Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
24 janvier 2015 6 24 /01 /janvier /2015 11:23

 

P1310152.JPG

Coucher de soleil à Dunkerque, début janvier 2015

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

[...] L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,

Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,

Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

 

Les Trophées, 1893, Heredia

 

Blog entre parenthèses

 

 

 


Repost 0
Published by Catheau
commenter cet article
22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 17:26

ballet-russe.jpg

 

Quel plus bel écrin pour le Ballet de l’Opéra National Tchaïkovski de Perm que les ors et les rouges du théâtre à l’italienne de Saumur récemment restauré ? Mardi  20 janvier 2015, au soir, cette compagnie artistique russe, venue de la ville natale de Serge de Diaghilev (1872-1929) y rendait hommage au fondateur des Ballets Russes en interprétant des pièces-phares du répertoire des grands chorégraphes, Michel Fokine (1880-1942) et Georges Balanchine (1904-1983). L’occasion pour un public charmé et enthousiaste de découvrir ou redécouvrir des ballets célébrissimes dansés par une troupe qui, si elle ne possède pas la renommée du Bolchoï ou du Mariinski, se situe dans la lignée de la grande école du Kirov.

ApollonMusagète-Perm Anton zavyalov

Apollon musagète par le Ballet de Perm

(Photo Anton Zavyalov)

Faisant revivre la grande histoire de la danse du XX° siècle, la soirée a débuté avec le ballet Apollon musagète (ou Apollo), créé à l’origine, en 1928, en deux tableaux ; le premier évoquant la naissance d’Apollon fut supprimé lors de la reprise de 1978 et la chorégraphie de Balanchine. Igor Stravinski le composa entre 1927 et 1928. On y découvre, Apollon musagète, le « conducteur des arts », enseignant leur art à trois Muses : à Calliope la poésie, à Polymnie la rhétorique et à Terpsichore la danse, chacune étant dotée d’un objet symbolique ; un luth, un masque et un rouleau sur lequel écrire. Chaque personnage joue sa « variation » qui précède le « pas de deux » d’Apollon et Terpsichore, puis la « coda » d’Apollon et des Muses, pour terminer par une apothéose au cours de laquelle le dieu grec conduit les Muses vers le Parnasse.

La chorégraphie est très épurée : sur un fond de scène d’un éclatant bleu ciel, se détache un simple escalier de fer, symbolisant le mont Parnasse ; les Muses sont vêtues d’un léger justaucorps blanc prolongé par une courte tunique tandis qu’Apollon porte de simples collants blancs et un haut de la même couleur, ajusté en diagonale. Pour ce dernier, un seul accessoire : un instrument de musique à cordes. Tout en sobriété et en élan, ce premier ballet est bien représentatif du néo-classicisme. Et dans L’Ame et la Danse, Paul Valéry écrit : « Ma présence s’égare dans ce dédale de grâces où chacune se perd avec une compagne, et se retrouve avec une autre. » A cet égard, j’ai été impressionnée par la performance d’une des trois Muses, une danseuse longiligne et racée, dont le fin visage porte un grain de beauté à droite au-dessus des lèvres.

les-sylphides ballet-de-perm anton zavyalov

Les Sylphides par le Ballet de Perm

(Photo Anton Zavyalov)

Après un entracte de vingt minutes, le spectacle a repris avec Les Sylphides, ballet chorégraphié par Michel Fokine, ancien premier danseur et maître de ballet du Mariinski, sur une musique de Chopin. Présenté dans un premier temps en 1907 au Théâtre Mariinski, il s’appela d’abord Chopiniana. Créé le 2 juin 1909 sous sa forme définitive au Théâtre du Châtelet, faisant l’objet d’une dilection particulière de la part de Diaghilev, ce ballet demeura longtemps au répertoire de sa troupe. Il s’agit ici d’une nouvelle version créée en 2003 pour le ballet de Perm. Cette pièce éminemment romantique innova en son temps par le caractère abstrait de sa danse, d’où toute intrigue est bannie. Tout au plus peut-on y reconnaître le poète entouré de créatures légères et diaphanes, adonné à des rêveries qui s’incarnent dans une suite de danses.

Spectre de la rose karsavina and nijinsky 1911

Vaslav Nijinski et la Karsavina dans Le Spectre de la Rose

Après un nouvel entracte, nous avons pu admirer le ballet en un acte, Le Spectre de la Rose. Il fut créé pour les Ballets Russes le 19 avril 1911 à Monte-Carlo, sur une chorégraphie de Michel Fokine et sur la musique orchestrée par Berlioz de l’Invitation à la valse de Carl Maria von Weber. Les rôles étaient dansés par Tamara Karsavina et Vaslav Nijinski. C’est pour ce dernier que Michel Fokine inventa la variation masculine où le danseur affichait des ports de bras qu’on avait toujours réservés aux ballerines. Quant au livret de Jean-Louis Vaudoyer, il lui fut inspiré par un poème du même titre de Théophile Gautier. On y entend une rose parler à une jeune fille :

Soulève ta paupière close

Qu’effleure un songe virginal ;

Je suis le spectre d’une rose

Que tu portais hier au bal.

Tu me pris encore emperlée

Des pleurs d’argent de l’arrosoir

Et parmi la fête étoilée

Tu me promenas tout le soir.

 

Ô toi qui de ma mort fus cause,

Sans que tu puisses le chasser

Toute la nuit mon spectre rose

A ton chevet viendra danser.

Mais ne crains rien, je ne réclame

Ni messe, ni De Profundis ;

Ce léger parfum est mon âme

Et j’arrive du paradis.

 

Mon destin fut digne d’envie :

Pour avoir un trépas si beau,

Plus d’un aurait donné sa vie,

Car j’ai ta gorge pour tombeau,

Et sur l’albâtre où je repose

Un poète avec un baiser

Ecrivit : « Ci-gît une rose

Que tous les rois vont jalouser. »

Nijinsky, Vaslav (1890-1950) - 1913 - Barbier, George (1882

 Dessin de Barbier pour Le Spectre de la Rose

L’argument du ballet reprend le poème et montre une jeune fille, de retour d’un bal, endormie dans son fauteuil. La rose qu’elle tient tombe à terre et se métamorphose en spectre de la fleur, sous la forme d’un sylphe. Ce ballet est célèbre car, pour la première fois, on voyait un danseur en solo alors que, dans la danse classique, le danseur n’est bien souvent que le faire-valoir de sa partenaire. Ce pas de deux mémorable est une étape décisive dans l’histoire de la danse, tout comme le costume créé par Léon Bakst, qui demeure une référence. Cette pièce est remarquable par son alliance de romantisme et de modernité. L’énergie sensuelle du danseur s’y harmonise avec la fragilité et la grâce de la danseuse, et c'est cette pièce que j'ai préférée dans tout le spectacle.

anna pavlova la mort du cygne kirov

Anna Pavlova dans La Mort du Cygne, au Kirov

A succédé à ce ballet-culte un autre morceau célébrissime : La Mort du Cygne. C’est la grande danseuse Anna Pavlova, inspirée par « The Dying Swan » de Tennyson, qui, avec le chorégraphe Michel Fokine, contribua à créer ce fameux ballet solo en 1905. La première eut lieu au Théâtre Mariinsky le 22 décembre 1907 sur une musique de Camille Saint-Saëns, intitulée « Le Cygne », et extraite du Carnaval des animaux. Le sens en fut infléchi puisque le musicien n’envisageait pas la mort du cygne. Dans le ballet, la danseuse, vêtue du tutu de plumes si reconnaissable, exprime avec une passion très expressive la douleur du cygne blessé, son agonie et sa mort.

 dansespolovtsiennes-perm

Les Danses Polovtsiennes, par le Ballet de Perm

(Photo Anton Zavyalov)

La prestation des Ballets de Perm a connu son point d’orgue avec les Danses polovtsiennes, d’Alexandre Borodine. A l’origine, il s’agit d’un ensemble de danses accompagné d’un chœur et situé au deuxième acte de l’opéra, Le Prince Igor. Sur cette musique violente, Michel Fokine conçoit encore un ballet en un acte, créé pour les Ballets Russes en 1909, et dont la première eut lieu le 18 mai 1909 au Théâtre du Châtelet. En rupture totale avec la tradition du XIX° siècle qui faisait du corps de ballet une sorte d’écrin pour les solistes, Fokine utilise ce dernier en lui conférant le premier rôle, et en lui attribuant une gestuelle spécifique sur la base du « pas de caractère ». Stylisé et adapté à la technique académique, ce dernier est un pas de danse traditionnelle, venu de la Russie et des peuples d’Europe.

Les Danses polovtsiennes sont censées être celles d’une tribu nomade du XII° siècle des bords de la Mer noire. Bien loin d’être la recréation de danses authentiques, elles sont nées de l’imagination de Fokine qui, lors de l’élaboration de sa chorégraphie, affirmait qu’il « visualisait tout clairement ». On dit aussi que ce ballet a pu être inspiré par le témoignage du peintre américain George Catlin qui avait illustré ses souvenirs de huit années passées chez les Sioux. Il y évoque notamment la « Danse du scalp » dont « aucune description ne pourrait donner plus qu’une faible idée de l’impression terrifiante de ces danses, qui se déroulent au cours de la nuit sombre, au flamboiement des torches ».

danses polovt costume

Costume pour les Danses polovtsiennes du Prince Igor

Alternant les danses glissées des jeunes filles et les danses sauvages des hommes, pour ensuite danser tous ensemble, le corps de ballet de Perm a proposé cette danse spectaculaire slavo-orientale avec une fougue qui a électrisé le public. Dans une harmonie de jaune, d’orange et de mauve, dans le chaos des arcs brandis par les hommes, le bondissement des impressionnants sauts si typiques de la Russie, au milieu des voiles légers des hétaïres en babouches, c’est toute la folie slave qui s’est exprimée avec émotion et frénésie sur une musique puissante et déchaînée.

Sergej_Diaghilev_-1872-1929-_ritratto_da_Valentin_Aleksandr.jpg

Portrait de Serge de Diaghilev par Valentin Alexandrovich Serow, 1909

Avec cette soirée en hommage à Diaghilev, on comprend bien le rôle essentiel que joua ce grand créateur et mécène. C’est en effet après avoir fait découvrir la musique russe à Paris en 1906 qu’il créa en 1909 la troupe des Ballets Russes. Son génie fut d’y recruter les plus grands danseurs russes comme la Pavlova et Nijinski et de collaborer avec des chorégraphes inspirés, tels Leonid Massine ou Balanchine. Mais il sut aussi rassembler autour de lui les talents des plus grands artistes de l’époque. Il fut ainsi à l’origine de chorégraphies novatrices, sublimées par les décors de Picasso, Derain, Braque, Matisse et les costumes de Bakst ou de Coco Chanel, transcendées par les musiques des musiciens du Groupe des Cinq ou encore de Stravinsky ou Manuel de Falla. Avec eux, Diaghilev révolutionna l’art de la danse et créa des spectacles complets, réalisant ainsi le syncrétisme des arts.

Ainsi, grâce aux qualités d’un corps de ballet superbement synchronisé et lyrique, à la technique académique mais légère, le Ballet de Perm nous a donné d’approcher ce soir-là l’âme de la danse.

dia_nij_strav-vers-1911.jpg

      Diaghilev, Nijinski, Stravinski, vers 1911

Sources :

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Danse
commenter cet article
18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 16:28

Elias_Canetti_Zurich_portrait_1919.jpg Portrait d'Elias Canetti à Zürich en 1919

(Photo : www.terresdecrivains.com)


Dans Le monolinguisme de l’autre (1996), Jacques Derrida affirme que « la langue dite maternelle n’est jamais purement naturelle, ni propre ni habitable ». C’est ce que montre bien le premier tome de la trilogie autobiographique d’un des plus grands écrivains du XX° siècle, Elias Jacques Canetti (1905-1994). Dans cet ouvrage, La langue sauvée. Histoire d’une jeunesse, 1905-1921, paru en 1977, qui contribua grandement à sa réputation, cet écrivain, né dans la ville de Roustchouk (l’actuelle Ruse) en Bulgarie, écrit en allemand. C’est là toute la complexité de cet écrivain européen, issu d’une famille juive sépharade, qui posséda toute sa vie deux passeports, un turc et un britannique, qui reçut le Nobel de Littérature en 1981 en tant qu’auteur autrichien et qui se considéra jusqu’à sa mort comme un auteur espagnol de langue allemande. A cet égard, Elias Canetti peut être considéré comme le prototype de l’écrivain  en exil permanent, une des marques encore de sa judéité.

Dans cette remarquable autobiographie, Canetti nous donne les clés pour comprendre ce choix. A l’époque de la montée du nazisme, qu’un juif choisisse la langue de ceux qui deviendront les bourreaux de son peuple, cela peut en effet surprendre. Il en fit pourtant une langue libératrice et créatrice. On conviendra que l’enfant était d’une certaine manière condamné au multilinguisme. Il naît ainsi à Roustchouk, une ville qui est un creuset de nationalités : à côté des Bulgares vivaient des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Turcs, des Roumains, des Tziganes et des Russes. Son grand-père Canetti pour sa part parlait plusieurs langues. On pense encore à l’hébreu, la langue de la religion juive, employée lors les fêtes familiales.

Quand il commence à parler, le petit Elias Canetti s’exprime en ladino, l’espagnol des séfarades, qui est pour lui la langue de la petite enfance et de l’oralité. Cette langue est essentiellement composée d'espagnol du xve siècle, de quelques mots d'hébreu et d'autres mots provenant des différents pays d'accueil (turcs, grecs ou bulgares). Quand il a six ans, sa famille déménage à Manchester et il fait connaissance avec l’anglais. Après la mort subite de son époux, en 1913, Mathilde Canetti, la mère, revient à Vienne avec ses trois fils. Craignant que son aîné Elias ne puisse entrer dans « la troisième classe qui correspondait à [son] âge », elle décide de lui enseigner l’allemand, sa langue de cœur, celle qu’elle avait toujours parlée avec son mari et qui lui évoquait ses souvenirs de jeunesse quand ils pratiquaient tous les deux le théâtre à Vienne. Auparavant, cette langue inaccessible apparaissait à l’enfant comme un tabou : « […] parmi les nombreux et ardents désirs que je nourrissais à cette époque, il est bien certain que ce que je désirais le plus ardemment, c’était de comprendre leur langue secrète. »  Michel de Certeau le souligne à sa manière : « Une dépossession crée dans l’identité une faille à partir de laquelle se produit l’écriture. »

Appris dans la douleur, l’allemand devient pour l’enfant de huit ans le lieu privilégié de l’intimité avec la mère très aimée, le véhicule de l’enseignement littéraire qu’elle lui donne, et sans doute aussi le substitut du père disparu. Elias Canetti explique ainsi ce douloureux apprentissage : « Elle me força en tout cas, en un très bref laps de temps, à des performances normalement hors de portée d’un enfant, et la manière dont elle réalisa son objectif devait déterminer la nature profonde de mon allemand, une langue maternelle acquise sur le tard au prix de véritables souffrances. Mais on n’était pas resté au stade des souffrances, aussitôt après on était rentré dans une période de bonheur au cours de laquelle se forgea mon indéfectible attachement à cette langue. […] l’allemand devint la langue de notre amour. »

Il apparaît bien que Canetti considère l’acquisition de l’allemand comme une seconde naissance. Grâce à elle, il passe en effet du monde enfantin des contes à celui de la culture, des grands auteurs et de la pensée. (Un phénomène inconscient fit d’ailleurs que les récits de son enfance, entendus en ladino ou en bulgare, ne lui revinrent à la mémoire qu’en allemand.) L’écrivain souligne combien cette expérience fut constitutive et capitale pour la structuration de sa personnalité : « […] ce qui comptait en somme par-dessus tout en ce temps-là, c’étaient les soirées passées à lire avec  ma mère et, plus particulièrement, les conversations relatives à nos lectures. Je serais incapable de relater ces conversations en détail car j’ai été, en grande partie, façonné par elle. S’il existe quelque chose comme une substance spirituelle que l’on ingère au cours de ses jeunes années, à laquelle on se réfère ensuite et dont on ne peut plus se départir, je puis dire qu’elle me fut délivrée au cours de ces conversations. » C’est donc à travers le choix de la langue, apprise par le biais de la mère, que se constituera l’identité d’Elias Canetti l’écrivain puisque, vivant en Angleterre, il écrira en allemand. Il dira : « Pour moi, continuer en Angleterre à écrire en allemand allait de soi, comme respirer ou marcher. Je n’aurais pu faire autrement. »

Car cette autobiographie met aussi en lumière le parcours d’un jeune garçon qui n’aspire qu’à une chose : être écrivain. A cet égard, Canetti évoque deux épisodes traumatiques fondateurs, à l’origine d’une vie consacrée au culte du langage, et qui viennent expliciter le titre de son autobiographie, La langue sauvée. Le « premier souvenir », « baigné de rouge », qui constitue l’incipit de l’œuvre, rappelle un événement que l’enfant tut pendant dix ans. Agé de deux ans, il est porté dans les bras d’une jeune fille et une porte s’ouvre. Un homme, qui s’approche de lui en souriant « gentiment », lui dit : « Fais voir ta langue ! » et menace de la lui couper avec un canif. Cela se reproduira fréquemment et ce n’est que bien plus tard que sa mère lui expliquera qu’il s’agissait de sa bonne bulgare et de l’amant de celle-ci qui ne souhaitaient pas que l’on découvrît leur relation. Récit initiatique que Canetti raconte sans l’analyser et qui métaphorise l’idée que la parole de l’écrivain aurait pu ne pas être. Le titre allemand, Die gerettete Zunge, est explicite à cet égard ! A travers ce premier récit empreint de violence, l’écrivain de 65 ans qui écrit son autobiographie nous donne à entendre que pour sauver sa vie, il faut sauver sa langue !

L’autre épisode, intitulé « Une intention meurtrière », évoque la fascination de l’enfant de cinq ans pour  les lettres des cahiers de sa cousine Laurica, de quelques années plus âgée que lui. Un jour (« personne de la famille ne l’oublierait jamais ») où la petite fille avait encore une fois refusé de les lui montrer (« Tu es trop petit ! Tu es trop petit ! Tu ne sais pas encore lire ! » disait-elle), l’enfant avait saisi une hache et l’avait brandie sur sa cousine en hurlant : « Agora vo matar a Laurica ! Maintenant je vais tuer Laurica ! » Le grand-père avait surgi à point nommé et avait désarmé son petit-fils. Cet événement, qui aurait pu être tragique, fit comprendre à tous « la très forte attirance » que l’enfant éprouvait pour « l’écriture », à l’instar de tous les Juifs. Quant à sa mère, elle lui promit de lui apprendre à lire et à écrire avant son entrée à l’école. Cette expérience quasi-biblique enseigna aussi à l’enfant le commandement « Tu ne tueras point », qui est au cœur de l’œuvre du futur écrivain.

Peut-être que ce très beau titre peut encore être mis en relation avec la raison qui présida à l’élaboration de l’autobiographie. C’est en effet dans l’intention quasi-magique de sauver par l’écriture son frère atteint d’une maladie mortelle qu’Elias Canetti entreprit son œuvre.

C’est vraiment cette réflexion sur la langue et sur l’écriture qui m’a passionnée dans cette autobiographie. Car il semble que Canetti ne s’y livre pas réellement et que la distanciation entre l’auteur et le récit y soit un choix délibéré. Il le précise lui-même : dans ce genre d’entreprise, « il faut décourager l’apitoiement du lecteur, sauter les périodes difficiles ». On ne trouvera ici ni intervention du narrateur-auteur, ni adresse explicite au lecteur, ni contrat de lecture et la formulation impersonnelle de l’ensemble – par ailleurs totalement maîtrisée – en décevra plus d’un. Cette pudeur, cette appréhension à dévoiler le moi profond, cette volonté  de tenir sa vie sous contrôle conduisent Canetti à passer ici sous silence les remous d’une époque tragique en événements que sont la Guerre de 14 et la montée du nazisme et de l'antisémitisme notamment.

Si l’on peut aussi expliquer cet aspect par le fait que, dans cette autobiographie, tout est vu à hauteur d’enfant, ce silence sur soi et le monde ne laisse pas d’étonner. A ce propos, Claudio Magris, dans Danube, est assez sévère à l’endroit de Canetti : « Son autobiographie, qui commence avec son enfance à Ruse, est cette construction de sa propre image, qui impose son auto-commentaire ; plutôt que de raconter une réalité vivante, elle la fige dans la description. »

Ces réserves faites, cette autobiographie d’un grand Européen nous donne à comprendre que la langue maternelle n’est pas innée mais qu’elle est acquise. Si elle est le plus souvent transmise par la mère dans la petite enfance, elle peut  aussi être assimilée plus tardivement. Elle devient alors la langue que l’on connaît le mieux, celle qui est le plus chargée de sens, celle qui est à même de susciter les émotions les plus fortes. Il le précise : « Si je suis si profondément épris de l’allemand, c’est parce qu’il me permet toujours de sentir en même temps une autre langue. Il est juste de dire que je la sens, car je n’en suis aucunement conscient. »

Pour Canetti, l’allemand doit bien être considéré comme sa langue maternelle parce que sa mère la lui enseigna dans la douleur et l’amour et qu’il la choisit pour faire œuvre d’écrivain. Elle le demeura même quand les relations de Canetti devinrent orageuses avec celle qui l'avait mis au monde et formé intellectuellement. La fin du premier tome de cette autobiographie est terrible à cet égard où l’on voit la mère reprocher à son fils ce qu’il est devenu alors que c’est elle-même qui est à l’origine de cette évolution. Cette première partie se conclut donc par la terrible crise d’identité d’un écrivain, situé au carrefour des langues, qui fit de la langue allemande sa terre d’élection.

 

la-langue-sauvee---histoire-d-une-jeunesse--1905-1921.jpg

 

 Sources :

La langue sauvée. Histoire d'une jeunesse, 1905-1921, Elias Canetti, Albin Michel

Elias Canetti, Wikipedia

Elias Canetti, Sauver sa langue. Encyclopedia Universalis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Lectures
commenter cet article
13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 11:37

 timbuktu-coup-de-maitre-pour-abderrahmane-sissako.jpg

Kidane le Touareg et sa fille Toya dans Timbuktu de Abdherramane Sissako

Après avoir été plongés pendant trois jours dans l’horreur des attentats de Charlie Hebdo et de la Porte de Vincennes, voir hier après-midi Timbuktu (2014), quatrième long métrage du Mauritanien Abderrahmane Sissako, est une étrange expérience. Le réalisateur nous donne en effet à percevoir combien les musulmans – en l’occurrence ici les Africains -  sont les premières victimes du Jihad.

Inspirée de faits réels, la lapidation à Aguelhok (Mali) d’un couple ayant eu des enfants hors mariage et l’exécution d’un Touareg sur la place de Tombouctou, cette fiction lente et poétique raconte l’installation d’un groupe de djihadistes dans cette même ville. Le metteur en scène résume ainsi son propos : «  Gao a été occupé, Kidal a été occupé, mais le film s’appelle Timbuktu. Une ville mythique et millénaire, d’échanges et de rencontres, qui contient des valeurs architecturales, des manuscrits, à l’équivalent des bouddhas géants d’Afghanistan. A Tombouctou, les valeurs de l’humanité étaient en danger, c’est ce qu’il fallait dire. » Dans l’impossibilité de tourner dans cette ville, Abderrahmane Sissako a choisi la ville de Oualata, à l’extrême Est de la Mauritanie, placée sous haute protection. On sait que, désormais, Tombouctou a été libérée le 27 janvier 2013 par les forces maliennes et françaises.

A cet égard, le symbolisme du film est clair. D’emblée, le début donne à voir la volonté de destruction d’un monde : une gazelle est poursuivie par des djihadistes en jeep qui crient : « Ne la tuez pas. Fatiguez-la ! » et des fétiches, fichés dans le sable du désert, sont décapités et détruits par des rafales de kalachnikovs.

Puis, sous une forme chorale, la narration s’attache à décrire la chape de plomb qui s’installe progressivement sur la ville, par le biais de l’intimidation et de la terreur. Elle s’exprime à travers les allées et venues des hommes en armes dans le labyrinthe des ruelles et sur le réseau des terrasses. Elle se manifeste à travers des ordres absurdes et dérisoires : un homme est contraint de relever le bas de son pantalon selon la « mode » djihadiste ; une femme est emprisonnée parce qu’elle refuse de porter des gants pour vendre son poisson ; une autre est mariée de force à un « bon » djihadiste au grand dam de sa mère ; une troisième est flagellée de quatre-vingts coups de fouet parce qu’elle a chanté et fait de la musique avec des amis…

L’admirable, cependant, est que la population résiste à sa manière ; l’imam du lieu empêche les hommes en armes de pénétrer dans la mosquée pendant la prière et explique comment il pratique, lui, le djihad intérieur ; et l’on n’oubliera pas non plus cette scène où des garçons jouent au football avec un ballon invisible, ce sport ayant été interdit. Dans cette résistance, une femme, Zabou (Kettly Noël), possède un statut spécial qu’explique le réalisateur : « Quand les djihadistes étaient à Gao, c’était la seule qui pouvait marcher sans se couvrir la tête, la seule qui pouvait chanter, danser, fumer, et leur dire qu’ils étaient des « connards ». Un coq sur l’épaule, vêtue d’une invraisemblable robe à traîne, mi marabout, mi sorcière, elle est sans doute considérée comme folle et pour cette raison bénéficie d’une liberté particulière. En cela, on peut d’ailleurs se demander si elle n’est pas le porte-parole féminin du réalisateur.

zabou

En parallèle avec l’installation de la charia dans la ville, on suit l’histoire du Touareg Kidane (Ibrahim Ahmed dit Pino) qui est demeuré en cet endroit alors que nombreux sont ceux qui ont fui. Il vit sous la tente aux abords de la ville en harmonie avec sa femme Satima (Toulou Kiki), sa fille Toya (Layla Walet Mohamed) et le petit bouvier de douze ans  qui garde ses huit vaches. En harmonie aussi avec les éléments que sont le vaste ciel étoilé et les dunes infiniment mouvantes. Quand sa vache préférée, prénommée GPS, est percée d'une lance par un pêcheur, il tue malencontreusement ce dernier au cours d’une violente dispute. Il sera jugé par un tribunal sommaire et condamné à mort.

Entremêlant ces différents destins et donnant ainsi à voir la terreur lente qui s’instaure insidieusement dans la ville, le film ne m’est apparu nullement manichéen. Le réalisateur le souligne : «  Je ne veux pas m’engouffrer dans les clichés ni évoquer la violence de façon spectaculaire. » Ainsi, même si on voit la lapidation d’un couple, la scène, insoutenable, est relativement elliptique.

Quant aux djihadistes, ils sont présentés comme des hommes ordinaires : Abdelkrim (Abel Jafri), un des chefs, a bien du mal à ne pas convoiter Satima, l’épouse de Kidane, et à ne pas fumer ! Le réalisateur se moque de lui en en faisant un bien piètre conducteur de jeep. Ne le met-il pas encore en scène dans une incroyable danse, sous les yeux d’une Zabou, rêveuse et moqueuse ? On voit aussi un de ceux qui condamnent Kidane dire qu’il est ému par le sort de ce dernier ; tous deux n’ont-ils pas des enfants qu’ils aiment ? Certains djihadistes sont présentés comme des enfants : c’est notamment le cas de celui qui doit affirmer ses convictions dans une vidéo de propagande ou du jeune interprète que l’on sent parfois touché par le sort de ceux dont il  est amené à traduire les paroles (en français, en anglais, en tamasheq, en arabe). C’est ce curieux mélange d’horreur et d’humanité, de violence et de banalité, qui confère à ce film sa vérité et son étrangeté aussi. : « Celui qui est barbare est d’abord un être humain. Avant d’être égorgeur, il a été enfant », remarque Abdherramane Sissako.

La beauté de ce film tient enfin à son esthétique épurée. J’ai été sensible à la beauté des personnages féminins, rehaussée par les couleurs sombres ou éclatantes de leur vêtement : sérénité et sagesse de Satima, intensité du regard de la petite Toya, vibration de la voix de la chanteuse (Fatoumata Diawara), résistance orgueilleuse de Zabou la magicienne, chagrin silencieux de la jeune femme mariée de force.

On pourra reprocher à ce long métrage un symbolisme un peu appuyé et des ruptures dans la narration qui en casse parfois le rythme. Mais ce bémol n’entache en rien la portée d’une œuvre humaniste et forte, qui dénonce l’intolérance avec lucidité et nuance tout à la fois. Distingué par le Prix du Jury œcuménique et le Prix François-Chalais, sélectionné dans la catégorie « Meilleur film en langue étrangère » pour les Oscars 2015, ce film m’a surtout émue parce qu’il dénonce le fait que ce sont les enfants, les générations à venir, qui sont les premières victimes innocentes de l’intolérance et de l’obscurantisme.

A cet égard, la jeune Layla Walet Mohamed, qui interprète le rôle de Toya, illumine ce beau film méditatif, elle que Abdheramane Sissako a choisie alors qu’il avait d’abord pensé à une petite fille de trois ans. « La magie du cinéma, c’est ça ! dit-il, C’est un aimant qui attire. Elle est pour moi le plus beau cadeau. Je l’associe à la gazelle : la beauté, la fragilité, l’harmonie. »  Et je n’oublierai pas sa course éperdue dans le désert qui clôt le film. Essoufflée, bouleversée, désemparée, elle s’enfuit vers nulle part tandis que ses parents ont été assassinés et qu’elle répète à l’infini – me semble-t-il : « Allah akbar ! »

 


Sources :

Allo-Ciné

Interview de Abdheramane Siisako, Michel Henry, 9 décembre 2014, Libération, Next Cinéma

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Cinéma
commenter cet article
8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 11:28

DESSIN-COCTEAU-1954-.jpg

Dessin de Cocteau, 1954, paru dans le numéro 1 de la revue Arcadie

 

 

On a bâillonné

la bouche

mais le dessin criait

encore

On a brûlé le dessin

mais il s’est reformé

dans les flammes

On a éteint le feu

mais le reflet du dessin

flottait dans l’eau

On a asséché l’eau

mais le dessin  

dansait dans l’air

On a étouffé l’air

mais le dessin s’était imprimé

dans l’esprit

et le cœur

 

Au lendemain du 7 janvier 2015

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes
commenter cet article
8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 09:08

 

je-te-fais-un-dessin.png

 

 

Au lendemain du  7 janvier 2015, réécouter Eluard :


[...]

Sur mes refuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J’écris ton nom

 

Sur l’absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J’écris ton nom

[...]

 

Et par le pouvoir d'un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté

 

Poésies et Vérités, 1942

 

 

 

 

 


 

Repost 0
Published by Catheau - dans Des Mots
commenter cet article
1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 00:00

Stele-xiv-copie-1.jpg

Une stèle chinoise du XIV° siècle

 

 

"Conseils au bon voyageur"

 

 

Ville au bout de la route et route prolongeant la

ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais

l'une et l'autre bien alternées.

 

Montagne encerclant ton regard le rabat et le

contient que la : plaine ronde libère. Aime à

sauter roches et marches ; mais caresse les

dalles où le pied pose bien à plat.

 

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence,

daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais

être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.

 

Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la, vertu

d’une vertu durable : romps-la de quelque

forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

 

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans

étable, sans mérites ni peines, tu parviendras,

non point, ami, au marais des joies

immortelles,

 

Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve

Diversité.

 

En ce début d’année 2015, nous partons pour un nouveau voyage qui durera douze mois. Un périple dans l’inconnu dont nous ignorons ce qu’il nous réserve. Ainsi, pour entamer cet an nouveau, j’aime à lire ce poème extrait de Stèles de Victor Segalen, publié à Pékin en 1912, au cours d’un voyage qu’il effectua en Chine.

Intitulé « Conseils au bon voyageur », il est une invitation, une incitation à la découverte et à l’aventure. Il est le premier poème de l’avant-dernière partie, « Stèles au bord du chemin », d’un recueil qui en compte six, les autres étant : « Stèles face au Midi », « Stèles face au Nord », « Stèles orientées », « Stèles occidentées », « Stèles du milieu ». Segalen a donné l’explication de ces stèles, qui étaient des montants permettant de faciliter la mise en terre des cercueils. On y gravait des commentaires en manière d’oraison funèbre.

"Leur orientation est significative. Les stèles donnant au sud concernent l'Empire et le pouvoir, celles vers le nord parlent d'amitié, celles vers l'est d'amour, les stèles vers l'ouest concernent les faits militaires. Plantées le long du chemin, elles sont adressées à ceux qui les rencontrent, au hasard de leurs pérégrinations ; les autres, pointées vers le milieu, sont celles du moi, du soi…" Toutes significations qui pourraient être celles d'un véritable voyage intérieur.

Dans le recueil, chaque poème-stèle se présente sous une même disposition typographique : une épigraphe en caractères chinois, semblable à celle qui est inscrite sur chaque stèle ; le titre ; un cadre rectangulaire qui délimite le poème et qui représente les arêtes de la stèle. 

Aussi, ce poème, à l’image des stèles chinoises, peut-il se lire comme un petit guide de voyage en même temps qu’une leçon de sagesse. Il ouvre à la multiplicité des possibles, incite à l’ouverture du regard que permet un bon enracinement au sol, exhorte à savourer silence et solitude pour mieux revenir au son et au monde dont il enjoint à goûter les saveurs avec passion. Alors seulement, dans la liberté et l’acceptation des choses, sera octroyée la récompense de la Diversité qui est pluralité, variété, multiplicité et différence. Un beau vade-mecum pour l’année à venir !

 

 

Stèles édition originale 1912

Edition originale de Stèles de Victor Segalen, 1912

 

Sources :

www.steles.net/page.php?p=52

 


 

Repost 0
Published by Catheau - dans Dits de poètes
commenter cet article
25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 01:00

Hans_Memling_-_Virgin_allaitant.gif

 

Vierge allaitant, Hans Memling

 

En ce jour de Noël, je voudrais faire entendre la voix d’un grand mystique, celle de saint Ephrem le Syrien (306 (?)-373). Né de parents chrétiens – ou païens, les sources divergent -  à Nisibe (Nesaybin dans l’actuelle Turquie), dans la province romaine de Haute-Mésopotamie, Ephrem se forma auprès de Jacques, l’évêque de cette ville, et ils fondèrent ensemble une école de théologie d’un grand rayonnement. Après la chute de Nisibe aux mains des Persans en 363, ce diacre s’en vint à Edesse où il connut les grandes controverses théologiques de cette époque, celles de Bardesane, d’Arius et des Manichéens. Grand défenseur de la doctrine christologique et trinitaire dans l’Eglise syrienne d’Antioche, il est l’auteur d’une œuvre immense, composée de commentaires de la Bible et d’hymnes lyriques et didactiques, les madrāšê) dont plus de quatre cents ont été conservés. Il mourut à Edesse en 373, le 9 juin, victime de la peste qu’il avait contractée en soignant les malades.

Ce théologien et poète fut d’une certaine manière l’instituteur de l’Eglise syriaque puisque ses poèmes et ses hymnes liturgiques permirent de diffuser la doctrine de l’Eglise lors des fêtes liturgiques. Le pape Benoît XVI voit en lui « le plus grand poète de l’époque patristique », soulignant que « sa poésie lui permit d’approfondir sa réflexion théologique au travers des paradoxes et des images ».

Dans ses hymnes, saint Ephrem use de nombreuses images qui ne sont que l’allégorie du Nom et cet extrait est ainsi particulièrement représentatif. La parole est donnée à Marie qui s’interroge devant la toute-puissance de son Fils, qu’elle ne sait comment nommer : « divine fontaine », « fils du Dieu vivant », « fils de Joseph », « Fils d’un seul », « fils d’un grand nombre », « fils de Dieu », « fils de l’homme », « «fils de Joseph », « fils de David », « fils de Marie »… C’est sur cette contradiction fondamentale – le Messie est l’enfant de Marie et en même temps il est Dieu tout-puissant – que se fonde le système théologique de saint Ephrem.

Ces deux aspects contradictoires s’expriment donc ici à travers la personne de Marie qui, à travers son corps (« mon lait », « ma bouche »), souligne sa petitesse, son indignité et son humilité, notamment dans la première strophe :

« Comment ouvrirai-je

Les fontaines de mon lait

A toi, divine fontaine ? »

J’aime beaucoup ce texte de celui qu’on surnomma la « harpe du Saint-Esprit ». Il dit avec simplicité l’incompréhension humaine devant le mystère de l’Incarnation.

 

"Comment ouvrirai-je ?"


Comment ouvrirai-je

Les fontaines de mon lait

A toi, divine fontaine ?

Comment donnerai-je

Nourriture

A qui nourrit tout être

De sa table ?

Des langes

A qui est revêtu de splendeur ?


Ma bouche ne sait pas

Comment te nommer,

Ô Fils du Dieu vivant !

Si j’ose t’appeler

Comme fils de Joseph,

Je tremble car tu n’es pas de sa semence ;

Mais si je refuse ce nom,

Je suis dans les transes

Car on m’a mariée à lui.

 

Bien que tu sois Fils d’un seul,

Désormais je t’appellerai

Le fils d’un grand nombre,

Car à toi ne suffisent pas

Des milliers de noms :

Tu es fils de Dieu mais aussi fils de l’Homme ;

Et puis, fils de Joseph

Et fils de David

Et fils de Marie

 

Saint Ephrem, Hymne sur la Nativité

 

Ephrem-a6cf1.gif

 Saint Ephrem (Manuscrit grec, BNF)

 

 

Sources :

http://iseo0607.voila.net/StEphrem.pdf

http://www.mariedenazareth.com/qui-est-marie/st-ephrem-de-nisibe-306-373

http://nominis.cef.fr/contenus/saint/1298/Saint-Ephrem-le-Syrien.html

fr.wikipedia.org/wiki/Éphrem_le_Syrien

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Repost 0
Published by Catheau - dans Dits de poètes
commenter cet article
19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 21:29

Hiver.JPG

Matin d'hiver à Rou

(Photo ex-libris.over-blog.com, novembre 2014)

 

Hiver

(Vinh mua dông)

 

Quand on y pense, avouons que le ciel est beau

    joueur :

Il n’escamote pas l’hiver sous prétexte qu’on y gèle…

Les nuages  qui vont au massif Hông sont aussi noirs

   que de l’encre,

Et le vent en la trame fine du store glace comme du

    cuivre.

Sur le papier exposé à la bise, grince le pinceau,

Et contre la cheville embuée de brume, la corde de la

   guitare se distend.

Si les saisons maintenant se faisaient printemps toutes

    les  quatre,

Qui priserait en ce coin de montagne la vigueur du

    vieux pin ?

 

                                     Nguyen Công Tru (1778-1858)

in Mille ans de littérature vietnamienne, Une anthologie.

 

 

 

 

 

Blog en hivernation

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Repost 0
Published by Catheau
commenter cet article
18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 18:32

2014-09-11-caroline-angebert.jpg

Buste de Caroline Angebert, Parc de la Marine à Dunkerque

(Photo ex-libris.over-blog.com, le 09/10/14)

 

C’était au cours d’une de mes balades dans Dunkerque, à l’entrée du parc de la Marine, que j’ai découvert le buste en bronze de Caroline Angebert. Originaire moi-même  de la ville de Jean Bart, je n’avais jamais entendu parler d’elle et ma curiosité native m’a incitée à en savoir plus sur cette Dunkerquoise d’adoption.

Angélique-Caroline-Omérine Colas, née en 1793, est la fille des fermiers du domaine seigneurial du Houssay en Seine-et-Marne. Cette petite femme mince et élégante, avait « un nez fin, de grands yeux noirs, des manières très distinguées et un esprit bien au-dessus de son sexe ». Férue de saint Augustin et de Pope, elle avait étudié seule le grec et le latin et lisait des textes philosophiques en anglais. Ceux qui la fréquentèrent ont témoigné de sa vive intelligence, qui ne s’accompagnait « ni de prétention ni de morgue ».

A 21 ans, elle épouse Claude-Jacques Angebert, un commissaire de la Marine qu’elle suit à Corfou et à Trieste. C’est en 1818 qu’elle arrive dans la cité corsaire du Nord où elle demeurera jusqu’en 1835. « Salonnière », femme du monde, philosophe et poète, elle va y jouer un rôle social et politique qui retient l’intérêt en un siècle où les femmes ont encore peu la parole. Barthélémy Saint-Hilaire l’atteste : « Ses lettres font foi qu’elle était philosophe autant qu’homme du monde. »

Celle qui disait n’avoir lu en philosophie que le Traité des sensations de Condillac entame une correspondance suivie avec le philosophe Victor Cousin. Grâce à lui elle perçoit la nécessité de faire de la morale le centre et le but de la philosophie. Très vite, elle s’enhardit à lui apporter la contradiction. En effet, dans sa « Huitième Leçon », le professeur de la Sorbonne y avait parlé avec condescendance des femmes et des enfants et elle lui écrit : « Mais si sur cent hommes, il en est cinq qui réfléchissent, je suppose que, sur dix mille femmes, il n’y en ait qu’une seule, toujours est-il que cette femme sera supérieure aux quatre-vingt-quinze hommes qui, sur cent, ne réfléchissent pas. » Elle précise : « Ma raison ne conçoit pas qu’elle [la femme] puisse, avec justice, être comparée à un enfant. » Ainsi, du 23 avril 1829 au 22 août 1838,  avec pertinence, elle adressera à Victor Cousin des commentaires sur ses cours.

Ella avait par ailleurs fait la connaissance de Mme de Coppens, la sœur de Lamartine, qui habitait Hondschoote, une petite bourgade non loin de Dunkerque. C’est sans doute par son entremise qu’elle s’engagea dans le soutien au poète des Méditations poétiques alors qu’il se lançait dans sa campagne pour la députation dans l’arrondissement de Bergues, en 1831. Convaincue par la probité et la sincérité du poète, elle écrivait alors ces mots qui ont, selon moi, un écho bien actuel :

 

« Le monde politique […] a besoin de vous.

Desséché, flétri, il faut qu’une source vive et pure vienne

Le ranimer, que les croyances y refleurissent. »

 

Le 7 janvier 1833, au cours de son voyage en Orient (juin 1832- septembre 1833), le poète sera élu député de Bergues et Caroline Angebert dut s’en réjouir, elle qui avait œuvré avec passion en ce sens. Dans sa correspondance avec Lamartine, ne l’évoquera-t-elle pas comme « cette âme blanche, héroïque et charitable » ?

 

En janvier 1835, son mari part à la retraite et elle le suit à Paris. Elle écrit alors ces vers :

 

Dunkerque ! Ville aimée et qui me fut si bonne,

Il faut nous séparer. Tout subit cette loi,

C’est mon passé, moi-même, hélas ! que j’abandonne,

En m’éloignant de toi.

 

Elle garde le contact avec la famille de Lamartine, brisée par la mort de leur fille Julia en janvier 1833. Elle devient secrétaire du comité de patronage que l’épouse du poète avait fondé pour venir en aide aux femmes libérées de Saint-Lazare. En 1848, atteinte de surdité précoce, elle quitte Paris pour Provins et y distille une certaine mélancolie :

 

Car, toujours triste et vive,

Passant du rire aux pleurs,

Mon âme sensitive

A connu les douleurs.

 

« Souvenance », en date du  12 juillet 1851, évoque les lieux où elle habite désormais :

 

J’habite la montagne

Qui domine Provins

Où Thibaut de Champagne

Grava ses doux refrains

La Tour et le vieux Temple

Abritent mon séjour ;

Et delà je contemple

Le vallon mon amour.

 

Signé : une ermite

 

Caroline Angebert reste fidèle à Lamartine qui, après avoir connu une popularité immense en 1848, abandonne la politique à la suite du coup d’Etat de 1851. Il devient un « galérien de la plume », n’ayant de cesse de publier des ouvrages pour payer les  dettes qu’il a accumulées. Dès 1856, elle souscrit elle-même à ses Entretiens de littérature. Puis, celle qui aurait tout donné pour sauver le patrimoine de son héros repart en campagne afin de lui recruter des abonnés. Le 2 juin 1858, elle écrit à cet effet un long poème intitulé « A M. de Lamartine. Aux femmes. Au peuple. » Elle s’y compare à Marie-Madeleine et y exprime sa compassion pour le poète aimé :

 

Jadis, à Béthanie, on vit une humble femme

Répandre les parfums sur les pieds du Sauveur ;

Sur les tiens aujourd’hui je viens avec mon âme

Répandre ma douleur.

 

Elle y dit son intérêt constant et son attention sans faille pour celui qu’elle veut secourir, son admiration pour sa « lyre divine » ; elle y exhorte les femmes à soutenir ce chantre de « l’amour pur » en insistant sur son dévouement au « glaive populaire » ; elle y incite le peuple à aider ce génie qui sut verser des « torrents d’harmonie » mais ne sut pas compter, marque de sa « noble infirmité ». A tous elle demande d’être reconnaissants au poète qui eut avec eux une attitude secourable et fraternelle.

Les efforts de Caroline Angebert seront vains puisque, quasiment ruiné, Lamartine devra vendre sa propriété de Milly et accepter la rente viagère que lui attribuera un régime qu'il réprouve.

Lamartine meurt le 28 février 1869 et Caroline Angebert le suivra dans la mort, plus de dix ans après, le 14 novembre 1880. Sur la tombe de cette femme fidèle et  dévouée, on gravera ce qui pour elle était sans doute son seul titre de gloire : « Ci-gît une amie de Lamartine. » Théodore de Banville lui a rendu hommage dans un long poème daté d’avril 1842,  extrait des Cariatides, dans lequel il loue sa discrétion et la pureté de son idéal : « Ecoutons-la, c’est un esprit », conclut-il.

La vie de cette « groupie » de Lamartine ne laisse pas de m’étonner. De nos jours, je chercherais en vain, pour ma part, un homme politique susceptible de faire naître en moi une telle admiration ou abnégation. Si la constance et la fidélité de Caroline Angebert au poète et au politique sont admirables, c’est sans doute parce que l’homme lui-même véhiculait une éthique, dont nombre de nos politiciens sont dépourvus, et qui pourrait pourtant, par-delà un siècle et demi, constituer un véritable modèle.

 

Theodore_Chasseriau_-_Portrait_of_Alphonse_de_Lamartine.JPG

      Lamartine par Théodore Chassériau

 

 

 

 

 

Sources :

Les amitiés de Lamartine, Léon Séché,

http://e-monumen.net/patrimoine-monumental/buste-caroline-angebert-et-medaillon-a-de-lamartine-parc-de-la-marine-dunkerque/

http://data.bnf.fr/13016371/caroline_angebert/

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5471232v/f2.zoom

http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%80_Madame_Caroline_Angebert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Des personnages.
commenter cet article

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche