils ont accompagné de leur corps, et souvent de leur voix, le rythme fascinant de l’instrument. Moulés dans un collant bleu-marine, chaussés de ballerines de gymnastique, changeant de couleur de veste au gré des compositions, une fine cordelette nouée autour de la tête, ils nous ont proposé une chorégraphie vive et colorée, tirée au cordeau, dans laquelle la concentration se conjugue à la vélocité et à la précision.

Souvent de profil et les jambes fendues devant leur instrument, dans un état de tension extrême, avec parfois un léger sourire aux lèvres, ils ont frappé de toute la force de leurs bras minces et musclés les membranes sonores. Passant avec aisance et souplesse d’un tambour à l’autre, ils ont manié avec une dextérité que pourrait leur envier la moindre majorette leurs baguettes de bois, ils ont fait des sauts périlleux, tout en modulant le rythme des battements, ménageant les temps d’attente, les reprises, les accélérations, pour atteindre à l’acmé du roulement, juste avant la chute dans le grand silence.

A la fin de la représentation, la jeune artiste s’est adressée au public debout qui applaudissait à tout rompre. Elle lui a demandé de communiquer son énergie aux victimes du récent tsunami par le rythme de ses applaudissements et la répétition de deux syllabes vocaliques. Une attention délicate qui a conféré à la prestation des six artistes une dimension émouvante.

A la lisière de la musique, de la danse, de la gymnastique, du chant et de l’art martial, parfait reflet de l’âme d’un pays, Les Tambours de Tokyo est un spectacle total, dont la vibration intense résonne en vous très longtemps.

 


 

Sources :

Dépliant du spectacle : Saumur présente O Edo Sukeroku Taïko, Les Tambours de Tokyo

 

 

 

 


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