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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 16:18

  la nuit du chasseur love and hate

  Les tatouages sur les mains de Harry Powell (Robert Mitchum)

 

Décidément, incarner le Mal sied à Robert Mitchum. Le mercredi 09 mars 2011, sur Arte, hallucinant de méchanceté brutale dans un thriller « flippant », il m’avait mis les nerfs à vif dans le film éponyme de Jack Lee Thomson (1962). Et voici que je le revois, au comble de la haine, lundi 21 mars, toujours sur Arte, dans un film devenu culte, La Nuit du Chasseur (1955), de Charles Laughton, adapté d’un roman de Davis Grubb, publié en 1943.

Cet acteur anglais, dont le coup d’essai filmique fut un coup de maître, explique avec humour  son propos : « Lorsque, autrefois, j’allais au cinéma, les spectateurs étaient rivés à leurs sièges et fixaient l’écran, droit devant eux. Aujourd’hui, je constate qu’ils ont le plus souvent la tête penchée en arrière, pour pouvoir mieux absorber leur popcorn et leurs friandises. Je voudrais faire un film en sorte qu’ils retrouvent la position verticale. » C’est peu de dire qu’il y a réussi et que le spectateur se redresse d’horreur devant  ce film, unique dans l’histoire du cinéma, et unique pour son auteur qui n’en réalisa jamais d’autre.

Ce film inclassable, réalisé en noir et blanc, à une époque où l’on privilégie désormais la couleur, et tourné en trente-six jours, raconte l’histoire d’un faux pasteur assassin de veuves, Harry Powell (Robert Mitchum, sans doute son plus grand rôle), qui cherche par tous les moyens à récupérer un magot de 10 000 dollars. C’est un camarade de cellule, condamné à mort pour vol à main armée suivi de deux meurtres, Ben Harper (Peter Graves), qui lui en révèle l’existence, alors qu’il se retrouve en prison pour avoir volé une voiture. Libéré, Powell n’aura de cesse de retrouver la famille de Ben, d’épouser sa veuve, Willa Harper (Shelley Winters), de la tuer, de terroriser ses deux enfants, John (Billy Chapin) et Pearl (Sally Jane Bruce), afin de faire main basse sur le butin. Le châtiment divin s’abattra sur lui, tandis que les deux enfants seront sauvés par une femme au grand cœur, Rachel Cooper (Lilian Gish).

Ce film sur l’enfance, le réalisateur l’explique ainsi : « Notre thème, comme celui du livre original, se limite à l’épreuve des petits enfants qui doivent apprendre ceci : le Mal a de multiples visages et la bonté surgit parfois où on l’attendait le moins. Nous n’avons pas cherché le symbole mais nous avons recréé le rêve. »

L’onirisme est en effet partout présent dans ce film, où tout est vu à hauteur d’enfant, à travers les yeux de John Harper, le frère de Pearl, à qui il a fait jurer de ne jamais dévoiler à quiconque que le butin est caché dans sa poupée. Nous sommes dans le domaine du conte et tout y est possible.

L’emploi du noir et blanc favorise la création d’une atmosphère fantastique, créée par le chef opérateur Stanley Cortez (La splendeur des Amberson…). On n’est pas près d’oublier la silhouette inquiétante du pasteur au chapeau noir, se profilant sur le mur de la chambre des deux enfants, la lumière mortifère baignant la chambre de Willa Harper, allongée telle une gisante, offerte au couteau de Harry Powell, et Willa, assise dans la voiture précipitée au fond de l’eau par l’assassin, ses chevaux flottant comme des algues.

 La nuit du chasseur nuit

  La nuit sur la rivière

 

On n’oubliera pas non plus les nuits pendant lesquelles les deux enfants fuient dans la barque du père, que le vieil ami alcoolique de John n’aura pas eu le temps de calfater, et qui les emporte au gré du courant. Veillés par toute une faune nocturne, lapin, renard, chouette, grenouille, tortue, et tandis que scintille le ciel noir, ils dorment dans la barque secourable. Epopée onirique, atmosphère de merveilleux, pour un conte où deux enfants cherchent à échapper à l’ogre qui les poursuit. Superbe image, à cet égard, d’une toile d’araignée encadrant la barque qui glisse au fil de la rivière. Parviendront-ils à échapper au piège tendu par l’homme du Mal ?

Le noir et blanc concourent excellemment à faire de ce film une réflexion sur le Bien et le Mal. Le noir est au service des lieux sombres (la cave, la nuit), qui sont toujours les zones dangereuses tandis que le blanc connote toujours l’innocence. Certes, le film est manichéen avec les deux mondes en lutte, représentés par les tatouages, Love et Hate, sur la main droite et la main gauche du faux pasteur. Certes, ce combat peut paraître simpliste, lorsque Harry Powell le mime au moyen de ses deux mains. Mais c’est sans doute cette même simplicité extrême, cette épure, qui confère au film toute sa puissance d’expressivité. Nombre de réalisateurs ne s’y sont pas trompé, qui se réfèrent à ce long métrage comme à un modèle exemplaire jamais égalé.

Le film intéresse encore par le contexte sociologique qui y est véhiculé. Nous sommes dans les années 30, au moment de la Grande Dépression, quand une multitude d’enfants orphelins courent les routes en quête de nourriture, quand les hommes cherchent du travail pour survivre (« On demande  des ramasseurs de pêches », lit-on sur une pancarte). C’est l’époque où les Américains sont prêts à trouver des boucs-émissaires pour exorciser leurs peurs et l’on voit la foule, prête à lyncher Harry Powell, au moment de son procès. Le temps encore où il sont prêts  à retomber dans leurs égarements religieux fanatiques. Willa Harper ne harangue-t-elle pas les foules dans la crainte du Jugement dernier, après son mariage avec le faux pasteur ? Harry Powell n’a-t-il pas une conception rétrograde de la femme en qui il voit la Tentatrice suprême ?

La religion est présente encore, mais d’une manière très poétique, avec les récits de la Bible que raconte Rachel Cooper aux enfants (Clary, Mary, Ruby, John, Pearl) qu’elle a recueillis. John est particulièrement séduit par l’histoire de Moïse sauvé des eaux. Il y retrouve en effet sa propre histoire et celle de Pearl, échoués en barque, dans les roseaux au pied de la maison de leur protectrice. En filigrane plane le récit de la fuite de Jésus en Egypte, afin d’échapper au massacre des Innocents, fomenté par le roi Hérode.

Ce film est sans doute aussi l’un des plus beaux films jamais réalisés sur l’innocence et sur l’enfance. L’on y découvre la fragilité de celle-ci (« Les enfants sont des victimes ») mais aussi leur étonnante maturité et leur force (« Les enfants supportent tout ! »). On y voit la puissance de l’attachement de John à son père, la violence du traumatisme subi par le fils lors de l’arrestation de Ben Harper, ceinturé et couché à terre par les policiers, traumatisme revécu par l’enfant lors de l’arrestation de Powell, qu’il ne dénoncera pas. Attachement filial que Pearl, plus petite et inconsciente de sa duplicité, voudrait reproduire avec le pasteur. On y perçoit l’étonnante lucidité des enfants, qui ont des antennes et comprennent certaines chose intuitivement, et l’invention dont ils font preuve pour échapper à leurs bourreaux. Le film dit aussi l’éveil de la sensualité adolescente avec le personnage de Ruby, qui tombe amoureuse du pasteur.

 

La nuit du chasseur john et powell

  Harry Powell le pasteur menaçant John Harper (Billy Chapin)

 

La Nuit du Chasseur est un film sans concession, qui filme le Mal à l’état pur et fascine par son âpreté. C’est Harry Powell ouvrant son canif dans sa poche alors qu’il regarde une femme en train de danser ; c’est le même Powell, brandissant la lame pour tuer Willa Harper sans aucun état d’âme ; c’est enfin le pasteur menaçant John dans la cave, laissant glisser le couteau le long de son cou. C’est ainsi qu’une lecture psychanalytique du film en dévoilera les perversions de la pédophilie et du viol, l’arme blanche et le fusil étant à décrypter comme des symboles phalliques.

A la croisée de nombreux genres, le conte, le western (Harry Powell chantant, à cheval), la fable, le film « gothique » noir, l’étude psychologique, hommage aux films de D. W. Griffith (emploi de Lilian Gish, grande actrice du muet), La Nuit du Chasseur est un film d'un expressionnisme fort et dérangeant, un "diamant noir".

Et, en dépit de tous les discours bien-pensants de Harry Powell, Dieu semble étrangement absent de ce film, qui commence par une magnifique séquence en plongée, où des enfants jouent à cache-cache et découvrent le cadavre d’une femme. Et dans ce film, où quasiment tous les adultes sont dangereux, sauf Rachel Cooper, malgré un happy end rassurant, on n’est guère certain que Love l’ait emporté sur Hate.

 

  La nuit du chasseur willa

  Le pasteur tuant Willa Harper (Shelley Winters)

 

Sources :

Dossier : La Nuit du Chasseur http://www.abc-lefrance.com /article.php3

 

 

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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 16:53

  img-web-1-05-0720-canard-colvert-appelant-en-bois-peint-epo

Canard colvert appelant, Bois peint du XIXe

 

 

Du petit fossé vert

Tapissé de coucous

Aux feuilles d’iris d’eau

Vives lames argentées

Où le courant se glisse

Pressé et ondoyant

Deux colverts ont jailli

Avec un grand bruit d’ailes

Battantes et affolées

Un envol éperdu

Levée brutale et drue

Pour un vol de concert

Deux noirs traits parallèles

Comme une signature

Sur le ciel du printemps

 

 

canards

Envol de canards sauvages,

M-L Fiot (1886-1953)

(Photo Art Curial)

 

 

 

 

 

 

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 08:26

  Elizabeth mauve

 

Elle s’appelait Elizabeth

Mais on préférait Liz

Ou Lizzie

 

Je ne sais qu’une chose

C’est qu’elle avait des yeux

Comme je n'en vis jamais

Des yeux bleu violet

Des yeux bleu violine

Des yeux bleu colombin

Des yeux bleu zizolin

De mauve et d'améthyste

De lilas et de parme

   

Le mystérieux charme

D’une dernière étoile

Dont je vois le reflet

Comme dans un œil d’or

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Catiechris : étoiles

 

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 18:06

  Marché à port louis 2 P

  Marché à Port-Louis, Ile Maurice (Mars 2010)

 

Je voudrais tant m’en retourner

Au milieu des couleurs

Au milieu des senteurs

Des chants et des clameurs

Au loin très loin

Là-bas

Dans l’île

De Maurice d’Orange

Qu'on appelait de France

Dans la ville créole

Que Baudelaire aima

 

Sur le marché de Port-Louis

 

  Marché à port louis 1 P

Marché à Port-Louis, Ile Maurice (Mars 2010)

 

Nous y marchanderions

Nos dernières roupies

Et là nous remplirions

Nos paniers de raphia

Comme un vaste bazar

Tissus en cachemire

Fruit verdi du chouchou

Jaunissant giraumon

Brinzelle oblongue et mauve

Longiligne margoze

Lalo très recourbé

Limon ensoleillé

Bananes et papayes

 

 Marché Pointe aux piments

Etal à Pointe-aux-Piments, Ile Maurice (Mars 2010)

 

Dans l’air lourd et serein

Sous l’œil colonial

D’un gouverneur français

Sieur de La Bourdonnais

En ma bouche enflammée

Coulerait tout soudain

Le jus rouge et sucré

De la pomme d’amour

 

  

 

 

Pour la Communauté Entre Ombre et Lumière,

Thème : les marchés 

 

 

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 11:20

  Printemps rocaille-copie-1

Les fleurs de rocaille dans le jardin

 

J’ai vu

Le jaune fou du forsythia

Effarant le soleil

Tout par-dessus le mur

Les fines herbes fébriles

Qui se haussent du col

Dans les deux pots jumeaux

Celles qu’on dit mauvaises

Têtues de vouloir-vivre

Et trouant le gravier

Le prunus rosé

Comme un Japon ancien

Dans le fond du jardin

 

printemsp prunus p

  Le prunus en fleur dans le fond du jardin

 

Le bois dur des rosiers

Frémissant de leurs feuilles

Résillées et pointues

Dans le cœur des palmiers

La dague dégainée

Droite et qui s’éploiera

L’efflorescence bleue

Arrondissant les angles

De la rude rocaille

Les arbres à papillons

Mûrissants leurs senteurs

Pour leurs hôtes futurs

 

Printemps poisson P

Les poissons rouges dans le bassin

 

Les poissons remontés

Des tréfonds du bassin

Que je ne peux compter

La jacinthe très bleue

Au parfum capiteux

Dans la terra cotta

  

Printemps jacinthe p

  La jacinthe bleue

 

Sous l’écorce grattée

Des très vieux althéas

Du vert à volonté

Les pigeons gris et blancs

Aux ronds roucoulements

Que je n’entendais plus

Désormais revenus

La mouche qui trottine

Au hasard musardine

Sur le tuffeau chauffé

De silencieux félins

Les chats de mes voisins

Marquant leur territoire

De leurs excréments noirs

 

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  Un chat dans les herbes

 

Le coq orange

Et arrogant

Ressuscité dans le regain

 

 Printemps le coq p

Le coq indifférent

 

Refusant son regard

Au tapis blanc des plumes

Eparpillées éparses

De la poule ventrue

De la poule perdue

Violentée

Par le renard roué

Et qui ne verra pas

L’éclatement ardent

De son mortel

Printemps

   

Printemps plumes P

  Le renard est passé

 

 

 

 

 

 

 

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 12:57

                            Yves Leclair                                             Commere    

                                                   Yves Leclair                                                                            Pascal Commère

 

Hier, dimanche 20 mars 2011, s’achevait Le Printemps des Poètes 2011, dont le thème était consacré à D’Infinis Paysages.

La librairie, Le Livre à Venir, sise rue de la Tonnelle à Saumur, avait convié Yves Leclair et Pascal Commère pour une lecture de poèmes. Albane Gellé, poète et âme de l’association Littérature et Poétiques, a d’abord présenté ces deux jeunes poètes quinquagénaires. Tous deux écrivains attachés à leur terre, le premier enraciné dans la craie angevine, le second dans la glaise bourguignonne, nous ont fait pénétrer avec une extrême simplicité dans l’intimité de leurs mots.

Pascal Commère, fils de jockey et familier des bêtes et des maquignons, nous a d’abord emmenés loin dans un grand mouvement vers Oulan-Bator, au galop précipité des chevaux de Mongolie. De retour sur ses terres de l’Auxois, il a su nous dire son voisinage fraternel et compassionnel avec le monde rural, longtemps et toujours fréquenté. Il nous a fait ressentir l’extraordinaire vibration des mouches vibrionnantes, et le monde secret que recèle le fil de la lieuse. Il a expliqué que l’écriture est née chez lui vers l’âge de six ans et que, s’il n’avait pas écrit, il serait sans doute déjà mort.

Quant à Yves Leclair, il souhaite que son écriture tende de plus en plus vers l’épure. La poésie pour lui s’apparente à la méditation philosophique et, ultime paradoxe, le point d’orgue de l’écriture, serait peut-être de ne plus écrire. Appuyé sur son « bâton de randonnées », il a nous donné de nous émerveiller devant la jonquille de mars dans son pot d’étain, de nous abandonner à la « contemplation en montagne », pour enfin nous enjoindre à partir en quête de notre « Orient intime ». Et il nous a confié que c’est, dans sa jeunesse, la main tendue du grand poète Yves Bonnefoy qui lui permit d’entrer en poésie.

Hier, dans une petite librairie fleurant bon les livres, nous avons rêvé des chevaux de Mongolie et de la Chine de Bashô, des douces collines aux confins du Morvan et d’un jardin angevin planté d’arbres fruitiers. Mais surtout deux poètes nous ont confié que les « infinis paysages » sont au plus près de nous, en nous, et qu’il nous suffit de savoir les regarder.

 

  Le livre à venir 21 rue de la tonnelle

Le Livre à Venir, 21, rue de la Tonnelle à Saumur

 

 

 

 

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 09:25

vent

 

 

Dimanche, 20 mars 2011, en lien avec l’association Plein Ecran, et dans le cadre du Printemps du Cinéma, le cinéma le Palace à Saumur diffusait deux films du cinéaste iranien Abbas Kiarostami : à 11h, Et le vent nous emportera (Bad ma ra khahad bord), de 1999, et à 20h Ten. L’après-midi, François Bégaudeau, parrain de Plein Ecran, proposait une analyse filmique du long métrage du matin.

Le vent nous emportera tire son titre d’un poème, emprunté à Forough Farrokhzad, une poétesse iranienne (1937-1967), et dont quelques vers sont prononcés par le personnage principal du film, interprété par  Behzad Dourani.

Le film raconte la venue d’un cinéaste (sans doute le double de Kiarostami), qui se dit ingénieur en télécommunication, dans un village isolé du Kurdistan, éclatant de soleil et pourtant appelé « la vallée noire ». On y découvre progressivement qu’il est là avec son équipe pour filmer un rite funéraire, et  notamment des pleureuses qui se griffent le visage. Il attend donc la mort d’une centenaire, qui ne se résigne pas à mourir. Au terme d’un lent parcours initiatique, guidé par un jeune garçon à l’étonnante maturité, Behzad, va peu à peu perdre sa superbe de citadin, secourir un blessé, s’ouvrir aux autres et à la beauté du monde. En dépit de la mort de la vieille femme, il repartira sans avoir filmé le rituel mortuaire.

La belle affiche du film, représentant l’immensité des blés blonds sous le soleil, est révélatrice de l’œuvre. Elle correspond au moment où Behrad tisse soudain des liens nouveaux avec le monde qui l’entoure, où il écoute le vieux médecin qui le transporte sur sa mobylette réciter des vers d’Omar Khayyam, où le vent souffle sur la mer des blés.

Pour clore ce Printemps des Poètes 2011, consacré à D’Infinis Paysages, voici ce poème que Behrad récite dans l’obscurité d’une cave à une jeune femme occupée à traire une vache. Si elle demeure invisible, (la technique du hors champ étant une des techniques favorites de Kiarostami), on entend ces vers magnifiques, emblématiques d’un film à la beauté irradiante et secrète.


Dans ma nuit, si brève, hélas 
Le vent a rendez-vous avec les feuilles. 
Ma nuit si brève est remplie de l'angoisse dévastatrice 
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ? 
De ce bonheur, je me sens étranger. 
Au désespoir je suis accoutumée. 
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ? 
Là, dans la nuit, quelque chose se passe 
La lune est rouge et angoissée. 
Et accrochée à ce toit 
Qui risque de s'effondrer à tout moment, 
Les nuages, comme une foule de pleureuses, 
Attendent l'accouchement de la pluie, 
Un instant, et puis rien. 
Derrière cette fenêtre, 
C'est la nuit qui tremble 
Et c'est la terre qui s'arrête de tourner. 
Derrière cette fenêtre, un inconnu s'inquiète pour moi et toi. 
Toi, toute verdoyante, 
Pose tes mains, ces souvenirs ardents, 
Sur mes mains amoureuses 
Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie, 
Aux caresses de mes lèvres amoureuses 
Le vent nous emportera ! 
Le vent nous emportera ! 

 

 

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 00:12

  -Lucia-KenHoward

  Lucia di Lammermoor (Natalie Dessay), Photo Ken Howard

 

 

Hier, samedi 19 mars 2011, au cinéma Le Palace de Saumur, le Met retransmettait en HD Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti (1797-1848), dans la reprise d’une mise en scène très sobre de Mary Zimmerman, sous la baguette de Patrick Summers.

L’argument, adapté par le librettiste italien Salvatore Cammarano, fut établi à partir de la traduction italienne de Gaetano Barbieri, qui reprend une partie de l’intrigue d’un roman historique de Walter Scott, La Fiancée de Lammermoor (The Bride of Lammermoor). Avec Une Légende de Montrose, il appartient aux Contes de mon hôte (1819).

L’intrigue se situe en Ecosse, sous le règne d’Anne Stuart. Le roman raconte la passion tragique d’Edgar, maître de Ravenswood, et de Lucy Ashton, fille de l’ennemi héréditaire de sa famille, Sir William Ashton, qui a profité de sa ruine pour s’approprier ses biens. Lady Ashton, son épouse, joue un rôle machiavélique, tandis que Caleb Balderstone, un vieux domestique des Ravenswood, apporte la note comique à cette intrigue très sombre.

Salvatore Cammarano a supprimé le personnage de Lady Ashton la mère et de William Ashton le père. Exit aussi le frère cadet, Harry, pour ne conserver que l’implacable frère aîné Enrico. Il transforme de plus l’épisode final qui voyait Edgar enseveli dans des sables mouvants, pour lui préférer le suicide d’Edgardo. Il a ainsi centré l’histoire sur la passion des deux amants et situé l’action dans l’Ecosse de la fin du XVI° siècle, au moment où les Ashton, ennemis jurés des Ravenswood, ont pris possession de leur château de Lammermoor. Mary Zimmerman, pour sa part,  a choisi l'époque du XIX° siècle pour son adaptation.

Le livret précisé en mai 1835, Donizetti achève son opéra dans la fièvre, le 6 juillet 1835. Alors que le Teatro di San Carlo de Naples est au bord du gouffre financier, les répétitions de Lucia di Lammermoor commencent avec des interruptions, dues aux exigences de la cantatrice la Persiani. La création de l’opéra a lieu le 26 septembre 1835 et c’est un triomphe. C’est à ce moment précis que Donizetti devient le chef de file incontesté de l’école lyrique italienne, la mort de Vincenzo Bellini venant de surcroît à point nommé pour asseoir sa renommée montante.

Voici l’argument de cette intrigue tragique, qui se clôt par la folie et par la mort.

Acte I.

Les jardins du château des Ashton.

Après une brève et sombre ouverture, Enrico Ashton (Ludovic Tézier, baryton) pleure sur le destin de sa famille auprès du chapelain Raimondo (Kwangchul Youn, basse). Pour sauver sa lignée du déshonneur, il a conçu l’idée d’un mariage (« Cruda, funesta smania ») pour sa sœur Lucia (Natalie Dessay, soprano) mais elle s’y refuse. Normanno, le veneur (ténor), lui apprend qu’elle aime en fait Edgardo de Ravenswood (Josph Calleja, ténor). Enrico jure de séparer les amants.

Près d’un puits dans le parc du château.

Lucia attend la venue d’Edgardo en compagnie de son amie Alisa (mezzo-soprano), qui lui enjoint de renoncer à son amant. Lucia lui raconte qu’elle a vu en rêve le spectre d’une jeune femme assassinée par son amant, un Ravenswood (« Regnava nel silenzio »). Son corps se trouverait dans le puits. Survient Edgardo. Avant son départ pour la France, il s’apprête à demander la main de Lucia à son frère Enrico. Sa maîtresse l’en dissuade et Edgardo lui remémore son serment de vengeance contre les Ashton qui ont tué son père. La scène s’achève sur l’échange des anneaux entre les deux amoureux (« Quando rapito in estasi »).

 

Lucia et edgardo Ruby Whashington

Lucia (Natalie Dessay) et Edgardo (Joseph Calleja), Photo Ruby Whashington

 

Acte II.

Les appartements d’Enrico.

Le temps a passé et Lucia n’a plus de nouvelles d’Edgardo, car Enrico a donné l’ordre d’intercepter ses lettres. Il destine désormais sa sœur à Arturo Bucklaw (ténor). Après l’arrivée de ce dernier et des invités, Lucia, défaite, entre. Elle se plaint à son frère de son manque d’humanité, lui rappelant qu’elle a fait serment à Edgardo d’être sienne. Après avoir pris connaissance d’une fausse lettre, censée prouver l’infidélité de l’héritier des Ravenswood, Lucia se laisse convaincre par le chapelain d’épouser Arturo, en mémoire de sa mère. Elle est déterminée à se donner la mort après le mariage.

 

LUCIA Dessay and Tezier

Lucia (Natalie Dessay) et Enrico (Ludovic Tézier), Photo Ruby Whashington

 

Une salle décorée pour accueillir Arturo.

Arturo Bucklaw est accueilli par le chœur des invités. Enrico le met en garde contre la réaction de sa sœur. Celle-ci signe malgré elle le contrat de mariage. Edgardo surgit. Prend place un sextuor décrivant les événements (selon Puccini, un des plus beaux et des plus dramatiques morceaux d’opéra jamais écrits). Enrico, Arturo, Edgardo sont prêts à dégainer quand Raimondo brandit le contrat de mariage. Edgardo reprend l’anneau de sa fiancée et quitte les lieux en la maudissant.

 

-lucia-popup Ruby Whashington The NY times

Le contrat de mariage

 

Acte III.

Une salle de la tour de Wolferag.

Enrico provoque Edgardo en duel, pour venger l’honneur de leurs familles.

Les salons de réception de l’acte II.

Alors que les invités festoient pour le mariage, Raimondo leur annonce que Lucia a tué son époux dans un accès de folie. Elle arrive, vêtue de sa robe de mariée tachée de sang. Dans la remarquable scène de la folie (« Il dolce suono »), elle se voit en rêve unie à Edgardo. Elle confond son frère Enrico avec son amant et implore son pardon. On l’emporte mourante.

Les tombes des Ravenswood.

Alors qu’il ignore tout du sort tragique de Lucia, Edgardo se prépare au duel avec Enrico. On lui apprend qu’elle se meurt en répétant inlassablement le prénom d’Edgardo. Quand le glas tinte, il comprend que Lucia est morte et il se donne la mort.

 

Le casting de ce superbe opéra, aux airs célèbres proches du bel canto, est des plus séduisants. Ludovic Tézier interprète Enrico, le méchant de la pièce, celui qui menace sa soeur et hurle sa haine de sa rocailleuse voix de basse. Son abondante chevelure ondulée, son profil en bec d’aigle, sa stature rigide, confèrent au défenseur de la lignée des Ashton une présence et une prestance impressionnantes.

Edgardo, l’amant dupé par le frère et qui se croit trahi par Lucia, est chanté par le ténor Joseph Calleja. Son jeu et son chant montent en puissance tout au long de l’opéra, pour trouver leur point d’orgue dans la scène où s’exhale sa souffrance, lorsqu’il apprend la mort de Lucia. Du haut de son imposante stature, à travers sa voix qui s’adoucit dans la ferveur et la douleur, il parvient à faire passer une émotion extraordinaire, et son regard est brillant de larmes contenues. L’aria de sa propre mort est un moment d’une intensité rare.

 

Lucia Edgardo dans le cimetière

Edgardo (Joseph Calleja), près des tombes des Ravenswood

 

Quant à Kwangchul Youn, qui interprète Raimondo le chapelain, observateur lucide des égarements de la passion, il est le pilier moral de l’intrigue. Il est celui qui convainc Lucia d’épouser Arturo, et qui parvient à convaincre le public grâce à sa riche et chaude voix de basse.

Mais c’est bien sûr Natalie Dessay, la prima donna sanglante, qui recueille tous les suffrages. Dans la coulisse, elle explique à Renée Flemming que, si elle préfère les œuvres plus légères, elle est parfaitement à l’aise dans ce rôle, dont elle rêva pendant une quinzaine d’années, et qu’elle n’a depuis 2001 cessé d’interpréter (2004 à Chicago, 2006 à l’Opéra Bastille dans une mise en scène d’Andrei Serban, dirigée par Evelino Pidô, 2007 et 2008 au Met). Il faut dire que, lors de la scène de la folie, dans sa robe nuptiale ensanglantée, elle est stupéfiante de maîtrise et d’expression dramatique. Ne dit-elle pas vouloir rechercher « l’état » plutôt que de le mimer ?

Son expérience déjà longue de la scène fait que, désormais, elle sait s’imposer une distance vis-à-vis du rôle, ce qui lui permet d’aller beaucoup plus loin dans l’état recherché. La maîtrise capitale de la voix, de la respiration, de la diction (« Pour moi il n’y a pas de grand chanteur sans grand diseur », explique-t-elle), lui donne toute latitude pour « improviser » et trouver à chaque fois le paroxysme du sentiment. Sa réflexion approfondie sur le jeu de l’acteur, ses lectures de Stanislavski et des théories classiques sur le théâtre, lui ont enseigné que la démarche sur scène de l’acteur est très proche de celle du chanteur. Etre en mouvement sur scène l’aide à oublier qu’elle chante : « Lorsque je fais autre chose », dit-elle, « je n’y pense pas et je peux me concentrer sur le jeu. » Mais chanter demeure une technique. « Je parlerais plutôt d’un tourbillon où, d’un côté, on est complètement dans le personnage et, de l’autre, on est à l’extérieur en train de se contrôler et de contrôler comment on chante […] il faut lier ce relâchement physique et cette gestion mentale de l’épreuve. »

Dans ce rôle, Natalie Dessay est toute de fragilité dans l’amour et de force terrifiante dans la folie. Dans cette scène emblématique du rôle, il faut la voir évoluer des plus doux arpèges  amoureux aux accents de la folie la plus convaincante. Lorsque les invités du mariage la regardent, le poignard à la main, descendre l’escalier dans sa robe tachée du sang d’Arturo, elle chante avec une intensité d’une clarté qui fait frémir. Qu’elle déchire son voile de mariée, qu’elle roule en bas des dernières marches, qu’elle danse avec Enrico confondu avec son amant, qu’elle revienne soudain à elle-même et demande le pardon des hommes, elle est bouleversante de justesse et d’une extraordinaire vérité tragique. La soprano colorature joue ici sa partition la  plus magistrale, transcendant sa virtuosité technique par une expression enflammée de l'élément dramatique.

 

 lucia-di-lammermoor

Lucia dans la scène de la folie (Photo AP)

 

Dans cette version qui soutient la tension de bout en bout, la mise en scène de Mary Zimmerman est à l’unisson d’un spectacle très homogène et très esthétique. La transposition opérée au XIX° siècle par Mary Zimmerman place l’œuvre dans une perspective romantiquement noire, qui est ici excellemment rendue.

La nature, les spectres, l’eau mortifère du puits, la lune maléfique, y ont une place de choix. Dans la scène 1 de l'acte I, les arbres noirs, les chasseurs et leurs torches, les magnifiques chiens griffons gris, créent une atmosphère crépusculaire, préfigurant la tonalité générale de l’ensemble de l’opéra. La scène près du puits entre Lucia et Alisa est de toute beauté, avec l’apparition du délicat spectre blafard de la femme assassinée par un Ravenswood, double prémonitoire de Lucia, et qui disparaît lentement dans le puits. Dans la dernière scène, l’atmosphère de gothique fantastique est rendue par les silhouettes des tombes de la famille Ravenswood, tandis que des témoins en noirs, portant des parapluies, semblent tout droit sortis d’un film de Murnau. De l’au-delà de la mort, Lucia réapparaît, dans la robe du spectre de l’acte I, et elle guide son amant dans son geste suicidaire. L’ensemble est dominé par une gigantesque lune blafarde, Hécate maléfique, gardienne des amours maudites, nées sur la lande hantée de Lammermoor.

Les couleurs de cette mise en scène, servie par les décors évocateurs de Daniel Ostling, sont à l’unisson de ce choix éminemment romantique. L’ensemble baigne dans des tonalités éteintes, nuances de gris, de parme, de beige, de noir. A cet égard, le sombre costume de Lucia, imaginé par la costumière Mara Blumenfeld, au premier acte, fait songer à un très beau tableau de Carolus Duran, figurant une amazone. Dans cette palette mélancolique, symboles éclatants de la passion de Lucia, intenses et vibrantes, deux couleurs surgissent. C’est d’abord le rouge de sa tenue, lors de la signature du contrat de mariage, puis celui du sang qui éclabousse sa robe nuptiale. C’est ensuite le blanc de cette même robe de mariée et de celle du spectre. Le choix de la couleur rouge en particulier, s’il connote bien évidemment la passion souveraine, est aussi révélateur d’un personnage féminin qui se rebelle contre les codes d’une société patriarcale inhumaine.

Et, s’il ne fallait retenir qu’une seule image de cet opéra, une des créations les plus fortes et les plus puissantes de la période romantique précédant Verdi, c’est que la mariée y était en rouge…

 

  lucia-di-lammermoore sur escalier

 

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lucia_di_Lammermoor

Interview de Natalie Dessay par Etienne Billault pour Evène, Novembre 2006

Extrait de l’article « La genèse d’un chef-d’œuvre et ses trois créateurs, Jacques Gheusi, Lucia di Lammermoor », L’Avant-Scène Opéra

 

 

 

 

 

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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 08:53

  Redon Sita 1893

Sita, 1893, Odilon Redon

 

 

Où m’en vais-je ainsi

Quand je rêve

Et que je m’ensommeille

Enfin abandonnée

Aux mirages flottants

Qui courent sous mon front

Comme des fils de la Vierge

 

Quel est donc ce pays que je ne connais pas

Où je suis délivrée de mon corps pesant

De l’espace et du temps

De la griffe et du vent

Du sang et des grimaces

De l’homme qui s’en va

Et qui ne revient pas

 

Je crois redevenir

Cet éternel enfant

Qui riait vaguement

Dans les eaux maternelles

Et dont les mouvements

Harmonieux et dansés

Etaient un friselis sur un rond ventre blanc

 

Et je sais que c’est là

Dans l’œuf originel

La matrice amoureuse

Le mystérieux Graal

Que je retournerai

Y rêver pour jamais

Mon songe éternité

 

 

 

Pour Le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy,

Thème : Rêve Party

 

 

 

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 14:57

 

Fritillaire P

Quatre fleurs de fritillaire "oeuf de pintade" (Jeudi 17 mars 2011)

 

 

 

Dans le petit chemin où courent les poneys

Vers la peupleraie haute aux arbres clairsemés

J’ai vu la fritillaire pintade bien nommée

Sommeillante dans l’herbe humide et piétinée

 

Etrange campanule à la robe en damier

Pointillisme blanchâtre mauve violacé

Nom d’un cornet à dés et d’un gallinacé

Humble fleur solitaire au destin menacé

 

Dans le petit chemin où courent les poneys

Dans un galop rapide une fuite endiablée

J’ai vu la fritillaire et sa tige dressée

Sur le vert-de-grisé sa clochette inclinée

 

Fragile fritillaire au charme très secret

Eclose au mois de mars et morte au mois de mai

Tu ornes les sentiers tel un rose collier

Mais ton parfum discret est bien empoisonné 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                    Poneys PLes poneys dans la peupleraie (Jeudi 17 mars 2011)

 

 

 

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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