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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 10:45
Balade contée "le nez en l'air à Marson" (Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 25 juin 2015)

Balade contée "le nez en l'air à Marson" (Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 25 juin 2015)

 

Jeudi 25 juin 2015, la Bibliothèque de Rou-Marson, dont je suis une des bénévoles, organisait une Balade contée « le nez en l’air », dans les ruelles et aux lisières des bois de Marson. La PEB (Patrimoine Environnement Botanique) et la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur en étaient les partenaires.

Menée par Renée Monnier, présidente de l’association des Chemins botaniques, le groupe d’une petite trentaine de personnes a d’abord fait halte dans la charmante église Sainte-Croix de Marson. L’occasion pour Jean-Claude Monnier, trésorier de l’association Patrimoine Religieux en Saumurois, de présenter la symbolique d’une église : son orientation à l’est, vers le soleil levant, symbole du Christ ; le plan basilical, en forme de croix latine ; l’emplacement codifié des statues de la Vierge et des saints ; le bénitier et les fonts baptismaux remémorant le baptême du Christ ; la chaire, les cierges, etc.

Pierre Bourigault, Marie-Jo Béziers et Michelle Sécher ont évoqué l’atmosphère  sereine de la petite église Sainte-Croix en disant un poème (1911) de Jeanne Nérel. Celle-ci y décrit une « sobre » église de campagne, modeste comme la nôtre, mais pleine de charme. La Vierge y sourit avec Jésus « assis sur sa manche », « Des vases bleus sont tout remplis/ De fleurs à l’odeur de vanille », on y entend de « tout petits bruits » dans la lumière des vitraux peints, tandis qu’une vieille s’en va lentement « dans le cloître vide ».

Ensuite, sur l’herbe verte du petit cimetière qui jouxte l’église, j’ai dit un poème intitulé « Buisson ardent », que j’avais écrit en octobre 2010. C’était en une autre saison, mais le charme de ce lieu paisible, d’où l’on devine, derrière les murs de la fontaine, le tuffeau blanc du château de Marson, caché par de hauts platanes, est bien le même : « […] C’est derrière un mur blanc/ Sur un coteau herbeux/ Le soleil culminant/ Incendie mes deux yeux »

Pierre nous a ensuite invités à le suivre avec « Sensation » de Rimbaud : « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers […] » « Les chemins nous inventent, il faut laisser vivre les pas », disait Philippe Delerm.

Nous avons remonté la rue vers la sortie du village et, devant de vieux murs, Renée a fait remarquer les anciens anneaux destinés aux chevaux et la juxtaposition du soubassement de grès et de la pierre de tuffeau. Avant le chemin de la Croix, nous avons tourné à gauche et, par un petit sentier, pénétré sous le couvert des arbres. Sous les châtaigniers, chênes et pins, nous avons décliné plusieurs poèmes qui célèbrent l’arbre.

Michelle a dit d’abord, un texte de Jacques Prévert, qui les aimait et qui affirmait : « Les arbres parlent arbre/ Comme les enfants parlent enfant ». Car « Quand la vie est une forêt/ Chaque jour est un arbre […] ». Avec Renée, Jules Supervielle nous a rappelé la création avec « Le premier arbre », un poème qui dit l’exaltation du Créateur : « C’était lors de mon premier arbre,/ J’avais beau le sentir en moi/ Il me surprit par tant de branches,/ Il était arbre mille fois […] ». Pour nous rappeler que l’arbre est un être vivant à notre image, Michelle a dit un de mes poèmes, « L’être de l’arbre » : « Qui saura l’être de l’arbre/ Sa force vive en de vibrants insectes […] ». « Il était une feuille » de Robert Desnos a souligné ce lien vital entre le cœur de l’homme et les arbres, dont les racines nous relient à l’univers. Une idée que Christian Bobin exprime à sa manière : « Chaque matin, au réveil, je demande à l’arbre devant ma fenêtre : « Quoi de neuf aujourd’hui ? » La réponse vient sans tarder : « Tout. » Enfin,  alternativement, nous avons dit un poème de Andrée Chédid l’Egyptienne, qui vécut au Pays des Cèdres : « […] Cheminer d’arbre en arbre/ Explorant l’éphémère/ Aller d’arbre en arbre/ Dépistant la durée ».

Une halte sous une clématite vigne blanche, montée à l’assaut des arbres, a donné à Renée l’occasion de dire un texte de Michel Lis, celui que l’on surnommait « Moustache verte ». Parti récemment au paradis des jardiniers, il avait écrit un texte que l’on retrouve dans de nombreuses légendes. C’est l’histoire du Rossignol dont les pattes avaient été liées pendant la nuit par les vrilles d’une clématite. Et voilà pourquoi, désormais, il demeure en éveil et chante la nuit « de peur qu’une autre Herbe aux Gueux […] ne vienne l’entraver pour toujours. »

Quittant le couvert des arbres, Renée a évoqué la toxicité et les vertus de la bollène (verbascum thapsus), de la bourdaine (frangula alnus), du plantain lancéolé et de la menthe, ce qui a réveillé des souvenirs d’enfance chez nombre de promeneurs. Dans une clairière qui fut autrefois un verger très bien entretenu,  Renée nous a dit en souriant que le propriétaire vieillissant préfère désormais aller jouer au palet plutôt que de sulfater ses arbres fruitiers. L’occasion pour Pierre de dire un texte de Robert Gélis, un poète et romancier pour la jeunesse dont les textes sont pleins d’humanité et d’humour : « Ils ont coupé le vieux pommier/ Roi du verger/ Et en tronçons l’ont débité […"

Dans cet endroit ensoleillé où la nature reprend très vite ses droits, nous avons donné la parole à Raymond Queneau. Dans son recueil Battre la campagne (1968),  il jette un regard plein de tendresse cruelle sur le monde végétal, animal et minéral. Avec « Feu le jardinier » il nous permet d’imaginer la lutte des plantes pour la vie : « L’homme est mort et son jardin vit/ […] chacun pousse à sa façon/et la place est chère au soleil/ il y a des morts et des blessés/ parmi les végétaux abandonnés/ qui regrettent peut-être la main du jardinier ».

Notre groupe s’est ensuite dirigé vers les fontaines du bois. Laissant sur notre gauche le premier lavoir, nous avons fait une première halte devant un lierre terrestre. Parfois appelée « courroie de saint Jean », cette plante de la famille des lamiacées est souveraine contre les abcès et les furoncles. Invités par Renée à le froisser entre nos doigts pour en humer l’odeur, nous avons écouté « Le nez fin » de Raymond Queneau : […] c’est peut-être de l’anis c’est peut-être de la menthe/ c’est peut-être la plante/ qui fait rêver à tous les parfums de l’Arabie/ […] à la route rouillée à la boue piétinée/ à l’eau/ à rien ».

Auprès de la seconde fontaine, des rondins de bois avaient été disposés en façon d’hémicycle  par les soins de Pierre et les marcheurs y ont pris place. Des draps blancs avaient été étendus sur des tiges de bois. Dans la fraîcheur des arbres, traversés par les rayons du soleil du soir d’été, Marie-Jo nous a fait rêver au charme des fontaines d’antan avec « D’une fontaine » de Philippe Desportes. Inspirateur de La Fontaine, ce poète baroque fut surnommé le « Tibulle français »  pour la douceur et la facilité de ses vers : « Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante,/ A la couleur d’argent semble parler d’amour :/ Un herbage mollet reverdit tout autour,/ Et les aulnes font ombre à la chaleur brûlante […] ».

C’est ensuite Louis Poirier, dit Julien Gracq, qui a ressuscité pour nous un « Jour de lessive à Saint-Florent » (Lettrines, 2), « branle-bas rituel et périodique ». De son enfance heureuse et campagnarde, il n’oublia jamais « l’odeur enveloppante, un peu sucrée, de lessive fraîche » : « Du fond de mon enfance, je me souviens de la lessive, espèces d’Etats généraux domestiques où deux fois par an, à côté de notre bonne, de celle de mon grand-père et de ma tante, se rassemblaient le ban et l’arrière-ban des laveuses […] » A l’occasion du pliage des draps, Pierre a invité Marie-Noëlle et d’autres à plier avec lui les grands rectangles de coton et lin blanc. Au rythme de la petite chanson populaire, « Roulons-le le père Mathurin/ Roulons-le dans sa brouette », Marie-Noëlle a été joyeusement balancée « d’avant en arrière assis[e] au milieu des draps pliés en huit ».

Dans ce lieu de verdure intime et accueillant, nous ne pouvions manquer ici de penser au « Vallon » de Lamartine. Ce texte romantique célébrissime exprime l’accord fusionnel entre l’homme et la nature : « Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;/ Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours,/ Quand tout change pour toi, la nature est la même,/ Et le même soleil se lève sur tes jours. »

Pourtant, certains sont très angoissés lorsqu’ils se retrouvent dans une forêt. C’est le cas du saturnien Verlaine qui, avec le poème « Dans les bois », décrit une nature nocturne, inquiétante et hostile : «  […] La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant/ Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…/ Sous un fourré, là-bas, des sources vives/ Font un bruit d’assassins postés se concertant. »

Tout en fredonnant la « Chanson du Père Mathurin », nous avons repris notre marche bucolique vers un tas de bois coupé, à la lisière des arbres. L’occasion pour Renée de lancer un cri d’alarme contre ceux qui tuent les arbres de façon anarchique et contribuent à la destruction des forêts et des paysages : « Le bûcheron et sa cognée/ font des trous dans la forêt/ […] ô promoteur urbain arrête un peu le bras/ laisse aux végétariens quelques ares de square ». Un écho moderne à l’appel inquiet de Ronsard aux bûcherons de la forêt de Gastines !

Aux abords du lotissement de Godebert, nous nous sommes arrêtés entre un banc de pierre et un beau noyer. Dans l’espoir qu’il ne sera pas abattu lors de la construction prochaine de maisons neuves prévues à cet endroit, j’ai lu le poème que j’avais écrit il y a quelques années : « Elégie pour un noyer ». J’y évoquais la mort du noyer que j’aimais et qui se tenait sous mes fenêtres : « J’aimais le noyer devant ma fenêtre/ J’aimais le noyer diseur de saisons/ Pigeons et ramiers en étaient les maîtres/ Et chaque matin trillaient leur chanson […] Toujours érigé en songe peut-être/ Un printemps prochain je le reverrai ».

Pierre nous a ensuite distillé les « Confidences d’un banc public », un poème drolatique de Geneviève Thibert : […] Oh ! J’en ai entendu des mots, des phrases,/ Des jérémiades, des déclarations,/ Des projets, des insultes, des menaces,/ Des cris, des pleurs, des rires, des chansons […] ».

En longue file indienne, longeant les haies des maisons, nous sommes remontés vers les hauts de Godebert. Mêlés au groupe, les diseurs ont lancé les proférations de Raymond Devos contre les haies avec le texte « Je hais les haies » : « Je hais les haies/ Qui sont des murs./ […] Je hais les murs/ Qu’ils soient en dur/ Qu’ils soient en mou !/ Je hais les haies/ Qui nous emmurent./ Je hais les murs/ Qui sont en nous. »

Tout en haut de Godebert, à la lisière des champs, nous avons lancé encore « Un cri », toujours de Raymond Queneau. Il y fustige l’emprise progressive du « ciment » : « dans la nuit de ciment/ c’est elle qui crie/ la nature entraînée/ dans le gouffre du temps/ cherchant sa délivrance ».

Cette Balade contée le nez en l’air s’est terminée par un apéritif convivial devant la cave communale de Marson, sur la place en face du château. Renée et moi y avons dit un dernier poème, intitulé « Risques champêtres ». Un texte amusant qui décrit avec humour les dangers que recèle Dame Nature :  « […] lorsque vous tendez la main vers/ un végétal quelconque/ réfléchissez quelques secondes/ ne devenez pas daltonien/ ne vous laissez prendre sans vert ».

En ce soir de la sainte Eléonore,  cette promenade où nous avons herborisé et poétisé a été une manière agréable et bucolique de commencer l’été.

 

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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 18:24

La Décollation de Jean le Baptiste, Le Caravage, co-cathédrale Saint-Jean à La Valette, à Malte

 

Du lundi 20 au dimanche 26 avril 2015, j’étais à Malte avec ma fille. L’occasion pour moi de faire plus ample connaissance avec Michelangelo Merisi, dit Le Caravage (1573-1610), qui laissa une empreinte profonde dans cette île où le baroque est en majesté. L'artiste y est présent dans la co-cathédrale Saint-Jean et au musée des Beaux-Arts. A la faveur de ce voyage, j’ai lu les pages magistrales que Dominique Fernandez a consacrées au peintre dans sa superbe autobiographie romancée de l’artiste, La Course à l’abîme, et particulièrement l’analyse qu’il a faite de la toile, La Décollation de saint Jean le Baptiste (1608). Ses lignes illustreront mon billet.

Dans l’extraordinaire co-cathédrale Saint-Jean de La Valette où, sous le marbre rouge, blanc, noir,  décoré de squelettes, reposent quatre cents chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, nous avons pu admirer ce célèbre tableau. Cette toile, d'une beauté sombre, est exposée dans l’Oratoire, lieu de dévotion privé, pour lequel elle fut peinte, en face d’un autre tableau, Saint Jérôme écrivant, chef d’œuvre à part entière lui aussi.

Cette dernière œuvre avait particulièrement plu au Grand Maître de l’Ordre de Saint-Jean, le Français Alof de Wignacourt,  et c’est pourquoi  celui-ci avait alors passé commande  de cette imposante Décollation de saint Jean le Baptiste (5,20x3,61). Les armes de la famille de Wignacourt sont d’ailleurs visibles sur la toile. Dominique Fernandez fait ainsi parler Le Caravage : «  La Confrérie de la Miséricorde me commanda un tableau pour la cathédrale Saint-Jean. Jean le Baptiste est l’objet d’une vénération particulière auprès des chevaliers de Malte : ils ne s’appelaient, au début de leur histoire, que les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem […] De dimensions exceptionnelles (près de dix-sept pieds de largeur sur plus de onze de hauteur !), la toile couvrirait le mur du fond. Je devais représenter la mort du Baptiste. J’étais libre de traiter le sujet à ma guise, sous une seule réserve : montrer qu’il n’avait pas été décapité du premier coup d’épée, mais qu’il avait fallu l’achever au moyen d’un couteau. »

Le tableau fascine à de nombreux égards. Il en émane une impression très forte de désolation, créée par la sombre profondeur de la scène de décapitation qui se joue dans une prison, aux murs d’un  brun verdâtre, que creuse une porte ronde, flanquée d’une barrière, cernée de gros moellons noirâtres. Selon le traité de Federico Borromeo, De pictura sacra, quand on représente la mort du Baptiste, il faut la situer « dans l’horrible et sinistre prison où il a été enfermé avant son supplice ». Fernandez explique en ces termes le choix du décor par le peintre, mécontent de l’avarice du Grand Maître : « Tout en feignant de peindre une cour sombre et nue, je mis la scène sur le seuil de son palais. On reconnaît, dans la pénombre, l’arc cintré et le bossage du portail et, à côté du portail, une des fenêtres grillagées de la façade. Pour donner le change, j’ai fixé un gros anneau de fer dans le mur sous la fenêtre, et fait pendre de la corniche une longue corde. Anneau et corde : accessoires obligés d’une prison qui se respecte, ils indiquent l’endroit où Jean a été attaché. »

Au premier plan, saint Jean-Baptiste, dont le bas du torse est recouvert d’un drap rouge sang, est étendu sur le sol, les mains liées derrière le dos, tandis que le bourreau à la barbe noire, au corps musculeux et blafard, s’apprête à lui trancher la tête qu’il maintient violemment de sa main gauche ; la droite, cachée derrière son dos, tient la dague assassine. Il s’agit d’un certain type de couteau, appelé « miséricorde », et dont le bourreau se sert pour porter le coup de grâce. L’horrible office a en effet déjà été entamé puisqu’on aperçoit à terre la pointe d’un glaive et que du sang  jaillit du cou du martyr.

Dominique Fernandez décrypte le martyre du saint dans une perspective très particulière, véritablement sado-masochiste, et fait dire au Caravage : « Au centre de la toile, sous la lumière qui les frappe en plein, je me suis joué, une fois de plus, la scène d’amour entre le bourreau et la victime. » L’écrivain imagine aussi les pensées du Baptiste : « […] Bourreau, j’attends, de ta miséricorde, le coup de grâce qui va me délivrer. Mais nous savons tous les deux, n’est-ce pas ? qu’il ne faut pas entendre ces mots de miséricorde et de coup de grâce dans le sens que leur donnent les pieux docteurs de l’Eglise. J’aime ta force et ta violence, comme tu aimes ma docilité et ma soumission. »

Selon Fernandez, c’est là que réside l’audace insensée d’un peintre, à la pensée tout hérétique, et qui s’identifie lui-même à saint Jean-Baptiste : « Nulle tragédie sacrée, ici : un simple homicide, comme il en arrive dans les bas-fonds d’une ville au cours des heures nocturnes où ne restent à rôder dans les rues que ceux qui ont un compte à régler avec le destin. Fais-moi la grâce, bourreau, de me donner cette mort abjecte à laquelle aspire mon âme depuis qu’elle a découvert où se tient le vrai Dieu. »

A cet assassinat fantasmé du peintre, qui sera sans doute quelques années plus tard le sien sur une plage italienne, Fernandez superpose encore un autre meurtre, celui du père de l’artiste, « mort poignardé par des tueurs dans une rue de Milan ». Une manière pour l’artiste de réparer cette fin infâme. L’on sait aussi que dans la toile, David avec la tête de Goliath (1605-1606), dont Le Caravage ne se sépara jamais, il a fait son autoportrait avec la tête du décapité.

En 1982, dans le roman Dans la main de l'ange, qui racontait la vie de Pier Paolo Pasolini, Dominique Fernandez avait plusieurs fois évoqué Le Caravage. Il y avait déjà suggéré de "regarder l'oeuvre peint du Caravage comme une chronique codée de sa vie". Etablissant des liens par-delà les siècles entre le peintre et Pasolini, il avait ainsi imaginé un Pier Paolo fasciné par le tableau du Martyre de saint Matthieu et le commentant en ces termes : "Cette stupeur médusée de l'apôtre devant la jeunesse et la splendeur de son bourreau me laissait tout rêveur ; et bien qu'une docilité aussi passive me parût condamnable, je me disais qu'il faudrait une force surhumaine pour ne pas souhaiter mourir foudroyé par une telle apparition."

David avec la tête de Goliath

A gauche de la toile, on voit une femme qui présente un plateau de cuivre sur lequel le geôlier, de l’index impérieux de sa main droite, ordonne de poser la tête du saint. Le Caravage aurait fait croire à Alof de Wignacourt qu’il s’agissait de Salomé. Or, selon Fernandez, outre le fait qu’« un crime dû au caprice d’une femme ne [l] eût pas inspiré », la volonté du peintre n’aurait été, « sous le couvert d’un épisode emprunté à la Bible », que de peindre seulement un sordide fait divers. Cette jeune femme, dont la mise est une simple robe noire qu'éclaire un linge blanc noué à la taille, ne serait donc qu’une servante de la prison.

Une vieille femme, en robe brune et coiffée d'un béguin blanc (souvenir peut-être des servantes du Souper à Emmaüs), dans une expression d’horreur, se prend la tête dans les mains. Deux prisonniers, dont l’un a la tête ceinte d’un bandeau blanc, assistent avec curiosité et voyeurisme à l’exécution, penchés derrière les barreaux d’une fenêtre.

Quant au geôlier (les clefs qu’il porte à la taille confirment cette fonction), l’interprétation de Fernandez est qu’il ressemble à Alof de Wignacourt dans son portrait en pied  (1608). Il aurait la même pose : « corps appuyé sur la jambe gauche, jambe droite infléchie. La même barbe, le même front dégarni, une même affectation de noblesse et de majesté complètent la ressemblance. Il n’y a pas jusqu’au geste du bras qui ne soit identique. » Mais au lieu de tendre la main droite vers le sol, le Grand Maître tient son bâton de commandement à l’horizontale. Audace encore du peintre vis-à vis de celui qui tient son sort entre ses mains ! Et que dire encore du fait que le Grand maître et son jeune page soient disposés sur le même plan, sans aucun respect de leur rang ?

Portrait d'Alof de Wignacourt

Avec ironie, Dominique Fernandez imagine les visites régulières du Grand Maître lors de l’élaboration du tableau et la crainte du Caravage qu’il ne s’offusque d’être représenté en geôlier et en « complice du plus abominable des assassinats ». Or, sa vanité l’induit en erreur puisque, dans le personnage portant des clés à la taille, il croit que le peintre l’a représenté en saint Pierre, qui ouvre les portes du paradis au Baptiste !

C’est le plus grand tableau que l’artiste rebelle ait jamais réalisé et le seul connu à ce jour qu’il ait signé : la signature est en effet visible dans le sang qui sourd du cou de saint Jean. Son nom est précédé de la lettre F pour Frate, ce qui indique que, durant le temps de la réalisation de l’œuvre, Le Caravage avait bien été promu chevalier de Grâce de l’Ordre de Saint-Jean. Il avait en effet souhaité devenir chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, persuadé que cela  faciliterait son pardon par le pape Paul V après le meurtre à Rome de Tommasoni, forfait qui l’avait contraint à quitter la Ville éternelle.

Pietro Ambrogiani écrira : « On ne peut s’empêcher de penser que l’artiste s’est inspiré de son expérience personnelle. » Et l’imagination de Dominique Fernandez propose en effet une autre hypothèse. Souhaitant secrètement dédier cette toile à son père assassiné, Le Caravage l’aurait signée, en geste d’amour filial, de son unique prénom, Michelangelo, celui qu’il avait « reçu de [s]on père, quand il [l]’avait tenu sur les fonts baptismaux ». Il aurait donc choisi d’écrire sa signature dans le sang : « Le sang : seul sujet de mon tableau, le sang qui serait aussi l’encre dans laquelle j’écrirais mon nom. » Pour le peintre, signer dans le sang du Baptiste aurait encore signifié qu’il s’identifiait « complètement à la victime » : « Me voici, à la première personne, mais la tête détachée du corps. Le moi que j’affiche est un moi décapité. Ne m’accusez pas de vanité : ce peintre qui attire sur lui l’attention n’est déjà plus de ce monde. » Et devant Michelangelo, il aurait ajouté ce F., le F. de feu, « il fut », « le sceau de la mort sur le prénom que m’avait donné mon père ». Il y aurait ainsi volonté d'identification totale entre le peintre et le Baptiste.

Fernandez explique que les réactions devant cette signature furent diverses : « On dirait que c’est vous qui avez commis le crime », dira avec horreur Alessandro, le page du Grand Maître. Ce dernier, en revanche, ne vit dans ce F. que l’abréviation de Frate, et l’expression d’une solidarité forte avec les Frères de l’Ordre. Il vit aussi en ce tableau une réminiscence de la décapitation de cinq chevaliers de l’Ordre, lors du Grand Siège de 1565 par Mustapha Pacha. « Ton tableau, dit-il à l’artiste, a conquis le droit de devenir l’emblème des chevaliers de Malte, […] L’horreur, mais aussi la gloire de la décollation apparaissent aujourd’hui si intimement liées à notre histoire, que ton tableau résume à la fois la chronique et la mystique de notre Ordre. » Une interprétation certes bien éloignée des préoccupations et des desseins picturaux du Caravage !

Alof de Wignacourt souhaita ensuite que l’artiste réalisât son portrait (1608). Cependant le peintre succomba de nouveau à ses anciennes obsessions homosexuelles. Aux côtés du Grand Maître, pétrifié dans son armure antique, il représenta le jeune page Alessandro, qui porte son heaume.  Dans le monde viril des chevaliers chastes et célibataires, cet adolescent à l’éclat provocateur fit scandale et éclipsa la célébrité du Grand Maître. A la même époque, il semble que le peintre ait réalisé un Cupidon endormi (1608), réminiscence de l’enfant nu de La Madone des Palefreniers ou Madone au serpent (1605-1606), quoique moins impudique. Cette œuvre était bien évidemment en contradiction absolue avec l’esprit des Hospitaliers et ne pouvait que porter tort au nouveau chevalier de Saint-Jean..

La Caravage fut donc arrêté et consigné dans la prison de Sant’Angelo. On n’a cependant retrouvé aucun acte d’accusation dans les archives de l’Ordre. Les hypothèses sont nombreuses quant aux raisons de son arrestation. L’artiste aurait-il tenté de séduire le fils d’un magistrat ou d’un ministre de l’Ordre ? La sentence papale aurait-elle soudain été révélée à l’Ordre qui aurait été horrifié de la découvrir alors ? Le Caravage aurait-il été victime d’un complot fomenté par les Hospitaliers, scandalisés par son Cupidon endormi ? C’est pour toutes ces raisons sans doute qu’il fut exclu de l’Ordre. Le document juridique qui le désigne comme putridum et foetidum a été découvert il y a quelques années. De nouveau contraint à fuir, le peintre s’évada périlleusement du fort Sant’Angelo et s’embarqua pour la Sicile. Un an après encore moult bagarres et pérégrinations, cet artiste hors-norme mourra à 38 ans dans des conditions mystérieuses à Porto Ercole, en Toscane, peut-être comme Pier Paolo Pasolini, victime d’un meurtre.

La renommée de La Décollation de Jean le Baptiste fut instantanée. Dans les années qui suivirent, nombreux furent les peintres du Nord qui souhaitèrent entreprendre le voyage à La Vallette pour admirer la toile. Ce tableau d’une grande puissance picturale se caractérise donc par son réalisme vigoureux et une maîtrise parfaite du chiaroscuro, le clair-obscur, dont Le Caravage fut un des premiers initiateurs. Opposé au maniérisme, l’artiste rebelle, dont la priorité est le naturel et la vérité, propose un nouveau langage de réalisme théâtral, qui prend ses modèles dans la rue. Pour chaque sujet, et même, comme on l’a vu, pour les thèmes les plus sacrés, il choisit l’instant le plus dramatique. Il est l’expression la plus remarquable du baroque, cette période de fureur et d’excès, qu’il investit totalement et dont il exacerbe l’orageuse atmosphère. Scandaleux toujours, il est celui dont Nicolas Poussin fit à Rome l’éloge funèbre en ces termes : « Il est venu détruire la peinture. »

Selon le grand critique italien, Roberto Longhi, qui, vers 1920 sortit Le Caravage d’un purgatoire de 300 ans, « le maître de l’ombre et de la lumière » a profondément influencé le XVII° siècle et notamment Rembrandt, Ribera, Vermeer et La Tour « qui n’auraient pas existé sans lui ». Après eux, Delacroix, Géricault, Courbet, Manet lui sont aussi redevables. A l’exception peut-être de Michel-Ange, aucun autre peintre italien n’a exercé une telle influence. Bernard Berenson le reconnaît : « Après lui, la peinture ne pouvait être la même. » Et André Berne-Joffroy, secrétaire de Valéry, de le confirmer : « Après lui,  c’est tout simplement la peinture moderne ! »

En lisant ces lignes, on comprendra que La Décollation de saint Jean le Baptiste m'a laissé un souvenir marquant. J'ai vraiment trouvé fascinante cette idée qu'un peintre puisse ainsi s'identifier à son modèle, selon le décryptage inspiré de Dominique Fernandez. 

 

Sources :

La Course à l'abîme, Dominique Fernandez, 2002,  LP 30317

Dans la main de l'ange, Dominique Fernandez, Grasset, 1982

Caravaggio, Gilles Lambert, Taschen, 2004

 

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13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 21:34
Bleuets dans un champ près de la maison (Juin 2015)

Bleuets dans un champ près de la maison (Juin 2015)

 

Bleuets fous présents à l’appel 

D’une guerre de plus de quatre ans

Pauvres bleuets sacrificiels

Qui moururent avant le temps

 

Quatre vers en écho à ceux de Suzâme qui avait écrit ceux-ci d’après

mes photos de bleuets.

 

Sages bleuets intemporels

Que dites-vous au vent

Votre désir d'avoir des ailes

et plus fous, de vivre en rêvant.

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 16:43

L'ancolie, Francesco Melzi

 

Lundi 11 mai 2015, j’ai reçu par la poste le premier exemplaire de mon troisième recueil de poèmes, intitulé Mais l’ancolie…, publié chez Mon Petit Editeur. J’y ai placé en exergue quatre vers, extraits du poème « Clotilde » d’Apollinaire :

L’anémone et l’ancolie

Ont poussé dans le jardin

Où dort la mélancolie

Entre l’amour et le dédain…

Divisé en sept parties, il est composé de 63 poèmes, que j’ai écrits entre 2009 et 2014. J’y décline à l’envi les multiples variations de mon vocable préféré « mélancolie ». Mélancolie, « ma saison mentale », pour une poésie à murmurer sotto voce.

 

 

Pour le commander :

http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342036527

 

 

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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 20:26
"On n'est pas libre tant qu'on désire", Marguerite Yourcenar.

 

A Bruxelles

(Photo ex-libris, mardi  avril  14 avril 2015)

 

A Bruxelles, l'impasse Marguerite Yourcenar mène à l'entrée du parc d''Egmont. Sur le sol, ont été inscrites des phrases extraites du roman majeur de cet écrivain français, né par hasard à Bruxelles, et entré à l'Académie française, L'Oeuvre au noir.

On peut y lire notamment ce que dit Zénon, ce personnage modèle de l'humaniste de la Renaissance : "On n'est pas libre, tant qu'on désire, qu'on veut, qu'on craint, peut-être tant qu'on vit." Une invitation à se détacher de tout ce qui pèse ou pose, de tout ce qui aliène et contraint, une incitation à voyager comme le fit Zénon, cet admirable personnage, à le recherche des autres et de lui-même.

 

 

Blog en voyage

 

A

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 21:38

 

Il paraît qu’après avoir assisté à la première du Revizor ou l’inspecteur du gouvernement de Nicolaï Vassiliévitch Gogol, à Saint-Pétersbourg, le 19 avril 1836, le tsar Nicolas 1er aurait déclaré avec un sourire désabusé : « Tout le monde en a eu pour sa part, et moi un peu plus que les autres. » Et c’est bien l’impression que le public saumurois a pu ressentir lors de la représentation de cette comédie en cinq actes qui était jouée jeudi 9 avril 2015 au Théâtre de Saumur par la Compagnie Toda Vía Teatro, dans une mise en scène de Paula Giusti et une traduction d’André Markovicz. La peinture des caractères, des types, particulièrement ceux de la bureaucratie russe, et de l’atmosphère générale y est incisive et cette satire sociale est plus que jamais d’actualité. D’ailleurs, le texte ne porte-t-il pas en épigraphe : « Ne t’en prends pas au miroir si ton visage est de travers » ?

Cette pièce, qui fut écrite sur une idée de Pouchkine et qui donna à son auteur une gloire panrusse, se structure autour de l’annonce de la  venue prochaine d’un inspecteur général dans une petite ville de province. Au temps de l’absolutisme russe, ce personnage jouissait de pouvoirs très étendus, et pouvait prendre des mesures disciplinaires et des sanctions immédiates ; il inspirait ainsi la plus grande crainte.

Dans l’angoisse de voir leurs magouilles et autres pots de vin découverts, les principaux notables du lieu, le bourgmestre Anton Antonovich (Laure Pagès), le directeur des postes Ivan Kouzmitch (Dominique Cattani), l’inspecteur des collèges Louka Loukitch (Florent Chapellière), le directeur des hôpitaux Artémi Filippovitch (André Mubarack), le juge Ammos Fiodorovich (Mathieu Coblentz), le propriétaire foncier Dobtchinski (Florian Westerhoff) vont tomber dans un piège qui va dévoiler leurs compromissions et leur bêtise. Croyant reconnaître l’inspecteur du gouvernement dans le viveur Khlestakov, ces petits bureaucrates attachés à leurs prérogatives et à leurs privilèges mettent tout en œuvre pour s’attacher ses faveurs. Aidé de son valet Ossip (Dominique Cattani), le jeune débauché n’a aucun scrupule à profiter de l’aubaine, acceptant réceptions et espèces sonnantes et trébuchantes. Il ira jusqu’à se fiancer avec Maria la fille d’Anton Antonovich (Larissa Cholomova) après avoir aussi séduit l’épouse de ce dernier, Anna (Sonia Enquin).

L’intrigue se déroule à une cadence rapide jusqu’au moment où le faux inspecteur disparaît aussi vite qu’il est arrivé. Au moment où le directeur des postes, qui a violé le secret de la correspondance, révèle l’imposture, apparaît un gendarme qui annonce l’arrivée du haut fonctionnaire dépêché par Sa Majesté. Celui-ci somme le bourgmestre de se présenter immédiatement à l’hôtel où il est descendu…

La trouvaille scénographique de Paula Giusti, c’est d’avoir fait de Khlestakov, imposteur malgré lui, une marionnette (elle est en cela l’héritière du bunraku, théâtre traditionnel japonais qui fait usage de marionnettes à taille humaine). Celle-ci est manipulée par le valet Ossip ou par les autres personnages, dans les scènes chorales. Si ce choix particulier a pour effet de révéler de suite l’imposture – ce qui, pour certains, peut sembler infléchir le sens de la pièce – il a pour vertu de tirer résolument cette mise en scène vers la farce. Affublés de faux nez (souvenir de la nouvelle Le Nez ?), de maquillages charbonneux, les comédiens jouent façon Comedia dell’arte, forçant le caractère de leur personnage. On adhère ou pas, mais ils apparaissent bien ainsi comme des automates, frères eux-mêmes de la marionnette Khlestakov. Comme dans Le Nez, où le personnage découvrait un nez dans du pain, la fin de la pièce frôle le fantastique quand la main de la marionnette reste dans celle de Maria, dépitée de voir s’en aller son fiancé d’un jour. Le fantastique affleure aussi quand les habitants du village viennent se plaindre auprès de Khlestakov et que, parmi eux, se trouvent des marionnettes.

Dans sa note d’intention, Paula Giusti insiste sur l’aspect éminemment comique de l’œuvre : « […] l’univers de Gogol en entier m’attire, me fait rire, ou plutôt m’envahit d’un « sourire radieux », comme dirait Nabokov. » Ce rire décapant, qui démasque, qui sonde les reins et les cœurs, n’est guère éloigné de celui d’un Molière dans ses grandes comédies de mœurs.

La scénographie adoptée est sobre, présentant sur scène les différents lieux de l’action  entre trois portes mobiles : la chambre d’hôtel de Khlesatkov et le salon du bourgmestre Anton. Le passage d’un acte à l’autre se fait par le biais des didascalies qui scandent la progression dramatique. A jardin, le musicien Carlos Bernardo Carneiro Da Cunha se tient derrière un clavier, ponctuant l’action et les gestes des personnages avec une guitare ou un xylophone.

Impeccablement réglée comme une chorégraphie, cette mise en scène fait la part belle aux comédiens qui ont tout le loisir de pousser leur personnage vers la caricature et ils ne s’en privent pas. A cet égard, le quarteron de bureaucrates, sanglés dans leurs vêtements couleur de muraille, joue sa partition avec jubilation (en dépit de quelques longueurs), notamment lorsque chacun se présente devant le pseudo-inspecteur.

Par ailleurs, j’ai particulièrement apprécié le jeu de Dominique Cattani, « l’artiste de foire », le montreur de la marionnette Khlestakov, qui manipule celle-ci avec discrétion, précision  et vélocité. Comme d’autres comédiens, il joue d’ailleurs plusieurs rôles.

J’ai certes été « bluffée » par la prestation de Laure Pagès, la comédienne qui interprète Anton le bourgmestre et qui mène la pièce tambour battant. Cependant, je suis toujours gênée quand les rôles d’hommes sont tenus par des femmes ;  m’en étant de suite rendue compte,  cela a inévitablement parasité mon regard.

En revanche, j’ai beaucoup aimé la scène où Anna, la femme d’Anton, danse avec Khlestakov un tango, petit clin d’œil à l’origine argentine de Paula Giusti. Instants poétiques  suspendus qui viennent illustrer les intentions du metteur en scène : « Je voulais trouver et montrer l’humour et la poésie qui font partie de la vie. »

Gogol avait rêvé de faire une grande carrière dans l’administration. Son échec est peut-être à l’origine de cette satire sociale sans concession d’une caste qui n’en finit pas de faire des émules. Mais en même temps, c’est à chacun qu’il tend un miroir et il nous invite à nous poser la question : « De quoi riez-vous ?... C’est de vous-mêmes que vous riez !… »

 

Sources :

Programme de la Direction des Affaires Culturelles

Dictionnaires des œuvres de tous les temps et de tous les pays, Laffont-Bompiani, V, Robert Laffont

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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 15:10
Le Printemps des Poètes à Saumur : Lecture poétique à sept voix à la MJC.

 

Samedi 21 mars 2015, à 18 h, dans le cadre du Printemps des Poètes, la MJC de Saumur accueillait le groupe d’amateurs de poésie auquel j’appartiens pour une lecture à sept voix. Les textes, en lien avec le thème de l’Insurrection poétique, ont été dits avec conviction et passion, séparément, ensemble, à voix alternées et ils ont été aussi chantés. Nous étions accompagnés par notre fidèle guitariste Ahmed Kéchi et par un ami qui joue du violon baroque. Bernard Faucou, administrateur de la MJC, les a aussi rejoints spontanément avec sa guitare.

Dans notre désir de mettre les mots à l’honneur, nous avons commencé notre lecture avec « Démasquons les feux » (un texte inédit), une exhortation dense à une épiphanie du monde, écrite par un de nos diseurs, François Folscheid : « […] capturons les en-deçà noirs, sabotons le jour, et créons une lumière nouvelle. »

Edith a dit le flamboyant pouvoir des vocables, exalté par Henri Lachèze dans Feux du cœur : « Les mots, ce ne sont que des mots, du vent peut-être

Mais caressez les mots, ils deviendront berceuses

Eperonnez le vent, il deviendra tempête. »

François a fait entendre la voix d’André Doms, extrait de Sérénade, qui décrit la « pierre de seuil », aux lisières de la torture et du rayonnement tandis que, par la voix de Dany, « Les point sur les i » de Luc Bérimont nous transportait dans la métamorphose magique des mots : « Je te promets qu’il n’y aura pas d’i verts… »

J’avais choisi le beau portrait du poète que Maria Tsvetaeva brosse dans Insomnie et autres poèmes. N’est-il pas l’homme « qui brouille les cartes, celui « dont on a tous perdu la trace » et dont la « voie » n’est « pas dans les calendriers » ?

Véronique en a proposé l’illustration éclatante avec le poème de Dany Lecènes, une de nos diseuses. « Par la fenêtre circassienne », le poète qu’elle est a « saigné à [l]a misère » de l’homme, a « défié sa nature vile » mais a reconnu en lui un être capable de s’éveiller au « galop des anges » et à la beauté de l’aurore.

Avec « Témoigner » de Philippe Boursin, Claude a souligné l’humilité choisie de celui qui n’aspire plus qu’à se « laisser écrire »/ pour témoigner/ d’une possible trace ».

Pour clore ce premier temps, dans une belle ronde cacophonique, Edith et Claude ont entrechoqué les joyeux jurons gaulois de Maître Rabelais et de Georges Brassens.

Une deuxième période a donné la parole aux femmes, surtout celles qui sont opprimées. J’ai d’abord dit un de mes poèmes, « Rond de ciel » (à paraître bientôt dans un prochain recueil). J’y évoque le puits profond et noir de la condition féminine, et pourtant : « […] du plus profond de l’eau/ En haut sur la margelle/ Elle voit un rond de ciel ».

Les cinq femmes ensemble, puis les deux hommes de concert, nous avons fait revivre l’existence douloureuse et courageuse de « la femme qui casse les briques » de Talisma Nasreen (Femmes, poèmes d’amour et de combat).

« […] La femme elle-même devient une brique.

Plus dur que les briques, le marteau peut casser une brique

                        Mais ne peut pas casser la femme.

Rien, ni la chaleur du soleil, ni le ventre vide, ni le regret de ne pas avoir

                        Un toit en tôle,

Rien ne peut la briser. »

J’ai ravivé le sort terrible et infamant des femmes tondues à la Libération, avec le poème d’Eluard, si plein de compassion, « Comprenne qui voudra ». Celui-là même que Georges Pompidou avait cité spontanément de mémoire, à l’annonce du suicide de Gabrielle Russier :

« […] Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue […] »

Véronique a de nouveau convoqué les mots dénonciateurs de Talisma Nasreen avec « Femmes marchandises », qui fustige la sujétion de la femme soumise au bon vouloir du mâle :

« […] Ce modèle femelle est à utiliser comme bon vous semble !

Libre à vous de lui enchaîner les pieds ou les mains,

De lui enchaîner l’esprit. […] »

Les mots de Guy Chambelland, quant à eux, ont souligné avec force et pudeur le martyre quotidien de la femme battue, toujours tentée par l’espoir d’une rémission :

Car après les coups,

« […] Il se penche, il l’embrasse avec la douceur extrême de l’enfant

qui dort dans les brutes.

Elle reprend espoir

Il oubliera vite. »

Pour détendre un peu l’atmosphère, Edith a fait heureusement sourire l’auditoire, en disant de mémoire « Pétronille » de René de Obaldia, extrait de Innocentines. Elle en a de la personnalité, cette petite fille, un brin garçon manqué !

« […] Non Maman, pas ma robe, je veux mon pantalon

Ma ceinture de cuir, mon colt, mes munitions

Je vais faire un hold-up

A Plessis-Robinson. »

Je dois avouer que la transition était malaisée avec les sept textes suivants qui traitaient de la guerre ! Mais nos musiciens ont su trouver la musique qui nous a permis d’évoluer sans heurts d’une tonalité à l’autre.

C’était en effet à mon tour de dire le poignant poème d’Aragon, « Chanson pour oublier Dachau » (Le Nouveau Crève-Cœur). Les mots du poète résistant y évoquent avec un lyrisme tout en retenue l’impossible retour à la vie des déportés, à jamais incompris, qui connurent la « conscience de l’abîme » :

« […] Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs »

Et c’est tout naturellement qu’Edith a pris le relais avec « Le dormeur du val » de Rimbaud, dont chacun a en mémoire le dernier tercet :

« […] Les parfums ne font pas frissonner sa narine :

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Dans cette perspective d’une mort imminente, Françoise a ressuscité les instants vécus pleinement par « l’évadé » de Boris Vian. Entre la fuite loin de la colline et « l’abeille d cuivre chaud » qui soudain le foudroie, s’est tenu le véritable espace de sa courte vie :

« […] Le temps d’atteindre l’autre rive

Le temps de rire aux assassins

Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre »

Avec les alexandrins de « Demain » (1942), de Robert Desnos, le poète mort à Theresienstadt, Dany a rappelé l’espoir qui aide à vivre en temps de guerre :

« […] Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »

Avec « Saint George Dobeliou Bush » de Pierre Lartigue,  Véronique a évoqué les causes de l’intervention américaine en Irak et les mensonges des politiques :

[…] La preuve glisse sous la table :

On a menti. Chacun savait.

Le silence est épouvantable.

Six mille morts pour une fable

Et une terre ingouvernable !

Ah qui se sent morveux se mouche !

Les dragons sortent de la bouche

De Saint George Dobeliou Bush. »

Dans une veine plus discrètement mélancolique, Dany a fait danser la « Gigue » de Luc Bérimont. Elle est celle d’une jeune institutrice dont le fiancé est mort à la guerre :

« […] C’est un très grand malheur quand on n’en compte qu’un.

Crève le ciel d’orage et meurt la bergère

C’est avec nos cœurs sourds que nous dansons la guerre. »

Pour achever cette troisième partie, nous avons dit à plusieurs et alternativement mon poème « Aux innocents massacrés » (Vers rêvés). J’y évoque l’enfance victime de la guerre et du mal à travers le monde. Tout enfant n’est-il pas Abel ?

[…] Lui c’était Caïn

Moi c’était Abel

Yahvé m’agréait

Mon frère m’a tué  […] »

C’est toujours une émotion particulière d’entendre les mots que l’on a inventés dans le secret prononcés à haute voix et j’en remercie vivement mes amis.

Nous avons ensuite dit des textes sur le thème de la révolte. J’ai entamé avec « Cauchemar » (Une syllabe de sang) de la poétesse sud-africaine Antjie Krog, qui a dénoncé les horreurs de l’Apartheid. Ce poème inscrit l’acte de l’écriture dans une révolte de tout le corps et de tout le décor :

« […] j’écris parce que je suis furieuse »

Alternativement puis ensemble, nous avons fait entendre le cri d’orgueil et de révolte des esclaves noirs à qui Aimé Césaire restitue la parole dans Cahier d’un retour au pays natal : 

« […] debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

            debout

                        et

                             libre […] »

François a dit « La révolte » (Les Flambeaux noirs) de Emile Verharen, poème dans lequel le poète s’identifie de manière hallucinée aux « gueux » et aux « déracinés », ceux qui n’ont plus d’espoir que dans leur désespoir :

« […] C’est l’heure – et c’est là-bas que sonne le tocsin ;

Des crosses de fusils battent ma porte ;

Tuer, être tué ! – Qu’importe !

C’est l’heure.

Avec le septième poème des Premiers Chants de l’homme, Claude a rendu hommage à Marcel Martinet, ce poète anarchiste qui vécut la fin de sa vie à Saumur.  On y entend les errances d’un « cœur en révolte », tout plein de l’amour de ses semblables :

« […] – Ô compagnons tendus vers le jour qui renaît,

Renierez-vous ce cœur si multiple et si lourd,

Votre cœur plein d’amour et que nul ne connaît ? »

Claude, toujours, avec un inédit intitulé « Qu’ai-je appris ? », a fait entendre la voix tout à la fois inquiète et sereine de Philippe Boursin :

« […] qu’apprendrai-je de ma mort

                        quand le souffle glissera

                                   une dernière fois

                                               entre mes lèvres blêmes ?

                                   alors, peut-être,

l’ombre                       la lumière                    la vie

m’enseignera.             me nommera               m’habitera »

Nous avons ensuite chanté tous ensemble « Le chant des partisans », composé par Anna Marly, Maurice Druon et Joseph Kessel. Ce chant célèbre, largué par la Royal Air Force sur la France occupée, et écouté clandestinement, devint le signe de reconnaissance de la Résistance et connut un succès mondial. Tout le monde est en effet capable de le fredonner :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? »

Enfin, pour achever cette quatrième partie, Claude a dit deux poèmes de Abdellatif Laâbi, extraits de Tribulations d’un rêveur attitré. « Ce n’est pas une affaire d’épaules » souligne le courage des hommes, « ces roseaux humains », dont les « corps lardés » deviennent « autant de flûtes » pour jouer « la symphonie de la résistance ». « Ruses des vivants », en une forme d’examen de conscience inquiet, invite chacun à s’interroger sur ses manques, ses faiblesses, ses mensonges afin de s’extraire du « néant de la vie ».

Nous avons poursuivi cette lecture avec des textes empruntés au quotidien le plus banal. Celui de Georges Brassens d’abord, dont nous avons chanté « Le temps ne fait rien à l’affaire » :

« Quand ils sont tout neufs

Qu’ils sortent de l’œuf,

Du cocon,

Tous les jeun’s blancs-becs

Prennent les vieux mecs

Pour des cons […] »

Dany a célébré la banale cérémonie du trottoir, celle de Dominique Sorrente, qui laisse la porte ouverte à la contemplation. « Le balayeur du dimanche » y laisse les feuilles « s’allonger sur le dos/ sur le tapis d’or d’octobre », la pelle s’y repose, « bien au chaud dans son abri » et « tout ce petit monde » prend « le temps de s’arrêter/ pour regarder passer/ le vol somptueux des oies blanches ».

Claude a slamé « Saint-Denis » de Grand Corps Malade, ode moderne à la ville de son enfance :

« J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit

J’voudrais faire un slam pour celle qui voit ma vieille canne du lundi au samedi

J’voudrais faire un slam pour une vieille femme dans laquelle j’ai grandi

J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis […] »

Dany a de nouveau rendu hommage à Luc Bérimont, en disant son dernier poème inédit, « La Tentation du requiem ». Il s’agit d’une très belle supplique à Dieu, à l’approche de la mort :

« Pitié, Seigneur ! aussi pour Vous

Qui nous cherchez dans la ténèbre

Que la route, en son dernier bout

Pure et droite, parmi les houx

Dorée de lune en son décours

Survolée de l’Ange aux trompettes

Soit celle qui mène à la fête

Eternelle de votre Amour. »

Et Véronique a donné la parole à tous ceux qui sont « en fin de droits », avec un extrait du texte du même nom de Yvon Le Men :

« Emploi

avant j’avais un métier

maintenant j’ai un emploi

m’a dit un jour

un paludier

dont le sel brillait encore en blanc dans ses yeux

un employé qui ploie

comme le roseau

contre les mauvaises nouvelles du chômage […]

Enfin, pour mettre le point d’orgue à notre lecture, nous avons dit alternativement, en les enchaînant, les vingt-et-une strophes de « Liberté » (Poésie et Vérité) d’Eluard. Œuvre majeure de la poésie de la Résistance, cette éloquente litanie ne peut que trouver un écho en nous dans les temps dangereux que nous vivons, qui voient la liberté d’expression grandement menacée :

« […] Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté. »

 

Nous sommes reconnaissants à la MJC de Saumur qui nous accueillis pour ce partage en poésie et l’apéritif amical qui s'en est suivi. Nous remercions aussi la quarantaine d’auditeurs qui nous a écoutés et nous a réservé un accueil indulgent. Merci encore à l'historien Jacques Sigot qui nous a offert en lecture un de ses poèmes sur la guerre et à un autre auditeur qui nous a dit plusieurs poèmes, dont certains ont été à l'honneur dans la défunte émission de Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis. Nous espérons aussi que cette lecture leur aura donné l’envie d’aller retrouver les textes de ces poètes debout, qui se font les hérauts d’une vie insoumise et toujours plus intense.

 

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 10:03

 

 

 

Vendredi 27 mars 2015, au Théâtre de Saumur, la chanteuse Juliette chantait les chansons de son dernier album, intitulé Nour. Se souvenant de son grand-père kabyle qui a fait une belle carrière dans la police, elle a invité le public à pénétrer avec elle dans le commissariat de police dont elle est la « Patronne » (titre d’une chanson plus ancienne qu’elle offrira au public lors des rappels). Avec la complicité amusée de ses six musiciens, elle a alterné avec entrain et brio sketches et chansons, passant avec aisance de l’ironie mordante à la mélancolie la plus poignante.

Ses musiciens talentueux et polyvalents sont en effet passés maîtres sans l’art de la parodie, dessinant avec humour les silhouettes d’un Maigret à la pipe ou d’un inspecteur Gadget chapeauté. Quand le pianiste se transforme en prévenu menotté, présumé innocent, un autre se métamorphose avec un humour macabre en médecin légiste cynique. Leurs accordéon, percussions, cuivres, contrebasse, trombone et autre vibraphone accompagnent les chansons de Juliette dans des tonalités variées et toujours justes.

Et l’on ne peut qu’admirer la virtuosité avec laquelle la petite dame en noir à lunettes rondes passe d’un univers à l’autre. Elle est habile à nous fait rire avec les errances du marin Jean-Marie de Kervadec au Super U (« Jean-Marie de Kervadec »), les travestissements burlesques des princes charmants et des princesses (« Légende ») ou ses manières drolatiques de se mettre les doigts dans le nez (« Les doigts dans le nez »). Elle se risque à une grivoiserie érotique très XVIII° siècle en chantant « Les Bijoux de famille », exalte la séduction dangereuse de l’alcool avec « Le diable dans la bouteille », dit la peine d’amour avec la perte du ronflement de l’amant infidèle, tout en se délectant aussi dans la peau d’une veuve noire meurtrière (« Veuve noire ») ou dans celle d’un Satan femelle sur un air de bossa nova (« L’éternel féminin »). Elle laisse encore libre cours à son tempérament féministe avec la chanson « Belle et rebelle », véritable profession de foi, rythmée et jazzie, d’un petit bout de femme qui ne s’en laisse pas conter.

« […] Féminin pluriel

Sans peur ni reproche

Je n’suis pas de celles

Qu’on garde sous cloche

Vaut mieux et’ belle belle belle

et rebelle

Plutôt que moche moche moche

et remoche ! »

Cependant, pour ma part, ce que je préfère chez Juliette, ce sont ses chansons nostalgiques, qui associent un remarquable agencement des mots à des mélodies de sa composition, toujours subtiles. Ainsi, elle débute son spectacle avec la valse lente de la chanson « Au petit musée », dans laquelle elle ressuscite les menues choses si chères du passé.

« Une bague tordue,

Une poupée nue,

Des cheveux en tresse,

Un vieux carnet d’adresses,

Petits fonds de poche

De quand j’étais mioche […] »

Avec une infinie délicatesse elle évoque le sort des femmes battues par le biais d’une petite robe noire.

« […] Un soir de misère

D’enfer ordinaire,

De vague rupture,

De coups de ceinture,

On l’avait griffée,

Déchirée, froissée…

Et puis, peu importe,

Laissée de la sorte :

Morte. »

Pour clôturer son spectacle, Juliette a chanté « Nour » (« lumière » en arabe), qui donne son nom à son dernier opus. Ce mot est aussi la première syllabe de son propre patronyme, Noureddine. Dans cette chanson, elle discrètement mais résolument parti pour le droit de faire le choix de sa propre mort.

« […] Lors, quand vacillera cette flamme qui est moi,

Cette loupiote nue, ce petit feu de joie

A l’ombre des douleurs, et pour les faire taire,

Je veux pouvoir, moi-même, éteindre la lumière. »

Ainsi, entre sarcasme et sourire, entre cynisme et nostalgie, Juliette, la petite dame en noir, nous a montré l’étendue de son talent, tout à la fois léger et profond, simple et inventif, dans un subtil équilibre entre le noir et la lumière.

 

Juliette sur scène

(Photo My Happy Culture)

 

 

 

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 16:34

Roméo et Juliette, 

(Photo Allo Ciné)

Le dimanche 8 mars 2015, le cinéma Le Palace à Saumur retransmettait le ballet Roméo et Juliette du Bolchoï à Moscou. Il avait été enregistré en direct le 12 mai 2013, dans une réalisation de Vincent Bataillon. Je crois que c’était aussi la première fois qu’un ballet du Bolchoï était retransmis dans les cinémas de Russie.

Ce ballet est dansé sur une musique de Serguei Prokofiev qui contribua au livret avec Sergueï Radlov et Adrian Piotrowski. Il est célèbre par son thème universel, ses belles mélodies, sa grande variété rythmique, ses nombreuses variations, le foisonnant thème de Juliette et son inquiétante « Danse des chevaliers » qui vient ponctuer l’histoire.

Ce ballet sur le thème de Roméo et Juliette est issu d’une longue tradition. Dès 1785, Giulietta e Romeo d’Eusebio Luzzi est dansé à Venise ; en 1811, Romeo og Giulietta, de Vincenzo Galeotti, l’est à Copenhague. En 1926, Bronislawa Nijinska crée de nouveau un ballet sur ce thème pour les Ballets Russes de Monte-Carlo. Constant Lambert en écrit la musique, Max Ernst et Joan Mirȯ en font la scénographie.

Le ballet de Prokofiev fut composé en trois actes en 1935, après le retour du compositeur en Union soviétique. Il l’avait quittée en 1918 quand la musique d’avant-garde n’avait pas bonne presse. La gestation de cette œuvre unique fut longue et malaisée. En 1934, le Kirov de Leningrad avait passé une commande à Prokofiev qui proposa le thème de Roméo et Juliette. Le Kirov ne fut pas convaincu et le compositeur signa alors un contrat avec le Bolchoï. La malchance continua puisque les danseurs trouvèrent la complexité rythmique du ballet trop difficile à danser. Prokofiev fut contraint de retravailler sa partition en 1936. En résultèrent deux suites pour orchestre symphonique en sept mouvements, une transcription pour piano, et une troisième suite en 1946.

La création du ballet eut finalement lieu en 1938, au théâtre de Brno en République tchèque (sur une chorégraphie d’Ivo Váňa Psota, danseur et chorégraphe tchèque). Elle fut suivie d’une première russe au Kirov en 1940 (dans une chorégraphie de Léonide Lavrovski) et au Bolchoï en 1946. Au Palais Garnier, en février 1978, fut dansée la chorégraphie de Youri Grigorovitch. Une version de Noureev fut créée pour le ballet de l’Opéra de Paris en 1984.

Si la chorégraphie de Lavrovski pour le Kirov, adoptée par le Bolchoï, est la plus célèbre, celle de Grigorovitch retient l’attention. Ce dernier souligne qu’il a souhaité surtout « mettre en évidence les thèmes de l’amour et de la haine qui [lui] paraissent fondamentaux. Et toutes les modifications mettent l’accent sur ces deux forces. « La haine a l’air de triompher mais, bien qu’il périsse, c’est l’amour qui est quand même vainqueur », précise-t-il. Le dernier pas de deux (où les amants se voient vivants avant de mourir), paradoxalement en forme de final heureux, illustre cet amour éternel qui donne sens à la vie ; il a inspiré ainsi de nombreux chorégraphes.

De plus, Grigorovitch cherche à montrer le conflit entre la nouvelle génération et les forces conservatrices. Tout comme Roméo (Alexander Volghkov) et Juliette (Anna Nikulina), Tybalt (Mikhail Lobukhin) et Mercutio (Andrei Bolotin) ont un rôle extrêmement important. Ce qui compte pour le chorégraphe, ce n’est pas tant le réalisme que la tragédie intérieure des héros.

Grigorovitch a par ailleurs réduit le ballet à deux actes de dix-huit tableaux. Les tableaux de mœurs sont écourtés, le personnage du Duc disparaît pour éviter la pantomime, et l’ensemble est placé sous le signe du carnaval, ce que permet notamment la tarentelle de Prokofiev, dansée par des personnages masqués.

Pour conférer de la vivacité au ballet, le décorateur Virsaladzé a conçu un décor des plus conventionnel mais favorisant des changements rapides. Marqué par le classicisme et la sobriété, derrière un fin voile, il présente dans un fond de scène en surplomb un monumental jeu de drapés de velours, qui s’écartent, se lèvent, se déplacent. Ceux-ci encadrent un balcon, des chandeliers, un lit, un crucifix, un tombeau, repères pour les changements de lieux. Le travail sur la lumière est intéressant : la rencontre sous le balcon, tout en légèreté et en exaltation, a lieu dans une aura bleuté ; la scène dans la cellule de frère Laurent, plus hiératique, baigne dans une lumière dorée.

Dans cette distribution, si j’ai admiré la vélocité et la légèreté d’Andrei Lobotin, le blanc Mercutio, j’ai surtout été impressionnée par Mikhail Lobukhin dans le rôle de Tybalt. Dès son entrée sur scène, associée à la sinistre « Danse des chevaliers », on admire la puissance virile de l’ennemi de Roméo, auquel le noir et rouge sied particulièrement bien. La scène de sa mort, en façon de corrida, apparaît aussi très audacieuse. Il devient le taureau que Roméo, qui agite un voile rouge, finira par tuer. Le tableau collectif qui clôt cette séquence en montrant Mercutio et Tybalt morts portés par leur clan respectif, épées brandies, est empreint d’une belle fougue épique.

J’ai été sensible à la beauté des déplacements des danseurs lors du bal, à la violence très expressive de Kristina Karasyova en lady Capulet et à l’interprétation de l’imposant Alexei Loparevich en frère Laurent.

Entre Roméo et Juliette, c’est surtout l’interprétation d’Anna Nikulina que je retiens. Revêtue de robes vaporeuses et transparentes de différentes couleurs selon la tonalité des scènes, cette danseuse, pleine de grâce et de naturel, exprime avec beaucoup de justesse et de passion l’évolution de son personnage.

Cette saison de retransmission du Bolchoï s’est donc achevée sur une chorégraphie, certes assez traditionnelle, mais pleine d’énergie et de théâtralité. Et j’attends avec impatience octobre et le début de la saison 2015-2016 pour admirer de nouveau les danseurs du Bolchoï, non pas « grands à cause de leur technique » mais « grands à cause de leur passion » ainsi que le disait la danseuse et chorégraphe Martha Graham.

 

 

 

Sources :

wikipédia.org

Dansomanie : Dossier Roméo et Juliette, de Psota à Grigorovitch

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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 11:37

Philémon et Baucis (1658), Rembrandt, huile sur bois,

The National Gallery of Art, Washington

 

Il y a peu, j’ai revu Le Patient anglais, grand film au romanesque échevelé. Un des personnages y dit que « Le cœur est un organe de feu ».

D’une tout autre manière, mardi 17 mars 2015, sur la 2, à 22h 45, dans la seconde émission de la série Couples de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, il était aussi question d’amour. Des jeunes et des quarantenaires ou plus y proposaient leur conception de l’amour et la manière particulière dont chacun le vit.

J’ai particulièrement aimé l’entretien entre une jeune fille désabusée après la séparation de ses parents et toute pleine de questionnements et Pascal Bruckner. « Le couple est une barque qui coule sous le poids des attentes », lui a-t-il d’abord dit.

Puis le philosophe a défendu sa vision personnelle, somme toute très traditionnelle, fondée sur la fidélité. Mais n'est-ce pas lui qui avait publié il ya quelque temps Le Paradoxe amoureux ? Evoquant Philémon et Baucis, immortalisés par Ovide, il a affirmé que « si la jeunesse est ardente, la vieillesse peut être magnifique » et que l’amitié peut être une belle issue pour le couple.

Redonnant à l’ « habitude » des qualités qu’on lui dénie bien souvent, Pascal Bruckner a rappelé l’expression magnifique de Milan Kundera selon laquelle des amants fidèles éprouvent l’un pour l’autre au fil du temps une « compassion éblouie ».

 

 

 

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