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28 novembre 2022 1 28 /11 /novembre /2022 19:48

Jean-Claude Dassonneville (Proust) et Bénédicte Gauriat (Céleste), par la Compagnie Cloche Perse  (novembre 2014)

Mon frère vient de m’offrir un ouvrage de Jean-Claude Brisville, Sept comédies en quête d’acteurs, intitulé ainsi, je l’imagine, en hommage à Pirandello. On connaît surtout ce dramaturge, venu tard au théâtre, par Le Souper, une pièce créée le 20 septembre 1989. Elle met en scène Talleyrand, prince de Bénévent et ministre des Affaires extérieures sous le Premier Empire, et Fouché, duc d’Otrante, ministre de la police sous plusieurs gouvernements. A Paris, en ce 06 juillet 1815, à minuit, alors que Napoléon a abdiqué et que la capitale est occupée par les troupes coalisées, les deux hommes vont s’affronter sur la nature du gouvernement futur. Ils vont révéler leurs intrigues, leurs trahisons, leurs crimes méritant plus que jamais la célèbre et terrible description de Chateaubriand les définissant : « Le vice appuyé sur le crime. » Depuis, cette pièce n’a cessé d’être reprise. Brisville explique avec amusement : « Je connus même la gloire d’être crédité par ma buraliste de La Soupière de mon excellent confrère Robert Lamoureux. Je dois m’y faire : je ne suis plus que l’auteur du Souper, la pièce où je me reconnais le moins et dont les personnages ne m’ont jamais inspiré la moindre sympathie. »

Mais Brisville est aussi l’auteur d’autres œuvres, et notamment de pièces qui n’ont pas été jouées, celles que renferme ce livre. Dans la préface, l’auteur le regrette amèrement : « La vocation du théâtre est d’être représenté, et l’ouvrage qui ne l’est pas reste au seuil de sa vie. Après La Dernière Salve, il écrivit dix pièces, qui n’ont pas connu la scène. « On m’avait assez vu, on ne m’écoutait plus, et j’étais de plus en plus seul dans mon métier. En somme, j’avais fait mon temps. » Et d’ajouter : « Peut-être leur lecture fera-t-elle regretter à quelques-uns une représentation qui était initialement dans leur destin. »

En ce mois de novembre 1922 où l’on commémore la mort de Marcel Proust, et sachant que je suis proustophile, sinon proustomane, c’est pour une pièce particulière que mon frère m’a offert ce livre. Ecrite en septembre 1992, elle s’intitule La Chambre de liège et met en scène Proust et « l’accompagnatrice » de ses huit dernières années, de 1914 à 1922, Céleste Albaret. Dans son Avant-propos, Brisville commente ainsi le choix de son thème : « Je suis parti de la Chambre de liège, un lieu dramatique, parfait pour ce huis clos où s’est élaborée une grande œuvre. Céleste s’y est cloîtrée avec Proust, le servant et l’aidant, et entrant peu à peu en tant que personnage dans sa Recherche du temps perdu

Indissolublement liés, elle et lui, dans nos mémoires. Ce sont aux souvenirs de Céleste sur Proust auxquels je dois d’avoir écrit La Chambre de liège. Personne n’a jamais parlé de Proust dans sa vie quotidienne avec cette intelligence du cœur et cette chaleur spontanée d’où procède l’amour – le véritable amour. Infatigable et irremplaçable Céleste…

J’ajouterai que je n’ai pas trouvé l’acteur pour Marcel Proust. »

Cependant, je viens de découvrir sur Internet que cette pièce a été créée pour la première fois vendredi 28 novembre 2014, au Hublot à Bourges, par Jean-Claude Dassonneville et la compagnie Cloche Perse. « J'aime beaucoup Jean-Claude Brisville, expliquait alors Jean-Claude Dassonneville, comédien amateur et pneumologue à la retraite. C'est une écriture directe, sensible. J'aime sa façon de décortiquer la psychologie des personnages. » « Là, Brisville fait de Proust et de Céleste, des personnages merveilleux », détaille Jean-Claude Dassonneville, qui interprétait Marcel. À ses côtés, Bénédicte Gauriat était la gouvernante. « Une comédienne qui vient de l'opérette, et qui a beaucoup de sensibilité. » Il me semble que cette création a dû faire plaisir à Jean-Claude Brisville.

La pièce est structurée en cinq scènes, la majorité se passant dans la chambre avec des ouvertures vers le cabinet de toilette et le vestibule. Le décor de la scène 1 est le suivant :

Une chambre plongée dans la pénombre et envahie par la fumée.

Un lit. Petite table de chevet. Deux fauteuils. Cheminée dont le marbre est occupé par une rangée de cahiers très épais.

Proust, étendu sur le lit, accoté à ses oreillers, a la tête plongée sous les serviettes d’un appareil de fumigation.

Apparition de Céleste sur le seuil de la chambre. Effarée, elle observe Proust un instant puis toussote pour signaler sa présence.

Cette scène présente la rencontre entre l’écrivain et la jeune paysanne d’Auxillac en Lozère, « juvénile… et fraîche ». Proust fait subir à la jeune épouse d’Odilon Albaret une sorte d’interrogatoire sur la rencontre et les sentiments des deux époux ; puisqu’il est écrivain, il lui demande si elle sait ce qu’est un roman et lui offre de lire Les Trois Mousquetaires. Enfin, il lui propose d’aller porter son livre à ses amis, tout en lui signifiant de lui parler à la troisième personne : « Où est-elle, Monsieur, la troisième personne ? » Il n’oublie pas de lui dire qu’il est « un grand malade », qui a « besoin d’ombre et de silence », ce pourquoi les murs sont « tapissés de liège ».

NOIR

Dans la deuxième scène, la didascalie indique : Proust est assis dans un fauteuil en train d’écrire sur un pupitre portatif. Entre Céleste.

On assiste ici à une conversation à bâtons rompus entre l’écrivain et son « accompagnatrice ». Il y est question d’une visite de Robert de Montesquiou dont Céleste dit : « Oui, j’ai bien vu que c’était une fin de race. […] Cet homme-là, je le vois très bien aboyer à la lune. » Puis Proust s’enquiert de ses « allées et venues en ville » auprès de ses connaissances : la comtesse de Noailles, la princesse de Polignac, le duc de Guiche, le comte Waleski et tutti quanti. Il explique à la jeune femme qu’« ils ont tous des antécédents dans l’histoire de France, et [que] c’est dans ces lointains que ces grands noms puisent leur poésie », dont les héritiers ne sont plus qu’ « une pauvre étincelle, une braise mourante ». Après avoir insisté pour que Céleste téléphone à Grasset pour hâter la publication d’un article louangeur de Cocteau sur son livre, Proust commence une crise d’asthme et réclame ses gouttes de valériane et ses cigarettes Espic. Il explique alors à Céleste qu’il est « un grand malade » et qu’il a dû donner congé à Nicolas Cottin, qui « a recommencé à honorer Dionysos ». Il lui demande de s’installer chez lui : « Il n’est pas question de moi d’abord, mais de mon livre… que j’ai la mission d’écrire et que je n’écrirai qu’avec votre aide ménagère… si vous voulez bien accepter d’organiser cette maison. » Lui objectant qu’elle est mariée, Céleste lui dit cependant qu’elle reviendra le voir.

NOIR

Dans la troisième scène, Céleste est seule en scène et Proust dans le cabinet de toilette dont la porte est ouverte.

Le début de la scène est ponctué par le jet régulier d’une vingtaine de serviettes sur le tapis de la chambre. Sans paraître les remarquer, Céleste s’affaire à refaire le lit.

Dans cette scène, Proust rappelle à la jeune femme, qui s’est installée chez lui, ses exigences en ce qui concerne la chaleur de l’eau pour sa toilette, « au bord de l’ébullition ». ! A propos de ses sous-vêtements, « ils doivent être réchauffés dans le four de la cuisinière ». Puis, nous assistons au cérémonial de la poudre Legras, vite empêché parce que la bouillote manque de brûler. S’apprêtant à sortir malgré le froid, l’écrivain reparle des Trois Mousquetaires en soulignant « l’effet de l’art », pour ensuite lire à voix haute un extrait de Chateaubriand qui « donne le frisson » à Céleste. S’enquérant d’un téléphonage de Céleste à Montesquiou, Proust se lance dans une imitation de son ami en « imitant sa voix aiguë et gémissante ». Et d’ajouter que plus tard on ne le connaîtra que par le portrait qu’[il] en fai[t] dans son livre ». A son interlocutrice qui lui demande si on a « le droit de faire ça, Monsieur, prendre les gens et en faire des mots, dans un roman », l’écrivain rétorque : « Il n’y a qu’une faute dont le romancier peut se rendre coupable : c’est que son personnage soit moins vrai que son modèle. » Puis, tandis que Céleste aide son maître à s’habiller, et qu’on entend les gothas, tous deux évoqueront la guerre qui fait rage : « de moins en moins d’hommes dans les rues de Paris », « plus un valet de pied », « plus un garçon de café de moins de soixante ans ». Et, devant Céleste éberluée, Proust de s’obstiner à sortir afin de rencontrer un ami italien car, pour son livre, il a besoin d’entendre prononcer senza rigore. « Dire qu’il se ferait tuer pour ça ! » conclut Céleste.

NOIR

Scène 4. Décor dans la pénombre.

Il est au lit, étendu sur le dos, d’une immobilité de gisant, puis sortant un bras hors des draps allume la lampe de chevet et tire enfin sur un des cordons de sonnette.

Entre Céleste.

Nous assistons ici à une petite querelle entre Proust et sa garde-malade. Il n’est pas satisfait du café qui « a passé trop vite » ; il se plaint des courants d’air, de ses boules qui sont presque froides, de la brioche « plus sucrée, moins légère ». Comme il lui reproche sa distraction, Céleste s’insurge : elle a grand sommeil et n’a « pas eu le temps d’aller à la messe ». Et lui de rétorquer : « Et ne pensez-vous pas que soigner un malade est quelque chose de plus noble et de plus méritant aux yeux de Dieu que d’aller à la messe ? » Elle lui dit alors cette phrase qu’il qualifie d’« admirable » : « Et puisque monsieur ne veut pas se soigner, il ne me reste plus qu’à entrer dans sa maladie. » Proust raconte ensuite sa première invitation chez la comtesse Greffulhe, « une beauté mystérieuse et indéfinissable dont tout l’éclat est au fond de ses yeux. » Née Caraman-Chimay, petite-fille de Mme Tallien, « elle descend même par son autre grand-mère, née Pellapra, de l’Empereur lui-même. » Et en plus elle est très intelligente et « a encouragé Branly dans son étude de la télégraphie sans fil. Oui, Céleste ! »  Cette « belle madame » aura nom Oriane de Guermantes dans le livre. « En entrant dans mon livre, elle va avoir droit à un temps où elle va trouver sa forme inaltérable » souligne Proust. Et si son rire « s’égrène comme un carillon de Bruges », dit-il encore, « j’ai pensé au Titanic peu avant le naufrage On dansait dans le grand salon, et puis le choc et l’engloutissement tandis que les musiciens jouaient encore ». L’écrivain évoque ensuite Cabourg, le Grand Hôtel, intimement lié à l’amour de sa grand-mère. Le dialogue s’orientera plus tard vers la visite de Proust rue de l’Arcade ; devant une Céleste (épouvantée), il décrira la scène de flagellation d’un « homme riche et respecté », qu’il a observée « par un judas qu’on a ménagé dans le mur ». Céleste ne comprend pas comment son maître peut oser « mettre tout ça » dans son livre car « ce ne sera pas beau ». A quoi il lui répond : « La beauté, c’est la vérité, Céleste. Oui, l’humble et terrible vérité humaine. Un vieillard tout nu qui se fait flageller peut être infiniment plus beau, aux yeux de l’art, qu’une pure jeune fille respirant une rose. Un jour vous comprendrez cela, Céleste, et ce jour-là vous admettrez qu’il n’y a de vraie vie que dans les mots… » Enfin, dans l’attente du Quatuor Poulet, invité cette nuit-là à jouer chez Proust, celui-ci se remémore quand il était jeune homme à Illiers, « tout imprégné encore des ondes de ce Quatuor », et qu’il lisait un passage de la Sylvie de Gérard de Nerval, qu’il redit à voix haute. Après avoir annoncé à Céleste qu’il a l’intention de la « mettre dans [s]on roman », il s’installe avec son aide dans un fauteuil un plaid sur les genoux, tandis que l’on entend les premières mesures du Quatuor en ré majeur de Franck qu’il écoute les yeux fermés.

NOIR

Dans la dernière scène, Céleste est assise et en attente. On sonne. Elle se lève et passe dans le vestibule. Il entre. Elle le suit.

Revenant d’une exposition, Proust annonce avoir eu « un étourdissement ». Il demande à Céleste de décommander M. Daudet et la princesse Soutzo. « L’amitié vous prend trop de temps » lui confie-t-il. Comme la jeune femme lui dit qu’il aurait dû se marier, il lui répond qu’elle seule aurait pu « accepter de vivre avec [s]on livre entre [eux] deux ». Puis, Proust évoque le destin de son livre : « Dans vingt ans, dans cent ans, mon roman sera mort. Une bibliothèque est un cimetière d’œuvres mortes. » Et elle de lui affirmer : « Il vivra très longtemps, le vôtre… vous verrez ce que je vous dis. » C’est alors que Proust explique à Céleste l’urgence qu’il a éprouvée « à revoir sans tarder » le détail de ce tableau, découvert « il y a très longtemps, en Hollande ». « Un pan de mur… un certain petit pan de mur jaune où se mêlaient subtilement plusieurs couleurs, et c’est cette douceur, cette sérénité que j’aurais voulu obtenir parfois dans ma phrase. (Un temps.) Oui, c’est ainsi que j’aurais désiré écrire. (Un temps.) » Céleste et Proust se mettent alors à corriger le passage « dicté avant-hier… sur Bergotte. » Car c’est Bergotte, l’écrivain, que je vais envoyer visiter cette exposition du Jeu de paume. Reprenez le cahier 14, s’il vous plaît » demande l’écrivain à son aide fidèle. On entend alors Proust dicter le magnifique extrait de la mort de Bergotte avec cette fin inoubliable : « On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes déployées et semblaient, pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection. » Proust demande alors à Céleste ce qu’elle pense de « ces retouches » et elle lui répond : « Il n’est pas mort, votre Bergotte, il ne peut pas mourir. » Il reprend : « J’ai tant aimé les mots ! Tant d’années ils m’auront tenu lieu de tout. […] Je ne serai l’auteur que d’un seul livre. Il m’a tant demandé. Je lui ai tout donné. Puis, l’écrivain manifeste la crainte du retour de celle qui revient toujours « en septembre, à la date où maman est morte », l’image de la mort. Il demande à Céleste de lui jurer de ne plus laisser entrer quiconque « ni médecin, ni infirmière, ni famille ». (Il lui saisit les mains.) « Ce sont ces petites mains-là qui me fermeront les yeux » dit-il. Tout en souhaitant « revoir encore le début de La Prisonnière », il demande à Céleste qu’elle envoie Odilon chercher une bière glacée au Ritz et lui dit (très bas) : « Revenez-vite. »

La dernière didascalie est la suivante :

Il fixe de nouveau la porte, et émergeant de l’ombre un très grande forme noire s’avance vers le lit.

Il soulève sa main. La forme s’arrête, recule lentement et disparaît. Sa main retombe.

Céleste rentre. Elle va se pencher sur lui. Il a les yeux fermés. Immobile, elle le regarde un moment. Puis elle va s’asseoir dans le fauteuil à son chevet.

NOIR

Cette pièce reprend certes nombre des éléments, connus des proustophiles, qui constituent la légende proustienne. Il me semble cependant qu’elle est fidèle au livre de Céleste Albaret, Monsieur Proust, en montrant les différents aspects de cette relation unique dans la littérature.

Peut-être sera-t-elle bientôt de nouveau adaptée par des fans de Proust.

Jean-Claude Dassonneville (Proust) et Bénédicte Gauriat (Céleste)

 

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commentaires

E
Avec l' arrivée de l' hiver voilà une lecture bien enrichissante ! . Bonne fin de semaine à toi et à Alain , bisous , Christiane ,
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C
Oui, bien au chaud dans la chambre de liège pour affronter l'hiver.
M
Je ne suis pas Proustienne car, en nerveuse pressée, j'ai beaucoup de mal avec la longueur de ses phrases. Mais ce personnage qu'on voit au lit avec un plaid ou assis, énonçant des propos, évoquant d'autres écrivains ou donnant des indications pour sa toilette, est tout à fait lui!
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C
Je ne sais plus qui a dit que, pour lire Proust, il faut "faire la planche" et se laisser porter. Car Proust est un "océan" selon Charles Dantzig.
E
J'ai lu, bien entendu; ça donne envie de faire connaissance avec Céleste Albaret.
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C
Merci à toi pour cette découverte. Tu as toujours de bonnes idées !

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