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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 18:52

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Un papillon noir à Pulau Tangah

(Photo ex-libris.over-blog.com, dimanche 20 avril 2014)

 

 

 

Pour leur premier anniversaire de mariage, Paul avait décidé d’emmener Sonja dans l’île de Tangah, à seize kilomètres au large et au sud-est de la Malaisie. Ses copains de la banque HSBC où il travaillait lui avaient vanté l’atmosphère paradisiaque de cette île dédiée à la baignade, au snorkeling, à un farniente édénique parmi les bougainvillées et les frangipaniers.

Quand il avait dit à Sonja qu’il fallait environ trois heures de voiture de Singapour à la ville malaise de Mersing d’où l’on embarquait pour Pulau Tengah, elle avait montré un enthousiasme des plus modéré pour cette balade et il en avait ressenti un léger pincement au cœur.

Il faut dire que Sonja était danoise et qu’en sirène du Nord, elle supportait assez mal le climat humide et moite de la Ville du Merlion. Elle s’y sentait fréquemment oppressée et la clim lui donnait de fréquents maux de gorge. Aussi la voyait-on souvent avec une longue écharpe de soie autour du cou.

Ses longs cheveux blonds presque blancs, ses yeux d’un bleu d’eau pure comme les lacs de son pays natal, la blancheur fragile et diaphane de sa peau, sa longiligne silhouette de sylphide nordique suscitaient sans cesse de longs regards noirs et appuyés de la part des Asiatiques, qu’ils fussent chinois, malais ou indonésiens. Paul avait eu bien du mal à s’y faire mais maintenant, il n’y prêtait plus guère attention, si ce n’est pour traiter gentiment sa femme d’ « idole blanche ».

Délaissant la trépidation de Singapour, ils avaient emprunté un taxi habitué à faire ce parcours sur une route bordée de palmiers. A la frontière malaise, de petits douaniers au doux visage s’étaient montrés suspicieux et inquisiteurs. Avec autorité, ils avaient tendu au couple  un boîtier sur lequel Paul et Sonja avaient dû inscrire l’empreinte de leur index. Sous les arceaux métalliques du tunnel de fer de la douane, tapie dans le fond de la voiture, Sonja irradiait telle une lumière blanche.

Ensuite, dans la foule bigarrée de Mersing, elle n’avait cessé d’attirer les regards avec son immense chapeau de paille, son châle et ses énormes lunettes noires qui lui dévoraient le visage. L’attente avait été longue sur la petite navette déglinguée dont les deux gros moteurs noirs Yamaha se refusaient obstinément à démarrer. Un mécanicien avait été appelé à la rescousse dans les vapeurs lourdes du gas-oil et sous la pluie fine qui s’était mise à tomber. Les moteurs avaient enfin ronronné normalement et le patron du petit bateau s’était retourné avec une fierté violente vers Sonja, lui offrant un affreux sourire édenté qui l’avait fait frissonner.

Pendant le trajet, Paul se rappelait que l'homme n’avait cessé de la regarder avec une insistance désagréable et malsaine. Parmi les quelques autres rares passagers qui avaient pris place avec eux, un Singapourien très élégant, tout vêtu de blanc, qui ressemblait à Tony Leung, lui avait aussi jeté de profonds regards admiratifs. Mais Sonja gardait toujours son indifférence nordique, se contentant de brèves pressions sur la main de Paul comme si elle avait voulu le rassurer.

Au bout d’un an de vie commune, Paul se posait toujours bien des questions sur son épouse. Trader à Singapour, il avait rencontré Sonja au cours d’une soirée au Raffles, organisée par sa société de courtage. Le coup de foudre avait été violent et réciproque et ils s’étaient mariés rapidement, pour ensuite s’installer dans un HDDB de luxe réservé aux nombreux expatriés de Singapour. S’il était très occupé par son travail, il n’en allait pas de même pour elle qui passait ses journées à faire du shopping et à déambuler dans Little India et Chinatown. Elle aimait particulièrement le Jardin des Papillons de Sentosa, qui possède une remarquable collection de lépidoptères du continent asiatique. Je découvre la ville lui disait-elle laconiquement, lorsqu’il lui demandait ce qu’elle avait fait de sa journée. Il n’avait jamais cherché à en savoir plus.

Arrivés sur l’île, ils avaient pris possession de leur « villa », perdus parmi les palmiers, les casuarinas et les frangipaniers. Sous leurs yeux, une mer turquoise, où sautait de temps à autre l’arc dansant d’un poisson noir. A leurs oreilles, des cris perçants d’oiseaux, comme ceux d’un enfant, et le souffle léger du vent dans les palmes. La chambre, avec son grand lit blanc entouré tel un cocon de sa moustiquaire, le bois luisant des portes et du parquet, avaient fait venir aux lèvres de Paul les vers de Baudelaire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté. » Sonja semblait apaisée et heureuse, prodiguant à Paul de furtifs gestes tendres.

Ils avaient passé l’après-midi à arpenter l’île. Ils s’étaient émerveillés d’un rien, d’une noix de coco verte abandonnée sur le sable, du piqué des blanches hirondelles de mer sur l’eau transparente, du lent passage d’un gecko sur le chemin de teck, d’une fragile fleur de frangipanier tombée sur un banc de bois ouvragé.

En revenant enlacés vers l’hôtel, ils étaient passés à côté d’une étrange sculpture, représentant la tête d’un être fabuleux, mi-homme, mi-tigre. C’est un masque de chamane, avait dit Paul,  il révèle la dualité des êtres. Tu es peut-être une tigresse qui a pris l’apparence d’une femme ou bien une femme qui cache une tigresse, avait-il ajouté. Sonja avait souri doucement sans mot dire.

Sur le sentier de la forêt dominant l’hôtel, ils avaient eu l’œil attiré par un somptueux papillon noir tacheté de rouge, immobile sous le couvert touffu. Mon âme est comme ce papillon, avait murmuré la jeune femme et Paul lui avait fermé la bouche d’un baiser. C’était leur anniversaire de mariage et il n’avait aucun envie qu’une quelconque pensée sombre vînt en ternir la célébration.

La nuit était tombée très vite, vaste et obscure. Ils avaient dîné sous les pales tournoyantes des ventilateurs de la salle à manger ouverte sur l’obscurité chaude et la mer qui bruissait doucement en contrebas. Il y avait peu d’hôtes ce soir-là mais Paul s’était étonné de ne pas retrouver là pour le dîner l’homme en blanc du bateau du matin.

L’enthousiasme de Sonja était tombé d’un coup. Si le repas avait été délicieux, la jeune femme, sans doute épuisée par la chaleur, n’y avait guère touché que du bout des lèvres. Paul avait tenté de la dérider en lui racontant ses derniers exploits au cricket mais elle était restée de marbre. Il avait commandé une bouteille de champagne, espérant qu’une légère griserie s’emparerait d’elle et la dériderait. Elle s’était soudain levée : je vais me coucher, avait-elle murmuré d’une voix lasse. Je te rejoindrai quand j’aurai fini la bouteille, lui avait-il répondu avec un brin d’agacement et de déception dans la voix.

Bien longtemps après, il se rappellerait avec une nostalgie mêlée d’horreur cet instant où il avait vu sa pâle silhouette élancée disparaître derrière l’amas confus et sombre des araucarias et des casuarinas. Elle ne s’était même pas retournée.

Il ne savait pas combien de temps il était demeuré seul, les yeux perdus dans l’obscurité habitée de la nuit malaise à siroter les dernières gouttes d’un champagne devenu tiède. Puis, il avait emprunté lentement le sentier de teck menant à leur bungalow, à l’affût du moindre vol de chauve-souris, du moindre crissement dans les fourrés, tandis que des torchères de bambou éclairant le jardin émanait un grésillement âcre.

En haut des marches du bungalow, la porte était inexplicablement ouverte. Un frisson l’avait parcouru quand il avait aperçu, épinglé sur la rambarde de bois de l’escalier, un grand papillon noir. En entrant dans la pièce éclairée par une petite veilleuse, il avait soudain eu le sentiment du désastre. La fine chemise de nuit claire de Sonja gisait au pied du lit, telle une chrysalide. Sa valise était béante et sous le carré de la moustiquaire le lit n’avait pas été défait. Dans la salle de bains, sa trousse de toilette non plus n’avait pas été ouverte. Sonja ! Sonja ! avait-il crié comme dans un cauchemar éveillé où aucun son ne sort de la bouche. Seul le piétinement d’un oiseau sur le toit lui avait fait écho.

Comme un fou il avait ouvert les portes des placards, regardé sous le lit, tout le corps agité d’un tremblement qui n’était pas celui du palu. Puis il avait couru jusqu’à la petite jetée de bois en hurlant le nom de sa femme. Aucun bateau n’y était amarré, l’eau noire était profonde comme un gouffre. Ses cris avaient alerté les hôtes des villas avoisinantes dont les lumières s’étaient allumées peu à peu. Certains l’avaient accompagné jusqu’à la réception tout en essayant de le calmer tandis qu’il répétait le prénom de sa femme comme une litanie.

On avait téléphoné au manager de l’hôtel qui avait vite pris la mesure de l’événement. Il avait donné l’ordre de réveiller tout le personnel masculin composé de Singapouriens, d’Indonésiens et de Philippiens, fins connaisseurs de la forêt. Armés de bâtons, éclairés par des torches de bambou, ils avaient parcouru à de nombreuses reprises et sans succès les quelques chemins de promenade qui traversaient l’île de part en part. Il avait fallu se rendre à l’évidence, Sonja n’était nulle part, elle s’était volatilisée.

Au matin, des inspecteurs de police, étaient venus par bateau de la ville malaisienne de Johor. Toujours aidés du personnel de l’hôtel, ils avaient repris les recherches en pénétrant plus avant dans la forêt et la mangrove à l’ouest de l’île. Ils avaient sondé avec de longues tiges de bambou les puits de l’île, ceux-là même que les Vietnamiens, réfugiés sur Pulau Tangah, avaient forés pendant la Seconde Guerre Mondiale. Sur de petites embarcations de couleur, ils avaient recherché dans l’eau limpide un éventuel corps flottant entre deux eaux. Un hélicoptère de l’Armée avait même été réquisitionné pour survoler l’île.

Dans un état second, Paul, hébété, avait suivi les recherches. Il avait lui-même été mis sur le gril par les enquêteurs, et contraint de répondre à un feu roulant de questions qui, de mari inquiet l’avaient vite transformé en époux suspect. Cette inquisition accusatrice l’avait rendu fou et il avait eu bien du mal à convaincre les enquêteurs de son innocence. Oui, il aimait sa femme, non, elle n’avait pas d’amant, oui, leur couple était sans problèmes, sinon, aurait-il emmené sa femme pour célébrer leur anniversaire de mariage ? Comment aurait-il pu la tuer ? Le personnel du restaurant avait témoigné qu’il était resté longtemps attablé après son départ. Et puis, il n’y avait pas de cadavre, on n’avait pas retrouvé de corps, il n’y avait aucune trace de lutte dans la chambre. Cette disparition était une véritable énigme, elle défiait le bon sens, elle n’avait aucun sens !

Les quelques client de l’hôtel, rares à cette saison qui suit les fêtes de Pâques, avaient eux aussi était questionnés. Ils avaient tous remarqué cette jeune femme au teint blême, au visage mangé par d’énormes lunettes noires, aux épaules recouvertes d’une mousseline, à la tête ombragée par un grand chapeau de paille. Aucun autre détail notable n’avait cependant retenu leur attention, sinon que personne ne l’avait trouvée souriante.

Paul avait bien évoqué l’homme élégant embarqué avec eux sur le bateau qu’il n’avait plus revu ensuite. Cet inconnu, profitant de la nuit, n’aurait-il pu enlever sa femme sur un petit esquif ? Un instant, l’avait effleuré l’idée insensée que cet homme ait pu être connu de Sonja et que celle-ci ait organisé avec lui sa propre disparition. Il s’était bien vite repris : n’était-ce pas faire injure à Sonja que de la soupçonner ainsi ?

Au bout de deux jours, il avait fallu se rendre à l’évidence : on ne retrouverait pas Sonja. D’ailleurs, le manager de l’hôtel avait fait pression sur les policiers pour que cessent les investigations et que l’île retrouve son calme. Il considérait que toute cette malheureuse affaire n’avait déjà que trop nui à la réputation de son île paradisiaque. La mort dans l’âme, Paul avait dû se résoudre à quitter cette île choisie pour être l’écrin du bonheur et qui était devenue un endroit maléfique. Les larmes aux yeux, assis sur la banquette de bois du bateau qui le ramenait vers Mersing, il avait vu s’éloigner la jetée de bois, les bougainvillées roses et blancs, la plage éclatante de blancheur et le vert sombre de la petite forêt qui surplombait l’île.

Grâce à l’intervention de l’ambassadeur de France, les policiers malais l’avaient ramené à Singapour par hélicoptère. Il avait ainsi évité le passage par la douane et une nouvelle épreuve qu’il aurait été incapable de supporter. A Singapour, son patron lui avait octroyé une semaine. Mais pour quoi faire au juste ? Accomplir son deuil ? Ranger son appartement où tout lui rappelait Sonja ? Tenter de comprendre ? Mais comprendre quoi ? Explique-t-on l’inexplicable ? Peut-on concevoir l’inconcevable ?

Il avait bien tenté de reconstituer l’année passée avec Sonja, essayé de relire avec minutie les jours si peu nombreux vécus auprès d'elle. Tout se diluait dans sa mémoire, il n’avait rien à quoi se rattacher. Il s’était encore efforcé de retrouver les gens qu’elle avait pu rencontrer, ceux qui auraient pu lui parler d’elle, d’une autre Sonja qu’il n’aurait pas connue, de cette étrangère avec qui il avait vécu, une femme à l'image de ces memsahibs européennes décrites par Somerset Maugham dans ses nouvelles, pleines de duplicité et de mystère. Peine perdue, la jeune femme n’avait noué aucune relation tangible et c’était comme si elle n’avait jamais existé. Peu à peu, sans qu'il le souhaitât, son image s'était effacée de sa mémoire, comme un dessin au crayon qui pâlit et disparaît.

Après plusieurs années d’une vie somnambulique à Singapour, Paul avait regagné la France et était reparti vivre chez sa mère qui tenait une petite auberge dans le Haut-Var. Aujourd'hui, je crois qu’il n’a plus qu’une passion : collectionner les papillons.

 

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      Une sculpture malaise à Pulau Tangah

(Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 24 avril 2014)

 

 


 

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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 07:00

 

orchidee 3 

 

En ce mardi 31 mai, le thème de la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière, est consacré à l'orchidée. Aussi publié-je de nouveau un texte que j'avais écrit en mai 2009.

 

A qui me demande d'où me vient ma passion pour les orchidées, j'aime à dire ce conte que me raconta un vieux moine bouddhiste au cours de mon premier voyage en Indochine.

C'était dans les temps immémoriaux, quand les dieux avaient commencé à descendre du Ciel et à devenir des hommes. La boîte de Pandore avait été ouverte et la cupidité, le mensonge, le meurtre et la violence brute s'étaient répandues dans les cœurs et les corps de ces demi-dieux. La Pangée commençait à se disloquer et les combats étaient acharnés entre les Princes qui se disputaient les continents à la dérive.

Dans un pays lointain, là où le Soleil se lève, vivaient deux Princes, du nom de Anh Dung et Anh Hào. Frères et jumeaux, aux yeux amandins, aux cheveux noirs comme l'encre des calligraphes, au teint de sable et de limon, ils aimaient en silence, d'un amour ardent et depuis toujours, la Princesse d'un royaume voisin. Longue et mince comme la liane du banian, Kiêu Diêm, c'était son nom, contemplait amoureusement de ses yeux verts aux couleurs de rizière les deux frères qui, pour elle, ne formaient qu'un seul amant.

Son père, le Roi Chân Ly, ordonna un combat singulier pour départager les frères rivaux. Si leur amour fraternel était profond, il n'avait cependant pas de commune mesure avec l'abîme de folie et de passion qu'ils éprouvaient pour Kiêu Diêm. En Princes de sang qu'ils étaient, ils acceptèrent le duel qui eut lieu auprès du Lac de l'Epée restituée.

Sous les yeux d'une noblesse avide de violence, sous le regard d'oiseau perdu de Kiêu Diêm qui jamais ne distingua les deux frères qu'elle chérissait d'un amour unique, la lutte fut sans merci.

Anh Dung et Anh Hào pratiquaient avec maestria l'art du . Ils cognèrent avec violence leurs bâtons longs, entrechoquèrent rageusement la lame brillante de leurs sabres, esquivèrent avec agilité la pointe effilée de leurs épées, s'arrondirent comme des serpents sous leurs fléaux et affrontèrent leurs lances pointues comme des dagues. L'issue du combat ne se dessinait pas quand, soudain, d'un geste imprévisible, Anh Hào sortit vivement d'une de ses bottes cuissardes ses Song Dao ou couteaux-papillons. D'un ample mouvement, il les lança sur les testicules de son frère jumeau qui furent tranchés net. Anh Dung s'évanouit dans la fontaine de son sang viril.

Epouvanté par l'horreur de son geste, sans un regard pour la femme qu'il aimait et à qui il renonçait sans retour, le vainqueur enfourcha son cheval Ngua Noi et disparut dans les forêts d'acajou et de teck. Jamais on ne le revit.

Quand Anh Dung le vaincu revint de son évanouissement, il ne reconnut pas le lieu où il reposait. Il se trouvait allongé au milieu d'un champ de fleurs multicolores qu'il n'avait jamais vues. Longilignes et racées, groupées en épis ou en grappes, exhalant un parfum subtil, elles dressaient avec élégance leurs pétales aux infinies couleurs, posés comme des oiseaux à l'extrémité de leurs longues tiges. Au-dessus de celui qui avait perdu son alter ego, se penchait le visage apaisé de Kiêu Diêm qui lui souriait comme sourit le Bouddha.

- Suis-je dans le Paradis de Jade ? demanda-t-il en caressant la main de son amie.

- Non, répondit la jeune fille, en lui offrant le Plateau des Cinq Fruits ; tu es dans le Jardin des Orchidées, les «fleurs de l'homme supérieur». De tes parties viriles, tombées en terre fertile, a surgi ce champ de fleurs innombrables qui vont ensemencer l'univers. Et chaque jour qui passera, j'en ferai des bouquets pour toi.


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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:20

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J'arrivais au terme de mon voyage sur les terres du vent du Sud, en Australie. J'en avais déjà la nostalgie avant même de les avoir quittées. J'étais en effet tombée en amour pour ce pays édifié par des bagnards anglais en un peu plus de deux siècles. J'enviais ces intellectuelles de Sydney ou de Melbourne qui, sur un coup de tête, rompaient leurs amarres citadines pour suivre au fin fond du bush désertique le grand Australien à la nuque raide et aux larges épaules, qui les avait séduites malgré elles. A la seule idée d'entrer dans le hall de départ de l'aéroport de Kingsford Smith, j'éprouvais un curieux pincement qui m'étonnait moi-même.

Cela faisait de nombreux mois que je voyageais comme le backpacker lamdâ et mon permis de séjour bientôt ne serait plus valable. La beauté immense et intense de la nature m'avait foudroyée et avait pénétré par tous les pores de ma peau. Je regrettais de n'être pas peintre pour fixer sur la toile les mouvances roses de la mauve quand le soleil disparaît derrière Uluru, les bleus d'éternité, enserrant comme des colliers la Grande Barrière de Corail, les verts inconnus des hauts arbres de la forêt pluviale, les grisés doux et veloutés des wallabies en fuite perpétuelle et le blanc de craie agressif des eucalyptus fantômes. Toute cette palette vive et contrastée qu'a si bien exaltée le grand peintre aborigène, Albert Namarija, et que j'avais scrutée passionnément tout un après-midi dans la petite salle chaulée de la mission protestante fourbue de soleil, près d'Alice's Spring, où ses œuvres sont exposées.

Les animaux de cette terre étrangère avaient exercé sur moi une fascination puissante et l'idée que certains y vivaient depuis les débuts de l'ère quaternaire approfondissait en moi des perspectives temporelles inconnues. Pondre des œufs et allaiter ses petits comme le font les monotrèmes, je trouvais cela fantastique au vrai sens du terme. Si j'avais frissonné sur la Barron River en distinguant sous les longs doigts de la mangrove le dos écailleux d'un saltie gigantesque, si j'avais marché à reculons comme un automate en entrevoyant entre les lattes d'un parquet le dos croisé de rouge d'une red back, je n'en avais été que plus émerveillée par le face à face avec un goanna ocelé de brun et de vert, sur les longs galets plats de la Fink River, la plus vieille rivière du monde. J'étais restée statufiée devant la vision onirique, en noir, en rouge et en bleu, d'un casoar plein de morgue, déambulant avec lenteur, suivi de ses deux oisons. A l'affût dans les sous-bois étranges de Kangaroo Island, j'avais épié le bruit crépitant du cacatoès noir, mangeur de graines d'eucalyptus. Accoudée au bastingage écaillé d'un voilier blanc, j'avais tremblé d'émotion à la vue du puissant ballet des baleines à bosse, quand elles migrent le long de la Gold Coast.

Pendant ma semaine passée dans le Centre Rouge, là où pousse le spinifex aux aiguilles acérées comme des dagues, et où vole en rase-motte la colombine plumifère sautillante, j'avais admiré sous les flancs sacrés d'Uluru les dessins cernés de blanc des anciens Aborigènes: échidnés aux aiguilles dressées, aigles aux ailes amplement déployées, longs serpents aux rondeurs sinueuses. Toute une faune immémoriale et sauvage, conservée sur les parois grâce aux artistes mains de nos ancêtres en humanité.

Un jeune Aborigène aux cheveux jaunes de la tribu des Anangu m'avait servi de guide. Malgré son anglais plus qu'approximatif qu'il n'utilisait qu'en cas d'absolue nécessité, j'avais entrevu le lien étroitement charnel qui jumelle ce peuple à sa terre. Avec certitude, il connaissait les lieux où sommeille l'eau claire souterraine; d'un doigt incroyablement précis, il m'indiquait l'aire lointaine des grands rapaces du désert; avec science il déchiffrait les traces des kangourous et des chameaux, abandonnées sur le sable rouge. L'agilité souplement animale de ses mouvements, sa manière élégante et patiente de dessiner les cercles du dreamtime sur la terre poussiéreuse, la beauté profonde des sonorités vibrantes qu'il tirait de son long didgeridoo, m'en avaient plus appris que tous les bibliothèques sur les cents tribus originelles du peuple aborigène. En même temps, ses yeux, toujours attachés au sol et qui ne rencontraient les miens que les rares fois où il me parlait, distillaient la tristesse résignée de ceux à qui on a tout pris. Quand nous nous sommes quittés et que je lui ai glissé quelques dollars australiens dans sa main aux ongles cassés, j'ai eu honte d'être de la race des Blancs, de la couleur blafarde de ceux que ses ancêtres avaient pris pour des esprits, et qui lui avaient volé sa terre rouge.

Avant de regagner Sydney par le train des surfers qui longe la côte Est, j'avais choisi de passer mes derniers jours à Mission Beach, un long cordon de plages au sable finement tamisé, bordé de mangroves, que les hippies des sixties avaient mis à la mode. A la fin du XIX°siècle, un explorateur du nom de Kennedy, accompagné de quelques hommes et de deux Aborigènes aguerris, y avait disparu, sans doute dévoré par les crocodiles silencieux et brutaux de la mangrove, ou piqué par la venimeuse méduse chironex dont la caresse filamenteuse est mortelle.

J'avais arpenté toute la journée cette plage bordée de palmiers à la silhouette penchée: de petits crabes y couraient de travers, s'y cachaient prestement sous le sable, formant ainsi une infinité de monticules ronds minuscules qui dessinaient des toiles éphémères, à la semblance de celles du dreamtime. Des noix de coco vides, des fleurs de lauriers blancs fanées, des gros cailloux aux rotondités douces, des bois flottés aux formes irréelles, piquetés de coquillages oblongs, esquissaient un chemin minéral et végétal qui me conduisaient dans mon rêve dont la fin était proche. L'été austral s'appesantissait sur ma peau brûlante mais la mer m'était défendue car les méduses y rôdaient en maîtres absolus. La plage bordée de quelques maisons de bois était déserte. Le silence était de plomb. Seul, de temps à autre, un bateau à moteur venant de l'île proche de Bedarra, où un escorteur militaire était à l'amarre, déposait en ronronnant des passagers, qui atteignaient le rivage en criant, mouillés jusqu'à la ceinture.

J'avais rencontré un vieux pêcheur d'origine allemande au bord d'une crique où des dauphins saute-moutonnaient joyeusement. Il m'avait dit que la semaine précédente, occupé à accrocher un appât à son hameçon, il avait surpris la ruée imprévisible et sauvage d'un saltie sur un jeune wallabie insouciant qui jouait sur la plage. Le saurien ne lui avait laissé aucune chance!

Je ne me résignai pas à regagner le petit bungalow que m'avait loué au fond de son jardin l'unique coiffeuse française de Mission Beach, qui avait abandonné son salon de coiffure parisien, les femmes aux mèches platinées et aux bijoux de prix, pour un bel Australien. Il conduisait les navettes entre le cordon de plages et les îles et, pour rien au monde, n'aurait quitté ce bout de côte, où l'on peut encore croire à l'Eden.

Après avoir dîné de requin dans le petit restaurant de la plage tenu par un Chinois cassé comme une branche après la foudre, j'avais regagné à pas ralentis le jardin touffu où se cachait ma chambre. La nuit était venue doucement et je devinais dans l'ombre les silhouettes des jacarandas et des strelitzias dont les couleurs m'avaient émerveillée dans la fournaise du soleil. La petite allée de teck crissait sous mes pas et, la tête levée vers ce ciel où scintille avec fixité la Croix du Sud, que je ne reverrai plus, je parvins devant le bungalow.

Un bruit léger, tel celui d'une feuille que l'on froisse, me fit baisser les yeux et ma marche s'arrêta net. Sur le pas de la porte de ma chambre, éclairé par la petite lumière jaunâtre d'un lumignon, un serpent était lové en une circonférence parfaite; ses petits yeux, comme posés sur sa tête dardée en forme de v, me regardaient avec fixité. Je demeurai interdite, tandis qu'une sueur froide et poisseuse m'enveloppait comme un linceul. J'avais beaucoup entendu parler des serpents australiens pendant mon voyage et je savais que certains étaient parmi les plus dangereux au monde.

Sur des encyclopédies, j'avais vu des dessins du taipan, l'habitant du Queensland, qui se cache dans les petits chariots de canne à sucre ou qui ondule silencieusement sous les pilotis des fermes, celui dont la morsure conduit à une mort fulgurante. J'en avais la certitude glacée: c'est un taipan qui me faisait face! Alors que nous étions l'un et l'autre dans une immobilité suspendue, nos regards s'affrontèrent.Ne connaissant pas grand'chose des reptiles, je me demandais s'il me voyait réellement. Je devinais cependant qu'il avait perçu ma venue; j'étais l'intrus sur son territoire.

Il devait être en train de digérer son dernier repas car, dans les sinusoïdes de son ventre, j'aperçus un renflement: peut-être un petit marsupial comme j'en avais vu à Kangaroo Island, ou toute autre animal nocturne qui sort la nuit pour éviter la morsure du soleil. La couleur de sa peau luisante contribuait à rendre son aspect plus inquiétant encore. D'un brun rosé pâle, les écailles au dessin régulier se dégradaient en une teinte blanchâtre et le bout de sa queue était pointu comme un dard.

Figée dans une immobilité panique, je revis soudain les figures rupestres d'Uluru évoquant le combat titanesque du bénéfique serpent Kunya contre son adversaire, le maléfique serpent Liru. En un instant, je repensai aux œuvres aborigènes admirées dans le musée d'Adélaïde et notamment celle où figurent deux hommes accroupis, les jambes écartées, les bras relevés dans une attitude d'effroi ou d'admiration, et autour desquels s'enroule le demi-cercle d'un serpent monstrueux. Comment avais-je pu oublier que j'étais au pays du serpent Arc-en-Ciel, l'être ancestral le plus puissant de la mythologie aborigène, le créateur dont les ondulations gigantesques ont fait naître plaines, montagnes, eaux pluviales et premiers hommes? Dans une sorte d'éblouissement, il me sembla qu'il avait soudain pris forme sous mes yeux et je me mis à trembler de tout mon corps.

Comme dans la vision panoramique des noyés, me revinrent en un film vertigineux de terrifiantes images de serpents tueurs. J'entrevis la main longiligne et baguée de Cléopâtre, aux doigts teintés de henné, s'allongeant vers la coupe de fruits où se tapit le cobra meurtrier. Je revis Salammbô pétrifiée s'avancer vers le python sacré de Carthage, celui qui possède de « noirs anneaux tigrés de plaques d'or ». J'entendis en sourdine la question du Petit prince à l' « un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes » : « Tu as du bon venin? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps? » Tous mes cauchemars d'enfant me sautèrent à la figure: Mélusine se métamorphosant chaque vendredi « en un corps de serpent très long et très dur, aussi gros qu'un tonneau » et dont le visage méconnaissable me faisait me réveiller dans un hurlement; la Vouivre, sirène terrestre à la beauté fatale, qui ensorcelle les jeunes hommes dans les étendues marécageuses, et qui représenta longtemps pour moi l'incarnation monstrueuse du péché d'Eden; le mince cordon tressé d'un brun de bois brûlé de ma lampe de chevet qui glissait le long de ma table de nuit et qui pénétrait sous mon édredon, me faisant appeler ma mère d'un cri étranglé.

Et dans ce kaléidoscope d'images, je crus que j'allais mourir de peur comme ce personnage d'une nouvelle de Somerset Maugham qui, mordu par un reptile des plus venimeux, ne succombe pas d'empoisonnement mais d'un arrêt cardiaque occasionné par l'angoisse insidieusement fatale qui le terrasse. Dans un ultime sursaut de conscience, je sus qu'il fallait que je me dégage de cette gangue de paralysie, car je me sentais déjà comme la mouche inéluctablement engluée dans la toile d'araignée.

Dans la semi-lueur blafarde de la lanterne, j'aperçus en tournant imperceptiblement la tête l'ombre d'un vieux balai appuyé contre le mur crépi du bungalow et qui servait à nettoyer la galerie de teck des feuilles d'eucalyptus. Dans un mouvement démultiplié par une extrême lenteur proche de la paralysie, je penchai mon buste en avant et tendis désespérément mon bras droit vers le balai, tout en maintenant mon équilibre au prix d'une intense volonté de tous mes muscles. A l'instant même où ma main en atteignit le manche mal équarri, le serpent attaqua.

J'avais eu beau m'y attendre, la violence et la vitesse de l'assaut me stupéfièrent. Le serpent s'était redressé de presque la moitié de sa hauteur et sa tête triangulaire, dont je voyais le dessin géométrique avec une précision extrême, était dardée à quelques centimètres de mon buste. Tandis que le balai, arme dérisoire, commençait à dessiner dans l'air des mouvements désordonnés, le reptile se mit à projeter l'élastique de son corps avec une régularité de métronome. Insensiblement, les attaques se rapprochaient et à chaque fois, j'entendais comme le glissement d'un papier de soie. J'avais l'impression de perdre pied et de reculer, tout en craignant de glisser du haut des quelques centimètres de la galerie de bois. Je me rappelai le livre de Samivel, Le désert vivant, les photos surexposées du combat de la mangouste et du serpent et je savais que le petit rongeur ne s'en sortait que rarement malgré son audace et son agressivité. Je ne voulais pas subir son sort, je ne voulais pas mourir dans la chaude nuit australe alors que le monde avait encore tant de beauté à m'offrir.

Ma main glissante de sueur serrait si fort le manche du balai que des échardes m'entraient dans la chair, mon bras tournoyait en moulinets désespérés qui frappaient l'animal au hasard et faisaient se lever les feuilles séchées des eucalyptus. Dans une forte odeur d'humus et une poussière d'insectes morts et de terre rouge, je ne voyais plus que la verticalité rigide et brune de mon bâton s'affrontant aux mouvements ondulatoires brunâtres du serpent dans une ébauche de signes cabalistiques. Mon bras s'était endolori à force de frapper au hasard et je sentais mes forces diminuer. A un moment où la bête s'était redressée violemment de presque toute sa hauteur et s'apprêtait à me porter le coup mortel de ses crocs empoisonnés, en un mouvement désespérément inattendu, cinglant et horizontal, j'abattis mon arme improvisée sur la tête menaçante qui s'affaissa comme une pierre. A mes pieds qui ne me portaient plus guère, le reptile vibra en une ultime et violente ondulation et sa tête aplatie devenue informe s'immobilisa dans une petite flaque sanguinolente.

Les yeux remplis de larmes retenues, les jambes flageolantes, je regardai encore avec horreur les sinuosités désormais sans harmonie du reptile mort et je ne parvenais pas à croire que je l'avais tué. Ainsi, dans cette lutte entre l'animal et l'homme, c'est l'homme qui était sorti vainqueur et j'aurais dû me réjouir d'être encore là, le cœur au bord des lèvres, effondrée sur le chemin de teck, respirant à pleines goulées les senteurs atténuées de la nuit, sous l'impassible lune australienne. Mais devant la dépouille du serpent sur lequel de petits insectes s'acharnaient déjà, un curieux sentiment s'empara de moi, une impression troublante et inattendue de malaise, proche de culpabilité.

Entre le reptile et moi s'interposa avec force le visage du petit Aborigène qui m'avait servi de guide à Uluru. Je revis son visage noir, ses cheveux blonds, ses yeux qui ne voulaient pas me regarder. Je me remémorai les autres Aborigènes à la marche lourde et lente, ceux que j'avais entr'aperçus à Alice's Spring, le visage incliné vers la terre, se dirigeant vers nulle part, et le petit garçon loqueteux du centre culturel, caché dans un buisson en forme de cage, qui quêtait quelque cents auprès des touristes. Ils vivaient sur leur terre mais elle n'était plus la leur, ils en avaient été les maîtres mais on la leur avait prise. Et c'est tout cela que le serpent mort me disait. J'étais sur ma terre rouge et tu as voulu y marcher; j'étais en harmonie avec les plantes et les animaux et tu as voulu détruire cette sérénité. La mort du serpent devenait le symbole de la mort des Aborigènes: moi, la blanche venue d'au-delà de la mer, j'avais détruit le serpent sacré, j'avais tué le serpent Arc-en-Ciel.

De retour dans la vieille Europe, j'ai souvent repensé à ce soir violent qui fut ma soirée d'adieu à l'Australie. Malgré le temps qui passe, le sentiment d'horreur intense éprouvé cette nuit-là demeure mais il joue comme un exorcisme. Car si plus jamais je ne rêve de serpents, plus jamais non plus je n'imagine que le serpent est le signe de la Faute originelle. Je ne veux plus croire que c'est à cause de lui que l'Homme fut chassé du Paradis mais bien plutôt que c'est grâce à lui qu'il vécut en Eden, car, ombrageux et courageux, le serpent aux teintes de l'arc-en-ciel, en était le gardien.




Le 26 août 2009

 

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:20

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J'arrivais au terme de mon voyage sur les terres du vent du Sud, en Australie. J'en avais déjà la nostalgie avant même de les avoir quittées. J'étais en effet tombée en amour pour ce pays édifié par des bagnards anglais en un peu plus de deux siècles. J'enviais ces intellectuelles de Sydney ou de Melbourne qui, sur un coup de tête, rompaient leurs amarres citadines pour suivre au fin fond du bush désertique le grand Australien à la nuque raide et aux larges épaules, qui les avait séduites malgré elles. A la seule idée d'entrer dans le hall de départ de l'aéroport de Kingsford Smith, j'éprouvais un curieux pincement qui m'étonnait moi-même.

Cela faisait de nombreux mois que je voyageais comme le backpacker lamdâ et mon permis de séjour bientôt ne serait plus valable. La beauté immense et intense de la nature m'avait foudroyée et avait pénétré par tous les pores de ma peau. Je regrettais de n'être pas peintre pour fixer sur la toile les mouvances roses de la mauve quand le soleil disparaît derrière Uluru, les bleus d'éternité, enserrant comme des colliers la Grande Barrière de Corail, les verts inconnus des hauts arbres de la forêt pluviale, les grisés doux et veloutés des wallabies en fuite perpétuelle et le blanc de craie agressif des eucalyptus fantômes. Toute cette palette vive et contrastée qu'a si bien exaltée le grand peintre aborigène, Albert Namarija, et que j'avais scrutée passionnément tout un après-midi dans la petite salle chaulée de la mission protestante fourbue de soleil, près d'Alice's Spring, où ses œuvres sont exposées.

Les animaux de cette terre étrangère avaient exercé sur moi une fascination puissante et l'idée que certains y vivaient depuis les débuts de l'ère quaternaire approfondissait en moi des perspectives temporelles inconnues. Pondre des œufs et allaiter ses petits comme le font les monotrèmes, je trouvais cela fantastique au vrai sens du terme. Si j'avais frissonné sur la Barron River en distinguant sous les longs doigts de la mangrove le dos écailleux d'un saltie gigantesque, si j'avais marché à reculons comme un automate en entrevoyant entre les lattes d'un parquet le dos croisé de rouge d'une red back, je n'en avais été que plus émerveillée par le face à face avec un goanna ocelé de brun et de vert, sur les longs galets plats de la Fink River, la plus vieille rivière du monde. J'étais restée statufiée devant la vision onirique, en noir, en rouge et en bleu, d'un casoar plein de morgue, déambulant avec lenteur, suivi de ses deux oisons. A l'affût dans les sous-bois étranges de Kangaroo Island, j'avais épié le bruit crépitant du cacatoès noir, mangeur de graines d'eucalyptus. Accoudée au bastingage écaillé d'un voilier blanc, j'avais tremblé d'émotion à la vue du puissant ballet des baleines à bosse, quand elles migrent le long de la Gold Coast.

Pendant ma semaine passée dans le Centre Rouge, là où pousse le spinifex aux aiguilles acérées comme des dagues, et où vole en rase-motte la colombine plumifère sautillante, j'avais admiré sous les flancs sacrés d'Uluru les dessins cernés de blanc des anciens Aborigènes: échidnés aux aiguilles dressées, aigles aux ailes amplement déployées, longs serpents aux rondeurs sinueuses. Toute une faune immémoriale et sauvage, conservée sur les parois grâce aux artistes mains de nos ancêtres en humanité.

Un jeune Aborigène aux cheveux jaunes de la tribu des Anangu m'avait servi de guide. Malgré son anglais plus qu'approximatif qu'il n'utilisait qu'en cas d'absolue nécessité, j'avais entrevu le lien étroitement charnel qui jumelle ce peuple à sa terre. Avec certitude, il connaissait les lieux où sommeille l'eau claire souterraine; d'un doigt incroyablement précis, il m'indiquait l'aire lointaine des grands rapaces du désert; avec science il déchiffrait les traces des kangourous et des chameaux, abandonnées sur le sable rouge. L'agilité souplement animale de ses mouvements, sa manière élégante et patiente de dessiner les cercles du dreamtime sur la terre poussiéreuse, la beauté profonde des sonorités vibrantes qu'il tirait de son long didgeridoo, m'en avaient plus appris que tous les bibliothèques sur les cents tribus originelles du peuple aborigène. En même temps, ses yeux, toujours attachés au sol et qui ne rencontraient les miens que les rares fois où il me parlait, distillaient la tristesse résignée de ceux à qui on a tout pris. Quand nous nous sommes quittés et que je lui ai glissé quelques dollars australiens dans sa main aux ongles cassés, j'ai eu honte d'être de la race des Blancs, de la couleur blafarde de ceux que ses ancêtres avaient pris pour des esprits, et qui lui avaient volé sa terre rouge.

Avant de regagner Sydney par le train des surfers qui longe la côte Est, j'avais choisi de passer mes derniers jours à Mission Beach, un long cordon de plages au sable finement tamisé, bordé de mangroves, que les hippies des sixties avaient mis à la mode. A la fin du XIX°siècle, un explorateur du nom de Kennedy, accompagné de quelques hommes et de deux Aborigènes aguerris, y avait disparu, sans doute dévoré par les crocodiles silencieux et brutaux de la mangrove, ou piqué par la venimeuse méduse chironex dont la caresse filamenteuse est mortelle.

J'avais arpenté toute la journée cette plage bordée de palmiers à la silhouette penchée: de petits crabes y couraient de travers, s'y cachaient prestement sous le sable, formant ainsi une infinité de monticules ronds minuscules qui dessinaient des toiles éphémères, à la semblance de celles du dreamtime. Des noix de coco vides, des fleurs de lauriers blancs fanées, des gros cailloux aux rotondités douces, des bois flottés aux formes irréelles, piquetés de coquillages oblongs, esquissaient un chemin minéral et végétal qui me conduisaient dans mon rêve dont la fin était proche. L'été austral s'appesantissait sur ma peau brûlante mais la mer m'était défendue car les méduses y rôdaient en maîtres absolus. La plage bordée de quelques maisons de bois était déserte. Le silence était de plomb. Seul, de temps à autre, un bateau à moteur venant de l'île proche de Bedarra, où un escorteur militaire était à l'amarre, déposait en ronronnant des passagers, qui atteignaient le rivage en criant, mouillés jusqu'à la ceinture.

J'avais rencontré un vieux pêcheur d'origine allemande au bord d'une crique où des dauphins saute-moutonnaient joyeusement. Il m'avait dit que la semaine précédente, occupé à accrocher un appât à son hameçon, il avait surpris la ruée imprévisible et sauvage d'un saltie sur un jeune wallabie insouciant qui jouait sur la plage. Le saurien ne lui avait laissé aucune chance!

Je ne me résignai pas à regagner le petit bungalow que m'avait loué au fond de son jardin l'unique coiffeuse française de Mission Beach, qui avait abandonné son salon de coiffure parisien, les femmes aux mèches platinées et aux bijoux de prix, pour un bel Australien. Il conduisait les navettes entre le cordon de plages et les îles et, pour rien au monde, n'aurait quitté ce bout de côte, où l'on peut encore croire à l'Eden.

Après avoir dîné de requin dans le petit restaurant de la plage tenu par un Chinois cassé comme une branche après la foudre, j'avais regagné à pas ralentis le jardin touffu où se cachait ma chambre. La nuit était venue doucement et je devinais dans l'ombre les silhouettes des jacarandas et des strelitzias dont les couleurs m'avaient émerveillée dans la fournaise du soleil. La petite allée de teck crissait sous mes pas et, la tête levée vers ce ciel où scintille avec fixité la Croix du Sud, que je ne reverrai plus, je parvins devant le bungalow.

Un bruit léger, tel celui d'une feuille que l'on froisse, me fit baisser les yeux et ma marche s'arrêta net. Sur le pas de la porte de ma chambre, éclairé par la petite lumière jaunâtre d'un lumignon, un serpent était lové en une circonférence parfaite; ses petits yeux, comme posés sur sa tête dardée en forme de v, me regardaient avec fixité. Je demeurai interdite, tandis qu'une sueur froide et poisseuse m'enveloppait comme un linceul. J'avais beaucoup entendu parler des serpents australiens pendant mon voyage et je savais que certains étaient parmi les plus dangereux au monde.

Sur des encyclopédies, j'avais vu des dessins du taipan, l'habitant du Queensland, qui se cache dans les petits chariots de canne à sucre ou qui ondule silencieusement sous les pilotis des fermes, celui dont la morsure conduit à une mort fulgurante. J'en avais la certitude glacée: c'est un taipan qui me faisait face! Alors que nous étions l'un et l'autre dans une immobilité suspendue, nos regards s'affrontèrent.Ne connaissant pas grand'chose des reptiles, je me demandais s'il me voyait réellement. Je devinais cependant qu'il avait perçu ma venue; j'étais l'intrus sur son territoire.

Il devait être en train de digérer son dernier repas car, dans les sinusoïdes de son ventre, j'aperçus un renflement: peut-être un petit marsupial comme j'en avais vu à Kangaroo Island, ou toute autre animal nocturne qui sort la nuit pour éviter la morsure du soleil. La couleur de sa peau luisante contribuait à rendre son aspect plus inquiétant encore. D'un brun rosé pâle, les écailles au dessin régulier se dégradaient en une teinte blanchâtre et le bout de sa queue était pointu comme un dard.

Figée dans une immobilité panique, je revis soudain les figures rupestres d'Uluru évoquant le combat titanesque du bénéfique serpent Kunya contre son adversaire, le maléfique serpent Liru. En un instant, je repensai aux œuvres aborigènes admirées dans le musée d'Adélaïde et notamment celle où figurent deux hommes accroupis, les jambes écartées, les bras relevés dans une attitude d'effroi ou d'admiration, et autour desquels s'enroule le demi-cercle d'un serpent monstrueux. Comment avais-je pu oublier que j'étais au pays du serpent Arc-en-Ciel, l'être ancestral le plus puissant de la mythologie aborigène, le créateur dont les ondulations gigantesques ont fait naître plaines, montagnes, eaux pluviales et premiers hommes? Dans une sorte d'éblouissement, il me sembla qu'il avait soudain pris forme sous mes yeux et je me mis à trembler de tout mon corps.

Comme dans la vision panoramique des noyés, me revinrent en un film vertigineux de terrifiantes images de serpents tueurs. J'entrevis la main longiligne et baguée de Cléopâtre, aux doigts teintés de henné, s'allongeant vers la coupe de fruits où se tapit le cobra meurtrier. Je revis Salammbô pétrifiée s'avancer vers le python sacré de Carthage, celui qui possède de « noirs anneaux tigrés de plaques d'or ». J'entendis en sourdine la question du Petit prince à l' « un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes » : « Tu as du bon venin? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps? » Tous mes cauchemars d'enfant me sautèrent à la figure: Mélusine se métamorphosant chaque vendredi « en un corps de serpent très long et très dur, aussi gros qu'un tonneau » et dont le visage méconnaissable me faisait me réveiller dans un hurlement; la Vouivre, sirène terrestre à la beauté fatale, qui ensorcelle les jeunes hommes dans les étendues marécageuses, et qui représenta longtemps pour moi l'incarnation monstrueuse du péché d'Eden; le mince cordon tressé d'un brun de bois brûlé de ma lampe de chevet qui glissait le long de ma table de nuit et qui pénétrait sous mon édredon, me faisant appeler ma mère d'un cri étranglé.

Et dans ce kaléidoscope d'images, je crus que j'allais mourir de peur comme ce personnage d'une nouvelle de Somerset Maugham qui, mordu par un reptile des plus venimeux, ne succombe pas d'empoisonnement mais d'un arrêt cardiaque occasionné par l'angoisse insidieusement fatale qui le terrasse. Dans un ultime sursaut de conscience, je sus qu'il fallait que je me dégage de cette gangue de paralysie, car je me sentais déjà comme la mouche inéluctablement engluée dans la toile d'araignée.

Dans la semi-lueur blafarde de la lanterne, j'aperçus en tournant imperceptiblement la tête l'ombre d'un vieux balai appuyé contre le mur crépi du bungalow et qui servait à nettoyer la galerie de teck des feuilles d'eucalyptus. Dans un mouvement démultiplié par une extrême lenteur proche de la paralysie, je penchai mon buste en avant et tendis désespérément mon bras droit vers le balai, tout en maintenant mon équilibre au prix d'une intense volonté de tous mes muscles. A l'instant même où ma main en atteignit le manche mal équarri, le serpent attaqua.

J'avais eu beau m'y attendre, la violence et la vitesse de l'assaut me stupéfièrent. Le serpent s'était redressé de presque la moitié de sa hauteur et sa tête triangulaire, dont je voyais le dessin géométrique avec une précision extrême, était dardée à quelques centimètres de mon buste. Tandis que le balai, arme dérisoire, commençait à dessiner dans l'air des mouvements désordonnés, le reptile se mit à projeter l'élastique de son corps avec une régularité de métronome. Insensiblement, les attaques se rapprochaient et à chaque fois, j'entendais comme le glissement d'un papier de soie. J'avais l'impression de perdre pied et de reculer, tout en craignant de glisser du haut des quelques centimètres de la galerie de bois. Je me rappelai le livre de Samivel, Le désert vivant, les photos surexposées du combat de la mangouste et du serpent et je savais que le petit rongeur ne s'en sortait que rarement malgré son audace et son agressivité. Je ne voulais pas subir son sort, je ne voulais pas mourir dans la chaude nuit australe alors que le monde avait encore tant de beauté à m'offrir.

Ma main glissante de sueur serrait si fort le manche du balai que des échardes m'entraient dans la chair, mon bras tournoyait en moulinets désespérés qui frappaient l'animal au hasard et faisaient se lever les feuilles séchées des eucalyptus. Dans une forte odeur d'humus et une poussière d'insectes morts et de terre rouge, je ne voyais plus que la verticalité rigide et brune de mon bâton s'affrontant aux mouvements ondulatoires brunâtres du serpent dans une ébauche de signes cabalistiques. Mon bras s'était endolori à force de frapper au hasard et je sentais mes forces diminuer. A un moment où la bête s'était redressée violemment de presque toute sa hauteur et s'apprêtait à me porter le coup mortel de ses crocs empoisonnés, en un mouvement désespérément inattendu, cinglant et horizontal, j'abattis mon arme improvisée sur la tête menaçante qui s'affaissa comme une pierre. A mes pieds qui ne me portaient plus guère, le reptile vibra en une ultime et violente ondulation et sa tête aplatie devenue informe s'immobilisa dans une petite flaque sanguinolente.

Les yeux remplis de larmes retenues, les jambes flageolantes, je regardai encore avec horreur les sinuosités désormais sans harmonie du reptile mort et je ne parvenais pas à croire que je l'avais tué. Ainsi, dans cette lutte entre l'animal et l'homme, c'est l'homme qui était sorti vainqueur et j'aurais dû me réjouir d'être encore là, le cœur au bord des lèvres, effondrée sur le chemin de teck, respirant à pleines goulées les senteurs atténuées de la nuit, sous l'impassible lune australienne. Mais devant la dépouille du serpent sur lequel de petits insectes s'acharnaient déjà, un curieux sentiment s'empara de moi, une impression troublante et inattendue de malaise, proche de culpabilité.

Entre le reptile et moi s'interposa avec force le visage du petit Aborigène qui m'avait servi de guide à Uluru. Je revis son visage noir, ses cheveux blonds, ses yeux qui ne voulaient pas me regarder. Je me remémorai les autres Aborigènes à la marche lourde et lente, ceux que j'avais entr'aperçus à Alice's Spring, le visage incliné vers la terre, se dirigeant vers nulle part, et le petit garçon loqueteux du centre culturel, caché dans un buisson en forme de cage, qui quêtait quelque cents auprès des touristes. Ils vivaient sur leur terre mais elle n'était plus la leur, ils en avaient été les maîtres mais on la leur avait prise. Et c'est tout cela que le serpent mort me disait. J'étais sur ma terre rouge et tu as voulu y marcher; j'étais en harmonie avec les plantes et les animaux et tu as voulu détruire cette sérénité. La mort du serpent devenait le symbole de la mort des Aborigènes: moi, la blanche venue d'au-delà de la mer, j'avais détruit le serpent sacré, j'avais tué le serpent Arc-en-Ciel.

De retour dans la vieille Europe, j'ai souvent repensé à ce soir violent qui fut ma soirée d'adieu à l'Australie. Malgré le temps qui passe, le sentiment d'horreur intense éprouvé cette nuit-là demeure mais il joue comme un exorcisme. Car, si plus jamais je ne rêve de serpents, plus jamais non plus je n'imagine que le serpent est le signe de la Faute originelle. Je ne veux plus croire que c'est à cause de lui que l'Homme fut chassé du Paradis mais bien plutôt que c'est grâce à lui qu'il vécut en Eden, car, ombrageux et courageux, le serpent aux teintes de l'arc-en-ciel, en était le gardien.




Le 26 août 2009

 

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 08:00


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Je suis Rose Clavel. J'ai soixante deux ans, j'ai l'air d'en avoir trente de plus, et dans quelques heures je serai morte.
Dans ma chambre exiguë qui sent la lavande bon marché et le désinfectant de collectivités, le long des déchirures du papier peint, rosé comme du saumon malade, la nuit s'insinue lentement.

L'ouïe aux aguets, allongée telle une momie dans mon lit de fer, j'attends la venue de Larissa, la petite aide-soignante marocaine. Aujourd'hui, c'est elle qui est de nuit. Je l'attends de pied ferme- façon de parler, car mes jambes squelettiques ne me portent plus depuis longtemps ! Ce soir une faiblesse inconnue et une douleur lancinante me disent qu'il faut que je lui parle absolument. J'ai quelque chose à lui demander et il faudra qu'elle m'obéisse !

Dans le long couloir on entend le bruit des portes qu'on ferme, des chuchotis chevrotants, les cris étranglés de ceux qui savent qu'ils ne dormiront pas. Je devine le pas pressé de Larissa qui se rapproche de ma chambre, la dernière au fond du pavillon.

 

Elle est entrée comme un chat. Dans la demi-pénombre du néon blafard qui emprisonne mon lit, le masque impénétrable de ses traits basanés aux yeux languides et aux lèvres fortes se dessine avec une acuité surprenante. Telle une ombre, elle se penche vers moi et comme chaque soir s'apprête à faire glisser machinalement au fond de ma gorge rétrécie les deux antalgiques et le somnifère des nuits sans rêves ; mon regard impérieux immobilise son geste.

- Larissa, dis-je dans un murmure, cette nuit, il faut que tu restes avec moi. Je dois te parler. »

Une expression bizarre traverse son visage, elle repose lentement les comprimés multicolores dans le pilulier et s'assoit sur l'horrible chaise noire en plastique moulé. Son regard accroche avec une imperceptible répugnance les formes monstrueuses accrochées à mes bras et qui reposent sur le drap blanc. A la verticalité de son buste, à la tension de son cou, à l'immobilité de ses mains posées sur ses genoux, je devine qu'elle m'écoutera jusqu'au bout.

- Larissa, je sens que c'est bientôt la fin et je te demande un service. Il n'y a que toi qui puisse me le rendre. Depuis ton arrivée dans la résidence, je t'ai observée ; j'ai été sensible à l'attention que tu m'as témoignée, à la manière dont tu as lavé la vieille femme infirme et informe que je suis devenue. Toi seule, je le sais, peux  faire ce geste qui me rendra la paix.

Quand j'aurai fini de te raconter mon histoire, tu ouvriras le tiroir de ma table de nuit. Dans une enveloppe froissée, tu trouveras une bague. Surtout ne la regarde pas et n'essaye pas de la mettre à ton doigt ! Quand ta nuit de garde sera finie, emporte-la au plus vite et jette-la dans la rivière qui coule en bas du parc.»

 

Larissa rapproche de mauvais gré sa chaise de mon lit. Elle me dévisage sans ciller. L'intensité de son regard fait trembler ma voix :

- Petite fille, tu auras sans doute du mal à le croire ! Je n'ai pas toujours été cette forme aux membres tordus, aux mains déformées, qui n'a plus de femme que le nom. Moi aussi, comme toi, j'ai eu des mains habiles et obéissantes, un corps souple et chaud qui répondait à tous mes désirs. Mais je m'égare ; il faut que je commence par le commencement...

Orpheline très jeune, je fus placée par mon tuteur légal, un oncle maternel, dans une institution religieuse. Sevrée d'affection, inapte à nouer des relations avec mes camarades d'infortune, je me suis très vite tournée vers des activités qui me permettaient d'exister seule : la broderie, le dessin, et par-dessus tout, le modelage.

Le jeudi après-midi, je faussais compagnie aux autres pensionnaires. Comme une folle, je courais les champs et les carrières qui entouraient l'institution ; j'y ramassais la terre ocre et l'argile grasse que je déposais dans de petits sacs de papier d'emballage, que je conservais soigneusement dans l'armoire en bois blanc de mon alcôve. Le dimanche, et pendant les vacances, quand les élèves partaient dans leurs familles, je descendais dans la cuisine du pensionnat déserté. L'indulgence des sœurs- ou plutôt leur indifférence- fit que je pus m'adonner à ma passion sans restriction. Les mains plongées dans la terre glaise, auprès du vieil évier de pierre, j'éprouvais une joie viscérale à créer des figurines issues de mon imagination, personnages étranges ou petits animaux fabuleux. Et quand je n'avais pas trouvé de terre, je les faisais en papier mâché ou en pâte à sel. »

Ma tête s'est inclinée sur l'oreiller. Larissa pose sa main sur mon front. Elle est glacée et je frissonne. Je m'efforce de hausser la voix.

- Larissa, je t'en supplie, écoute-moi bien. Je n'ai plus beaucoup de courage.

J'ai oublié le temps que dura cette époque dont, hormis les œuvres nées de mes rêves, je n'ai plus aucune image. Un jour de printemps précoce, la jeune fille silencieuse que j'étais devenue fut appelée au parloir. La mère supérieure m'y apprit que mon tuteur venait de mourir et qu'il avait fait de moi sa légataire universelle. Son testament indiquait que je devais prendre possession de sa maison, si je voulais disposer de la fortune qu'il avait amassée quand il exploitait des mines en Australie.

 

Du jour au lendemain, ma vie fut métamorphosée. Je passai de l'air ranci du pensionnat à l'air enivrant de la liberté. Quand je découvris pour la première fois la maison de mon oncle, je m'y sentis immédiatement chez moi. Située en Bretagne nord, sur un promontoire rocheux, elle était envahie par le bric-à-brac accumulé par ceux qui ont beaucoup voyagé. De beaux meubles de bateau voisinaient avec  des objets exotiques  surprenants : didjeridoos aborigènes, canopes égyptiens, plumes d'oiseaux de paradis, calumets indiens...

C'est en faisant l'inventaire de ce fabuleux cabinet de curiosités que je découvris la bague dont je viens de te parler. Elle était au doigt d'un esclave noir, une torchère de bois doré, qui avait son pendant de l'autre côté de la cheminée de la bibliothèque. C'était une opale du noir le plus profond, une pierre cristalline comme seule en recèle la terre australe, et dont la beauté ne se mesure qu'avec celle du diamant. Plus noire encore sur l'ébène de la statue, elle rayonnait d'un tel éclat fulgurant que je compris instantanément qu'un gemmologue amoureux ait pu la nommer arête de foudre. Sans hésiter, je la glissai à mon annulaire gauche, à senestre disait-on autrefois ; elle enserra mon doigt comme une alliance. Je ne savais pas que je scellai mon destin. La bague alors ne quitta plus ma main. »

 

- Trouver une bague. Ca m'est jamais arrivé! C'est toujours pour les mêmes !» Larissa a dit cela avec aigreur. Elle soupire en contemplant ses mains courtes et potelées.

- Larissa, fais un effort. Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas terminer...

Grâce à la fortune de mon oncle, je pus donner libre cours à ma passion pour la sculpture. J'aménageai un atelier à l'étage dominant la mer, j'embauchai un professeur particulier, je m'inscrivis aux Beaux-Arts. Après des années d'un travail sans relâche, de rencontres avec de grands artistes qui devinrent mes maîtres, mais aussi de temps de découragement et de dépression profonde, je devins une artiste renommée, celle que les critiques et les journalistes appelaient « le sculpteur à l'opale noire ». Cette célébrité aurait dû m'étonner. Pourtant, quand il vous arrive ce que vous avez toujours rêvé d'être, cela ne vous surprend pas. J'avais toujours cru intimement à ma bonne étoile et j'avais foi dans le pouvoir de mes mains.

Le travail de la terre et des multiples matériaux les avaient rendues souples, efficaces et musclées ; elles avaient acquis une vigueur et une puissance qui me surprenaient moi-même. Lorsque je pétrissais la glaise, je les sentais frémir. Elles devenaient brûlantes comme si elles avaient été trempées dans de l'eau chaude, mousseuse, et bouillonnante. Il me semblait alors qu'elles étaient directement rattachées à mon cerveau. J'en éprouvais une exaltation intense.

De mes doigts naissaient des formes surprenantes qui faisaient se pâmer les critiques et que le public découvrait avec un étonnement ravi. Les Salons et les expositions s'arrachaient mes œuvres.  Et pourtant, tu le croiras si tu veux, mais en regardant les œuvres de mes mains, je n'ai jamais pensé qu'une seule  chose: « Je suis une femme qui fait une statue. Un point c'est tout.»

 

- La bague vous gênait pas pour sculpter ? » m'arrête encore une fois Larissa. Elle a parlé d'une voix coupante ; elle fixe les bandages de mes mains. D'un geste bref elle remonte le drap qui a glissé et découvert ma poitrine ; le flot ininterrompu de mes paroles m'a essoufflée. 

- Tu sais, elle faisait partie de moi, je me serais sentie nue si je l'avais enlevée. Seulement, quand je travaillais le métal et que je devais utiliser la soudure, j'enfilais des gants de cuir afin de ne pas risquer de chauffer et de brûler la pierre. Elle était tellement belle cette opale ! Enchâssée dans une monture d'or pur, elle possédait une iridescence unique. Celle-ci ne venait pas de la lumière extérieure mais naissait du plus profond de son cœur. Un de mes amants qui avait connu la Grande Ile m'avait dit une fois: « On dirait que le morpho australien s'est posé sur ton doigt.» Je sentais alors l'impalpable frémissement d'ailes du grand papillon mythique m'effleurer la main. »

A l'évocation du beau coléoptère, Larissa est parcourue d'un frisson. Elle essuie sans douceur la mince pellicule de sueur le long de mon cou ; ses doigts rugueux me font mal. Sans vergogne, elle me demande :

- Vous aviez beaucoup d'amants ? » L'audace de sa question ne la fait même pas rougir.

- Les amants, les hommes qui viennent dans votre lit, est-ce qu'on les compte ? Je ne suis pas don Juan et je n'ai pas de catalogue ! A la recherche de sensations sans cesse nouvelles, j'ai rencontré beaucoup d'hommes, toujours des artistes, dont la sensibilité s'accordait à la mienne. C'est aux Beaux-Arts que, novice encore en ce domaine, je connus mon premier amant. C'est lui qui m'apprit qu'en amour mes mains exerçaient aussi leur puissant pouvoir.

Les corps de ceux que j'ai aimés ont été à chaque fois des formes à recréer. Ils étaient sous mes doigts infatigables indéfiniment modelables, et je leur donnais la forme de mon rêve. Je découvris ainsi avec émerveillement que mes mains avaient le don de voir à travers l'épiderme : elles étaient extralucides ! Sous le grain irrégulier de la peau, elles devinaient la géographie gigantesque des nerfs, la plus infime tension des muscles, le ressac perpétuel du sang, la « prière des os ». Ces jeux d'une sensualité exaltée et assumée participaient autant de l'auscultation amoureuse que de la création démiurgique. Et dans cette ronde amoureuse, le souvenir qui demeure avec une précision photographique, c'est le reflet luminescent de l'opale noire  sur le drap blanc du petit matin. »

J'ai parlé avec exaltation ; tout mon corps tremble.

 

- Eh ben dites-donc, elle vous met dans un drôle d'état cette bague! » soupire bruyamment Larissa qui esquisse un mouvement soudain vers le tiroir de ma table de nuit.

- Non, Larissa ! Ne fais pas cela, je t'en supplie ! » J'ai poussé un cri rauque qui me plie en deux. Elle fait semblant de reprendre son attitude de petite fille sage à qui on raconte une histoire ; de nouveau elle m'écoute.

- Crois-moi, je te le jure, ces mains qui sculptaient, ces mains qui caressaient, ne me procuraient pas uniquement une satisfaction égoïste. Dans la touffeur de l'été napolitain, au cours d'une promenade sur les pentes du Vésuve, j'avais il y a très longtemps soulagé en la massant une de mes amies peintres qui s'était fait une entorse à la cheville. Je sus alors immédiatement que mes mains pouvaient aussi soigner.

Dans le petit monde clos des artistes, j'eus très vite une réputation de « guérisseuse ». Très souvent, le soir, après une journée harassante d'essais inaboutis sur une figurine d'argile ou de plâtre, j'ouvrais ma porte à des amis éclopés. J'enduisais d'onguents les doigts filiformes d'un pianiste, je remettais en place d'un mouvement sec l'épaule luxée d'une danseuse, je massais avec patience le cou et les épaules d'une cantatrice. Mes mains vivaient ainsi d'une vocation nouvelle. Par ce toucher salvateur, j'entrais en contact avec la souffrance des autres et la faire disparaître me mettait littéralement hors de moi-même. Je sentais qu'il y avait dans ce geste une offrande de tout mon être et j'en éprouvais une joie profonde, démultipliée- me semblait-il- par les reflets arlequin de mon opale noire. »

 

- Avec tout ça, vos mains, elles s'abîmaient pas ? » Le regard de Larissa se fige sur les siennes, déjà usées par l'eau de Javel et le savon noir. Je sens une pointe de jalousie dans sa voix.

- Tu penses à tout, petite fille ! Mes mains, c'était mon trésor et j'en prenais grand soin. Très vite, j'avais souscrit une assurance auprès d'un ami dont c'était le métier. Chaque soir, avant de me coucher, comme les coquettes que tu vois dans les vieux films, je m'asseyais à ma table de toilette. Devant le petit miroir rond à bascule, je les mirais dans la glace avec attention ; les tournant et les retournant, j'y décelais la moindre imperfection, en une gymnastique rituelle j'en faisais craquer les articulations, je les recouvrais de crèmes balsamiques.  Au cours de ces soins quotidiens, jamais l'opale ne quitta mon doigt.

Dans le tiroir de ma commode en teck, qui fleurait bon les senteurs de l'Asie, j'avais amassé un stock de gants de toutes sortes. Lorsque je travaillais les matériaux humides, je portais des gants hydrofugés que je remplaçais par des gants renforcés quand je pratiquais la soudure, et jamais je ne faisais la vaisselle sans enfiler de minces peaux de latex. Dans l'Odyssée, Homère raconte que Laërte marchait dans son jardin avec des gants afin de se protéger contre les mûres sauvages. J'étais comme lui car, en jardinant, j'avais toujours l'angoisse d'être piquée par une épine de rose et d'attraper le tétanos ! Je recouvrais alors mes mains de gros gants de cuir et de laine. Pour nos soirées entre artistes, je ne venais « jamais sans mes gants ».

Le plaisir de la sortie commençait au moment de les choisir : coton, lin, soie, chevreau, agneau, maroquin, en résille, en dentelle, quel était le désir de mes mains ? C'était à chaque fois un casse-tête. J'avais pourtant une paire de gants fétiche dont je ne me suis jamais séparée. C'était ma première paire, celle que j'avais trouvée, pliée dans un fin papier de soie, quand j'avais visité lors de la succession la maison de mon oncle. De petits gants en peau de kangourou, d'une douceur et d'une finesse inégalées, d'une teinte rousse qui n'a jamais passé avec le temps. Sur cette seconde peau d'incendie, l'opale noire faisait merveille. »

 

- Quelle belle vie vous avez eue ! Je serai jamais heureuse, moi ! » Une ombre mauvaise passe sur le visage boudeur de la jeune Arabe.

- Qu'est-ce que c'est qu'une belle vie comme tu dis ? Ai-je été heureuse ? Je ne saurais le dire. Heureuse, je l'étais dans la frénésie de la création, heureuse je l'étais dans la fièvre amoureuse...J'étais l'enfant qui joue au toton et recommence indéfiniment pour tomber sur le bon chiffre. Pour moi, le bon chiffre, c'était l'œuvre parfaite, l'amour absolu. C'était mes rêves de douze ans, modelés de manière malhabile dans la cuisine silencieuse des religieuses, près de l'évier de pierre. C'était en moi, dure comme un marbre à sculpter, cette attente intense que je n'ai jamais comblée. »

- Ben alors, pourquoi vous avez pas eu d'enfants ? C'est bien les enfants, ça remplit la vie. Ma mère, elle en a eu neuf !» Larissa a crié. Elle s'est levée tout d'un coup ; elle entrouvre les lamelles du store de plastique blanc. La lumière crue de la lune à son plein tombe sur mon ventre glacé et creusé par les crampes.

Une sorte de colère sourde emprisonne soudain mon corps. De quel droit cette petite aide-soignante me pose-t-elle toutes ces questions ? Ma voix devient âpre :

- Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Des enfants ? Pourquoi ? Qu'en aurais-je eu à faire ? Dans la vie que j'avais choisie, quand aurais-je trouvé le temps pour jouer avec un enfant, le conduire à l'école, le border dans son lit le soir ? Tu ne peux pas comprendre, mes enfants, c'était mes sculptures. C'est banal de le dire, mais c'est vrai, et chaque fois que je vendais une œuvre, c'était comme si on me volait une part de moi-même. Surtout, je ne voulais pas mettre au monde un enfant qui aurait pu devenir un orphelin comme moi ! »

- Quand même, vous vous plaignez! Mais vous avez été riche ! ... »

Son regard noir se perd dans le vague et j'imagine sa tête emplie de rêves de midinette.  Le carillon cristallin de la chapelle sonne cinq coups. Elle sursaute  et regarde avec impatience sa petite montre waterproof en plastique vert:

- Bon, vous avez bientôt fini? Ma garde va se terminer. »

- Tu as raison, Larissa, il faut que je me dépêche, sinon je n'aurai plus la force de parler. Je ne t'ai pas encore dit que la consécration mondiale est venue après mon séjour à la Villa Médicis. Dans la quiétude des jardins botaniques du Pincio, j'avais réalisé une œuvre monumentale, Iris et Junon, dont les critiques les plus célèbres s'accordèrent à reconnaître qu'elle était mon chef-d'œuvre. Je me souviens que l'opale ne fut jamais plus chatoyante qu'à cette époque ; elle avait réellement emprisonné l'arc-en-ciel.

 

Mais quand on a atteint les sommets, on ne peut plus que redescendre et toute part de bonheur a son revers inéluctable de malheur. Insensiblement, tout changea.

Une fatigue pesante se mit à m'envahir ; je parle de moi-même mais il s'agissait plutôt de mes mains. Elles qui m'avaient toujours fidèlement servie présentèrent des signes auxquels je ne pris d'abord pas garde. Leur épiderme, qui avait jusque là résisté à toutes les atteintes, se gerçait plus facilement quand je pétrissais la terre glaise. Mes ongles, qui avaient acquis une fermeté semblable à celle de l'os, se fendillaient et prenaient une teinte jaunâtre. Ils se cassaient fréquemment et je devais les couper à ras, ce qui occasionnait des rougeurs et de petites plaies qui saignaient. Mes doigts, qui ne m'avaient jamais fait défaut, ne répondaient plus à ce que je leur demandais. Le ciseau m'échappait des mains, le burin dérapait sur le marbre ; je n'achevais mes œuvres qu'au prix de repentirs toujours plus nombreux.

Larissa me regarde avec une sorte de mépris: « Vous aviez de l'arthrose, tous les vieux en ont. C'est pas nouveau! » Elle a parlé avec l'assurance de la fille de salle qui se prend pour une infirmière. Cette gamine ne comprend rien et je me demande pourquoi je lui raconte tout ça !

- Non, justement, ce n'était pas de l'arthrose ! Tous les médecins consultés furent d'accord là-dessus. La mort dans l'âme, je dus me rendre à la terrible évidence : je n'étais plus capable de sculpter ! »

- Est-ce qu'on oublie ce qu'on a fait toute sa vie ? C'est comme le vélo, ma grand-mère, elle est montée dessus jusqu'à quatre-vingt-cinq ans. » Larissa fait une moue dubitative. Elle ne croit plus rien de ce que je lui raconte.

- Larissa, je te supplie de me croire ! C'est à ce moment-là que le doigt qui portait la bague enfla dans des proportions inouïes. Je crus d'abord qu'une épine s'y était enfoncée et qu'allait m'arriver ce que j'avais toujours craint : le tétanos. Mais ce n'était rien de tel. Un soir où j'avais sculpté toute la journée avec l'énergie du désespoir, je ressentis une douleur intense à l'annulaire gauche, de celles qui vous poignardent jusqu'au cœur. Toute sensation se retira de mon doigt qui prit instantanément une teinte cadavérique, tavelée de taches brunâtres. L'opale noire disparaissait sous les bourrelets d'une chair moribonde plissée qui s'accumulait à la lisière de l'anneau. Prise d'une terreur hallucinée devant ce que je crus être une gangrène fulgurante, je m'armai d'un ciseau à métal et de la main droite coupai le fin cerceau doré de la monture.

L'opale roula avec lenteur et vacillement sur le tapis pour s'immobiliser contre la torchère près de la cheminée. Quand je la ramassai avec fébrilité, je ne la reconnus pas. L'anneau torturé par le ciseau supportait désormais un chaton dont la pierre n'avait plus rien de commun avec la gemme incandescente qui avait fait partie de moi-même. Sous mes yeux, ce n'était plus que de la vulgaire verroterie. Tu vas croire que je suis folle mais l'idée me traversa que l'opale était morte. »

 

Larissa est de plus en plus énervée, ses doigts tapotent sur le bord du lit, sa jambe droite s'agite: « C'est vrai que vous êtes dingue, vous dites n'importe quoi ! Une bague, c'est pas vivant, ça peut pas mourir. »

- Ecoute plutôt la fin, Larissa, tu changeras peut-être d'avis. A partir de cette nuit-là, tout s'est accéléré. Très vite, je dus employer une dame de compagnie pour m'aider aux gestes quotidiens : j'étais devenue incapable de me servir de mes mains. Je t'épargnerai leur lente dégénérescence, leur déformation inéluctable, la forme monstrueuse dont elles furent affectées. Grossissant démesurément, mes doigts devinrent semblables à des maillets, ils s'infléchirent en col de cygne, ils ressemblèrent à des dos de chameau. Ma réserve de gants et de mitaines ne me servit plus de rien ; comment des mains aussi effroyables auraient-elles pu les enfiler?

A cette époque, bizarrement, mes rêves se peuplèrent de fantastiques dessins de mains, au tracé souligné de blanc, d'ocre ou de charbon. J'appris par hasard en feuilletant un magazine d'Histoire qu'il s'agissait de mains préhistoriques, dites de Gargas, deux cents mains étrangement mutilées, peintes sur les parois d'une grotte. Leur origine demeure un mystère pour les archéologues. Vingt-cinq mille années me séparaient de ces mains et pourtant elles étaient aussi les miennes ! Inexplicablement, j'en éprouvai une sorte de  réconfort.

Désarmés devant cette évolution morbide à laquelle ils ne trouvaient aucune explication scientifique, les médecins désormais me fermèrent leur porte. Les amis que j'avais connus oublièrent que je les avais soignés ; un artiste déchu est un artiste maudit! Je fus obligée de vendre les œuvres que j'avais gardées pour subvenir aux soins constants que réclamaient mes mains et rémunérer mes domestiques. Ce fut le tonneau des Danaïdes. A bout de ressources, après avoir vendu la demeure héritée de mon oncle, je me résolus à trouver refuge dans cette maison de retraite pour vieux artistes où j'attends ma fin. »

 

- Je comprends vraiment pas pourquoi vous voulez que je jette vot' bague ! » Larissa a crié d'une voix de fausset en repoussant sa chaise avec exaspération. Sa silhouette se penche au-dessus de moi, j'ai l'impression qu'elle va me frapper ; elle me fait peur. « C'est parce que l'anneau est fichu? Mais un anneau, ça se répare ! »

Ma tête bourdonne ; elle dodeline sur l'oreiller et j'ai du mal à déglutir. « Oui, c'est ça, c'est parce qu'elle est cassée...Promets-moi de faire comme je te l'ai demandé, de ne pas regarder dans l'enveloppe et de jeter la bague dans la rivière ? Je compte sur toi. On respecte toujours la dernière volonté d'une mourante ! »

Larissa se penche vers la table de nuit, elle tire brutalement le tiroir et en sort l'enveloppe chiffonnée. Elle la brandit en ricanant sous mes yeux alourdis par la lassitude et la douleur : « La v'là, je l'ai trouvée. Vous pouvez dormir tranquille, je ferai comme vous voulez ; mais c'est vraiment nul ! »

Avec appréhension, je la vois se pencher encore une fois vers moi ;  sans ménagements, elle tapote mon oreiller et replace bien à plat sur le drap les paquets de bandelettes de mes mains. Elle me regarde une dernière fois, il me semble qu'elle pose l'index droit sur ses lèvres, comme on le fait pour un enfant que l'on veut faire taire. Dans un semi-brouillard, je la vois disparaître aussi secrètement qu'elle est entrée.

La douleur m'envahit de nouveau comme une vague. Mon corps frissonne. Je ferme les yeux.

 

En longeant la rivière immobile sous la lune, la jeune fille aux cheveux frisés a pressé le pas. Elle arrive à la porte d'entrée disloquée d'une tour HLM. Sa main gauche appuie longtemps sur l'œil inquiétant du bouton de la minuterie. Telle une balle de ping-pong, le son strident de la sonnette se répercute à l'infini contre les murs taggés du hall. Le soleil noir d'une opale vibre sourdement à son majeur. Je pousse un long cri étranglé, aucun son ne sort de ma gorge : « Larissa, non ! Larissa... ! »

 

- Larissa ! Décidément, tu n'es vraiment bonne à rien ! Combien de fois faudra-t-il te répéter que tu dois remonter les bas-flancs des lits le soir ? Mademoiselle Rose est encore tombée par terre cette nuit ! », hurle la voix hystérique de Madame Müller, la directrice de la maison de retraite.

 

                                                                                                                                                                                             Avril 2009

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 07:54

Saint-Louis.jpg

 

            Au hasard des affectations de mon père qui était officier, nous étions arrivés à Saumur l'année de mes seize ans. Après les autres villes de garnison que j'avais connues, où mon adolescence n'avait été qu'un ennui long et gris, je n'attendais rien de cette petite sous-préfecture des bords de Loire, une ville endormie comme tant d'autres où il ne se passait jamais rien. Pour moi, c'était "nada".

 

            Mon père se préparait avec enthousiasme pour le Carrousel qui avait lieu dans la touffeur de la fin de juillet. Pour moi, ces cavaliers déguisés en costume Louis XV et coiffés de perruques blanches, sabrant à la quintaine des mannequins de bois, ces chevaux faisant croupades et courbettes, me semblaient ridicules, vains et d'un autre temps. J'étais à l'âge de tous les possibles, quand on vibre sous un  regard bleu un peu appuyé et que l'on s'émeut devant un ventre dénudé où brille un piercing. Comme Chérubin et comme le héros de Truffaut, j'étais "l'homme qui aimait les femmes", toutes les femmes.

 

            Mes parents m'avaient inscrit dans le seul lycée privé de la ville, un beau bâtiment de tuffeau  avec un grand parc ombragé et une chapelle dédiée à saint Louis, réplique de celle du château de Versailles. Mais je n'y voyais là qu'une prison supplémentaire où il me faudrait passer trois années fastidieuses, dans l'espoir d'obtenir le bac. Mon père entendait bien que je suive ses traces. « Bon sang ne peut mentir! Tu seras militaire comme ton père et ton grand'père! » Comment pouvait-il y croire? Je n'osais pas le désillusionner.

 

            J'avais suivi jusque là une scolarité chaotique, due aux mutations répétées de mon père mais aussi au rejet que suscitait en moi l'atmosphère sclérosée et renfermée des salles de classe. J'ai toujours haï cette odeur sûrie d'enfants en groupe, mêlée à la poussière de craie et au raclement des chaises sur les carrelages froids.

 

            Or, cette année-là, quand j'entrai en seconde, ma vie bascula. Une fée vint illuminer mon existence de lycéen sans joie. La première fois que je vis entrer dans notre classe, par une radieuse matinée de septembre où s'éternisait l'été indien, celle qui serait notre professeur de français, elle me sembla à peine plus âgée que moi. Elle avait en effet une silhouette gracile, plus proche de l'androgyne que de la femme; je pensais immédiatement en la regardant à une statuette de Tanagra. Sa chevelure brune et bouclée, coupée court, l'ovale pâle et parfait de son visage, lui donnaient en même temps une allure très moderne. Elle portait ce jour-là un pantalon de velours et un chandail noir grossièrement tricoté, que rehaussait un étrange bijou doré aux formes serpentines, copie de bijou thrace ou étrusque, je ne sais.

 

                  Elle se présenta à nous avec une simplicité, mêlée d'une autorité naturelle; sa voix était curieusement rauque et par moment semblait se briser, comme si elle avait trop bu, trop crié ou trop fumé. La classe était silencieuse et semblait subjuguée. Je crois que nous comprîmes tous qu'avec elle, il ne serait pas question de chahuter et de faire les imbéciles. Quant à moi, j'avais le souffle court et j'étais fasciné comme le fennec hypnotisé par  le serpent des sables.

 

                 A partir de ce jour, je me rendis au lycée sans rechigner, vivant dans l'attente fébrile des cours de français. Sur mon emploi du temps, j'avais coloré de vert les cinq heures où je devais la voir et mon existence ne fut plus qu'une attente. Attente de sa voix étrange et patiente, cherchant toujours à savoir si nous avions compris; attente du mouvement de sa main traçant au tableau d'une écriture fine et régulière ce que nous devions retenir; attente de ses déambulations félines sur l'estrade de bois...Attente enfin du moment de la remise des copies, quand parfois elle me disait avec un sourire amusé: "Savez-vous que vous avez un joli brin de plume? Peut-être que l'on fera quelque chose de vous." Les autres élèves ricanaient. Mon coeur alors me remontait dans la gorge, je me sentais rougir et je ne regrettais ni les longues heures passées à la bibliothèque et au CDI ni les après-dînées où je rédigeais mes devoirs dans une sorte d'exaltation fièvreuse que je n'avais jamais connue.

 

            Mademoiselle Desbarèdes m'emplissait tout entier et il me prit l'idée de la suivre. Je m'étais aperçu que, le mardi soir, elle quittait le lycée à la même heure que moi. Après avoir flâné quelque temps dans le parc, je me plaçais à la sortie des élèves, qui se trouvait à une cinquantaine de mètres de la cour d'honneur par laquelle les professeurs s'en allaient. Tel un privé, je guettais les allées et venues de chacun ; lorsque je la voyais sortir, je traversais la rue, j'allumais d'une main agitée une cigarette et, me tenant à bonne distance d'elle pour qu'elle ne me remarque pas, je la suivais en adoptant un air nonchalant. 

 

            Elle marchait d'un pas vif, tandis que se balançait à son bras un vieux cartable au cuir usé, lourd du poids de nos copies sans invention. Qu'il pleuve ou fasse soleil, elle empruntait toujours le même trajet et celui-ci me laissait perplexe. En effet, au lieu de passer par le centre de Saumur et faire du lèche-vitrines pour se délasser (je pensais en effet que c'était le passe-temps favori de la gent féminine!), elle l'évitait systématiquement. Au rond-point Maupassant, elle continuait tout droit, passait devant les colonnes doriques du Temple et suivait la rue des Païens. Me cachant derrière les voitures, je voyais son regard caresser les façades anciennes, s'arrêter souvent devant la tourelle de la maison autrefois habitée par le médecin  philosophe écossais Marc Duncan, songeant peut-être aux "possédées de Loudun". Et je me disais que c'était moi le "possédé"! Puis elle tournait à droite vers la place Saint-Pierre. Il n'était pas rare qu'elle entrât même dans l'église Saint-Pierre. Elle remontait jusqu'au choeur, s'asseyait dans une des stalles ouvragées et demeurait pensive de longs instants devant les tapisseries de la vie tourmentée de saint Pierre. Peut-être priait-elle... Quand elle quittait l'église, elle prenait la rue Basse-Saint-Pierre et c'était bientôt la fin de son trajet. En effet, elle louait un appartement dans l'une des plus jolies maisons de Saumur, ornée de têtes d'angelots, dite "maison des Anges". Ce hasard me ravissait car elle était pour moi, en secret, mon Ange Conducteur, celui que l'on prie dans les vieux livres de piété du XIXème siècle. Quand elle avait passé le porche, surmonté d'un larmier, je ressentais un pincement douloureux, ma vue se brouillait et je m'en retournais à pas lents, gardant au plus intime de moi le souvenir de sa démarche chaloupée.

 

                Comme j'étais arrivé en juin à Saumur, je n'avais guère d'amis au sein de cette classe où la plupart des élèves avaient fait leur scolarité ensemble depuis le primaire. De plus, mon père étant militaire, je n'étais pas en odeur de sainteté; sans être vraiment frappé d'ostracisme, je percevais bien que ma compagnie n'était pas désirée. Quelques filles de la classe m'avaient fait des avances non dissimulées mais, devant mon apparente froideur, elles avaient vite fait courir le bruit que j'étais un puceau snob et impuissant. De plus, pour prolonger le temps où je pouvais être avec Mademoiselle Desbarèdes et respirer le léger parfum de jasmin qui émanait d'elle, je recherchais toutes les occasions pour lui parler ou lui demander un complément d'information sur le cours. Un soir où je m'étais attardé auprès d'elle alors que tous avaient quitté la salle, deux élèves revinrent car ils avaient oublié leur sac. Ils marquèrent un temps d'arrêt en nous regardant curieusement et, tandis qu'ils passaient le seuil de la porte, j'entendis distinctement cette phrase: "Ma parole, le milouf, i' kiffe raide pour la prof." En dépit d'un imperceptible cillement des paupières, Mademoiselle Desbarèdes fit comme si de rien n'était et je m'en allai au plus vite. A partir de ce jour-là, je demeurai sur mes gardes et adoptai une attitude indifférente.

 

            Mademoiselle Desbarèdes avait choisi de consacrer une grande partie de l'année au romantisme, période qu'elle affectionnait particulièrement. Après les poses de Chateaubriand et les envolées poético-religieuses de Lamartine, nous en vînmes à Musset au milieu du deuxième trimestre. Je fus tout de suite captivé. Son écriture et son personnage exercèrent sur moi une véritable fascination et donnèrent forme au sentiment exacerbé que mon professeur avait fait naître en moi. Je me découvris un frère d'élection. Je n'étais plus seul.

 

      Pour nous faire entrer dans le romantisme de Musset, Mademoiselle Desbarèdes

nous fit lire en prologue à son oeuvre La Confession d'un enfant du siècle.

Rien n'a changé, nous disait-elle, la génération de 1830, c'est vous. Vous êtes semblables à eux, "une génération, ardente, pâle, nerveuse". Comme tous ces jeunes gens, vous vous cherchez des raisons de vivre.

      C'est ainsi que je comprenais que la chute de l'Empire avait vidé les coeurs et que l'ennui avait gagné la jeunesse comme le désoeuvrement poissait la mienne. A table, devant mon père ébahi, je déclamais des passages entiers de cette "confession": " Tous les berceaux de France étaient des boucliers, tous les cercueils en étaient aussi; il n'y avait vraiment plus de vieillards, il n'y avait que des cadavres ou des demi-dieux." Mon père, furieux, me lançait alors:

-      Encore un prof de gauche antimilitariste. Je vais aller lui dire deux mots!

Et je  devais  batailler pied à pied pour le dissuader de son entreprise...

 

            Grâce à Mademoiselle Desbarèdes, j'entrai en Musset comme on entre en religion! Conseillé par elle, je lisais avec transports ses poèmes et quand, dans ma chambre fermée à double tour, je récitais le soir à mi-voix "L'Andalouse", c'est  Mademoiselle Desbarèdes qui marchait devant moi:

" Son bras dans sa mitaine blanche,

  Son pied dans son brodequin noir."

 

            Quant à "La Nuit de Mai", je la reçus en plein coeur, psalmodiée par la voix de Gérard Philippe, reconnaissable entre toutes, et dont elle avait retrouvé un vieil enregistrement. Les yeux clos et le corps tendu sur ma chaise, il me sembla que c'est à moi que s'adressait ce vers:

"Poète, prends ton luth et me donne un baiser!"

Enfin, quand le cours fut terminé et que je sortis de ma torpeur, je sentis sur moi les yeux interrogateurs de Mademoiselle Desbarèdes qui me regardaient avec intensité.

 

             Mademoiselle Desbarèdes voulut nous faire jouer quelques extraits du théâtre de Musset pour en achever l'étude. De suite, je me proposai pour apprendre la tirade de Lorenzaccio à la scène 3 de l'acte III. C'est la scène fameuse où le héros explique à Philippe Strozzi pourquoi il veut tuer le tyran Alexandre de Médicis. J'aimais de manière irraisonnée ce personnage  dont le cynisme et la débauche sont devenus sa tunique de Nessus si bien qu'il ne peut plus s'en défaire. Comme lui (et sans craindre aucun ridicule!), je me posais cette question: "Suis-je un Satan?" C'est dans une grande pièce au parquet blond et grinçant, éclairée par d'élégantes fenêtres, que nous avions joué chacun à notre tour les extraits que nous avions choisis. Je m'étais pour l'occasion revêtu d'un pantalon noir très collant et d'un blouson de cuir brun avec des chaînes, qui me faisait ressembler davantage à un personnage de la famille Adams qu'à un seigneur du XVI°siècle! Cependant, intuitivement, je sentais qu'il y avait là une parenté d'apparence qui convenait bien au rôle. Après les premiers rires, les élèves m'écoutèrent avec une attention qui n'était pas feinte. Et quand j'eus fini, Mademoiselle Desbarèdes me dit simplement: "Connaissez-vous Hamlet? C'est le frère de Lorenzo en littérature et sa folie devrait vous plaire..."

 

            Puis l'année scolaire s'effilocha. Les conseils de classe se succédèrent, les avis de passage tombèrent avec les joies, les pleurs et les déconvenues habituelles. On décréta que j'étais un "littéraire" et j'obtins mon ticket pour la classe de première L. Mes parents n'en revenaient pas. Tout d'un coup, leur fils, dont ils désespéraient de faire quelque chose, avait pris goût aux études! Les professeurs étant de plus en plus souvent absents car le bac approchait, nous passions beaucoup de temps dans le parc de l'institution à jouer au tarot, allongés sur l'herbe. Quel que fût le tirage, j'avais quasiment toujours dans ma main le Pendu ou L'Amoureux et je ne pouvais m'empêcher d'y voir un signe du Destin. Mais lequel?

 

            Notre classe organisa une petite fête pour terminer l'année et tous les professeurs y furent invités. Mademoiselle Desbarèdes y assista bien sûr, toujours vêtue de noir. L'été approchant, elle portait  une jupe à mi-mollets et je pus découvrir pour la première fois la minceur de sa cheville et la finesse de sa jambe qu'enserraient les lanières de ses espadrilles. Elle évoqua l'année passée avec nous, nous remerciant avec humour de ne pas l'avoir trop martyrisée. Je demeurai dans mon coin, m'efforçant d'imprégner ma mémoire des traits de son visage et, à l'idée que je ne la verrais plus pendant des semaines et des semaines, il me semblait qu'une fissure s'agrandissait en moi.

 

            L'établissement étant centre d'examen et les professeurs réquisitionnés, nous nous retrouvâmes en vacances prématurément. Notre famille ne pouvait quitter quitter Saumur immédiatement car il nous fallait attendre le fameux Carrousel où mon père entendait briller devant les siens et nous montrer ses qualités équestres! Séquestré dans ma chambre malgré l'ardent soleil de juin, les écouteurs de mon baladeur vissés sur les oreilles, je rêvais à Mademoiselle Desbarèdes en écoutant les Doors. Dans la bibliothèque de mon père, ô surprise, j'avais déniché un vieil exemplaire de Confession of an opium-eater de Thomas de Quincey, traduit par Musset lui-même, que je lus d'une traite en fumant pétard sur pétard. J'avais bien essayé d'aller traîner mes guêtres aux alentours du lycée pour apercevoir ma muse. Las! Elle surveillait le baccalauréat et son absence créait une béance en moi qui me rendait incapable de faire quoi que ce soit.

 

            Arrivèrent le 21 juin et la Fête de la Musique. Ce soir-là, excédés de me voir aussi inactif et aussi lymphatique depuis trois semaines, mes parents me mirent à la porte, m'enjoignant d'aller me changer les idées et de rentrer le plus tard possible... Je leur obéis sans nul enthousiasme et me dirigeai vers le centre-ville. La foule était nombreuse et bigarrée et les manifestations variées. Sous la statue de Dupetit-Thouars (encore un malheureux soldat qui perdit la jambe et la vie à Aboukir!), les enfants de l'Ecole de Musique tentaient devant leurs parents ébaubis de montrer ce qu'ils savaient faire de leur voix. Sous les musculeux Atlantes qui défendent la rue Franklin Roosevelt, un jazz-band avait installé des chaises métalliques et trompettait avec ardeur. Dans la chapelle Saint-Jean aux voûtes en forme de parachute, une chorale retint mon attention; ne chantait-elle pas des airs courtois que je tremblais d'entendre?

" Petit oiseau, qu' tu es heureux

D'être ainsi auprès de ma belle;

Et moi, qui suis son amoureux,

Je ne puis pas m'approcher d'elle."

 

            Je ne pouvais en écouter plus, cela me faisait trop mal. Je remontai la rue Saint-Jean en me frayant un passage parmi des badauds qui chantaient à tue-tête d'une voix de fausset. Place du Théâtre, les terrasses des cafés étaient bondées. Les gens semblaient heureux, l'été s'annonçait chaud, plein de promesses d'évasion et, moi, j'étais seul, irrémédiablement seul. Je m'arrêtai pour suivre les évolutions d'un groupe de danseurs de claquettes, qui se mouvaient à l'unisson avec une énergie rare sur le parvis du Théâtre. Comme j'aurais voulu être l'un deux et n'être plus que mouvement dans la magie de la danse!

 

            Je m'apprêtais à repartir car jamais je ne m'étais senti aussi peu à ma place. Tout ce bruit m'abrutissait, créant dans ma tête une cacophonie assourdissante. Et soudain, je la vis. Elle était assise à la terrasse du café qui est à l'angle de la rue Saint-Jean et de la place Bilange, oui, elle, Mademoiselle Desbarèdes, celle qui avait tourmenté mon année et fracassé mon coeur. Elle portait une robe de mousseline légère, noire à pois blanc, et ses cheveux courts de garçonnet étaient cachés par un tout petit chapeau de paille, qui accentuait son air enfantin. Elle sirotait une menthe à l'eau et j'aurais voulu être la paille qui glissait entre ses lèvres tendrement ourlées. Le vert de la boisson, le noir et le blanc de sa robe, la paille aux teintes de blé de son minuscule chapeau, formaient une harmonie que n'aurait pas renié un peintre amateur de couleurs. Elle m'aperçut et me fit un signe amical pour que je m'approche.

 

            Mais, brutalement, tout se figea en moi et autour de moi. Elle n'était pas seule. Un homme jeune, d'une trentaine d'années, sanglé dans l'uniforme d'été des militaires de l'EAABC, lui tenait la main avec tendresse et fermeté. Sa main minuscule qui avait fait crisser les bâtons de craie sur le tableau noir, sa main fine qui avait corrigé mes copies rédigées si amoureusement, sa main légère qui avait parfois frôlé la mienne lorsqu'elle se penchait sur mon travail en classe, voilà qu'elle était prisonnière comme un oiseau dans la main du chasseur. Dans une sorte de bouleversement du temps, je fus Musset découvrant George Sand dans les bras de Pagello à Venise. Une douleur fulgurante me traversa tout entier et, bousculant tables, chaises et badauds, je courus vers la Loire. Je voulais m'y jeter, mettre un terme à cette souffrance qui me fouaillait le corps et le coeur. Mais cette année-là, le fleuve était déjà très bas et l'ancien gué romain, qui relie le centre de la ville à l'île d'Offard, laissait très visiblement apparaître ses pierres. Je renonçai à mon projet (n'aurais-je pas été ridicule à barboter dans un mètre deau?), n'ayant pas le courage du héros de Milady de Paul Morand qui se jette à cheval dans la Loire du haut du pont des Cadets !

 

            A la rentrée suivante, Mademoiselle Desbarèdes n'était plus là. Elle avait suivi son fiancé, qui était capitaine, dans une triste ville de garnison à l'est. Elle doit avoir, à l'heure qu'il est, cinq ou six enfants, et ne ressemble certainement plus à la sylphide que j'ai aimée.  Pourtant, je ne l'ai jamais oubliée. Grâce ou à cause d'elle, je me sens "un homme de beaucoup de passé " comme le disait Heinrich Heine à propos de Musset.

"Poète, prends ton luth et me donne un baiser."

Je viens de publier mon troisième livre...

 

1er Prix de la Nouvelle (Offert par l’Association “Les Ecrivains de l’Anjou”), XXVIIIèmes Jeux Floraux d’Anjou, 2007.

 

 

 

 

 

 

 

           

 

 

 

           

           

 

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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 15:03

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Mon frère et moi étions de retour dans la grande maison blanche, à l'abri du cèdre centenaire qui oscillait comme un mât les soirs d'orage. Elle était située dans le village de D., sur les bords de la Loire, et nous y avions vécu une grande partie de notre enfance. Nos grands-parents l'avaient habitée jusqu'à un âge avancé. Ils n'étaient plus là. Il fallait déménager la maison qui allait être mise en vente. Notre père nous avait demandé de faire le tri dans le « grenier » où il avait aménagé autrefois un appartement, au second étage de la maison.

 

Nous avions aimé cette demeure d'un amour irraisonné comme seuls peuvent en concevoir les enfants. Il faut dire que l'endroit était unique : à quelque fenêtre que l'on se tînt, on dominait soit le village, soit la Loire. Nous y étions montés avec émotion en faisant tinter la cloche à vache ternie, attachée à la rampe de l'escalier en colimaçon, et qui nous avait tenu lieu de sonnette. Sur les vieilles tomettes rouges, où nous avions fait nos premiers pas, notre enfance nous sauta au cœur.

 

Avant de nous atteler à la tâche, nous fîmes d'abord un pieux pèlerinage en passant d'une pièce à l'autre. De notre chambre d'enfants, dont l'humidité avait mangé par plaques le papier à fleurs, on apercevait la tour quadrangulaire du château de Marguerite d'Anjou, « la plus malheureuse des reine, des épouses et des mères ». Son histoire nous faisait toujours pleurer lorsque maman nous la racontait. De la grande pièce qui donnait à hauteur du chemin communal menant aux vignes, on apercevait le jardin en terrasse que nous avions appelé Babylone, devenu désormais un vivier de ronces et de lianes pendantes.

 

Il ne restait plus guère d'objets dans la grande pièce au poutrage énorme, qui avait retenti de nos cris et de nos rires. Elle respirait l'abandon et la solitude. Nous empilâmes tristement quelques vieux livres de classe aux pages déchirées, de menues choses qui avaient constitué les événements de nos jours en allés : une petite cage où avaient chanté des inséparables, des ossements de rongeurs desséchés que nous nous amusions à ramasser et à collectionner, quelques beaux silex taillés et des pièces anciennes que notre père découvrait lorsqu'il passait l'araire dans les vignes.

 

Soudain, mon frère poussa un cri.

- Regarde ! me dit-il dans un souffle, comme s'il venait de découvrir quelque chose d'effrayant. Et tout se baissant, il ramassait une page de cahier à moitié roulée, qu'il me tendit avec brusquerie. Il me sembla que ses mains tremblaient.

- Eh bien ? lui répondis-je, c'est la ferme dans l'île que papa avait dessinée. Tu sais combien il l'aimait. Il disait souvent que, dans cette ferme souvent inondée par la Loire, on respirait l'âme de la rivière.

 

Mon frère murmura alors doucement quelque chose que je n'entendis pas et il m'entraîna sans ménagements dans l'embrasure de la fenêtre du milieu. L'on devinait au lointain moutonnant le toit de la petite ferme. Debout l'un à côté de l'autre, nous regardions en silence ce paysage familier et mille fois contemplé par nos yeux d'enfant, quand il me dit d'une voix mal assurée qui me surprit.

- Si tu savais ce qui m'est arrivé là-bas...Je ne l'ai jamais raconté à personne, mais maintenant que plus jamais nous ne reverrons ce paysage, je vais te le dire...car... tu es mon frère...

 

Nous avions treize mois de différence et nous avions été élevés ensemble. Nous avions parcouru, lampe à la main, les galeries de tuffeau en de fantastiques équipées, débusqué les ragondins dans les berges de la Loire, guetté le passage des charrois des champignonnistes roulant sous la route en un grondement sourd et tremblé devant le diable à l'affût du moribond, sur cette grande peinture noire et or de la petite église du village. Je sentis pourtant qu'il allait me livrer là un de ces lourds secrets qui étreignent le cœur..

 

-Te rappelles-tu ce jour de vendanges où j'avais disparu ?

Je hochai la tête d'un air entendu car cette disparition avait bien évidemment mis la maisonnée en émoi mais, comme elle n'avait pas eu de suites fâcheuses, je m'en rappelai comme un événement seulement révélateur du caractère fantasque de mon frère. D'une voix sourde, il me fit alors ce récit.

 

- J'avais onze ans. Ce jour-là, il avait beaucoup  mouillé  et les vendangeurs étaient descendus détrempés et frissonnants du coteau. Certains se réchauffaient auprès de la grande cheminée des caves, qui jetait des reflets roses ; d'autres s'activaient au pressoir avec papa. L'envie me prit, au retour de l'école, d'aller lire mon livre de contes préféré dans la petite ferme. Elle me servait souvent de retraite à l'insu de tous. Maman était occupée dans la cuisine à préparer la grande tablée du soir et je quittai notre domaine sans que personne ne s'en aperçût.

 

On était en octobre car les vendanges avaient été tardives. La nuit n'était pas loin mais je n'y pris pas garde. Je traversai la nationale qui longe le coteau aux anfractuosités noires, passai devant Le Café des Pêcheurs où nous allions de temps à autre avec nos parents manger des galipettes puis traversai en courant le grand champ aux herbes hautes derrière la mairie. Il ne pleuvait plus mais, saturées d'eau, les plantes étaient glissantes et je les sentais m'enserrer les jambes à chaque pas. Je parvins au bras de Loire, où l'eau stagnante commençait à devenir plus vive. Je le traversai avec peine. Il me sembla, par instants, que mes jambes étaient happées par une main invisible. Je ne sais pourquoi, je sentis la peur me gagner mais quelque chose me poussait à aller de l'avant.

 

J'atteignis bientôt le pré au milieu duquel se trouvait la silhouette assombrie de la petite ferme. Quelques vaches paissaient encore là car le métayer de la ferme d'A. ne les avait pas encore rentrées. Quand la Loire inondait les prairies, il prenait sa barque et, l'une après l'autre, ramenait ses bêtes sur la terre ferme. Le pré était couvert de fleurs blanches et violâtres, d'étranges colchiques, déjà refermés à cette heure tardive. L'endroit me parut moins accueillant qu'en été. Et, je ne sais pourquoi, revint à ma mémoire le vers d'un poème que notre vieux maître aux sourcils blancs nous avait fait apprendre en classe :

« Le pré est vénéneux mais joli en automne » *

 

Dans l'obscurité grandissante, je courus à grandes enjambées inquiètes vers la petite ferme, non sans avoir frôlé le poil dru et humide de deux vaches qui poussèrent un meuglement étrange. Je poussai la porte vermoulue qui crissa longtemps et, par l'échelle de meunier, montai au-dessus de l'étable où était rangé du foin pour le troupeau. Le fourrage n'avait plus la chaleur de l'été. De ce lieu en surplomb, j'étais comme un « pêcheur à la hutte » et, à travers une petite fenêtre à l'encadrement pourri, je pouvais observer tout à loisir le paysage environnant.

 

La nuit était quasiment tombée et les saules pleureurs de l'autre côté de la  grande Loire  tremblaient imperceptiblement de tout leur feuillage. La grève s'étirait en un étroit espace blanc qui contrastait avec l'obscurité de la rivière. Une plate de Loire avait été tirée sur la berge- Tu sais, c'était sans doute celle sur laquelle papa nous avait photographiés un jour, maman et moi. Assis à la poupe de la barque, je la regarde lever le bras vers la Loire, comme pour montrer quelque chose- J'entendis le ronronnement lointain d'une voiture augmentant sa vitesse sur la route au sortir du village puis une chouette ulula. Je regrettai de m'être aventuré si tard. J'étais fatigué par ma journée d'écolier et par ma course ; je me pelotonnai dans le foin, la tête posée sur mon livre d'histoires.

 

Je dus m'endormir et, lorsque je me réveillai, il faisait complètement nuit. La lune pleine brillait d'une couleur froide et métallique. Y passaient quelques ombres, révélant les eaux verdâtres de la rivière, d'où s'élevait une fine brume dentelée. Effrayé de me retrouver ainsi seul en pleine nuit et prenant soudain conscience que papa et maman devaient être très inquiets, je voulus m'en aller au plus vite, mais un léger bruit me fit regarder par la fenêtre.

Je demeurai pétrifié. A l'avant de la plate noire, une jeune fille nue se tenait debout. Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Que faisait-elle là à cette heure ? J'aperçus un paquet de guenilles, vieux sacs de jute et filets déchirés, qui avait été jeté sur un des bancs de nage de l'esquif. Le corps de la jeune fille était d'un blanc irradiant, semblable à celui des draps que l'on met à sécher les nuits de pleine lune pour mieux les blanchir. Ses cheveux noir Orient tombaient en cascade, laissant entrevoir le triangle sombre au bas de son ventre. Elle levait les bras et je vis avec horreur, enroulé autour de son poignet gauche, un de ces serpents de rivière, d'un brun de charbon brûlé, et dont on m'avait dit qu'ils glissaient parfois dans l'herbe poussée haute pour aller téter le pis des vaches. Le reptile oscillait doucement sa tête plate et géométrique au rythme d'un air étrange que modulait la jeune fille. Fasciné, je tendis l'oreille mais ne pus surprendre qu'un vague murmure- mais peut-être était-ce le clapotis de l'eau. Dans la main droite, en un geste d'offrande, elle tenait un colchique des prés humides. Et elle me le tendait !

 

Ce fut comme un appel. Les membres raidis, je me levai brutalement tel un somnambule et descendis tant bien que mal l'échelle bringuebalante. Je ne savais plus ce que je faisais. J'entendais mon cœur en désordre battre dans ma tête. D'un pas mal assuré, je me dirigeai vers la barque et je m'assis à l'arrière. Je ne pouvais détacher mes yeux de la femme qui chantait toujours. Mais maintenant, j'entendais distinctement les paroles d'une berceuse:

« Ö Loire douce et mystérieuse,

Combien d'heures ai-je rêvé

Près de la belle endormeuse

Sous le dais vert des saulaies ? »

 

Je fus étreint d'une sorte de langueur angoissante. Dans un mouvement fou mes yeux allaient de la femme au serpent. Tous deux me fixaient et je me sentis sombrer dans une eau verte, aux profondeurs de nénuphar. La jeune fille posa dans le fond de la barque la fleur qu'elle tenait dans la main droite et elle avança celle-ci vers ma joue. J'étais tétanisé et incapable de réagir. J'eus sur la peau la sensation d'une caresse de métal glacé et un grand frisson d'horreur me parcourut.

 

Puis, la jeune fille me prit par la main et ce fut comme si j'avais été enlacé par une algue douce et morte. Malgré moi, elle m'entraînait hors du bateau, tout en continuant son étrange mélopée. Je retenais mon souffle en même temps que je sentais un froid insidieux prendre possession de mon corps. Elle allait droit vers l'eau d'un pas dansant et je me dis que j'allais entrer dans la Loire avec elle. Galvanisant en moi une sorte d'ultime réflexe de survie, je m'arrachai à sa main de marécage. Elle se retourna avec lenteur et me regarda d'un air immensément triste.

 

Alors, d'un mouvement souple, elle pénétra dans la rivière et je voulus crier mais ce fut un cri impossible, tels les sons inaboutis que l'on pousse dans les cauchemars. Elle avançait doucement dans l'eau, qu'elle ouvrait de ses mains, et qui formait à sa suite comme un long sillage vert-de-gris. Le reptile se contorsionnait à son bras en une folle spirale. Bientôt, l'eau enserra sa taille, puis ses épaules et son cou, et sa chevelure noire disparut d'un coup, comme si son corps avait été happé par un trou d'eau. A cet instant précis, un long nuage brun s'étira devant la lune et l'obscurité se fit, dans un silence d'après la catastrophe.

 

Quand la lune apparut de nouveau, je fus rendu à moi-même et à la réalité des choses. Je m'apprêtai à rebrousser chemin sur la grève quand mon regard fut attiré par un éclat brillant. A un pied de la Loire, à l'endroit même où la jeune fille était rentrée dans l'eau, je vis une de ces petites bouteilles de verre irisé, au corps long et étroit et au col court, couleur d'absinthe et de mousse, que la rivière abandonne et que l'on ramasse dans le sable en période de basses eaux.

 

Je m'apprêtai à m'en emparer pour la mettre dans ma poche, lorsque, dans les lueurs virevoltantes de plusieurs lampes de poche, j'entendis des cris, des appels et des abois de chien. Je me retrouvai aussitôt roulé et retourné dans le sable et je sentis sur tout mon corps engourdi la langue râpeuse et chaude de mon grand labrador noir. Puis les bras forts de papa m'enserrèrent et je ne me souviens plus de rien. »

 

Mon frère se tut. Je ne le voyais presque plus car la nuit avait pénétré dans la pièce mais je posai ma main sur son épaule. Entre nous désormais cette histoire d'eau, de pleine lune et de femme créait un lien indicible. J'aurais voulu lui dire combien elle m'avait touché. Cependant, quelque chose me retenait que je n'arrivais pas à cerner et qui cherchait à se frayer un passage dans mon esprit.

- Il faudrait rentrer maintenant, lui murmurai-je, il se fait tard.

 

Il opina de la tête et nous prîmes sous le bras les deux caisses que nous avions remplies. Je refermai avec mélancolie la porte de cet endroit où nous ne viendrions plus. C'est alors que j'eus soudain devant les yeux comme un flash la page des faits divers du journal local, il y a bien des années de cela, - mais quand l'avais-je lue ? - « En amont du pont du chemin de fer, on a retrouvé le corps nu d'une jeune fille dont on ignore l'identité. Non loin de là, sur une barque, ses vêtements ont été retrouvés soigneusement pliés. La jeune femme portait un bracelet en forme de serpent au poignet gauche. »

 

 

* Guillaume Apollinaire, « Les Colchiques », Alcools.

                                                                                                                             Hiver 2006

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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 14:58

 
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                                                                                     Fusillés, Jacqueline Laisné.

Le secrétaire Empire que je venais d'hériter de mon père, disparu l'année de la chute du mur de Berlin, avait trouvé sa place dans mon petit appartement parisien sous les combles. Lors du partage, j'avais abandonné à ma sœur Aude et à mon frère Martin les gros meubles et j'avais, outre le secrétaire, choisi surtout des tableaux et de l'argenterie. J'étais artiste-peintre et mon lieu de séjour tenait plus de l'atelier que de l'habitation.

J'affectionnais inexplicablement ce meuble que j'avais toujours vu dans le salon bleu de la belle maison de famille, toute en brique blanche, de Saint-Winoc-La-Vallée. C'était ma malle à souvenirs : mon secrétaire, en acajou plein, d'un beau rouge flammé, dont chaque montant s'ornait de deux curieux dessins suggérant des grappes de raisin, signature sans doute cryptée de l'ébéniste. L'abattant s'ouvrait en grinçant sur huit petits tiroirs et sur deux niches, où nous déposions les menus objets ramassés au cours de nos promenades enfantines avec notre grand-mère Amélie, qui était veuve de guerre. Le dessus, en marbre gris, était l'autel consacré aux photos des militaires de notre famille.

Petite, j'avais coutume de m'asseoir auprès du feu sur une banquette basse en tapisserie mille fleurs confectionnée par ma grand-mère. J'aimais voir les lueurs du feu finissant jeter des éclairs sur les cadres chantournés vieil or. J'y devinais mon père, François-Marie de Chambrannes (1915-1989), en Saint-Cyrien, promotion « Soldat inconnu », le jour du Triomphe ; et mon grand-père François-Xavier (1875-1917), lieutenant au 43° d'Infanterie, avec sa veste au col et parements d'astrakan et brandebourgs. Le casoar et le sabre éveillaient en moi un sentiment ambigu, mélange de crainte sourde et d'admiration devant cet univers viril, dont l'accès m'était cadenassé.

En effet, dans notre famille, on était soldat ou on n'était pas ! Peu d'hommes en noir mais combien d'hommes en rouge ! Cette tradition militaire remontait au lointain ancêtre, le colonel-comte François-Emile de Chambrannes, émigré sous le dolman vert à parement rouge et tresse jaune des Hussards de Choiseul. Au service de son roi, il avait débarqué sur l'île d'Yeu au secours des Vendéens et avait porté haut l'honneur de ses armoiries, de gueules à l'épée haute d'or en pal, et sa devise : Chambrannes. Devant, par sainte Jeanne !

A ma naissance, en 1953, à la veille de partir pour Dien-Bien-Phu, mon père, en tenue de parachutiste, était venu faire ses adieux à ma mère et connaître son premier-né. En se penchant vers mon petit visage poupin, rouge et fripé, il avait imperceptiblement murmuré un « Hélas ! » qui avait laissé sa femme meurtrie et désemparée d'avoir failli à sa tâche de pourvoyeuse de mâles au service de la Nation. « Je vous autorise quand même à la prénommer France ! » lui avait-il jeté d'un ton cassant dans l'embrasure de la porte, en la quittant. Alors pourquoi cette dilection particulière pour le secrétaire Empire, je n'aurais su le dire...

Mon mari, qui aimait restaurer et bricoler, avait entrepris de rendre son lustre d'antan à mon héritage. Il avait doucement frotté le bois du meuble avec la célèbre popote des antiquaires; il avait ravivé les ornementations de cuivre ciselé, à décor de navire et de renommée, avec du jus de citron. Minutieusement, il avait réparé les colonnettes des niches et fixé les petits boutons d'or des tiroirs. Un soir, alors qu'il était en train de huiler le tiroir central, son doigt accrocha un petit panneau de bois qui se souleva avec un claquement sec, découvrant une cachette.

J'étais en train de peindre lorsqu'il m'appela d'une voix pleine de surprise et d'excitation.

-         France, viens voir ! Il y a un tiroir secret !

J'abandonnai mes pinceaux et ma toile et m'approchai avec hâte et curiosité de la petite cavité qu'il avait mise à jour. Avec empressement j'y glissai la main et j'en retirai un minuscule livret de cuir crevassé, à la tranche dorée, fermé par un cordon élastique d'un rouge terni.

- C'est un carnet de bal ! m'écriai-je en l'ouvrant fiévreusement, tandis que défilaient rapidement sous mes yeux les noms inconnus de jeunes cavaliers pour la danse.

Dans ma fébrilité à feuilleter, un petit papier plié en quatre tomba à nos pieds que je ramassai prestement.

-         Regarde ! Regarde ! C'est une vieille photo.

Devant nos yeux écarquillés, le visage sépia d'un jeune soldat apparut, un peu déformé par la pliure du temps. Et il nous dévisageait par-delà les années de son regard  pâle. Au képi à la visière arrondie, à la capote en drap de coupe croisée aux boutons frappés de la grenade, nous reconnûmes sans hésiter l' « uniforme meurtrier » des fantassins de la Grande Guerre. Au verso de la photo, une main avait inscrit d'une élégante écriture anglaise, mais légèrement tremblée, un prénom : Emilien.

Qui était-il ? Un soupirant de ma grand-mère Amélie? C'était peu plausible, il semblait si jeune... Un ami de mon grand-père François-Xavier, mort au champ d'honneur ? Peut-être. Mais alors pourquoi sa  photo aurait-elle été dissimulée dans cette cache? Nous étions perplexes et nous perdions en conjectures. Fascinés par ce visage qui surgissait des ténèbres, nous nous mîmes à le scruter. Il ressemblait à mon grand-père : même regard transparent, front haut identique, et surtout cette beauté à la grecque, qui faisait la renommée des hommes de la famille et avait fait tourner la tête à bien des femmes. Il était cependant de moindre corpulence et il émanait de sa silhouette une troublante vulnérabilité, en dépit de la posture martiale qu'il s'efforçait de prendre.

-         Cette ressemblance...dit songeusement mon mari. Sans doute un cousin éloigné de ton grand-père.

-         Comment ? Mais tu sais très bien qu'il n'avait pas de cousins !

Mon esprit en proie à une angoisse diffuse se mit à tourbillonner et en un éclair je me remémorai la fratrie de mon grand- père, composée de trois enfants. François-Xavier de Chambrannes  était l'aîné et le héros de la famille. Après être passé d'abord par le 43° d'Infanterie à Lille, il avait été nommé au 6° Bataillon du 1er Etranger au Maroc et en Algérie. A l'occasion de ses trop rares permissions, il rapportait à son épouse esseulée des roses des sables et des bracelets  berbères en argent. Il était mort au champ d'honneur, tué par un obus de 155, le 17 avril 1917, dans l'attaque de la redoute allemande d'Auberive, près de Mourmelon, lors de la bataille du Chemin des Dames. Il avait eu deux sœurs dont la vie n'avait pas voulu. Thérèse, morte de convulsions en bas âge (1881-1882), et Mathilde, née en 1894 et décédée de la grippe espagnole comme Apollinaire, en 1918.

C'est ainsi qu'en quelques années, mes arrière-grands-parents avaient vu disparaître leurs trois enfants. Le père, François-Hector (1848-1930), mutilé lors de la bataille de Sedan, vivait cloîtré dans sa chambre, passant son temps à lire et relire les traités de Clausewitz et les Mémoires de Napoléon et à ruminer les clauses humiliantes du traité de Francfort. Pour lui, la guerre de 1914 avait été l'occasion de la revanche et, lorsqu'on lui avait appris la mort de son fils, sa seule oraison funèbre avait été : «Notre honneur est sauf. La France est vengée ! »

Ma grand-mère Amélie avait ainsi élevé seule mon père, Francois-Marie. Avec elle, il rendait une fois l'an une visite rituelle à ce grand-père taciturne et d'un autre siècle. Ce dernier ne lui posait jamais aucune question mais lui lisait invariablement une page de l'Iliade. Un jour que mon père était en veine de confidence, il s'était laissé aller à évoquer l'atmosphère funèbre de cette maison où les cœurs étaient clos comme les rideaux toujours fermés. Il se souvenait de la silhouette muette et diaphane de mon arrière-grand-mère Eugénie, mater dolorosa aux ordres de son époux, qui servait le thé dans des tasses d'une porcelaine aussi blanche que son visage chlorotique. Quand la visite était terminée, elle raccompagnait à la porte sa belle-fille et son petit-fils. Elle prenait le visage de mon père entre ses mains et le dévisageait avec une intensité douloureuse tandis que les larmes coulaient lentement sur ses joues. Il avait l'impression qu'elle voyait quelqu'un d'autre, son fils François-Xavier sans doute, et l'enfant qu'il était en éprouvait un grand frisson.

Le prénom d'Emilien, inscrit au dos de la photo, et la ressemblance avec mon grand-père me persuadèrent bientôt que ce jeune soldat ne pouvait être étranger à notre famille. Notre aïeul, le Hussard de Choiseul, ne s'appelait-il pas François-Emile ? Etait-il possible que mon grand-père ait eu un autre frère ? Cette idée me semblait démente. Et pourtant...Ce soir-là, je me sentis comme au bord d'un précipice où j'appréhendai de tomber. Dès lors, toutes mes forces furent tendues vers un but unique: découvrir l'identité du jeune fantassin au regard clair.

Possédée par une mystérieuse certitude intérieure, je m'empressai de tenir au courant de ma découverte ma sœur Aude et mon frère Martin, qui en éprouvèrent la même stupéfaction et la même inquiétude.

L'une était pianiste et l'autre, qui avait repris la propriété de famille de Saint-Winoc-La-Vallée, était médecin de campagne. Ma sœur et moi-même avions hérité des dons artistiques de notre arrière-grand-mère qui sculptait remarquablement. La maison de Saint-Winoc regorgeait de ses œuvres, marquées au sceau du deuil et de la souffrance. Groupe de Niobé pleurant ses enfants, statuettes de pietà, bustes de Christ à la couronne d'épines, Saint Sébastien mourant sous les flèches, ses sculptures étaient d'un dolorisme exacerbé mais d'une beauté âpre. Martin, quant à lui, avait fui la carrière des armes au grand dam de notre père qui lui en avait beaucoup voulu. Il avait même rompu avec son fils quand ce dernier avait commencé ses études de médecine. Plus tard, après la guerre d'Algérie où il avait eu, en tant que colonel de parachutistes, une conduite exemplaire en permettant à nombre de harkis d'échapper aux représailles des fellaghas, il avait quitté une Armée française qui avait bafoué ses idéaux. Le père et le fils s'étaient alors retrouvés.

Pour élucider le mystère de la photo, notre trio organisa un plan de campagne en se partageant les tâches. L'entreprise s'avérait difficile- il n'y avait quasiment plus de survivants de la Grande Guerre- mais elle s'imposa à nous avec la violence d'un impératif moral qu'aucun d'entre nous ne discuta.  Mon frère entreprit de passer au crible la maison de famille à la recherche du moindre indice. Au cours de ses visites médicales dans la campagne flamande, il questionna tous ses patients les plus âgés qui auraient pu posséder quelque souvenir de notre famille pendant la Grande Guerre. Il ne recueillit que le témoignage de la fille d'une domestique de mes arrière-grands-parents. Sa mère lui avait souvent raconté que, le 11 novembre, jour de la Saint Martin, à chaque commémoration de l'Armistice, mon arrière-grand-mère Eugénie conduisait au monument aux morts son mari impotent dans sa chaise roulante. Quand leur groupe douloureux mais fier apparaissait sur la place, le silence se faisait. La cérémonie achevée, ils repartaient sans un mot, cuirassés dans leur digne chagrin, et tout le village, qui avait de même payé un lourd tribut à la guerre, en avait le cœur serré.

Martin avait encore consacré de nombreux weeks-ends infructueux à la visite des nécropoles nationales, des cimetières et des carrés militaires de la Somme, de l'Aisne, de la Meuse et de la Marne. Il en revenait harassé et désespéré par l'ampleur de la tâche.

Ma sœur et moi-même avions décidé de visiter les services de l'état-civil et les archives de l'Armée qui étaient accessibles. Nous savions qu'après la bataille de Sedan, notre arrière-grand-père, bien qu'il fût devenu infirme, s'était mariée en 1873 avec une jeune infirmière, Eugénie de L'Estoile, qui l'avait soigné à l'Hôpital militaire de Lille. Dans cette ville, l'administration nous confirma la naissance de notre grand-père François-Xavier de Chambrannes, le 6 mai 1875. La mairie de Saint-Winoc-La-Vallée nous rappela aussi la naissance et la mort de nos deux arrière-grands-tantes, Thérèse et Mathilde. Nous fîmes un périple dans les mairies des villes militaires de l'est où le régiment de notre arrière-grand-père avait pu stationner. Nous n'y trouvâmes aucune mention d'un quelconque Emilien de Chambrannes. Notre immense déception se mesurait à l'aune de l'étrange amour que nous sentions grandir pour le soldat perdu. Mais à quoi d'autre pouvions-nous nous attendre ? Comment faire surgir un fantôme qui n'avait jamais existé, dont nous n'avions, jusqu'à cette trouvaille photographique, jamais soupçonné l'existence ?

Avant de poursuivre à l'aveugle nos recherches auprès des services administratifs de l'Armée, ma  sœur eut l'idée de consulter un camarade de promotion de notre père, son ami de longue date, et qui était féru d'Histoire. Ce très vieil homme, encore raide comme une badine de cavalier malgré son grand âge, nous reçut chez lui dans un capharnaüm indescriptible, où la Vie des Hommes illustres et Le Prince voisinaient avec de vieilles cartes d'état-major, traités militaires, essais de stratégie, entassés pêle-mêle. Après avoir pris connaissance de notre projet fou, il contempla en silence avec une attention avide la photo de l'inconnu.  Puis, nous regardant avec toute l'acuité que lui permettait encore sa vue déclinante, il prononça ces quelques mots qui sont demeurés  marqués au stylet dans notre cœur.

-         Il n'est pas en mon pouvoir de vous interdire d'aller au terme de votre entreprise. Je peux seulement vous dire qu'à la capote croisée, aux brodequins et au passepoil clair du pantalon, on reconnaît en ce jeune soldat un « homme de pied » de la classe 17.

S'armant d'une loupe, il s'inclina sur la photo jusqu'à la toucher. « Sur le col de sa capote, vous pouvez lire le chiffre 34, c'est-à-dire qu'il appartient au malheureux 34° Régiment de la 18° Division d'Infanterie. Vous savez ! Celle qui a participé au début de mai 1917 à l'offensive des monts de Champagne et à l'attaque du village de Craonne. »

Ma sœur et moi, nous échangeâmes un long regard. Craonne, c'était l'« offensive brusquée » du général Nivelle, les mutineries et les « fusillés pour l'exemple ». Le début du refrain de la chanson de sinistre mémoire résonna en nous comme un glas. : 

Adieu la vie, adieu l'amour,

Adieu toutes les femmes,

C'est bien fini et pour toujours

De cette guerre infâme. 

Le regard du vieux général s'était brusquement éteint et il allait de ma sœur à moi- même.

-         Je crois que vous pensez à la même chose que moi, murmura-t-il avec peine. Vous venez d'ouvrir la boîte de Pandore. Et il ajouta dans un souffle : « Il faut laisser les morts enterrer les morts ! »

Nous étions pétrifiées car au fond de nous-mêmes une vérité commençait à venir à la lumière, qui nous horrifiait. Nous ne pouvions plus reculer. Devant notre détermination, le vieil ami de notre père nous conseilla de poursuivre nos recherches aux Archives Nationales, au Service Historique de l'Armée de Terre et auprès du Ministère des Anciens Combattants.

Alors, notre quête insensée ne connut plus de cesse. Il nous fallait rendre vie au soldat inconnu. Le nom du vieux militaire devint notre sésame. Nous pûmes ainsi consulter plus aisément les archives militaires et obtenir certaines dérogations. Nous eûmes accès aux dossiers de justice militaire, interdits de consultation avant un délai de cent ans. Pleines d'une infinie compassion, nous découvrîmes l'existence des soldats mutilés, des soldats fusillés, des soldats honnis, des soldats oubliés...parfois des soldats réhabilités. Un soir que nous avions dépouillé avec des gestes las des dizaines de documents pliés dans de vieilles enveloppes de carton beige, j'entendis Aude pousser une sorte de cri étranglé qui me fit relever la tête.

-         France ! France ! Je crois que j'ai trouvé !

De nos yeux fatigués par la recherche, de nos yeux qui se remplissaient de larmes, nous lûmes avec difficulté le procès-verbal d'un commis-greffier, en date du 23 mai 1917, à Roucy (Marne). Il rapportait en termes sèchement administratifs « l'exécution de la peine de mort avec dégradation militaire, prononcée par le Conseil de guerre, en réparation du crime de mutilation volontaire en présence de l'ennemi, pendant l'attaque du 5 mai 1917, contre le nommé Chambrannes (de) Emilien-Hector, du 34° Régiment d'Infanterie, né le 11 septembre 1897 à Biarritz (Basses-Pyrénées). »

Le sentiment que nous avons toutes deux éprouvé ce soir-là est indicible. Soulagement d'être parvenues au bout de nos peines, exaltation diffuse d'avoir pressenti la terrible vérité, mais surtout tendresse poignante à l'égard de notre jeune oncle. Il y avait eu un benjamin chez les Chambrannes, notre grand-père avait eu un frère ! Dans la mort, le héros disparu au champ d'honneur rejoignait le fusillé pour l'exemple et il n'étaient que les deux visages en miroir du bouclier de la guerre.

D'ailleurs, s'était-il vraiment mutilé volontairement ? N'avait-il pas malencontreusement laissé glisser sa main en haut de la tranchée ? Ou les gaz  de combat ne l'avaient-ils pas rendu fou et conduit à cet acte ?

Cette découverte qui bouleversa notre trio familial fut la porte ouverte à de multiples questions et nous obligea à repenser tout ce à quoi nous croyions et étions attachés, tout ce que nous savions sur notre histoire familiale.

Il nous fut bien sûr aisé de retrouver mention de la naissance d'Emilien-Hector de Chambrannes à l'état- civil de la mairie de Biarritz. 1897 ! L'année où Alexandre de Serbie devint fou d'amour pour Draga Maschin, dame d'honneur de la reine Nathalie! Nous ignorions que nos arrière-grands-parents avaient fait partie de ces happy few qui avaient contribué au lancement de la station balnéaire et que notre arrière-grand-mère avait choisi cet endroit battu par les vagues pour mettre au monde son dernier enfant.

Nous n'avons pu qu'imaginer l'enfance et la jeunesse stricte de ce jeune garçon, élevé comme son frère aîné dans le culte des armes et l'amour de son pays. Nous comprenions le sentiment d'orgueil qu'avait dû éprouver notre arrière-grand-père quand son fils aîné avait choisi le métier de soldat. Nous savions que cette fierté lui avait permis de supporter la mort au champ d'honneur de son premier-né, à qui on avait remis sur son brancard d'agonisant la cravate rouge de la Légion d'honneur et la Croix de Guerre.

Mais qu'en avait- il été d'Emilien, le « bleuet » de la classe 1917, né en 1897, et qui n'avait jamais eu vingt ans ? A un mois d'intervalle, notre grand-père étant mort le 17 avril, on était venu annoncer à notre aïeul la mort de son dernier-né, le 23 mai, dans des circonstances infamantes. Nous avons cent fois songé à cette scène: notre arrière-grand-père figé dans sa chaise roulante et notre arrière-grand-mère, aux limites de l'évanouissement, agrippée de toutes ses forces au dossier du fauteuil. Nous avons tout lieu de penser qu'en statue du Commandeur, stupéfiée par la douleur et l'opprobre, notre ancêtre ait décidé d'effacer toute trace de son second fils et de le bannir du monde de ceux qui avaient été vivants et du monde des morts.

Et notre arrière-grand-mère ? Comment cette mère, qui avait déjà perdu deux enfants et allait en voir mourir une quatrième en 1918, avait-elle pu accepter qu'on ne prononce plus le nom d'un fils qu'elle avait porté, qu'elle avait chéri et que son mari reniait à tout jamais ? Qui dira le lent martyre de cette femme, soumise à l'implacable loi des hommes, et renfermant à double tour dans son cœur à vif l'image infiniment recommencée de son enfant qui s'effondre sous des balles françaises ? Oh, la douleur tragique et muette de notre aïeule, modelant de ses vieilles mains saint Sébastien affaissé contre sa colonne !

Quant à notre grand-mère Amélie, il ne faisait aucun doute qu'elle avait tout connu et tout celé. Ayant reçu la même éducation rigide que sa belle-mère, elle se sentait à son image détentrice de ce secret familial et elle eût été incapable de le violer. Si nous lui en avions tenu grief un temps, ce sentiment était venu à résilience et nous lui avions pardonné d'avoir gardé le silence.

Nous ne saurons sans doute jamais où repose le corps d'Emilien-Hector de Chambrannes. Mais pour Aude, Martin et moi-même, cela n'a plus guère d'importance. Il nous suffit de savoir qu'il a vécu, que nous lui avons redonné son nom et que nous l'avons ramené parmi nous.


                                                                                                                                                                                                 Mars 2008  

                                                                                                                         

 

 

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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