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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 12:26

  Katyn l'exécution

 

Avec son film Katyń (2007), diffusé jeudi 14 avril 2011 sur ARTE, le cinéaste polonais Andrzej Wajda signe une œuvre forte au lyrisme contenu. Katyń est le nom d’une localité russe près de Smolensk. Dans les centres du NKVD (Commissariat du Peuple aux Affaires Intérieures), lors du printemps 1940, y furent exécutés par les Soviétiques, d’une balle dans la nuque, 14 700 officiers polonais et 11 000 membres de la résistance nationale, oubliés dans les forêts de Katyń, Tver et Kharkov. On se rappellera qu’auparavant, Staline et Hitler avaient conclu le pacte Molotov-Ribbentrop (signé le 23 août 1939 et rompu le 22 juin 1941) dans le but de se partager la Pologne, « ce bâtard né du traité de Versailles ».

 

Katyn Maja Ostaszewska

Anna, la femme d'Andrzej (Maja Ostaszewska)

 

Ce massacre de masse fut passé sous silence pendant les longues années de l’occupation soviétique, qui en reporta la responsabilité sur les Allemands. Ceux-ci en avaient découvert les charniers lors de leur avancée vers l’Est en avril 1943. Pendant des décennies, URSS et Allemagne, qui avaient été unies par le pacte germano-soviétique, s’accableront mutuellement avant que la vérité n’émerge peu à peu, entre 1981 et 1989. C’est Boris Eltsine en 1992 qui reconnaîtra publiquement le rôle de Staline, en accord avec Beria et le Politburo, dans cette décapitation de l’armée polonaise, considérée alors comme les « ennemis objectifs ».

 

Katyn la mère-copie-1

La mère d'Andrzej (Maja Komorowska)

 

Si Wajda a souhaité réaliser ce film, c’est d’abord pour des raisons personnelles. En effet son père, Jakub Wajda, valeureux soldat de la Grande Guerre, titulaire de la croix de l’ordre Virtuti Militari, la plus haute distinction militaire polonaise, disparut dans les fosses soviétiques. Cependant, sa famille l’attendit en vain pendant des années, car si le nom de Wajda figurait bien sur les listes des victimes, il s’agissait d’un certain Karol.

 

Katyn la femme du général

Roza, la femme du général polonais (Danuta Stenka)

 

Mais le réalisateur explique que le propos de son film n’est pas uniquement la recherche d’une « simple vérité personnelle ». Il souhaite qu’il soit « le récit du drame et des souffrances subis par de multiples familles, victimes de Staline et du silence qu’il parvint à imposer à ses alliés d’alors : la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ». Il voudrait enfin que le 17 septembre 1939, date de l’invasion de la Pologne par les nazis,

ne soit plus uniquement pour les jeunes Polonais d'aujourd'hui la date d'un jour férié. 

 

Katyn la fille du généralEwa, la fille du général polonais (Agnieszka Kawiorska) 

 

Le film est fondé sur un scénario adapté du livre de Andrzej Mularczyck, Post Mortem, l’histoire de Katyń. Mais il se base aussi sur les récits des documents retrouvés sur le corps des officiers, et associe des images d’archives à des témoignages historiques véhiculés par des personnages. Il s’est agi pour Wajda de relater la destinée tragique de ceux qui vécurent cette horreur planifiée, ce « nettoyage de classe ».

 

Katyn Magdalena Cielecka

Agnieszka, la soeur du lieutenant Pilote  (Magdalena Cielecka)

 

C’est donc à travers l’histoire de plusieurs femmes, dont le destin s’entrecroise, que le cinéaste accomplit son devoir de mémoire. Il s’agit d’abord d’Anna (Maja Ostaszewska), de sa fille Weronika dite Nika (Wiktoria Gasiewska) et de sa belle-mère  (Maja Komorowska), toutes trois ignorantes du sort d’Andrzej leur mari, père et fils, capitaine au 8e régiment de Uhlans (Artur Zmijewski), dont elles perdent la trace, alors qu’un train de prisonniers l’emmène vers l’Est. Il y a encore Róza (Danuta Stenka) et sa fille Ewa (Agnieszka Kawiorska)), qui apprennent la mort de leur époux et père, un général de l’armée polonaise (Jan Englert), mais qui s’opposent farouchement à ce que l’on travestisse la vérité de sa mort. C’est enfin le personnage d’Agnieszka (Magdalena Cielecka), la sœur du lieutenant Pilote qui, telle Antigone, n’aura de cesse, au mépris de sa vie, d’ériger une pierre tombale à la mémoire de son frère martyr. Trois belles figures de femmes, amoureuses et fières, rebelles à toute compromission, qu’aucune hypocrisie étatique ou militaire ne fera plier.

 

 Katyn Maja Ostaszewska et Wiktoria Gasiewska

Anna et sa fille Nika (Wiktoria Gasiewska)

 

Tendu vers le point d’orgue tragique qu’est l’exécution méthodique de toute une armée, retraçant l’histoire d’un mensonge d’Etat, le film évite l’écueil du pathos pour donner toute sa lisibilité à cet effroyable maquillage de la vérité. Wajda ne cache rien des différences de point de vue entre les officiers emprisonnés dans les camps, ni de la violence brutale d’un Müller mettant à bas l’Université polonaise (dont fait partie le père d’Andrzej, le professeur Jan [Wladyslaw Kowalski)]), ni encore des choix faits après la guerre par les membres d’une même famille. Ce qui donne lieu notamment à une très belle scène entre une Agniezska qui continue à résister sous l’occupation soviétique, alors que sa sœur Irena (Agnieszka Glinksa)  a choisi de faire le jeu des nouveaux maîtres. Ce dilemme s’incarne de manière exemplaire dans le personnage du lieutenant Jerzy (Andrzej Chyra), qui a échappé au massacre de Katyń et qui devient le bras armé de l’occupant. Au terme d’une lente prise de conscience, il finira par hurler la vérité et se suicidera de n’être pas entendu.

 

Katyn 2

Le lieutenant Jerzy, du 8e régiment de Uhlans (Andrzej Chyra)

 

Long cheminement vers une vérité trop longtemps occultée et falsifiée, le film s’achève donc par l’exécution systématique des officiers, tué un par un d’une balle dans la nuque, et basculant dans une fosse. Puis, sur la belle musique de requiem de Krzysztof Penderecki (De natura sonoris), l’écran devient noir.

A l’image de ce Christ enterré dans une fosse et recouvert d’une capote militaire, c’est du martyre de toute une nation que Wajda  nous invite ainsi à nous souvenir. Baignant dans un clair-obscur ou dans une froide lumière mortifères, le film d’une facture très classique (que certains lui ont d’ailleurs reprochée) impressionne par son acharnement à dévoiler la vérité d’un peuple. Sa puissance tient sans doute aussi au fait que Wajda nous donne à lire cette page d’Histoire tragique au travers de beaux personnages de femmes courageuses. Antigone éternelles, celles-ci nous rappellent avec Sophocle qu’ « un mort n’a pas besoin d’être tué deux fois ».

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki. Katy%

http://www.katyn-lefilm.fr

 

 

 

 

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 22:12

  Boire fumer

  Marc (David Brécourt), Greg (Christian Vadim), Simon (Philippe Lellouche)

Photo Pacome Poirier/ WikiSpectacle

 

Décidément le thème de la garde à vue sied aux quadragénaires. Après le romancier Frédéric Beigbeder, qu’une garde à vue incitait à évoquer son passé dans Un roman français, Philippe Lellouche, comédien et metteur en  scène, propose une pièce dans laquelle trois hommes se retrouvent dans une cellule de garde à vue parisienne, pour des motifs différents. Simon (Philippe Lellouche) a fait un excès de vitesse de plus de 8kms/h  sur les boulevards des maréchaux ; Marc (David Brécourt) a fumé gare d’Austerlitz ; Greg (Christian Vadim)  a été arrêté en état d’ébriété.

Jeudi 14 avril, au théâtre Beaurepaire, à Saumur, ils évoquaient leur inquiétude devant la jeune avocate commise d’office (Marie Fugain en remplacement de Vanessa Demouy), venue à leur rescousse dans la cellule de dégrisement. L’occasion pour eux d’évoquer leur enfance dans les années 70, avec les dessins animés d’Albator, la boisson Tang à l’orange, les sous-pulls à col roulé en acrylique couleur fluo. Le moment aussi de se demander où en est leur couple, de s’interroger sur leur choix de vie, de s’insurger contre une société prohibitive, dans laquelle le principe de précaution est érigé en valeur suprême.

Dans un décor d’infirmerie, à la blancheur surexposée, flanqué de deux portes à cour et à jardin, debout, allongés, assis sur des bancs de plastique transparent, les trois quadras, devenus pour un temps compagnons de cellule, ont disserté sur la vie et les interdits de la société contemporaine, avec pour références culturelles les feuilletons télévisés. Les dialogues ont fusé, vifs, incisifs, souvent drôles et percutants.

Au service des comédiens en parfaite osmose, la mise en scène de Marion Sarraut, jouant exclusivement sur le noir et le blanc, s’est révélée efficace. Si Marie Fugain paraît un brin empruntée dans son rôle d’avocate, porte-parole de la loi et de la morale, on reconnaîtra à Christian Vadim, dans le rôle de Greg, beaucoup d’assurance et de conviction dans son interprétation d’un gentil alcoolique, demeuré un grand enfant. Il tire avec brio son épingle du jeu, entraînant à sa suite les autres comédiens survoltés.

Après un coup de théâtre des plus inattendus, on regrettera cependant une fin particulièrement gnangnan et moralisatrice. Greg ne convainc guère lorsqu’il pleure dans les bras de son avocate ! Et que dire de cette réplique finale, une insulte proférée en cœur par les trois acteurs ? Car, selon moi, c’est là où le bât blesse, dans une certaine vulgarité facile, dans cette manière d’avoir recours à des thématiques dans l’air du temps, tout en enfonçant des portes ouvertes.

Les Saumurois n’ont cependant pas boudé leur plaisir, qui ont applaudi à tout rompre les comédiens dans une standing ovation. Nostalgie sans doute de l’émission Au Théâtre ce soir, ou des bonnes vieilles tournées Baret… Mais, on ne m’empêchera pas de préférer Marivaux ou Calaferte.

 

 

 

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 15:36

  L'enfant à la poupée, le douanier rousseau

L'enfant à la poupée (1904), Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau

 

 

 

Pour l’avoir rencontrée un matin je l’aimai,

Au temps où tout nous dit les gaîtés naturelles,

Quand les arbres sont verts, lorsque les tourterelles

Gémissent de tendresse au clair soleil de mai.

 

Nos âmes échangeaient de longs baisers entre elles,

Tour riait près de nous, et, dans l’air parfumé,

On entendait des bruits d’amoureuses querelles.

Mon cœur, alors ouvert, depuis s’est refermé.

 

Et ne me demandez jamais pour quelle cause

Vers un autre côté la fille svelte et rose

A détourné ses yeux doux comme les bluets ;

 

Car, pour ne pas laisser leurs mains inoccupées,

Les enfants, sans pitié, brisent leurs vieux jouets

Et retirent le son du ventre des poupées !

 

 

Joseph-Albert-Alexandre, dit Albert, Glatigny est né à Lillebonne le 21 mai 1939 et mort à Sèvres le 16 avril 1873. Engagé à dix-sept ans dans une troupe de comédiens de passage, il se met à courir la province avec eux, tout en composant des drames historiques en vers. La lecture des Odes funambulesques de Théodore de Banville est  pour lui une révélation et il publie en 1857, Les Vignes folles, où l’on peut reconnaître l’influence du maître. Il continue ensuite à écrire sans renoncer à sa vie errante. Il publiera encore deux recueils poétiques, Les Flèches d’or (1864) et Gilles et Pasquins (1872).

Dans ce sonnet, le poète dit pudiquement la douleur déchirante de l’amoureux abandonné. Il le compare à une poupée maltraitée par un enfant. Théodore de Banville disait d’Albert Glatigny qu’il était « un poète primitif, pareil à ceux des âges anciens, qui eût été poète quand même on l’eût abandonné petit enfant, seul et nu dans une île déserte. »

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par M’annette : Jeu, jouet, jouer

 

 

 

 

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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 07:55

 

L'accompagnatrice 2

 Maria Nikolaevna Travina (Yelena Safonova) et Sonnetchka (Romane Bohringer)

dans le film, L'Accompagnatrice, de Claude Miller (1992)

 

 

L’Accompagnatrice (1985) de Nina Berberova est ce noir joyau romanesque, écrit en 1934,qui révéla Nina Berberova, et la fit connaître au monde, à plus de quatre-vingts ans.

On connaît la tragique histoire de cette Sonnetchka, jeune Russe sans grâce, qui a « une patte de poulet, une gambette de chèvre, une poitrine de chat », ainsi que la décrit un baryton de rencontre. Marquée irrémédiablement par la honte d’une naissance bâtarde, elle devient l’accompagnatrice au piano d’une cantatrice radieuse, Maria Nikolaevna Travina, miroir inversé d’elle-même.

Ce récit, écrit en focalisation interne, tout en ellipse et d’une rare densité, nous fait appréhender ce sentiment qu’on ne sait comment qualifier, et qui dévore la jeune fille. S’agit-il de révolte, d’injustice, contre une société inégalitaire ? Est-ce de l’envie, de la jalousie, cette haine viscérale qui envahit toute l’accompagnatrice ? Est-ce de la passion, de l’amour, cette attirance sado-masochiste pour une femme lumineuse, qui est tout ce que Sonnetchka ne sera jamais ? Faut-il qualifier de névrose d’échec cette attitude qui, telle « un instinct de chien », contraint la narratrice à vouloir trahir qui vous veut du bien ? Quelqu’un qui ne s’aime pas, qui ne se sent pas reconnu, sera-t-il jamais capable d’amour ?

 

L'accompagnatrice Miller

 

Telle est me semble-t-il la question essentielle que pose ce récit, qui paraît de prime abord être celui de l’échec d’une vie. En effet, même sa vengeance contre Maria Nikolaevna sera enlevée à Sonnetchka. Le mari de la chanteuse, Pavel Fédorovitch Travine, prendra les devants et libérera sa femme d’une chaîne conjugale, lui permettant ainsi d’accéder à un ailleurs amoureux et rayonnant avec André Grigorievitch Ber. On a alors l’impression que, devenue pianiste dans un petit cinéma près de la porte Maillot,  l’accompagnatrice a gâché tous ses talents, n’a pas répondu à ce que certains attendaient d’elle, ainsi que le lui dit Mitenka, le compositeur génial.

Or, à bien y regarder, une autre clé est peut-être donnée par la structure du livre. Ce dernier se clôt par ces lignes : « Et on aura beau me dire que n’importe quel moucheron n’a pas le droit de prétendre à la magnificence universelle, je ne cesserai d’attendre et de me dire : tu ne peux pas mourir, tu ne peux pas te reposer, il y a encore un être qui se promène sur terre. Il y a encore une dette que, peut-être, tu pourras un jour recouvrer… si Dieu existe. »

Certes, selon la croyance de chacun, on verra là une fin pessimiste ou optimiste, d’autant plus que cette interrogation sur l’existence de Dieu est récurrente dans le roman. Cependant, si l’on se reporte à l’incipit du roman, on peut en infléchir le sens. En effet, L’Accompagnatrice commence ainsi : « C’est aujourd’hui le premier anniversaire de la mort de maman. Plusieurs fois, à voix haute, j’ai prononcé ce mot : mes lèvres en avaient perdu l’habitude. C’était bizarre et agréable. »

Ainsi, c’est au moment où elle est capable de prononcer de nouveau sans souffrance le mot de « maman », occulté depuis toujours par l’infamie de sa naissance, que la narratrice entreprend le récit de sa vie. A l’encontre d’un Meursault, dont l’histoire commence par : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas », Sonnetchka renoue avec sa mère, avec son origine, reconnaît enfin d’où elle vient, libérant ainsi une parole défendue, qui devient salvatrice. Et c’est en cela que ce court et beau récit est peut-être l’aube d’une renaissance.

 

L'Accompagnatrice 3

 

 

 

 

 

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 17:28

Marson P 

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Le Week-End du Petit Patrimoine, je vous emmène au château de Marson, dans les environs de Saumur. L’hiver, quand on arrive par la plaine, on aperçoit de loin ses pinacles et ses hautes cheminées de tuffeau à travers les arbres dépouillés.

Dominant la petite église Sainte-Croix et son cimetière à l'atmosphère paisible, le château, en dépit d'une très importante restauration au XIXe siècle, ne peut manquer de faire rêver.

En effet, très ancien habitat gallo-romain, le village de Marson est un ancien fief et seigneurie qui relevait de la Tour de Ménives, située à quelques kilomètres. Il fut la propriété de grandes familles françaises : les familles de la Grézille (XIIe-XVe siècles), Quatrebarbes (1481-1644), Maillé-Brézé au XVIIe, Bourbon (1650-1747) et Baillou de la Brosse (1814-1915).

Certains historiens font remonter l’origine du château au Xe siècle.  En 1635, le château passe à Urbain de Maillé-Brézé, époux de Nicole du Plessis, sœur cadette du cardinal de Richelieu. Leur fille, Claire-Clémence de Maillé-Brézé, épouse en 1641 Louis II de Bourbon, prince de Condé, dit le Grand Condé, qui devient par cette alliance seigneur de Marson. On dit que le curé de Chétigné eut parfois maille à partir avec ces seigneurs « qu’on voit sans cesse s’élever et prétendre contre ses droits ».

En 1600, il y avait deux moulins dans le parc. A cette époque, le seigneur de Marson avait droit de moyenne justice et possédait un gibet à deux piliers. Mais, en 1798, le château de Marson n’est plus que l’ombre de lui-même. Il n’existe plus qu’ « une chambre basse à feu, une chambre haute avec cheminée au-dessus, deux petites chambres à côté… ; au haut de la cour, est une grange et plusieurs gardes monceaux ; au-dessous, sont des écuries, une boulangerie sous le roc et plusieurs caves et caveaux, grande porte sous laquelle existe un ancien pigeonnier ».

En 1814, la famille Baillou de la Brosse rachète et transforme complètement le domaine. De 1850 à 1865, sous la direction de l’architecte Joly-Leterme, le château est reconstruit sur les bases d’autrefois, notamment aux angles sud et sud-ouest. Le cours du ruisseau, longeant le parc à l’ouest, est détourné, les anciens moulins détruits et on édifie de nouvelles servitudes à la place des anciennes.

En 1913, la propriété est vendue à Henri Fricotelle, un industriel qui s’était enrichi en fabriquant un papier à cigarettes de luxe, vendu en Amérique. Il modernise encore le monument de 1924 à 1926. L’architecte Claudon conçoit alors le portail monumental avec créneaux et mâchicoulis, décoré de pampres par le sculpteur Voisine.

En 1927, Fricotelle fait construire dans le parc une piscine, inspirée de l’architecture thermale antique et de la colonnade en hémicycle de Hardouin-Mansart à Versailles, dans l’esprit Art Déco. Œuvre de l’architecte saumurois Pierre-Jean-Victor-Brunel, elle est décorée d’une mosaïque, créée par Isidore Odorico, qui réalisa notamment la façade et l’intérieur de la Maison bleue à Angers.

C’est Urbain de Maillé-Brézé (1598-1650) qui est le propriétaire le plus original et le plus célèbre de ce château. En 1626, il assoit sa puissance en devenant Gouverneur de Saumur et du Pays saumurois. Son domaine s’étend alors de Grésillé et Montsabert jusqu’à Rou, sans oublier Brézé et ses environs. C’est à cette époque qu’il achète Marson à René de la Dufferie. On raconte qu’il aurait fait condamner ce dernier pour révolte, afin de s’emparer de ses biens.

Tallemant des Réaux n’est pas tendre pour celui qui devient maréchal de France en 1632 : « Je n’ay que faire de dire que ce n’estoit ny un bon soldat ny un bon capitaine : l’histoire le dira. » Mais le cardinal de Retz reconnaît qu’il était bien en cour : « Il estoit assez gousté du Roy, et se permettoit souvent auprès de Sa Majesté des tirades contre les plus grands personnages. » Impatient, Urbain de Maillé-Brézé ne supportait guère les longues cérémonies et c’est ainsi qu’il quitta sans vergogne le mariage de sa fille. Quant au cardinal, il  tolère ce remuant beau-frère au franc-parler parce qu’il ne redoute aucune trahison de sa part.

Le possesseur du château de Marson passe encore pour avoir été un grand séducteur. C’est à dix-neuf ans qu’il tombe fou amoureux de la belle Nicole du Plessis, son aînée de dix années. En 1619, celle-ci devient dame d’honneur de la reine en remplacement de la Galigaï. Mais elle se languit vite d’une sorte de « folie douce » et vit recluse au château de Saumur. Ecoutons Tallemant des Réaux nous parler d’elle dans ses Historiettes  : « Cette femme estoit folle, et elle est morte liée, ou du moins enfermée. Elle croyoit avoir le cul de verre et ne vouloit point s’asseoir. » L’écrivain raconte encore qu’elle croyait avoir « froid à un petit endroit au-dessus de la main » et qu’elle passait son temps à vouloir essayer de la réchauffer avec des gouttes de résine ».

Son époux entretiendra une relation passionnée avec Honorée Lebel de Bussy, une adolescente de douze ans, qui demeure chez sa tante, la sénéchale de Maliverné. Elle sera détrônée par sa dernière conquête, Renée Pommier, dite « La Dervois ». Selon Tallemant toujours, elle avait une grande emprise sur son amant et paradait devant la maréchale : « Une des choses qui servit à achever la grande Nicole, ce fut que le Mareschal luy osta ses pendants, et les mit en  sa présence aux oreilles de la Dervois ».

Tel fut ce personnage haut en couleurs, Urbain de Maillé-Brézé, maréchal de France et grand amateur de femmes, propriétaire un temps du château de Marson, et gouverneur de Saumur, « seul lieu d’Anjou, le plus cher à [son] cœur ».

 

 urbain de mb 2

Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France, Jérôme-Martin Langlois

 

 

 

Sources :

http://www.communes-française.com/49/rou-marson/

http://www.annuaire-mairie.fr/monument-historique-rou-marson.html

http://www.patrimoine-de-france.org

http://saumur-jadis.pageperso-orange.fr Le site passionnant de Henri Denécheau sur l’histoire de Saumur

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Le Week-End du Petit Patrimoine

 

 

 

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 19:55

 Segantini Messe

A la première messe (1884-1886), Giovanni Segantini

 

 

Je viens de recevoir une carte postale représentant un tableau de Giovanni Segantini (1858-1899), un peintre italien, dont j’ignorais tout, et oncle de Rembrandt et Ettore Bugatti. Après avoir perdu très jeune son père et sa mère, il fréquentera l’Académie des Beaux-Arts de Brera à Milan. Installé en Suisse, en Haute-Engadine, il deviendra un peintre de genre, (des scènes de la vie paysanne à Savognin notamment), représentant des sujets typiques dans des paysages de montagne du Nord de l’Italie.

Il chercha toute son existence à capter la lumière éclatante des pics alpins. Si l’extraordinaire luminosité de ses toiles fait de lui un avant-gardiste en matière de paysage et un précurseur du courant moderne, on a coutume généralement de le rattacher au symbolisme. Sur sa tombe, on peut lire : « Arte e amore vincono il tempo » (L’art et l’amour triomphent du temps).

Ce tableau (A messa prima, A la première messe [1884-1886]) représente un vieux prêtre gravissant les degrés d’un escalier menant à une église, sur un fond de ciel d’un bleu éclatant. En le regardant j’ai soudain pensé à un texte de Marcel Proust, dans Les Plaisirs et les Jours (dans la partie « Les Regrets, Rêveries Couleurs du temps »), et dont le titre est « Présence réelle » (XXII). Il s'agit d'une rêverie sur les noms, écrite dans une langue classique et dépouillée, par un Proust qui n'a pas encore choisi le méandre et l'arabesque. Elle baigne dans une atmosphère mystique, qui m'avait sans doute particulièrement frappée, pour ainsi ressurgir d'un coin de ma mémoire.

Le narrateur y évoque les souvenirs amoureux d’un amant « dans un village perdu d’Engadine au nom deux fois doux ». Après avoir fait la description d’une multitude de papillons roses voletant au-dessus du lac de Sils-Maria, il souligne la « présence réelle » de sa maîtresse, loin de ses yeux en ce temps-là. Il se remémore l’éblouissement suscité par quelques mots prononcés à propos de l’Alpgrun : « De là on voit jusqu’en Italie. » Et il y a cette phrase : « Nous partîmes pour l’Alpgrun, imaginant que, dans le spectacle étendu devant le pic, là où commencerait l’Italie, le paysage réel et dur cesserait brusquement et que s’ouvrirait dans un fond de rêve une vallée toute bleue ». Et plus loin : « Et puis, j’avais l’immense espoir de te mener un jour là, lire cette ligne : ensuite tu monterais avec moi plus haut encore me venger de toute cette tristesse.»

Et sur ces marches affaissées, vieillies par le temps, j’imagine que ce vieux prêtre en soutane et las du monde, dont les yeux se sont usés sur son bréviaire à demi fermé, murmure la prière qu’il dira à la première messe du matin : « Seigneur, un jour, je monterai là-haut avec Toi, et je me baignerai dans Ton irradiante clarté bleue. »

 Segantini Selbstportrait 1893

 Autoportrait de Giovanni Segantini (1893)

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Giovanni_Segantini

http://www.evene.fr/culture/agenda/giovanni-segantini

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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 23:03

 Anna bolena Netrebko Michael Pöhn Wiener Staatsoper

 Anna Netrebko, Anna Bolena

 

Mardi 05 avril 2011, ARTE retransmettait en direct du Statsoper de Vienne l’opéra séria, héroïque et tragique, en deux actes de Gaetano Donizetti, Anna Bolena, sur un livret du poète Felice Romani, librettiste de Bellini. Romani écrira ensuite pour Donizetti L’Elixir d’amore et Lucrecia Borgia.  Si elle n’a attiré que 222 000 spectateurs, cette retransmission fut cependant exceptionnelle.

Donizetti composa en un mois cette œuvre-phare du bel canto, alors qu’il se trouvait dans la villa de la célèbre chanteuse Giuditta Pasta, à qui elle est dédiée et qui en interpréta le rôle-titre. Elle fut créée au Teatro Carcano de Milan, le 26 décembre 1830. Elle est la première d’une trilogie consacrée aux Tudor avant Maria Stuarda (Nommé après Mary, reine d’Ecosse)  et  Roberto Devereux (du nom d’un des célèbres amants de la reine Elizabeth I).

Jouée régulièrement jusqu’à la fin du XIXe siècle, elle connut ensuite un long purgatoire. Sa réhabilitation ne se fera qu’en 1957, avec Maria Callas dans le rôle de Anna Bolena, mise en scène par Luchino Visconti.

L’opéra conte la tragique histoire d'Anne Boleyn, la deuxième femme de Henry VIII, qui fut décapitée, surtout peut-être parce qu’elle ne pouvait donner d’héritier mâle à la Couronne.

L’action se tient à Londres en 1536. Au cours du premier acte, on voit le roi d’Angleterre Enrico VIII (baryton basse) se lasser de sa deuxième épouse Anna Bolena (soprano), qui ne lui a donné que des filles. Il s’est épris d’une dame d’atours de celle-ci, Giovanna Seymour (mezzo-soprano), qui l’aime en retour mais se sent coupable vis-à-vis de la reine. Le page Smeton (mezzo-soprano) est amoureux de cette dernière. Le second acte débute sur le retour de lord Riccardo Percy, comte de Northumberland (ténor), ancien amant d’Anna Bolena, que le roi à rappelé d’exil. Il profite de cette situation pour accuser son épouse d’adultère, car il découvre dans un médaillon que porte Smeton le portrait de celle-ci. La reine, son frère Lord Rochefort (basse) et lord Percy sont arrêtés par lord Hervey (ténor) sur les aveux de Smeton. Emprisonnés et jugés, ils sont condamnés à mort. L’opéra se clôt sur la décollation d'Anna Bolena.

Cet opéra, dirigé ici par le chef d’orchestre Evelino Pidò, n’avait jamais été représenté à Vienne et la fin de la première a été accueillie par une standing ovation de près de 20 minutes.

La distribution en est royale. A Anna Netrebko, la soprano russo-autrichienne, la diva absolue du moment, dans le rôle-titre, et qui chante comme si sa vie en dépendait, de grands chanteurs donnent la réplique. Ildebrando d’Arcangelo est un Henry VIII puissant et sensuel ; Elina Garanca interprète une Jane Seymour superbe et compatissante ; Francesco Meli campe un lord Richard Percy des plus amoureux ; Elisabeth Kulman donne toute sa jeune fougue à Smeton, le page qui avoue sous la contrainte un adultère inventé de toutes pièces. Peter Jelosits est Sir Hervey, l'exécuteur des basses oeuvres, et Dan Paul Dumitrescu interprète lord Rochefort.

C’est Eric Génovèse, sociétaire de la Comédie-Française, qui a signé la mise en scène. Celle-ci est d’une grande sobriété, revendiquée par le comédien lui-même. Ne déclare-t-il pas en effet que la mis en scène d’un opéra pose tellement de problèmes qu’il est inutile de la surcharger ? Avec son lit unique, ses praticables horizontaux et verticaux, tout à la fois carrelage royal et échafaud, elle est d’une économie de moyens très convaincante.

 

Anna Bolena

Le choeur des dames d'honneur 

autour d'Anna Bolena

 

Connu pour ses qualités d’acteur et de récitant, Eric Génovèse propose notamment de très beaux tableaux des différents chœurs : celui des dames d’honneur d’Anna Bolena, toutes de gris et de parme vêtues, la soutenant avant la mort ; celui encore des juges, dans des costumes blonds et dorés. Dans une harmonie de bleu passé, de gris étouffés, de marron clair, les personnages évoluent avec aisance dans des mouvements très théâtralisés. On admirera particulièrement l’image finale, avec ce drap rouge sang qui fait disparaître la tête décapitée d’Anna Bolena en noir, sous les yeux d’une petite princesse, tout en blanc, la future reine vierge, Elizabeth I.

L’art du bel canto, avec son chant exacerbé mais très articulé, est ici porté à son excellence, particulièrement dans l’affrontement entre Anna Netrebko et Irina Garanca, redoublant d’ardeur amoureuse. Anna Netrebko donne d'Anna Bolena l’image d’une femme bafouée dans son amour et qui a tout sacrifié pour devenir reine. Quand réapparaît son amour d’autrefois, lord Percy, elle comprend son erreur et c’est avec dignité qu’elle affronte une mort assumée. Magnifique scène avant la décollation avec l’air « Al doce guidami », modèle de l’air noble et tragique. D’une grande profondeur est la voix d'Irina Garanca, qui porte haut l’infinie pitié éprouvée par la nouvelle favorite, pour sa rivale condamnée à la mort. Sa technique vocale n’a rien à envier à Anna Netrebko, et sa prestation, digne et forte, égale en puissance et en émotion celle de sa rivale sur scène.

 Irina Garanca

Giovanna Seymour, Irina Garanca

 

Personnage tragique, Anne Boleyn a été une grande source d'inspiration, et en tout premier lieu pour Henry VIII lui-même, à qui on attribue la paternité d’un air très populaire du XVIe siècle, Greensleeves. Après Donizetti, Camille Saint-Saëns composera à son tour un Henry VIII.

Victime de la cruauté d’un Barbe-Bleue royal, détrônée par un complot fomenté par ses ennemis, ou bien encore réellement coupable d’adultère, Anne Boleyn est un personnage tragique inoubliable. Deuxième dans la longue liste des épouses de Henry VIII, pour la postérité, elle demeure surtout la mère de la plus grande reine d’Angleterre, Elizabeth I, ce que cette mise en scène ne manque pas de souligner avec justesse.

 

 Anna Bolena les deux femmes

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gaetano_Donizetti

http://fr.wikipedia.org/Anne_Boleyn

http://www.classiquenews.com

 

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 13:53

Anatole le braz et conteuse 2

Anatole Le Braz, recueillant un récit

 

 

Approche -  la fraîcheur de l’enclos t’y convie –

Et, sur ce marbre noir, épèle ce nom d’or :

Celle qui le portait, passant, fut dans la vie

La confidente de la Mort.

 

On eût dit qu’un reflet de l’Erèbe celtique

Tremblait dans son regard phosphorescent et doux.

Que n’as-tu pénétré sous son porche rustique

Et pu l’entendre comme nous !

 

Cette Parque en exil parmi nos paysannes

Eût fait passer en toi le frisson du divin…

Or, mêlée à son tour au peuple errant des mânes,

Elle n’est plus qu’un souffle vain.

 

Mais les graves devis qu’égrenait sa voix lente,

Ses légendes, ses chants, tout son verbe sacré,

Echo mystérieux de la Cité dolente,

Le meilleur d’elle est demeuré.

 

Cesse d’interroger une cendre muette :

Comme renaît la flamme en un autre flambeau,

Lise revit plus belle aux pages du poète

Qui lui dédia ce tombeau.

 

Cette suite de cinq quatrains en alexandrins et en octosyllabes  fut écrite par Charles le Goffic. Elle se trouve dans la dernière partie du recueil de ses Poésies complètes, intitulée « En Bretagne ». Cette pièce fut lue le 20 août 1912, au cimetière de Penvénan, devant la tombe élevée par les soins d’Anatole Le Braz ((1859-1926) à sa conteuse préférée.

Lise Bellec était un de ces "sachants" qui faisait partie du groupe d’informateurs et conteurs réguliers, qui permirent à l’auteur de La Légende de la Mort en Basse-Bretagne (1893), de mener à bien la collecte des contes et récits bretons qui la constituent. Elle lui communiqua en effet neuf des cent-vingt-trois récits, Mystères "débordant de l'âme celte".

Petite femme rondelette et potelée, aux fines attaches d’aristocrate, cette couturière à la journée, sacristine de la chapelle de Port-Blanc, possédait une admirable maîtrise de la langue. On raconte que son art du dire surpassait souvent celui d’un Jean-Marie Toulouzan  ou d’un Laur Mainguy. Avec Marie-Hyacinthe Toulouzan, elle fut la "reine des veillées" en terre celtique au début du XXe siècle.

Dans ce poème, hommage d’un poète breton  à une conteuse bretonne, Charles Le Goffic confère à Lise Bellec une aura antique en la comparant à une « Parque en exil ». Sous sa plume, elle se métamorphose en une sibylle de l’Armor.

 

anatole-le-brazMonument à Anatole Le Braz, à Saint-Brieuc

 

 

 

Sources :

La Légende de la Mort chez les Bretons, Vol. 1, 1902, Wikisource

La Légende de la Mort, Anatole Le Braz, Préface de Claude Seignolle, Poche-Club Fantastique, 1966

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Hauteclaire :

Légende de terre

 

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 17:43

Bounine par Léonard turzhansky

Ivan Bounine par Léonard Turzhansky

 

 

Dans son Dictionnaire Amoureux de la Russie, Dominique Fernandez considère que Ivan Bounine est un des quatre plus grands styliciens russes du XX° siècle, avec Pasternak, Boulgakov et Nabokov. A la lecture de La Vie d’Arseniev, sous-titrée Jeunesse, on ne peut que souscrire à ce jugement, tant l’écriture de cette fiction autobiographique vous ravit.

Le premier écrivain russe à obtenir le prix Nobel de Littérature (en 1933) y conte l’enfance et la jeunesse passionnée d’Alexis Arseniev, dit Aliocha, sur le domaine familial de Batourino, et son éducation sentimentale auprès de Lika, dont la mort à la fin du roman sonne le glas de ses rêves, en même temps qu’elle lui ouvre le vaste monde.

Aux côtés du jeune barine, « benêt blasonné », « vêtu du fameux pardessus plissé à la taille et de la casquette des nobles », nous découvrons ce monde de l’aristocratie terrienne russe, qui fut englouti par la Révolution d’Octobre. Le narrateur s’interroge : « Pourquoi est-il arrivé à la Russie ce qui lui est arrivé ? Nous l’avons vue sombrer sous nos yeux en un laps de temps si incroyablement court ! » Poésie mélancolique de la « décrépitude des hobereaux » et d’une Russie morte, dont le narrateur rêve sous la forme d’une jeune femme en deuil.

Il brosse le portrait de ce père qu’il s’en veut de n’avoir pas su aimer comme il le méritait, ce hobereau oisif et charmant, qui chassait et jouait de la guitare, mais qui mena sa famille à la ruine. S’il parle peu de sa mère, « un être à part », il dit pourtant : « Je la sentis probablement, en même temps que moi-même. »  Et l’on comprend que celle qui était « la tristesse incarnée » joua un grand rôle dans la formation de sa personnalité tourmentée. Avec le personnage de son frère Georges, se dessine la silhouette de ces fils de famille qui s’engagèrent aux côtés du « peuple souffrant » en entrant dans la clandestinité. Le narrateur est perplexe sur ses motivations et sur ce qu’il considère comme le gaspillage des talents de toute une classe sociale.

Au milieu de l’infini de la plaine russe, « dans un champ nu dont un Européen ne peut se faire aucune idée », revit tout un monde disparu : les messes à Rojdestvo, avec la « tiédeur, un air lourd chargé d’odeurs à cause de la foule, du flamboiement des cierges, du soleil inondant la coupole » ; les promenades dans le village de Stanoïa, « vieille ville de Russie », la vie quotidienne d’un collégien en pension chez des petits-bourgeois, les voyages à travers une « terre qui […] leurre perpétuellement ».

Mais ce qui fait le prix de ce livre, c’est la manière inimitable dont il est écrit. Gide l’a remarquablement définie dans une lettre à l’écrivain russe : « Lorsque j’écoute un récit de vous, j’oublie tout le reste : ça y est. Je ne connais pas d’œuvre où le monde extérieur soit en contact plus étroit avec l’autre, le monde intime ; où la sensation soit plus exacte et irremplaçable, les propos plus naturels et à la fois plus inattendus… » Les événements vécus avec acuité par Aliocha suscitent en effet chez lui des questions existentielles. C’est le corps écrasé de Senka dans la Crevasse qui lui fait éprouver la matérialité de la mort : « Qu’était-il maintenant ? » C’est la mort de  sa sœur Nadia, à l’occasion de « la nuit la plus terrifiante de son existence ». C’est la disparition brutale de Pissarev qui l’angoisse : « Est-ce lui cette chose épouvantable…? » alors que les prêtres affirment que « Christ est ressuscité d’entre les morts ».

Quel art maîtrisé pour dire la joie de grandir dans « un océan de blé sans fin », dans une « contrée perdue », pendant les longs étés, la perception de « la magnificence divine du monde » auprès de la Crevasse, « le plus perdu de tous les coins perdus du monde », la « stupéfaction non exempte de souffrance » devant la splendeur d’une nuit de pleine lune ossianique, le frisson amoureux devant la jeune Sachka, « premier émoi de l’expérience humaine, la plus mystérieuse qui soit », « le sens réellement divin des couleurs du ciel et de la terre » : « Ce bleu lilas à travers les branches et le feuillage, je m’en souviendrai encore en mourant. » Arseniev n’est-il pas celui à qui son père disait : « Mais toi, qu’est-ce que tu possèdes en dehors de ta belle âme ? »

Sur cette terre russe si bien décrite, nous assistons à la naissance du poète et de l’écrivain, comme une réminiscence, grâce à la lecture de Don Quichotte ou de Robinson Crusoé : « Dans un champ de chez nous, sous le ciel de Tambov, je me « rappelai » tout ce que j’avais vu ou vécu jadis, dans d’autres existences antérieures et lointaine, avec une si extraordinaire acuité que par la suite […] il ne me restait plus qu’à dire : oui, oui, c’est exactement ce que je me suis « rappelé » pour la première fois il y a trente ans ! » Bounine nous livre son premier éblouissement pour Pouchkine, il nous explique comment les récits de Gogol prirent la forme de ce que l’auteur des Ames mortes appelle le « corps vital », il nous rappelle « l’indicible beauté du Dit du prince Igor », il souligne comment « la poésie de l’âme et de la vie » devint sa vocation, ainsi que son père l’avait prédit.

Et quelles belles pages que celles où le narrateur s’interroge sur l’écriture ! C’est à Orel  qu’il découvre comment il faut écrire : «  … juste trois touches : neige , masures, et lumière rouge dans l’une d’elles… rien d’autre ! » Et, un peu avant, décrivant une taverne de cochers, il dira : « Tableau de mœurs  populaires ? Non, vous n’y êtes pas ; seulement l’observation de ce plateau, de cette ficelle mouillée. » A la question : « Ecrire sur moi. Mais comment ? », il répond : « Ecrire simplement ce que l’on sait, ce que l’on sent. » C’est ce que Jacques Catteau dans sa préface à l’édition du Livre de Poche appelle « une poétique de l’existentiel ». Il y met en relief cette « double tension de l’écriture de Bounine ; limpidité et complexité, concision et lyrisme, nervosité et somptuosité, éclat du soleil et velours de l’ombre.»

Cette même ambiguïté est à l’œuvre dans la subtile description de la relation amoureuse qu’Aliocha entretient avec Lika. Celle-ci lui fera découvrir l’amour, ce « nouveau lien terrible », mais aussi « l’éternel leurre de l’amour absolu ». Après de nombreux atermoiements, les deux amants finiront par travailler aux statistiques, dans la ville de Poltava, en Petite Russie, chez Georges, le frère d’Aliocha. Ce dernier, en perpétuelle quête d’ailleurs, ne saura pas se contenter de cet amour. Ils en connaîtront l’usure et, dévorée par la jalousie, Lika finira par quitter définitivement son « cosaque errant ». Quand Aliocha retrouvera sa trace, il apprendra en même temps qu’elle vient de mourir d'une pneumonie. Bien plus tard, il la verra en rêve et éprouvera  « une fusion charnelle et spirituelle si complète » qu’elle lui procurera un sentiment de plénitude intense jamais éprouvé. Et c’est sur cette notation, qui exalte l’absolu de l’amour, que s’achève le roman.

Dans cette ode magnifique à une Russie disparue, un jeune homme, sensible au « détail infime, à l’impression la plus fugitive », s’interroge sur l’absurdité du monde, symbolisée par la mort d’un Lermontov, tué par « un énorme vieux pistolet brandi par un certain Martynov ».  Combattant sans cesse « avec l’irréalisable », il nous fait approcher la propension de l’âme  russe à l’oisiveté et à la rêvasserie, sa folie suicidaire, sa fascination pour l’autodestruction. Mais surtout un jeune homme, qui rêvait d’être « un khan en Crimée », y contemple ce qu’il fut et se demande ce qu’il est devenu.

 

 

Sources :

La Vie d’Arseniev, Ivan Bounine, Préface de Jacques Catteau, Biblio Roman, Préface de Jacques Catteau, Le Livre de Poche, 1999.

Dictionnaire Amoureux de la Russie, Dominique Fernandez, Article « Bounine (Ivan) », Plon., 2008.

 

 

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 23:00

  Aborigènes Protégé

Pancarte dans les Jardins botaniques de Sydney,

commémorant  "the Day of Mourning", le Jour de Deuil du peuple aborigène,

le 26 janvier 1938

 

C’était il y a deux ans et demi, dans les jardins botaniques de Sydney. Une série de panneaux y rappelaient le long et douloureux parcours des premiers habitants de l’Australie, les Aborigènes, pour la reconquête de leur dignité perdue.

Cette photo et ce texte évoquent le 26 janvier 1938, qui fut « Jour de deuil », et journée de protestation contre les 150 années de colonisation britannique, les traitements impitoyables et la saisie des terres dont ce peuple fut la victime.

Le reconnaissance de la citoyenneté australienne ne lui fut acquise qu’en 1967 et ce n’est qu’en 2008 que le gouvernement de Kevin Rudd a demandé pardon aux Aborigènes pour l’assimilation forcée des « générations volées ».

En 1780, lorsque les Anglais débarquèrent  sur la terre du vent du Sud, ne l’avaient-ils pas déclarée « Terra nullius », autrement dit « Terre vierge » ?

A l’occasion de la proposition de cette photo pour la Communauté Entre Ombre et Lumière, je publie de nouveau ce poème, écrit après mon voyage, et inspiré par le sort tragique des Aborigènes.

 

Au rocher sacré

 

Dans un repli du rocher

J’ai vu la vie d’un peuple

En transhumance

Aux lointains des vallées mortes

 

Il lisait dans le doux de la nuit

Des couronnes de feuilles

Ceignaient son front

Le ciel était son baldaquin

 

Dans les plis de la terre

J’ai vu l’enfant noir

Aux cheveux blonds

Il se baignait dans la clarté de l’eau

 

Avec son bâton

Il dessinait des ronds

Sur la terre rouge

C’était le Temps du Rêve

 

Dans le creux de l’ancien caillou

J’ai vu l’homme aux bras de lune

Et j’ai rêvé la femme

Aux seins de soie

 

Dans l’anfractuosité de la pierre

J’ai vu l’autre à la couleur de neige

Il fendait les crânes

Il crevait les yeux

 

Dans l’obscurité minérale

J’ai vu le fossoyeur perfide

Qui creuse le chagrin

Et les larmes

 

Dans les recoins secrets

J’ai vu la mort d’un peuple

Au rocher sacré

Qu'ils appellent Uluru

 

 

 

Pour la Communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Anne Le Sonneur :

Pancartes, panneaux, enseignes de villes

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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