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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 20:26
"On n'est pas libre tant qu'on désire", Marguerite Yourcenar.

 

A Bruxelles

(Photo ex-libris, mardi  avril  14 avril 2015)

 

A Bruxelles, l'impasse Marguerite Yourcenar mène à l'entrée du parc d''Egmont. Sur le sol, ont été inscrites des phrases extraites du roman majeur de cet écrivain français, né par hasard à Bruxelles, et entré à l'Académie française, L'Oeuvre au noir.

On peut y lire notamment ce que dit Zénon, ce personnage modèle de l'humaniste de la Renaissance : "On n'est pas libre, tant qu'on désire, qu'on veut, qu'on craint, peut-être tant qu'on vit." Une invitation à se détacher de tout ce qui pèse ou pose, de tout ce qui aliène et contraint, une incitation à voyager comme le fit Zénon, cet admirable personnage, à le recherche des autres et de lui-même.

 

 

Blog en voyage

 

A

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 21:38

 

Il paraît qu’après avoir assisté à la première du Revizor ou l’inspecteur du gouvernement de Nicolaï Vassiliévitch Gogol, à Saint-Pétersbourg, le 19 avril 1836, le tsar Nicolas 1er aurait déclaré avec un sourire désabusé : « Tout le monde en a eu pour sa part, et moi un peu plus que les autres. » Et c’est bien l’impression que le public saumurois a pu ressentir lors de la représentation de cette comédie en cinq actes qui était jouée jeudi 9 avril 2015 au Théâtre de Saumur par la Compagnie Toda Vía Teatro, dans une mise en scène de Paula Giusti et une traduction d’André Markovicz. La peinture des caractères, des types, particulièrement ceux de la bureaucratie russe, et de l’atmosphère générale y est incisive et cette satire sociale est plus que jamais d’actualité. D’ailleurs, le texte ne porte-t-il pas en épigraphe : « Ne t’en prends pas au miroir si ton visage est de travers » ?

Cette pièce, qui fut écrite sur une idée de Pouchkine et qui donna à son auteur une gloire panrusse, se structure autour de l’annonce de la  venue prochaine d’un inspecteur général dans une petite ville de province. Au temps de l’absolutisme russe, ce personnage jouissait de pouvoirs très étendus, et pouvait prendre des mesures disciplinaires et des sanctions immédiates ; il inspirait ainsi la plus grande crainte.

Dans l’angoisse de voir leurs magouilles et autres pots de vin découverts, les principaux notables du lieu, le bourgmestre Anton Antonovich (Laure Pagès), le directeur des postes Ivan Kouzmitch (Dominique Cattani), l’inspecteur des collèges Louka Loukitch (Florent Chapellière), le directeur des hôpitaux Artémi Filippovitch (André Mubarack), le juge Ammos Fiodorovich (Mathieu Coblentz), le propriétaire foncier Dobtchinski (Florian Westerhoff) vont tomber dans un piège qui va dévoiler leurs compromissions et leur bêtise. Croyant reconnaître l’inspecteur du gouvernement dans le viveur Khlestakov, ces petits bureaucrates attachés à leurs prérogatives et à leurs privilèges mettent tout en œuvre pour s’attacher ses faveurs. Aidé de son valet Ossip (Dominique Cattani), le jeune débauché n’a aucun scrupule à profiter de l’aubaine, acceptant réceptions et espèces sonnantes et trébuchantes. Il ira jusqu’à se fiancer avec Maria la fille d’Anton Antonovich (Larissa Cholomova) après avoir aussi séduit l’épouse de ce dernier, Anna (Sonia Enquin).

L’intrigue se déroule à une cadence rapide jusqu’au moment où le faux inspecteur disparaît aussi vite qu’il est arrivé. Au moment où le directeur des postes, qui a violé le secret de la correspondance, révèle l’imposture, apparaît un gendarme qui annonce l’arrivée du haut fonctionnaire dépêché par Sa Majesté. Celui-ci somme le bourgmestre de se présenter immédiatement à l’hôtel où il est descendu…

La trouvaille scénographique de Paula Giusti, c’est d’avoir fait de Khlestakov, imposteur malgré lui, une marionnette (elle est en cela l’héritière du bunraku, théâtre traditionnel japonais qui fait usage de marionnettes à taille humaine). Celle-ci est manipulée par le valet Ossip ou par les autres personnages, dans les scènes chorales. Si ce choix particulier a pour effet de révéler de suite l’imposture – ce qui, pour certains, peut sembler infléchir le sens de la pièce – il a pour vertu de tirer résolument cette mise en scène vers la farce. Affublés de faux nez (souvenir de la nouvelle Le Nez ?), de maquillages charbonneux, les comédiens jouent façon Comedia dell’arte, forçant le caractère de leur personnage. On adhère ou pas, mais ils apparaissent bien ainsi comme des automates, frères eux-mêmes de la marionnette Khlestakov. Comme dans Le Nez, où le personnage découvrait un nez dans du pain, la fin de la pièce frôle le fantastique quand la main de la marionnette reste dans celle de Maria, dépitée de voir s’en aller son fiancé d’un jour. Le fantastique affleure aussi quand les habitants du village viennent se plaindre auprès de Khlestakov et que, parmi eux, se trouvent des marionnettes.

Dans sa note d’intention, Paula Giusti insiste sur l’aspect éminemment comique de l’œuvre : « […] l’univers de Gogol en entier m’attire, me fait rire, ou plutôt m’envahit d’un « sourire radieux », comme dirait Nabokov. » Ce rire décapant, qui démasque, qui sonde les reins et les cœurs, n’est guère éloigné de celui d’un Molière dans ses grandes comédies de mœurs.

La scénographie adoptée est sobre, présentant sur scène les différents lieux de l’action  entre trois portes mobiles : la chambre d’hôtel de Khlesatkov et le salon du bourgmestre Anton. Le passage d’un acte à l’autre se fait par le biais des didascalies qui scandent la progression dramatique. A jardin, le musicien Carlos Bernardo Carneiro Da Cunha se tient derrière un clavier, ponctuant l’action et les gestes des personnages avec une guitare ou un xylophone.

Impeccablement réglée comme une chorégraphie, cette mise en scène fait la part belle aux comédiens qui ont tout le loisir de pousser leur personnage vers la caricature et ils ne s’en privent pas. A cet égard, le quarteron de bureaucrates, sanglés dans leurs vêtements couleur de muraille, joue sa partition avec jubilation (en dépit de quelques longueurs), notamment lorsque chacun se présente devant le pseudo-inspecteur.

Par ailleurs, j’ai particulièrement apprécié le jeu de Dominique Cattani, « l’artiste de foire », le montreur de la marionnette Khlestakov, qui manipule celle-ci avec discrétion, précision  et vélocité. Comme d’autres comédiens, il joue d’ailleurs plusieurs rôles.

J’ai certes été « bluffée » par la prestation de Laure Pagès, la comédienne qui interprète Anton le bourgmestre et qui mène la pièce tambour battant. Cependant, je suis toujours gênée quand les rôles d’hommes sont tenus par des femmes ;  m’en étant de suite rendue compte,  cela a inévitablement parasité mon regard.

En revanche, j’ai beaucoup aimé la scène où Anna, la femme d’Anton, danse avec Khlestakov un tango, petit clin d’œil à l’origine argentine de Paula Giusti. Instants poétiques  suspendus qui viennent illustrer les intentions du metteur en scène : « Je voulais trouver et montrer l’humour et la poésie qui font partie de la vie. »

Gogol avait rêvé de faire une grande carrière dans l’administration. Son échec est peut-être à l’origine de cette satire sociale sans concession d’une caste qui n’en finit pas de faire des émules. Mais en même temps, c’est à chacun qu’il tend un miroir et il nous invite à nous poser la question : « De quoi riez-vous ?... C’est de vous-mêmes que vous riez !… »

 

Sources :

Programme de la Direction des Affaires Culturelles

Dictionnaires des œuvres de tous les temps et de tous les pays, Laffont-Bompiani, V, Robert Laffont

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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 15:10
Le Printemps des Poètes à Saumur : Lecture poétique à sept voix à la MJC.

 

Samedi 21 mars 2015, à 18 h, dans le cadre du Printemps des Poètes, la MJC de Saumur accueillait le groupe d’amateurs de poésie auquel j’appartiens pour une lecture à sept voix. Les textes, en lien avec le thème de l’Insurrection poétique, ont été dits avec conviction et passion, séparément, ensemble, à voix alternées et ils ont été aussi chantés. Nous étions accompagnés par notre fidèle guitariste Ahmed Kéchi et par un ami qui joue du violon baroque. Bernard Faucou, administrateur de la MJC, les a aussi rejoints spontanément avec sa guitare.

Dans notre désir de mettre les mots à l’honneur, nous avons commencé notre lecture avec « Démasquons les feux » (un texte inédit), une exhortation dense à une épiphanie du monde, écrite par un de nos diseurs, François Folscheid : « […] capturons les en-deçà noirs, sabotons le jour, et créons une lumière nouvelle. »

Edith a dit le flamboyant pouvoir des vocables, exalté par Henri Lachèze dans Feux du cœur : « Les mots, ce ne sont que des mots, du vent peut-être

Mais caressez les mots, ils deviendront berceuses

Eperonnez le vent, il deviendra tempête. »

François a fait entendre la voix d’André Doms, extrait de Sérénade, qui décrit la « pierre de seuil », aux lisières de la torture et du rayonnement tandis que, par la voix de Dany, « Les point sur les i » de Luc Bérimont nous transportait dans la métamorphose magique des mots : « Je te promets qu’il n’y aura pas d’i verts… »

J’avais choisi le beau portrait du poète que Maria Tsvetaeva brosse dans Insomnie et autres poèmes. N’est-il pas l’homme « qui brouille les cartes, celui « dont on a tous perdu la trace » et dont la « voie » n’est « pas dans les calendriers » ?

Véronique en a proposé l’illustration éclatante avec le poème de Dany Lecènes, une de nos diseuses. « Par la fenêtre circassienne », le poète qu’elle est a « saigné à [l]a misère » de l’homme, a « défié sa nature vile » mais a reconnu en lui un être capable de s’éveiller au « galop des anges » et à la beauté de l’aurore.

Avec « Témoigner » de Philippe Boursin, Claude a souligné l’humilité choisie de celui qui n’aspire plus qu’à se « laisser écrire »/ pour témoigner/ d’une possible trace ».

Pour clore ce premier temps, dans une belle ronde cacophonique, Edith et Claude ont entrechoqué les joyeux jurons gaulois de Maître Rabelais et de Georges Brassens.

Une deuxième période a donné la parole aux femmes, surtout celles qui sont opprimées. J’ai d’abord dit un de mes poèmes, « Rond de ciel » (à paraître bientôt dans un prochain recueil). J’y évoque le puits profond et noir de la condition féminine, et pourtant : « […] du plus profond de l’eau/ En haut sur la margelle/ Elle voit un rond de ciel ».

Les cinq femmes ensemble, puis les deux hommes de concert, nous avons fait revivre l’existence douloureuse et courageuse de « la femme qui casse les briques » de Talisma Nasreen (Femmes, poèmes d’amour et de combat).

« […] La femme elle-même devient une brique.

Plus dur que les briques, le marteau peut casser une brique

                        Mais ne peut pas casser la femme.

Rien, ni la chaleur du soleil, ni le ventre vide, ni le regret de ne pas avoir

                        Un toit en tôle,

Rien ne peut la briser. »

J’ai ravivé le sort terrible et infamant des femmes tondues à la Libération, avec le poème d’Eluard, si plein de compassion, « Comprenne qui voudra ». Celui-là même que Georges Pompidou avait cité spontanément de mémoire, à l’annonce du suicide de Gabrielle Russier :

« […] Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue […] »

Véronique a de nouveau convoqué les mots dénonciateurs de Talisma Nasreen avec « Femmes marchandises », qui fustige la sujétion de la femme soumise au bon vouloir du mâle :

« […] Ce modèle femelle est à utiliser comme bon vous semble !

Libre à vous de lui enchaîner les pieds ou les mains,

De lui enchaîner l’esprit. […] »

Les mots de Guy Chambelland, quant à eux, ont souligné avec force et pudeur le martyre quotidien de la femme battue, toujours tentée par l’espoir d’une rémission :

Car après les coups,

« […] Il se penche, il l’embrasse avec la douceur extrême de l’enfant

qui dort dans les brutes.

Elle reprend espoir

Il oubliera vite. »

Pour détendre un peu l’atmosphère, Edith a fait heureusement sourire l’auditoire, en disant de mémoire « Pétronille » de René de Obaldia, extrait de Innocentines. Elle en a de la personnalité, cette petite fille, un brin garçon manqué !

« […] Non Maman, pas ma robe, je veux mon pantalon

Ma ceinture de cuir, mon colt, mes munitions

Je vais faire un hold-up

A Plessis-Robinson. »

Je dois avouer que la transition était malaisée avec les sept textes suivants qui traitaient de la guerre ! Mais nos musiciens ont su trouver la musique qui nous a permis d’évoluer sans heurts d’une tonalité à l’autre.

C’était en effet à mon tour de dire le poignant poème d’Aragon, « Chanson pour oublier Dachau » (Le Nouveau Crève-Cœur). Les mots du poète résistant y évoquent avec un lyrisme tout en retenue l’impossible retour à la vie des déportés, à jamais incompris, qui connurent la « conscience de l’abîme » :

« […] Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs »

Et c’est tout naturellement qu’Edith a pris le relais avec « Le dormeur du val » de Rimbaud, dont chacun a en mémoire le dernier tercet :

« […] Les parfums ne font pas frissonner sa narine :

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Dans cette perspective d’une mort imminente, Françoise a ressuscité les instants vécus pleinement par « l’évadé » de Boris Vian. Entre la fuite loin de la colline et « l’abeille d cuivre chaud » qui soudain le foudroie, s’est tenu le véritable espace de sa courte vie :

« […] Le temps d’atteindre l’autre rive

Le temps de rire aux assassins

Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre »

Avec les alexandrins de « Demain » (1942), de Robert Desnos, le poète mort à Theresienstadt, Dany a rappelé l’espoir qui aide à vivre en temps de guerre :

« […] Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »

Avec « Saint George Dobeliou Bush » de Pierre Lartigue,  Véronique a évoqué les causes de l’intervention américaine en Irak et les mensonges des politiques :

[…] La preuve glisse sous la table :

On a menti. Chacun savait.

Le silence est épouvantable.

Six mille morts pour une fable

Et une terre ingouvernable !

Ah qui se sent morveux se mouche !

Les dragons sortent de la bouche

De Saint George Dobeliou Bush. »

Dans une veine plus discrètement mélancolique, Dany a fait danser la « Gigue » de Luc Bérimont. Elle est celle d’une jeune institutrice dont le fiancé est mort à la guerre :

« […] C’est un très grand malheur quand on n’en compte qu’un.

Crève le ciel d’orage et meurt la bergère

C’est avec nos cœurs sourds que nous dansons la guerre. »

Pour achever cette troisième partie, nous avons dit à plusieurs et alternativement mon poème « Aux innocents massacrés » (Vers rêvés). J’y évoque l’enfance victime de la guerre et du mal à travers le monde. Tout enfant n’est-il pas Abel ?

[…] Lui c’était Caïn

Moi c’était Abel

Yahvé m’agréait

Mon frère m’a tué  […] »

C’est toujours une émotion particulière d’entendre les mots que l’on a inventés dans le secret prononcés à haute voix et j’en remercie vivement mes amis.

Nous avons ensuite dit des textes sur le thème de la révolte. J’ai entamé avec « Cauchemar » (Une syllabe de sang) de la poétesse sud-africaine Antjie Krog, qui a dénoncé les horreurs de l’Apartheid. Ce poème inscrit l’acte de l’écriture dans une révolte de tout le corps et de tout le décor :

« […] j’écris parce que je suis furieuse »

Alternativement puis ensemble, nous avons fait entendre le cri d’orgueil et de révolte des esclaves noirs à qui Aimé Césaire restitue la parole dans Cahier d’un retour au pays natal : 

« […] debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

            debout

                        et

                             libre […] »

François a dit « La révolte » (Les Flambeaux noirs) de Emile Verharen, poème dans lequel le poète s’identifie de manière hallucinée aux « gueux » et aux « déracinés », ceux qui n’ont plus d’espoir que dans leur désespoir :

« […] C’est l’heure – et c’est là-bas que sonne le tocsin ;

Des crosses de fusils battent ma porte ;

Tuer, être tué ! – Qu’importe !

C’est l’heure.

Avec le septième poème des Premiers Chants de l’homme, Claude a rendu hommage à Marcel Martinet, ce poète anarchiste qui vécut la fin de sa vie à Saumur.  On y entend les errances d’un « cœur en révolte », tout plein de l’amour de ses semblables :

« […] – Ô compagnons tendus vers le jour qui renaît,

Renierez-vous ce cœur si multiple et si lourd,

Votre cœur plein d’amour et que nul ne connaît ? »

Claude, toujours, avec un inédit intitulé « Qu’ai-je appris ? », a fait entendre la voix tout à la fois inquiète et sereine de Philippe Boursin :

« […] qu’apprendrai-je de ma mort

                        quand le souffle glissera

                                   une dernière fois

                                               entre mes lèvres blêmes ?

                                   alors, peut-être,

l’ombre                       la lumière                    la vie

m’enseignera.             me nommera               m’habitera »

Nous avons ensuite chanté tous ensemble « Le chant des partisans », composé par Anna Marly, Maurice Druon et Joseph Kessel. Ce chant célèbre, largué par la Royal Air Force sur la France occupée, et écouté clandestinement, devint le signe de reconnaissance de la Résistance et connut un succès mondial. Tout le monde est en effet capable de le fredonner :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? »

Enfin, pour achever cette quatrième partie, Claude a dit deux poèmes de Abdellatif Laâbi, extraits de Tribulations d’un rêveur attitré. « Ce n’est pas une affaire d’épaules » souligne le courage des hommes, « ces roseaux humains », dont les « corps lardés » deviennent « autant de flûtes » pour jouer « la symphonie de la résistance ». « Ruses des vivants », en une forme d’examen de conscience inquiet, invite chacun à s’interroger sur ses manques, ses faiblesses, ses mensonges afin de s’extraire du « néant de la vie ».

Nous avons poursuivi cette lecture avec des textes empruntés au quotidien le plus banal. Celui de Georges Brassens d’abord, dont nous avons chanté « Le temps ne fait rien à l’affaire » :

« Quand ils sont tout neufs

Qu’ils sortent de l’œuf,

Du cocon,

Tous les jeun’s blancs-becs

Prennent les vieux mecs

Pour des cons […] »

Dany a célébré la banale cérémonie du trottoir, celle de Dominique Sorrente, qui laisse la porte ouverte à la contemplation. « Le balayeur du dimanche » y laisse les feuilles « s’allonger sur le dos/ sur le tapis d’or d’octobre », la pelle s’y repose, « bien au chaud dans son abri » et « tout ce petit monde » prend « le temps de s’arrêter/ pour regarder passer/ le vol somptueux des oies blanches ».

Claude a slamé « Saint-Denis » de Grand Corps Malade, ode moderne à la ville de son enfance :

« J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit

J’voudrais faire un slam pour celle qui voit ma vieille canne du lundi au samedi

J’voudrais faire un slam pour une vieille femme dans laquelle j’ai grandi

J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis […] »

Dany a de nouveau rendu hommage à Luc Bérimont, en disant son dernier poème inédit, « La Tentation du requiem ». Il s’agit d’une très belle supplique à Dieu, à l’approche de la mort :

« Pitié, Seigneur ! aussi pour Vous

Qui nous cherchez dans la ténèbre

Que la route, en son dernier bout

Pure et droite, parmi les houx

Dorée de lune en son décours

Survolée de l’Ange aux trompettes

Soit celle qui mène à la fête

Eternelle de votre Amour. »

Et Véronique a donné la parole à tous ceux qui sont « en fin de droits », avec un extrait du texte du même nom de Yvon Le Men :

« Emploi

avant j’avais un métier

maintenant j’ai un emploi

m’a dit un jour

un paludier

dont le sel brillait encore en blanc dans ses yeux

un employé qui ploie

comme le roseau

contre les mauvaises nouvelles du chômage […]

Enfin, pour mettre le point d’orgue à notre lecture, nous avons dit alternativement, en les enchaînant, les vingt-et-une strophes de « Liberté » (Poésie et Vérité) d’Eluard. Œuvre majeure de la poésie de la Résistance, cette éloquente litanie ne peut que trouver un écho en nous dans les temps dangereux que nous vivons, qui voient la liberté d’expression grandement menacée :

« […] Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté. »

 

Nous sommes reconnaissants à la MJC de Saumur qui nous accueillis pour ce partage en poésie et l’apéritif amical qui s'en est suivi. Nous remercions aussi la quarantaine d’auditeurs qui nous a écoutés et nous a réservé un accueil indulgent. Merci encore à l'historien Jacques Sigot qui nous a offert en lecture un de ses poèmes sur la guerre et à un autre auditeur qui nous a dit plusieurs poèmes, dont certains ont été à l'honneur dans la défunte émission de Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis. Nous espérons aussi que cette lecture leur aura donné l’envie d’aller retrouver les textes de ces poètes debout, qui se font les hérauts d’une vie insoumise et toujours plus intense.

 

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 10:03

 

 

 

Vendredi 27 mars 2015, au Théâtre de Saumur, la chanteuse Juliette chantait les chansons de son dernier album, intitulé Nour. Se souvenant de son grand-père kabyle qui a fait une belle carrière dans la police, elle a invité le public à pénétrer avec elle dans le commissariat de police dont elle est la « Patronne » (titre d’une chanson plus ancienne qu’elle offrira au public lors des rappels). Avec la complicité amusée de ses six musiciens, elle a alterné avec entrain et brio sketches et chansons, passant avec aisance de l’ironie mordante à la mélancolie la plus poignante.

Ses musiciens talentueux et polyvalents sont en effet passés maîtres sans l’art de la parodie, dessinant avec humour les silhouettes d’un Maigret à la pipe ou d’un inspecteur Gadget chapeauté. Quand le pianiste se transforme en prévenu menotté, présumé innocent, un autre se métamorphose avec un humour macabre en médecin légiste cynique. Leurs accordéon, percussions, cuivres, contrebasse, trombone et autre vibraphone accompagnent les chansons de Juliette dans des tonalités variées et toujours justes.

Et l’on ne peut qu’admirer la virtuosité avec laquelle la petite dame en noir à lunettes rondes passe d’un univers à l’autre. Elle est habile à nous fait rire avec les errances du marin Jean-Marie de Kervadec au Super U (« Jean-Marie de Kervadec »), les travestissements burlesques des princes charmants et des princesses (« Légende ») ou ses manières drolatiques de se mettre les doigts dans le nez (« Les doigts dans le nez »). Elle se risque à une grivoiserie érotique très XVIII° siècle en chantant « Les Bijoux de famille », exalte la séduction dangereuse de l’alcool avec « Le diable dans la bouteille », dit la peine d’amour avec la perte du ronflement de l’amant infidèle, tout en se délectant aussi dans la peau d’une veuve noire meurtrière (« Veuve noire ») ou dans celle d’un Satan femelle sur un air de bossa nova (« L’éternel féminin »). Elle laisse encore libre cours à son tempérament féministe avec la chanson « Belle et rebelle », véritable profession de foi, rythmée et jazzie, d’un petit bout de femme qui ne s’en laisse pas conter.

« […] Féminin pluriel

Sans peur ni reproche

Je n’suis pas de celles

Qu’on garde sous cloche

Vaut mieux et’ belle belle belle

et rebelle

Plutôt que moche moche moche

et remoche ! »

Cependant, pour ma part, ce que je préfère chez Juliette, ce sont ses chansons nostalgiques, qui associent un remarquable agencement des mots à des mélodies de sa composition, toujours subtiles. Ainsi, elle débute son spectacle avec la valse lente de la chanson « Au petit musée », dans laquelle elle ressuscite les menues choses si chères du passé.

« Une bague tordue,

Une poupée nue,

Des cheveux en tresse,

Un vieux carnet d’adresses,

Petits fonds de poche

De quand j’étais mioche […] »

Avec une infinie délicatesse elle évoque le sort des femmes battues par le biais d’une petite robe noire.

« […] Un soir de misère

D’enfer ordinaire,

De vague rupture,

De coups de ceinture,

On l’avait griffée,

Déchirée, froissée…

Et puis, peu importe,

Laissée de la sorte :

Morte. »

Pour clôturer son spectacle, Juliette a chanté « Nour » (« lumière » en arabe), qui donne son nom à son dernier opus. Ce mot est aussi la première syllabe de son propre patronyme, Noureddine. Dans cette chanson, elle discrètement mais résolument parti pour le droit de faire le choix de sa propre mort.

« […] Lors, quand vacillera cette flamme qui est moi,

Cette loupiote nue, ce petit feu de joie

A l’ombre des douleurs, et pour les faire taire,

Je veux pouvoir, moi-même, éteindre la lumière. »

Ainsi, entre sarcasme et sourire, entre cynisme et nostalgie, Juliette, la petite dame en noir, nous a montré l’étendue de son talent, tout à la fois léger et profond, simple et inventif, dans un subtil équilibre entre le noir et la lumière.

 

Juliette sur scène

(Photo My Happy Culture)

 

 

 

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 16:34

Roméo et Juliette, 

(Photo Allo Ciné)

Le dimanche 8 mars 2015, le cinéma Le Palace à Saumur retransmettait le ballet Roméo et Juliette du Bolchoï à Moscou. Il avait été enregistré en direct le 12 mai 2013, dans une réalisation de Vincent Bataillon. Je crois que c’était aussi la première fois qu’un ballet du Bolchoï était retransmis dans les cinémas de Russie.

Ce ballet est dansé sur une musique de Serguei Prokofiev qui contribua au livret avec Sergueï Radlov et Adrian Piotrowski. Il est célèbre par son thème universel, ses belles mélodies, sa grande variété rythmique, ses nombreuses variations, le foisonnant thème de Juliette et son inquiétante « Danse des chevaliers » qui vient ponctuer l’histoire.

Ce ballet sur le thème de Roméo et Juliette est issu d’une longue tradition. Dès 1785, Giulietta e Romeo d’Eusebio Luzzi est dansé à Venise ; en 1811, Romeo og Giulietta, de Vincenzo Galeotti, l’est à Copenhague. En 1926, Bronislawa Nijinska crée de nouveau un ballet sur ce thème pour les Ballets Russes de Monte-Carlo. Constant Lambert en écrit la musique, Max Ernst et Joan Mirȯ en font la scénographie.

Le ballet de Prokofiev fut composé en trois actes en 1935, après le retour du compositeur en Union soviétique. Il l’avait quittée en 1918 quand la musique d’avant-garde n’avait pas bonne presse. La gestation de cette œuvre unique fut longue et malaisée. En 1934, le Kirov de Leningrad avait passé une commande à Prokofiev qui proposa le thème de Roméo et Juliette. Le Kirov ne fut pas convaincu et le compositeur signa alors un contrat avec le Bolchoï. La malchance continua puisque les danseurs trouvèrent la complexité rythmique du ballet trop difficile à danser. Prokofiev fut contraint de retravailler sa partition en 1936. En résultèrent deux suites pour orchestre symphonique en sept mouvements, une transcription pour piano, et une troisième suite en 1946.

La création du ballet eut finalement lieu en 1938, au théâtre de Brno en République tchèque (sur une chorégraphie d’Ivo Váňa Psota, danseur et chorégraphe tchèque). Elle fut suivie d’une première russe au Kirov en 1940 (dans une chorégraphie de Léonide Lavrovski) et au Bolchoï en 1946. Au Palais Garnier, en février 1978, fut dansée la chorégraphie de Youri Grigorovitch. Une version de Noureev fut créée pour le ballet de l’Opéra de Paris en 1984.

Si la chorégraphie de Lavrovski pour le Kirov, adoptée par le Bolchoï, est la plus célèbre, celle de Grigorovitch retient l’attention. Ce dernier souligne qu’il a souhaité surtout « mettre en évidence les thèmes de l’amour et de la haine qui [lui] paraissent fondamentaux. Et toutes les modifications mettent l’accent sur ces deux forces. « La haine a l’air de triompher mais, bien qu’il périsse, c’est l’amour qui est quand même vainqueur », précise-t-il. Le dernier pas de deux (où les amants se voient vivants avant de mourir), paradoxalement en forme de final heureux, illustre cet amour éternel qui donne sens à la vie ; il a inspiré ainsi de nombreux chorégraphes.

De plus, Grigorovitch cherche à montrer le conflit entre la nouvelle génération et les forces conservatrices. Tout comme Roméo (Alexander Volghkov) et Juliette (Anna Nikulina), Tybalt (Mikhail Lobukhin) et Mercutio (Andrei Bolotin) ont un rôle extrêmement important. Ce qui compte pour le chorégraphe, ce n’est pas tant le réalisme que la tragédie intérieure des héros.

Grigorovitch a par ailleurs réduit le ballet à deux actes de dix-huit tableaux. Les tableaux de mœurs sont écourtés, le personnage du Duc disparaît pour éviter la pantomime, et l’ensemble est placé sous le signe du carnaval, ce que permet notamment la tarentelle de Prokofiev, dansée par des personnages masqués.

Pour conférer de la vivacité au ballet, le décorateur Virsaladzé a conçu un décor des plus conventionnel mais favorisant des changements rapides. Marqué par le classicisme et la sobriété, derrière un fin voile, il présente dans un fond de scène en surplomb un monumental jeu de drapés de velours, qui s’écartent, se lèvent, se déplacent. Ceux-ci encadrent un balcon, des chandeliers, un lit, un crucifix, un tombeau, repères pour les changements de lieux. Le travail sur la lumière est intéressant : la rencontre sous le balcon, tout en légèreté et en exaltation, a lieu dans une aura bleuté ; la scène dans la cellule de frère Laurent, plus hiératique, baigne dans une lumière dorée.

Dans cette distribution, si j’ai admiré la vélocité et la légèreté d’Andrei Lobotin, le blanc Mercutio, j’ai surtout été impressionnée par Mikhail Lobukhin dans le rôle de Tybalt. Dès son entrée sur scène, associée à la sinistre « Danse des chevaliers », on admire la puissance virile de l’ennemi de Roméo, auquel le noir et rouge sied particulièrement bien. La scène de sa mort, en façon de corrida, apparaît aussi très audacieuse. Il devient le taureau que Roméo, qui agite un voile rouge, finira par tuer. Le tableau collectif qui clôt cette séquence en montrant Mercutio et Tybalt morts portés par leur clan respectif, épées brandies, est empreint d’une belle fougue épique.

J’ai été sensible à la beauté des déplacements des danseurs lors du bal, à la violence très expressive de Kristina Karasyova en lady Capulet et à l’interprétation de l’imposant Alexei Loparevich en frère Laurent.

Entre Roméo et Juliette, c’est surtout l’interprétation d’Anna Nikulina que je retiens. Revêtue de robes vaporeuses et transparentes de différentes couleurs selon la tonalité des scènes, cette danseuse, pleine de grâce et de naturel, exprime avec beaucoup de justesse et de passion l’évolution de son personnage.

Cette saison de retransmission du Bolchoï s’est donc achevée sur une chorégraphie, certes assez traditionnelle, mais pleine d’énergie et de théâtralité. Et j’attends avec impatience octobre et le début de la saison 2015-2016 pour admirer de nouveau les danseurs du Bolchoï, non pas « grands à cause de leur technique » mais « grands à cause de leur passion » ainsi que le disait la danseuse et chorégraphe Martha Graham.

 

 

 

Sources :

wikipédia.org

Dansomanie : Dossier Roméo et Juliette, de Psota à Grigorovitch

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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 11:37

Philémon et Baucis (1658), Rembrandt, huile sur bois,

The National Gallery of Art, Washington

 

Il y a peu, j’ai revu Le Patient anglais, grand film au romanesque échevelé. Un des personnages y dit que « Le cœur est un organe de feu ».

D’une tout autre manière, mardi 17 mars 2015, sur la 2, à 22h 45, dans la seconde émission de la série Couples de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, il était aussi question d’amour. Des jeunes et des quarantenaires ou plus y proposaient leur conception de l’amour et la manière particulière dont chacun le vit.

J’ai particulièrement aimé l’entretien entre une jeune fille désabusée après la séparation de ses parents et toute pleine de questionnements et Pascal Bruckner. « Le couple est une barque qui coule sous le poids des attentes », lui a-t-il d’abord dit.

Puis le philosophe a défendu sa vision personnelle, somme toute très traditionnelle, fondée sur la fidélité. Mais n'est-ce pas lui qui avait publié il ya quelque temps Le Paradoxe amoureux ? Evoquant Philémon et Baucis, immortalisés par Ovide, il a affirmé que « si la jeunesse est ardente, la vieillesse peut être magnifique » et que l’amitié peut être une belle issue pour le couple.

Redonnant à l’ « habitude » des qualités qu’on lui dénie bien souvent, Pascal Bruckner a rappelé l’expression magnifique de Milan Kundera selon laquelle des amants fidèles éprouvent l’un pour l’autre au fil du temps une « compassion éblouie ».

 

 

 

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 22:53

Texane, (Crédit photo, Brumachon)

 

Jeudi 12 mars 2015, six danseurs de la troupe de Claude Brumachon et de Benjamin Lamarche (CNN de Nantes) dansaient Texane, à La Closerie, à Montreuil-Bellay. Sous une lumière blafarde, dans un décor épuré composé de trois tables disposées en diagonale et de néons verticaux, installés en fond de scène sur des panneaux rectangulaires, les quatre femmes et les deux hommes ont proposé une danse violente et pleine d’énergie, soutenue par la musique oppressante et parfois adoucie de Christophe Zurfluh.

On est frappé par la puissance de ce spectacle de plus d’une heure, dans lequel les danseurs investissent pleinement la force expressive de leur corps. Dansant  sur la musique mais parfois aussi dans le silence, ils sont tout entiers au service d’une histoire qui est un peu celle de l’enfance de Claude Brumachon à Rouen, ainsi qu’il l’explique lui-même : « Texane part de mon enfance ; dans cette pièce je me vois enfant, observateur du monde adulte prolétaire.  J’ai les souvenirs de ceux qui s’aimaient et de ceux qui se battaient. J’ai essayé de les faire danser dans ma mémoire. L’esthétique est la grisaille du quotidien des banlieues HLM. »

Les danseurs sont vêtus sobrement : le « père » et le garçon ont revêtu un « marcel » blanc, un pantalon marron et un jean ; la « mère » porte une robe grise ; quant aux trois filles, elles arborent des robes de petites filles aux couleurs fondues. Au début, c’est le couple de danseurs, censés être les parents, qui s’affronte, se déchire, s’aime, se désaime, s’unit, se désunit. A cour, de dos, les trois filles et le garçon, qui représentent les enfants, demeurent immobiles. Ensuite, ce sera à leur tour, de reproduire sans doute ce qui est au cœur de toute famille : la haine, l’amour, la jalousie, la révolte contre les parents, les rivalités entre les uns et les autres.

Tous sentiments viscéraux, prétextes à des duos ou des trios passionnés, dans lesquels chaque danseur se livre totalement dans la confiance la plus extrême vis-à-vis de ses partenaires et de son propre corps. On les voit en effet faire le grand écart, le "pont", s’arc-bouter, se jeter d'une table dans les bras d’un autre danseur, expression de la générosité stupéfiante de ces danseurs gymnastes  qui se livrent totalement, sans aucune économie d’eux-mêmes. Claude Brumachon l’affirme : « Avec le corps on ne peut pas tricher. Le corps raconte toujours quelque chose. » Et de rajouter : « Les danseurs acquièrent une certaine liberté à la cinquantaine représentation qu’ils n’ont pas aux premières. Ils se laissent totalement aller. » Cela est certes nécessaire avec la gestuelle si complexe et si particulière de ce chorégraphe.

Ce qui m’a par ailleurs frappée dans cette danse, où le corps est porté à son expressivité la plus intense, c’est l’impassibilité des visages. Peut-être est-ce pour signifier que, dans cette pièce, d’une génération à l’autre, tout se répète de manière immuable, comme sous le poids d’une fatalité sociale

Le « bord de scène » instauré après le spectacle avec Benjamin Lamarche, l’alter ego de Claude Brumachon, et les danseurs a été particulièrement intéressant pour "décrypter" ce spectacle. Il a expliqué que Texane est une pièce-culte du répertoire de Claude Brumachon. Créée le 18 mars 1988, elle n’a cessé d’être reprise au fil des années, manifestant à chaque fois sa force émotionnelle explosive. Ainsi Valérie, qui interprète la femme en gris, a joué le rôle de la fille puis celui de la mère. Benjamin Lamarche, qui dansait le jeune homme lors de la création, a encore dansé cette pièce récemment, mais désormais dans le rôle de l’homme mûr. Il a ainsi insisté sur la plasticité de cette chorégraphie qui défie le temps en traversant les âges et les corps.

Il a précisé que les six danseurs, qui avaient dansé Texane l’année dernière, n’avaient disposé que de quelques jours pour la répéter de nouveau et retrouver leurs marques : une véritable gageure. Peut-être est-ce parce que Claude Brumachon a su leur insuffler un esprit de « tribu » que cela est possible.

Benjamin Lamarche a insisté sur l’aspect autobiographique de cette chorégraphie. Elle est issue, a-t-il dit, du « lumpenprolétariat » où voisinent amour, violence et alcool. On n’y est pas dans un salon bourgeois mais dans une cuisine où les tables sont en formica. Bien loin d’une narration comme en propose la danse classique, elle parle plutôt comme un tableau. Ce qui compte ici, c’est la narrativité du geste. Il s’agit d’un art vivant où il est question de violence, de véhémence. Et au terme « brutal » employé par un spectateur, Benjamin Lamarche a dit préférer le terme « brut »

Les collégiens et lycéens, présents en nombre dans la salle, ont questionné les danseurs sur leur formation. Ceux-ci ont expliqué qu’ils viennent d’horizons différents avec des pratiques et techniques diverses : hip-hop, flamenco, salsa, cirque… Si la danse contemporaine est vaste, l’ensemble des danseurs a cependant reconnu que la danse classique demeure une base essentielle, la "barre" étant toujours indispensable pour se « recentrer ». Ils ont dit aussi qu’ils dansent de quatre à huit heures par jour, six jours par semaine. Et à un élève qui leur demandait depuis combien de temps ils dansent, ils ont répondu qu’ils dansent depuis qu’ils sont enfants. Sauf Benjamin Lamarche qui a commencé à danser plus tard.

Je reconnais que l’on sort un peu « sonné » de ce spectacle qui étonne mais en même temps impressionne par son énergie et sa vitalité. Après avoir vu la semaine précédente le Ballet Antonio Gadès très théâtralisé, on est surpris par cette forme de danse contemporaine qui, bien loin d’être intellectuelle, joue sur le toucher et la sensation immédiate. On y prend conscience, et dans cette chorégraphie tout particulièrement, que la mémoire perdure aussi dans le corps. Benjamin Lamarche l'affirme : "Le corps conserve et retient, il cache et peut dire ce que les mots peinent à traduire."

 

Source : Wikipédia : Claude Brumachon

 

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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 15:24

 

Mercredi 11 mars 2015, Anne Faucou et Gino Blandin ont fait découvrir aux Saumurois le poète pacifiste et révolutionnaire, Marcel Martinet. En effet, dans le cadre du Printemps des Poètes, en partenariat avec Saumur, Ville d’art et d’histoire et la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur, ils ont évoqué tour à tour ce poète méconnu, qui a terminé sa vie à Saumur. Leur communication était par ailleurs entrecoupée par des lectures de textes, dits par Sophie Sassier.

C’est d’abord Gino Blandin, écrivain et président de Sciences, Arts et Lettres du Saumurois, qui a retracé la biographie de ce poète méconnu. Né à Dijon le 22 août 1887, il est le fils d’un préparateur en pharmacie et d’une directrice d’école primaire. Il perd son père alors qu’il a douze ans et fait ses études au lycée Carnot de Dijon. Après sa khâgne à Louis-le-Grand (on voit une belle photo de lui en dandy devant ce grand lycée), il entre à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm en 1907. Renonçant à passer l’agrégation, il obtient un poste de rédacteur à l’Hôtel de Ville de Paris, période à laquelle il se lie avec Louis Pergaud. Il épouse Renée Chervin dont il aura deux enfants, Marie-Rose et Jean-Daniel.

Il publie dans de petites revues comme L’Ile sonnante et fait paraître sa première œuvre poétique, intitulée Le Jeune homme et la vie (1911). C’est un recueil intimiste dont Sophie Sassier nous a lu « Le Vigneron » qui, s’il est de Bourgogne pourrait aussi bien être de Saumur : « Nos filles de la côte ont le vin dans le sang… »

Collaborateur de Jean-Richard Bloch dans L’Effort libre, en 1913, il y fait paraître un texte intitulé L’Art prolétarien où il précise les fondements d’une littérature prolétarienne. Intéressé par les problèmes sociaux,  il rencontre les rédacteurs de La Vie ouvrière, le journal de la CGT, et surtout Pierre Monatte, son créateur, en 1909. Sympathisant plus que militant, il rêve d’un socialisme différent et fréquente le local de la rue de Jemmapes. En juillet 1914, alors qu’il est profondément pacifiste et que se profile la guerre, il demeure désemparé devant le vote des crédits de guerre par la majorité des syndicalistes socialistes. Comme Lénine, il « n’en revient pas ». Ce dernier ne pardonnera pas ce reniement du SPD allemand qui consacre la faillite de l’Internationale ouvrière (dite Internationale socialiste ou Deuxième internationale), qui avait été créée en juillet 1889.

En communion d’idées avec Romain Rolland (1866-1944), qui vient de faire paraître Au-dessus de la mêlée, il entame avec ce dernier une correspondance suivie. Exempté pour raison de santé (il souffrira du diabète sa vie durant), il participe à la conférence de Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915.  L'objectif de la conférence était de rassembler les socialistes fidèles à l'internationalisme et de lutter contre la guerre et contre le triomphe du chauvinisme et du militarisme dans la social-démocratie.

Désireux de reconstruire une Troisième Internationale, Marcel Martinet souhaite une union et  des travailleurs contre la guerre et le capitalisme. La lecture d’un extrait (daté du 30 juillet 1914) de son œuvre poétique Les Temps maudits nous a montré cet engagement :

[…]

Ô pauvre ouvrier, paysan,

Regarde tes lourdes mains noires,

De tous tes yeux, usés, rougis,

Regarde tes filles, leurs joues blêmes,

Regarde tes fils, leurs bras maigres,

Regarde leurs cœurs avilis,

Et ta vieille compagne, regarde son visage,

Celui de vos vingt ans,

Et son corps misérable et son âme flétrie,

Et ceci encor, devant toi,

Regarde la fosse commune,

Tes compagnons, tes père et mère…

Et maintenant, et maintenant,

Va te battre.

Après avoir informé Pierre Monatte du résultat de la conférence de Zimmerwald, Marcel Martinet participe aux travaux de la Société d’études documentaires et critiques sur les origines de la guerre. Il fréquente aussi avec sa femme le groupe des Femmes pacifistes de la rue Fondary. Proche des socialistes russes en exil, il rencontrera Trotski (1879-1940) entre 1914 et 1916. Ce dernier en fera un beau portrait : « Je connus Marcel Martinet avant tout en qualité de révolutionnaire, et plus tard seulement en qualité de poète. Aux réunions d'une poignée d'internationalistes, quai de Jemmapes, dans le local de la Vie ouvrière d'alors, Marcel Martinet était peut-être bien le plus silencieux. Il prenait place à l'extrémité de la table, non point seulement, peut-être, par modestie, mais pour avoir un poste d'observation plus avantageux : l'artiste vivait en lui côte à côte avec le révolutionnaire, et l'un et l'autre savaient agir avec ensemble. Une magnifique barbe soyeuse semblait ne servir qu'à mieux souligner la limpidité enfantine des yeux. L'air contemplatif de l'artiste se réchauffait de la flamme cachée du rebelle. Sous la douceur du regard se devinaient la profondeur et la fidélité. Toute sa personne respirait la simplicité, l'intelligence, la noblesse d'âme. »

Le poète est alors surveillé en tant que pacifiste et il est victime de sanctions administratives : en 1917, on le déplace de la Direction de l’enseignement primaire à une autre Direction. On lui reproche aussi sa correspondance avec Michel Alexandre, « pacifiste des plus dangereux ». Les Temps maudits, poèmes écrits sous son vrai nom, sont interdits en France et publiés en Suisse. Ils sont recopiés à la main et circulent dans la clandestinité. En mai 1917, Romain Rolland et lui-même rendent hommage à la révolution de février avec le Salut à la Révolution russe, édité à Genève par la revue Demain.

En 1918, il lance le journal La Plèbe qui rassemble ceux qui sont restés fidèles à l’internationalisme. Romain Rolland y écrit quelques articles mais le journal ne résistera pas à la censure et disparaîtra. Marcel Martinet suit alors avec passion les débuts de la nouvelle Russie soviétique et s’attache à lutter contre les campagnes d’intoxication menées par la grande presse. Il appartient au Comité pour l’adhésion à la IIIème Internationale. En 1920, à l’issue du Congrès de Tours, est créé le Parti communiste auquel il adhère.

En 1921, Amédée Dunois fait de Marcel Martinet le directeur littéraire de L’Humanité.  Il y écrit de nombreux articles en compagnie du poète Georges Chennevière, du critique d’art Jacques Mesnil et du traducteur Maurice Parijanine. En charge de la critique dramatique, il s’y montre tout à la fois esprit libre et révolutionnaire. Fortement marqué par Walt Whitman (1819-1892, il encourage Henry Poulaille et l’écrivain roumain Panaït Israti (1884-1935). En 1921, il écrit une série d’articles sur la culture et l’éducation de la classe ouvrière qui seront réunis en 1935 sous le titre de Culture prolétarienne.

Si Marcel Martinet resta toujours en dehors du dadaïsme et du surréalisme, il rencontra néanmoins André Breton quand ce dernier sollicita sa signature pour un Appel à la lutte (10 février 1934), destiné à unir toutes les forces contre le fascisme montant. On notera de plus qu’aux côtés de Dorgelès (Les Croix de bois), il eut sa place, avec La Maison à l’abri, dans la sélection du Goncourt qui fut attribué à Proust pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs, en 1919.

La radicalisation du bolchévisme et sa santé déclinante entraînent un éloignement de Marcel Martinet du Parti communiste. En 1924, il renonce à écrire dans L’Humanité mais se consacre à une écriture plus personnelle, marquée par sa préoccupation pour le peuple et les conflits de classe. Son recueil de poèmes, Les Chants du passager, paraît en 1934 et il poursuit son œuvre dramatique : La Nuit (1921) est créée à Paris et elle voyage en URSS et au Japon. Elle sera suivie de La Victoire, en 1937, et des Chefs, sa dernière pièce qui ne sera jamais montée. Il écrit encore une adaptation pacifiste de Polyeucte, montée à Paris en octobre 1930.

En 1929, Jean-Richard Bloch, le directeur littéraire de la revue Europe, fait entrer Marcel Martinet comme lecteur dans la maison d’édition Rieder. Il y encourage les œuvres novatrices et souhaite faire connaître Louis Pergaud, Eugène Dabit, Henry Poulaille, Charles Plisnier. Il projette une Histoire du mouvement ouvrier, à laquelle Gallimard s’intéressa mais qui ne vit pas le jour. En 1933, il prend fait et cause pour Victor Serge qui dénonçait les excès du stalinisme, et avait été condamné à la déportation. L’Affaire Victor Serge date de 1933.

Marcel Martinet quitte les éditions Rieder en 1934. Il se rapproche d’Alfred Rosmer, historien du mouvement ouvrier, de Maurice Chambelland, partisan du syndicalisme révolutionnaire. Ils débattent de sujets politiques, dénoncent le colonialisme et luttent pour un retour aux sources du communisme (Civilisation française en Indochine, 1936). Le témoignage de Pierre Monatte met en valeur la fidélité de Marcel Martinet à ses idéaux : « Je n’en ai vu qu’un seul, c’est Martinet […] il reste fidèle à ses Temps maudits. »

A cette époque, le poète correspond avec la philosophe Simone Weil et l’écrivain Stefan Zweig et il exprime l’idée d’aller travailler en usine. L’aggravation de sa maladie, le diabète, par la tuberculose l’en empêchera. Il est hospitalisé dans une clinique de la banlieue de Strasbourg. En 1938, sa femme, enseignante, ayant été nommée à Saumur, ils s’y installent au 14, boulevard Louis Renault. Près des prairies du Thouet, Marcel Martinet y vivra en compagnie de ses amis Gabrielle et Louis Bouët, militants syndicalistes révolutionnaires, et du groupe des Amis de l’Ecole émancipée. Cependant, la guerre le trouvera fatigué et malade et il dira : « Je souhaite mourir assez vite. Ca suffira comme ça ! » Il meurt le vendredi 18 février 1944, à 56 ans, d’une congestion pulmonaire. Il est enterré au cimetière de Saumur et c’est le peintre Gaston Pastré qui réalise la stèle qui surplombe sa tombe.

En 1970, se crée l’association des Amis de Marcel Martinet. Après trois assemblées et l’inauguration d’une plaque, l’association est dissoute. A Dijon, en novembre 1972, une exposition est organisée en sa mémoire et une rue à son nom est inaugurée. Le 13 novembre 1981, se tiendra encore un colloque sous l’égide d’Henri Frossard, qui avait épousé Camille Bouët, la fille des amis de Marcel Martinet.

Après la présentation précise de la biographie de Marcel Martinet par Gino Blandin, Anne Faucou a pris la parole pour une approche plus intimiste de ce poète pacifiste. Grâce à l’aide de documents découverts dans les archives et de photos envoyées par une des petites-filles de Marcel Martinet, Anne Faucou a évoqué ce poète qui fut malade sa vie durant. C’est en effet un grand diabétique qui arrive à Saumur en 1938. Elle nous a rappelé que cette maladie n’était en partie soignée que par une diète stricte jusqu’à la découverte de l’insuline dans les années 20. Diagnostiqué en 1923, Marcel Martinet, sous la menace permanente du coma diabétique, et tuberculeux de surcroît, n’en était pas moins à l’écoute du monde, « du fond de [son] ermitage ». Cet « esprit fin et cultivé » aimait à promener son chien sur les bords du Thouet, en contrebas de sa maison, et à bavarder avec Robert Amy, pacifiste lui aussi et franc-maçon.

Anne Faucou nous a rappelé qu’à la veille de la guerre, Saumur est une ville semi-rurale de 17 000 habitants. Outre les activités liées au vin, on y trouve les industries de la bijouterie, des chapelets, des masques. En 1936, elle compte 1 300 militaires et la Cavalerie lui confère un vernis aristocratique et mondain.

On y rencontre la frêle silhouette de Marcel Martinet, vêtu d’une grande pèlerine et coiffé d’un chapeau gris. Sa vie quotidienne est faite de restrictions, de méfiance ; à cause de ses idées pacifistes, il est toujours surveillé par la police et s’attend à être arrêté d’un jour à l’autre. L’avenir s’assombrit et ceux dont il a partagé les convictions disparaissent : Trotski est assassiné au Mexique (21 août 1940) et Zweig se suicide au Brésil (22 février 1942).

La fin de la vie de ce poète, aux ancêtres piémontais militants et aux parents républicains anticléricaux, fut ainsi marquée par la tristesse de deux guerre. Il écrira : « Les hommes contre les hommes, l’épouvantable sottise de ces morts, de ces blessures […], de tout […], début août, je ne crus plus en rien. »

Le roman de Marcel Martinet, Le Solitaire, dont la publication sera posthume (1946), présente de nombreux caractères autobiographiques. Son personnage, Pascal Rabutin, lui ressemble et lui permet de transmettre sa vision de l’humanité. L’auteur lui fait dire : « Dans mon destin banal et étrange [on trouve] quelques traces sensibles de la belle aventure humaine. » Il y propose une vision de l’amour, « excuse et raison d’être au monde »,  qui est loin d’être éthérée. Le héros vit en effet une aventure amoureuse avec Adrienne et frôle l’inceste avec sa tante Jacqueline. Mais son grand amour sera Paola avec qui il vivra un amour charnel passionné pendant deux semaines. Paola sera tragiquement assassinée par son frère. Quant à Pascal Rabutin, il mettra fin à ses jours. Ce roman est l’occasion pour l’auteur de nous proposer une analyse fine des sentiments partagés et de belles descriptions de la nature. Par ailleurs, on y perçoit ce souhait de « maintenir la foi en les hommes ».

La communication d’Anne Faucou a été illustrée de nombreuses photos, notamment de Marcel Martinet avec son épouse, Renée Chervin. Marcel Martinet dira : « Le dévouement entre époux n’est pas un attribut mais un devoir. » Les témoins évoquant Renée Martinet soulignent « [sa] distinction, [son charme] et [son] autorité ». Née à Moulins, elle fut diplômée de l’Ecole de Jeunes Filles de Sèvres. Ensuite, elle sera chargée de cours puis d’enseignement. On  a dit d’elle qu’elle était « un véritable chef d’œuvre  d’adaptation et de maïeutique », beau compliment pour une enseignante. Atteinte elle aussi de la tuberculose, elle demeura à Saumur jusqu’en 1950 et mourra à Paris le 21 octobre 1973.

Anne Faucou nous a précisé que Marcel Martinet était mort le même jour qu’Anne Marie Timoléon François de Cossé, 11e duc de Brissac, qui habitait rue du Temple. Ils furent enterrés le même jour. La célébration pour le duc de Brissac eut lieu en l’église Saint-Pierre, en présence de l’aristocratie angevine et des membres des sociétés des courses hippiques qu’il animait. La sépulture de Marcel Martinet se fit au cimetière de Saumur, dans l’intimité d’un milieu plus littéraire.

Anne Faucou a conclu cette conférence en évoquant les enfants et petits-enfants de Marcel Martinet. Son fils Jean-Daniel fut toute sa vie au service des gens en difficultés. Après un accident de tramway, à l’origine de l’amputation d’un pied, il se tourna vers la médecine et la chirurgie. Père d’une fille nommée Claire, il est mort à Pétra en janvier 1976. C’est lui qui a formé sa nièce Françoise, la fille de sa sœur Marie-Rose, devenue un des premiers chirurgiens-femmes dans le traitement des varices.

Agée de 75 ans, cette dernière avait joint par téléphone Anne Faucou, peu de temps avant la conférence. Elle lui a fourni des documents par Internet, et notamment une chanson de son grand-père, mise en musique par Gérard Pierron. Elle lui a raconté ses souvenirs, les Noëls passés avec Louis Pergaud, ses rencontres avec la femme d’Albert Camus et la petite-fille d’Emile Zola.

Au terme de cet entretien, on retiendra de ce poète pacifiste et révolutionnaire qu’il demeura toujours fidèle à ses engagements, qu’il aima le peuple « sans le leurrer » et qu’il fut cet « ange révolté qui dit non » (La Plèbe, 1918).

 

Lire un poème de Marcel Martinet: "Ô on coeur de désir et d'ombre" :

http://www.google.de/imgres?imgurl=http://www.pleinchant.fr/revue/imagesrevue/1975martinet.jpg&imgrefurl=http://www.pleinchant.fr/revue/pagesplus/martinet75no26.html&h=220&w=1

 

Cette conférence était suivie de la diffusion du film de Joseph Losey, L’assassinat de Trotski (1971), avec Alain Delon, Richard Burton et Romy Schneider, à la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur. Le film retrace les derniers mois de la vie du révolutionnaire russe au Mexique, assassiné sur ordre de Staline.

 

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7 mars 2015 6 07 /03 /mars /2015 21:55
L'anniversaire, Marc Chagall, 1915

L'anniversaire, Marc Chagall, 1915

 

Vendredi 6 mars 2015, mon blog a fêté ses six ans.

Il a reçu la visite de 350 203 visiteurs et 646 164 pages y ont été "vues".

Merci à tous ces lecteurs connus et inconnus qui permettent à mes mots de s'envoler à travers la toile et de transmettre un peu de rêve, d'art et de poésie.

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7 mars 2015 6 07 /03 /mars /2015 18:22
Le charme mystérieux du duende : Noces de sang et Suite flamenca, par le Ballet Antonio Gadès.

 

 

Hier soir, vendredi  6 mars 2015, c’est le Théâtre de Saumur tout entier qui a résonné des zapateados enfiévrés et des rauques chants andalous. Sous la direction artistique de Stella Arauzo, le Ballet Antonio Gadès y dansait Noces de sang et Suite Flamenca, deux des cinq grandes chorégraphies créées par Antonio Gadès (1936-2004). En effet, depuis la mort de ce chorégraphe et danseur inspiré, la compagnie s’attache à pérenniser et à transmettre le talent de ce payo (non gitan), qui avait pris le nom de Gadès, en hommage à Cadix, la cité andalouse, dont c’était le nom au temps des Romains.

Avec ce spectacle en deux parties, qui recèle toute l’âme de l’Espagne, les spectateurs ont pu apprécier l’exigence et le sens esthétique de celui qui disait que le flamenco, c’est « la culture du peuple, sa dignité » et qu’il ne faut surtout pas la « prostituer ». On sait que ce style si particulier, marqué par la tension, l’élégance, la rigueur et la sobriété, il le doit à Vicente Escudero, son maître, qu’il rencontra en 1955. Antonio Gadès explique ainsi comment Escudero lui enseigna notamment l’expressivité des bras levés au-dessus de la tête : « Auparavant, on ne tirait pas des bras beaucoup d’effets. On tenait les mains posées à hauteur de ceinture afin d’accorder toute l’attention aux pieds… » Cette précision du geste est essentielle dans ses chorégraphies : « Le geste flamenco de Gadès est toujours tendu par un sens profond et net. »

La première partie du spectacle est composée des six scènes de Bodas de sangre (Noces de sang, 1933), adaptées de la pièce éponyme de Federico Garcia Lorca (1896-1936), sur une musique de Emilio de Diego. Ce ballet-culte de la danse espagnole raconte en de superbes images la tragédie d’une passion amoureuse impossible, dans un village andalou marqué par la tradition. El Novio, le fiancé, y sera le rival de Leonardo. Ce dernier, marié à La Mujer, est amoureux de La Novia, la fiancée. Le soir des noces, il enlève celle-ci. Sous les yeux de la jeune fille éperdue, un duel au couteau entraînera leur mort à tous deux.

Dans les costumes de la création, aux couleurs de brun et de gris, les danseurs proposent une chorégraphie austère, très théâtralisée, dont l’intensité dramatique ne se dément pas. Quelques images me demeurent en mémoire : dans la première scène, quand la Madre, au visage sévère, habille son fils pour la noce, elle déroule en un geste ample, sa longue écharpe violette. Puis elle découvre avec terreur le couteau caché dans le vêtement noir. Dans la scène 2, la femme de Leonardo, tout en tendresse, berce son enfant dans un petit lit d’osier tout en s’affrontant violemment avec son mari, Leonardo.

Noces de sang, scène 3 (Crédit photo Giuseppe Mambretti)

Dans la scène 3, alors que la jeune fiancée a revêtu à contrecœur la blanche robe nuptiale, elle apparaît à Leonardo qu’elle aime et ils expriment la danse de leur amour secret. C’est une superbe chorégraphie, empreinte de douceur et d’élan, dans laquelle les corps s’allongent, s’agenouillent, se frôlent, tandis que les bras se font enroulements, suppliques, appels et désespoir.

Le quatrième tableau, celui des noces, rompt un temps la tension dramatique en mettant en scène dans un bel ensemble le chœur des villageois qui chantent, dansent et font de la musique. On n’oubliera pas non plus l’extraordinaire pas glissé  de la scène 5 qui mime la fuite à cheval de Leonardo et de La Novia et leur poursuite par les hommes du village.

Noces de sang, scène 6 (Crédit photo Javier del Real)

Enfin, le point d’orgue est offert avec la lutte à l’arme blanche qui se joue entre El Novio et Leonardo. Dans un ralenti impressionnant, les danseurs s’affrontent, s’évitent, esquivent les coups, tandis que brillent les lames des couteaux. Devant ce combat farouche, la salle a retenu son souffle dans un silence d’une densité extrême.

Ce ballet exprime à merveille ce que disait Pilar Lopez, celle qui forma aussi Gadès aux nombreuses formes de la danse espagnole : « Il est dans la tradition du flamenco d’exprimer le sentiment. » Nourri de la douleur et de l’ardeur à vivre d’un peuple, il est « à l’origine, l’expression d’un état d’âme ». Et c’est tout l’art d’Antonio Gadès d’avoir compris que le flamenco, tradition venue du fond des âges, est un langage véritable. Ne lui a-t-il pas redonné sa pureté primitive ? Chaque danseur exprime avec ardeur ce mariage du ciel (le haut du corps) et de la terre (les pieds). Dans Noces de sang, ce ballet d’amour et de mort, la relation de séduction, inhérente au flamenco, se calque sur les différents types de chants dans une osmose parfaite entre danseurs, chanteurs et guitaristes.

La seconde partie du spectacle, qui propose la Suite flamenca, est plus fidèle à ce que l’on connaît du flamenco. Les cinq danseurs et les sept danseuses, parmi lesquels deux solistes remarquables, s’y déploient en six séquences d’une folle virtuosité chorégraphique. Les chants populaires des buleria y alternent avec les chants plus graves et plus mélancoliques du Soleá del Guïto, sur des musiques composées par Antonio Gadès et Solera y Freire.

Sur des compás (tempo) variés, les deux chanteurs y déploient aussi toute la puissance de leurs voix tandis que se succèdent duos d’hommes, solos et scènes où hommes et femmes dansent ensemble. Là aussi les membres de la Compagnie Antonio Gadès mettent en pratique le credo du maître : virilité, sobriété, verticalité, calme et stabilité. On a dit très justement que « l’art d’Antonio Gadès, c’est ce qu’il y a entre les pas, quelque chose d’intérieur, de l’ordre de la sensation. »

Au début, deux danseurs, en pantalon noir et gilet violet, s’affrontent fièrement à coups de talons et de claquements de doigts. Duo orgueilleux que vient rompre la danse hautaine d’une soliste en robe bordeaux, au visage d’une expressivité extrême, au port de bras dynamique et aux mouvements de mains à nul autre pareils.

Vêtue d’une robe de velours bleu, on retrouvera ensuite cette danseuse pleine de passion dans un duo avec l’interprète de Leonardo, ce danseur soliste, tout de jaune vêtu, qui interprète avec flamme cette danse aussi virile que sensuelle. Ses brusques mouvements de tête, la vitesse de frappe de ses pieds, ses palmas (claquements de mains) et ses pitos (claquements de doigts), ses punteados (frappes avec la pointe des pieds), ses escobillas (coups de talon) font merveille encore dans un autre solo où il apparaît sanglé dans un pantalon gris à taille haute, qui accentue encore l’étirement du torse. Ce fougueux danseur m'a d'ailleurs fait songer à Antonio Gadès jeune.

Suite flamenca (Crédit Photo Javier del Real)

Je n’aurais garde d’oublier le très beau passage qui voit les quatre danseurs en gris, en totale harmonie masculine, laisser la place aux six danseuses, dont la chevelure au chignon noir est piquée d’une fleur rouge. Elles font mouvoir avec grâce et puissance les souples volants de leur robe grise recouverte d’un très fin châle noir, dans le cliquetis des castagnettes. Puis les hommes les rejoignent pour une danse commune, traversée de changements de rythme très maîtrisés, d’approches et de reculs, d’affrontements et d’abandons.

Le spectacle a pris fin sur une dernière danse commune, intitulée Rumba, où les hommes portent des  gilets brillants de couleurs vives, que l’on retrouve sur les volants des robes blanches des femmes. Danse colorée, énergique, où l’on voit enfin les femmes sourire, et qui illustre cette technique si particulière prônée par Antonio Gadès. Miguel Lara, soliste de la Suite flamenca, ne dit-il pas  que « pour connaître Gadès, il faut se mettre à le répéter, le travailler jusqu’au moment où on finit par comprendre son style » ?

Enfin, c’est avec une grande générosité que les danseurs ont répondu aux nombreux rappels d’un public enthousiaste, envoûté par le charme puissant d’une danse virtuose et du mystérieux duende.

 

 

http://antoniogades.valprod.fr/partenaires/

http://armorflamenco.e-monsite.com/pages/biographies-et-reflexions.html

https://www.youtube.com/watch?v=lWvM2VlRD6k

 

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Published by Catheau - dans Danse
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