Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 17:19

La clé des songes, Magritte

 

Il trahit les images

Il dépayse les choses

Il dupe les vocables

Il dément la réalité

Il pervertit les idées

Il se rit des pourquoi

Avec la clé des songes

Il ouvre la porte au mystère

Et flibuste les mots

 

Pour Mil et Une http://miletune.over-blog.com/2015/10/sujet-semaine-42.html

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 17:16

Broussailles d'automne, William Henry Holmes, aquarelle, 1920

(Smithsonian Washington)

 

Aux doigts de l’automne

Le vent tisse et trame

De rouges couronnes

Des or oriflammes

 

En réponse au textoésie de Suzâme, reçu le 8/10/2015 à 15h 12

http://suzame-ecriture.over-blog.com/2015/10/textoesies-et-vous-mon-bel-automne.html

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Textoésie
commenter cet article
9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 15:58

 

Un renard pendu par une patte, Philéas-Félix Bermond, vers 1865

 

 

 

Sous le fin crachin de septembre

Sous le saule et le frêne

Aux feuilles sanglotantes

Dans la bruyère humide

Les ajoncs déchirants

La lande ruisselante

Et les fossés glissants

Les cris ensauvagés

Des hommes en habits verts

Les farouches abois

Des chiens fous excités

Traquant le roux  renard

Tant rétif à la mort

Ont affolé mon cœur

Et annoncé l’automne

 

Kergavat, mardi 15 septembre 2015, vers 6h du soir

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes de saison
commenter cet article
28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 10:09
Lune rouge au-dessus de Kergavat (Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 28 septembre 2015)

Lune rouge au-dessus de Kergavat (Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 28 septembre 2015)

On entendait la mer

Et la lune était sang

Les étoiles de fer

On était hors du temps

 

A Kergavat,

lundi 28 septembre 2015 entre 4h 15 et 4h 45

 

Repost 0
Published by Catheau
commenter cet article
20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 17:42

 

Quand on a étudié moult et moult fois avec ses élèves de seconde ou de première L’Etranger de Camus, c’est surprenant et délectable de lire Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. On s’y plaît en effet à retrouver des extraits de phrases du roman, des similitudes et des échos. Kamel Daoud, écrivain et journaliste comme Camus, s’est en effet emparé de l’œuvre du prix Nobel pour l’explorer à sa manière et lui donner une suite des plus originales.

Interpellé comme beaucoup par le fait que la victime de Meursault, tuée sous le soleil de quatorze heures sur une plage d’Alger, ne possède ni nom ni prénom (hormis l’appellation l’Arabe mentionnée vingt-cinq fois), Kamel Daoud lui confère une existence et fait de ce mort « dans l’insignifiance, tel un vulgaire figurant »,  un personnage littéraire à part entière.

Le narrateur qui raconte l’histoire de l’Arabe, prénommé Moussa, c’est son frère puîné Haroun El-Assasse, demeuré seul avec sa mère M’ma, après le meurtre impuni de l’aîné. Tous deux vivent dans le souvenir de la victime du roumi, victime adulée et désormais héroïsée par la légende maternelle.

Comparable en un certain sens au Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de La Chute de Camus, Moussa devenu vieux est mis en face d’un interlocuteur muet, un enseignant et universitaire, à qui il s’adresse sans jamais en obtenir de réponse. Et d’ailleurs, peut-être que tout ce qu’il raconte n’est qu’un rêve : « Ca s’appelle comment, une histoire qui regroupe autour d’une table un serveur kabyle à carrure de géant, un sourd-muet apparemment tuberculeux, un jeune universitaire à l’œil sceptique et un vieux buveur de vin qui n’a aucune preuve de ce qu’il avance ? »

Dans cette quête, cette « contre-enquête » (mais y-a-t-il jamais eu véritable enquête ?), on retrouvera ici bien des éléments emblématiques du roman de Camus, à commencer par le travestissement de l’incipit : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas … », qui devient : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. » Marengo, où est enterrée la mère de Meursault, c’est Hajout, la ville où s’en vont M’ma et Haroun, lorsqu’ils quittent Alger après la mort de Moussa. Meriem, celle qui donne à lire à Haroun L’Etranger, désormais écrit par le meurtrier Meursault, rappelle la Marie aimée du même. Mais la demande en mariage est ici inversée. Et le fameux dimanche au balcon où Meursault fait l’expérience du vide devient ici le vendredi au balcon, le jour de la prière, « la journée la plus proche de la mort dans mon calendrier », précise Haroun. Et l’on n’en finirait pas de découvrir ces reflets, ces rapprochements, qui se déploient à chaque page.

Mais ces jeux de miroirs seraient sans doute assez vains, s’ils n’étaient mis au service d’une histoire remarquablement structurée, dont la complexité se dévoile vers la fin. Poussé par sa mère inconsolable, animée d’un désir de vengeance, Haroun enquête afin de connaître les circonstances exactes de ce drame dont la mère et le frère  ne savent rien, si ce n’est qu’il a été perpétré « à cause du soleil ». Et comme le corps de Moussa n’a jamais été retrouvé et qu’on ne les a jamais interrogés ni l’un ni l’autre, c’est bien comme si l’Arabe n’avait jamais existé : « Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir jusqu’à sa mort ? »

Etrangement, cette enquête mènera Haroun là où il n’aurait jamais pensé aller. Répondant à la « monstrueuse exigence » de vengeance de sa mère, il sera conduit à tuer Joseph Larquais, un roumi, choisi au hasard, et puni « parce qu’il adorait se baigner à 14 h » : « La mort, aux premiers jours de l’Indépendance, était aussi gratuite, absurde et inattendue qu’elle l’avait été sur une plage ensoleillée de 1942. »

En lisant le livre écrit par Meursault, Haroun y avait découvert son propre visage : « J’y cherchais des traces de mon frère, j’y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier. » En tuant Larquais, il deviendra ainsi, d’une certaine manière (et c’est là, me semble-t-il, la force du livre), le frère de Meursault dans le meurtre. Et, à l’instar du meurtrier de son frère, il sera jugé par les nouveaux maîtres de l’Algérie, pour les mauvais motifs : « Je le savais bien, que je n’étais pas là pour avoir tué Joseph Larquais […] j’étais là pour l’avoir tué tout seul, et pas pour les bonnes raisons. » Tout comme pour Meursault condamné pour n’avoir pas enterré sa mère, pour Haroun aussi l’Absurde est à l’œuvre. Ne dit-il pas à son interlocuteur muet, l’universitaire : « Quelle histoire de fou, que de morts gratuites, comment prendre la vie au sérieux ensuite. Tout semble gratuit dans ma vie, même toi avec tes cahiers, tes notes et tes bouquins. »

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre, c’est qu’il est aussi une déclaration d’amour à la langue et à la littérature françaises. Haroun (et bien sûr Kamel Daoud cela va sans dire) est en effet fasciné par le livre (écrit ici par Meursault) que lui a donné à lire Meriem : « […] le fameux livre […] un auteur célèbre avait raconté la mort d’un Arabe et en avait fait un livre bouleversant. […] « comme un soleil dans une boîte », je me souviens de sa formule […] » Il précise même : « Moi je connais ce livre par cœur, je peux te le réciter en entier comme le Coran. »

M’ma, « la vieille femme sans mots » (on se rappelle que la mère de Camus était analphabète), lui avait raconté « comme un prophète » l’histoire imaginaire de Moussa ; le français, appris à quinze an, donnera progressivement à Haroun la possibilité de nommer autrement les choses et d’ordonner le monde avec ses propres mots ». Il dit encore : « La langue française me fascinait comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de mon monde. Je voulais le traduire à M’ma, mon monde, et le rendre moins injuste en quelque sorte. »

C’est ainsi qu’après la lecture du livre, il prend la décision de réécrire cette histoire, « dans la même langue mais de droite à gauche », de la raconter « à la place de [son] frère qui était l’ami du soleil ». Il en fera « une sorte de livre étrange ». Le lecteur se demande d’ailleurs s’il l’a vraiment écrit quand on lit : « […] j’aurais peut-être dû [l’] écrire, si j’avais eu le don de ton héros : une contre-enquête. » On perçoit bien ici la mise en abyme vertigineuse que l’auteur crée entre lui-même, Camus, Meursault et le personnage d’Haroun. Celui-ci évoque en effet plusieurs fois ce Zoudj, son « fantôme », son « double ». Ne dit-il pas : « […]  il devient lui-même diaphane, s’efface presque. Tel un reflet… Ha, ha, je suis son Arabe, ou alors il est le mien. »

Si le frère puîné est avide de justice, il n’en admire pas moins le style dans lequel Meursault a écrit : « Je l’ai lu vingt ans après sa sortie (juillet 1942) et il me bouleverse par son mensonge sublime et sa concordance magique avec ma vie. » A travers Haroun, c’est un vibrant hommage que Kamel Daoud rend à Camus, dont il analyse le « génie » en ces termes : selon lui il s’agit de « déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement […] C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration – c’est un ascète. » On ne saurait mieux décrire cette écriture toute en tension et en brièveté.

Admirateur de la langue de Camus, Kamel Daoud en est aussi le frère en philosophie. Faisant sienne la pensée de l’auteur de L’Etranger, il considère, par la voix d’Haroun, que seule la mort est la question essentielle : « La mort – quand je l’ai reçue, quand je l’ai donnée – est pour moi le seul mystère. Tout le reste n’est que rituels, habitudes et complicités douteuses. » Se fondant sur la philosophie de l’Absurde, le livre de Kamel Daoud est certes une critique acerbe contre la colonisation française mais encore et surtout un violent brûlot contre l’état de son pays. Concernant la présence française, on n’est pas étonné de lire sous la plume de Kamel Daoud : « Nous, nous étions les fantômes de ce pays quand les colons en abusaient et y promenaient cloches, cyprès et cigognes. » Et encore ailleurs : « Eux étaient « les étrangers », les roumis que Dieu avait fait venir pour nous mettre à l’épreuve mais dont les heures étaient de toute façon comptées : ils partiraient un jour ou l’autre, c’était certain. »

Mais, ces critiques ne sont rien, me semble-t-il, en comparaison de celles que l’auteur émet à l’encontre de ses propres compatriotes, dont il fait même des doubles de Meusault : « Des milliers de Meursault couraient dans tous les sens […] Cela ne signifiait rien pour moi. C’est par la suite, des semaines et des mois plus tard, que j’ai découverts peu à peu l’immensité de la ruine et de l’allégresse ».

Athée comme Camus, et rebelle à toute soumission, Kamel Daoud lance encore une violente critique contre l’islam. Evoquant la récitation du Coran, il écrit : « J’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un livre mais d’une dispute entre un ciel et sa créature. La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. » Résumant d’une manière lapidaire le jour de la prière du vendredi comme un « cosmos devenu des couilles à laver et des versets à réciter », il voudrait convaincre son voisin « pleurnichard » « d’ouvrir les yeux sur sa propre vie et sa dignité ». Il s’indigne de surcroît sur « la gamine avec son voile sur la tête alors qu’elle ne sait même pas encore ce qu’est un corps, ce qu’est le désir. » Et Haroun d’apostropher son interlocuteur : « Que veux-tu faire avec des gens pareils ?  Hein ? »

Tout comme Meursault, faisant l’expérience de la routine et de l’automatisme de la vie, aspirait à davantage d’être, Haroun remet en cause ses compatriotes qui « vont tous vers la mort à la queue leu leu ». Il affirme haut et fort : « [La mort] m’a seulement donné le désir d’avoir des sens plus puissants encore plus voraces et a augmenté la profondeur de ma propre énigme. » Il rejoint ainsi le Meursault de la seconde partie de L’Etranger et le Camus de Noces, auquel m’a fait penser le beau passage dans le cimetière d’El-Kettar, alias « Le Parfumeur, expérience capitale pour Haroun : « C’est là que j’ai pris conscience que j’avais droit au feu de ma présence au monde - oui, que j’y avais droit -  malgré l’absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet avant qu’il ne dégringole à nouveau et cela sans fin […] J’y avais, obscurément, découvert une forme de sensualité. »

Il y a longtemps que je n’avais lu un roman aussi puissant dans sa complexité et ses références. J’admire la manière dont Kamel Daoud a tiré parti de toutes les potentialités politiques, philosophiques et romanesques d’un roman célébrissime. Bien loin de n’être qu’un exercice de style, Meursault, contre-enquête témoigne avec sensibilité et brio de la puissance magique de la littérature qui donne une postérité à un héros de papier, en faisant de Haroun un « étranger », jumeau du Meursault de Camus.

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Lectures
commenter cet article
8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 14:09

 

Ayant vu de nombreux tableaux du Caravage à Malte, et notamment La Décollation de Jean le Baptiste, j’ai eu envie de poursuivre ma découverte de ce peintre en lisant La Course à l’abîme, son autobiographie fictive, imaginée par Dominique Fernandez.

De nombreuses zones d’ombre subsistant dans la vie du peintre, l’écrivain a eu ainsi tout loisir pour lui créer une existence à l’image de sa légende, faite de violence et d’excès en tous genres (légende sur laquelle de nouvelles découvertes historiques sont largement revenues).

Dominique Fernandez explique en effet la vie et la peinture de « son » personnage, Michelangelo Merisi dit Le Caravage (du nom de sa ville natale), en fonction de son homosexualité. Il lui invente une enfance inquiète et perturbée par la découverte de la circoncision du Christ, souvent occultée. Il lui attribue une adolescence profondément marquée par les écrits mystiques de Thérèse d’Avila, où se mêlent sacré et sensualité. Il l’imagine profondément influencé par le roman de Chrétien de Troyes, Le chevalier à la charrette, et par l’idée d’infamie. Infamie qui deviendra la sienne lors d’un emprisonnement, qu’il lui fait subir entre les années 1588 et 1592, années pendant lesquelles les historiens d’art perdent la trace du peintre.

Durant cette période milanaise, au cours de laquelle le jeune homme poursuit son apprentissage de peintre, tout en découvrant la peinture lombarde, dans l’atelier de Simone Peterzano, il rencontre une secte secrète d’homosexuels, la secte des Portugais, poursuivie par l’Inquisition. S’il n’est pas condamné au bûcher, il est cependant marqué à l’épaule par la déshonorante fleur de chardon.

Se fondant sans doute sur l’existence avérée d’Onorio Longhi, ami du Caravage, Fernandez  imagine le personnage de Mario en amant du peintre, qui l’accompagnera tout au long du roman et sera même l’officiant de sa mort. Il fait du même Mario le modèle sensuel du Garçon mordu par un lézard et du Garçon pelant un fruit.

Tout au long de ses pérégrinations, de Rome à Porto Ercole, lieu de sa mort, en passant par Naples, Malte et la Sicile, Dominique Fernandez propose un Caravage marqué par le génie, mais sans cesse contraint de composer avec l’Eglise pour éviter de manifester sa vraie nature. Il le montre toujours sur la corde raide, en dépit du soutien des Sforza, des Colonna, du cardinal del Monte et de Scipion Borghese, une aide qu’il accepte mais que, dans son for intérieur, il rejette.  L’occasion pour l’écrivain de brosser le tableau d’une Ville éternelle, en pleine Contre-Réforme, dans laquelle les grands prélats de l’Eglise, cherchent à s’attacher les peintres de renom et à constituer de fabuleuses collections de tableaux.

C’est peu de dire que Dominique Fernandez excelle à recréer l’atmosphère en pleine effervescence de la Rome baroque. Avec  20% de réalité historique et 80% d’imagination et de grande érudition, il nous fait pénétrer dans l’intimité des cardinaux, passés maîtres dans l’art de manipuler la symbolique des toiles de leur protégé, tout en étant en proie aux luttes d’influence, et aux intrigues les plus complexes, tout cela « ad majorem dei gloriam » !

Il a surtout l’art de commenter les tableaux du Caravage, de nous en dévoiler la facture secrète et les subtilités du clair-obscur, de nous en faire l’exégèse biblique la plus pointue, de nous en apprendre la symbolique du moindre détail. C’est d’une manière extrêmement précise et vivante qu’il nous fait appréhender la force novatrice des tableaux du Caravage, un des premiers à traiter les thèmes religieux et la peinture d’histoire en faisant poser des voyous ou des prostituées. Une véritable leçon de peinture et d’histoire de l’art !

Conférant au peintre une attitude masochiste et sacrificielle, l’écrivain le fait s’identifier à Mathieu dans Le Martyre de saint Mathieu, à Jean dans La Décollation de Jean le Baptiste, à Goliath dans le David tenant la tête de Goliath. D’une certaine manière, c’est la même attitude qu’il attribuera à Pasolini dans cette autre biographie imaginaire qu’est Dans la main de l’ange. Il établira par ailleurs de nombreux parallèles entre le peintre baroque et l’écrivain italien.

Emportée par un souffle romanesque puissant, soutenue par une thèse homosexuelle et masochiste (qui peut sembler parfois excessive), cette biographie rêvée m’est apparue comme un bijou baroque pour un peintre mystérieux, extravagant et génial.

 

 

Lire mon billet sur La Décollation de Jean le Baptiste, du Caravage :

http://ex-libris.over-blog.com/2015/06/a-malte-autoportait-du-caravage-en-jean-le-baptiste.html

 

 

Repost 0
Published by Catheau
commenter cet article
24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 17:20
L'autobiographie dans "l'ère du soupçon" : Enfance (1983), de Nathalie Sarraute.

 

 

En octobre 2014, c’est avec Enfance (1983) de Nathalie Sarraute que nous avons entamé l’année de notre groupe de lecture consacrée à l’autobiographie : une excellente introduction à un genre multiforme.

Souhaitant éviter les clichés de ce genre littéraire, Nathalie Sarraute (alias Natacha Tcherniak) mettra trois ans à écrire cette œuvre qui fera l’objet de plusieurs versions. Elle se méfie en effet des mots du quotidien, incapables selon elle de rendre compte de son expérience intime singulière. L’excellente réception d’un livre qui renouvelle le genre autobiographique sera à la hauteur de l’entreprise.

Nathalie Sarraute nous invite à découvrir la petite fille qu’elle fut, partagé entre une mère distante, « un bloc de glace incandescent », et un père affectueux mais discret, qui ne lui fera jamais défaut. Dans les années 1900, entre une Russie rêvée et le Paris des émigrés russes, on apprend comment « Tachok » ou « Tachotchek" , grande lectrice de Dickens, Hector Malot ou Ponson du Terrail, qui vit dans la familiarité des écrivains, sera « sauvée » par l’Ecole. Enfance est aussi, d’une manière tout à fait paradoxale, le  récit d’une vocation littéraire.

En effet, même si l’on ne trouve pas ici de « mots d’enfants », le texte élabore des expériences fondatrices et l’écriture met l’accent sur la continuité ininterrompue entre soi enfant et soi adulte. « Mais ces mots et ces images sont ce qui permet de saisir tant bien que mal, de retenir ces sensations » (p. 17) Nathalie Sarraute n’avait-elle pas envisagé comme premier titre : « Avant qu’ils disparaissent » ?

L’ouvrage se fonde sur les « tropismes », socle de l’ouvrage éponyme paru en 1937, qui en avait déconcerté plus d’un. Composé de dix-neuf fragments poétiques sans intrigue ni action extérieure, sans personnage ni analyse psychologique, Tropismes se présentait déjà comme une création à part. Définis dans L’Ere du soupçon (1956) comme « des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience », ils paraissaient à l’auteur « constituer la source secrète de notre existence ». Nathalie Sarraute précisera : « Je n’ai choisi dans Enfance que des souvenirs dans lesquels existaient ces mouvements. » Ainsi Enfance sera non pas un rapport sur une période de sa vie, ni même un récit rétrospectif, mais bien l’autobiographie de ses tropismes d’enfant.

Ce qui intéresse l’écrivain, c’est surtout de mettre au jour une « sous-conversation », constituée de minuscules « drames intérieurs, souvent provoqués par des paroles prononcées ». Il lui faudra les faire advenir à la lumière par-delà la ouate de l’enfance, « ces épaisseurs blanchâtres, molles ouatées qui se défont, qui disparaissent avec l’enfance » (p. 277), mots sur lesquels se clôt son récit.

Par ailleurs, avec ce titre thématique, « Enfance », à valeur généralisante, Sarraute veut décrire « un enfant plutôt qu’une petite fille » (in Portrait de Nathalie » par V. Forrester). Et même s’il s’agit bien de l’enfance précise de la petite Natacha Tcherniak, dite « Tachok », la narratrice privilégie un mode de perception universel propre au jeune âge. Natacha appartient bien à « cette catégorie de pitoyables pygmées aux gestes peu conscients, désordonnés, aux cerveaux encore informes » (p. 274) que sont les enfants.

Dans la perspective de « l’ère du soupçon », qui fait porter le doute sur la notion de personnage, l’auteur accorde foi aux notions de « tremblé de la mémoire » et de « tremblé de l’identité », soulignées par Philippe Lejeune. Consciente de ces dangers, la narratrice prendra toujours de la distance avec les « beaux souvenirs », soit par un commentaire lucide soit par l’ironie. Une des scènes les plus emblématiques à cet égard est celle où elle récite un poème de Marceline Desbordes-Valmore, « Mon cher petit oreiller », poème attendu chez la gentille petite fille qu’est censée être Natacha. La narratrice évoque alors « l’abject renoncement à ce que l’on se sent être » (p. 63).

Toujours au service de cette quête d’être au plus près de ce qu’elle fut, Nathalie Sarraute emploie le mode dialogique qui permet le débat intérieur tout en mettant en relief la difficulté majeure du travail de remémoration. C’est une entreprise complexe, malaisée, dont témoignent les phrases interrompues, les points de suspension, les répétitions, la juxtaposition des phrases. Cette écriture hésitante – mais très travaillée -  est une des grandes réussites de l’œuvre. Au « je » de l’enfant répond le « je » d’un alter ego qui juge, censure, oriente.

Bien loin d’une confession à la Rousseau ou de l’élévation d’une statue comme chez Sartre, Enfance de Nathalie Sarraute est admirable par son refus délibéré d’étalage du moi. Avec son attention portée à l’aspect souterrain du langage, avec la description subtile d’une formation de la personnalité, l'écrivain de 82 ans qu'est Nathalie Sarraute tente de combattre l’oubli et de faire accéder au langage ce qui sans cesse se dérobe.

 

Sources :

Enfance, Nathalie Sarraute, Folio N°1684

Monique Gosselin commente Enfance de Nathalie Sarraute, Foliothèque N°57

Le Pacte autobiographique, Philippe Lejeune, Collection Poétique, Le Seuil

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Lectures
commenter cet article
4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 09:05
Elsa Béziers : une songwriter à Marson.

Elsa Béziers devant la Cave communale de Marson

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 3 juillet 2014))

 

Vendredi 3 juillet 2015, invitée par la municipalité de Rou-marson, la jeune chanteuse, auteur-compositeur, Elsa Béziers, proposait un concert à une centaine d’habitants de la commune. Sous l’ombrage des hauts arbres, devant la cave communale, et dans la chaleur du soir, accompagnée de son guitariste Jean-Paul et de son jeune ingénieur du son Mathys, elle a donné à entendre à un public attentif et charmé la variété de son talent.

Dans une relation simple et sans effets, elle a chanté un répertoire éclectique lui permettant de dévoiler l’ampleur et la profondeur de sa voix. Si Elsa s’est d’abord formée à la musique classique dès son jeune âge et a pratiqué le chant lyrique, elle a ensuite souhaité découvrir d’autres musiques et a étudié à la Tech Music School à Londres.  

Vivant dans la capitale londonienne, elle a bien sûr chanté avec rythme et maîtrise du rock anglais, des reprises des Pink Floyd et autres standards mythiques telle The House of the Rising Sun. Fidèle à la France, elle a rendu hommage avec force à Balavoine ou encore à Noir Désir avec Et le vent nous emportera.

Cependant, ce que j’ai pour ma part préféré, ce sont ses propres compositions aux titres évocateurs : To fill the silence ou Muddy memory. Chantés en français ou en anglais, accompagnés à la guitare acoustique ou à la guitare électrique, ses textes sincères et pleins d’émotion ont un accent mélancolique que sa voix profonde aux subtiles modulations sert avec bonheur. Elle y dit notamment l’amour dont sont en quête, à son image, des milliards d’êtres humains…

Ces deux heures de chanson ont été saluées par le maire de Rou-Marson, Rodolphe Mirande, qui a insisté sur ce moment de découverte d’une voix puissante et juste, qui contraste avec la tonalité douce de la voix de la chanteuse au quotidien.

Pour ma part, j’ai été impressionnée par le parcours musical d’Elsa que j’avais eue comme élève lorsque j’enseignais dans l’option-théâtre au lycée privé Saint-Louis de Saumur. Elle y dévoilait déjà un tempérament artistique certain que cette soirée amicale et estivale n’a fait que confirmer.

 

https://www.giggem.com/Elsa

Pour écouter Elsa :

https://soundcloud.com/elsa-b-1/keep-me-going?fb_action_ids=10206935014232266&fb_action_types=soundcloud%3Apublish

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Chansons
commenter cet article
3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 15:44
Un art du "presque rien" : Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano.

 

Vieille photo de Saint-Leu-la-Forêt, un des lieux du dernier opus de Modiano

(Photo Wikipédia)

 

« Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », telle est la phrase qu’écrivait Annie Astrand pour le narrateur, Jean Daragane, du dernier opus de Patrick Modiano. C’était quand le personnage était petit et qu’il avait été confié aux soins de cette femme. Mais qui était Annie Astrand, cette silhouette féminine d’un autrefois que le narrateur redécouvre du plus loin de l’oubli ?

Il n’est pas certain qu’on le sache vraiment à la fin du livre mais le lecteur, amateur inconditionnel du prix Nobel 2014, ne s’en plaindra pas. En effet, avec ce récent ouvrage, il ne pourra qu’admirer la trame subtile tissée par l’auteur qui superpose ici, de sa manière inimitable, les différentes strates de la mémoire.

A grand peine et au prix de bien des errances, le narrateur parviendra à se remémorer l’époque où il vivait à Saint-Leu-la-Forêt avec cette Annie Astrand et Roger Vincent. Pour cela, il lui aura fallu passer par un labyrinthe de quinze années après sa séparation brutale d’avec la jeune femme et le moment de leurs retrouvailles dans le quartier du Ranelagh.

Chez Modiano, il y a toujours ce moment improbable et ténu où le travail de la mémoire se met en branle. Au début, ce n’est « presque rien », c’est « comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère ». Dans ce roman, c’est le jour où un certain Gilles Ottolini téléphone à Jean Daragane afin de lui remettre un carnet d’adresses qu’il a retrouvé au buffet de la gare de Lyon.

Comme toujours chez l’écrivain, on se perd dans ce complexe palimpseste mémoriel qui vient en écho à d’autres œuvres. Que ce soit à travers Jean D. ou Jean Daragane, il nous livre les bribes d’une enfance quasi orpheline de père et de mère, où domine la souffrance de l’abandon : « Il avait le sentiment de n’avoir jamais eu de parents. »

Cette quête de l’enfant que fut le narrateur est toujours aussi tremblée, aussi hésitante : « LE TREMBLAY. Et ce mot provoqua chez lui un déclic, sans qu’il sût très bien pourquoi, comme si lui revenait peu à peu en mémoire un détail qu’il avait oublié. » Il est malaisé de lire dans les signaux que vous envoie un mémoire clignotante : « A cause de certains noms […] il se trouvait brusquement en présence de certains détails de sa vie, mais reflétés dans une glace déformante, de certains détails décousus qui vous poursuivent les nuits de fièvre. »

Certes, les lieux ont changé, sont désormais désertés ou ont été détruits et les carnets d’adresses ne contiennent plus que des numéros de téléphone dont les abonnés ont disparu. Et pourtant, certains personnages, telle cette Chantal Griffay, en font ressurgir d’autres ; certains lieux ressuscitent parce qu’ils furent déjà habités par celui qui les retrouve ; certains objets, comme cette robe de satin noire avec deux hirondelles sur les épaules, raniment des êtres disparus. Magie de l’écriture qui ranime et ravive les ombres du passé.

Sur ce roman plane une impression de menace diffuse, semblable à celle de la voix de Gilles Ottolini lorsque Jean Daragane l’entend pour la première fois. N’est-il point en effet hasardeux et dangereux de réveiller les morts, de ramener à la lumière les histoires louches de ceux qui « firent de la prison » ou qui furent mouillés dans une « combinatie » ?

Comme dans les autres œuvres de Modiano, on suit la quête du narrateur avec inquiétude et surtout émotion. Comment celle dont le seul nom « avait pour lui l’effet d’un aimant », celle pour qui il avait sans doute écrit son livre, Le Noir de l’été, « dans l’espoir qu’elle lui fasse signe », celle qui avait tant « compté » pour lui, avait-t-elle pu l’abandonner dans cette maison  d’Eze-sur-Mer, victime d’un délaissement dont il ne s’est pas remis ?

Le roman s’était ouvert sur le « presque rien » du mouvement de la mémoire ; il se clôt de la même manière mais on comprend que ce « presque rien », c’est tout pour le narrateur : « […] Au début, ce n’est presque rien, le crissement des pneus sur le gravier, un bruit de moteur qui s’éloigne et il vous faut un peu de temps encore pour vous rendre compte qu’il ne reste plus que vous dans la maison. »

Rappel discret d’une enfance esseulée, réflexion mélancolique sur l’écriture et sur le vieillissement, évocation de la personne rare que « l’on aurait voulu vraiment rencontrer », il y a tout cela dans ce dernier roman. Plus qu’ailleurs cependant, tout l’art de Modiano me semble résider dans ce « presque rien » d’une « piqûre d’insecte, d’abord très légère », à l’origine d’une « douleur de plus en plus vive, et bientôt [d’] une sensation de déchirure ».

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Lectures
commenter cet article
29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 18:19
Deux voies poétiques : Christine et Catherine.

 

Par l’intermédiaire d’une relation commune, j’ai rencontré il y a trois mois environ une amie qui écrit de la poésie. Si nos textes sont de  genres et de styles bien différents, nous avons cependant souhaité les faire se rencontrer pour une lecture à voix haute. Jeudi 18 juin 2015, nous avons donc reçu chez moi une quinzaine d’amies pour une rencontre et un partage amicaux.

Si j’ai déjà eu la chance d’entendre certains de mes poèmes dits par des voix amies, lors notamment du Printemps des Poètes 2014 et 2015, pour Christine, c’était la première fois qu’elle dé-voi-lait ses poèmes. Pour l’avoir vécu moi-même, je sais que ce moment est toujours empreint d’émotion. Par ailleurs, c’était pour moi l’occasion de présenter certains des poèmes de mon dernier recueil, Mais l’ancolie… qui vient de paraître chez Mon Petit Editeur.

Aucune thématique particulière n’a présidé à l’ordonnancement des poèmes choisis. Nous les avons simplement disposés en fonction des échos qu’ils ont suscités en nous et des associations qu’ils ont fait naître. Dans l’alternance, la succession ou l’union de nos voix, les poèmes se sont donc succédé deux par deux, les Gymnopédies d’Erik Satie venant en intermède afin d’apporter une respiration bienvenue entre les textes.

 

Depuis Apollinaire, on sait que « Sous le pont Mirabeau/ Coule la Seine/ Et nos amours… ». « Au fil de l’eau » (Christine) nous a dit d’abord le temps qui passe, la danse de la vie :

 

Je t’ai vu grandir

Je t’ai vu grossir aussi

J’ai aperçu tes cailloux

Tes genoux dans l’eau claire de la source

« Sourcier » pourquoi te cacher

Puisque tu as trouvé

Le bonheur « au fil de l’eau » […]

 

« A la verticale de l’été » a été écrit alors que je venais de voir le film éponyme du Viêtnamien Anh Hung Tran qui raconte le destin de trois sœurs :

 

A la verticale de l’été

Trois femmes se déploient

Souples corps de lianes

Orbe bombée de leurs paupières

Sous leurs obscurs cheveux de nuit […]

 

Avec le poème « Cadeau de la vie » (Christine), il s’agit tout simplement de rendre grâce en une forme de « magnificat » :

 

[…] Attendre

Attendre longtemps

Ce bien si précieux

 

Source qui coule

Dans nos veines

Sans trop de peine […]

 

« Le ciel est bleu il fait du vent » m’a été inspiré le 3 juin 2012, un jour de Fête des Mères :

 

[…] Le brun le blond la douce infante

Se sont enfuis comme eau courante

 

Le ciel est bleu il fait du vent

Où sont partis mes trois enfants

 

Miennes amours infiniment

 

« Entre passé et avenir, nous ne possédons que le petit instant présent. » « Une pensée peut-être » (Christine) évoque la beauté de  l’instant :

 

Heure exquise

Etape requise

Espace glycine

Couleur mauve bleutée

Un peu violette

Une pensée peut-être […]

 

« Métamorphose » est un poème qui m’a été inspiré par le vol léger d’un papillon ; il reprend le thème de Psyché :

 

[…] Doux rêve flottant

Mystérieux moment

Mon âme qui ose

Sa métamorphose 

 

La faculté de choisir est sans doute l’expression de notre liberté. Le poème « Aimer choisir » (Christine) dévoile la difficulté du choix :

 

Aimer à l’envers

De travers

Sous couvert

 

Aimer droit

Aimer cœur

Aimer Vers […]

 

Dans La Folle allure, Christian Bobin écrit : « Tu sais ce que c’est la mélancolie ? Tu as déjà vu une éclipse ? Eh bien c’est ça : la lune qui se glisse devant le cœur, et le cœur qui ne donne plus sa lumière […] ». « Mais l’ancolie… » (qui est le titre de mon dernier recueil) propose un jeu avec les syllabes du mot « mélancolie » :

 

Elle

 

L’amie innée

La lente liane

A l’élan las

 

La mal-aimée

L’ancolie calme

Ame en allée […]

 

« Attentat » (Christine) est un texte écrit à chaud (puis revisité) après les attentats de janvier 2015. Il exprime la surprise devant le mal du monde :

 

Attenter à la vie

Ici

Devant Lui

 

Lui l’autre

Pense

Fait la guerre

 

Guerre du papier du dessin

Guerre du feu […]

 

J’ai écrit « Le cœur à Ground Zero » au lendemain du 11 septembre 2011, dix ans après la destruction des tours jumelles. J’avais vu en effet un reportage télévisé qui évoquait la souffrance toujours vive de ceux qui y ont perdu un être cher :

 

[…] Là

C’est désormais le creux

Rectangulaire

Celui de la douleur

Où pleurent

Les eaux du souvenir

Et où celui qui reste

Avec un papier calque

Vient retrouver

Vient caresser

Vient réécrire le nom

De celle qu’il aima

 

Le cœur à Ground Zero 

 

« Ecrire » (Christine) suggère la joie de la lecture et de l’écriture :

 

[…] Une pensée

Une ligne sur le papier

Un stylo levé

Dressé pour mettre un frein à son destin

 

 […] Ecrire

 

Un essaim

Le dessin de l’écriture

 

« Ecrire en ce jardin », composé au cours d’un atelier d’écriture (animé conjointement par un poète et une haptonomiste), suggère que la joie du cœur, née de la joie du corps, est une voie possible vers l’écriture :

 

«Tiens ! Peut-être… Pourquoi pas ?

Diseuses, les larmes au bord de mes paupières ?

Quoi ?

Dans ce labyrinthe de mots et de feuilles

Qui tombent comme neige

Peut-être… […]

 

Ecrire en ce jardin

 

« Bijoux » (Christine) et « Dans ta robe flammée » (Catherine) sont deux poèmes dont le premier pourrait être une offrande au second :

 

Beauté à genoux

 

Biseautés

de petits clous

 

Brillantés de pierres précieuses […]

 

A genoux dans les Cieux

 

« Dans ta robe flammée », c’est Marie-Madeleine, revêtue d’une éclatante robe jaune, dans un tableau de Theodor van Thulden, qui la représente au pied de la Croix :

 

Toi Marie-Madeleine pénitente exaltée

Arrosant de tes pleurs les pieds de l’Inspiré […]

Que n’avais-tu songé dans ta robe flammée

Qu’un jour Il te dirait Noli me tangere

 

« Ce qui compte, c’est la puissance de la joie qui éclate à la vitre de nos yeux. Une apparition, une seule, et tout est sauvé » écrit Christian Bobin dans L’Homme-joie. « La joie » (Christine) et « Echappée belle » (Catherine) sont deux poèmes consacrés à la joie, sentiment de liesse et de plénitude : une joie à retrouver et une autre qui naît de la surprise :

 

Sur la table

Allongée dans le sable

Dans les ruelles de l’étage

Inférieur de ton être

La joie est là […]

 

Sur le sable

Fin léger

Une pensée furtivement

Se glisse

Des petits grains

S’enkystent

La joie revient

 

Et la joie de naître au moment où l’on s’y attend le moins :

 

La cascade surgie des rochers tortueux

Le soleil qui tombe à l’envers de la mer

Le lever de perdreaux par-dessus les maïs

Le cheval hennissant en dehors du licol […]

 

Sublime et frêle

Irrationnelle

Providentielle

Telle est rebelle

En sentinelle

Toujours nouvelle

L’échappée belle

 

Dans L’éternité n’est pas de trop, François Cheng écrit : « Puisque la beauté est rencontre, toujours inattendue, toujours inespérée, seul le regard attentif peut lui conférer étonnement, émerveillement, émotion, jamais identiques. » « Merveille des merveilles » (Christine) en est l’illustration :

 

Touché en plein cœur

L’odeur du bonheur

Délirante de douceur

Se dessine dans l’herbe grise

De ton sourire

 

Merveille des merveilles […]

 

Assis là

Raconte-moi

De surcroît

L’étendue saugrenue

De l’immensité du bonheur

De te trouver « Emerveillé »

 

Qui ne connaît Les Très riches heures du duc de Berry qu’illustrèrent les frères de Limbourg, Pol, Hermann et Jannequin ? « Jean et Ursine » est un poème qui m’a été inspiré par une de leurs merveilleuses enluminures, « L’homme zodiacal » :

 

Ô vous ma belle Ursine dont le corps est d’ivoire

Et dont les cheveux d’or sont reflets de soleil

Vous ma céleste sœur ma jumelle-miroir

Je vous ferai captive dans l’orbe des merveilles […]

 

Du Zodiaque absolu le temps viendra toujours

Et j’y ajouterai l’ours noir et le cygne

Gémeaux nous brillerons à l’éther de l’Amour

Dans la constellation seront Jean et Ursine

 

Les deux poèmes qui suivent pourraient être lus dans les lignes de la main ; ils sont comme deux lignes de vie. Le premier est intitulé « Advenir » (Christine) et le second « Ma vie » :

 

Venir avec

Naître

Jamais seul

 

Ici

Toujours […]

 

Avenir serein

Avenir certain

 

Mentalement

Avènement

 

J’ai écrit ce poème, « Ma vie »,  en pensant aux toiles du peintre scandinave Vilhelm Hammershøi. Il peint des intérieurs blancs où se succèdent des portes ouvertes :

 

Ma vie

Une marche tout au long de couloirs

Blancs

Où des portes s’ouvrent

Sans bruit […]

Ma vie

Une avancée dans les sables mouvants du temps

Comme dans un tableau déchiré

De Vilhelm Hammershøi

 

" Tout objet aimé est le centre d'un paradis" affirmait le poète romantique allemand Novalis. Les deux poèmes qui suivent, « Bien-être » (Christine) et « S’il est un paradis » (Catherine) disent chacun un instant délicieux de paix et de béatitude :

 

Etre bien

Etre là

Assis

Dans l’instant

 

Etre aussi

Avec toi

Avec moi

Avec Lui

Dans l’instant […]

 

Etre là

Bien-être

Etre bien

 

« S’il est un paradis » a été écrit après ma visite des merveilleux jardins du palais Viana à Cordoue.

 

S’il est un paradis

C’est le palais Viana

Où sans fin à l’envi

Je mènerai mes pas

Aux patios parfumés

Où jase à l’infini

Clair et jamais lassé

Le tendre chuchotis

Des fontaines [z] aux losanges

Qu’enivre et que ravit

La senteur des oranges

 

"Le noir est le refuge de la couleur" disait Gaston Bachelard. Les deux poèmes qui suivent, « Gant noir » (Christine) et « Walpurgis » (Catherine) évoquent deux connotations de la couleur noire :

 

C’est un rêve galant

Un gant tendu

Noir […]

 

C’est noir pourquoi

 

C’est noir pour croire

En Toi

 

C’est noir pour dire

Que tu es là

 

C’est noir pour Toi

La nuit de Walpurgis est une fête néo-païenne qui a lieu dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Célébrée clandestinement dans toute l'Europe, elle fut identifiée au sabbat des sorcières et c’est cela qui m’a inspirée :

 

J’ai entendu des aboiements

C’était Hécate et ses grands chiens

Qui s’en venaient sur le chemin […]

 

J’ai rêvé la nuit des sorcières

Porte béante des Enfers

La lune ne s’est pas levée

 

Dans l’Antiquité, les mirabilia, ce sont les choses extraordinaires. Mais l’extraordinaire, le merveilleux, n’est-il pas partout pour qui sait s’étonner et admirer ? Les poèmes « Les merveilles » (Chistine.) et « Pour des prunes » (Catherine)  illustrent cette faculté du regard naïf :

 

Peut-on parler de merveille

A un être surdoué

 

Peut-on parler de merveille

A l’oiseau enchanté […]

 

Peut-on compter merveille

A qui aime la pâtisserie

 

Petite merveille

De notre enfance

Réjouis-toi d’être un délice

Pour la langue et le palais

 

Et puisque nous étions dans la confiserie… nous y sommes restées en faisant des confitures de prunes !

 

Pruniers en ligne

Dans l’été qui meurt

En meules de foin

Et vignes mûries […]

 

Alchimie du feu

Et transmutation

Rondeurs lie-de-vin

En sirop lilas

 

Géométrie calme

Des pots bien rangés

Sur les étagères

 

Tout ça pour des prunes !

 

" Le poète, c'est l'homme attentif à des riens" disait Jacques Chardonne  dans une « Lettre à Roger Nimier ».  « Poète en herbe » (Christine) nous le dit aussi :

 

Avenir incertain

Mais divin

C’est pour Toi

Poète de surcroît […]

 

Poésie recouverte

Poésie étroitesse

Oblige la poétesse

A transmettre

Sans le couvercle

Le délice du dedans

 

Poète en herbe

Poétesse qui désherbe

 

Selon moi, l’écriture d’un poème se réalise souvent dans un dialogue intime avec soi-même et loin du monde. Elle naît dans « Les terres de ma solitude » :

 

Dans les terres de ma solitude

Les empreintes de mes pas ont disparu

Le son de ma voix a décru […]

 

Dans les confins de ma solitude

Je me love aux tréfonds de moi-même

Pour que bruisse farouche un unique poème.

 

Le canapé est un objet prosaïque du quotidien. Mais il peut inspirer le poète ! Confortable, il a suggéré à Christine « Un rêve sur canapé » :

 

Assise reposée

Heureuse

Soirée délicieuse

Profiter

Bonheur approuvé

Un rêve sur canapé […]

 

Porteur de rêves

Sur canapé allongé

 

Le poème « Couchée » (Catherine) est une rêverie sur tout ce temps de la vie où l’on est allongé…

 

La nacelle d’osier où l’on me déposa

Et le petit lit bas de l’enfance muette

Le si grand lit carré de la jeune mariée

Une ancienne chanson […]

 

Il y aura un temps

Je les retrouverai

Je m’y endormirai

Dans mon  lit de verdure

 

Les peintres savent bien que la peinture est toujours une forme de tempête et d’orage. Le poème « Peindre » écrit par Christine, elle-même peintre, s’attache à le dire : 

 

Si joliment posé

Là sur la toile

Le dessin de la vie

L’émotion du moment

 

Peindre à l’encre bleue

De tes yeux

Peindre en simple lieu

De tes creux de mains […]

 

Peindre souvent dans le vent

Sous la pluie à midi

Juché sur un lit au milieu des Iris

Mais peindre « peindre » encore les Myosotis

 

« Regard dans La Tempête » est une songerie sur la toile du Giorgione, La Tempête, qui est un de mes tableaux préférés :

 

Je suis

A Venise à L’Académie

Devant

La Tempête du Giorgione

 

Sur des cieux d’un bleu de cobalt

Tel un serpent brille un éclair

La ville blême s’illumine

Un oiseau rit sur un toit gris

Des feuilles dansent au firmament

Des arbres verts vibrent au vent

Un pont de bois regarde l’eau

Des ruines crient leur solitude […]

 

Et moi

Je voudrais m’ensommeiller là

En l’intime des éléments

Dans ce lieu vert et utopique

Etre la femme et son enfant

Que l’homme enfin regarderait

De son œil d’amant lumineux

Sous le plombé d’un ciel d’orage

 

“La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir » disait Léonard de Vinci. Peinture et poésie ne sont-elles pas deux manières de célébrer la beauté du monde ?

Avec cet écho pictural s’est achevé ce moment poétique, qui nous a permis à Christine et à moi-même de lancer notre modeste appel du 18 juin en faveur de la poésie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau
commenter cet article

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche