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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 09:51
Par-delà le bien et le mal : Les Innocentes, de Anne Fontaine.

 

La réalisatrice Anne Fontaine aime à se confronter à des thèmes difficiles : de Nettoyage à sec à Entre ses mains, en passant par Perfect mothers, elle s’interroge sur le désir féminin, l’altérité et la transgression. Avec Les Innocentes (2016), film vu mercredi soir, elle poursuit dans cette voie en mettant en scène un sujet tabou, le viol de religieuses bénédictines par la soldatesque russe dans un couvent polonais en 1945.

Elle y met en scène l’expérience vécue par Madeleine Pauliac, un médecin français pour la Croix-Rouge, qui travaillait à l’hôpital français de Varsovie à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La jeune femme y soignait des soldats en attente de rapatriement et tenait un journal intime. « C’est par son neveu, Philippe Maynial, qui habite la France, que l’on a eu connaissance de ces faits » précise la réalisatrice. Sabrina B. Karine et Alice Vial ont tiré de ce document un scénario plein de force et de subtilité.

Anne Fontaine explique ainsi son propos : « J’ai voulu faire un film sur la foi et sur le doute de ces femmes dont le vœu de chasteté a été bafoué et étudier leurs réactions face à une maternité qui les terrifie. » C’est donc cette situation tragique, mettant en jeu la croyance des religieuses à l’épreuve des faits terrifiants qu’elles ont subis, qu’elle s’attache à montrer avec pudeur et sensibilité.

Au milieu d’un paysage de neige et de froidure, le film débute par le cri d’une jeune religieuse en proie aux affres de l’accouchement, tandis que s’élèvent les chants de la prière. Rompant la clôture, une jeune religieuse parvient à faire venir au couvent Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge). Ce médecin, engagé volontaire dans un hôpital français, accepte de porter secours aux bénédictines. Athée et communiste, (« Il faut bien croire en quelque chose » dit-elle à Samuel (Vincent Macaigne), le médecin juif de l’équipe), elle découvre alors le sort indicible de ces trente religieuses, qui ont été violées, et par les nazis et par les Russes, et dont sept d’entre elles sont enceintes.

Approcher ces jeunes femmes traumatisées, déchirées entre leur vœu d’obéissance et de chasteté, sera malaisé pour le jeune médecin. Certaines refusent d’être examinées, d’autres sont terrifiées par la perspective de l’accouchement, une autre encore est dans le déni de sa grossesse. Mathilde revient les voir chaque nuit, en risquant sa réputation auprès des autres médecins et sa vie (elle échappe de peu au viol par des soldats russes qui occupent la zone). Alors qu’elle se demande si l’on peut « mettre Dieu entre parenthèses le temps d’une auscultation », sa fermeté, sa douceur, son respect finiront par apprivoiser ces femmes douloureuses. Jamais elle ne les contraindra, et on notera notamment la manière sensible dont elle les approche, abaissant avec pudeur leur robe de bure quand elle les examine.

Dans cette tâche délicate, Mathilde Beaulieu est secondée par la maîtresse des novices, Maria (Agata Buzek), qui lui donne les clés pour comprendre les réactions de ces jeunes religieuses. A celle qui ne croit pas Maria explique que « la foi, c’est vingt-quatre heures de doutes et une minute d’espérance ». Elle dit aussi la difficulté d’un choix à assumer jusqu’au bout : « Au début d’une vocation, c’est comme si l’on était pris par la main et conduit doucement. Mais vient le jour où le Père lâche la main de son enfant et il faut continuer d’avancer malgré la nuit, les doutes, la croix. » On suit donc en parallèle le lent parcours de la maîtresse des novices vers la désobéissance et la révolte contre la rigidité de la mère supérieure.

Alors que Mathilde Beaulieu est tout entière dans l’action humaine, dans une solidarité féminine active, la mère abbesse du couvent (Agata Kulesza) se situe, quant à elle, dans la perspective de la loi divine. Elle n’a qu’une idée : garder le secret sur ces accouchements et sur ces enfants de la honte et du péché. Craignant le scandale, l’opprobre, le rejet des religieuses et, à terme, la dissolution de la communauté, privilégiant la règle et la loi divine au détriment de la compassion, la mère supérieure sera ainsi acculée au pire. Si elle affirme un temps : « J’ai fait ce qu’il fallait », elle reconnaîtra plus tard avec lucidité : « Je me suis perdue », avant de mourir de la syphilis. Son attitude sectaire et intégriste conduira ainsi au suicide une des jeunes religieuses à qui son enfant a été enlevé.

Ce qui a aussi intéressé Anne Fontaine, c’est de montrer comment ces religieuses redeviennent des femmes. Elle a souhaité raconter comment certaines d’entre elles vont « se découvrir mères et aller vers la naissance ». « Car la vie est la plus forte après tout ! » dit-elle. La réalisatrice précise d’ailleurs : « Le renoncement à la maternité est la chose la plus difficile pour les sœurs que j’ai rencontrées, beaucoup plus violent que celui à la sexualité. » Nul manichéisme, cependant, puisque l’une des novices choisit de quitter le couvent en laissant son enfant à la garde du couvent. « Je veux vivre maintenant », confie-t-elle à Mathilde Beaulieu.

Anne Fontaine a su ménager quelques belles scènes de respiration qui montrent que, en dépit de la clôture et de la règle de saint Benoît, ces femmes n’ont rien perdu de leur féminité.  Ainsi la maîtresse des novices se confie à Mathilde et la revêt de la robe rouge qu’elle portait avant d’entrer au couvent. On les voit aussi coudre, jouer du piano, rire entre elles, jouer aux dames. Une jolie scène les montre manifestant avec effusion, gaieté et tendresse leur reconnaissance au jeune médecin qui a permis d’éviter la perquisition du couvent en déclarant aux Russes que le typhus y sévit.

Pour ce sujet, extrêmement difficile, dont on pouvait craindre le pathos et les excès, Anne Fontaine a été conseillée par dom Jean-Pierre Longeat, ancien abbé de Ligugé. Elle, qui se dit croyante mais non pratiquante, a aussi souhaité faire deux retraites chez les Bénédictines de Vanves. De là sans doute, la véracité qui émane de ce long métrage, tout à la fois sobre et audacieux, reconnu d’ailleurs par l’Eglise comme « un film thérapeutique », et ayant la vertu de rapprocher croyants et non-croyants.

Dans ce film on appréciera la densité des silences, l’expressivité des regards, les ombres mouvantes du couvent et les blancs implacables des paysages de neige, admirablement servis par Caroline Champetier qui avait aussi éclairé Des hommes et des dieux. La qualité du film tient sans doute aussi au jeu retenu et tout en intériorité de Lou de Laâge, excellente dans ce rôle dramatique. Dénué de tout angélisme, riche d’une thématique complexe, ce film à la mise en scène subtile et épurée nous rappelle encore à bon escient que le viol est une arme de guerre dont usent et abusent tous les combattants. Avec Les Innocentes Anne Fontaine reconnaît cependant avoir réalisé « un film d’espérance », où jamais elle ne juge moralement ses personnages. Et, par-delà le bien et le mal, elle nous dit que la pulsion de vie demeure la plus forte.

 

 

 

 

 

 

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 20:38
Oiseaux sous nos fenêtres (Photo ex-libris.over-blog.com, juin 2016)Oiseaux sous nos fenêtres (Photo ex-libris.over-blog.com, juin 2016)
Oiseaux sous nos fenêtres (Photo ex-libris.over-blog.com, juin 2016)Oiseaux sous nos fenêtres (Photo ex-libris.over-blog.com, juin 2016)

Oiseaux sous nos fenêtres (Photo ex-libris.over-blog.com, juin 2016)

Chardonnerets

Pinsons

Verdiers

Sous nos fenêtres

Rassasiés

Devant nos yeux

Emerveillés

Prennent la pose

En virtuoses

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 20:22
Grenouille au bord du bassin (Photo ex-libris.over-blog.com le 6 juin 2015

Grenouille au bord du bassin (Photo ex-libris.over-blog.com le 6 juin 2015

Phryné au bassin

Renaît le matin

Sous la sauge bleue

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30 avril 2016 6 30 /04 /avril /2016 14:58
Carla Pirès (Photo Tribu Festival)

Carla Pirès (Photo Tribu Festival)

 

 

Vendredi 29 avril 2016, le Théâtre-Le Dôme à Saumur résonnait des accents mélancoliques du fado. La jeune chanteuse Carla Pirès, interprète de la nouvelle vague de ce genre musical portugais, y proposait les chansons de son nouvel album, Aqui (Ici).

Accompagnée de ses trois musiciens, Jorge Carreiro à la guitare basse, Pedro Pinha à la guitare classique et Bruno Mira à la guitare portugaise, elle a envoûté la salle par la puissance et la poésie de sa voix d’alto d'une grande pureté. Ses longs cheveux noirs et bouclés sur les épaules, vêtue d’une élégante robe aux reflets noirs et gris lui dénudant l’épaule droite et rehaussée d’une grosse ceinture de soie, elle nous a fait partager cette saudade portugaise si difficile à définir mais qui donne le frisson.

« La saudade ne s’explique pas. Elle se vit, entre autres par le fado » explique Belmira Perpetua. Association de sentiments mêlés, mélancolie, tristesse, regrets, rêverie, nostalgie, insatisfaction, elle est pour Camões « un bonheur hors du monde » et, pour Fernando Pessoa, « la poésie [même] du fado ». Si Carla Pirès, fidèle en cela à la tradition, exprime avec puissance et sensualité « les larmes de Lisbonne », elle propose cependant une vision renouvelée du fado : « Le fado, ce n’est pas que de la tristesse. J’ai choisi une autre image pour chanter d’autres âmes, d’autres couleurs. Et ce afin de renvoyer une image moins obscure. » En effet, durant la dictature de Salazar, le fado fut considéré comme « un chant de résignation », « le chant de l’analphabétisme et du conformisme », selon Misia. Le mot d’ordre, alors, n’était-il pas : « Fado, Fatima, Famille. » ? Carla Pirès se situe ainsi dans ce mouvement, né lors de la révolution des œillets en 1974, qui s’est orienté vers un nouveau fado, « ouvert vers les bruits actuels du monde, plus léger en harmonies », vers des sonorités plus contemporaines.

Les premières chansons que la chanteuse nous a proposées reflétaient bien l’atmosphère propre au fado traditionnel. Sombres, puissamment mélancoliques, elles ont plongé le public dans cet Alfama où l’on chante le « bonheur-malheur », le voyage, le destin et l’exil. Le fond de scène, drapé de cinq grands pans de rideaux verticaux, superbement éclairé de mauve, de gris ou d’orange, a accentué encore la mélancolie des textes. La sobriété de l’expression, l’économie des gestes de Carla Pirès, qui les mesure en tragédienne, la profondeur et la sensualité de sa voix, ont fait pénétrer en chacun la magie splénétique du fado, ce « chant profond du manque ».

Elle a bien sûr célébré Lisbonne, Lisboa, « si féminine et si diverse » ; puis elle a chanté deux poèmes d’amour de sa composition, « importants » pour elle pour cette raison, dont un mis en musique par son guitariste classique. Généralement chanté par une femme, la fadista, le fado chante bien sûr aussi l’amour. Misia, celle qui a donné un nouveau souffle au fado, l’explique ainsi : « Le fado touche au rituel de la douleur féminine. Particulièrement ses douleurs d’amour. C’est peut-être pour cela que les femmes chantent si bien le fado, parce qu’elles tutoient intimement les souffrances de la vie. »

Carla Pirès a ainsi rendu hommage à la « reine du fado » (Rainha do Fado), Amália Rodriguès. Quel beau moment que celui où, assise sur une chaise, aux côtés de ses musiciens, baignée dans une lumière rouge, elle a chanté avec âme, tout en lenteur, en douceur et en profondeur, en lui rendant hommage ! On sait par ailleurs que c’est en interprétant son rôle pendant quatre ans (de 2002 à 2004) dans une comédie musicale à succès, Amália, que la jeune chanteuse se fit connaître.

Dans ce récital, j’ai aimé encore la connivence entre Carla Pirès et ses trois musiciens dont la musique accompagne admirablement ses chansons. On sait que la capacité à s'adapter au chanteur, le doigté, le "pincé des cordes", la pureté des notes, l'accord entre les guitaristes, sont des éléments essentiels dans le fado. Admirative devant le talent de ses musiciens, c’est avec humilité que la chanteuse s’est éclipsée un moment de la scène pour laisser la première place à Bruno Mira. Dans un moment musical de toute beauté, nous avons pu ainsi découvrir les possibilités harmoniques de la guitare portugaise. Proche de la mandoline et appelée guitarra au Portugal, elle est en forme de cœur (disent les poètes) et possède douze cordes associées deux par deux.

Avec des arrangements parfois teintés de jazz, des échos de tango, des accents plus entraînants ont animé la fin du spectacle. Après plusieurs rappels enthousiastes et trois chansons supplémentaires, le récital s’est achevé sur « une marche à la joie », « Opovo canta na rua », rythmée par le claquement de mains des spectateurs et par leurs voix reprenant le refrain.

Et c’est avec regret que nous avons quitté la salle, la tête et le cœur pleins de la voix prenante de Carla Pirès, charmés par son fado, cette « épine amère et douce », ainsi que le qualifiait Amália Rodriguès.

 

Sources :

Programme de La Direction des Affaires Culturelles

http://www.portugalmania.com/culture/fado/guitare-portugaise.htm

http://www.espritsnomades.com/sitemusiquedumonde/fado/lefado.html

http://www.teiaportuguesa.com/terraeportucalensis/lasaudade.htm

 

 

 

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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 16:54
Le héron près de l'étang de mes voisins (Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 28 avril 2016)

Le héron près de l'étang de mes voisins (Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 28 avril 2016)

 

 

Campé sur ses deux pattes, le bec telle une lame,

Orgueilleux, élégant, fier comme Artaban,

Sa huppe vive et noire flottant comme une flamme,

Un Héron dominait le peuple de l’étang.

 

Paresseux, nonchalant, il en était le maître,

Ses repas, chaque jour, étaient chez Lucullus ;

Poissons et batraciens à dextre et à senestre,

Oiseaux et musaraignes et couleuvres en plus.

 

Il fit tant et si bien qu’il décima la mare,

Gourmet de campagnols, insectes et mulots.

Quand il s’en avisa il était bien trop tard :

Le marais était vide, affamé son jabot.

 

Moralité

 

Souvent, celui qui vit en luxe et abondance,

Et s’étourdit des biens qu’il possède à foison,

Serait bien avisé d’agir en prévoyance,

Voir plus loin que son bec pour n'être point héron.

 

Fable librement inspirée par la présence d’un héron, familier de l’étang de mes voisins.

 

 

Le Héron imprévoyant.
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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 15:44
Deux ramiers dans l'arbre devant ma fenêtre (Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 26 avril 2016)

Deux ramiers dans l'arbre devant ma fenêtre (Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 26 avril 2016)

 

 

Deux Ramiers de l’année frissonnaient au matin,

Attendant le printemps, blottis sur une branche.

Le plus jeune, impatient, décida tout soudain

De s’envoler bien loin au soleil de la Manche.

Son frère, raisonnable, patient et grand lecteur,

Avait lu les fables d’un certain La Fontaine.

Fort de l’enseignement, il freina son ardeur

En lui déconseillant la Transpyrénéenne.

Vous ignorez, mon frère, d’un voyage charmant

Menaces et dangers et tromperies du ciel.

Songez donc aux orages, aux lacs et aux enfants

Qui auront bientôt fait de vous briser les ailes !

Je ne vous parle point des chasseurs, des vautours,

Du blé empoisonné et des chats chattemitte…

Demeurez près de moi d’un fraternel amour,

Renoncez au voyage et demeurez au gîte.

 

Et vous, gentil lecteur, vous reconnaissez-vous ?

Etes-vous dévoré par l’appel du voyage

Ou bien préférez-vous le calme d’un chez-vous ?

Moi, je ne sais des deux lequel est le plus sage.

 

 

 

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 14:58
Azulejos de Cervantès dans le parc Maria Luisa de Séville

Azulejos de Cervantès dans le parc Maria Luisa de Séville

 

Miguel de Cervantès (1547-1616) est surtout connu par son roman, Don Quichotte de la Manche (1605), qui connut un succès immédiat et de nombreuses rééditions. Certains épisodes furent adaptés pour le théâtre et ses personnages apparurent dans des fêtes foraines. L’influence de ce personnage a irrigué toute l'art occidental : la littérature avec Madeleine de Scudéry, Fielding, Laurence Sterne, Walter Scott, Marivaux et Diderot ; la musique avec Mendelssohn, Richard Strauss, Manuel de Falla, Maurice Ravel, Marius Petipa pour le ballet ; la peinture avec Fragonard, Coypel, Delacroix, Daumier, Gustave Doré, Picasso...

Prenant prétexte que la première édition de Hamlet et la première partie de Don Quichotte parurent la même année au début du XVII° siècle, Ivan Tourgueniev (dans Hamlet et Don Quichotte, 1860), a proposé une réflexion sur ces deux héros majeurs de la littérature occidentale. Selon lui, l’humanité se divise en deux figures fondamentales, celle de Hamlet et celle de don Quichotte. Il explique que si l’on compte plus de Hamlet que de don Quichotte, ceux-ci « n’ont pas entièrement disparu. » Les Hamlet, ce sont « les penseurs, dont la conscience embrasse parfois l’univers entier, mais qui le plus souvent sont inutiles et réduits à l’immobilité ». Quant aux don Quichotte, s’ils sont eux aussi « à moitié fous », ils « rendent des services qui font marcher l’humanité parce qu’ils ne voient et ne connaissent qu’un seul point, et ce point n’existe même pas sous la forme que leur imagination lui prête. »

Tourgueniev poursuit en expliquant que la vie humaine n’est que « la lutte éternelle de deux principes sans cesse séparés et réunis ». Les Hamlet, c’est « la force centripète de la nature ; en vertu de cette force, tout être se considère comme el centre de la création et regarde le reste de la nature comme créé pour son usage exclusif ». A cette force centripète de la nature s’oppose une force centrifuge, « qui veut que tous les êtres n’existent que les uns pour les autres. C’est cette force, ce principe de dévouement et de sacrifice que représentent les don Quichotte […].

A l’occasion de l’anniversaire de la mort de l'écrivain espagnol, le 23 avril 1616 (la même date que la mort de Shakespeare), je publie les photos de la glorieta de Cervantes. Il s'agit d'un espace polygonal, décoré d’azulejos, retraçant des scènes de l’œuvre de Cervantès, situé dans le parc María Luisa à Séville. L'infante du même nom l'avait créé en 1893 et il avait été réaménagé par un paysagiste français, Jean Claude Nicolas Forestier, à l'occasion de l'exposition ibéro-américaine de 1929. C’est au cours d’un séjour en Andalousie, du 14 au 21 avril 2012, que j’avais photographié cet endroit.

 

Sources :

Le Magazine Littéraire, janvier 2016

Photos ex-libris.over-blog.com, avril 2012

 

Bon anniversaire, Cervantès !
Bon anniversaire, Cervantès !
Bon anniversaire, Cervantès !
Bon anniversaire, Cervantès !
Bon anniversaire, Cervantès !
Bon anniversaire, Cervantès !
Bon anniversaire, Cervantès !
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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 17:02
Cauchemar.

 

Sous un ciel blafard

Pas une gabare

C'était vers le soir

La Loire était noire

Tel un cauchemar

De pauvre clochard

 

Sur les quais de Loire,

dimanche 10 avril 2016 vers 19 h

 

 

Photos ex-libris.over-blog.com, dimanche 10 avril 2016

 

 

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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 16:15
Journées Nationales du Livre et du Vin 2016

Journées Nationales du Livre et du Vin 2016

 

Les Journées Nationales du Livre et du Vin donnent aux  lecteurs l’occasion de rencontrer  auteurs, comédiens, journalistes et autres « people ». En ce dimanche 10 avril 2016, le choix était difficile parmi les 130 qui avaient répondu présents. Pour ma part, j’avais envie de faire dédicacer des livres déjà en ma possession : L’homme de ma vie par Yann Queffélec, et La Mauvaise rencontre de Philippe Grimbert.

Après la table ronde, L’Histoire dans le cinéma (voir mon article précédent), je me suis rendue dans la galerie nord du théâtre au stand du fils d’Henri Queffélec. Nous y avons parlé des maisons de nos grands-parents démolies lors de la guerre 40, lui à Brest, moi à Dunkerque, et des jolies filles d’Erdeven, dont il se souvient...

Ensuite, me frayant un passage dans la foule nombreuse qui se pressait devant les tables, je suis allée faire dédicacer le roman de Grimbert que j’avais emporté. Ses livres, de La petite robe de Paul à Un secret, s’ils sont inspirés et irrigués par son métier de psychanalyste, sont toujours empreints d’une grande émotion. Je lui ai dit qu’à l’occasion des récentes histoires de pédophilie, j’avais récemment entendu une relecture du mythe d’Œdipe, cher à Freud. Celle-ci soulignait le fait qu’à son propos, il est trop rarement fait mention de l’origine de la malédiction qui frappe le héros antique, ce qui en travestit le sens. La malédiction est due à l’enlèvement de Chrysippe par Laïos, père d’Œdipe, pour en faire son amant. Pélops, le père du jeune homme, appela sur Laïos la malédiction d’Apollon. A quoi, Philippe Grimbert m’a rétorqué en souriant : « Encore un ennemi de Freud ! » Il m’a dédicacé La Mauvaise rencontre, histoire d’une amitié passionnelle qui bascule dans le deuil et la culpabilité. Par ailleurs, je lui ai acheté Rudik, l’autre Noureev, roman dans lequel il imagine la relation complexe entre le célèbre danseur et un psychanalyste. J’ai bien aimé la dédicace qu’il m’a écrite : « Pour Catherine, de la part d’un auteur, psy et fou… de danse ! »

Sortant du théâtre, je me suis rendue place de la République pour saluer mon amie Joëlle Ernoul qui vient d’écrire un ouvrage intitulé Fontevraud insolite. Elle nous conduit dans ce village où l’Histoire est partout et nous en fait découvrir les aspects les plus ignorés. Elle nous parle des fuyes, des orchidées sauvages, de la nacre que découpaient les prisonniers quand l’abbaye était une prison, de la superbe piétà de la chapelle Notre-Dame de Pitié… L’ensemble est agrémenté de très belles photos et de nombreux documents d’archives.

J’aurais voulu voir le poète Zéno Bianu, « spécialiste de l’infinité mentale » selon Alain Jouffroy, mais il n’y avait personne à sa table. Heureusement, le poète Guy Goffette, que j’avais déjà rencontré aux Poétiques de Saumur, était présent. Je lui ai dit que j’avais aimé lire un de ses poèmes « Le pêcheur d’eau », lors d’une lecture pour le Printemps des Poètes 2016 à la MJC. Il n’y avait plus beaucoup de livres à vendre sur la table du poète. J’ai hésité entre Mariana, Portugaise, un commentaire poétique des Lettres portugaises (2014), et Un manteau de fortune (2011), que j’ai finalement choisi. Débutant avec un poème dédicacé à Paul de Roux, le recueil est composé de deux parties, l’ombre de Rimbaud planant sur la première. On y découvrira ses « Dilectures » ou poètes préférés, son admiration pour le peintre belge Félicien Rops, on l’accompagnera dans son « Labyrinthe » intime.

Après cette rencontre, il était presque 17 heures ; le temps de traverser la route et d’embarquer avec mon amie Alice sur le bateau Saumur-Loire. Une lecture par Mireille Calmel, « Aliénor, un dernier baiser avant le silence », y était prévue. Mais l’auteur du Lit d’Aliénor n’est jamais venue. Cela ne nous a pas empêchées de faire notre balade sur cette Loire que la reine de France et d’Angleterre emprunta si souvent. Une occasion de redécouvrir la beauté des monuments de Saumur vus du fleuve royal.

De retour à quai vers 18 heures, nous avons assisté à la remise des prix littéraires dans la cour de la Mairie, juste avant que l’orage n’éclate. En présence du fils et de la fille du cinéaste et de Dominique Besnehard, le prix Claude Chabrol a été décerné à Pascale Robert Diard pour La déposition. Il récompense « un roman noir adaptable au cinéma ». L’auteur y revisite la célèbre affaire criminelle Maurice Agnelet. Gonzague Saint-Bris a reçu un prix récompensant une œuvre courte. Accompagné de Valérie Fignon et de Patrice Martin, Nelson Monfort a remis à Vincent Duluc le prix Antoine Blondin pour Un printemps 76, « un écrit ou ouvrage original sur le sport ». En présence de Guy Goffette, de Daniel Leuwers et de Dominique Sampiero, Patrick Laupin a été le bénéficiaire du prix Omar Khayyam pour son recueil Le dernier avenir, « une œuvre exaltant l’ivresse poétique sous toutes ses formes ». Le prix François Morellet (du nom d'un artiste de l'abstraction géométrique) était destiné cette année à Catherine Millet, récompensée pour l’ensemble de ses travaux de critique d’art. A ses côtés se tenait Philippe Méaille, qui fera désormais du château de Montsoreau un centre d'art moderne. En présence de Jean-Pierre Marielle et de Gonzague Saint-Bris, Irène Frain, qui se passionne pour le combat des femmes, s’est vu remettre le premier prix de la Femme des Journées du Livre et du Vin. Elle a dit avec amusement qu'avec un tel prix, son mari ne pourrait plus désormais lui chercher de noises ! Pour Le Vin et le Sacré, Evelyne Malnic a reçu le prix Jean Carmet des Vignerons de Bourgueil des mains du fils de l'acteur. Le prix Patrick Poivre d’Arvor, pour le meilleur écrivain-journaliste de l’année, a été remis par l'ancien présentateur de TF1, à Bernard Morlino, chroniqueur littéraire et biographe de Philippe Soupault et d’Emmanuel Berl. Décerné à un premier roman, le prix Jean-Claude Brialy de la Ville de Saumur a été donné au dramaturge, scénariste et réalisateur Xavier Durringer, pour Sfumato. Enfin, le prix Hervé Bazin du Département de Maine-et-Loire a récompensé Cette année, les pommes sont rouges, de Laurent Gerra.

Avant que la pluie ne se déchaîne, cet après-midi s’est achevé sur les remerciements de l’humoriste à Jean-Maurice Belayche, l’homme-orchestre des Journées du Livre et du Vin, et à la Ville de Saumur pour son accueil convivial et ses nourritures terrestres.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, dimanche 10 avril 2016

Yann Queffélec

Yann Queffélec

Philippe Grimbert

Philippe Grimbert

Guy Goffette

Guy Goffette

Notre-Dame de Ardilliers vue du Bateau Loire

Notre-Dame de Ardilliers vue du Bateau Loire

Le château de Saumur vu du Bateau Loire

Le château de Saumur vu du Bateau Loire

Le théâtre Le Dôme vu du Bateau Loire

Le théâtre Le Dôme vu du Bateau Loire

Jean-Maurice Belayche

Jean-Maurice Belayche

Jean-Maurice Belayche, Dominique Besnehard, Thomas Chabrol

Jean-Maurice Belayche, Dominique Besnehard, Thomas Chabrol

Gonzague Saint-Bris.

Gonzague Saint-Bris.

Nelson Monfort et Patrice Martin

Nelson Monfort et Patrice Martin

Nelson Monfort et Xavier Duluc

Nelson Monfort et Xavier Duluc

Guy Goffette et Daniel Leuwers

Guy Goffette et Daniel Leuwers

Daniel Leuwers et Patrick Laupin

Daniel Leuwers et Patrick Laupin

Catherine Millet et Philippe Méaille

Catherine Millet et Philippe Méaille

Jean-Pierre Marielle

Jean-Pierre Marielle

Gonzague Saint-Bris et Irène Frain

Gonzague Saint-Bris et Irène Frain

Evelyne Malnic

Evelyne Malnic

Patrick Poivre d'Arvor

Patrick Poivre d'Arvor

Xavier Durringer

Xavier Durringer

Laurent Gerra et Jean-Maurice Belayche

Laurent Gerra et Jean-Maurice Belayche

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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 16:44
Sarah Doraghi, Radu Milhaileanu, Marie-Christine Courtès, Olivier Pourriol

Sarah Doraghi, Radu Milhaileanu, Marie-Christine Courtès, Olivier Pourriol

 

 

Dimanche 10 avril 2016, c’était le second jour des Journées Nationales du Livre et du Vin à Saumur. Je venais assister à une communication intitulée L’énigme Stefan Zweig, animée par Jean-Yves Clément. Francis Huster devait nous entretenir de ce grand Européen qui, détruit par la guerre, choisit de mourir au Brésil en 1942. Nous n’aurons pas eu la solution de l’énigme car le comédien était aux abonnés absents.

 

Par bonheur, Vassilis Varvaressos était sur scène au piano et il a enchanté le public avec Chopin et une superbe improvisation de jazz. Un moment de grâce musical. Né à Thessalonique en 1983, Vassilis Varvaressos a été sélectionné à l’âge de 13 ans parmi les onze meilleurs petits virtuoses du monde. Suite à un concert en soliste en mai 2012 au Carnegie Hall, le pianiste a été invité à jouer à la Maison Blanche pour le Président Barack Obama.

 

Ensuite était programmée une table ronde dont le titre était L’Histoire dans le cinéma. On y attendait les cinéastes Claude Lelouch, Radu Milhaileanu (Va, vis et deviens, Le Concert, La Source des femmes), Tony Gatlif et Marie-Christine Courtès (Sous tes doigts). L’animateur Olivier Pourriol, philosophe et spécialiste du cinéma, ayant d’emblée annoncé que Claude Lelouch et Tony Gatlif ne seraient pas présents, de nombreuses personnes ont quitté la salle. A ce propos, Radu Milhaileanu a dit avec humour que Tony Gatlif n’avait sans doute pas voulu qu’un Gitan et un Roumain se retrouvent à la même table. C’est Sarah Doraghi, une journaliste d’origine iranienne, qui s’est fait connaître avec un spectacle intitulé, Je change de file, qui a remplacé les deux absents au pied levé. Les trois participants ne se connaissant pas, je crois, ils se sont retrouvés « au même niveau », pour parler de leur expérience respective.

 

L’entretien, dont le thème était L’Histoire dans le cinéma, a été très intéressant puisque le cinéaste roumain et la jeune Iranienne ont raconté leur parcours, de leur pays d’origine jusqu’à leur installation en France. Quant à Marie-Christine Courtès, elle a parlé de son court-métrage d’animation, Sous tes doigts, réalisé en collaboration avec Ludivine Berthouloux pour la direction artistique de l’aspect visuel du film, Marcelino Truong pour la création des personnages, Frank Louise pour les chorégraphies et la musique. Le film raconte avec poésie et émotion le destin de ces « congaïs », ces « oubliées de l’Indochine », contraintes de quitter le Vietnam et hébergées dans le camp de Sainte-Livrade dans le Lot-et-Garonne. A l’occasion de la crémation de sa grand-mère Hoà, sa petite-fille Emilie découvre son histoire d’amour avec Jacques, un colon français, la naissance de sa mère Linh et leur départ tragique vers la France en 1956. Olivier Pourriol a été très élogieux sur ce petit film qui a reçu de nombreux prix. Il a souligné ce travail qui a consisté à s’intéresser à ces femmes, « épaves de l’Histoire », dont la réalisatrice a rappelé le parcours tragique afin de lui donner du sens. A ce propos, il a évoqué Michaux et son étrange livre, La connaissance par les gouffres.

 

Puis il a donné la parole à Sarah Doraghi qui a d’abord expliqué le sens du titre de son spectacle Je change de file. Il s’agit des deux files dans les aéroports, l’une (plus rapide) réservée aux ressortissants de l’UE, et l’autre pour les ressortissants non-européens où les contrôles sont plus longs. Dans ce one-woman-show elle raconte son histoire, celle d’une petite fille de dix ans que ses parents envoient en France avec sa grand-mère, sa tante et ses deux sœurs pendant la guerre Iran-Irak, afin de les mettre à l’abri.

 

Comment devient-on français ? C’est ce qu’elle a expliqué  quand on arrive de Téhéran à Paris et que l’on doit apprendre une langue inconnue. Elle a insisté avec flamme sur ce goût et cette conscience nouvelle de la liberté qui s’emparent de vous et sur la bienveillance dont ses sœurs et elle-même furent l’objet. Elle a affirmé sa fierté d’être devenue française, de le dire et de le crier dans un pays qui a souvent tendance à se dénigrer. Venue d’un pays qui connut la révolution en 1979 et la guerre en 1981, elle a souligné sa joie d’être en France : « Chaque jour est le plus beau de ma vie », a-t-elle dit avec enthousiasme.

 

Radu Milhaileanu a alors confirmé les dires de la journaliste iranienne et précisé qu’il est dans le même état d’esprit. Pour revenir au thème de l’Histoire, il a souligné qu’ayant échappé à la dictature de Ceaucescu en 1980, il éprouvait aussi un émerveillement à vivre désormais en France. Il s’étonne que les Français aient trop souvent tendance à critiquer leur pays, tout en reconnaissant que c’est parfois par l’expression de leur mécontentement qu’ils parviennent à satisfaire leurs revendications. Il apprécie la liberté d’expression dont ils disposent et affirme pourtant que le virus qui lui fut instillé pendant la dictature demeure toujours ancré en lui.

 

Marie-Christine Courtès explique alors pourquoi elle en est venue à s’intéresser au parcours de ces femmes indochinoises dont elle raconte l’histoire dans son court-métrage d’animation. C’est au cours d’un séjour au Vietnam qu’elle a découvert ces femmes qui avaient eu un enfant de soldats ou de colons Français. N’étant plus persona(e) grata(e) dans le Vietnam communiste, elles furent emmenées en France avec leurs enfants eurasiens dans des camps de transit. Il y a dix ans, la jeune femme avait réalisé un documentaire sur un de ces camps et y avait rencontré des femmes âgées de 70 et 80 ans, abandonnées de tous. Cette histoire, inconnue en France et au Vietnam l’ayant émue, elle a souhaité la raconter. Elle a ainsi permis à ces « oubliées de l’Histoire », empêchées de parler, de mettre en mots une histoire douloureuse inscrite dans les corps.

 

Olivier Pourriol redit encore la beauté de ce film pudique qui transmet « une histoire vécue, subie, racontée ». Cette pudeur n’est pas uniquement asiatique mais elle est aussi liée au sujet. Quant au choix du film d’animation, il permet des possibilités narratives infinies, a-t-il ajouté en employant à son propos le terme de « documenteur ».

 

Le cinéaste roumain a repris à son tour ce questionnement sur le rapport de la fiction au mensonge, qu’il préfère appeler « imposture positive ». A cette occasion, il a rappelé le parcours de son père. D’origine juive, celui-ci, en lutte contre le fascisme roumain de la Garde   de Fer, était devenu communiste et avait été déporté en Allemagne. La « première imposture », selon Radu Milhaileanu, était d’avoir choisi un nom d’emprunt allemand, signifiant « l’homme du livre ». Ayant survécu, il était devenu journaliste, tout en écrivant entre les lignes et dans la peur que l’on ne découvre sa judéité. Puis les Soviétiques avaient occupé la Roumanie. Pour son fils, la « deuxième imposture » a lieu quand il fuit son pays en 1980 et qu’il est contraint de mentir pour faire partie du quota de juifs autorisés à aller en Israël.

 

Il est convaincu que la vie intime de l’être humain dépend étroitement de la grande Histoire. Celle-ci conditionne aussi bien les actes amoureux que l’amitié. Et de rappeler que, sous la dictature de Ceaucescu, on faisait couler les robinets afin de ne pas être écouté des micros. Il affirme que tous les films qu’il réalise sont historiques : « Je ne peux bâtir un personnage hors de la société où il vit. » Après une rencontre avec des immigrés éthiopiens en Israël, il se lance dans une vaste entreprise qui aboutira en 2005 à Va, vis et deviens. Dans ce film, il s’agit encore de mensonge puisque l’enfant, un chrétien d’Ethiopie, est contraint par sa mère de dire qu’il est juif pour survivre et faire partie du groupe de juifs de ce pays (les Falashas), réfugiés au Soudan, qu’Israël souhaitait rapatrier. « Ni Juif, ni orphelin, il est intégré dans une famille israélienne avec ce double malaise vécu, celui, d'une part, de sa mère qui lui manque, et, d'autre part, des racines qu'il a perdues. » Pour cette histoire qui raconte la célèbre « Opération Moïse » (1984), le cinéaste roumain s’est beaucoup documenté. En montrant la force de l’amour maternel et en faisant de l’enfant « une métaphore du monde », il raconte une histoire universelle. Le film témoigne de la manière dont la grande Histoire agit sur la vie individuelle.

A Olivier Pourriol qui lui demande si c’est le cinéma ou le livre qui est le plus approprié pour raconter l’Histoire, Radu Milhaileanu répond que le livre a toujours été important dans sa famille. Citant le film Yentl (1983), de et avec Barbra Streisand, qui raconte l’amour secret pour les livres (et surtout du Talmud) d’une jeune fille juive dans l'Europe de l'Est de 1904, il évoque le souvenir de la bibliothèque paternelle dont une deuxième rangée cachait les livres interdits. Il dit pourtant privilégier le cinéma, un « mode d’expression entre gros plan intime et plan large » qui convient bien à sa conception de l’Histoire. C’est un art visuel qu’on doit représenter dans un cadre mais qu’il considère comme un art mineur.

Sarah Doraghi prend alors la parole pour affirmer que le cinéaste roumain est un grand écrivain, ce dont on peut juger par la qualité de ses mots, de ses dialogues. Par ailleurs, elle reconnaît que l’Histoire a été bienveillante avec elle, une Iranienne, qui désormais parle de culture à la télévision française et se retrouve seule en scène. En effet, rien ne la prédisposait à monter sur les planches. Mais grâce à Isabelle Nanty qui a cru en elle, c’est bien cela qui est arrivé. Ayant réservé pour elle le Palais des Glaces, la comédienne lui dira : « Tu as deux mois pour écrire un spectacle ; j’ai déjà réservé la salle. » Elle se souvient qu’elle y rencontra Radu Milhaileanu à la première. Selon elle, « on a tous la même histoire et on est toujours l’étranger de quelqu’un ». Ce qu’elle appelle « écriture de vie » lui a permis de raconter son parcours personnel, fait de rencontres avec des gens « bienveillants ». A présent, elle souhaite partager cette culture de l’autre avec un public et pourquoi pas, ensuite, sa culture iranienne.

Puis Olivier Pourriol pose la question de l’équilibre à trouver entre le désir de fiction et la fidélité aux archives. Marie-Christine Courtès précise son propos. Elle explique que, pour son court-métrage, elle a dû oublier ce qu’elle savait sur l’histoire de ces Indochinoises, afin de pouvoir écrire. Elle est partie ainsi d’un personnage inventé et notamment d’une chanson intitulée « Sous tes doigts ». C’est un 15 août que le film terminé a été projeté aux anciennes du camp. Marie-Christine Courtès ne savait comment il allait être reçu. Sa plus belle récompense a été le moment où une jeune fille vietnamienne présente lui a dit : « La jeune fille au bonnet, c’est moi ! » Elle a alors compris qu’elle avait fait le film « pour entendre ça ! »

Radu Milhaileanu reprend la parole pour affirmer que, selon lui, il ne doit y avoir « aucune erreur avec l’objet de l’Histoire ». Il s’interdit de la déformer bien qu’elle soit « pleine de trous » et que certains se permettent d’inventer. Il sait qu’à la longue, on comblera ces lacunes. C’est ainsi que dans Va, vis et deviens, il s’est efforcé de rendre au plus juste la complexité de cette histoire qui impliquait un conflit idéologique au sein même du Mossad. « C’était un gros éléphant que j’ai rassemblé », dit-il. « Les Ethiopiens m’ont tant donné ; je dois leur rendre leur Histoire », ajoute-t-il. Fils de journaliste, il sait qu’il ne doit surtout pas « badiner avec elle ». Enfin, il a conscience que la réalisation de ce film l’a ramené à sa propre histoire. Le petit Ethiopien qui quitte sa mère, n’est-ce pas lui s’exilant de Roumanie loin de sa propre mère ? « Le sujet m’a choisi », assure-t-il.

Olivier Pourriol ayant évoqué la nécessité d’une distance nécessaire du réalisateur avec son sujet, le cinéaste reprend l’idée que, malgré soi, en dépit de sa propre pudeur, « l’histoire vous choisit ». Il importe surtout de « faire le voyage », d’aller vers l’autre, d’être influencé par lui. Ainsi, le thème du film La Source des femmes qu’il a réalisé était a priori très loin de lui. Et pourtant, il a trouvé cette expérience passionnante et magique.Ainsi, ces réalisations donnent l’occasion à leurs auteurs d’enquêter sur eux-mêmes et d’en être modifiés, même si, au départ, ils n’en ont pas conscience.

Sarah Doraghi dira qu’on a toujours besoin de vérifier et que pour elle la vérité est importante. « Je ne sais pas mentir », avoue-t-elle. Elle reconnaît pourtant un seul mensonge dans son spectacle, quand elle dit qu’elle a couché avec Joë Star ! Et d’ajouter avec humour qu’il faudra bien, un jour, qu’elle règle le problème avec lui. Enfin, elle révèle qu’elle a perfectionné son français en regardant la télévision, et particulièrement les sketches de Muriel Robin. Pendant longtemps, devant des interlocuteurs étonnés, elle a parlé comme elle : « Je l’imitais, pensant que c’était ainsi qu’il fallait s’exprimer pour bien parler français. »

Cette table ronde s’est achevée avec la question d’une auditrice à Marie-Christine Courtès sur certains aspects techniques de son film d’animation. Elle en avait admiré la beauté « tout en aquarelle », le montage, « une merveille », et voulait savoir comment avait été créé un certain effet de profondeur : y-a-t-il eu une vitre entre le dessin et la caméra ? La réalisatrice lui a répondu  qu’il s’agissait de douze dessins scannés à l’ordinateur qui avaient fait l’objet de vingt couches superposées, qu’il n’y avait pas eu de caméra mais l’emploi d’un ordinateur et de nombreux matériaux qui avaient été scannés.

Un auditeur a ensuite demandé au réalisateur roumain s’il avait l’intention d’entreprendre un film sur son pays d’origine. Après avoir rappelé les noms des grands cinéastes de son pays, Lucian Pintilie, Cristian Mungiu, et la vitalité de la nouvelle vague roumaine, il a répondu qu’il se sentirait prétentieux, alors qu’il est depuis trente ans en France, de faire un film sur un pays qui a souffert et qui souffre encore. Et de conclure : « Je conjugue ma complexité avec ma francité. »

En conclusion, cette table ronde quelque peu improvisée s’est révélée passionnante, tant par la qualité de l’écoute mutuelle des participants que par l’intérêt de leurs parcours respectifs. Ce fut « un après-midi balkanique », ainsi que l’a qualifié avec humour Olivier Pourriol. Tout en rattachant leur témoignage à la grande Histoire, chacun des intervenants nous a montré avec optimisme comment, à travers une histoire intime, se subit, se choisit, et s’accepte l’exil. Et cette rencontre m’est apparue comme une belle invitation à aller vers l’autre.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

 

Vassilis Varvaressos

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Journées Nationales du Livre et du Vin 2016, à Saumur : table ronde (3), L'Histoire dans le cinéma.
Journées Nationales du Livre et du Vin 2016, à Saumur : table ronde (3), L'Histoire dans le cinéma.
Olivier Pourriol

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Sarah Doraghi et Radu Milhaileanu

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Radu Milhaileanu

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