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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 15:57
 Les reliefs du repas de la mante (Photo ex-libris.over-blog.com, le 19 octobre 2015)

Les reliefs du repas de la mante (Photo ex-libris.over-blog.com, le 19 octobre 2015)

 

 

Le 14 octobre, j’avais écrit un petit poème sur une mante religieuse venue chercher la chaleur de la maison sur le seuil de la porte de ma cuisine. J’y évoquais les mœurs cannibales de la dame verte. Je n’avais nullement songé que ce bref poème pût être prémonitoire.

Et voilà que lundi 19, mon petit-fils découvre une autre de ses congénères à l’orée de la porte du salon. Nous nous sommes donc amusés à la placer dans le vase où se trouvait la première afin qu’elle lui tienne compagnie. Certes, tout au fin fond de mon esprit, une petite voix m’avait alertée mais je ne l’avais pas écoutée.

Puis, insoucieux du danger, nous sommes partis faire une balade par les sentiers d’automne. En revenant, quelle n’a pas été notre stupéfaction horrifiée de voir que la première mante avait dévoré la moitié du corps de la visiteuse, n’en laissant sur la feuille de salade que les ailes et l’arrière-train !

Nous n’avions pas identifié précisément les protagonistes de cette tuerie mais, au vu de leur taille, il nous a semblé qu’il s’agissait plutôt de deux femelles que d’une femelle et d’un mâle. Ainsi, il est vraisemblable que l’une, affamée, n’ait point accepté la présence intempestive de l’autre.

Une cruelle leçon de choses pour mes petits-enfants mais qui m’a inspiré cette petite fable !

 

La Dame et les deux Mantes

 

Quand octobre survient

Avecque ses matins humides et brumeux,

Ses soleils capricieux et ses ors somptueux,

Les Mantes frissonnantes recherchent la tiédeur

Des maisons où crépite un foyer plein d’ardeur.

Et c’est ce qu’il advint

A la Mante pesante aux trois centaines d’œufs,

Promesse d’héritiers et de printemps heureux.

Elle trouva accueil en une maison forte

Au seuil d’une cuisine et la Maîtresse accorte

Lui offrit un doux havre en un pot de cristal,

Orienté aux rayons d’un soleil automnal.

La Mante jubilait

D’avoir été élue, d’être ainsi admirée

Pour ses grands yeux ardents, ses pattes acérées.

Or il ne dure point

Le temps des préférés et l’Hôte, en bonne mère,

Donna bientôt asile à une congénère.

La première attitrée fut en proie à l’envie,

Sa nouvelle compagne devint son ennemie.

« Que faites-vous ici - dit-elle à l’importune -

C’est moi que Madame aime, je suis la seule et l’une ! »

Dressant ses mandibules, ses vibrantes sensilles,

Ses pattes antérieures effilées en faucille,

Dans le champ clos du lieu, la femelle jalouse

Se jette sur l’intruse : voilà qu’elles en décousent !

Acharnée à tuer, elle coupe, elle hache, cisaille et décapite

Celle qui aspirait à être favorite.

La tête a disparu qui plaisait à l’Hôtesse,

Dévorée toute crue par la verte tigresse :

De la belle n’est plus qu’un tronc mort mutilé,

Pattes déchiquetées et ailes arrachées.

Sans scrupules ni honte et sans remords aucun,

La Mante victorieuse rit à son suzerain.

 

Moralité

 

La faveur d’un monarque est toujours exclusive ;

Elle ne tolérera ni ami ni rival.

Quand on veut la garder, foin de bel idéal !

La lutte est sans merci, il faut que mort s’ensuive.

 

 

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 13:41
La mante religieuse et l'orchidée (Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 13 octobre 2015)

La mante religieuse et l'orchidée (Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 13 octobre 2015)

 

Pour qui prie la mante,

Pattes repliées,

La belle élégante,

Verte et sans pitié ?

 

Elle prie, l’amante,

Pour un mâle aimé,

Que la belle enchante

Mais va dévorer.

 

 

 

 

 

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 17:19

La clé des songes, Magritte

 

Il trahit les images

Il dépayse les choses

Il dupe les vocables

Il dément la réalité

Il pervertit les idées

Il se rit des pourquoi

Avec la clé des songes

Il ouvre la porte au mystère

Et flibuste les mots

 

Pour Mil et Une http://miletune.over-blog.com/2015/10/sujet-semaine-42.html

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 17:16

Broussailles d'automne, William Henry Holmes, aquarelle, 1920

(Smithsonian Washington)

 

Aux doigts de l’automne

Le vent tisse et trame

De rouges couronnes

Des or oriflammes

 

En réponse au textoésie de Suzâme, reçu le 8/10/2015 à 15h 12

http://suzame-ecriture.over-blog.com/2015/10/textoesies-et-vous-mon-bel-automne.html

 

 

 

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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 15:58

 

Un renard pendu par une patte, Philéas-Félix Bermond, vers 1865

 

 

 

Sous le fin crachin de septembre

Sous le saule et le frêne

Aux feuilles sanglotantes

Dans la bruyère humide

Les ajoncs déchirants

La lande ruisselante

Et les fossés glissants

Les cris ensauvagés

Des hommes en habits verts

Les farouches abois

Des chiens fous excités

Traquant le roux  renard

Tant rétif à la mort

Ont affolé mon cœur

Et annoncé l’automne

 

Kergavat, mardi 15 septembre 2015, vers 6h du soir

 

 

 

 

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 10:09
Lune rouge au-dessus de Kergavat (Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 28 septembre 2015)

Lune rouge au-dessus de Kergavat (Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 28 septembre 2015)

On entendait la mer

Et la lune était sang

Les étoiles de fer

On était hors du temps

 

A Kergavat,

lundi 28 septembre 2015 entre 4h 15 et 4h 45

 

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 17:42

 

Quand on a étudié moult et moult fois avec ses élèves de seconde ou de première L’Etranger de Camus, c’est surprenant et délectable de lire Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. On s’y plaît en effet à retrouver des extraits de phrases du roman, des similitudes et des échos. Kamel Daoud, écrivain et journaliste comme Camus, s’est en effet emparé de l’œuvre du prix Nobel pour l’explorer à sa manière et lui donner une suite des plus originales.

Interpellé comme beaucoup par le fait que la victime de Meursault, tuée sous le soleil de quatorze heures sur une plage d’Alger, ne possède ni nom ni prénom (hormis l’appellation l’Arabe mentionnée vingt-cinq fois), Kamel Daoud lui confère une existence et fait de ce mort « dans l’insignifiance, tel un vulgaire figurant »,  un personnage littéraire à part entière.

Le narrateur qui raconte l’histoire de l’Arabe, prénommé Moussa, c’est son frère puîné Haroun El-Assasse, demeuré seul avec sa mère M’ma, après le meurtre impuni de l’aîné. Tous deux vivent dans le souvenir de la victime du roumi, victime adulée et désormais héroïsée par la légende maternelle.

Comparable en un certain sens au Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de La Chute de Camus, Moussa devenu vieux est mis en face d’un interlocuteur muet, un enseignant et universitaire, à qui il s’adresse sans jamais en obtenir de réponse. Et d’ailleurs, peut-être que tout ce qu’il raconte n’est qu’un rêve : « Ca s’appelle comment, une histoire qui regroupe autour d’une table un serveur kabyle à carrure de géant, un sourd-muet apparemment tuberculeux, un jeune universitaire à l’œil sceptique et un vieux buveur de vin qui n’a aucune preuve de ce qu’il avance ? »

Dans cette quête, cette « contre-enquête » (mais y-a-t-il jamais eu véritable enquête ?), on retrouvera ici bien des éléments emblématiques du roman de Camus, à commencer par le travestissement de l’incipit : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas … », qui devient : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. » Marengo, où est enterrée la mère de Meursault, c’est Hajout, la ville où s’en vont M’ma et Haroun, lorsqu’ils quittent Alger après la mort de Moussa. Meriem, celle qui donne à lire à Haroun L’Etranger, désormais écrit par le meurtrier Meursault, rappelle la Marie aimée du même. Mais la demande en mariage est ici inversée. Et le fameux dimanche au balcon où Meursault fait l’expérience du vide devient ici le vendredi au balcon, le jour de la prière, « la journée la plus proche de la mort dans mon calendrier », précise Haroun. Et l’on n’en finirait pas de découvrir ces reflets, ces rapprochements, qui se déploient à chaque page.

Mais ces jeux de miroirs seraient sans doute assez vains, s’ils n’étaient mis au service d’une histoire remarquablement structurée, dont la complexité se dévoile vers la fin. Poussé par sa mère inconsolable, animée d’un désir de vengeance, Haroun enquête afin de connaître les circonstances exactes de ce drame dont la mère et le frère  ne savent rien, si ce n’est qu’il a été perpétré « à cause du soleil ». Et comme le corps de Moussa n’a jamais été retrouvé et qu’on ne les a jamais interrogés ni l’un ni l’autre, c’est bien comme si l’Arabe n’avait jamais existé : « Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir jusqu’à sa mort ? »

Etrangement, cette enquête mènera Haroun là où il n’aurait jamais pensé aller. Répondant à la « monstrueuse exigence » de vengeance de sa mère, il sera conduit à tuer Joseph Larquais, un roumi, choisi au hasard, et puni « parce qu’il adorait se baigner à 14 h » : « La mort, aux premiers jours de l’Indépendance, était aussi gratuite, absurde et inattendue qu’elle l’avait été sur une plage ensoleillée de 1942. »

En lisant le livre écrit par Meursault, Haroun y avait découvert son propre visage : « J’y cherchais des traces de mon frère, j’y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier. » En tuant Larquais, il deviendra ainsi, d’une certaine manière (et c’est là, me semble-t-il, la force du livre), le frère de Meursault dans le meurtre. Et, à l’instar du meurtrier de son frère, il sera jugé par les nouveaux maîtres de l’Algérie, pour les mauvais motifs : « Je le savais bien, que je n’étais pas là pour avoir tué Joseph Larquais […] j’étais là pour l’avoir tué tout seul, et pas pour les bonnes raisons. » Tout comme pour Meursault condamné pour n’avoir pas enterré sa mère, pour Haroun aussi l’Absurde est à l’œuvre. Ne dit-il pas à son interlocuteur muet, l’universitaire : « Quelle histoire de fou, que de morts gratuites, comment prendre la vie au sérieux ensuite. Tout semble gratuit dans ma vie, même toi avec tes cahiers, tes notes et tes bouquins. »

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre, c’est qu’il est aussi une déclaration d’amour à la langue et à la littérature françaises. Haroun (et bien sûr Kamel Daoud cela va sans dire) est en effet fasciné par le livre (écrit ici par Meursault) que lui a donné à lire Meriem : « […] le fameux livre […] un auteur célèbre avait raconté la mort d’un Arabe et en avait fait un livre bouleversant. […] « comme un soleil dans une boîte », je me souviens de sa formule […] » Il précise même : « Moi je connais ce livre par cœur, je peux te le réciter en entier comme le Coran. »

M’ma, « la vieille femme sans mots » (on se rappelle que la mère de Camus était analphabète), lui avait raconté « comme un prophète » l’histoire imaginaire de Moussa ; le français, appris à quinze an, donnera progressivement à Haroun la possibilité de nommer autrement les choses et d’ordonner le monde avec ses propres mots ». Il dit encore : « La langue française me fascinait comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de mon monde. Je voulais le traduire à M’ma, mon monde, et le rendre moins injuste en quelque sorte. »

C’est ainsi qu’après la lecture du livre, il prend la décision de réécrire cette histoire, « dans la même langue mais de droite à gauche », de la raconter « à la place de [son] frère qui était l’ami du soleil ». Il en fera « une sorte de livre étrange ». Le lecteur se demande d’ailleurs s’il l’a vraiment écrit quand on lit : « […] j’aurais peut-être dû [l’] écrire, si j’avais eu le don de ton héros : une contre-enquête. » On perçoit bien ici la mise en abyme vertigineuse que l’auteur crée entre lui-même, Camus, Meursault et le personnage d’Haroun. Celui-ci évoque en effet plusieurs fois ce Zoudj, son « fantôme », son « double ». Ne dit-il pas : « […]  il devient lui-même diaphane, s’efface presque. Tel un reflet… Ha, ha, je suis son Arabe, ou alors il est le mien. »

Si le frère puîné est avide de justice, il n’en admire pas moins le style dans lequel Meursault a écrit : « Je l’ai lu vingt ans après sa sortie (juillet 1942) et il me bouleverse par son mensonge sublime et sa concordance magique avec ma vie. » A travers Haroun, c’est un vibrant hommage que Kamel Daoud rend à Camus, dont il analyse le « génie » en ces termes : selon lui il s’agit de « déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement […] C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration – c’est un ascète. » On ne saurait mieux décrire cette écriture toute en tension et en brièveté.

Admirateur de la langue de Camus, Kamel Daoud en est aussi le frère en philosophie. Faisant sienne la pensée de l’auteur de L’Etranger, il considère, par la voix d’Haroun, que seule la mort est la question essentielle : « La mort – quand je l’ai reçue, quand je l’ai donnée – est pour moi le seul mystère. Tout le reste n’est que rituels, habitudes et complicités douteuses. » Se fondant sur la philosophie de l’Absurde, le livre de Kamel Daoud est certes une critique acerbe contre la colonisation française mais encore et surtout un violent brûlot contre l’état de son pays. Concernant la présence française, on n’est pas étonné de lire sous la plume de Kamel Daoud : « Nous, nous étions les fantômes de ce pays quand les colons en abusaient et y promenaient cloches, cyprès et cigognes. » Et encore ailleurs : « Eux étaient « les étrangers », les roumis que Dieu avait fait venir pour nous mettre à l’épreuve mais dont les heures étaient de toute façon comptées : ils partiraient un jour ou l’autre, c’était certain. »

Mais, ces critiques ne sont rien, me semble-t-il, en comparaison de celles que l’auteur émet à l’encontre de ses propres compatriotes, dont il fait même des doubles de Meusault : « Des milliers de Meursault couraient dans tous les sens […] Cela ne signifiait rien pour moi. C’est par la suite, des semaines et des mois plus tard, que j’ai découverts peu à peu l’immensité de la ruine et de l’allégresse ».

Athée comme Camus, et rebelle à toute soumission, Kamel Daoud lance encore une violente critique contre l’islam. Evoquant la récitation du Coran, il écrit : « J’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un livre mais d’une dispute entre un ciel et sa créature. La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. » Résumant d’une manière lapidaire le jour de la prière du vendredi comme un « cosmos devenu des couilles à laver et des versets à réciter », il voudrait convaincre son voisin « pleurnichard » « d’ouvrir les yeux sur sa propre vie et sa dignité ». Il s’indigne de surcroît sur « la gamine avec son voile sur la tête alors qu’elle ne sait même pas encore ce qu’est un corps, ce qu’est le désir. » Et Haroun d’apostropher son interlocuteur : « Que veux-tu faire avec des gens pareils ?  Hein ? »

Tout comme Meursault, faisant l’expérience de la routine et de l’automatisme de la vie, aspirait à davantage d’être, Haroun remet en cause ses compatriotes qui « vont tous vers la mort à la queue leu leu ». Il affirme haut et fort : « [La mort] m’a seulement donné le désir d’avoir des sens plus puissants encore plus voraces et a augmenté la profondeur de ma propre énigme. » Il rejoint ainsi le Meursault de la seconde partie de L’Etranger et le Camus de Noces, auquel m’a fait penser le beau passage dans le cimetière d’El-Kettar, alias « Le Parfumeur, expérience capitale pour Haroun : « C’est là que j’ai pris conscience que j’avais droit au feu de ma présence au monde - oui, que j’y avais droit -  malgré l’absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet avant qu’il ne dégringole à nouveau et cela sans fin […] J’y avais, obscurément, découvert une forme de sensualité. »

Il y a longtemps que je n’avais lu un roman aussi puissant dans sa complexité et ses références. J’admire la manière dont Kamel Daoud a tiré parti de toutes les potentialités politiques, philosophiques et romanesques d’un roman célébrissime. Bien loin de n’être qu’un exercice de style, Meursault, contre-enquête témoigne avec sensibilité et brio de la puissance magique de la littérature qui donne une postérité à un héros de papier, en faisant de Haroun un « étranger », jumeau du Meursault de Camus.

 

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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 14:09

 

Ayant vu de nombreux tableaux du Caravage à Malte, et notamment La Décollation de Jean le Baptiste, j’ai eu envie de poursuivre ma découverte de ce peintre en lisant La Course à l’abîme, son autobiographie fictive, imaginée par Dominique Fernandez.

De nombreuses zones d’ombre subsistant dans la vie du peintre, l’écrivain a eu ainsi tout loisir pour lui créer une existence à l’image de sa légende, faite de violence et d’excès en tous genres (légende sur laquelle de nouvelles découvertes historiques sont largement revenues).

Dominique Fernandez explique en effet la vie et la peinture de « son » personnage, Michelangelo Merisi dit Le Caravage (du nom de sa ville natale), en fonction de son homosexualité. Il lui invente une enfance inquiète et perturbée par la découverte de la circoncision du Christ, souvent occultée. Il lui attribue une adolescence profondément marquée par les écrits mystiques de Thérèse d’Avila, où se mêlent sacré et sensualité. Il l’imagine profondément influencé par le roman de Chrétien de Troyes, Le chevalier à la charrette, et par l’idée d’infamie. Infamie qui deviendra la sienne lors d’un emprisonnement, qu’il lui fait subir entre les années 1588 et 1592, années pendant lesquelles les historiens d’art perdent la trace du peintre.

Durant cette période milanaise, au cours de laquelle le jeune homme poursuit son apprentissage de peintre, tout en découvrant la peinture lombarde, dans l’atelier de Simone Peterzano, il rencontre une secte secrète d’homosexuels, la secte des Portugais, poursuivie par l’Inquisition. S’il n’est pas condamné au bûcher, il est cependant marqué à l’épaule par la déshonorante fleur de chardon.

Se fondant sans doute sur l’existence avérée d’Onorio Longhi, ami du Caravage, Fernandez  imagine le personnage de Mario en amant du peintre, qui l’accompagnera tout au long du roman et sera même l’officiant de sa mort. Il fait du même Mario le modèle sensuel du Garçon mordu par un lézard et du Garçon pelant un fruit.

Tout au long de ses pérégrinations, de Rome à Porto Ercole, lieu de sa mort, en passant par Naples, Malte et la Sicile, Dominique Fernandez propose un Caravage marqué par le génie, mais sans cesse contraint de composer avec l’Eglise pour éviter de manifester sa vraie nature. Il le montre toujours sur la corde raide, en dépit du soutien des Sforza, des Colonna, du cardinal del Monte et de Scipion Borghese, une aide qu’il accepte mais que, dans son for intérieur, il rejette.  L’occasion pour l’écrivain de brosser le tableau d’une Ville éternelle, en pleine Contre-Réforme, dans laquelle les grands prélats de l’Eglise, cherchent à s’attacher les peintres de renom et à constituer de fabuleuses collections de tableaux.

C’est peu de dire que Dominique Fernandez excelle à recréer l’atmosphère en pleine effervescence de la Rome baroque. Avec  20% de réalité historique et 80% d’imagination et de grande érudition, il nous fait pénétrer dans l’intimité des cardinaux, passés maîtres dans l’art de manipuler la symbolique des toiles de leur protégé, tout en étant en proie aux luttes d’influence, et aux intrigues les plus complexes, tout cela « ad majorem dei gloriam » !

Il a surtout l’art de commenter les tableaux du Caravage, de nous en dévoiler la facture secrète et les subtilités du clair-obscur, de nous en faire l’exégèse biblique la plus pointue, de nous en apprendre la symbolique du moindre détail. C’est d’une manière extrêmement précise et vivante qu’il nous fait appréhender la force novatrice des tableaux du Caravage, un des premiers à traiter les thèmes religieux et la peinture d’histoire en faisant poser des voyous ou des prostituées. Une véritable leçon de peinture et d’histoire de l’art !

Conférant au peintre une attitude masochiste et sacrificielle, l’écrivain le fait s’identifier à Mathieu dans Le Martyre de saint Mathieu, à Jean dans La Décollation de Jean le Baptiste, à Goliath dans le David tenant la tête de Goliath. D’une certaine manière, c’est la même attitude qu’il attribuera à Pasolini dans cette autre biographie imaginaire qu’est Dans la main de l’ange. Il établira par ailleurs de nombreux parallèles entre le peintre baroque et l’écrivain italien.

Emportée par un souffle romanesque puissant, soutenue par une thèse homosexuelle et masochiste (qui peut sembler parfois excessive), cette biographie rêvée m’est apparue comme un bijou baroque pour un peintre mystérieux, extravagant et génial.

 

 

Lire mon billet sur La Décollation de Jean le Baptiste, du Caravage :

http://ex-libris.over-blog.com/2015/06/a-malte-autoportait-du-caravage-en-jean-le-baptiste.html

 

 

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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 17:20
L'autobiographie dans "l'ère du soupçon" : Enfance (1983), de Nathalie Sarraute.

 

 

En octobre 2014, c’est avec Enfance (1983) de Nathalie Sarraute que nous avons entamé l’année de notre groupe de lecture consacrée à l’autobiographie : une excellente introduction à un genre multiforme.

Souhaitant éviter les clichés de ce genre littéraire, Nathalie Sarraute (alias Natacha Tcherniak) mettra trois ans à écrire cette œuvre qui fera l’objet de plusieurs versions. Elle se méfie en effet des mots du quotidien, incapables selon elle de rendre compte de son expérience intime singulière. L’excellente réception d’un livre qui renouvelle le genre autobiographique sera à la hauteur de l’entreprise.

Nathalie Sarraute nous invite à découvrir la petite fille qu’elle fut, partagé entre une mère distante, « un bloc de glace incandescent », et un père affectueux mais discret, qui ne lui fera jamais défaut. Dans les années 1900, entre une Russie rêvée et le Paris des émigrés russes, on apprend comment « Tachok » ou « Tachotchek" , grande lectrice de Dickens, Hector Malot ou Ponson du Terrail, qui vit dans la familiarité des écrivains, sera « sauvée » par l’Ecole. Enfance est aussi, d’une manière tout à fait paradoxale, le  récit d’une vocation littéraire.

En effet, même si l’on ne trouve pas ici de « mots d’enfants », le texte élabore des expériences fondatrices et l’écriture met l’accent sur la continuité ininterrompue entre soi enfant et soi adulte. « Mais ces mots et ces images sont ce qui permet de saisir tant bien que mal, de retenir ces sensations » (p. 17) Nathalie Sarraute n’avait-elle pas envisagé comme premier titre : « Avant qu’ils disparaissent » ?

L’ouvrage se fonde sur les « tropismes », socle de l’ouvrage éponyme paru en 1937, qui en avait déconcerté plus d’un. Composé de dix-neuf fragments poétiques sans intrigue ni action extérieure, sans personnage ni analyse psychologique, Tropismes se présentait déjà comme une création à part. Définis dans L’Ere du soupçon (1956) comme « des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience », ils paraissaient à l’auteur « constituer la source secrète de notre existence ». Nathalie Sarraute précisera : « Je n’ai choisi dans Enfance que des souvenirs dans lesquels existaient ces mouvements. » Ainsi Enfance sera non pas un rapport sur une période de sa vie, ni même un récit rétrospectif, mais bien l’autobiographie de ses tropismes d’enfant.

Ce qui intéresse l’écrivain, c’est surtout de mettre au jour une « sous-conversation », constituée de minuscules « drames intérieurs, souvent provoqués par des paroles prononcées ». Il lui faudra les faire advenir à la lumière par-delà la ouate de l’enfance, « ces épaisseurs blanchâtres, molles ouatées qui se défont, qui disparaissent avec l’enfance » (p. 277), mots sur lesquels se clôt son récit.

Par ailleurs, avec ce titre thématique, « Enfance », à valeur généralisante, Sarraute veut décrire « un enfant plutôt qu’une petite fille » (in Portrait de Nathalie » par V. Forrester). Et même s’il s’agit bien de l’enfance précise de la petite Natacha Tcherniak, dite « Tachok », la narratrice privilégie un mode de perception universel propre au jeune âge. Natacha appartient bien à « cette catégorie de pitoyables pygmées aux gestes peu conscients, désordonnés, aux cerveaux encore informes » (p. 274) que sont les enfants.

Dans la perspective de « l’ère du soupçon », qui fait porter le doute sur la notion de personnage, l’auteur accorde foi aux notions de « tremblé de la mémoire » et de « tremblé de l’identité », soulignées par Philippe Lejeune. Consciente de ces dangers, la narratrice prendra toujours de la distance avec les « beaux souvenirs », soit par un commentaire lucide soit par l’ironie. Une des scènes les plus emblématiques à cet égard est celle où elle récite un poème de Marceline Desbordes-Valmore, « Mon cher petit oreiller », poème attendu chez la gentille petite fille qu’est censée être Natacha. La narratrice évoque alors « l’abject renoncement à ce que l’on se sent être » (p. 63).

Toujours au service de cette quête d’être au plus près de ce qu’elle fut, Nathalie Sarraute emploie le mode dialogique qui permet le débat intérieur tout en mettant en relief la difficulté majeure du travail de remémoration. C’est une entreprise complexe, malaisée, dont témoignent les phrases interrompues, les points de suspension, les répétitions, la juxtaposition des phrases. Cette écriture hésitante – mais très travaillée -  est une des grandes réussites de l’œuvre. Au « je » de l’enfant répond le « je » d’un alter ego qui juge, censure, oriente.

Bien loin d’une confession à la Rousseau ou de l’élévation d’une statue comme chez Sartre, Enfance de Nathalie Sarraute est admirable par son refus délibéré d’étalage du moi. Avec son attention portée à l’aspect souterrain du langage, avec la description subtile d’une formation de la personnalité, l'écrivain de 82 ans qu'est Nathalie Sarraute tente de combattre l’oubli et de faire accéder au langage ce qui sans cesse se dérobe.

 

Sources :

Enfance, Nathalie Sarraute, Folio N°1684

Monique Gosselin commente Enfance de Nathalie Sarraute, Foliothèque N°57

Le Pacte autobiographique, Philippe Lejeune, Collection Poétique, Le Seuil

 

 

 

 

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4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 09:05
Elsa Béziers : une songwriter à Marson.

Elsa Béziers devant la Cave communale de Marson

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 3 juillet 2014))

 

Vendredi 3 juillet 2015, invitée par la municipalité de Rou-marson, la jeune chanteuse, auteur-compositeur, Elsa Béziers, proposait un concert à une centaine d’habitants de la commune. Sous l’ombrage des hauts arbres, devant la cave communale, et dans la chaleur du soir, accompagnée de son guitariste Jean-Paul et de son jeune ingénieur du son Mathys, elle a donné à entendre à un public attentif et charmé la variété de son talent.

Dans une relation simple et sans effets, elle a chanté un répertoire éclectique lui permettant de dévoiler l’ampleur et la profondeur de sa voix. Si Elsa s’est d’abord formée à la musique classique dès son jeune âge et a pratiqué le chant lyrique, elle a ensuite souhaité découvrir d’autres musiques et a étudié à la Tech Music School à Londres.  

Vivant dans la capitale londonienne, elle a bien sûr chanté avec rythme et maîtrise du rock anglais, des reprises des Pink Floyd et autres standards mythiques telle The House of the Rising Sun. Fidèle à la France, elle a rendu hommage avec force à Balavoine ou encore à Noir Désir avec Et le vent nous emportera.

Cependant, ce que j’ai pour ma part préféré, ce sont ses propres compositions aux titres évocateurs : To fill the silence ou Muddy memory. Chantés en français ou en anglais, accompagnés à la guitare acoustique ou à la guitare électrique, ses textes sincères et pleins d’émotion ont un accent mélancolique que sa voix profonde aux subtiles modulations sert avec bonheur. Elle y dit notamment l’amour dont sont en quête, à son image, des milliards d’êtres humains…

Ces deux heures de chanson ont été saluées par le maire de Rou-Marson, Rodolphe Mirande, qui a insisté sur ce moment de découverte d’une voix puissante et juste, qui contraste avec la tonalité douce de la voix de la chanteuse au quotidien.

Pour ma part, j’ai été impressionnée par le parcours musical d’Elsa que j’avais eue comme élève lorsque j’enseignais dans l’option-théâtre au lycée privé Saint-Louis de Saumur. Elle y dévoilait déjà un tempérament artistique certain que cette soirée amicale et estivale n’a fait que confirmer.

 

https://www.giggem.com/Elsa

Pour écouter Elsa :

https://soundcloud.com/elsa-b-1/keep-me-going?fb_action_ids=10206935014232266&fb_action_types=soundcloud%3Apublish

 

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Published by Catheau - dans Chansons
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