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24 octobre 2021 7 24 /10 /octobre /2021 18:35

Je viens de lire le premier roman de Philippe Besson, En l’absence des hommes, paru en 2001 chez Julliard, et je dois dire qu’il m’a plongée dans un abîme de perplexité. L’histoire se passe en 1916, pendant la Grande Guerre. Vincent de L’Etoile, jeune aristocrate délaissé par ses parents, s’éprend d’Arthur Valès, le fils de la gouvernante, qui est en permission pour une durée de sept jours. Ils nouent en cachette une relation amoureuse passionnée, rompue par la mort au front d’Arthur. Parallèlement à cette liaison, Vincent rencontre dans un salon Marcel Proust, âgé alors de 45 ans, à qui il confie ses questionnements et ses inquiétudes. L’un sera l’amant et le corps, l’autre l’ami et l’esprit. « Moi, Vincent de l’Etoile, je le dis : je suis l’amant d’un soldat de vingt et un ans, je puis être l’ami d’un des plus grands romanciers vivants, je n’en retire ni honte ni gloire, juste un immense, un indépassable bonheur. C’est ce bonheur que je veux écrire. Ecrit-on autrement que pour conserver des instants ? »

L’ensemble est divisé en trois parties : L’offrande des corps ; Séparation de corps ; A corps perdus. Le premier livre comporte 13 chapitres qui relatent sous la forme d’un journal écrit par Vincent de L’Etoile, et de manière alternée, les nuits passées avec son amant et les conversations avec Marcel Proust. Le deuxième livre, de la page 123 à la page 185,  présente les lettres échangées entre les deux amants et les deux amis. Il se clôt par la lettre du commandant Georges Gallois, en date du 3 septembre 1916, annonçant à Madame Blanche Valès la mort de son fils et par les mots lapidaires de Vincent à son confident : « Marcel, Il est mort. Il est mort et moi, je ne suis déjà plus vivant. » Dans le troisième livre, de la page 189 à la page 215, Vincent de L’Etoile raconte la confession de la mère d’Arthur et écrit sa dernière lettre à Marcel Proust.

Dans ce roman, je n’ai guère été touchée par la description exaltée des amours homosexuelles de Vincent et d’Arthur (allusion à Rimbaud et Verlaine ?), qui m’ont paru relever d’une provocation facile. La lettre d’amour est un exercice de style difficile et il me semble toujours en la lisant que j’entre par effraction dans une chambre fermée à clef. Si l’on veut lire un très beau roman sur les affres de l’homosexualité au début du XXe siècle, mieux vaut lire Le puits de solitude de Radclyffe Hall (1928), digne des plus grands romans anglais.

En revanche les pages sur l’horreur de la guerre, sans concession, sont pleines de force et de réalisme. Elles décrivent, vues de l’arrière notamment, les sentiments mêlés du jeune Vincent à qui son âge interdit d’être mobilisé : « La guerre était un murmure, une vilaine rumeur, une irritation passagère, un remords vite surmonté, une mauvaise conscience avec laquelle on peut aisément s'arranger. [...] Et voilà que tu débarques dans mon existence, Arthur, sans même prévenir, sans crier gare, avec ton cortège effroyable de cadavres, de bombes, de boue, ton expérience affreuse, inaudible de la douleur, de l'incompréhensible, de l'incommunicable, voilà que tu es là, tout à coup, debout devant moi, dans le costume de tes vingt ans, et que tu me regardes de tes yeux tristes, fatigués, à peine accusateurs, au point que je préfèrerais qu'ils soient pleinement accusateurs.[…] Je sais qu'il y a la guerre, que des soldats meurent sur les fronts de cette guerre, que des civils meurent dans les villes et les campagnes de France et d'ailleurs, que la guerre, plus que les destructions, plus que la boue, plus que le sifflement des balles qui déchirent les poitrails, plus que le visage accablé de celles qui attendent, parfois contre tout espoir, une lettre qui n'arrive pas, un retour qu'on retarde sans cesse, plus que le jeu de la politique auquel s'essaient les nations, c'est la mort simple et cruelle et triste et anonyme de ces soldats et de ces civils dont on lira, un jour, les noms au fronton de monuments, au son d'une musique funèbre. »

En ce qui concerne les passages évoquant Marcel Proust, la situation choisie de l’écrivain entretenant une relation épistolaire et amicale avec un jeune homme est tout à fait vraisemblable. Proust aimait s’entourer de jeunes adultes sur lesquels il jetait son dévolu. Dans ce roman, il apparaît comme cet homme mûr, le plus à même de recueillir, sans froncer le sourcil, une confession homosexuelle, de conseiller le jeune Vincent et d’être sincère avec lui puisqu’ils connaissent la même douleur, celle de l’amour inverti. Page 165, on lit : « Vincent, vous avez seize ans et j’en ai quarante-cinq. De nous deux, je suis celui qui sait. De nous deux, vous êtes celui qui a raison. On a toujours raison quand on a seize ans, peu importe que cela soit ou non la vérité. […] Et je dois à notre amitié de vous dire qu’il m’est arrivé d’être dévasté par la disparition d’un proche. Dévasté au point d’espérer de tout mon cœur, chaque fois que je montais en taxi, que l’autobus qui venait allait m’écraser. Dévasté au point de souhaiter ma propre mort pour en finir avec la douleur affreuse, indicible, insurmontable que m’avait causé la seule perte d’un être cher. Cette confession vous permettra de mesurer à quel point je l’aimais. Et ce n’est pas assez de dire que je l’aimais, je l’adorais. Et pourtant, je ne pourrais vous affirmer avec certitude que l’affection dont j’étais l’objet était réellement sincère car il s’y mêlait une part non négligeable d’intérêt et il m’a fallu, en bien des occasions, supporter les affres d’une jalousie épuisante alimentée par sa frivolité, son inconstance, sa cruauté parfois. Voilà bien une pauvre histoire, n’est-ce pas ? C’est celle de ma vie. »

Il est clair que Philippe Besson connaît bien l’auteur de La Recherche. Ainsi on lira : « Écrit-on autrement que pour conserver des instants ? » Ou encore, et on pense à Albertine ou à Odette : « C'est précisément parce que l'autre se dérobe qu'on l'aime davantage. C'est l'obstacle qui nourrit la passion, qui la cristallise. C'est la difficulté. C'est cette nécessité permanente de séduire, de convaincre, de garder près de soi, d'empêcher de partir qui est l'aliment de l'amour. » Proust l’a souvent dit : « L'amour génère sa propre destruction. »

Il y a aussi cet extrait qui rappelle l’amour indéfectible de Proust pour Maman : « J’aime la mère dans la femme, je veux dire: j’aime me sentir un fils. C’est ainsi qu’on peut être amoureux sans éprouver de désir. C’est ainsi qu’on peut écrire ses plus belles pages. Les femmes m’inspirent le respect et le goût de les séduire, d’être auprès d’elles, leur confident. Je ne suis pas un amant, ne l’ai jamais été. Je suis un amoureux, véritablement. » Ou bien : « J'écris à propos des morts. C'est cela que je fais, pas autre chose. Dans ces années de sang et de fureur, je tâche de composer une œuvre dans laquelle la figure des disparus occupe la première place. »

Ces pages sur l’écriture de Proust me semblent aussi très justes : « Ecrire exige un engagement exclusif. On ne peut rien faire d'autre que cela : écrire. On ne doit être distrait par rien. On doit se consacrer entièrement au livre, lui sacrifier tout le reste. C'est un sacerdoce, une entrée en religion. Savez-vous que, même lorsque je n'écris pas, j'écris tout de même ? Le temps de la contemplation, celui de l'observation, celui de la mondanité, celui de l'oisiveté sont des temps qui servent à l'écriture. Dans ce désœuvrement apparent qui m'est si souvent reproché travaille en réalité un livre. La vie dans son entièreté est dédiée à l'écriture. Je ne vis que pour l'écriture. C'est impossible de faire autrement. Et cette nécessité devient encore plus aiguë quand on sent, comme moi, le terme de sa vie approcher à grands pas. Il me faut finir ces livres auxquels je me consacre. Comprenez qu'il n'y a rien de plus important que finir ses livres. J'espère qu'il me sera laissé suffisamment de temps. J'écris dans l'urgence, dans la fébrilité, dans la terreur. Vous allez penser que je suis en proie à une manière de frénésie presque maladive, et vous aurez raison. » J’ai donc bien aimé ces passages qui expriment l’urgence de l’écriture chez Proust et cette volonté tenace d’achever son œuvre malgré la maladie.

Cependant, c’est la fin du roman que j’ai trouvée artificielle, comme s’il fallait inventer un dénouement surprenant à tout prix. L’on me pardonnera ici de « divulgâcher » la fin de cet ouvrage qui, par ailleurs, témoigne d’une grande sensibilité, servie par une écriture fluide. En dépit cependant des répétitions un peu lourdes « Je dis. –Vous dites. » Le dénouement nous apprend en effet que Blanche Valès, « cette femme de quarante ans qui en paraît soixante », a été contrainte de se prostituer alors qu’elle avait vingt ans et s’appelait Gisèle. Elle brosse le portrait de l’homme à qui elle s’est donnée : « Je me souviens de l’avoir vu entrer. Il était aussi oriental que j’étais blonde. Son visage était aussi ovale que mon corps était maigre. Son air était aussi aristocratique que mon apparence était populaire. Sa terreur était aussi grande que la mienne. Je ne l’ai pas détesté pour ce qu’il était. Je l’ai détesté pour ce qu'il représentait. Mais j’ai pensé : plutôt celui-ci qu’un autre, plutôt ce jeune homme terrorisé qu’un vieux barbon. Dans le dégoût, je m’imaginais qu’il y avait des degrés possibles. Je me trompais. » Elle poursuit : « C’était un jeune homme de vingt-trois ans. Cela, je l’ai su après. Au début, il n’a presque rien dit. Sous de grands airs, il était épouvantablement intimidé. J’ai pensé qu’il n’était pas un habitué de ce genre d’établissement, que peut-être pour lui aussi il s’agissait d’une première fois. J’espérais secrètement une manière de solidarité, une compréhension. Mais je me trompais : ce n’est pas avec ces maisons qu’il n’était pas familier, bien au contraire, c’est avec les femmes qu’il ne l’était pas. Cela, je l’ai d’abord senti à sa maladresse, à sa gaucherie cassante, à sa fausse assurance vite réduite à une peur presque panique, à cette impression qu’il donnait de n’être pas à sa place, de ne pas savoir pourquoi il se trouvait là, à son désir de s’enfuir. Et dans le même temps, il y avait, chez ce jeune homme, la volonté farouche de rester, de tenir bon, d’aller jusqu’au bout d’une logique absurde visiblement imposée par d’autres. Alors il a fait son devoir consciencieusement et piteusement, de façon expéditive comme on le fait d’une corvée dont on doit s’acquitter. Je crois inutile de préciser que j’étais moi-même terrorisée et donc peu engageante. Nous formions un couple pitoyable. C’est cela que je me rappelle : notre misère, notre malaise. Un fiasco intégral. » Six semaines plus tard, la jeune fille comprend qu’elle est enceinte et fera inscrire sur le certificat de naissance de l'enfant Arthur : « Né de père inconnu. » On comprend donc que Proust est le père d’Arthur Valès ! Une révélation qui m’a semblé invraisemblable et qui provoque une « déflagration » chez Vincent : « Le père improbable, ignorant de sa paternité. Le père homosexuel dont je retrouve les gestes dans les gestes de son fils. Le père qui ne sait pas que son fils est mort. L’ami qui ne me déconseille pas l’amour des garçons mais qui me met en garde contre l’amour de ce garçon qui est son fils. Le pacifiste qui perd ses proches à la guerre. En une seconde, comme dans l’instant qui précède la mort paraît-il, tout revient. » Après cette révélation, Vincent s’éloigne pour toujours de Marcel Proust.

J’avoue que ce dénouement me paraît cousu de fil blanc. Certes, il pourrait recéler une part de vérité quand on lit la lettre (pas très élégante) du jeune Marcel de seize ans à son grand-père en date de mai 88 : « Papa m’a donné dix francs pour aller au bordel. » Ayant cassé un vase nuit qui coûte trois francs, il n’a plus assez d’argent pour aller se « vider » ! Pour son père, grand hygiéniste, la masturbation devait conduire à l’homosexualité et il valait mieux aller dans une maison close. Cependant, je pense qu’à vingt-trois ans, âge auquel son homosexualité s’était sans doute déclarée, il fréquentait déjà les bordels gay.

Au demeurant, je n’ai guère été convaincue par cette fin qui présente un Marcel effrayé par la femme et parfaitement ridicule. Je préfère penser que le seul enfant de Proust aura été son œuvre, ce que Patrick Besson souligne lui-même : « Le livre aussi est un enfant. D'abord, il faut être amoureux, ou l'avoir été, il faut ressentir une brûlure amoureuse ou la morsure d'un manque, le vide d'une absence pour commencer à écrire. L'amour et l'écriture sont intimement liés. L'un produit l'autre. »

 

 

 

 

 

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commentaires

M
Votre analyse m'a particulièrement intéressée parce que j'ai découvert Besson avec ce livre. C'est un auteur que j'apprécie beaucoup, notamment et paradoxalement dans ses portraits de femmes, souvent, très fins, très justes plus que dans ses évocations des amours homosexuelles. J'ai toujours eu beaucoup de mal avec Proust mais je comprends ce besoin d'écrire qui le tenait debout. Et trouver le mot "indépassable" au détour d'un de vos paragraphes m'a beaucoup amusée, ce mot-là, Besson en abuse dans tous ses livres!
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C
De Besson, j'ai beaucoup aimé L'Arrière-Saison, illustration du tableau de Hooper, The Nighthawks, qui se passe à Cape Cod. Je me suis replongée dans Proust à l'occasion des lectures de La Recherche par les Comédiens-Français. Totalement addictif !

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