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21 mars 2016 1 21 /03 /mars /2016 16:05
Le Printemps des Poètes 2016 à la MJC de Saumur, vendredi 18 mars.

 

Vendredi  18 mars 2016, le groupe de poésie auquel  j’appartiens célébrait pour la quatrième fois Le Printemps des Poètes. Il était accueilli pour la deuxième fois à la MJC de Saumur, dans une atmosphère intime et chaleureuse. Une petite trentaine d’amateurs s’étaient ainsi donné rendez-vous pour écouter l’âme des poètes du Grand vingtième, thème de l’année 2016. Un prétexte aussi pour fêter Cent ans de poésie et les cinquante ans de la célèbre collection Poésie/Gallimard.

Difficile donc de faire une sélection dans ce siècle si riche en voix diverses et magnifiques et ce sont nos coups de cœur qui ont présidé au choix des différents textes. Nous les avons tout simplement présentés dans l’ordre chronologique et n’ayant bien sûr aucune prétention à être exhaustifs, nous n’avons nullement cherché à équilibrer nos choix. C’est ainsi que, accompagnés harmonieusement au luth par un ami musicien, nous avons dit six textes de Louis Aragon (mais à tout seigneur tout honneur !), trois de Supervielle, deux de Marie Noël, trois de René-Guy Cadou. Quant au centenaire Georges-Emmanuel Clancier (103 ans !), il a été mis à l’honneur avec trois textes. Nous avons aussi évoqué des voix de la francophonie avec deux textes de Léopold Sédar Senghor et cinq poèmes de poètes du Maghreb. Nous avons sans vergogne abordé le XXI° siècle avec des poètes comme François Cheng, Alain Duault, Antoine Emaz et Yves Leclair, notre poète saumurois, qui a reçu le prestigieux prix Alain Bosquet en 2014. Enfin la parole a été donnée à trois auteurs de notre groupe, puisque nous somme trois à écrire de la poésie, Dany, François et moi-même.

Pour ceux qui souhaiteraient retrouver ces textes, j’évoquerai ici brièvement les choix de chacun. Françoise a débuté la soirée avec le célébrissime « Pont Mirabeau » d’Apollinaire que le poète traversait lorsqu’il allait rejoindre Marie Laurencin. En bonne place au début du recueil d’Alcools (1913), entre « Zone » et « La Chanson du mal-aimé », il dit admirablement, avec une simplicité extrême, la disparition de l’amour alliée à la fuite du temps. Ensuite venait « La rose et le réséda » d’Aragon, extrait de La Diane française (1943-1944). Paru d’abord en 1943, le poème sera plus tard diffusé clandestinement par tracts anonymes puis, en décembre 1944, Aragon le publiera au sein du recueil de poésie La Diane française. La symbolique des deux couleurs exprime un appel à l'unité dans la Résistance, par-delà les clivages politiques et religieux. La guerre était encore présente avec « Barbara », extrait de Paroles (1946) de Jacques Prévert.  Le poète s'y adresse à une femme inconnue, aperçue dans la rue et dont il ne connaît que le prénom, Barbara. Cette inconnue symbolise toutes les victimes civiles de la guerre et le poème touche justement par son oralité et cette interpellation directe. Plus près de nous, construit sur l’anaphore « Ce qu’il nous faut », le poème de Michel Butor, « La teinture de Marrakech », (in Sous l’écorce vive, Poésie au jour le jour, 2008-2009), nous a exhortés à la justice, la paix, la poésie. Avec « On pourrait mettre de la musique » (in Peau, 2008), de l’Angevin d’adoption, Antoine Emaz, le « retourneur de mots », c’est une écriture du quotidien et de l’attente que Françoise nous a donné à entendre.

Dany avait, pour sa part, choisi des poèmes de femmes. Gérard d’Houville, d’abord (alias Marie de Hérédia et Marie de Régnier de son nom d’épouse) avec l’évocation des « plus tristes amours du monde », scintillant des noms magiques des grandes amoureuses : Sapho, Didon, Yseult la blonde, Armide, Hélène, Héro et Cléopâtre (in Les Poésies, 1931). Louise de Vilmorin, la dame de Verrières-les-Buissons, était présente avec « Passionnément », extrait de L’Alphabet des aveux (1954). Celle qui fut une grande amoureuse et le dernier amour de Malraux y décline avec subtilité le vocabulaire de la passion. Venaient ensuite deux poèmes de Marie Noël, extraits des Chants d’arrière-saison (1961). Marie Noël est cette poétesse dont les textes sont transfigurés par « la méditation spirituelle, l’expression de sa foi et sa difficulté à croire ». « Crépuscule » traduit bien ce « chant de l’âme » qui lui est si particulier, tandis que « Ronde », à la tonalité plus légère et plus fantaisiste, exprime la diversité de l’écriture de cette célibataire éternelle, que l’on surnomma la « fauvette d’Auxerre ».

Véronique avait jeté son dévolu sur Jules Supervielle, poète d’un autre temps, né dans un Uruguay lointain. « Ma chambre » et « Vivre encore », extraits de Gravitations (1925), témoignent de son inquiétude métaphysique et de sa capacité à métamorphoser le réel. Avec « Figures » (in Oublieuse mémoire, 1949), c’est le mystère de la disparition des êtres chers qui est évoqué à travers les figures d’un jeu de cartes. Puis Véronique avait choisi de donner la parole aux poètes algériens. « Le café » (in Pour ne plus rêver, 1965), de Rachid Boujedrah, témoigne de la vitalité pleine d’humour de ce poète d’outre-Méditerranée tandis que « A la source des étoiles » (in A chacun son métier, 1966), d’Ahmed Azeggah, incite le poète à un total don de soi afin de pouvoir s’abreuver à la source vive de la poésie. Quant au sibyllin « Naissant dans l’ombre bleu » (in L’enfance au cœur, 1986), de Habib Tengour, il est poésie pure. Cet aperçu de la poésie algérienne s’achevait avec « Terre rêvée » (in Pensées, neige et mimosas, 1994), une rêverie sur un monde délivré de la peur et rendu à l’amour. Véronique a clos sa participation avec un extrait de D’infiniment de pluie et d’aube (2015), d’un de nos diseurs, François Folscheid. Un petit texte d’une grande densité qui est une invitation, à travers le froid et le silence, à emprunter « des chemins de transparence ».

Edith s’était pour sa part orientée vers des textes prônant un certain art poétique. Elle a donc fait entendre la voix de René Char avec « Commune présence » (1935-1936), qui dit la nécessité et la difficulté pour le poète de dire « la vie inexprimable », au risque de la mort. Edith avait aussi choisi un texte d’Aragon, « Ce que dit Elsa » (in Cantique à Elsa, 1942), petit bréviaire de ce que doit être un poème d’amour. « Lard poétique » (in Les Mots, Cahier 5, Poèmes), d’André Frédérique, nous a proposé une poésie qui est tout sauf classique, composée de « vers amis », de « Vers fondant comme neige / Veloux comme vieux vin de pays. » Toujours dans cette veine fantaisiste, Edith a fait résonner les mots de René-Guy Cadou dans « Art poétique » (in Le diable et son train, 1947-1948). Il y compare le poète à un accidenté de la route : de sa solitude habitée naîtra la poésie. Dans une autre tonalité, plus lyrique celle-ci, René-Guy Cadou encore propose sa conception de la poésie dans le poème du même nom (in Les sept péchés capitaux, 1949). Il s’y décrit tâtonnant, dans une longue quête de sa « forme préférée », murmurant « Le long du mur en pierre de l’éternité ». Alternativement, nous avons dit alors de brèves phrases, toujours de René-Guy Cadou, extraites de Usage interne (in Poésie la vie entière, 1951). Inutilité, élan, témoignage, sensibilité, tels sont certains des aspects de la poésie évoqués dans ces textes. Enfin, Edith avait tenu à dire un autre texte de François Folscheid, extrait aussi de Infiniment de pluie et d’aube. Il y décrit le bleu, « Le bleu derrière le bleu pour atteindre ce qui est avant que d’être », ce qui pourrait être une définition lumineuse de la poésie.

La cinquième voix féminine était la mienne. J’ai commencé avec le petit poème de Paul-Jean Toulet « En Arles où sont les Alyscamps », extrait des Contrerimes (1921), chef-d’œuvre de la poésie fantaisiste et bréviaire du désenchantement. N’y est-il pas dit qu’il faut prendre garde « à la douceur des choses » ? J’avais choisi ensuite un poème de Cocteau, extrait de Plain-Chant (1923), « Je n’aime pas dormir ». Un texte que j’aime particulièrement et dont mon père possédait une copie toujours avec lui dans son portefeuille. On sait que le Prince des Poètes l'écrivit sous l'influence de Raymond Radiguet, qui devait mourir le 12 décembre 1923. Anna de Noailles est une poétesse trop méconnue au lyrisme passionné, celui « des joies subites, des désirs qui brûlent, de l'infini dans la limite... » ainsi que le disait l’abbé Mugnier. D’elle, j’ai dit « Douleur » (in Les Eblouissements, 1928), où elle exhale son mal de vivre, exacerbé par le foisonnement de la nature. Comme les autres, j’avais accordé ma préférence à Aragon avec « Il n’aurait fallu », un texte qui m’accompagne depuis toujours (in Le Roman inachevé, 1956) et qui dit comment la présence amoureuse peut sauver de la mort. « Toute une nuit j’ai cru » appartient aussi au Roman inachevé et évoque la crainte du poète de voir disparaître celle qu’il aime. Avec « Assieds-toi, mon âme » (in Le Pêcheur d’eau, 1995), de Guy Goffette, j’ai souhaité évoquer cette écriture du quotidien qui a la transparence de l’eau, mais d’où sourd la blessure intime. Avec « Ave » (in Très haut amour, 2002) de Catherine Pozzi, qui fut la maîtresse de Valéry, on a pu entendre ces accents fulgurants quasi mystiques, proches de ceux de Louise Labé. On a écouté encore la voix d’Alain Duault, le critique musical, avec un extrait de Ce qui reste après l’oubli. Une hache pour la mer gelée, III, 2010. Dans une disposition en carré très particulière, il évoque « le mystérieux frémissement des choses », le passage inéluctable du temps et la pérennité de la beauté. Le bref poème de Dany Lecènes (2013), une de nos diseuses, a souligné la difficulté à exprimer la profondeur de l’amour à travers une très belle métaphore associant le mouvement du drap que l’on replie à la lumière du soleil qui le traverse. Enfin, après avoir rappelé la portée philosophique de certains poèmes d’Yves Leclair, avec « Corps céleste », écrit sur un galet rose ramassé à Camaret-sur-Mer, (in Cours s’il pleut, 2014), j’ai terminé avec « Pas à pas » de François Cheng, extrait de son dernier opus, La vraie gloire est ici (2015). Une voix sans autre exemple qui allie la sagesse orientale à la tradition occidentale.

Les trois voix masculines étaient celles de Claude, Pierre et François. Claude a commencé avec « Tout n’est peut-être pas perdu » (in Le Sang des autres, 1919), de René Arcos, qui fut le compagnon de route de Romain Rolland. Un texte qui affirme que l’espoir demeure vivant si, au sein de la tourmente, un seul demeure fidèle à soi-même. Aragon était de nouveau présent avec le joli poème « Cé », construit sur cette même sonorité à la rime. Extraite des Yeux d’Elsa (1942), écrite dans une tonalité courtoise, la série de distiques rappelle la débâcle de 1940 dans l’amertume de la défaite. Puis Claude a dit le célèbre poème "A mon frère blanc", attribué à Léopold Sédar Senghor, sans certitude aucune de sa paternité. Un texte qui joue sur les couleurs afin de désarmer tous les racismes. Accompagné par Florent à la guitare, Claude a chanté « Heureux celui qui meurt d’aimer » (in Le fou d’Elsa, 1963), sublime déclaration d’amour à Elsa, que l’adaptation musicale de Marc Ogeret ou de Jean Ferrat contribua à populariser. Il a fait ensuite entendre la voix du poète marocain, Abdellatif Laâbi, ce grand humaniste, soucieux du combat pour plus de justice et de liberté. Dans « Il est temps de se taire », (in Fragments d’une genèse oubliée, 1998), le poète appelle chacun à « quitter la maison des illusions » afin de « s’apprêter au voyage ». Avec un extrait de Vrouz (2012) de Valérie Rouzeau, grande traductrice de Silvia Plath ou Ted Hughes et parolière pour Indochine, nous avons découvert une voix contemporaine originale et teintée d’humour. Claude et Véronique ont alors uni leurs voix pour dire un de mes textes, « Cette année-ci » (2015), dans lequel j’évoque les heurs et malheurs de l’année 2015, tout en essayant de garder l’espoir en l’homme.

Pierre, pour sa part, a dit par cœur la majorité des poèmes qu’il avait choisis. Se sont ainsi succédé « Le condamné à mort » de Jean Genet publié en 1942 ; un texte écrit après la condamnation de Maurice Pilorge à la peine capitale, en 1939, et qu’Hélène Martin a magnifiquement chanté. Il a célébré la négritude avec le poème de Léopold Sédar Senghor, « Femme nue femme noire » (in Chants d’ombre, 1945) : une ode à l’amour, à la femme, à la terre africaine. Il a fait la part belle à l’humour noir de Boris Vian avec « Quand j’aurai du vent dans mon crâne », écrit dans les années 50 et publié après sa mort dans Je voudrais pas crever (1952). Avec « La chanson de Margaret » de Pierre Mac Orlan et V. Marceau pour la musique (1957), il nous a montré combien, pour cet auteur, la chanson « n'est pas [que] son violon d'Ingres, [mais que] c'est l'une des voix naturelles de sa vie créatrice ».

François, notre poète, nous a proposé plusieurs textes de Georges-Emmanuel Clancier, jeune écrivain de 103 ans, qui vient de publier ses mémoires, Le temps d’apprendre à vivre, titre emprunté à Aragon, toujours lui ! En duo avec Véronique, il a dit « Duel » (in Le paysan céleste, 1943), superbe dialogue entre l’homme et la femme, expression d’une poésie conçue comme « un éveil perpétuel ». « Un escalier fantôme » et « Quand fredonne en mon sang » (in Contre-Chants, 2001), révèlent un poète « à l’écoute du temps qui passe » et en qui chemine la mort. « Tard dans la vie » de Pierre Reverdy (in La liberté des mers, 1960) nous a fait approcher l’écriture limpide et mystérieuse d’un des grands inspirateurs du surréalisme tandis que « Il n’y a aucun lieu » de Jean Tardieu (in Formeries. L’accent grave et l’accent aigu. Poèmes, 1976-1983) propose un exercice virtuose de dénégation, atteignant ainsi à une forme d’écriture du vide. Puis François nous a fait écouter les époux Cadou. D’abord René-Guy avec « Celui qui entre par hasard » (in Hélène ou le Règne végétal, 1981), éloge conjoint de l’arbre et du poète, et ensuite Hélène, sa grande inspiratrice, avec « Les draps sont blancs » (in L’innominée, 1983). On y découvre l’écriture discrète et pudique de celle qui souhaitait se « faire la lingère des mots » et qui souhaita « s’immerger dans le silence » afin de maîtriser son lyrisme, disait-elle. Ce qu’exprime admirablement  « Lorsque tu vois un cavalier » (in Si nous allions vers les plages, 2003). François a enfin dit un extrait de la prose poétique de Gabrielle Althen que découvrit René Char : « C’était déjà le temps où tu étais blessée à l’être » (in Présomption de l’éclat, 2012). « Etre au monde quand peu s’y trouvent », voici ce que disait d’elle l’auteur de Fureur et mystère.

Avant de conclure, nous avons dit alternativement des extraits de Noireclaire (2015) de Christian Bobin. Dans ce dernier opus, le poète porte une attention « aux petites lumières des êtres et des choses » qu’il magnifie dans une écriture de la simplicité. C’est enfin avec la chanson de Trénet, « L’âme des poètes », que s’est achevée notre contribution au Printemps des Poètes 2016. Et avant de partager en toute convivialité les bulles saumuroises offertes par la MJC, nous avons écouté une de nos auditrices nous dire un poème de sa composition consacré à l’animal chanté par de nombreux poètes, le chat.

 

La majorité des poèmes cités sont présents sur la toile.

Les oeuvres de Dany Lecènes chez Edilivre :

Le complot Pétronille

Lachryméné

Au clair de la lune

Irène en fa mineur

La joie n'a pas de poids 

Une pinte de vent

Ici-haut

Le recueil de poèmes de François Folscheid :

D'infiniment de pluie et d'aube, Le Petit Pavé, 2015

Mes recueils de poèmes chez Mon Petit Editeur :

Vers rêvés, 2012

Clair Bestiaire, 2014

Mais l'ancolie..., 2015

 

 

Le Printemps des Poètes 2016 à la MJC de Saumur, vendredi 18 mars.
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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 18:04

Le ridotto de Venise, détail, Pietro Longhi, 1750

 

 

Mer de confettis

Sur cheveux de feu

Serpentins en pluie

Sur épaule offerte

Sous robe empesée

Quelqu’un d’autre naît

 

Son regard-mystère

En loup de soie noire

 

En réponse au textoésie de Suzâme, reçu le lundi mars   à 16 h 22

http://suzame-ecriplume.eklablog.com/textoesies-et-vous-a-toi-les-confettis-a125397842

 

 

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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 11:36
Le tilleul sous ma fenêtre (Photo ex-libris.over-blog;com, le 12 mars 2016)

Le tilleul sous ma fenêtre (Photo ex-libris.over-blog;com, le 12 mars 2016)

 

 

Derrière ma fenêtre

En vigie bucolique

Le grand tilleul déploie

Ses ramifications de bois

Ses alvéoles vertes

Ses bronchioles moussues

Ses cavités spongieuses

 

Et sa trachée d’écorce

Véhicule la sève

Inspiration de vie

Dans le sang chlorophylle

Tout le ciel s’emplit

Du souffle végétal

 

Etre cet arbre vif

Exalté par la pluie

Traversé de soleils

Respirant les oiseaux

Moineaux et tourterelles

Au cri des hirondelles

 

 

 

 

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 14:59

 

 

Hier, lundi 7 mars 2016, mon blog a fêté ses sept ans. L’âge de raison pour cet espace de découverte, de liberté, d’écriture, de poésie, qui m’incite à garder les yeux grand ouverts sur le monde. Ce matin, mon administration m’indique que 413 794 visiteurs y sont venus et que 727 715 pages ont été vues et lues, je l’espère ! Je n’en reviens pas d’y avoir écrit 1 074 billets de longueur inégale. Le mois de mars s’annonce bien avec déjà 1 633 visiteurs et 1 909 pages feuilletées. Même quand je ne publie pas, mon blog continue son petit bonhomme de chemin avec entre 100 et 200 visiteurs au quotidien.

Un des billets qui marche le mieux actuellement est celui que j’ai consacré à Joseph Grand, un des personnages de La Peste de Camus (/article-joseph-grand-celui-qui-ne-trouvait-pas-ses-mots-42639205.html). En ces temps de Printemps des Poètes, on vient lire mon article écrit sur le voyage de Baudelaire à L’Ile Maurice après que j’y fus moi-même (/article-baudelaire-a-l-ile-maurice-un-voyage-initiatique-48065534.html, ou encore mes remarques sur les « Couplets de la rue Saint-Martin », de Robert Desnos (/article-que-sont-mes-amis-devenus-couplets-de-la-rue-saint-martin-de-robert-desnos-100562338.html.

Je remercie mes fidèles de toujours, Carole, Martine, Noune, Suzâme, Claude-Alice, elles-mêmes animatrices de superbes blogs, mes amies proches et tous les inconnus qui passent en me laissant un petit mot amical et encourageant. J’ai eu ainsi l’opportunité de faire de belles rencontres avec des gens passionnés et passionnants et tout cela m’incite bien sûr à continuer.

 

 

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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 19:05

Night Circus (Photo The Budapest Times)

 

Vendredi 5 février 2016, c’est à rêver au mythique Icare que la Compagnie hongroise Recirquel a invité le public du Théâtre de Saumur, Le Dôme. Dans une mise en scène de Bence Vági, son directeur-chorégraphe, la troupe composée de neuf acrobates hongrois (sept hommes et deux femmes), de la chanteuse et narratrice Judit Czigány et du pianiste Péter Sárik, a proposé Night Circus, un spectacle de cirque original, d’une grande élégance, à l’onirisme envoûtant.

Dans une atmosphère de cabaret d’entre-deux-guerres, sous la baguette d’une longiligne meneuse de revue, coiffée d’un chapeau-claque, et vêtue d’un long gilet de satin rouge sur un pantalon noir, les jeunes artistes ont déployé l’étendue de leurs talents sportifs et chorégraphiques. Passés maîtres dans les disciplines circaciennes que sont la voltige, le trapèze, la contorsion, la corde lisse, le mât chinois, la roue cyr et le funambulisme, ils ont offert à des spectateurs épatés et éblouis une prestation de haute volée.

Ce dernier terme semble particulièrement approprié à ce spectacle qui évoque l’audacieuse envolée d’Icare et sa retombée dans la mer qui porte désormais son nom. Défiant les lois de la pesanteur et de l’équilibre, avec maîtrise et puissance, seuls ou en duo, aspirés par les cintres du plateau, s’enroulant et se déroulant autour de cordes, sangles ou rubans, ils ont multiplié les exercices les plus audacieux, poussé par ce désir irrépressible de l’homme de s’élever vers l’azur. Quelle fascination devant ces corps masculins, jeunes et radieux, en équilibre sur une corde souple, escaladant vivement un mât ou encore prisonniers d’une roue véloce ! Quelle admiration devant ces figures magnifiques requérant précision, force, adresse, souplesse, goût du risque et confiance absolue dans le partenaire !

Je ne saurais dire ce que j’ai préféré parmi toutes ces performances dans lesquelles chaque acrobate, homme ou femme, donne le meilleur de lui-même. Accompagnés par le pianiste Péter Sarik, formé au jazz et aux musiques du monde, ou par la musique puissante de Friedrich Hollaender, qui vient rythmer tel un cœur battant leurs prouesses techniques, les gymnastes-danseurs se succèdent dans un mouvement passionné qui ne faiblit pas.

Photo Eszter Gordon

La mise en scène allie aussi à cette technique irréprochable un sens particulier du burlesque et certains numéros évoquent Charlot ou Buster Keaton. Je pense notamment au duo que forment le funambule à fine moustache et la danseuse rondelette à perruque blanche, tutu et hauts escarpins rouges. L’agilité insensée du jeune homme qui fait du fil sa demeure - il s’y contorsionne, s’y enroule, s’y allonge, y roule en monocycle – cherche à séduire ainsi la demoiselle énamourée. On les retrouvera dans un autre moment, autour d’une cuisine ambulante dans laquelle se cache la jeune femme. S’ensuivra une saynète pleine de fantaisie ludique avec un jeu de jambes féminines des plus réussi.

Photo Xpat Loop

L’élégance de la mise en scène sert particulièrement bien tous les artistes. Ils évoluent en effet dans une économie de couleur – noir, gris, quelques teintes pastel – parfois dans un décor stylisé de hautes maisons étroites, parfois sur un fond de scène blanc ou bleu. Par ailleurs, on notera ici que les artistes, gardant un masque concentré et impénétrable, ne sourient jamais. Cela confère à l’ensemble une tonalité très particulière, teintée de mélancolie.

Deux grandes ailes noires d’oiseau, portées au début par l’un des artistes, seront à la fin déposées sur le devant de la scène, signifiant l’échec du vol d’Icare, tandis que la chanteuse persiste à affirmer l’irrépressible désir de l’homme vers les lointains. Celui-ci s’exprime encore, me semble-t-il, au début et à la fin de ce spectacle éminemment poétique, lorsque de grands rayons et d’innombrables confettis de lumière envahissent l’espace. Une des dernières très belles images du spectacle, c’est l’ombre de l’acrobate dans la poursuite, tel un soleil jamais atteint.

Né de la rencontre entre un chorégraphe plein de talent, formé par le Liverpool Institute of Performing Arts, et une troupe inventive, issue de l’Institut hongrois du cirque Baross, Night Circus m’a enchantée. Son thème mythique et la manière poétique dont il est ici traité m’ont fait penser ce soir-là au poème de Théodore de Banville, « Le saut du tremplin ou le clown » :

 

[…] Il s’élevait à des hauteurs

Telles que les autres sauteurs

Se consumaient en luttes vaines.

Ils le trouvaient décourageant,

Et murmuraient : « Quel vif-argent

Ce démon a-t-il dans les veines ? »

[…]

« Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !

Jusqu’à ce lapis dont l’azur

Couvre notre prison mouvante !

Jusqu’à ces rouges Orients

Où marchent des Dieux flamboyants,

Fous de colère et d’épouvante.

[…]

Plus haut ! plus loin ! de l’air ! du bleu !

Des ailes ! des ailes ! des ailes !

[…]

 

Photo Mupa Budapest

 

 

« Le saut du tremplin ou le clown » dit par Gérard Philipe :

https://www.youtube.com/watch?v=wRrFQQcbMyE&list=PLF27F323209ECE779

« Il rêvait de l’éther », un poème que j’ai écrit sur Icare :

http://ex-libris.over-blog.com/article-il-revait-de-l-ether-45335505.html

 

 

 

 

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 11:41

Love Letters, Cristiana Reali et Francis Huster saluant (Photo Ouest-France)

 

Jeudi 21 janvier 2016, au théâtre de Saumur, Le Dôme, Cristiana Reali et Francis Huster se lisaient les missives de Love Letters du dramaturge américain, Albert Ramsdell Gurney (1930), dans une mise en scène de Benoît Lavigne. On connaît le succès phénoménal de cette pièce qui fut créée le 27 mars 1989 à Broadway et qui fut traduite en une trentaine de langues. Jouée par les plus grands, de Charlton Heston et son épouse à Anouk Aimé et Gérard Depardieu, en passant par Elizabeth Taylor, Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret ou encore Jean-Pierre Marielle et Agathe Natanson, la pièce séduit par l’extrême simplicité de la mise en scène et la vérité émotionnelle qui s’en dégage.

A travers une correspondance ininterrompue de plus de cinquante années, c’est la vie de Melissa Gardner et d’Andrew Ladd Makepeace qui se déroule sous nos yeux, avec ses heurs et ses malheurs. L’une est une artiste rebelle, instable et torturée, tandis que l’autre est un avocat à succès que la vie politique va dévorer. Il semble que tout sépare ces deux êtres si différents, pourtant issus du même milieu huppé des WASP (White-Anglo-Saxon-Protestant), mais on comprend qu’un lien profond les unit.

Leurs choix successifs, consentis ou non, vont en effet les éloigner l’un de l’autre mais ils resteront toujours en contact par le biais d’une correspondance fidèle qui commence alors qu’ils ont huit ans. On écoute les petits mots griffonnés en classe dès leur plus tendre enfance, les déclarations d’amour adolescentes, les courriers adultes empreints de jalousie et de dépit, les missives dans lesquelles Melissa crie son mal de vivre et celles où Andrew exprime son ambition politique. Jusqu’à la dernière lettre, d’une grande émotion, qui clôture cette histoire d’amour impossible.

On y découvre aussi tout un tableau d’une Amérique de l’après-guerre : il y a les goûters d’anniversaire, les bals du lycée, les révoltes en pension, les garnisons au Japon pour les soldats américains ; on y parle de Yale et de Harvard, des mariages de convention qui finissent mal, du puritanisme ambiant et des internements psychiatriques. Entre rire et larmes, entre espoirs et désillusions, sur le ton de la tragi-comédie, tout cela est évoqué sans jamais rien « qui pèse ou qui pose » mais en même temps avec réalisme et humour.

Pour preuve, un extrait d’une lettre de Melissa après une soirée où Andrew ne l’a pas fait danser : « Je t’écris cette lettre parce que j’ai peur de me mettre à pleurer de rage au téléphone. Je t’en veux à mort, Andy. Sache que quand tu es invité à un dîner avant un bal tu es censé danser deux fois avec la maîtresse de maison. Et je ne parle pas de ma grand-mère ! C’est pour ça qu’on organise les dîners ! Pour qu’on soit assuré d’être invitée à danser ! Tu as dansé tout le temps avec Ginny Waters et pas une seule fois avec moi. C’est très mal élevé, c’est tout ? Tu ferais bien d’apprendre à vivre, Andy. Tu n’arriveras à rien dans la vie si tu es grossier avec les dames. De toute façon, va te faire foutre, Andrew Ladd Makepeace III ! » 

Au fil des lettres, entre dits et non-dits, entre aveux et retenue, dans la fragmentation du temps, c’est la perspective d’une autre vie qui se dessine et qui aurait pu réunir Andrew et Melissa. Et Andrew le laisse entendre à la fin de la pièce : leur relation fut, somme toute, essentiellement spirituelle et il exprime de la gratitude pour avoir connu avec Melissa une telle amitié amoureuse, lumière de toute son existence.

Voici comment Francis Huster présente cette pièce : « Deux acteurs sur scène lisent la correspondance entre un homme, sorte de héros à la John Fitzgerald Kennedy ou à la Gregory Peck, et une fille qui n’a peur de rien. Le public comprend dès le début que cela ne marchera pas, mais eux ne semblent pas vouloir l’accepter. »

La mise en scène est tout en épure, « déthéâtralisée » en quelque sorte, ponctuée par une musique très discrète. Assis côte à côte à une grande table lazurée de rouge, posée sur un grand tapis aux tons chauds, Cristiana Reali et Francis Huster lisent les lettres que les personnages se sont adressées. Gurney lui-même a souhaité que les comédiens ne se regardent pas : en effet, les deux personnages ne se rencontreront que très rarement et leur liaison physique n’aura existé que deux fois, à plusieurs années d’intervalle. Ce n’est qu’à la fin de la pièce que les deux comédiens se regardent enfin, réunis dans un au-delà de l’amour.

Francis Huster commente ainsi la mise en scène : elle est « cinématographique » dit-il. « Nous faisons semblant de lire puisque nous connaissons le texte par cœur. Nous sommes un couple dans un huis clos. […] Toute la pièce repose sur l’émotion puisque les sentiments ainsi lus sont surexposés. Cristiana et moi, nous ne nous regardons pas de toute la pièce, puisque nous lisons des choses que ces deux personnages ne pouvaient pas se dire en face. » C’est ainsi le public qui reçoit les lettres d’amour.

L’opposition des couleurs de leurs vêtements exprime le contraste entre les caractères des personnages. Tandis que Cristiana Reali-Melissa, l’artiste sensible et fantasque, porte une robe droite bleu turquoise, Francis Huster-Andrew, devenu un sénateur respecté, est vêtu d’un strict costume gris sur une chemise blanche cravatée de noir. A la fin, Melissa, désormais absente au monde, se drapera du grand châle rouge et or, symbole de la passion, posé sur le dos de sa chaise.

Les deux artistes ménagent avec art la progression tout à la fois sensuelle et dramatique de la pièce. La voix de Francis Huster, si identifiable, douce et métallique, a perdu cette légère emphase qu’elle avait lorsqu’il était à la Comédie-Française. Il joue à merveille de la gouaille juvénile d’Andy, laquelle prend des accents de tribun populiste lorsqu’il devient sénateur. En écho, la voix de Cristiana Reali, tout en douceur et extrême féminité au début, se mue peu à peu en la plainte d’une femme brisée à qui son destin échappe. Tous deux jouent avec sensibilité et subtilité des pauses et des accélérations d’un texte dicté par les intermittences du cœur.

Ce qui donne sans doute à leur prestation sa force et son émotion, c’est que la pièce possède pour eux une résonance intime. On sait en effet qu’ils furent mariés dix-huit ans, que Francis Huster fut le professeur de théâtre de Cristiana Reali et qu’ils jouèrent ensemble plus d’une dizaine de pièces. Lors de la reprise de Love Letters en avril 2014 au Théâtre Antoine, la comédienne dira : « J’ai appris mon métier avec Francis… Jouer avec lui, c’est comme le vélo : ça revient tout de suite. » Après leur séparation, ils choisiront des chemins différents, la comédienne s’intéressant aux textes plus contemporains et Francis Huster donnant sa préférence aux grands auteurs. « Cette pièce, c’était pile ce dont j’avais envie à ce moment de notre vie », précisera-t-elle.

Francis Huster reconnaît qu’après huit ans de séparation, il n’est pas évident de se retrouver ensemble sur scène : « Il nous a fallu gérer le double discours et réussir à nous retrouver. Cette pièce est un miroir bouleversant, puisque Melissa et Andy vivent des choses similaires à ce que Cristiana et moi avons vécu. […] Cette pièce nous rappelle les merveilleuses années que nous avons partagées dans un monde qui semble maintenant lointain. » Et Cristiana de renchérir : « Je ne m’attendais pas à être aussi émue en jouant. Pas seulement par mon rôle, également par ce qui se disait par rapport à nous. »

Ce contexte si particulier a sans doute apporté à cette soirée ce petit supplément d’âme qui a touché le public. « Ni avec toi, ni sans toi », c’est ce qu’il retiendra sans doute de ces Love Letters. En outre, lors des saluts, le régisseur est venu photographier les comédiens qui étaient juste au milieu de leur tournée. Francis Huster s’est alors adressé aux spectateurs en les remerciant de leur accueil, et en leur disant son plaisir à avoir joué dans le théâtre de Saumur, si merveilleusement rénové. « Pierre Dux et Jean-Louis Barrault l’auraient aimé », a-t-il ajouté.

 

 

Sources :

Note d’intention de Sandrine Dumas, www-mémoire.celestins-lyon.org

Interview de Francis Huster, Théâtre : Le Français joue Love Letters dans trois salles vaudoises – Culture – tdg.ch

 

 

 

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31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 20:33
Dans la cave (Photo ex-libris.over-blog.com)

Dans la cave (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Cette année-ci s’achève

Et le temps est très doux

J’ai fait un mauvais rêve

Je me souviens de tout

 

De cet enfant noyé sur une plage turque

Des cadenas d’amour ôtés du pont des Arts

D’un avion qui s’écrase sur un mur de montagnes

De la seconde en plus en juin dans le soir

De la Palmyre antique détruite aveuglément

Des photos de Pluton tout hérissée de dunes

De la terre qui tremble sur le haut toit du monde

D’un avion qui vole avecques le soleil

Des hommes tout en noir assassinant Paris

Du bon pape François souriant tout en blanc

Des Pékinois masqués dans un gris de fumée

De Dany Laferrière dans son vert immortel

Du centenaire aussi du massacre arménien

De l’éclipse de lune quand elle devient rouge

D’un soldat courageux désarmant un tueur

D’un mur qu’on érige au milieu de l’Europe

Des portraits vérité de Diego Velasquez

 

Cette année-ci s’achève

Et le temps est très doux

J’ai fait un  curieux rêve

Je me souviens de tout

 

De la folie des hommes

Et de leur violence

De la bonté des hommes

Et de leur volonté

De la beauté du monde

Où il nous faut rêver

 

Aux pragmatiques,

aux optimistes,

aux pessimistes,

aux réalistes,

aux idéalistes,

je souhaite (en dépit de tout)

une belle année 2016

 

 

 

 

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 11:53

 

Jeudi 17 décembre 2015, Saumur Temps Libre proposait une conférence sur la liberté et le destin. Le même soir, à la Closerie de Montreuil-Bellay, on jouait Constellations du jeune dramaturge anglais Nick Payne (1984). Deux prétextes pour réfléchir sur le libre arbitre et les choix que chacun fait dans sa vie.

Le schéma narratif de la pièce est en effet structuré - ou plutôt déstructuré -  autour de la théorie des mondes multiples, issue de la mécanique quantique. Cette théorie controversée, selon laquelle le temps n’est pas linéaire, postule que notre monde existe dans un nombre infini d’univers qui ne communiquent pas. Cette forme dramatique très particulière met ainsi en scène à Londres deux personnages qui se rencontrent lors d’un barbecue. Marianne (Noémie Gantier), chercheur en mécanique quantique, travaille à la Sussex University, près de Brighton ; Roland (Maxence Vandevelde), qui est apiculteur, vit à Tower Hamlet. La pièce donnera à voir sept moment-clés de leur histoire d’amour.

Arnaud Anckaert, créateur en 1998 de la compagnie Théâtre du Prisme à Villeneuve d’Ascq, aime « le défrichage des textes, la découverte de jeunes auteurs ». Dans une vidéo, il s’explique ainsi sur la raison de son choix : « Constellations est une pièce probabiliste, avec de nombreux possibles qui n’enferment pas les personnages dans une seule chose. » Evoquant le couple que forment Marianne et Roland, il précise : « Chaque fois que l’on entame une relation, il y a de multiples possibles, et, théâtralement, c’est génial ! C’est rassurant de savoir qu’on n’est pas déterminé. »

A propos du titre de la pièce, il ajoutera que « des constellations sont des points reliés d’une façon imaginaire, qui créent une forme et, [que], là, cette forme, c’est un couple ». Par ailleurs, les constellations ne sont-elles pas l’image de toutes les histoires différentes que les personnages auraient pu choisir de vivre ? On peut encore penser que le titre est antiphrastique, faisant mentir l’expression « être né sous une heureuse constellation », puisque la pièce nie précisément l’idée même de tout déterminisme.

En tous les cas, Roland et Marianne n’ont au départ pas grand’chose en commun. Certains moment de la pièce évoqueront ainsi le fait que leur histoire ne peut aboutir : une fois, Roland est marié, une autre fois, Marianne est infidèle à Roland et vice-versa et ils se séparent. Toute la pièce sera faite de cette alternance constante entre différents choix de vie.

 Marianne est un personnage complexe : si c’est une grande amoureuse, elle joue aussi parfois le détachement, l’indifférence, l’affectation, voire le cynisme. Ses répliques sonnent comme autant de fins de non-recevoir : - Roland : "Tu veux que je m’en aille ? – Marianne : Ne le prends pas mal, mais ouais. – Roland : J’ai fait quelque chose de travers ? – Marianne : Non. – Roland : J’ai dit quelque chose ? Je t’ai froissée ? - Marianne : Non. – Roland : Alors je ne comprends pas. – Marianne : Je ne te demande pas de comprendre, je te demande de partir." Hantée par le souvenir de la fin de sa mère, elle nous apparaît aussi vulnérable et angoissée quand elle est atteinte par la maladie. En même temps, on la perçoit extrêmement résolue quant au choix de ce qu’elle souhaite pour elle-même.

Roland, cet apiculteur passionné par son métier, est un personnage plus concret, plus pragmatique, plus terre à terre. Il semble parfois bien dépassé quand Marianne se lance dans de longues explications scientifiques sur la physique quantique ou la théorie des cordes, alors qu’il cherche surtout à l’embrasser. Partagé entre espoir et crainte, il consentira malgré tout au choix de celle qu’il aime mais, commente son interprète Maxence Vandevelde, « ça chamboule tout chez lui ». J’ai aimé la scène de la demande en mariage : ce grand timide se cachera en effet derrière un long discours sur les faux-bourdons, les ouvrières et la reine de la ruche avant d’oser faire sa demande et la scène est très touchante.

Les deux comédiens, admirablement dirigés par Arnaud Anckaert, jouent ici une partition des plus complexes. Alternant répétitions, reprises, recommencements, subtils changements d’intonation, modifications infimes d’un mot, d’une phrase, passant de l’humour (est-il possible de se lécher les coudes ?) au drame (la pièce évoque discrètement l’euthanasie), ils s’adonnent à des variations et des nuances ténues dans un exercice de haut vol. Noémie Gantier avoue le plaisir qu’elle éprouve à jouer ce texte : « A un moment, je suis malade ; quarante secondes après, je suis guérie. C’est jouissif ! » Elle reconnaît que, plus que le caractère de son personnage, ce sont ces modulations et ces nuances qui lui plaisent dans le jeu. On reconnaîtra qu’elle parvient à demeurer juste, en dépit de la difficulté à jouer ces différents états contradictoires.

Le décor simplissime sied particulièrement bien à l’éclosion des multiples possibles de cette relation amoureuse, banale à bien des égards. Constitué de trois cloisons de bois clair, dont celle du fond est rehaussée d’un banc, troué de deux portes asymétriques, l’une à cour et l’autre à jardin, il est un non-lieu propice à toutes les hypothèses. Il peut faire aussi penser au péristyle neutre des pièces classiques. Dans ce décor abstrait, rien ne viendra distraire le spectateur de l’aventure intime de Roland et de Marianne. Elle, longiligne silhouette, tout en noir, enlèvera ses lunettes et se déchaussera un moment ; lui, vêtu d’une chemise et d’un pantalon gris se dévêtira de la première. Ils s’assiéront de temps en temps sur la banquette et c’est tout. Les différents épisodes de leur relation seront parfois entrecoupés par le noir ou ponctués par une musique de plus en plus pesante à mesure que l’on s’achemine vers le terme de la pièce.

Si Nick Payne avoue avoir écrit cette œuvre pour se consoler de la mort de son père, une manière de catharsis en quelque sorte, il l’a écrite dans une langue contemporaine, sèche, précipitée, parfois très crue. Il y use avec art de l’ellipse, du flash back et de la narration antérieure ; pourtant le spectateur, amené à sourire, se voit peu à peu gagné par une émotion sourde. On sait d'ailleurs que certains critiques n’hésitent pas à faire de ce jeune écrivain une émule d’ Harold Pinter.

Constellations est donc une pièce atypique qui demande sans doute quelques efforts pour y pénétrer. Evoquant un quotidien banal, elle brasse cependant les grands thèmes du temps, de l'amour et de la mort. Tout s’y joue dans un vertige de possibles, entretenu par les non-dits et une écriture du ressassement. On y est attentif à ces petits riens qui changent tout quand, pour un oui ou pour un non, la vie prend une autre inflexion. Et il n’est pas innocent que je pense ici à la pièce éponyme de Nathalie Sarraute, créatrice elle-même d’une écriture résolument novatrice.

Nick Payne (Photo The Guardian)

 

Sources :

Programme de La Direction des Affaire Culturelles.

Vidéo : https://vimeo.com/76417936

Dossier Pédagogique de Constellations de Nick Payne

 

 

 

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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 18:51

Le repas de l'acte I d'Ubu roi (Photo Jean-Louis Fernandez)

 

Alfred Jarry (1873-1907) est surtout connu par un de ses personnages, le père Ubu, qui a donné lieu à la formation du dérivé « ubuesque », avec le sens de  « simultanément odieux et ridicule ».  Un cas assez rare dans la littérature d’occultation de l’écrivain par une de ses créatures, ici donc, le héros bouffon et monstrueux de la pièce d’Ubu roi, dont le titre est sans doute un écho burlesque de l’Œdipe roi de Sophocle. C’est cette pièce légendaire - et désormais classique - que nous avons vue jeudi 10 décembre 2015 à la Closerie de Montreuil-Bellay.

Mise en scène de manière inventive par Jérémie Le Louët, jouée avec une folie débridée par la compagnie des Dramaticules (6 comédiens jouent 19 personnages), la pièce nous a montré qu’elle n’a rien perdu de sa provocation  initiale. Le metteur en scène, qui se réfère régulièrement à Artaud et Jarry, s’explique ainsi dans sa note d’intention : « Les destructeurs, les transgresseurs, les affreux imposteurs ont toujours animé mes spectacles. Ce sont les meilleurs personnages. Ceux qui, éternellement, nous permettent de mesurer nos pulsions, nos fantasmes et nos frustrations, ceux qui interrogent la théâtralité par leur seule présence sur scène. » Je me rappelle que le Macbett de Ionesco, mis en scène par le même Jérémie Le Louët, se plaçait déjà dans cette perspective de provocation.

Le metteur en scène n’a retenu ici que les principaux épisodes de la pièce, expliquant qu’il s’est davantage intéressé à l’esprit parodique et contestataire de l’œuvre plutôt qu’à l’intrigue. Celle-ci met en scène le père Ubu qui, sur les conseils machiavéliques de sa femme, la mère Ubu, tue le roi Venceslas de Pologne et s’empare de son trône. Après la fuite du prince héritier Bougrelas et la mort de la reine, Ubu roi, qui peut désormais « manger fort souvent de l’andouille », entreprend réformes iniques et massacres de masse. Tandis que la mère Ubu cherche à s’emparer du trésor des rois de Pologne, Ubu est vaincu dans la bataille qu’il a menée contre le tsar de Russie. Après avoir fui en Litanie, avoir échappé à un ours, avoir été trahi par ses deux palotins, il finira par s’enfuir en bateau en France où il espère être nommé « maître des phynances à Paris ».

Jérémy Le Louët a donc adapté la pièce en jouant le jeu de la désacralisation. Elle est en effet censée se dérouler lors d’une répétition, qui voit s’affronter les personnages, en même temps que les comédiens jouent la discorde sur scène. Ainsi, dès le début,  deux acteurs sans costume, dans les rôles du père et de la mère Ubu, répètent la première scène, bientôt interrompue par le metteur en scène qui cherche à récupérer sa gidouille. La suite sera dans le même esprit qui verra un bal déjanté fêtant le couronnement d’Ubu et faisant appel à la participation des spectateurs, des interventions intempestives du metteur en scène ou encore des bagarres épiques entre les acteurs venant rompre le déroulement de la pièce.

Le décor signifie d’emblée ce choix : la scène apparaît en effet dans un invraisemblable désordre, où voisinent, au milieu des projecteurs, le trône du roi Venceslas, le gigantesque cheval à phynances, les portants, les paravents, les costumes et les tissus qui débordent des coffres jusqu’en bas de la scène, des armures et même d’une tête décapitée. Sont ainsi convoqués l’Iliade, Jean-Baptiste ou encore Don Quichotte.

Les costumes aussi participeront de cette volonté de désacralisation. Dans l'acte I, Ubu porte un caleçon long et sur le chef des oreilles d'âne ; la mère Ubu arbore une perruque blanche de mouton sur un déshabillé de satin vert à moitié ouvert. Au sein de ce caravansérail hétéroclite, tous les excès seront permis.

Auparavant, un pseudo-professeur de français, très pontifiant (joué par Jérémie Le Louët), aura présenté la pièce à des élèves qu’on imagine peu intéressés, tout en les faisant réfléchir sur la notion de classicisme. Par la suite, coupes dans le texte, interpolations, citations, critiques témoigneront d’une volonté scénographique de démolition, destinée à mettre en relief la dimension subversive de la pièce de Jarry. Les allusions à Shakespeare sont nombreuses : le père Ubu, c’est un peu Macbeth que la mère Ubu, à l’instar de lady Macbeth, pousse au meurtre du roi de Pologne. On reconnaît encore le fantôme du père de Hamlet dans celui de Venceslas qui vient demander à Bougrelas son fils de le venger.  Il y a aussi des échos de Racine quand la reine de Pologne en fuite s’écrie : « Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne… » (Phèdre, acte I, scène 3). Toute une intertextualité et une mise en abyme éminemment parodiques sont ainsi au service d’une volonté de rénovation théâtrale.

A cet égard, l’aventure de la création de cette « œuvre de chaos » mérite d’être mentionnée. En 1888, élève en rhétorique au lycée de Rennes, Alfred Jarry a pour professeur de physique un certain M. Félix Hébert, chahuté depuis la nuit des temps. Affublé de surnoms tels P. H, père Heb, Eb, Ebé, Ebon, Ebance, Ebouille, il est le héros d’aventures rédigées en 1885 par le jeune Charles Morin et intitulées Les Polonais. Ce texte de potache sera la matrice du futur Ubu roi.

En 1896, Jarry (qui a commencé à publier en 1893) proposera à Lugné-Poe, directeur du Théâtre de l’Œuvre, et dont il devient le secrétaire, de monter Ubu roi (nouveau titre des Polonais). Ce drame en cinq actes et en prose sera joué le 10 décembre de la même année et provoquera un énorme scandale. Dédicacée à Marcel Schwob, la pièce porte en épigraphe : « Adonc le père Ubu hoscha la poire, dont fut depuis depuis dénommé par les Anglais Shakespeare, et avez de lui sous ce nom maintes belles tragoedies par escript. » Se plaçant dans le sillage détourné du grand dramaturge, la pièce est bien une farce quand on lit encore la composition de l’orchestre, qui comprend « des cervelas, des olifans verts, des sacquebutes et des galoubets ». La mise en scène de Jérémie Le Louët accorde d’ailleurs une grande importance au son, souvent très violent, qui participe de cette entreprise outrancière.

La scénographie utilise beaucoup la vidéo. Au début, lors de la scène du repas pantagruélique entre les époux, on voit en fond de scène une riche nature morte. Lors des scènes guerrières, des tableaux de grands maîtres sont projetés, et j’ai cru y reconnaître une Chasse au tigre de Delacroix. Quand Ubu, devenu roi, affronte l’armée du tsar, une vidéo invite à l’imaginer galopant à l’infini sur un chemin, tout en chevauchant son cheval à phynances. La vidéo vient aussi parfois en miroir pour doubler les scènes et exacerber les mimiques et attitudes des personnages. En même temps, des éléments de décor extrêmement simples sont utilisés (chaises et bancs pour les acteurs qui ne jouent pas, praticables) afin de laisser le champ libre à la violence verbale et physique des personnages.

Car se joue ici la lutte éternelle du fort et du faible, que rejouent aussi, à leur niveau, le père et la mère Ubu. A la violence sexuelle de leur relation, marquée par un langage ordurier et des gestes sans équivoque, répond la violence du despote sur son sujet, et celle du sujet contre son roi. Ceci s’observe lors de la scène au cours de laquelle, avec l’aide de la mère Ubu, le père Ubu et son comparse, le capitaine Bordure, assassinent le roi Venceslas qu’ils piétinent brutalement alors qu’il est déjà à terre. La férocité et la bestialité humaines – qui n’ont rien à envier à celle de l’ours de Lituanie qui agresse Ubu et ses palotins dans le dernier acte -  sont illustrées encore dans le massacre des nobles et des paysans et lors de la bataille sanguinaire contre les Russes. Dans un délire de cris, de hurlements, de coups de fusil, de fumée, les deux camps s’affrontent sans pitié.

Par ailleurs, en ces temps de campagne électorale, j’ai trouvé des échos entre le discours du roi Venceslas et ceux de nos politiciens, tout remplis de grands mots vides et de promesses fallacieuses. Quant à la pression de la fiscalité nouvelle qu’Ubu roi veut imposer à son peuple, n’est-elle pas toujours actuelle ?

On se demandera alors s’il est possible de définir cette pièce. N’est-elle qu’un canular de potache ? Est-ce une parodie de pièces à grand spectacle ? N’est-ce pas plutôt une farce burlesque et féroce ? Une véritable satire d'une société en proie à la violence et à la satisfaction de ses instincts les plus bas ? Certes, les personnages n’ont aucune épaisseur psychologique et ne sont que des fantoches ; on se rappellera d’ailleurs que la pièce avait été conçue à l’origine pour des marionnettes. 

Pourtant, il est clair que la pièce fait mouche par sa truculence langagière, sa verdeur et sa cocasserie, rabelaisiennes. Ici, néologismes et déformations lexicales font florès. Les « merdre » et « bouffre » subversifs sont au service de la boursouflure et de l’excès inhérents à cette pièce inclassable. Sans doute aussi annoncent-ils cette « pataphysique » qui deviendra la marque de Jarry : « La pataphysique est une science que nous avons inventée et dont le besoin se faisait généralement sentir », pourra-t-on lire dans Ubu cocu (remanié en 1897 et publié en 1944). Plus classiquement, on dira qu’elle est la science qui cherche à théoriser la déconstruction du réel et sa reconstruction dans l’absurde.

Avec la suite d’Ubu roi, Ubu sur la butte (1897) et Ubu enchaîné (1900), Jarry  poursuivra cette « manipulation ludique des mots et des concepts ». En cela il est bien le précurseur du surréalisme et du théâtre de l’absurde. Mais, à la sortie du spectacle, le spectateur ne pourra s’empêcher de dire avec Paul Claudel : « Où diable a-t-il été trouver tout ça ? »

 

Sources :

Note d’intention de Jérémy Le Louët, Programme de La Direction des Affaires Culturelles

Dictionnaire des Littératures de Langue française, Tome 2, Bordas

Mon billet sur Macbett de Ionesco par les Dramaticules :

http://ex-libris.over-blog.com/article-un-theatre-de-violence-macbett-de-ionesco-50243274.html

 

 

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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 17:51

François Cheng 

 

A La Grande Librairie, le 12 novembre 2015, François Busnel recevait l’académicien poète et calligraphe François Cheng pour son nouveau recueil de poèmes, La vraie gloire est ici (Gallimard). Il y était accompagné de trois romanciers : Gérard Mordillat (La Brigade du rire), Isabelle Jarry (Magique aujourd’hui) et Sophie Divry (Quand le diable sortit de la salle de bain).

Après avoir écouté le poète, je n’ai eu de cesse de lire son livre et c’est peu de dire que j’en ai été éblouie. C’est pourquoi je voudrais reprendre ici ce qu’il en a dit lors de cette émission.

Le journaliste a d’abord présenté son ouvrage comme un véritable manifeste dans l’ici-bas, dans le maintenant, dans l’instant. En émane la joie malgré la mort qui n’est pas notre seul ici car, plus fort que la mort, il y a notre désir, quand la poésie nous donne des ailes, de la force. Si les religions, la science-fiction disent que la vraie vie est ailleurs, François Cheng affirme le contraire en disant que « la vraie gloire est ici ». Mais qu’appelle-t-il exactement « gloire » ?

L’écrivain a répondu à cette question par une anecdote. En 1926, une semaine avant sa mort, Rilke avait tenu à répondre à l’envoi d’un jeune poète alors inconnu, Jules Supervielle. D’une main tremblante, il avait tracé ces mots : « Me voici un vase brisé dont les débris vont réintégrer  la terre mais n’oubliez pas, cher poète, qu’en dépit de tout, la vie est une gloire. » Ceci est essentiel parce que dans les conditions tragiques de notre existence, vivre consiste surtout à se défendre contre le mal sous toutes ses formes.

Et pourtant, en son essence, l’avènement de l’univers et de la vie, cette aventure unique, mérite le titre de gloire parce que c’est un triomphe du Tout sur le Rien. Ce Tout, qui nous a été donné, provient d’une donation totale, quelle que soit notre condition. Tout est dans tout et tout rejoint tout : toute la splendeur de l’aube, toute la splendeur du soir, tout le ciel étoilé et tous les hauts chants de l’âme humaine jaillis de la vallée de larmes et, ajoute-t-il, « dans mon coin, mon œil et mon oreille, qui ont capté tout cela. Vous-mêmes qui m’écoutez, tout cela forme bien un ici et maintenant au sein du courant éternel ». Donc l’éternité où se déroule cet univers en devenir se ramasse toujours en un ici et maintenant où tout a toujours été donné.

François Busnel souligne alors combien son interlocuteur possède un art extraordinaire d’expliquer le paradoxe. L’éternité et l’instant ne devraient-ils pas s’opposer ? A quoi François Cheng lui rétorque que l’éternité se ramasse toujours. Même l’ailleurs de Rimbaud est toujours un ici et maintenant, quel que soit l’endroit. Ce soir-là, ici, forme un présent extraordinaire où tout est donné et chacun y a sa part entière. C’est ce qui a fait dire à Malraux que « la vie ne vaut peut-être rien mais que rien ne vaut une vie ». Et ce qui a permis au poète qu’il est d’affirmer que « la vraie gloire est ici ».

On comprend, reprend François Busnel, qu’il ne s’agit nullement de la gloire du triomphe social, de la réussite. C’est la gloire de la Création, de la création de sa vie peut-être aussi. Il serait ainsi possible d’être le propre créateur de sa vie dans l’instant. Mais alors, comment fait-on pour vivre pleinement l’instant présent ?

A cela François Cheng répond que cela demande une ascèse. Dans la première partie du recueil, « Par ici nous passons », il explique qu’il essaie de traquer les instants, les lieux où transparaisse la possibilité de la vraie vie, où le visible et l’invisible se révèlent tout d’un coup. C’est bien cela que ses poèmes ont pour but de révéler sans prétention, à travers une expérience personnelle.

François Busnel évoque les poèmes bouleversants où la mort n’apparaît plus comme un tabou. Il rappelle notamment celui de la page 81, quand le poète vieillissant échange un regard avec une « fillette à la pâle figure». Dans cette mélancolie existe une forme de joie. Et cependant, cet instant qui mène à la nuit ne devrait-il pas lui sembler effrayant ?

Pour François Cheng, du moment qu’il y a rencontre, tout est sauvé. Que ce soit avec les êtres ou avec une transcendance. Dans la deuxième partie du recueil, intitulée « Lumières de nuit », il fait vivre cette face sombre et tragique de notre existence parce que l’homme est obligé de faire face à la souffrance et aux épreuves. Au sein des ténèbres, l’homme est parfois capable de grandeur.

A Busnel qui s’interroge de nouveau : « La mort n’est point notre issue ? », le poète répond que pour la plupart des gens, c’est une fin absurde. Pour lui, au contraire, c’est une ouverture, parce que, sans la mort, nous n’aurions aucune perspective de transfiguration. Nous resterions au même degré, au même niveau. Se référant à Pascal qui a reconnu l’existence des trois ordres, ceux du corps, de l’esprit et de l’âme, il précise que la mort nous donne cette chance d’atteindre cette autre forme d’être, un ordre supérieur d’être.

François Busnel demande alors à son invité : « Vous qui sculptez la langue, qui êtes d’une lucidité extrême, avez-vous le sentiment d’avoir atteint cette étape ultime ? » François Cheng répond qu’il ne prétend pas l’avoir atteinte. Il a conscience de cette expérience capitale du langage – et surtout du français. Il ne s’imagine d’ailleurs pas s’exprimer dans une autre langue, même le chinois, qui est pourtant sa langue maternelle. Il dit que, depuis soixante-cinq ans qu’il est en France, c’est le français qu’il a épuré pendant toute une vie. Pour lui, il est l’instrument exact et quand il finit un poème, il ne peut plus en changer un seul mot. Toute la résonance, toute la signification y sont contenues. Il ne peut dire qu’il a atteint quelque chose mais, en revanche, à travers cette langue, il a réussi à dire ce qui l’habite.

Gérard Mordillat intervient alors dans la conversation pour dire qu’en lisant les vers de François Cheng, il a pensé au De natura rerum de Lucrèce : comment il ne faut pas craindre la mort et les dieux, comment la vie n’est qu’une transformation d’atomes…

François Cheng revient sur la phrase de Malraux, « La vie ne vaut peut-être rien mais rien ne vaut une vie » en insistant sur l’unicité de l’être.

François Busnel cite le magnifique poème de la page 12, « A la pierre ». (« Nous ne faisons que passer,/ Tu nous apprends la patience. ») et évoque aussi l’éloge de la clôture dans le poème « A un jardin » (« Oui nécessaire clôture/ Pour que le lieu soit appel/ Et l’instant répons sans fin »). Puis il demande si cet éloge de la vie dans l’instant est tenable dans une période d’extrême dénuement, de pauvreté, de chômage. Selon François Cheng, la condition humaine est certes tragique, les douleurs sont toujours présentes mais il n’y a pas que cela. Tout le don de la vie est offert à chacun, à chaque instant.

François Busnel fait remarquer que François Cheng a vécu lui-même cette extrême pauvreté, lorsqu’il est arrivé en France. Ce dernier recueil n’est donc pas écrit « du haut de l’Académie française ». Mais est-il possible de continuer à être poète dans ces temps de grand dénuement ? Ne doute-t-on pas alors ?

François Cheng explique que, dans un poème, il parle de l’humus. Malgré la pauvreté, cet humus est là encore où une « tendre herbe » pousse, dont le poète entend « le gémissement ». Sur les trottoirs de Paris, à travers le macadam, n’y-a-t-il pas toujours des herbes et des fleurs ? Il importe de faire confiance à ce message de vie.

Pour conclure, le poète avouera qu’il fut bien un révolté comme Rimbaud. Lui aussi a affirmé que « la vraie vie est ailleurs ». Mais ailleurs est toujours un ici et maintenant. Et la vraie gloire est bien ici !

Et c’est en citant ce vers, « Véga ne se signale qu’aux âmes qui veillent », que François Busnel a remercié François Cheng pour sa parole de poète.

Dans ce recueil, j’ai aimé la simplicité extrême de la langue poétique, jamais absconse ni pédante. Elle illustre ce que disait François Cheng lui-même lorsqu’il commença à écrire en français : « Maintes fois j’ai éprouvé cette ivresse de re-nommer les choses à neuf, comme au matin du monde. » On le perçoit bien avec ce poème :

 

Un iris

       et tout le créé justifié ;

Un regard

       et justifiée toute la vie.

 

Dans la première partie, « Par ici nous passons », le poète décrit l’« ici » de notre terre, avec ses glaciers, ses eaux, ses pierres qui apprennent la patience, ses branches d’acacia, « tremplin pour t’envoler », ses ancolies, ses bleus : toute une création où « tout est signe » pour qui sait la regarder.

A l’exaltation de cette « impérissable odeur terrestre », succède une mélancolie qui s’illustre par des rencontres avec une inconnue rue de l’Abbé-de-l’Epée ou encore avec cette « petite fille à la pâle figure » évoquée ci-dessus. Se souviendra-t-elle de « l’étrange étranger », son semblable « à la pâle figure ».

Des rencontres jamais anodines comme celle avec cette « vieille dame » tombée à terre, que l’on aide à se relever :

 

[…] « Reposez-vous un peu

Ici en attendant… »

Oh, j’ai bien tout le temps,

Personne ne m’attend… »

 

[…] Oh, nous les passants trop pressés,

Sommes-nous sûrs d’être attendus ?

Sûrs d’avoir encore tout le temps ? »

 

Dans la préface du recueil, A l'orient de tout, André Velter fait remarquer que François Cheng propose "une parole qui a l'art de conjuguer les contraires et de donner du sens". La deuxième partie, « Lumières de nuit », en témoigne. Elle est en effet construite sur l’opposition entre Lumière et Nuit, comme l’indique le poème inaugural :

 

Vraie Lumière,

Celle qui jaillit de la Nuit ;

Et Vraie Nuit,

Celle d’où jaillit la Lumière.

 

Certes, la Mort est en filigrane de tous les poèmes, avec une infinie compassion pour les souffrants, comme dans le beau poème « A un soldat inconnu » :

 

D’un seul coup,

Tout livré.

 

Douceur, douleur,

Crasses et grâce.

 

Au champ d’honneur,

Chair en offrande,

 

Elan, éclat,

A ciel ouvert,

 

Ame béante,

Bouche bée.

 

Mais, dans le même temps, la Mort donne à la vie son prix unique :

 

Sur ton passage tu annihiles tout.

N’est-ce pas pourtant toi, Mort,

Qui rends unique tout d’ici ?

Cette nuit même, n’est-ce toi

La brise qui parcourt les sentiers,

Le nuage qui, flottant, cache les étoiles,

Le parfum de tilleul qui soudain étouffe,

Les lucioles égarées là

Sur l’étang de la mémoire…

Ce brame déchirant cœurs et reins,

Biche blessée cédant à l’invite

D’un lit de mousse sans fond,

Au sein de l’aveuglante clairière.

 

Et cette partie peut encore se lire comme un dialogue entre le poète et son âme :

 

Toi l’absente,

Tu le sais

Désormais,

Nous serons au monde

Par ta présence.

 

[…] Toi la présente,

Tu nous conduis au centre

Du Double-Royaume,

Par-delà

Toute absence

 

Enfin, dans la dernière partie, intitulée « Passion », j’ai été fascinée par cette manière inimitable qu’a François Cheng d’harmoniser une expérience orientale et la quête d’un dieu qui semble proche de celui des chrétiens. On y trouve des échos de la Passion du Christ : « Etoile de sang voici l’homme ». Et le poème « Vers Emmaüs » évoque « La Vie qui s’est levée d’entre les morts » ou encore le « Pain rompu ». On pense au Fils prodigue : « Après une longue fugue, je suis revenu au logis,/ L’ombre maternelle s’est retournée, a dit:/ « Te voilà ! », j’ai répondu : « Me voici ! »,/ et j’ai fondu en larmes. » On n'oubliera pas que le prénom français du poète d'origine chinoise est un hommage à François d'Assise.

Ces poèmes, tout en épure (François Cheng est un grand calligraphe) et en élévation, sont une invitation à rentrer en soi-même afin d’être à l’écoute du chant profond qui est en nous. Dans une langue qui n’est jamais hermétique, le poète nous dit qu’en dépit de tous les aléas, la vie est souveraine et belle, et que dans chaque instant, hic et nunc, réside une part d’éternité.

 

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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