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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 17:26

Chapelle de Saint-Arnould à Soussigné (Photo ex-libris.over-blog.com)

Samedi 07 août 2021, en compagnie de deux amies, j’ai effectué le parcours du circuit d’Art et Chapelles en Anjou 2021. Autour de Chemillé et Martigné-Briand, il permet de découvrir de petites chapelles méconnues, source d’inspiration pour des artistes contemporains. Notre première visite a été pour la chapelle Saint-Arnould à Soussigné.

De cette petite chapelle édifiée sur un tertre, probablement au XIIe siècle, il ne demeure que le chœur de l’église primitive. De taille rectangulaire, elle s’ouvre ensuite en demi-cercle. Sur le cul-de-four, on admire une fresque dans les tons ocre représentant le Christ en majesté, bénissant de la main droite, la gauche étant posée sur un globe. Plus petits, quatre anges tiennent des parchemins en lettres gothiques. Sont visibles aussi les symboles des quatre évangélistes : l’ange de saint Mathieu, l’aigle de saint Jean, le lion de saint Marc. On devine le taureau de saint Luc, à moitié effacé. Le fond de la fresque est parsemé de fleurs de lys.

Quand on entre dans cette petite chapelle, on est saisi par son atmosphère de délabrement et d’abandon. Les murs affichent leurs fissures, leurs craquelures, leurs lézardes comme autant de cicatrices ; le crépi blanc de chaux s’ouvre sur la pierre d’origine. Le regard du visiteur est happé par la fresque dont les couleurs apportent cependant une chaleur sereine à cet espace.

Philippe Contré, un artiste plasticien autodidacte, a été inspiré par ces lieux et les a investis avec cinq tableaux (peintures sur papier marouflé sur bois), dont les figures et les lettres sont menacées d’effacement. Quelle n’a pas été ma surprise d’entendre la jeune guide nous dire que le texte inscrit sur les tableaux est extrait de A la Recherche du temps perdu ! C’est de sa main que l’artiste en a recopié certains passages, qui voisinent avec des visages, plutôt jeunes, mais aussi avec un profil de la statuaire grecque ou romaine. Que représentent ces figures d’hommes jeunes, le Narrateur, Saint-Loup ? Quant aux phrases, elles sont à peine lisibles !

L’artiste explique ainsi son travail : « Depuis toujours l’agissement du temps qui passe est au cœur de ma pratique et trouve ici un écho particulier. […] L’usure du support, la déchirure, l’effacement du trait représentent les stigmates dûs à l’érosion du temps. Les représentations de visages humains symbolisent sans doute notre dépendance à l’autre, cet autre de l’amour qui échappe et se dérobe, cet autre sans lequel nous ne sommes pas, qui déjà nous manque, ce quelque chose de lui que l’on retient, ce visage qui s’estompe, ce geste qui s’oublie, ce mot qui s’efface dans ces phrases en lambeaux ; toute cette part en nous nous accompagne jusque dans nos solitudes les plus profondes. » En lisant ces mots sur le livret d’accompagnement, je n’ai pu m’empêcher de penser à La Fugitive et à l’oubli d’Albertine par le Narrateur. Proust nous apprend en effet que l’oubli fait pâlir tout ce dont la mémoire ordinaire se détourne : « La marée de l’oubli recouvre aussi [le] souvenir » des êtres disparus » écrit-il. Et ailleurs, dans une lettre de 1915, on peut lire : « Je commençai à subir peu à peu la force de l’oubli, ce puissant instrument d’adaptation à la réalité, destructeur en nous de ce passé survivant qui est en constante contradiction avec elle. »

Devant les toiles de l’artiste où les caractères sont gommés, où les visages tendent à disparaître, on songe encore à Proust : « Un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés. Parfois au contraire on se souvient très bien du nom, mais sans savoir si quelque chose de l’être qui le porta survit dans ces pages. »

Dans cette petite chapelle méconnue, qu’on souhaiterait ne pas être vouée à l’oubli, j’ai aimé cette surprenante et belle association entre des murs abîmés par le temps et les mots de Marcel Proust, et l’harmonie réalisée entre peinture et littérature.

 

Site de Philippe Contré : http://wwwphilippecontre.fr

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commentaires

M
Bonjour Catheau,

J'aime ces œuvres réalisées en techniques mixtes ainsi que les mots les accompagnant. Cette fusion avec Proust, quelle belle idée.
Magnifiques vestiges de fresques. J'ai déjà visité deux ou trois chapelles du même genre. Il y régnait une atmosphère très particulière.
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C
Merci, Martine. Il est des lieux où souffle l'esprit.

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