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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 22:16
Gonzague Saint-Bris, Jean-Joseph Julaud, Pierre Perret, Irène Frain, Philippe Lefait.

Gonzague Saint-Bris, Jean-Joseph Julaud, Pierre Perret, Irène Frain, Philippe Lefait.

Samedi  9 et dimanche 10 avril 2016, Les Journées Nationales du Livre et du Vin célébraient leur vingtième anniversaire. Le grand ordonnateur en est toujours Jean-Maurice Belayche, assisté de Corinne Giessinger et Arnaud Hofmarcher. Après s’être déroulée pendant des lustres chez Bouvet-Ladubay, cette manifestation se tient désormais dans le centre-ville de Saumur, place de la République et dans le Théâtre, rebaptisé Le Dôme. Huit prix littéraires y ont été décernés, dans la cour intérieure de la Mairie. Cette année, l’Histoire était à l’honneur et 130 auteurs étaient présents.

Il y en avait pour tous les goûts et de nombreuses animations étaient proposées : impromptus musicaux par Vassilis Varvaressos (piano) ; tables rondes animées par Philippe Lefait et Olivier Pourriol ; cafés littéraires dans les brasseries Le 7 et La Bourse ; projection d’un court-métrage musical, Une seconde chance, réalisé par Alain Williams au Cinéma Le Palace ; conférence sur l’histoire des vins de Saumur à la chapelle Saint-Jean ; dégustations des vins de Loire, de Saumur et de Bourgueil ; exposition Instants complices, portraits d’écrivains, par Gérard Angibaud ; fanfare du Livre et du Vin ; balades sur la Loire ; dégustation de produits gourmands.

Samedi 9 avril après-midi, j’ai assisté aux deux tables rondes animées par Philippe Lefait. La première, Les grands personnages de l’Histoire, rassemblait Irène Frain (Marie Curie prend un amant), Pierre Perret (Les grandes pointures de l’Histoire), Jean-Joseph Julaud (L’Histoire de France pour les Nuls), et Gonzague Saint-Bris (Louis XI le méconnu). La seconde table ronde avait pour titre : Secrets de famille, récits de vie. Y participaient Laurent Gerra (Cette années, les pommes sont rouges), Yann Queffélec (L’homme de ma vie), Philippe Grimbert (Un secret), Jérôme Clément (Plus tard tu comprendras suivi de Maintenant je sais) et Nicolas Rey (Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis). J'y reviendrai dans un prochain billet.

Le public, présent dans la salle dès 14 h, a patienté jusqu’à presque 15 h avant que les participants n’arrivent ! Qui a dit que l’exactitude est la politesse des rois ?

Lors de la première table ronde, Pierre Perret a expliqué son propos dans Les grandes pointures de l’Histoire. Selon lui tout grand personnage historique a une âme de dominateur ; des Borgia à Napoléon, ces personnages ont « tenu le peuple à leur pogne », sous leur emprise, avec leurs mensonges et leurs promesses non tenues. Il ne s’est donc pas privé de les tourner en dérision et de raconter leurs mille-et-une faiblesses. Ainsi de Henri IV et de sa fierté d’avoir une « colonne Vendôme entre les jambes ». « J’ai toujours cru que c’était un os », a rajouté Gonzague Saint-Bris, reprenant les paroles du roi lui-même.

Si Pierre Perret regarde par "le p’tit bout de la lorgnette", il n’en reconnaît pas moins que, de Messaline à Joséphine, ce sont les femmes les plus intéressantes. Si les hommes ont toujours su excuser leurs forfaits, les femmes, elles, sont plus subtiles : elles en disent dix fois moins mais, dans la coulisse, en font dix fois plus ! Derrière l’homme politique, cherchez toujours la femme. Ce sont elles qui mènent le monde, sans oublier la religion et le goût du pouvoir.

Le chanteur-historien a précisé qu’il a cependant souhaité retrouver la complexité des personnages. Impressionné par les femmes, et notamment Aliénor d’Aquitaine, il en a aussi recherché les faiblesses. Il a mis un point d’honneur à « ne pas dire de c… » et a beaucoup cherché à la Bibliothèque Nationale, s’obligeant à lire entre les lignes et à « mettre le doigt là où ça fait mal ». Si son ouvrage est marqué par la dérision, celle-ci est toujours pleine d’empathie.

Pour Irène Frain, il existe deux types de grands personnages de l’Histoire : ceux qui savent qu’ils veulent façonner le monde et le décident très tôt et ceux qui laisseront une empreinte malgré eux, c’est-à-dire les artistes, les scientifiques, les créateurs. Ceux-là deviennent célèbres sans le savoir. Quand Simone de Beauvoir, pionnière du féminisme, écrit Le Deuxième Sexe, elle est malheureuse en amour avec Sartre, en dépit du contrat passé entre eux. Sa rencontre avec Nelson Algren (qu’Irène Frain a réhabilité dans la biographie de Simone de Beauvoir) va lui révéler qu’on peut être une femme aimée, qu’on peut être une intellectuelle et connaître l’amour humain.

Car ce qui intéresse Irène Frain, c’est la complexité des êtres. Dans Marie Curie prend un amant, elle insiste sur la célébrité de la scientifique polonaise et sur le désastre de sa vie intime après la mort de son mari. Celle qui a changé (en bien et en mal malgré elle) la face du monde avec la découverte du radium (dont elle mourra) ne pourra refaire sa vie avec Paul Langevin son amant, à cause justement de sa renommée. La gloire – qu’elle n’avait pas appelée de ses vœux -  fut pour elle une prison. Tout comme elle le fut sans doute pour Elizabeth I qui n’aurait jamais dû être reine et peut-être aussi pour Elizabeth II.

Si les grands hommes sont menés par leur testostérone, ils sont toujours pitoyables pour leur valet de chambre ainsi que le disait Nietzsche. Grandiose et faible, le personnage historique est propulsé contre son gré dans une sphère légendaire. Ainsi Marie Curie, présentée souvent comme une sainte laïque, fut une femme pleine de dynamisme qui savait rire avec Einstein. Elle n’est pas cette femme sévère en noir dont les photos véhiculent l’image : elle s’habille de blanc quand elle est amoureuse, et ce sont ces photos-là qu’Irène Frain a retrouvées, photos censurées par ceux qui ne veulent pas que l’on porte atteinte à leur icône. L’écrivain a cherché dans ses livres de comptabilité et découvert que, lorsqu’elle est amoureuse, Marie Curie peut dépenser jusqu’à un quart de son salaire et acheter avec extravagance.

Irène Frain précise que, pour écrire cette biographie, elle a travaillé dans le secret et que certaines de ses révélations ont eu « du mal à passer ». Ayant le plus grand respect pour l’amour, elle admire Marie Curie, piétinée et traînée dans la boue à cause de sa liaison avec Paul Langevin. Elle est persuadée (malgré l’absence de preuves formelles) qu’elle était capable de mourir par amour. « Nous sommes tous des romantiques polonais » a-t-elle joliment dit.

Dans ses biographies, Irène Frain a toujours à cœur de montrer la complexité des personnages célèbres, dans laquelle tout un chacun, « mon semblable, mon frère », se reconnaîtra. Mais pour elle « l’avenir du passé n’est jamais très sûr » et elle ignore si on retiendra DSK ou le président en moto sous son casque...

Elle insiste encore sur le travail de l’historien, l’importance de l’exploration des archives, et la facilité qu’apporte Internet dans la connaissance des lieux. A l'image d'Annie Ernaux, elle explique ne pouvoir comprendre un personnage si elle ignore les lieux où il a vécu. La demeure de Marie Curie à Sceaux lui a permis d’imaginer l’horreur de l’attaque de la maison, du saccage du jardin par des femmes vengeresses. Elle conclura en insistant sur la porosité de la biographie et du roman : comme Hérodote, « nous sommes tous des enquêteurs », dira-t-elle.

Personne ne croyait dans le projet de Jean-Joseph Julaud, L’Histoire de France pour les Nuls : « Ca ne marchera jamais » lui disait-on ; il en a vendu un million d’exemplaires ! L’auteur explique que son livre s’adresse à tous ceux qui ont soif de savoir. Quand on dit : « Je suis nul ! », on a toujours l’espoir de se refaire une culture. Longtemps l’Histoire a été propriété de l’Université et de l’Ecole des Annales qui met en avant une histoire globale, dans le temps et l'espace et prend en compte les faits de société dans leur ensemble. L’enseignement de celle-ci s’est transmis par capillarité dans toutes les sphères du savoir jusqu’à l’école primaire. C’est pourquoi, selon lui, nombre d’écoliers ont été privés des grandes figures de l’Histoire.

Prenant l’exemple de Marguerite de Valois, la « reine Margot », Jean-Joseph Julaud souligne combien est fausse l’image que l’on a de la sœur de Charles IX qui était une femme intelligente, sage et cultivée. Poète et musicienne, elle prônait l’amour platonique, bien loin de l’image de la Messaline que la postérité a donnée d’elle. Contrainte de composer à la fois avec les catholiques et avec les protestants, elle fut l’objet de la haine féroce des deux partis, couverte d’infamie et la cible de nombreux pamphlets. Ceux-là même dont se servit Alexandre Dumas pour composer le personnage de La reine Margot, qui contribua à créer sa légende noire.

Pour Jean-Joseph Julaud, il s’agit toujours de rétablir la vérité complexe d’un personnage et de corriger les excès (positifs ou négatifs) dont son image a pu être victime. Ainsi, contrairement au tableau de Gros, Bonaparte à Arcole ne fut pas aussi fringant. Quant à ses glorieuses victoires, on pourra peut-être les nuancer quand on sait que Napoléon avait l’art de repérer chez ses ennemis celui qu’il pourrait soudoyer afin de modifier la stratégie ennemie.

Gonzague Saint-Bris (qui a écrit 50 livres et 20 biographies), avec Louis XI le méconnu, a voulu réhabiliter « l’universelle araigne ». Dans une belle envolée lyrique, l’écrivain a fait le portrait de ce roi tant décrié, capitaine courageux à la bataille de Montléry, celui qui a agi contre la crise, a sauvé la France des Anglais et des brigands en mettant fin à la Guerre de Cent ans, a créé l’industrie et la poste, a acheté une licence pour l’imprimerie, a créé des foires, a fait en somme la France d’aujourd’hui. C’est lui qui a abattu son oncle Charles le Téméraire, « aux ongles longs », l’homme qui portait le plus beau diamant du monde, le Sancy. « Le visage fendu dans la neige, c’est lui le Téméraire ! Et maintenant une page de pub ! » Ce panégyrique enthousiaste de Louis XI a été salué par une salve d'applaudissements.

Gonzague Saint-Bris a dit l’impossibilité de tout savoir mais l’importance du travail d’archives (pour sa biographie sur Louis XI, il a utilisé les textes des ambassadeurs milanais). Il importe aussi bien sûr d’aller sur place et d’être une sorte de journaliste. On suit alors le personnage dans la rue et on peut dire s’il va tourner à droite ou à gauche. C’est ce que lui-même a fait avec sa biographie de La Fayette à laquelle il  consacré vingt ans de recherches sur les deux continents à la poursuite de son héros. Orphelin et millionnaire à 14 ans, marié à 16 ans à la femme de sa vie, major général dans l'armée des États-Unis à 19 ans, tel est La Fayette, célèbre sur les deux rives de l'Océan à 20 ans. Gonzague Saint-Bris a expliqué avec passion comment à partir d’une lettre de La Fayette à Condorcet, exposant que le marquis soldat voulait créer une ferme en Amazonie française « pour délivrer les naturels », il était parti sur les traces de son héros et avait fini par retrouver le ferme de « La belle Gabrielle », que le général français abolitionniste avait créée.

L’écrivain a ensuite évoqué Balzac dont il a écrit la biographie dans Une vie de roman. Il a rappelé l’extraordinaire aventure amoureuse de ce « snob sexuel », « pas beau », « qui se nourrissait d’éloges », mais qui se piquait de n’être amoureux que de marquises ou de duchesses. En 1832, il reçoit une lettre marquée du tampon d’Odessa et pendant dix-huit ans entame une correspondance avec la comtesse Hanska. Pour rencontrer son écrivain après quelques mois, elle lui donne rendez-vous sur le ponton du lac de Neuchâtel en Suisse.  Quand elle voit arriver « ce boudin d’un mètre soixante », sanglé dans son beau costume, elles’interroge. Mais il lui parle avec feu et elle vacille… Devenue veuve en 1841, elle hésite longtemps avant d’accepter de l’épouser finalement le 14 mars 1850 à Berdytchev, quelques mois avant sa mort. Leur amour est résumé ainsi par Gonzague Saint-Bris : « Dix-huit ans d'amour, seize ans d'attente, deux ans de bonheur et six mois de mariage. »

Toujours sur les pas de Balzac pour sa biographie, Gonzague Saint-Bris a encore raconté son voyage en avion avec Chirac qui récitait par cœur en russe les chants d’Eugène Onéguine. L’ambassadeur de France lui avait fourni un chauffeur pour aller jusqu’à Verkhovnia, le domaine de Madame Hanska en Ukraine. Dans le cimetière, il avait appris à son guide stupéfait, qui se recueillait sur la tombe de son aïeul, que son ancêtre s’appelait Thomas, qu’il était violoniste et qu’il avait été le valet de Balzac au cours du séjour de celui-ci dans le domaine de la comtesse. De l’intérêt de se rendre sur les lieux où furent les personnages dont on raconte la vie !

L’écrivain a ajouté des remarques sur le storytelling car il s’agit toujours en effet de bien choisir les éléments qui contribuent à rendre la complexité et la vérité d’un personnage historique, quitte à altérer sa légende. Ainsi de Louis XIV pleurant avec Madame de Maintenon ou des mignons d’Henri III qui étaient en fait de fiers soldats, soucieux d’élégance. Il a enfin reconnu les progrès permis par les nouvelles méthodes scientifiques qui apportent un nouvel éclairage sur le passé. Selon lui, les dernières analyses ADN des descendants  de Karl-Wilhelm Naundorff prouveraient que celui-ci était bien le dauphin, fils de Louis XVI.

Après avoir rendu hommage à Alain Decaux, récemment disparu, qui a « assuré la survie de l’Histoire », Gonzague Saint-Bris a conclu avec brio cette table ronde en citant la phrase de Bernanos : « Ne pas revenir sur le passé, c’est la meilleure façon que le passé revienne vers vous. » Et c'est ainsi que grâce à l'humour de Pierre Perret, au lyrisme de Gonzague Saint-Bris, à la sensibilité d'Irène Frain, l'Histoire nous est apparue bien vivante cet après-midi-là.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

 

Irène Frain

Irène Frain

Jean-Joseph Julaud

Jean-Joseph Julaud

Gonzague Saint-Bris

Gonzague Saint-Bris

Pierre Perret

Pierre Perret

Irène Frain et Pierre Perret

Irène Frain et Pierre Perret

Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 07:53

 

Le coucou, cunulus canorus, Martinet, gravure ancienne

 

Le coucou

 

 « Sois bienvenu, favori du printemps

Encore ici tu es pour moi

Non pas oiseau, mais être invisible,

Une simple voix, un mystère… »

 

William Wordsworth, 1770-1850

 

Hier, en balade avec des amies, pour la première fois de l'année, nous avons entendu le coucou. En écho à William Wordsworth, j'ai écrit ce petit texte :

 

Coucou de printemps

 

On marche d’un bon pas

On entend le coucou

Pour la première fois

En ce matin très doux

 

On cherche dans ses poches

La piécette sonnante

Mais c’est mauvaise pioche

La monnaie est absente

 

Foin du mauvais présage

Et de la plaie d’argent

Vive coucou volage

Annonceur du printemps

 

Verrie, mardi 5 avril 2016

 

 

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Published by Catheau - dans Poèmes de saison
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29 mars 2016 2 29 /03 /mars /2016 09:06

 

C’est peu de dire que j’ai aimé le dernier livre de Maïlys de Kerangal dont le titre est emprunté au Platonov du docteur Tchékhov : « Il faut enterrer les morts et réparer les vivants. ». J’ai été emportée, enroulée dans cette vague de mots, de voix, qui vont s’élever, converger, s’assembler, pour constituer ce thrène superbe à Simon Limbres, le héros de cette histoire, qui est celle d’une greffe cardiaque.

Dans une interview à la Librairie Mollat, l’auteur explique qu’elle a souhaité d’emblée inscrire le livre dans cette vague que surfe le jeune homme au début du roman. C’est bien  en action qu’elle a voulu présenter d’abord ce « prince surgi de l’écume », qui va devenir un corps étendu, en proie à la mort encéphalique. C’est donc ce « déferlement » initial qui va irriguer toute l’œuvre. Pour l’auteur, la mer ne représente-t-elle pas cette « zone de pulsions où se tissent les émotions organiques, archaïques, liées au corps » ?

Se plaçant à contre-courant d’une opinion qui envisage le plus souvent la greffe du côté du receveur, elle explique avoir voulu se situer du côté du donneur. En effet, si penser au receveur, c’est penser à la survie, à la renaissance, choisir le point de vue du donneur, c’est réfléchir sur l’envers de la greffe, sur son revers, et tout ce que cela implique : « morcellement, dispersion, désacralisation, déprivatisation du corps ». L’entreprise de Maïlys de Kerangal apparaît donc très originale à cet égard.

A la lecture de ce livre qui se structure comme une tragédie classique en vingt-quatre heures, « entre deux révolutions du soleil », c’est le mot « empathie » qui m’est venu de suite à l’esprit. J’ai admiré en effet cette capacité quasi-démiurgique de l’auteur à se mettre avec autant de justesse et de sensibilité à la place de chacun de ses personnages, sans jamais forcer le trait. Cela m’a donc plu de savoir que le projet de l’écrivain avait consisté à « toucher une forme de délicatesse » et que son enjeu était bien « l’empathie », dans ce désir d’écrire un livre qui prenne en charge tous les aspects d’une transplantation cardiaque. Ce thème lui a permis, dit-elle, « d’interroger la porosité entre la vie et la mort et, en écrivant, d’avoir un geste qui travaille cette idée de l’empathie. » Le don n’en pose-t-il pas expressément la question ? C’est bien ce sentiment-là qu’elle-même a éprouvé par rapport à l’objet du livre, la greffe.

Se mettant dans la peau du jeune homme, elle dit admirablement « l’état de grâce » du surfeur, ce « vertige horizontal », cette seconde « qui lui permet de ressaisir en un tout l’éclatement de son existence, et de se concilier les éléments, de s’incorporer au vivant […] d’étirer l’espace, allonger le temps, jusqu’au bout de la course épuiser l’énergie de chaque atome de la mer ». Elle le saisit à l’acmé de sa vie, donnant ainsi à percevoir avec force l’horreur de cette existence triomphante si tôt brisée à dix-neuf ans dans un hôpital du Havre.

Adoptant le point de vue des parents, l’écrivain décrit avec retenue et délicatesse le moment où Marianne et Sean, découvrent le corps de leur fils dont le cœur bat toujours : « Le visage de Simon, tout ce qui vit et pense en lui, tout ce qui l’anime, tout cela va-t-il revenir ? » Elle décrit aussi cette étape bouleversante de l’acceptation du don du cœur, du foie, des poumons, des reins : « Mais pas les yeux […] Car les yeux de Simon, ce n’était pas seulement sa rétine nerveuse, son iris de taffetas, sa pupille d’un noir pur devant le cristallin, c’était son regard ; sa peau, ce n’était pas seulement le maillage fileté de son épiderme, ses cavités poreuses, c’était sa lumière et son toucher, les capteurs vivants de son corps. » De l’incompréhension à l’acceptation du don d’organes, l’évolution complexe des sentiments de ces parents douloureux est particulièrement bien saisie, tout en nuances, en intensité, en émotion retenue.

L’auteur est encore dans la tête de Juliette, la petite amie de Simon, tandis que celle-ci se remémore leur premier baiser et leur dernière dispute avant qu’il ne s’en aille surfer : « Car Juliette, c’était le cœur de Simon. » Il y a aussi Lou, la petite sœur qui a fait un dessin pour son frère : « Il est où Simon ?,  il est toujours à l’hôpital ? Sans attendre de réponse, elle fait demi-tour, fonce dans le couloir, les ailes vibratiles et le pas martelé, on l’entend qui ouvre une pièce, appelle son frère, puis ce sont d’autres portes qui claquent, et ce même prénom qui revient […] » Maïlys de Kerangal analyse ainsi très finement les étapes par lesquelles passe chacun des proches de Simon Limbres.

En ce qui concerne le corps médical, l’auteur pénètre d’abord avec acuité dans l’esprit de Thomas Rémige, l’infirmier coordinateur des prélèvements d’organes, obsédé par «  ce tâtonnement singulier au seuil du vivant, un questionnement sur le corps humain et ses usages, une approche de la mort et de ses représentations ». Il est le personnage-clé du livre, celui autour duquel tout se ramifie.

Elle souligne la difficulté immense de la tâche du docteur Pierre Révol qui doit annoncer aux parents qui espèrent encore : « Simon est en état de mort cérébrale. Il est décédé. Il est mort. » Elle reconnaît avoir beaucoup travaillé « les effets d’annonce », en étant attentive à « l’idée d’une parole qui se dépose, qui cristallise ». Elle insiste sur la fatigue de la jeune infirmière Cordélia Owl, en proie à la tension nerveuse de son métier, subissant les réprimandes du docteur Révol et perturbée par l’histoire amoureuse qu’elle est en train de vivre.

Maïlys de Kerangal suit Marthe Carrare qui travaille pour l’Agence de la biomédecine, au Pôle national de répartition des greffons. C’est elle qui constitue le dossier complet pour la réalisation de la greffe après l’acceptation du don par Marianne et Sean : « Les organes du donneur sont répartis, les trajectoires établies, les équipes constituées, tout est sur des rails. Et Rémige maîtrise. Pourvu qu’il n’y ait pas de mauvaise surprise lors du prélèvement […] » Mais si l’auteur décrit minutieusement les étapes de la transplantation, le livre va bien au-delà du simple reportage !

Le lecteur découvre encore la dynastie Harfang, dont un des membres officie à la Pitié-Salpêtrière : « Ce nom étrange courant les couloirs des hôpitaux parisiens depuis plus d’un siècle si bien que l’on disait simplement c’est un Harfang pour conclure un échange qui avait relevé l’excellence d’un praticien […] ».

On suivra aussi Virgilio Breva, le jeune chirurgien qui va opérer la transplantation. Prodigieusement doué, il avait choisi la chirurgie cardiaque : « Le bon vieux cœur. Le cœur moteur. La pompe qui couine, qui se bouche, qui déconne. Un boulot de plombier, aime-t-il dire : écouter, faire résonner, identifier la panne, changer les pièces, réparer la machine tout cela me convient parfaitement […]. Maïlys de Kerangal souligne que la progression de l’écriture de son roman s’est ainsi opérée « par séquences, par blocs d’affects et de paroles ».

Enfin, l’auteur imagine l’attente interminable de Claire Méjean, atteinte d’une myocardite, et que seule sauvera une transplantation cardiaque. Ayant quitté la banlieue parisienne, elle est venue s’installer à deux pas de la Pitié-Salpêtrière. Après un premier espoir déçu à cause d’un mauvais greffon, elle entend ce soir-là l’appel du chirurgien Harfang : « On a un cœur. Un cœur compatible. Une équipe part immédiatement prélever. Venez maintenant. La transplantation aura lieu cette nuit. Vous entrerez au bloc autour de minuit. » Le lecteur perçoit bien l’espoir et la crainte de cette femme dont la greffe est l’ultime gage de survie.

On notera que tous ces personnages existent avec force à travers leur nom. Le choix de ce dernier est en effet capital pour l’écrivain. Soulignant la « puissance » du nom propre, elle précise : « Il est clos, inaltérable, et en même temps, il diffuse énormément de choses. Tant que je n’ai pas les noms des personnages, ils ne peuvent pas exister pour moi. » Le nom  de Simon Limbres est révélateur à cet égard. N’évoque-t-il pas les limbes, ce no man’s land, cet endroit intermédiaire et flou, cet au-delà,  situé aux marges de l'enfer, auquel s’apparente la situation végétative de celui qui est en état de mort encéphalique ?

C’est la succession des voix si variées et si justes de tous ces personnages que j’ai aimée dans ce livre. Maïlys de Kerangal explique d’ailleurs que ce qui a présidé à l’écriture du roman, c’est « la notion de chant, non pas un chant lyrique, ajoute-t-elle, mais plutôt un chant de réparation ». Cet oratorio trouvera ainsi son point d’orgue dans l’avant-dernier chapitre quand, après que la greffe a été réalisée, Thomas Rémige, se met à chanter : « Un chant ténu, à peine audible par celui ou celle qui se trouverait avec lui dans la pièce, mais un chant qui se synchronise aux actes qui composent la toilette mortuaire, un chant qui accompagne et décrit, un chant qui dépose. » Je trouve ces lignes particulièrement audacieuses car il fallait oser imaginer un infirmier chantant lors de la toilette mortuaire d’un jeune homme à qui on a prélevé le cœur. Or la page est magnifique qui inscrit ce chant dans la tradition des anciens rituels funéraires et qui métamorphose le corps du donneur en celui d’un héros grec. C’est « un chant de belle mort », « une édification » qui « reconstruit la singularité de Simon Limbres ». Ce chant rend au personnage l’éminente dignité de son être : « Il le propulse dans un espace post mortem que la mort n’atteint plus, celui de la gloire immortelle, celui des mythographies, celui du chant et de l’écriture. »

On l’aura compris, ce que j’ai admiré dans ce roman, c’est la façon dont Maïlys de Kerangal parvient à transformer l’histoire de cette greffe cardiaque en une « chanson de geste » tout à la fois individuelle et collective et profondément humaine. Je dois dire qu’en dépit d’un lyrisme étonnamment maîtrisé par l’auteur, les larmes me sont souvent venues aux paupières lors de ma lecture.

Certes, ce roman nous informe précisément sur le déroulement d’une transplantation cardiaque (elle-même a assisté à une greffe), mais là n’est pas véritablement l’enjeu du livre. Ce dernier est davantage une réflexion puissante sur les liens du corps et de l’esprit, sur ce qui fait l’unicité d’un être, sur ce qui subsiste d’un vivant après sa mort. C’est ce qu’exprime ce magnifique passage : « Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle [Marianne, un des plus beaux personnages du livre] comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au dehors comme un désert de gypse. »

Que cette réflexion soit portée par une collectivité familiale et médicale ne donne que plus d’ampleur au roman. En effet, si le livre est bien le reflet d’une histoire individuelle, ce qui lui confère un intérêt supplémentaire, c’est que celle-ci s’inscrit dans une histoire collective, révélatrice de la volonté et de l’énergie des vivants à se réparer les uns les autres : une forme d’unanimisme contemporain. C’est pourquoi ce chœur pour un cœur résonnera longtemps à nos oreilles.

 

Sources :

Interview de Maïlys de Kerangal pour la Librairie Mollat, 12 février 2014, You Tube

Maÿlis de Kerangal : « A l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels » - Livres – Télérama.fr

 

 

 

 

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 16:39
Résurrection.

 

 

Dans le blanc du matin

J’ai vu la porte ouverte

Comme d’un baldaquin

La tombe était couverte

Il n’y avait plus rien

La salle était déserte

Et cette toile offerte

Vierge tel un vélin

Ce n’était pas la perte

C’était la vie enfin

 

Sur la photo de l’installation d’Ali Salem pour Art et Chapelles,

Eglise Saint-Pierre d'Artannes, le 17 juillet 2011

 

Photo ex-libris.over-blog.com

 

 

 

 

 

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21 mars 2016 1 21 /03 /mars /2016 16:05
Le Printemps des Poètes 2016 à la MJC de Saumur, vendredi 18 mars.

 

Vendredi  18 mars 2016, le groupe de poésie auquel  j’appartiens célébrait pour la quatrième fois Le Printemps des Poètes. Il était accueilli pour la deuxième fois à la MJC de Saumur, dans une atmosphère intime et chaleureuse. Une petite trentaine d’amateurs s’étaient ainsi donné rendez-vous pour écouter l’âme des poètes du Grand vingtième, thème de l’année 2016. Un prétexte aussi pour fêter Cent ans de poésie et les cinquante ans de la célèbre collection Poésie/Gallimard.

Difficile donc de faire une sélection dans ce siècle si riche en voix diverses et magnifiques et ce sont nos coups de cœur qui ont présidé au choix des différents textes. Nous les avons tout simplement présentés dans l’ordre chronologique et n’ayant bien sûr aucune prétention à être exhaustifs, nous n’avons nullement cherché à équilibrer nos choix. C’est ainsi que, accompagnés harmonieusement au luth par un ami musicien, nous avons dit six textes de Louis Aragon (mais à tout seigneur tout honneur !), trois de Supervielle, deux de Marie Noël, trois de René-Guy Cadou. Quant au centenaire Georges-Emmanuel Clancier (103 ans !), il a été mis à l’honneur avec trois textes. Nous avons aussi évoqué des voix de la francophonie avec deux textes de Léopold Sédar Senghor et cinq poèmes de poètes du Maghreb. Nous avons sans vergogne abordé le XXI° siècle avec des poètes comme François Cheng, Alain Duault, Antoine Emaz et Yves Leclair, notre poète saumurois, qui a reçu le prestigieux prix Alain Bosquet en 2014. Enfin la parole a été donnée à trois auteurs de notre groupe, puisque nous somme trois à écrire de la poésie, Dany, François et moi-même.

Pour ceux qui souhaiteraient retrouver ces textes, j’évoquerai ici brièvement les choix de chacun. Françoise a débuté la soirée avec le célébrissime « Pont Mirabeau » d’Apollinaire que le poète traversait lorsqu’il allait rejoindre Marie Laurencin. En bonne place au début du recueil d’Alcools (1913), entre « Zone » et « La Chanson du mal-aimé », il dit admirablement, avec une simplicité extrême, la disparition de l’amour alliée à la fuite du temps. Ensuite venait « La rose et le réséda » d’Aragon, extrait de La Diane française (1943-1944). Paru d’abord en 1943, le poème sera plus tard diffusé clandestinement par tracts anonymes puis, en décembre 1944, Aragon le publiera au sein du recueil de poésie La Diane française. La symbolique des deux couleurs exprime un appel à l'unité dans la Résistance, par-delà les clivages politiques et religieux. La guerre était encore présente avec « Barbara », extrait de Paroles (1946) de Jacques Prévert.  Le poète s'y adresse à une femme inconnue, aperçue dans la rue et dont il ne connaît que le prénom, Barbara. Cette inconnue symbolise toutes les victimes civiles de la guerre et le poème touche justement par son oralité et cette interpellation directe. Plus près de nous, construit sur l’anaphore « Ce qu’il nous faut », le poème de Michel Butor, « La teinture de Marrakech », (in Sous l’écorce vive, Poésie au jour le jour, 2008-2009), nous a exhortés à la justice, la paix, la poésie. Avec « On pourrait mettre de la musique » (in Peau, 2008), de l’Angevin d’adoption, Antoine Emaz, le « retourneur de mots », c’est une écriture du quotidien et de l’attente que Françoise nous a donné à entendre.

Dany avait, pour sa part, choisi des poèmes de femmes. Gérard d’Houville, d’abord (alias Marie de Hérédia et Marie de Régnier de son nom d’épouse) avec l’évocation des « plus tristes amours du monde », scintillant des noms magiques des grandes amoureuses : Sapho, Didon, Yseult la blonde, Armide, Hélène, Héro et Cléopâtre (in Les Poésies, 1931). Louise de Vilmorin, la dame de Verrières-les-Buissons, était présente avec « Passionnément », extrait de L’Alphabet des aveux (1954). Celle qui fut une grande amoureuse et le dernier amour de Malraux y décline avec subtilité le vocabulaire de la passion. Venaient ensuite deux poèmes de Marie Noël, extraits des Chants d’arrière-saison (1961). Marie Noël est cette poétesse dont les textes sont transfigurés par « la méditation spirituelle, l’expression de sa foi et sa difficulté à croire ». « Crépuscule » traduit bien ce « chant de l’âme » qui lui est si particulier, tandis que « Ronde », à la tonalité plus légère et plus fantaisiste, exprime la diversité de l’écriture de cette célibataire éternelle, que l’on surnomma la « fauvette d’Auxerre ».

Véronique avait jeté son dévolu sur Jules Supervielle, poète d’un autre temps, né dans un Uruguay lointain. « Ma chambre » et « Vivre encore », extraits de Gravitations (1925), témoignent de son inquiétude métaphysique et de sa capacité à métamorphoser le réel. Avec « Figures » (in Oublieuse mémoire, 1949), c’est le mystère de la disparition des êtres chers qui est évoqué à travers les figures d’un jeu de cartes. Puis Véronique avait choisi de donner la parole aux poètes algériens. « Le café » (in Pour ne plus rêver, 1965), de Rachid Boujedrah, témoigne de la vitalité pleine d’humour de ce poète d’outre-Méditerranée tandis que « A la source des étoiles » (in A chacun son métier, 1966), d’Ahmed Azeggah, incite le poète à un total don de soi afin de pouvoir s’abreuver à la source vive de la poésie. Quant au sibyllin « Naissant dans l’ombre bleu » (in L’enfance au cœur, 1986), de Habib Tengour, il est poésie pure. Cet aperçu de la poésie algérienne s’achevait avec « Terre rêvée » (in Pensées, neige et mimosas, 1994), une rêverie sur un monde délivré de la peur et rendu à l’amour. Véronique a clos sa participation avec un extrait de D’infiniment de pluie et d’aube (2015), d’un de nos diseurs, François Folscheid. Un petit texte d’une grande densité qui est une invitation, à travers le froid et le silence, à emprunter « des chemins de transparence ».

Edith s’était pour sa part orientée vers des textes prônant un certain art poétique. Elle a donc fait entendre la voix de René Char avec « Commune présence » (1935-1936), qui dit la nécessité et la difficulté pour le poète de dire « la vie inexprimable », au risque de la mort. Edith avait aussi choisi un texte d’Aragon, « Ce que dit Elsa » (in Cantique à Elsa, 1942), petit bréviaire de ce que doit être un poème d’amour. « Lard poétique » (in Les Mots, Cahier 5, Poèmes), d’André Frédérique, nous a proposé une poésie qui est tout sauf classique, composée de « vers amis », de « Vers fondant comme neige / Veloux comme vieux vin de pays. » Toujours dans cette veine fantaisiste, Edith a fait résonner les mots de René-Guy Cadou dans « Art poétique » (in Le diable et son train, 1947-1948). Il y compare le poète à un accidenté de la route : de sa solitude habitée naîtra la poésie. Dans une autre tonalité, plus lyrique celle-ci, René-Guy Cadou encore propose sa conception de la poésie dans le poème du même nom (in Les sept péchés capitaux, 1949). Il s’y décrit tâtonnant, dans une longue quête de sa « forme préférée », murmurant « Le long du mur en pierre de l’éternité ». Alternativement, nous avons dit alors de brèves phrases, toujours de René-Guy Cadou, extraites de Usage interne (in Poésie la vie entière, 1951). Inutilité, élan, témoignage, sensibilité, tels sont certains des aspects de la poésie évoqués dans ces textes. Enfin, Edith avait tenu à dire un autre texte de François Folscheid, extrait aussi de Infiniment de pluie et d’aube. Il y décrit le bleu, « Le bleu derrière le bleu pour atteindre ce qui est avant que d’être », ce qui pourrait être une définition lumineuse de la poésie.

La cinquième voix féminine était la mienne. J’ai commencé avec le petit poème de Paul-Jean Toulet « En Arles où sont les Alyscamps », extrait des Contrerimes (1921), chef-d’œuvre de la poésie fantaisiste et bréviaire du désenchantement. N’y est-il pas dit qu’il faut prendre garde « à la douceur des choses » ? J’avais choisi ensuite un poème de Cocteau, extrait de Plain-Chant (1923), « Je n’aime pas dormir ». Un texte que j’aime particulièrement et dont mon père possédait une copie toujours avec lui dans son portefeuille. On sait que le Prince des Poètes l'écrivit sous l'influence de Raymond Radiguet, qui devait mourir le 12 décembre 1923. Anna de Noailles est une poétesse trop méconnue au lyrisme passionné, celui « des joies subites, des désirs qui brûlent, de l'infini dans la limite... » ainsi que le disait l’abbé Mugnier. D’elle, j’ai dit « Douleur » (in Les Eblouissements, 1928), où elle exhale son mal de vivre, exacerbé par le foisonnement de la nature. Comme les autres, j’avais accordé ma préférence à Aragon avec « Il n’aurait fallu », un texte qui m’accompagne depuis toujours (in Le Roman inachevé, 1956) et qui dit comment la présence amoureuse peut sauver de la mort. « Toute une nuit j’ai cru » appartient aussi au Roman inachevé et évoque la crainte du poète de voir disparaître celle qu’il aime. Avec « Assieds-toi, mon âme » (in Le Pêcheur d’eau, 1995), de Guy Goffette, j’ai souhaité évoquer cette écriture du quotidien qui a la transparence de l’eau, mais d’où sourd la blessure intime. Avec « Ave » (in Très haut amour, 2002) de Catherine Pozzi, qui fut la maîtresse de Valéry, on a pu entendre ces accents fulgurants quasi mystiques, proches de ceux de Louise Labé. On a écouté encore la voix d’Alain Duault, le critique musical, avec un extrait de Ce qui reste après l’oubli. Une hache pour la mer gelée, III, 2010. Dans une disposition en carré très particulière, il évoque « le mystérieux frémissement des choses », le passage inéluctable du temps et la pérennité de la beauté. Le bref poème de Dany Lecènes (2013), une de nos diseuses, a souligné la difficulté à exprimer la profondeur de l’amour à travers une très belle métaphore associant le mouvement du drap que l’on replie à la lumière du soleil qui le traverse. Enfin, après avoir rappelé la portée philosophique de certains poèmes d’Yves Leclair, avec « Corps céleste », écrit sur un galet rose ramassé à Camaret-sur-Mer, (in Cours s’il pleut, 2014), j’ai terminé avec « Pas à pas » de François Cheng, extrait de son dernier opus, La vraie gloire est ici (2015). Une voix sans autre exemple qui allie la sagesse orientale à la tradition occidentale.

Les trois voix masculines étaient celles de Claude, Pierre et François. Claude a commencé avec « Tout n’est peut-être pas perdu » (in Le Sang des autres, 1919), de René Arcos, qui fut le compagnon de route de Romain Rolland. Un texte qui affirme que l’espoir demeure vivant si, au sein de la tourmente, un seul demeure fidèle à soi-même. Aragon était de nouveau présent avec le joli poème « Cé », construit sur cette même sonorité à la rime. Extraite des Yeux d’Elsa (1942), écrite dans une tonalité courtoise, la série de distiques rappelle la débâcle de 1940 dans l’amertume de la défaite. Puis Claude a dit le célèbre poème "A mon frère blanc", attribué à Léopold Sédar Senghor, sans certitude aucune de sa paternité. Un texte qui joue sur les couleurs afin de désarmer tous les racismes. Accompagné par Florent à la guitare, Claude a chanté « Heureux celui qui meurt d’aimer » (in Le fou d’Elsa, 1963), sublime déclaration d’amour à Elsa, que l’adaptation musicale de Marc Ogeret ou de Jean Ferrat contribua à populariser. Il a fait ensuite entendre la voix du poète marocain, Abdellatif Laâbi, ce grand humaniste, soucieux du combat pour plus de justice et de liberté. Dans « Il est temps de se taire », (in Fragments d’une genèse oubliée, 1998), le poète appelle chacun à « quitter la maison des illusions » afin de « s’apprêter au voyage ». Avec un extrait de Vrouz (2012) de Valérie Rouzeau, grande traductrice de Silvia Plath ou Ted Hughes et parolière pour Indochine, nous avons découvert une voix contemporaine originale et teintée d’humour. Claude et Véronique ont alors uni leurs voix pour dire un de mes textes, « Cette année-ci » (2015), dans lequel j’évoque les heurs et malheurs de l’année 2015, tout en essayant de garder l’espoir en l’homme.

Pierre, pour sa part, a dit par cœur la majorité des poèmes qu’il avait choisis. Se sont ainsi succédé « Le condamné à mort » de Jean Genet publié en 1942 ; un texte écrit après la condamnation de Maurice Pilorge à la peine capitale, en 1939, et qu’Hélène Martin a magnifiquement chanté. Il a célébré la négritude avec le poème de Léopold Sédar Senghor, « Femme nue femme noire » (in Chants d’ombre, 1945) : une ode à l’amour, à la femme, à la terre africaine. Il a fait la part belle à l’humour noir de Boris Vian avec « Quand j’aurai du vent dans mon crâne », écrit dans les années 50 et publié après sa mort dans Je voudrais pas crever (1952). Avec « La chanson de Margaret » de Pierre Mac Orlan et V. Marceau pour la musique (1957), il nous a montré combien, pour cet auteur, la chanson « n'est pas [que] son violon d'Ingres, [mais que] c'est l'une des voix naturelles de sa vie créatrice ».

François, notre poète, nous a proposé plusieurs textes de Georges-Emmanuel Clancier, jeune écrivain de 103 ans, qui vient de publier ses mémoires, Le temps d’apprendre à vivre, titre emprunté à Aragon, toujours lui ! En duo avec Véronique, il a dit « Duel » (in Le paysan céleste, 1943), superbe dialogue entre l’homme et la femme, expression d’une poésie conçue comme « un éveil perpétuel ». « Un escalier fantôme » et « Quand fredonne en mon sang » (in Contre-Chants, 2001), révèlent un poète « à l’écoute du temps qui passe » et en qui chemine la mort. « Tard dans la vie » de Pierre Reverdy (in La liberté des mers, 1960) nous a fait approcher l’écriture limpide et mystérieuse d’un des grands inspirateurs du surréalisme tandis que « Il n’y a aucun lieu » de Jean Tardieu (in Formeries. L’accent grave et l’accent aigu. Poèmes, 1976-1983) propose un exercice virtuose de dénégation, atteignant ainsi à une forme d’écriture du vide. Puis François nous a fait écouter les époux Cadou. D’abord René-Guy avec « Celui qui entre par hasard » (in Hélène ou le Règne végétal, 1981), éloge conjoint de l’arbre et du poète, et ensuite Hélène, sa grande inspiratrice, avec « Les draps sont blancs » (in L’innominée, 1983). On y découvre l’écriture discrète et pudique de celle qui souhaitait se « faire la lingère des mots » et qui souhaita « s’immerger dans le silence » afin de maîtriser son lyrisme, disait-elle. Ce qu’exprime admirablement  « Lorsque tu vois un cavalier » (in Si nous allions vers les plages, 2003). François a enfin dit un extrait de la prose poétique de Gabrielle Althen que découvrit René Char : « C’était déjà le temps où tu étais blessée à l’être » (in Présomption de l’éclat, 2012). « Etre au monde quand peu s’y trouvent », voici ce que disait d’elle l’auteur de Fureur et mystère.

Avant de conclure, nous avons dit alternativement des extraits de Noireclaire (2015) de Christian Bobin. Dans ce dernier opus, le poète porte une attention « aux petites lumières des êtres et des choses » qu’il magnifie dans une écriture de la simplicité. C’est enfin avec la chanson de Trénet, « L’âme des poètes », que s’est achevée notre contribution au Printemps des Poètes 2016. Et avant de partager en toute convivialité les bulles saumuroises offertes par la MJC, nous avons écouté une de nos auditrices nous dire un poème de sa composition consacré à l’animal chanté par de nombreux poètes, le chat.

 

La majorité des poèmes cités sont présents sur la toile.

Les oeuvres de Dany Lecènes chez Edilivre :

Le complot Pétronille

Lachryméné

Au clair de la lune

Irène en fa mineur

La joie n'a pas de poids 

Une pinte de vent

Ici-haut

Le recueil de poèmes de François Folscheid :

D'infiniment de pluie et d'aube, Le Petit Pavé, 2015

Mes recueils de poèmes chez Mon Petit Editeur :

Vers rêvés, 2012

Clair Bestiaire, 2014

Mais l'ancolie..., 2015

 

 

Le Printemps des Poètes 2016 à la MJC de Saumur, vendredi 18 mars.
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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 18:04

Le ridotto de Venise, détail, Pietro Longhi, 1750

 

 

Mer de confettis

Sur cheveux de feu

Serpentins en pluie

Sur épaule offerte

Sous robe empesée

Quelqu’un d’autre naît

 

Son regard-mystère

En loup de soie noire

 

En réponse au textoésie de Suzâme, reçu le lundi mars   à 16 h 22

http://suzame-ecriplume.eklablog.com/textoesies-et-vous-a-toi-les-confettis-a125397842

 

 

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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 11:36
Le tilleul sous ma fenêtre (Photo ex-libris.over-blog;com, le 12 mars 2016)

Le tilleul sous ma fenêtre (Photo ex-libris.over-blog;com, le 12 mars 2016)

 

 

Derrière ma fenêtre

En vigie bucolique

Le grand tilleul déploie

Ses ramifications de bois

Ses alvéoles vertes

Ses bronchioles moussues

Ses cavités spongieuses

 

Et sa trachée d’écorce

Véhicule la sève

Inspiration de vie

Dans le sang chlorophylle

Tout le ciel s’emplit

Du souffle végétal

 

Etre cet arbre vif

Exalté par la pluie

Traversé de soleils

Respirant les oiseaux

Moineaux et tourterelles

Au cri des hirondelles

 

 

 

 

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 14:59

 

 

Hier, lundi 7 mars 2016, mon blog a fêté ses sept ans. L’âge de raison pour cet espace de découverte, de liberté, d’écriture, de poésie, qui m’incite à garder les yeux grand ouverts sur le monde. Ce matin, mon administration m’indique que 413 794 visiteurs y sont venus et que 727 715 pages ont été vues et lues, je l’espère ! Je n’en reviens pas d’y avoir écrit 1 074 billets de longueur inégale. Le mois de mars s’annonce bien avec déjà 1 633 visiteurs et 1 909 pages feuilletées. Même quand je ne publie pas, mon blog continue son petit bonhomme de chemin avec entre 100 et 200 visiteurs au quotidien.

Un des billets qui marche le mieux actuellement est celui que j’ai consacré à Joseph Grand, un des personnages de La Peste de Camus (/article-joseph-grand-celui-qui-ne-trouvait-pas-ses-mots-42639205.html). En ces temps de Printemps des Poètes, on vient lire mon article écrit sur le voyage de Baudelaire à L’Ile Maurice après que j’y fus moi-même (/article-baudelaire-a-l-ile-maurice-un-voyage-initiatique-48065534.html, ou encore mes remarques sur les « Couplets de la rue Saint-Martin », de Robert Desnos (/article-que-sont-mes-amis-devenus-couplets-de-la-rue-saint-martin-de-robert-desnos-100562338.html.

Je remercie mes fidèles de toujours, Carole, Martine, Noune, Suzâme, Claude-Alice, elles-mêmes animatrices de superbes blogs, mes amies proches et tous les inconnus qui passent en me laissant un petit mot amical et encourageant. J’ai eu ainsi l’opportunité de faire de belles rencontres avec des gens passionnés et passionnants et tout cela m’incite bien sûr à continuer.

 

 

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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 19:05

Night Circus (Photo The Budapest Times)

 

Vendredi 5 février 2016, c’est à rêver au mythique Icare que la Compagnie hongroise Recirquel a invité le public du Théâtre de Saumur, Le Dôme. Dans une mise en scène de Bence Vági, son directeur-chorégraphe, la troupe composée de neuf acrobates hongrois (sept hommes et deux femmes), de la chanteuse et narratrice Judit Czigány et du pianiste Péter Sárik, a proposé Night Circus, un spectacle de cirque original, d’une grande élégance, à l’onirisme envoûtant.

Dans une atmosphère de cabaret d’entre-deux-guerres, sous la baguette d’une longiligne meneuse de revue, coiffée d’un chapeau-claque, et vêtue d’un long gilet de satin rouge sur un pantalon noir, les jeunes artistes ont déployé l’étendue de leurs talents sportifs et chorégraphiques. Passés maîtres dans les disciplines circaciennes que sont la voltige, le trapèze, la contorsion, la corde lisse, le mât chinois, la roue cyr et le funambulisme, ils ont offert à des spectateurs épatés et éblouis une prestation de haute volée.

Ce dernier terme semble particulièrement approprié à ce spectacle qui évoque l’audacieuse envolée d’Icare et sa retombée dans la mer qui porte désormais son nom. Défiant les lois de la pesanteur et de l’équilibre, avec maîtrise et puissance, seuls ou en duo, aspirés par les cintres du plateau, s’enroulant et se déroulant autour de cordes, sangles ou rubans, ils ont multiplié les exercices les plus audacieux, poussé par ce désir irrépressible de l’homme de s’élever vers l’azur. Quelle fascination devant ces corps masculins, jeunes et radieux, en équilibre sur une corde souple, escaladant vivement un mât ou encore prisonniers d’une roue véloce ! Quelle admiration devant ces figures magnifiques requérant précision, force, adresse, souplesse, goût du risque et confiance absolue dans le partenaire !

Je ne saurais dire ce que j’ai préféré parmi toutes ces performances dans lesquelles chaque acrobate, homme ou femme, donne le meilleur de lui-même. Accompagnés par le pianiste Péter Sarik, formé au jazz et aux musiques du monde, ou par la musique puissante de Friedrich Hollaender, qui vient rythmer tel un cœur battant leurs prouesses techniques, les gymnastes-danseurs se succèdent dans un mouvement passionné qui ne faiblit pas.

Photo Eszter Gordon

La mise en scène allie aussi à cette technique irréprochable un sens particulier du burlesque et certains numéros évoquent Charlot ou Buster Keaton. Je pense notamment au duo que forment le funambule à fine moustache et la danseuse rondelette à perruque blanche, tutu et hauts escarpins rouges. L’agilité insensée du jeune homme qui fait du fil sa demeure - il s’y contorsionne, s’y enroule, s’y allonge, y roule en monocycle – cherche à séduire ainsi la demoiselle énamourée. On les retrouvera dans un autre moment, autour d’une cuisine ambulante dans laquelle se cache la jeune femme. S’ensuivra une saynète pleine de fantaisie ludique avec un jeu de jambes féminines des plus réussi.

Photo Xpat Loop

L’élégance de la mise en scène sert particulièrement bien tous les artistes. Ils évoluent en effet dans une économie de couleur – noir, gris, quelques teintes pastel – parfois dans un décor stylisé de hautes maisons étroites, parfois sur un fond de scène blanc ou bleu. Par ailleurs, on notera ici que les artistes, gardant un masque concentré et impénétrable, ne sourient jamais. Cela confère à l’ensemble une tonalité très particulière, teintée de mélancolie.

Deux grandes ailes noires d’oiseau, portées au début par l’un des artistes, seront à la fin déposées sur le devant de la scène, signifiant l’échec du vol d’Icare, tandis que la chanteuse persiste à affirmer l’irrépressible désir de l’homme vers les lointains. Celui-ci s’exprime encore, me semble-t-il, au début et à la fin de ce spectacle éminemment poétique, lorsque de grands rayons et d’innombrables confettis de lumière envahissent l’espace. Une des dernières très belles images du spectacle, c’est l’ombre de l’acrobate dans la poursuite, tel un soleil jamais atteint.

Né de la rencontre entre un chorégraphe plein de talent, formé par le Liverpool Institute of Performing Arts, et une troupe inventive, issue de l’Institut hongrois du cirque Baross, Night Circus m’a enchantée. Son thème mythique et la manière poétique dont il est ici traité m’ont fait penser ce soir-là au poème de Théodore de Banville, « Le saut du tremplin ou le clown » :

 

[…] Il s’élevait à des hauteurs

Telles que les autres sauteurs

Se consumaient en luttes vaines.

Ils le trouvaient décourageant,

Et murmuraient : « Quel vif-argent

Ce démon a-t-il dans les veines ? »

[…]

« Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !

Jusqu’à ce lapis dont l’azur

Couvre notre prison mouvante !

Jusqu’à ces rouges Orients

Où marchent des Dieux flamboyants,

Fous de colère et d’épouvante.

[…]

Plus haut ! plus loin ! de l’air ! du bleu !

Des ailes ! des ailes ! des ailes !

[…]

 

Photo Mupa Budapest

 

 

« Le saut du tremplin ou le clown » dit par Gérard Philipe :

https://www.youtube.com/watch?v=wRrFQQcbMyE&list=PLF27F323209ECE779

« Il rêvait de l’éther », un poème que j’ai écrit sur Icare :

http://ex-libris.over-blog.com/article-il-revait-de-l-ether-45335505.html

 

 

 

 

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 11:41

Love Letters, Cristiana Reali et Francis Huster saluant (Photo Ouest-France)

 

Jeudi 21 janvier 2016, au théâtre de Saumur, Le Dôme, Cristiana Reali et Francis Huster se lisaient les missives de Love Letters du dramaturge américain, Albert Ramsdell Gurney (1930), dans une mise en scène de Benoît Lavigne. On connaît le succès phénoménal de cette pièce qui fut créée le 27 mars 1989 à Broadway et qui fut traduite en une trentaine de langues. Jouée par les plus grands, de Charlton Heston et son épouse à Anouk Aimé et Gérard Depardieu, en passant par Elizabeth Taylor, Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret ou encore Jean-Pierre Marielle et Agathe Natanson, la pièce séduit par l’extrême simplicité de la mise en scène et la vérité émotionnelle qui s’en dégage.

A travers une correspondance ininterrompue de plus de cinquante années, c’est la vie de Melissa Gardner et d’Andrew Ladd Makepeace qui se déroule sous nos yeux, avec ses heurs et ses malheurs. L’une est une artiste rebelle, instable et torturée, tandis que l’autre est un avocat à succès que la vie politique va dévorer. Il semble que tout sépare ces deux êtres si différents, pourtant issus du même milieu huppé des WASP (White-Anglo-Saxon-Protestant), mais on comprend qu’un lien profond les unit.

Leurs choix successifs, consentis ou non, vont en effet les éloigner l’un de l’autre mais ils resteront toujours en contact par le biais d’une correspondance fidèle qui commence alors qu’ils ont huit ans. On écoute les petits mots griffonnés en classe dès leur plus tendre enfance, les déclarations d’amour adolescentes, les courriers adultes empreints de jalousie et de dépit, les missives dans lesquelles Melissa crie son mal de vivre et celles où Andrew exprime son ambition politique. Jusqu’à la dernière lettre, d’une grande émotion, qui clôture cette histoire d’amour impossible.

On y découvre aussi tout un tableau d’une Amérique de l’après-guerre : il y a les goûters d’anniversaire, les bals du lycée, les révoltes en pension, les garnisons au Japon pour les soldats américains ; on y parle de Yale et de Harvard, des mariages de convention qui finissent mal, du puritanisme ambiant et des internements psychiatriques. Entre rire et larmes, entre espoirs et désillusions, sur le ton de la tragi-comédie, tout cela est évoqué sans jamais rien « qui pèse ou qui pose » mais en même temps avec réalisme et humour.

Pour preuve, un extrait d’une lettre de Melissa après une soirée où Andrew ne l’a pas fait danser : « Je t’écris cette lettre parce que j’ai peur de me mettre à pleurer de rage au téléphone. Je t’en veux à mort, Andy. Sache que quand tu es invité à un dîner avant un bal tu es censé danser deux fois avec la maîtresse de maison. Et je ne parle pas de ma grand-mère ! C’est pour ça qu’on organise les dîners ! Pour qu’on soit assuré d’être invitée à danser ! Tu as dansé tout le temps avec Ginny Waters et pas une seule fois avec moi. C’est très mal élevé, c’est tout ? Tu ferais bien d’apprendre à vivre, Andy. Tu n’arriveras à rien dans la vie si tu es grossier avec les dames. De toute façon, va te faire foutre, Andrew Ladd Makepeace III ! » 

Au fil des lettres, entre dits et non-dits, entre aveux et retenue, dans la fragmentation du temps, c’est la perspective d’une autre vie qui se dessine et qui aurait pu réunir Andrew et Melissa. Et Andrew le laisse entendre à la fin de la pièce : leur relation fut, somme toute, essentiellement spirituelle et il exprime de la gratitude pour avoir connu avec Melissa une telle amitié amoureuse, lumière de toute son existence.

Voici comment Francis Huster présente cette pièce : « Deux acteurs sur scène lisent la correspondance entre un homme, sorte de héros à la John Fitzgerald Kennedy ou à la Gregory Peck, et une fille qui n’a peur de rien. Le public comprend dès le début que cela ne marchera pas, mais eux ne semblent pas vouloir l’accepter. »

La mise en scène est tout en épure, « déthéâtralisée » en quelque sorte, ponctuée par une musique très discrète. Assis côte à côte à une grande table lazurée de rouge, posée sur un grand tapis aux tons chauds, Cristiana Reali et Francis Huster lisent les lettres que les personnages se sont adressées. Gurney lui-même a souhaité que les comédiens ne se regardent pas : en effet, les deux personnages ne se rencontreront que très rarement et leur liaison physique n’aura existé que deux fois, à plusieurs années d’intervalle. Ce n’est qu’à la fin de la pièce que les deux comédiens se regardent enfin, réunis dans un au-delà de l’amour.

Francis Huster commente ainsi la mise en scène : elle est « cinématographique » dit-il. « Nous faisons semblant de lire puisque nous connaissons le texte par cœur. Nous sommes un couple dans un huis clos. […] Toute la pièce repose sur l’émotion puisque les sentiments ainsi lus sont surexposés. Cristiana et moi, nous ne nous regardons pas de toute la pièce, puisque nous lisons des choses que ces deux personnages ne pouvaient pas se dire en face. » C’est ainsi le public qui reçoit les lettres d’amour.

L’opposition des couleurs de leurs vêtements exprime le contraste entre les caractères des personnages. Tandis que Cristiana Reali-Melissa, l’artiste sensible et fantasque, porte une robe droite bleu turquoise, Francis Huster-Andrew, devenu un sénateur respecté, est vêtu d’un strict costume gris sur une chemise blanche cravatée de noir. A la fin, Melissa, désormais absente au monde, se drapera du grand châle rouge et or, symbole de la passion, posé sur le dos de sa chaise.

Les deux artistes ménagent avec art la progression tout à la fois sensuelle et dramatique de la pièce. La voix de Francis Huster, si identifiable, douce et métallique, a perdu cette légère emphase qu’elle avait lorsqu’il était à la Comédie-Française. Il joue à merveille de la gouaille juvénile d’Andy, laquelle prend des accents de tribun populiste lorsqu’il devient sénateur. En écho, la voix de Cristiana Reali, tout en douceur et extrême féminité au début, se mue peu à peu en la plainte d’une femme brisée à qui son destin échappe. Tous deux jouent avec sensibilité et subtilité des pauses et des accélérations d’un texte dicté par les intermittences du cœur.

Ce qui donne sans doute à leur prestation sa force et son émotion, c’est que la pièce possède pour eux une résonance intime. On sait en effet qu’ils furent mariés dix-huit ans, que Francis Huster fut le professeur de théâtre de Cristiana Reali et qu’ils jouèrent ensemble plus d’une dizaine de pièces. Lors de la reprise de Love Letters en avril 2014 au Théâtre Antoine, la comédienne dira : « J’ai appris mon métier avec Francis… Jouer avec lui, c’est comme le vélo : ça revient tout de suite. » Après leur séparation, ils choisiront des chemins différents, la comédienne s’intéressant aux textes plus contemporains et Francis Huster donnant sa préférence aux grands auteurs. « Cette pièce, c’était pile ce dont j’avais envie à ce moment de notre vie », précisera-t-elle.

Francis Huster reconnaît qu’après huit ans de séparation, il n’est pas évident de se retrouver ensemble sur scène : « Il nous a fallu gérer le double discours et réussir à nous retrouver. Cette pièce est un miroir bouleversant, puisque Melissa et Andy vivent des choses similaires à ce que Cristiana et moi avons vécu. […] Cette pièce nous rappelle les merveilleuses années que nous avons partagées dans un monde qui semble maintenant lointain. » Et Cristiana de renchérir : « Je ne m’attendais pas à être aussi émue en jouant. Pas seulement par mon rôle, également par ce qui se disait par rapport à nous. »

Ce contexte si particulier a sans doute apporté à cette soirée ce petit supplément d’âme qui a touché le public. « Ni avec toi, ni sans toi », c’est ce qu’il retiendra sans doute de ces Love Letters. En outre, lors des saluts, le régisseur est venu photographier les comédiens qui étaient juste au milieu de leur tournée. Francis Huster s’est alors adressé aux spectateurs en les remerciant de leur accueil, et en leur disant son plaisir à avoir joué dans le théâtre de Saumur, si merveilleusement rénové. « Pierre Dux et Jean-Louis Barrault l’auraient aimé », a-t-il ajouté.

 

 

Sources :

Note d’intention de Sandrine Dumas, www-mémoire.celestins-lyon.org

Interview de Francis Huster, Théâtre : Le Français joue Love Letters dans trois salles vaudoises – Culture – tdg.ch

 

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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