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3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 15:44
Un art du "presque rien" : Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano.

 

Vieille photo de Saint-Leu-la-Forêt, un des lieux du dernier opus de Modiano

(Photo Wikipédia)

 

« Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », telle est la phrase qu’écrivait Annie Astrand pour le narrateur, Jean Daragane, du dernier opus de Patrick Modiano. C’était quand le personnage était petit et qu’il avait été confié aux soins de cette femme. Mais qui était Annie Astrand, cette silhouette féminine d’un autrefois que le narrateur redécouvre du plus loin de l’oubli ?

Il n’est pas certain qu’on le sache vraiment à la fin du livre mais le lecteur, amateur inconditionnel du prix Nobel 2014, ne s’en plaindra pas. En effet, avec ce récent ouvrage, il ne pourra qu’admirer la trame subtile tissée par l’auteur qui superpose ici, de sa manière inimitable, les différentes strates de la mémoire.

A grand peine et au prix de bien des errances, le narrateur parviendra à se remémorer l’époque où il vivait à Saint-Leu-la-Forêt avec cette Annie Astrand et Roger Vincent. Pour cela, il lui aura fallu passer par un labyrinthe de quinze années après sa séparation brutale d’avec la jeune femme et le moment de leurs retrouvailles dans le quartier du Ranelagh.

Chez Modiano, il y a toujours ce moment improbable et ténu où le travail de la mémoire se met en branle. Au début, ce n’est « presque rien », c’est « comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère ». Dans ce roman, c’est le jour où un certain Gilles Ottolini téléphone à Jean Daragane afin de lui remettre un carnet d’adresses qu’il a retrouvé au buffet de la gare de Lyon.

Comme toujours chez l’écrivain, on se perd dans ce complexe palimpseste mémoriel qui vient en écho à d’autres œuvres. Que ce soit à travers Jean D. ou Jean Daragane, il nous livre les bribes d’une enfance quasi orpheline de père et de mère, où domine la souffrance de l’abandon : « Il avait le sentiment de n’avoir jamais eu de parents. »

Cette quête de l’enfant que fut le narrateur est toujours aussi tremblée, aussi hésitante : « LE TREMBLAY. Et ce mot provoqua chez lui un déclic, sans qu’il sût très bien pourquoi, comme si lui revenait peu à peu en mémoire un détail qu’il avait oublié. » Il est malaisé de lire dans les signaux que vous envoie un mémoire clignotante : « A cause de certains noms […] il se trouvait brusquement en présence de certains détails de sa vie, mais reflétés dans une glace déformante, de certains détails décousus qui vous poursuivent les nuits de fièvre. »

Certes, les lieux ont changé, sont désormais désertés ou ont été détruits et les carnets d’adresses ne contiennent plus que des numéros de téléphone dont les abonnés ont disparu. Et pourtant, certains personnages, telle cette Chantal Griffay, en font ressurgir d’autres ; certains lieux ressuscitent parce qu’ils furent déjà habités par celui qui les retrouve ; certains objets, comme cette robe de satin noire avec deux hirondelles sur les épaules, raniment des êtres disparus. Magie de l’écriture qui ranime et ravive les ombres du passé.

Sur ce roman plane une impression de menace diffuse, semblable à celle de la voix de Gilles Ottolini lorsque Jean Daragane l’entend pour la première fois. N’est-il point en effet hasardeux et dangereux de réveiller les morts, de ramener à la lumière les histoires louches de ceux qui « firent de la prison » ou qui furent mouillés dans une « combinatie » ?

Comme dans les autres œuvres de Modiano, on suit la quête du narrateur avec inquiétude et surtout émotion. Comment celle dont le seul nom « avait pour lui l’effet d’un aimant », celle pour qui il avait sans doute écrit son livre, Le Noir de l’été, « dans l’espoir qu’elle lui fasse signe », celle qui avait tant « compté » pour lui, avait-t-elle pu l’abandonner dans cette maison  d’Eze-sur-Mer, victime d’un délaissement dont il ne s’est pas remis ?

Le roman s’était ouvert sur le « presque rien » du mouvement de la mémoire ; il se clôt de la même manière mais on comprend que ce « presque rien », c’est tout pour le narrateur : « […] Au début, ce n’est presque rien, le crissement des pneus sur le gravier, un bruit de moteur qui s’éloigne et il vous faut un peu de temps encore pour vous rendre compte qu’il ne reste plus que vous dans la maison. »

Rappel discret d’une enfance esseulée, réflexion mélancolique sur l’écriture et sur le vieillissement, évocation de la personne rare que « l’on aurait voulu vraiment rencontrer », il y a tout cela dans ce dernier roman. Plus qu’ailleurs cependant, tout l’art de Modiano me semble résider dans ce « presque rien » d’une « piqûre d’insecte, d’abord très légère », à l’origine d’une « douleur de plus en plus vive, et bientôt [d’] une sensation de déchirure ».

 

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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 18:19
Deux voies poétiques : Christine et Catherine.

 

Par l’intermédiaire d’une relation commune, j’ai rencontré il y a trois mois environ une amie qui écrit de la poésie. Si nos textes sont de  genres et de styles bien différents, nous avons cependant souhaité les faire se rencontrer pour une lecture à voix haute. Jeudi 18 juin 2015, nous avons donc reçu chez moi une quinzaine d’amies pour une rencontre et un partage amicaux.

Si j’ai déjà eu la chance d’entendre certains de mes poèmes dits par des voix amies, lors notamment du Printemps des Poètes 2014 et 2015, pour Christine, c’était la première fois qu’elle dé-voi-lait ses poèmes. Pour l’avoir vécu moi-même, je sais que ce moment est toujours empreint d’émotion. Par ailleurs, c’était pour moi l’occasion de présenter certains des poèmes de mon dernier recueil, Mais l’ancolie… qui vient de paraître chez Mon Petit Editeur.

Aucune thématique particulière n’a présidé à l’ordonnancement des poèmes choisis. Nous les avons simplement disposés en fonction des échos qu’ils ont suscités en nous et des associations qu’ils ont fait naître. Dans l’alternance, la succession ou l’union de nos voix, les poèmes se sont donc succédé deux par deux, les Gymnopédies d’Erik Satie venant en intermède afin d’apporter une respiration bienvenue entre les textes.

 

Depuis Apollinaire, on sait que « Sous le pont Mirabeau/ Coule la Seine/ Et nos amours… ». « Au fil de l’eau » (Christine) nous a dit d’abord le temps qui passe, la danse de la vie :

 

Je t’ai vu grandir

Je t’ai vu grossir aussi

J’ai aperçu tes cailloux

Tes genoux dans l’eau claire de la source

« Sourcier » pourquoi te cacher

Puisque tu as trouvé

Le bonheur « au fil de l’eau » […]

 

« A la verticale de l’été » a été écrit alors que je venais de voir le film éponyme du Viêtnamien Anh Hung Tran qui raconte le destin de trois sœurs :

 

A la verticale de l’été

Trois femmes se déploient

Souples corps de lianes

Orbe bombée de leurs paupières

Sous leurs obscurs cheveux de nuit […]

 

Avec le poème « Cadeau de la vie » (Christine), il s’agit tout simplement de rendre grâce en une forme de « magnificat » :

 

[…] Attendre

Attendre longtemps

Ce bien si précieux

 

Source qui coule

Dans nos veines

Sans trop de peine […]

 

« Le ciel est bleu il fait du vent » m’a été inspiré le 3 juin 2012, un jour de Fête des Mères :

 

[…] Le brun le blond la douce infante

Se sont enfuis comme eau courante

 

Le ciel est bleu il fait du vent

Où sont partis mes trois enfants

 

Miennes amours infiniment

 

« Entre passé et avenir, nous ne possédons que le petit instant présent. » « Une pensée peut-être » (Christine) évoque la beauté de  l’instant :

 

Heure exquise

Etape requise

Espace glycine

Couleur mauve bleutée

Un peu violette

Une pensée peut-être […]

 

« Métamorphose » est un poème qui m’a été inspiré par le vol léger d’un papillon ; il reprend le thème de Psyché :

 

[…] Doux rêve flottant

Mystérieux moment

Mon âme qui ose

Sa métamorphose 

 

La faculté de choisir est sans doute l’expression de notre liberté. Le poème « Aimer choisir » (Christine) dévoile la difficulté du choix :

 

Aimer à l’envers

De travers

Sous couvert

 

Aimer droit

Aimer cœur

Aimer Vers […]

 

Dans La Folle allure, Christian Bobin écrit : « Tu sais ce que c’est la mélancolie ? Tu as déjà vu une éclipse ? Eh bien c’est ça : la lune qui se glisse devant le cœur, et le cœur qui ne donne plus sa lumière […] ». « Mais l’ancolie… » (qui est le titre de mon dernier recueil) propose un jeu avec les syllabes du mot « mélancolie » :

 

Elle

 

L’amie innée

La lente liane

A l’élan las

 

La mal-aimée

L’ancolie calme

Ame en allée […]

 

« Attentat » (Christine) est un texte écrit à chaud (puis revisité) après les attentats de janvier 2015. Il exprime la surprise devant le mal du monde :

 

Attenter à la vie

Ici

Devant Lui

 

Lui l’autre

Pense

Fait la guerre

 

Guerre du papier du dessin

Guerre du feu […]

 

J’ai écrit « Le cœur à Ground Zero » au lendemain du 11 septembre 2011, dix ans après la destruction des tours jumelles. J’avais vu en effet un reportage télévisé qui évoquait la souffrance toujours vive de ceux qui y ont perdu un être cher :

 

[…] Là

C’est désormais le creux

Rectangulaire

Celui de la douleur

Où pleurent

Les eaux du souvenir

Et où celui qui reste

Avec un papier calque

Vient retrouver

Vient caresser

Vient réécrire le nom

De celle qu’il aima

 

Le cœur à Ground Zero 

 

« Ecrire » (Christine) suggère la joie de la lecture et de l’écriture :

 

[…] Une pensée

Une ligne sur le papier

Un stylo levé

Dressé pour mettre un frein à son destin

 

 […] Ecrire

 

Un essaim

Le dessin de l’écriture

 

« Ecrire en ce jardin », composé au cours d’un atelier d’écriture (animé conjointement par un poète et une haptonomiste), suggère que la joie du cœur, née de la joie du corps, est une voie possible vers l’écriture :

 

«Tiens ! Peut-être… Pourquoi pas ?

Diseuses, les larmes au bord de mes paupières ?

Quoi ?

Dans ce labyrinthe de mots et de feuilles

Qui tombent comme neige

Peut-être… […]

 

Ecrire en ce jardin

 

« Bijoux » (Christine) et « Dans ta robe flammée » (Catherine) sont deux poèmes dont le premier pourrait être une offrande au second :

 

Beauté à genoux

 

Biseautés

de petits clous

 

Brillantés de pierres précieuses […]

 

A genoux dans les Cieux

 

« Dans ta robe flammée », c’est Marie-Madeleine, revêtue d’une éclatante robe jaune, dans un tableau de Theodor van Thulden, qui la représente au pied de la Croix :

 

Toi Marie-Madeleine pénitente exaltée

Arrosant de tes pleurs les pieds de l’Inspiré […]

Que n’avais-tu songé dans ta robe flammée

Qu’un jour Il te dirait Noli me tangere

 

« Ce qui compte, c’est la puissance de la joie qui éclate à la vitre de nos yeux. Une apparition, une seule, et tout est sauvé » écrit Christian Bobin dans L’Homme-joie. « La joie » (Christine) et « Echappée belle » (Catherine) sont deux poèmes consacrés à la joie, sentiment de liesse et de plénitude : une joie à retrouver et une autre qui naît de la surprise :

 

Sur la table

Allongée dans le sable

Dans les ruelles de l’étage

Inférieur de ton être

La joie est là […]

 

Sur le sable

Fin léger

Une pensée furtivement

Se glisse

Des petits grains

S’enkystent

La joie revient

 

Et la joie de naître au moment où l’on s’y attend le moins :

 

La cascade surgie des rochers tortueux

Le soleil qui tombe à l’envers de la mer

Le lever de perdreaux par-dessus les maïs

Le cheval hennissant en dehors du licol […]

 

Sublime et frêle

Irrationnelle

Providentielle

Telle est rebelle

En sentinelle

Toujours nouvelle

L’échappée belle

 

Dans L’éternité n’est pas de trop, François Cheng écrit : « Puisque la beauté est rencontre, toujours inattendue, toujours inespérée, seul le regard attentif peut lui conférer étonnement, émerveillement, émotion, jamais identiques. » « Merveille des merveilles » (Christine) en est l’illustration :

 

Touché en plein cœur

L’odeur du bonheur

Délirante de douceur

Se dessine dans l’herbe grise

De ton sourire

 

Merveille des merveilles […]

 

Assis là

Raconte-moi

De surcroît

L’étendue saugrenue

De l’immensité du bonheur

De te trouver « Emerveillé »

 

Qui ne connaît Les Très riches heures du duc de Berry qu’illustrèrent les frères de Limbourg, Pol, Hermann et Jannequin ? « Jean et Ursine » est un poème qui m’a été inspiré par une de leurs merveilleuses enluminures, « L’homme zodiacal » :

 

Ô vous ma belle Ursine dont le corps est d’ivoire

Et dont les cheveux d’or sont reflets de soleil

Vous ma céleste sœur ma jumelle-miroir

Je vous ferai captive dans l’orbe des merveilles […]

 

Du Zodiaque absolu le temps viendra toujours

Et j’y ajouterai l’ours noir et le cygne

Gémeaux nous brillerons à l’éther de l’Amour

Dans la constellation seront Jean et Ursine

 

Les deux poèmes qui suivent pourraient être lus dans les lignes de la main ; ils sont comme deux lignes de vie. Le premier est intitulé « Advenir » (Christine) et le second « Ma vie » :

 

Venir avec

Naître

Jamais seul

 

Ici

Toujours […]

 

Avenir serein

Avenir certain

 

Mentalement

Avènement

 

J’ai écrit ce poème, « Ma vie »,  en pensant aux toiles du peintre scandinave Vilhelm Hammershøi. Il peint des intérieurs blancs où se succèdent des portes ouvertes :

 

Ma vie

Une marche tout au long de couloirs

Blancs

Où des portes s’ouvrent

Sans bruit […]

Ma vie

Une avancée dans les sables mouvants du temps

Comme dans un tableau déchiré

De Vilhelm Hammershøi

 

" Tout objet aimé est le centre d'un paradis" affirmait le poète romantique allemand Novalis. Les deux poèmes qui suivent, « Bien-être » (Christine) et « S’il est un paradis » (Catherine) disent chacun un instant délicieux de paix et de béatitude :

 

Etre bien

Etre là

Assis

Dans l’instant

 

Etre aussi

Avec toi

Avec moi

Avec Lui

Dans l’instant […]

 

Etre là

Bien-être

Etre bien

 

« S’il est un paradis » a été écrit après ma visite des merveilleux jardins du palais Viana à Cordoue.

 

S’il est un paradis

C’est le palais Viana

Où sans fin à l’envi

Je mènerai mes pas

Aux patios parfumés

Où jase à l’infini

Clair et jamais lassé

Le tendre chuchotis

Des fontaines [z] aux losanges

Qu’enivre et que ravit

La senteur des oranges

 

"Le noir est le refuge de la couleur" disait Gaston Bachelard. Les deux poèmes qui suivent, « Gant noir » (Christine) et « Walpurgis » (Catherine) évoquent deux connotations de la couleur noire :

 

C’est un rêve galant

Un gant tendu

Noir […]

 

C’est noir pourquoi

 

C’est noir pour croire

En Toi

 

C’est noir pour dire

Que tu es là

 

C’est noir pour Toi

La nuit de Walpurgis est une fête néo-païenne qui a lieu dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Célébrée clandestinement dans toute l'Europe, elle fut identifiée au sabbat des sorcières et c’est cela qui m’a inspirée :

 

J’ai entendu des aboiements

C’était Hécate et ses grands chiens

Qui s’en venaient sur le chemin […]

 

J’ai rêvé la nuit des sorcières

Porte béante des Enfers

La lune ne s’est pas levée

 

Dans l’Antiquité, les mirabilia, ce sont les choses extraordinaires. Mais l’extraordinaire, le merveilleux, n’est-il pas partout pour qui sait s’étonner et admirer ? Les poèmes « Les merveilles » (Chistine.) et « Pour des prunes » (Catherine)  illustrent cette faculté du regard naïf :

 

Peut-on parler de merveille

A un être surdoué

 

Peut-on parler de merveille

A l’oiseau enchanté […]

 

Peut-on compter merveille

A qui aime la pâtisserie

 

Petite merveille

De notre enfance

Réjouis-toi d’être un délice

Pour la langue et le palais

 

Et puisque nous étions dans la confiserie… nous y sommes restées en faisant des confitures de prunes !

 

Pruniers en ligne

Dans l’été qui meurt

En meules de foin

Et vignes mûries […]

 

Alchimie du feu

Et transmutation

Rondeurs lie-de-vin

En sirop lilas

 

Géométrie calme

Des pots bien rangés

Sur les étagères

 

Tout ça pour des prunes !

 

" Le poète, c'est l'homme attentif à des riens" disait Jacques Chardonne  dans une « Lettre à Roger Nimier ».  « Poète en herbe » (Christine) nous le dit aussi :

 

Avenir incertain

Mais divin

C’est pour Toi

Poète de surcroît […]

 

Poésie recouverte

Poésie étroitesse

Oblige la poétesse

A transmettre

Sans le couvercle

Le délice du dedans

 

Poète en herbe

Poétesse qui désherbe

 

Selon moi, l’écriture d’un poème se réalise souvent dans un dialogue intime avec soi-même et loin du monde. Elle naît dans « Les terres de ma solitude » :

 

Dans les terres de ma solitude

Les empreintes de mes pas ont disparu

Le son de ma voix a décru […]

 

Dans les confins de ma solitude

Je me love aux tréfonds de moi-même

Pour que bruisse farouche un unique poème.

 

Le canapé est un objet prosaïque du quotidien. Mais il peut inspirer le poète ! Confortable, il a suggéré à Christine « Un rêve sur canapé » :

 

Assise reposée

Heureuse

Soirée délicieuse

Profiter

Bonheur approuvé

Un rêve sur canapé […]

 

Porteur de rêves

Sur canapé allongé

 

Le poème « Couchée » (Catherine) est une rêverie sur tout ce temps de la vie où l’on est allongé…

 

La nacelle d’osier où l’on me déposa

Et le petit lit bas de l’enfance muette

Le si grand lit carré de la jeune mariée

Une ancienne chanson […]

 

Il y aura un temps

Je les retrouverai

Je m’y endormirai

Dans mon  lit de verdure

 

Les peintres savent bien que la peinture est toujours une forme de tempête et d’orage. Le poème « Peindre » écrit par Christine, elle-même peintre, s’attache à le dire : 

 

Si joliment posé

Là sur la toile

Le dessin de la vie

L’émotion du moment

 

Peindre à l’encre bleue

De tes yeux

Peindre en simple lieu

De tes creux de mains […]

 

Peindre souvent dans le vent

Sous la pluie à midi

Juché sur un lit au milieu des Iris

Mais peindre « peindre » encore les Myosotis

 

« Regard dans La Tempête » est une songerie sur la toile du Giorgione, La Tempête, qui est un de mes tableaux préférés :

 

Je suis

A Venise à L’Académie

Devant

La Tempête du Giorgione

 

Sur des cieux d’un bleu de cobalt

Tel un serpent brille un éclair

La ville blême s’illumine

Un oiseau rit sur un toit gris

Des feuilles dansent au firmament

Des arbres verts vibrent au vent

Un pont de bois regarde l’eau

Des ruines crient leur solitude […]

 

Et moi

Je voudrais m’ensommeiller là

En l’intime des éléments

Dans ce lieu vert et utopique

Etre la femme et son enfant

Que l’homme enfin regarderait

De son œil d’amant lumineux

Sous le plombé d’un ciel d’orage

 

“La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir » disait Léonard de Vinci. Peinture et poésie ne sont-elles pas deux manières de célébrer la beauté du monde ?

Avec cet écho pictural s’est achevé ce moment poétique, qui nous a permis à Christine et à moi-même de lancer notre modeste appel du 18 juin en faveur de la poésie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 10:45
Balade contée "le nez en l'air à Marson" (Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 25 juin 2015)

Balade contée "le nez en l'air à Marson" (Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 25 juin 2015)

 

Jeudi 25 juin 2015, la Bibliothèque de Rou-Marson, dont je suis une des bénévoles, organisait une Balade contée « le nez en l’air », dans les ruelles et aux lisières des bois de Marson. La PEB (Patrimoine Environnement Botanique) et la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur en étaient les partenaires.

Menée par Renée Monnier, présidente de l’association des Chemins botaniques, le groupe d’une petite trentaine de personnes a d’abord fait halte dans la charmante église Sainte-Croix de Marson. L’occasion pour Jean-Claude Monnier, trésorier de l’association Patrimoine Religieux en Saumurois, de présenter la symbolique d’une église : son orientation à l’est, vers le soleil levant, symbole du Christ ; le plan basilical, en forme de croix latine ; l’emplacement codifié des statues de la Vierge et des saints ; le bénitier et les fonts baptismaux remémorant le baptême du Christ ; la chaire, les cierges, etc.

Pierre Bourigault, Marie-Jo Béziers et Michelle Sécher ont évoqué l’atmosphère  sereine de la petite église Sainte-Croix en disant un poème (1911) de Jeanne Nérel. Celle-ci y décrit une « sobre » église de campagne, modeste comme la nôtre, mais pleine de charme. La Vierge y sourit avec Jésus « assis sur sa manche », « Des vases bleus sont tout remplis/ De fleurs à l’odeur de vanille », on y entend de « tout petits bruits » dans la lumière des vitraux peints, tandis qu’une vieille s’en va lentement « dans le cloître vide ».

Ensuite, sur l’herbe verte du petit cimetière qui jouxte l’église, j’ai dit un poème intitulé « Buisson ardent », que j’avais écrit en octobre 2010. C’était en une autre saison, mais le charme de ce lieu paisible, d’où l’on devine, derrière les murs de la fontaine, le tuffeau blanc du château de Marson, caché par de hauts platanes, est bien le même : « […] C’est derrière un mur blanc/ Sur un coteau herbeux/ Le soleil culminant/ Incendie mes deux yeux »

Pierre nous a ensuite invités à le suivre avec « Sensation » de Rimbaud : « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers […] » « Les chemins nous inventent, il faut laisser vivre les pas », disait Philippe Delerm.

Nous avons remonté la rue vers la sortie du village et, devant de vieux murs, Renée a fait remarquer les anciens anneaux destinés aux chevaux et la juxtaposition du soubassement de grès et de la pierre de tuffeau. Avant le chemin de la Croix, nous avons tourné à gauche et, par un petit sentier, pénétré sous le couvert des arbres. Sous les châtaigniers, chênes et pins, nous avons décliné plusieurs poèmes qui célèbrent l’arbre.

Michelle a dit d’abord, un texte de Jacques Prévert, qui les aimait et qui affirmait : « Les arbres parlent arbre/ Comme les enfants parlent enfant ». Car « Quand la vie est une forêt/ Chaque jour est un arbre […] ». Avec Renée, Jules Supervielle nous a rappelé la création avec « Le premier arbre », un poème qui dit l’exaltation du Créateur : « C’était lors de mon premier arbre,/ J’avais beau le sentir en moi/ Il me surprit par tant de branches,/ Il était arbre mille fois […] ». Pour nous rappeler que l’arbre est un être vivant à notre image, Michelle a dit un de mes poèmes, « L’être de l’arbre » : « Qui saura l’être de l’arbre/ Sa force vive en de vibrants insectes […] ». « Il était une feuille » de Robert Desnos a souligné ce lien vital entre le cœur de l’homme et les arbres, dont les racines nous relient à l’univers. Une idée que Christian Bobin exprime à sa manière : « Chaque matin, au réveil, je demande à l’arbre devant ma fenêtre : « Quoi de neuf aujourd’hui ? » La réponse vient sans tarder : « Tout. » Enfin,  alternativement, nous avons dit un poème de Andrée Chédid l’Egyptienne, qui vécut au Pays des Cèdres : « […] Cheminer d’arbre en arbre/ Explorant l’éphémère/ Aller d’arbre en arbre/ Dépistant la durée ».

Une halte sous une clématite vigne blanche, montée à l’assaut des arbres, a donné à Renée l’occasion de dire un texte de Michel Lis, celui que l’on surnommait « Moustache verte ». Parti récemment au paradis des jardiniers, il avait écrit un texte que l’on retrouve dans de nombreuses légendes. C’est l’histoire du Rossignol dont les pattes avaient été liées pendant la nuit par les vrilles d’une clématite. Et voilà pourquoi, désormais, il demeure en éveil et chante la nuit « de peur qu’une autre Herbe aux Gueux […] ne vienne l’entraver pour toujours. »

Quittant le couvert des arbres, Renée a évoqué la toxicité et les vertus de la bollène (verbascum thapsus), de la bourdaine (frangula alnus), du plantain lancéolé et de la menthe, ce qui a réveillé des souvenirs d’enfance chez nombre de promeneurs. Dans une clairière qui fut autrefois un verger très bien entretenu,  Renée nous a dit en souriant que le propriétaire vieillissant préfère désormais aller jouer au palet plutôt que de sulfater ses arbres fruitiers. L’occasion pour Pierre de dire un texte de Robert Gélis, un poète et romancier pour la jeunesse dont les textes sont pleins d’humanité et d’humour : « Ils ont coupé le vieux pommier/ Roi du verger/ Et en tronçons l’ont débité […"

Dans cet endroit ensoleillé où la nature reprend très vite ses droits, nous avons donné la parole à Raymond Queneau. Dans son recueil Battre la campagne (1968),  il jette un regard plein de tendresse cruelle sur le monde végétal, animal et minéral. Avec « Feu le jardinier » il nous permet d’imaginer la lutte des plantes pour la vie : « L’homme est mort et son jardin vit/ […] chacun pousse à sa façon/et la place est chère au soleil/ il y a des morts et des blessés/ parmi les végétaux abandonnés/ qui regrettent peut-être la main du jardinier ».

Notre groupe s’est ensuite dirigé vers les fontaines du bois. Laissant sur notre gauche le premier lavoir, nous avons fait une première halte devant un lierre terrestre. Parfois appelée « courroie de saint Jean », cette plante de la famille des lamiacées est souveraine contre les abcès et les furoncles. Invités par Renée à le froisser entre nos doigts pour en humer l’odeur, nous avons écouté « Le nez fin » de Raymond Queneau : […] c’est peut-être de l’anis c’est peut-être de la menthe/ c’est peut-être la plante/ qui fait rêver à tous les parfums de l’Arabie/ […] à la route rouillée à la boue piétinée/ à l’eau/ à rien ».

Auprès de la seconde fontaine, des rondins de bois avaient été disposés en façon d’hémicycle  par les soins de Pierre et les marcheurs y ont pris place. Des draps blancs avaient été étendus sur des tiges de bois. Dans la fraîcheur des arbres, traversés par les rayons du soleil du soir d’été, Marie-Jo nous a fait rêver au charme des fontaines d’antan avec « D’une fontaine » de Philippe Desportes. Inspirateur de La Fontaine, ce poète baroque fut surnommé le « Tibulle français »  pour la douceur et la facilité de ses vers : « Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante,/ A la couleur d’argent semble parler d’amour :/ Un herbage mollet reverdit tout autour,/ Et les aulnes font ombre à la chaleur brûlante […] ».

C’est ensuite Louis Poirier, dit Julien Gracq, qui a ressuscité pour nous un « Jour de lessive à Saint-Florent » (Lettrines, 2), « branle-bas rituel et périodique ». De son enfance heureuse et campagnarde, il n’oublia jamais « l’odeur enveloppante, un peu sucrée, de lessive fraîche » : « Du fond de mon enfance, je me souviens de la lessive, espèces d’Etats généraux domestiques où deux fois par an, à côté de notre bonne, de celle de mon grand-père et de ma tante, se rassemblaient le ban et l’arrière-ban des laveuses […] » A l’occasion du pliage des draps, Pierre a invité Marie-Noëlle et d’autres à plier avec lui les grands rectangles de coton et lin blanc. Au rythme de la petite chanson populaire, « Roulons-le le père Mathurin/ Roulons-le dans sa brouette », Marie-Noëlle a été joyeusement balancée « d’avant en arrière assis[e] au milieu des draps pliés en huit ».

Dans ce lieu de verdure intime et accueillant, nous ne pouvions manquer ici de penser au « Vallon » de Lamartine. Ce texte romantique célébrissime exprime l’accord fusionnel entre l’homme et la nature : « Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;/ Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours,/ Quand tout change pour toi, la nature est la même,/ Et le même soleil se lève sur tes jours. »

Pourtant, certains sont très angoissés lorsqu’ils se retrouvent dans une forêt. C’est le cas du saturnien Verlaine qui, avec le poème « Dans les bois », décrit une nature nocturne, inquiétante et hostile : «  […] La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant/ Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…/ Sous un fourré, là-bas, des sources vives/ Font un bruit d’assassins postés se concertant. »

Tout en fredonnant la « Chanson du Père Mathurin », nous avons repris notre marche bucolique vers un tas de bois coupé, à la lisière des arbres. L’occasion pour Renée de lancer un cri d’alarme contre ceux qui tuent les arbres de façon anarchique et contribuent à la destruction des forêts et des paysages : « Le bûcheron et sa cognée/ font des trous dans la forêt/ […] ô promoteur urbain arrête un peu le bras/ laisse aux végétariens quelques ares de square ». Un écho moderne à l’appel inquiet de Ronsard aux bûcherons de la forêt de Gastines !

Aux abords du lotissement de Godebert, nous nous sommes arrêtés entre un banc de pierre et un beau noyer. Dans l’espoir qu’il ne sera pas abattu lors de la construction prochaine de maisons neuves prévues à cet endroit, j’ai lu le poème que j’avais écrit il y a quelques années : « Elégie pour un noyer ». J’y évoquais la mort du noyer que j’aimais et qui se tenait sous mes fenêtres : « J’aimais le noyer devant ma fenêtre/ J’aimais le noyer diseur de saisons/ Pigeons et ramiers en étaient les maîtres/ Et chaque matin trillaient leur chanson […] Toujours érigé en songe peut-être/ Un printemps prochain je le reverrai ».

Pierre nous a ensuite distillé les « Confidences d’un banc public », un poème drolatique de Geneviève Thibert : […] Oh ! J’en ai entendu des mots, des phrases,/ Des jérémiades, des déclarations,/ Des projets, des insultes, des menaces,/ Des cris, des pleurs, des rires, des chansons […] ».

En longue file indienne, longeant les haies des maisons, nous sommes remontés vers les hauts de Godebert. Mêlés au groupe, les diseurs ont lancé les proférations de Raymond Devos contre les haies avec le texte « Je hais les haies » : « Je hais les haies/ Qui sont des murs./ […] Je hais les murs/ Qu’ils soient en dur/ Qu’ils soient en mou !/ Je hais les haies/ Qui nous emmurent./ Je hais les murs/ Qui sont en nous. »

Tout en haut de Godebert, à la lisière des champs, nous avons lancé encore « Un cri », toujours de Raymond Queneau. Il y fustige l’emprise progressive du « ciment » : « dans la nuit de ciment/ c’est elle qui crie/ la nature entraînée/ dans le gouffre du temps/ cherchant sa délivrance ».

Cette Balade contée le nez en l’air s’est terminée par un apéritif convivial devant la cave communale de Marson, sur la place en face du château. Renée et moi y avons dit un dernier poème, intitulé « Risques champêtres ». Un texte amusant qui décrit avec humour les dangers que recèle Dame Nature :  « […] lorsque vous tendez la main vers/ un végétal quelconque/ réfléchissez quelques secondes/ ne devenez pas daltonien/ ne vous laissez prendre sans vert ».

En ce soir de la sainte Eléonore,  cette promenade où nous avons herborisé et poétisé a été une manière agréable et bucolique de commencer l’été.

 

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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 18:24

La Décollation de Jean le Baptiste, Le Caravage, co-cathédrale Saint-Jean à La Valette, à Malte

 

Du lundi 20 au dimanche 26 avril 2015, j’étais à Malte avec ma fille. L’occasion pour moi de faire plus ample connaissance avec Michelangelo Merisi, dit Le Caravage (1573-1610), qui laissa une empreinte profonde dans cette île où le baroque est en majesté. L'artiste y est présent dans la co-cathédrale Saint-Jean et au musée des Beaux-Arts. A la faveur de ce voyage, j’ai lu les pages magistrales que Dominique Fernandez a consacrées au peintre dans sa superbe autobiographie romancée de l’artiste, La Course à l’abîme, et particulièrement l’analyse qu’il a faite de la toile, La Décollation de saint Jean le Baptiste (1608). Ses lignes illustreront mon billet.

Dans l’extraordinaire co-cathédrale Saint-Jean de La Valette où, sous le marbre rouge, blanc, noir,  décoré de squelettes, reposent quatre cents chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, nous avons pu admirer ce célèbre tableau. Cette toile, d'une beauté sombre, est exposée dans l’Oratoire, lieu de dévotion privé, pour lequel elle fut peinte, en face d’un autre tableau, Saint Jérôme écrivant, chef d’œuvre à part entière lui aussi.

Cette dernière œuvre avait particulièrement plu au Grand Maître de l’Ordre de Saint-Jean, le Français Alof de Wignacourt,  et c’est pourquoi  celui-ci avait alors passé commande  de cette imposante Décollation de saint Jean le Baptiste (5,20x3,61). Les armes de la famille de Wignacourt sont d’ailleurs visibles sur la toile. Dominique Fernandez fait ainsi parler Le Caravage : «  La Confrérie de la Miséricorde me commanda un tableau pour la cathédrale Saint-Jean. Jean le Baptiste est l’objet d’une vénération particulière auprès des chevaliers de Malte : ils ne s’appelaient, au début de leur histoire, que les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem […] De dimensions exceptionnelles (près de dix-sept pieds de largeur sur plus de onze de hauteur !), la toile couvrirait le mur du fond. Je devais représenter la mort du Baptiste. J’étais libre de traiter le sujet à ma guise, sous une seule réserve : montrer qu’il n’avait pas été décapité du premier coup d’épée, mais qu’il avait fallu l’achever au moyen d’un couteau. »

Le tableau fascine à de nombreux égards. Il en émane une impression très forte de désolation, créée par la sombre profondeur de la scène de décapitation qui se joue dans une prison, aux murs d’un  brun verdâtre, que creuse une porte ronde, flanquée d’une barrière, cernée de gros moellons noirâtres. Selon le traité de Federico Borromeo, De pictura sacra, quand on représente la mort du Baptiste, il faut la situer « dans l’horrible et sinistre prison où il a été enfermé avant son supplice ». Fernandez explique en ces termes le choix du décor par le peintre, mécontent de l’avarice du Grand Maître : « Tout en feignant de peindre une cour sombre et nue, je mis la scène sur le seuil de son palais. On reconnaît, dans la pénombre, l’arc cintré et le bossage du portail et, à côté du portail, une des fenêtres grillagées de la façade. Pour donner le change, j’ai fixé un gros anneau de fer dans le mur sous la fenêtre, et fait pendre de la corniche une longue corde. Anneau et corde : accessoires obligés d’une prison qui se respecte, ils indiquent l’endroit où Jean a été attaché. »

Au premier plan, saint Jean-Baptiste, dont le bas du torse est recouvert d’un drap rouge sang, est étendu sur le sol, les mains liées derrière le dos, tandis que le bourreau à la barbe noire, au corps musculeux et blafard, s’apprête à lui trancher la tête qu’il maintient violemment de sa main gauche ; la droite, cachée derrière son dos, tient la dague assassine. Il s’agit d’un certain type de couteau, appelé « miséricorde », et dont le bourreau se sert pour porter le coup de grâce. L’horrible office a en effet déjà été entamé puisqu’on aperçoit à terre la pointe d’un glaive et que du sang  jaillit du cou du martyr.

Dominique Fernandez décrypte le martyre du saint dans une perspective très particulière, véritablement sado-masochiste, et fait dire au Caravage : « Au centre de la toile, sous la lumière qui les frappe en plein, je me suis joué, une fois de plus, la scène d’amour entre le bourreau et la victime. » L’écrivain imagine aussi les pensées du Baptiste : « […] Bourreau, j’attends, de ta miséricorde, le coup de grâce qui va me délivrer. Mais nous savons tous les deux, n’est-ce pas ? qu’il ne faut pas entendre ces mots de miséricorde et de coup de grâce dans le sens que leur donnent les pieux docteurs de l’Eglise. J’aime ta force et ta violence, comme tu aimes ma docilité et ma soumission. »

Selon Fernandez, c’est là que réside l’audace insensée d’un peintre, à la pensée tout hérétique, et qui s’identifie lui-même à saint Jean-Baptiste : « Nulle tragédie sacrée, ici : un simple homicide, comme il en arrive dans les bas-fonds d’une ville au cours des heures nocturnes où ne restent à rôder dans les rues que ceux qui ont un compte à régler avec le destin. Fais-moi la grâce, bourreau, de me donner cette mort abjecte à laquelle aspire mon âme depuis qu’elle a découvert où se tient le vrai Dieu. »

A cet assassinat fantasmé du peintre, qui sera sans doute quelques années plus tard le sien sur une plage italienne, Fernandez superpose encore un autre meurtre, celui du père de l’artiste, « mort poignardé par des tueurs dans une rue de Milan ». Une manière pour l’artiste de réparer cette fin infâme. L’on sait aussi que dans la toile, David avec la tête de Goliath (1605-1606), dont Le Caravage ne se sépara jamais, il a fait son autoportrait avec la tête du décapité.

En 1982, dans le roman Dans la main de l'ange, qui racontait la vie de Pier Paolo Pasolini, Dominique Fernandez avait plusieurs fois évoqué Le Caravage. Il y avait déjà suggéré de "regarder l'oeuvre peint du Caravage comme une chronique codée de sa vie". Etablissant des liens par-delà les siècles entre le peintre et Pasolini, il avait ainsi imaginé un Pier Paolo fasciné par le tableau du Martyre de saint Matthieu et le commentant en ces termes : "Cette stupeur médusée de l'apôtre devant la jeunesse et la splendeur de son bourreau me laissait tout rêveur ; et bien qu'une docilité aussi passive me parût condamnable, je me disais qu'il faudrait une force surhumaine pour ne pas souhaiter mourir foudroyé par une telle apparition."

David avec la tête de Goliath

A gauche de la toile, on voit une femme qui présente un plateau de cuivre sur lequel le geôlier, de l’index impérieux de sa main droite, ordonne de poser la tête du saint. Le Caravage aurait fait croire à Alof de Wignacourt qu’il s’agissait de Salomé. Or, selon Fernandez, outre le fait qu’« un crime dû au caprice d’une femme ne [l] eût pas inspiré », la volonté du peintre n’aurait été, « sous le couvert d’un épisode emprunté à la Bible », que de peindre seulement un sordide fait divers. Cette jeune femme, dont la mise est une simple robe noire qu'éclaire un linge blanc noué à la taille, ne serait donc qu’une servante de la prison.

Une vieille femme, en robe brune et coiffée d'un béguin blanc (souvenir peut-être des servantes du Souper à Emmaüs), dans une expression d’horreur, se prend la tête dans les mains. Deux prisonniers, dont l’un a la tête ceinte d’un bandeau blanc, assistent avec curiosité et voyeurisme à l’exécution, penchés derrière les barreaux d’une fenêtre.

Quant au geôlier (les clefs qu’il porte à la taille confirment cette fonction), l’interprétation de Fernandez est qu’il ressemble à Alof de Wignacourt dans son portrait en pied  (1608). Il aurait la même pose : « corps appuyé sur la jambe gauche, jambe droite infléchie. La même barbe, le même front dégarni, une même affectation de noblesse et de majesté complètent la ressemblance. Il n’y a pas jusqu’au geste du bras qui ne soit identique. » Mais au lieu de tendre la main droite vers le sol, le Grand Maître tient son bâton de commandement à l’horizontale. Audace encore du peintre vis-à vis de celui qui tient son sort entre ses mains ! Et que dire encore du fait que le Grand maître et son jeune page soient disposés sur le même plan, sans aucun respect de leur rang ?

Portrait d'Alof de Wignacourt

Avec ironie, Dominique Fernandez imagine les visites régulières du Grand Maître lors de l’élaboration du tableau et la crainte du Caravage qu’il ne s’offusque d’être représenté en geôlier et en « complice du plus abominable des assassinats ». Or, sa vanité l’induit en erreur puisque, dans le personnage portant des clés à la taille, il croit que le peintre l’a représenté en saint Pierre, qui ouvre les portes du paradis au Baptiste !

C’est le plus grand tableau que l’artiste rebelle ait jamais réalisé et le seul connu à ce jour qu’il ait signé : la signature est en effet visible dans le sang qui sourd du cou de saint Jean. Son nom est précédé de la lettre F pour Frate, ce qui indique que, durant le temps de la réalisation de l’œuvre, Le Caravage avait bien été promu chevalier de Grâce de l’Ordre de Saint-Jean. Il avait en effet souhaité devenir chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, persuadé que cela  faciliterait son pardon par le pape Paul V après le meurtre à Rome de Tommasoni, forfait qui l’avait contraint à quitter la Ville éternelle.

Pietro Ambrogiani écrira : « On ne peut s’empêcher de penser que l’artiste s’est inspiré de son expérience personnelle. » Et l’imagination de Dominique Fernandez propose en effet une autre hypothèse. Souhaitant secrètement dédier cette toile à son père assassiné, Le Caravage l’aurait signée, en geste d’amour filial, de son unique prénom, Michelangelo, celui qu’il avait « reçu de [s]on père, quand il [l]’avait tenu sur les fonts baptismaux ». Il aurait donc choisi d’écrire sa signature dans le sang : « Le sang : seul sujet de mon tableau, le sang qui serait aussi l’encre dans laquelle j’écrirais mon nom. » Pour le peintre, signer dans le sang du Baptiste aurait encore signifié qu’il s’identifiait « complètement à la victime » : « Me voici, à la première personne, mais la tête détachée du corps. Le moi que j’affiche est un moi décapité. Ne m’accusez pas de vanité : ce peintre qui attire sur lui l’attention n’est déjà plus de ce monde. » Et devant Michelangelo, il aurait ajouté ce F., le F. de feu, « il fut », « le sceau de la mort sur le prénom que m’avait donné mon père ». Il y aurait ainsi volonté d'identification totale entre le peintre et le Baptiste.

Fernandez explique que les réactions devant cette signature furent diverses : « On dirait que c’est vous qui avez commis le crime », dira avec horreur Alessandro, le page du Grand Maître. Ce dernier, en revanche, ne vit dans ce F. que l’abréviation de Frate, et l’expression d’une solidarité forte avec les Frères de l’Ordre. Il vit aussi en ce tableau une réminiscence de la décapitation de cinq chevaliers de l’Ordre, lors du Grand Siège de 1565 par Mustapha Pacha. « Ton tableau, dit-il à l’artiste, a conquis le droit de devenir l’emblème des chevaliers de Malte, […] L’horreur, mais aussi la gloire de la décollation apparaissent aujourd’hui si intimement liées à notre histoire, que ton tableau résume à la fois la chronique et la mystique de notre Ordre. » Une interprétation certes bien éloignée des préoccupations et des desseins picturaux du Caravage !

Alof de Wignacourt souhaita ensuite que l’artiste réalisât son portrait (1608). Cependant le peintre succomba de nouveau à ses anciennes obsessions homosexuelles. Aux côtés du Grand Maître, pétrifié dans son armure antique, il représenta le jeune page Alessandro, qui porte son heaume.  Dans le monde viril des chevaliers chastes et célibataires, cet adolescent à l’éclat provocateur fit scandale et éclipsa la célébrité du Grand Maître. A la même époque, il semble que le peintre ait réalisé un Cupidon endormi (1608), réminiscence de l’enfant nu de La Madone des Palefreniers ou Madone au serpent (1605-1606), quoique moins impudique. Cette œuvre était bien évidemment en contradiction absolue avec l’esprit des Hospitaliers et ne pouvait que porter tort au nouveau chevalier de Saint-Jean..

La Caravage fut donc arrêté et consigné dans la prison de Sant’Angelo. On n’a cependant retrouvé aucun acte d’accusation dans les archives de l’Ordre. Les hypothèses sont nombreuses quant aux raisons de son arrestation. L’artiste aurait-il tenté de séduire le fils d’un magistrat ou d’un ministre de l’Ordre ? La sentence papale aurait-elle soudain été révélée à l’Ordre qui aurait été horrifié de la découvrir alors ? Le Caravage aurait-il été victime d’un complot fomenté par les Hospitaliers, scandalisés par son Cupidon endormi ? C’est pour toutes ces raisons sans doute qu’il fut exclu de l’Ordre. Le document juridique qui le désigne comme putridum et foetidum a été découvert il y a quelques années. De nouveau contraint à fuir, le peintre s’évada périlleusement du fort Sant’Angelo et s’embarqua pour la Sicile. Un an après encore moult bagarres et pérégrinations, cet artiste hors-norme mourra à 38 ans dans des conditions mystérieuses à Porto Ercole, en Toscane, peut-être comme Pier Paolo Pasolini, victime d’un meurtre.

La renommée de La Décollation de Jean le Baptiste fut instantanée. Dans les années qui suivirent, nombreux furent les peintres du Nord qui souhaitèrent entreprendre le voyage à La Vallette pour admirer la toile. Ce tableau d’une grande puissance picturale se caractérise donc par son réalisme vigoureux et une maîtrise parfaite du chiaroscuro, le clair-obscur, dont Le Caravage fut un des premiers initiateurs. Opposé au maniérisme, l’artiste rebelle, dont la priorité est le naturel et la vérité, propose un nouveau langage de réalisme théâtral, qui prend ses modèles dans la rue. Pour chaque sujet, et même, comme on l’a vu, pour les thèmes les plus sacrés, il choisit l’instant le plus dramatique. Il est l’expression la plus remarquable du baroque, cette période de fureur et d’excès, qu’il investit totalement et dont il exacerbe l’orageuse atmosphère. Scandaleux toujours, il est celui dont Nicolas Poussin fit à Rome l’éloge funèbre en ces termes : « Il est venu détruire la peinture. »

Selon le grand critique italien, Roberto Longhi, qui, vers 1920 sortit Le Caravage d’un purgatoire de 300 ans, « le maître de l’ombre et de la lumière » a profondément influencé le XVII° siècle et notamment Rembrandt, Ribera, Vermeer et La Tour « qui n’auraient pas existé sans lui ». Après eux, Delacroix, Géricault, Courbet, Manet lui sont aussi redevables. A l’exception peut-être de Michel-Ange, aucun autre peintre italien n’a exercé une telle influence. Bernard Berenson le reconnaît : « Après lui, la peinture ne pouvait être la même. » Et André Berne-Joffroy, secrétaire de Valéry, de le confirmer : « Après lui,  c’est tout simplement la peinture moderne ! »

En lisant ces lignes, on comprendra que La Décollation de saint Jean le Baptiste m'a laissé un souvenir marquant. J'ai vraiment trouvé fascinante cette idée qu'un peintre puisse ainsi s'identifier à son modèle, selon le décryptage inspiré de Dominique Fernandez. 

 

Sources :

La Course à l'abîme, Dominique Fernandez, 2002,  LP 30317

Dans la main de l'ange, Dominique Fernandez, Grasset, 1982

Caravaggio, Gilles Lambert, Taschen, 2004

 

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13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 21:34
Bleuets dans un champ près de la maison (Juin 2015)

Bleuets dans un champ près de la maison (Juin 2015)

 

Bleuets fous présents à l’appel 

D’une guerre de plus de quatre ans

Pauvres bleuets sacrificiels

Qui moururent avant le temps

 

Quatre vers en écho à ceux de Suzâme qui avait écrit ceux-ci d’après

mes photos de bleuets.

 

Sages bleuets intemporels

Que dites-vous au vent

Votre désir d'avoir des ailes

et plus fous, de vivre en rêvant.

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 16:43

L'ancolie, Francesco Melzi

 

Lundi 11 mai 2015, j’ai reçu par la poste le premier exemplaire de mon troisième recueil de poèmes, intitulé Mais l’ancolie…, publié chez Mon Petit Editeur. J’y ai placé en exergue quatre vers, extraits du poème « Clotilde » d’Apollinaire :

L’anémone et l’ancolie

Ont poussé dans le jardin

Où dort la mélancolie

Entre l’amour et le dédain…

Divisé en sept parties, il est composé de 63 poèmes, que j’ai écrits entre 2009 et 2014. J’y décline à l’envi les multiples variations de mon vocable préféré « mélancolie ». Mélancolie, « ma saison mentale », pour une poésie à murmurer sotto voce.

 

 

Pour le commander :

http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342036527

 

 

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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 20:26
"On n'est pas libre tant qu'on désire", Marguerite Yourcenar.

 

A Bruxelles

(Photo ex-libris, mardi  avril  14 avril 2015)

 

A Bruxelles, l'impasse Marguerite Yourcenar mène à l'entrée du parc d''Egmont. Sur le sol, ont été inscrites des phrases extraites du roman majeur de cet écrivain français, né par hasard à Bruxelles, et entré à l'Académie française, L'Oeuvre au noir.

On peut y lire notamment ce que dit Zénon, ce personnage modèle de l'humaniste de la Renaissance : "On n'est pas libre, tant qu'on désire, qu'on veut, qu'on craint, peut-être tant qu'on vit." Une invitation à se détacher de tout ce qui pèse ou pose, de tout ce qui aliène et contraint, une incitation à voyager comme le fit Zénon, cet admirable personnage, à le recherche des autres et de lui-même.

 

 

Blog en voyage

 

A

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 21:38

 

Il paraît qu’après avoir assisté à la première du Revizor ou l’inspecteur du gouvernement de Nicolaï Vassiliévitch Gogol, à Saint-Pétersbourg, le 19 avril 1836, le tsar Nicolas 1er aurait déclaré avec un sourire désabusé : « Tout le monde en a eu pour sa part, et moi un peu plus que les autres. » Et c’est bien l’impression que le public saumurois a pu ressentir lors de la représentation de cette comédie en cinq actes qui était jouée jeudi 9 avril 2015 au Théâtre de Saumur par la Compagnie Toda Vía Teatro, dans une mise en scène de Paula Giusti et une traduction d’André Markovicz. La peinture des caractères, des types, particulièrement ceux de la bureaucratie russe, et de l’atmosphère générale y est incisive et cette satire sociale est plus que jamais d’actualité. D’ailleurs, le texte ne porte-t-il pas en épigraphe : « Ne t’en prends pas au miroir si ton visage est de travers » ?

Cette pièce, qui fut écrite sur une idée de Pouchkine et qui donna à son auteur une gloire panrusse, se structure autour de l’annonce de la  venue prochaine d’un inspecteur général dans une petite ville de province. Au temps de l’absolutisme russe, ce personnage jouissait de pouvoirs très étendus, et pouvait prendre des mesures disciplinaires et des sanctions immédiates ; il inspirait ainsi la plus grande crainte.

Dans l’angoisse de voir leurs magouilles et autres pots de vin découverts, les principaux notables du lieu, le bourgmestre Anton Antonovich (Laure Pagès), le directeur des postes Ivan Kouzmitch (Dominique Cattani), l’inspecteur des collèges Louka Loukitch (Florent Chapellière), le directeur des hôpitaux Artémi Filippovitch (André Mubarack), le juge Ammos Fiodorovich (Mathieu Coblentz), le propriétaire foncier Dobtchinski (Florian Westerhoff) vont tomber dans un piège qui va dévoiler leurs compromissions et leur bêtise. Croyant reconnaître l’inspecteur du gouvernement dans le viveur Khlestakov, ces petits bureaucrates attachés à leurs prérogatives et à leurs privilèges mettent tout en œuvre pour s’attacher ses faveurs. Aidé de son valet Ossip (Dominique Cattani), le jeune débauché n’a aucun scrupule à profiter de l’aubaine, acceptant réceptions et espèces sonnantes et trébuchantes. Il ira jusqu’à se fiancer avec Maria la fille d’Anton Antonovich (Larissa Cholomova) après avoir aussi séduit l’épouse de ce dernier, Anna (Sonia Enquin).

L’intrigue se déroule à une cadence rapide jusqu’au moment où le faux inspecteur disparaît aussi vite qu’il est arrivé. Au moment où le directeur des postes, qui a violé le secret de la correspondance, révèle l’imposture, apparaît un gendarme qui annonce l’arrivée du haut fonctionnaire dépêché par Sa Majesté. Celui-ci somme le bourgmestre de se présenter immédiatement à l’hôtel où il est descendu…

La trouvaille scénographique de Paula Giusti, c’est d’avoir fait de Khlestakov, imposteur malgré lui, une marionnette (elle est en cela l’héritière du bunraku, théâtre traditionnel japonais qui fait usage de marionnettes à taille humaine). Celle-ci est manipulée par le valet Ossip ou par les autres personnages, dans les scènes chorales. Si ce choix particulier a pour effet de révéler de suite l’imposture – ce qui, pour certains, peut sembler infléchir le sens de la pièce – il a pour vertu de tirer résolument cette mise en scène vers la farce. Affublés de faux nez (souvenir de la nouvelle Le Nez ?), de maquillages charbonneux, les comédiens jouent façon Comedia dell’arte, forçant le caractère de leur personnage. On adhère ou pas, mais ils apparaissent bien ainsi comme des automates, frères eux-mêmes de la marionnette Khlestakov. Comme dans Le Nez, où le personnage découvrait un nez dans du pain, la fin de la pièce frôle le fantastique quand la main de la marionnette reste dans celle de Maria, dépitée de voir s’en aller son fiancé d’un jour. Le fantastique affleure aussi quand les habitants du village viennent se plaindre auprès de Khlestakov et que, parmi eux, se trouvent des marionnettes.

Dans sa note d’intention, Paula Giusti insiste sur l’aspect éminemment comique de l’œuvre : « […] l’univers de Gogol en entier m’attire, me fait rire, ou plutôt m’envahit d’un « sourire radieux », comme dirait Nabokov. » Ce rire décapant, qui démasque, qui sonde les reins et les cœurs, n’est guère éloigné de celui d’un Molière dans ses grandes comédies de mœurs.

La scénographie adoptée est sobre, présentant sur scène les différents lieux de l’action  entre trois portes mobiles : la chambre d’hôtel de Khlesatkov et le salon du bourgmestre Anton. Le passage d’un acte à l’autre se fait par le biais des didascalies qui scandent la progression dramatique. A jardin, le musicien Carlos Bernardo Carneiro Da Cunha se tient derrière un clavier, ponctuant l’action et les gestes des personnages avec une guitare ou un xylophone.

Impeccablement réglée comme une chorégraphie, cette mise en scène fait la part belle aux comédiens qui ont tout le loisir de pousser leur personnage vers la caricature et ils ne s’en privent pas. A cet égard, le quarteron de bureaucrates, sanglés dans leurs vêtements couleur de muraille, joue sa partition avec jubilation (en dépit de quelques longueurs), notamment lorsque chacun se présente devant le pseudo-inspecteur.

Par ailleurs, j’ai particulièrement apprécié le jeu de Dominique Cattani, « l’artiste de foire », le montreur de la marionnette Khlestakov, qui manipule celle-ci avec discrétion, précision  et vélocité. Comme d’autres comédiens, il joue d’ailleurs plusieurs rôles.

J’ai certes été « bluffée » par la prestation de Laure Pagès, la comédienne qui interprète Anton le bourgmestre et qui mène la pièce tambour battant. Cependant, je suis toujours gênée quand les rôles d’hommes sont tenus par des femmes ;  m’en étant de suite rendue compte,  cela a inévitablement parasité mon regard.

En revanche, j’ai beaucoup aimé la scène où Anna, la femme d’Anton, danse avec Khlestakov un tango, petit clin d’œil à l’origine argentine de Paula Giusti. Instants poétiques  suspendus qui viennent illustrer les intentions du metteur en scène : « Je voulais trouver et montrer l’humour et la poésie qui font partie de la vie. »

Gogol avait rêvé de faire une grande carrière dans l’administration. Son échec est peut-être à l’origine de cette satire sociale sans concession d’une caste qui n’en finit pas de faire des émules. Mais en même temps, c’est à chacun qu’il tend un miroir et il nous invite à nous poser la question : « De quoi riez-vous ?... C’est de vous-mêmes que vous riez !… »

 

Sources :

Programme de la Direction des Affaires Culturelles

Dictionnaires des œuvres de tous les temps et de tous les pays, Laffont-Bompiani, V, Robert Laffont

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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 15:10
Le Printemps des Poètes à Saumur : Lecture poétique à sept voix à la MJC.

 

Samedi 21 mars 2015, à 18 h, dans le cadre du Printemps des Poètes, la MJC de Saumur accueillait le groupe d’amateurs de poésie auquel j’appartiens pour une lecture à sept voix. Les textes, en lien avec le thème de l’Insurrection poétique, ont été dits avec conviction et passion, séparément, ensemble, à voix alternées et ils ont été aussi chantés. Nous étions accompagnés par notre fidèle guitariste Ahmed Kéchi et par un ami qui joue du violon baroque. Bernard Faucou, administrateur de la MJC, les a aussi rejoints spontanément avec sa guitare.

Dans notre désir de mettre les mots à l’honneur, nous avons commencé notre lecture avec « Démasquons les feux » (un texte inédit), une exhortation dense à une épiphanie du monde, écrite par un de nos diseurs, François Folscheid : « […] capturons les en-deçà noirs, sabotons le jour, et créons une lumière nouvelle. »

Edith a dit le flamboyant pouvoir des vocables, exalté par Henri Lachèze dans Feux du cœur : « Les mots, ce ne sont que des mots, du vent peut-être

Mais caressez les mots, ils deviendront berceuses

Eperonnez le vent, il deviendra tempête. »

François a fait entendre la voix d’André Doms, extrait de Sérénade, qui décrit la « pierre de seuil », aux lisières de la torture et du rayonnement tandis que, par la voix de Dany, « Les point sur les i » de Luc Bérimont nous transportait dans la métamorphose magique des mots : « Je te promets qu’il n’y aura pas d’i verts… »

J’avais choisi le beau portrait du poète que Maria Tsvetaeva brosse dans Insomnie et autres poèmes. N’est-il pas l’homme « qui brouille les cartes, celui « dont on a tous perdu la trace » et dont la « voie » n’est « pas dans les calendriers » ?

Véronique en a proposé l’illustration éclatante avec le poème de Dany Lecènes, une de nos diseuses. « Par la fenêtre circassienne », le poète qu’elle est a « saigné à [l]a misère » de l’homme, a « défié sa nature vile » mais a reconnu en lui un être capable de s’éveiller au « galop des anges » et à la beauté de l’aurore.

Avec « Témoigner » de Philippe Boursin, Claude a souligné l’humilité choisie de celui qui n’aspire plus qu’à se « laisser écrire »/ pour témoigner/ d’une possible trace ».

Pour clore ce premier temps, dans une belle ronde cacophonique, Edith et Claude ont entrechoqué les joyeux jurons gaulois de Maître Rabelais et de Georges Brassens.

Une deuxième période a donné la parole aux femmes, surtout celles qui sont opprimées. J’ai d’abord dit un de mes poèmes, « Rond de ciel » (à paraître bientôt dans un prochain recueil). J’y évoque le puits profond et noir de la condition féminine, et pourtant : « […] du plus profond de l’eau/ En haut sur la margelle/ Elle voit un rond de ciel ».

Les cinq femmes ensemble, puis les deux hommes de concert, nous avons fait revivre l’existence douloureuse et courageuse de « la femme qui casse les briques » de Talisma Nasreen (Femmes, poèmes d’amour et de combat).

« […] La femme elle-même devient une brique.

Plus dur que les briques, le marteau peut casser une brique

                        Mais ne peut pas casser la femme.

Rien, ni la chaleur du soleil, ni le ventre vide, ni le regret de ne pas avoir

                        Un toit en tôle,

Rien ne peut la briser. »

J’ai ravivé le sort terrible et infamant des femmes tondues à la Libération, avec le poème d’Eluard, si plein de compassion, « Comprenne qui voudra ». Celui-là même que Georges Pompidou avait cité spontanément de mémoire, à l’annonce du suicide de Gabrielle Russier :

« […] Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue […] »

Véronique a de nouveau convoqué les mots dénonciateurs de Talisma Nasreen avec « Femmes marchandises », qui fustige la sujétion de la femme soumise au bon vouloir du mâle :

« […] Ce modèle femelle est à utiliser comme bon vous semble !

Libre à vous de lui enchaîner les pieds ou les mains,

De lui enchaîner l’esprit. […] »

Les mots de Guy Chambelland, quant à eux, ont souligné avec force et pudeur le martyre quotidien de la femme battue, toujours tentée par l’espoir d’une rémission :

Car après les coups,

« […] Il se penche, il l’embrasse avec la douceur extrême de l’enfant

qui dort dans les brutes.

Elle reprend espoir

Il oubliera vite. »

Pour détendre un peu l’atmosphère, Edith a fait heureusement sourire l’auditoire, en disant de mémoire « Pétronille » de René de Obaldia, extrait de Innocentines. Elle en a de la personnalité, cette petite fille, un brin garçon manqué !

« […] Non Maman, pas ma robe, je veux mon pantalon

Ma ceinture de cuir, mon colt, mes munitions

Je vais faire un hold-up

A Plessis-Robinson. »

Je dois avouer que la transition était malaisée avec les sept textes suivants qui traitaient de la guerre ! Mais nos musiciens ont su trouver la musique qui nous a permis d’évoluer sans heurts d’une tonalité à l’autre.

C’était en effet à mon tour de dire le poignant poème d’Aragon, « Chanson pour oublier Dachau » (Le Nouveau Crève-Cœur). Les mots du poète résistant y évoquent avec un lyrisme tout en retenue l’impossible retour à la vie des déportés, à jamais incompris, qui connurent la « conscience de l’abîme » :

« […] Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs »

Et c’est tout naturellement qu’Edith a pris le relais avec « Le dormeur du val » de Rimbaud, dont chacun a en mémoire le dernier tercet :

« […] Les parfums ne font pas frissonner sa narine :

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Dans cette perspective d’une mort imminente, Françoise a ressuscité les instants vécus pleinement par « l’évadé » de Boris Vian. Entre la fuite loin de la colline et « l’abeille d cuivre chaud » qui soudain le foudroie, s’est tenu le véritable espace de sa courte vie :

« […] Le temps d’atteindre l’autre rive

Le temps de rire aux assassins

Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre »

Avec les alexandrins de « Demain » (1942), de Robert Desnos, le poète mort à Theresienstadt, Dany a rappelé l’espoir qui aide à vivre en temps de guerre :

« […] Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »

Avec « Saint George Dobeliou Bush » de Pierre Lartigue,  Véronique a évoqué les causes de l’intervention américaine en Irak et les mensonges des politiques :

[…] La preuve glisse sous la table :

On a menti. Chacun savait.

Le silence est épouvantable.

Six mille morts pour une fable

Et une terre ingouvernable !

Ah qui se sent morveux se mouche !

Les dragons sortent de la bouche

De Saint George Dobeliou Bush. »

Dans une veine plus discrètement mélancolique, Dany a fait danser la « Gigue » de Luc Bérimont. Elle est celle d’une jeune institutrice dont le fiancé est mort à la guerre :

« […] C’est un très grand malheur quand on n’en compte qu’un.

Crève le ciel d’orage et meurt la bergère

C’est avec nos cœurs sourds que nous dansons la guerre. »

Pour achever cette troisième partie, nous avons dit à plusieurs et alternativement mon poème « Aux innocents massacrés » (Vers rêvés). J’y évoque l’enfance victime de la guerre et du mal à travers le monde. Tout enfant n’est-il pas Abel ?

[…] Lui c’était Caïn

Moi c’était Abel

Yahvé m’agréait

Mon frère m’a tué  […] »

C’est toujours une émotion particulière d’entendre les mots que l’on a inventés dans le secret prononcés à haute voix et j’en remercie vivement mes amis.

Nous avons ensuite dit des textes sur le thème de la révolte. J’ai entamé avec « Cauchemar » (Une syllabe de sang) de la poétesse sud-africaine Antjie Krog, qui a dénoncé les horreurs de l’Apartheid. Ce poème inscrit l’acte de l’écriture dans une révolte de tout le corps et de tout le décor :

« […] j’écris parce que je suis furieuse »

Alternativement puis ensemble, nous avons fait entendre le cri d’orgueil et de révolte des esclaves noirs à qui Aimé Césaire restitue la parole dans Cahier d’un retour au pays natal : 

« […] debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

            debout

                        et

                             libre […] »

François a dit « La révolte » (Les Flambeaux noirs) de Emile Verharen, poème dans lequel le poète s’identifie de manière hallucinée aux « gueux » et aux « déracinés », ceux qui n’ont plus d’espoir que dans leur désespoir :

« […] C’est l’heure – et c’est là-bas que sonne le tocsin ;

Des crosses de fusils battent ma porte ;

Tuer, être tué ! – Qu’importe !

C’est l’heure.

Avec le septième poème des Premiers Chants de l’homme, Claude a rendu hommage à Marcel Martinet, ce poète anarchiste qui vécut la fin de sa vie à Saumur.  On y entend les errances d’un « cœur en révolte », tout plein de l’amour de ses semblables :

« […] – Ô compagnons tendus vers le jour qui renaît,

Renierez-vous ce cœur si multiple et si lourd,

Votre cœur plein d’amour et que nul ne connaît ? »

Claude, toujours, avec un inédit intitulé « Qu’ai-je appris ? », a fait entendre la voix tout à la fois inquiète et sereine de Philippe Boursin :

« […] qu’apprendrai-je de ma mort

                        quand le souffle glissera

                                   une dernière fois

                                               entre mes lèvres blêmes ?

                                   alors, peut-être,

l’ombre                       la lumière                    la vie

m’enseignera.             me nommera               m’habitera »

Nous avons ensuite chanté tous ensemble « Le chant des partisans », composé par Anna Marly, Maurice Druon et Joseph Kessel. Ce chant célèbre, largué par la Royal Air Force sur la France occupée, et écouté clandestinement, devint le signe de reconnaissance de la Résistance et connut un succès mondial. Tout le monde est en effet capable de le fredonner :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? »

Enfin, pour achever cette quatrième partie, Claude a dit deux poèmes de Abdellatif Laâbi, extraits de Tribulations d’un rêveur attitré. « Ce n’est pas une affaire d’épaules » souligne le courage des hommes, « ces roseaux humains », dont les « corps lardés » deviennent « autant de flûtes » pour jouer « la symphonie de la résistance ». « Ruses des vivants », en une forme d’examen de conscience inquiet, invite chacun à s’interroger sur ses manques, ses faiblesses, ses mensonges afin de s’extraire du « néant de la vie ».

Nous avons poursuivi cette lecture avec des textes empruntés au quotidien le plus banal. Celui de Georges Brassens d’abord, dont nous avons chanté « Le temps ne fait rien à l’affaire » :

« Quand ils sont tout neufs

Qu’ils sortent de l’œuf,

Du cocon,

Tous les jeun’s blancs-becs

Prennent les vieux mecs

Pour des cons […] »

Dany a célébré la banale cérémonie du trottoir, celle de Dominique Sorrente, qui laisse la porte ouverte à la contemplation. « Le balayeur du dimanche » y laisse les feuilles « s’allonger sur le dos/ sur le tapis d’or d’octobre », la pelle s’y repose, « bien au chaud dans son abri » et « tout ce petit monde » prend « le temps de s’arrêter/ pour regarder passer/ le vol somptueux des oies blanches ».

Claude a slamé « Saint-Denis » de Grand Corps Malade, ode moderne à la ville de son enfance :

« J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit

J’voudrais faire un slam pour celle qui voit ma vieille canne du lundi au samedi

J’voudrais faire un slam pour une vieille femme dans laquelle j’ai grandi

J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis […] »

Dany a de nouveau rendu hommage à Luc Bérimont, en disant son dernier poème inédit, « La Tentation du requiem ». Il s’agit d’une très belle supplique à Dieu, à l’approche de la mort :

« Pitié, Seigneur ! aussi pour Vous

Qui nous cherchez dans la ténèbre

Que la route, en son dernier bout

Pure et droite, parmi les houx

Dorée de lune en son décours

Survolée de l’Ange aux trompettes

Soit celle qui mène à la fête

Eternelle de votre Amour. »

Et Véronique a donné la parole à tous ceux qui sont « en fin de droits », avec un extrait du texte du même nom de Yvon Le Men :

« Emploi

avant j’avais un métier

maintenant j’ai un emploi

m’a dit un jour

un paludier

dont le sel brillait encore en blanc dans ses yeux

un employé qui ploie

comme le roseau

contre les mauvaises nouvelles du chômage […]

Enfin, pour mettre le point d’orgue à notre lecture, nous avons dit alternativement, en les enchaînant, les vingt-et-une strophes de « Liberté » (Poésie et Vérité) d’Eluard. Œuvre majeure de la poésie de la Résistance, cette éloquente litanie ne peut que trouver un écho en nous dans les temps dangereux que nous vivons, qui voient la liberté d’expression grandement menacée :

« […] Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté. »

 

Nous sommes reconnaissants à la MJC de Saumur qui nous accueillis pour ce partage en poésie et l’apéritif amical qui s'en est suivi. Nous remercions aussi la quarantaine d’auditeurs qui nous a écoutés et nous a réservé un accueil indulgent. Merci encore à l'historien Jacques Sigot qui nous a offert en lecture un de ses poèmes sur la guerre et à un autre auditeur qui nous a dit plusieurs poèmes, dont certains ont été à l'honneur dans la défunte émission de Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis. Nous espérons aussi que cette lecture leur aura donné l’envie d’aller retrouver les textes de ces poètes debout, qui se font les hérauts d’une vie insoumise et toujours plus intense.

 

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 10:03

 

 

 

Vendredi 27 mars 2015, au Théâtre de Saumur, la chanteuse Juliette chantait les chansons de son dernier album, intitulé Nour. Se souvenant de son grand-père kabyle qui a fait une belle carrière dans la police, elle a invité le public à pénétrer avec elle dans le commissariat de police dont elle est la « Patronne » (titre d’une chanson plus ancienne qu’elle offrira au public lors des rappels). Avec la complicité amusée de ses six musiciens, elle a alterné avec entrain et brio sketches et chansons, passant avec aisance de l’ironie mordante à la mélancolie la plus poignante.

Ses musiciens talentueux et polyvalents sont en effet passés maîtres sans l’art de la parodie, dessinant avec humour les silhouettes d’un Maigret à la pipe ou d’un inspecteur Gadget chapeauté. Quand le pianiste se transforme en prévenu menotté, présumé innocent, un autre se métamorphose avec un humour macabre en médecin légiste cynique. Leurs accordéon, percussions, cuivres, contrebasse, trombone et autre vibraphone accompagnent les chansons de Juliette dans des tonalités variées et toujours justes.

Et l’on ne peut qu’admirer la virtuosité avec laquelle la petite dame en noir à lunettes rondes passe d’un univers à l’autre. Elle est habile à nous fait rire avec les errances du marin Jean-Marie de Kervadec au Super U (« Jean-Marie de Kervadec »), les travestissements burlesques des princes charmants et des princesses (« Légende ») ou ses manières drolatiques de se mettre les doigts dans le nez (« Les doigts dans le nez »). Elle se risque à une grivoiserie érotique très XVIII° siècle en chantant « Les Bijoux de famille », exalte la séduction dangereuse de l’alcool avec « Le diable dans la bouteille », dit la peine d’amour avec la perte du ronflement de l’amant infidèle, tout en se délectant aussi dans la peau d’une veuve noire meurtrière (« Veuve noire ») ou dans celle d’un Satan femelle sur un air de bossa nova (« L’éternel féminin »). Elle laisse encore libre cours à son tempérament féministe avec la chanson « Belle et rebelle », véritable profession de foi, rythmée et jazzie, d’un petit bout de femme qui ne s’en laisse pas conter.

« […] Féminin pluriel

Sans peur ni reproche

Je n’suis pas de celles

Qu’on garde sous cloche

Vaut mieux et’ belle belle belle

et rebelle

Plutôt que moche moche moche

et remoche ! »

Cependant, pour ma part, ce que je préfère chez Juliette, ce sont ses chansons nostalgiques, qui associent un remarquable agencement des mots à des mélodies de sa composition, toujours subtiles. Ainsi, elle débute son spectacle avec la valse lente de la chanson « Au petit musée », dans laquelle elle ressuscite les menues choses si chères du passé.

« Une bague tordue,

Une poupée nue,

Des cheveux en tresse,

Un vieux carnet d’adresses,

Petits fonds de poche

De quand j’étais mioche […] »

Avec une infinie délicatesse elle évoque le sort des femmes battues par le biais d’une petite robe noire.

« […] Un soir de misère

D’enfer ordinaire,

De vague rupture,

De coups de ceinture,

On l’avait griffée,

Déchirée, froissée…

Et puis, peu importe,

Laissée de la sorte :

Morte. »

Pour clôturer son spectacle, Juliette a chanté « Nour » (« lumière » en arabe), qui donne son nom à son dernier opus. Ce mot est aussi la première syllabe de son propre patronyme, Noureddine. Dans cette chanson, elle discrètement mais résolument parti pour le droit de faire le choix de sa propre mort.

« […] Lors, quand vacillera cette flamme qui est moi,

Cette loupiote nue, ce petit feu de joie

A l’ombre des douleurs, et pour les faire taire,

Je veux pouvoir, moi-même, éteindre la lumière. »

Ainsi, entre sarcasme et sourire, entre cynisme et nostalgie, Juliette, la petite dame en noir, nous a montré l’étendue de son talent, tout à la fois léger et profond, simple et inventif, dans un subtil équilibre entre le noir et la lumière.

 

Juliette sur scène

(Photo My Happy Culture)

 

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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