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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 07:55

 

L'accompagnatrice 2

 Maria Nikolaevna Travina (Yelena Safonova) et Sonnetchka (Romane Bohringer)

dans le film, L'Accompagnatrice, de Claude Miller (1992)

 

 

L’Accompagnatrice (1985) de Nina Berberova est ce noir joyau romanesque, écrit en 1934,qui révéla Nina Berberova, et la fit connaître au monde, à plus de quatre-vingts ans.

On connaît la tragique histoire de cette Sonnetchka, jeune Russe sans grâce, qui a « une patte de poulet, une gambette de chèvre, une poitrine de chat », ainsi que la décrit un baryton de rencontre. Marquée irrémédiablement par la honte d’une naissance bâtarde, elle devient l’accompagnatrice au piano d’une cantatrice radieuse, Maria Nikolaevna Travina, miroir inversé d’elle-même.

Ce récit, écrit en focalisation interne, tout en ellipse et d’une rare densité, nous fait appréhender ce sentiment qu’on ne sait comment qualifier, et qui dévore la jeune fille. S’agit-il de révolte, d’injustice, contre une société inégalitaire ? Est-ce de l’envie, de la jalousie, cette haine viscérale qui envahit toute l’accompagnatrice ? Est-ce de la passion, de l’amour, cette attirance sado-masochiste pour une femme lumineuse, qui est tout ce que Sonnetchka ne sera jamais ? Faut-il qualifier de névrose d’échec cette attitude qui, telle « un instinct de chien », contraint la narratrice à vouloir trahir qui vous veut du bien ? Quelqu’un qui ne s’aime pas, qui ne se sent pas reconnu, sera-t-il jamais capable d’amour ?

 

L'accompagnatrice Miller

 

Telle est me semble-t-il la question essentielle que pose ce récit, qui paraît de prime abord être celui de l’échec d’une vie. En effet, même sa vengeance contre Maria Nikolaevna sera enlevée à Sonnetchka. Le mari de la chanteuse, Pavel Fédorovitch Travine, prendra les devants et libérera sa femme d’une chaîne conjugale, lui permettant ainsi d’accéder à un ailleurs amoureux et rayonnant avec André Grigorievitch Ber. On a alors l’impression que, devenue pianiste dans un petit cinéma près de la porte Maillot,  l’accompagnatrice a gâché tous ses talents, n’a pas répondu à ce que certains attendaient d’elle, ainsi que le lui dit Mitenka, le compositeur génial.

Or, à bien y regarder, une autre clé est peut-être donnée par la structure du livre. Ce dernier se clôt par ces lignes : « Et on aura beau me dire que n’importe quel moucheron n’a pas le droit de prétendre à la magnificence universelle, je ne cesserai d’attendre et de me dire : tu ne peux pas mourir, tu ne peux pas te reposer, il y a encore un être qui se promène sur terre. Il y a encore une dette que, peut-être, tu pourras un jour recouvrer… si Dieu existe. »

Certes, selon la croyance de chacun, on verra là une fin pessimiste ou optimiste, d’autant plus que cette interrogation sur l’existence de Dieu est récurrente dans le roman. Cependant, si l’on se reporte à l’incipit du roman, on peut en infléchir le sens. En effet, L’Accompagnatrice commence ainsi : « C’est aujourd’hui le premier anniversaire de la mort de maman. Plusieurs fois, à voix haute, j’ai prononcé ce mot : mes lèvres en avaient perdu l’habitude. C’était bizarre et agréable. »

Ainsi, c’est au moment où elle est capable de prononcer de nouveau sans souffrance le mot de « maman », occulté depuis toujours par l’infamie de sa naissance, que la narratrice entreprend le récit de sa vie. A l’encontre d’un Meursault, dont l’histoire commence par : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas », Sonnetchka renoue avec sa mère, avec son origine, reconnaît enfin d’où elle vient, libérant ainsi une parole défendue, qui devient salvatrice. Et c’est en cela que ce court et beau récit est peut-être l’aube d’une renaissance.

 

L'Accompagnatrice 3

 

 

 

 

 

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 17:28

Marson P 

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Le Week-End du Petit Patrimoine, je vous emmène au château de Marson, dans les environs de Saumur. L’hiver, quand on arrive par la plaine, on aperçoit de loin ses pinacles et ses hautes cheminées de tuffeau à travers les arbres dépouillés.

Dominant la petite église Sainte-Croix et son cimetière à l'atmosphère paisible, le château, en dépit d'une très importante restauration au XIXe siècle, ne peut manquer de faire rêver.

En effet, très ancien habitat gallo-romain, le village de Marson est un ancien fief et seigneurie qui relevait de la Tour de Ménives, située à quelques kilomètres. Il fut la propriété de grandes familles françaises : les familles de la Grézille (XIIe-XVe siècles), Quatrebarbes (1481-1644), Maillé-Brézé au XVIIe, Bourbon (1650-1747) et Baillou de la Brosse (1814-1915).

Certains historiens font remonter l’origine du château au Xe siècle.  En 1635, le château passe à Urbain de Maillé-Brézé, époux de Nicole du Plessis, sœur cadette du cardinal de Richelieu. Leur fille, Claire-Clémence de Maillé-Brézé, épouse en 1641 Louis II de Bourbon, prince de Condé, dit le Grand Condé, qui devient par cette alliance seigneur de Marson. On dit que le curé de Chétigné eut parfois maille à partir avec ces seigneurs « qu’on voit sans cesse s’élever et prétendre contre ses droits ».

En 1600, il y avait deux moulins dans le parc. A cette époque, le seigneur de Marson avait droit de moyenne justice et possédait un gibet à deux piliers. Mais, en 1798, le château de Marson n’est plus que l’ombre de lui-même. Il n’existe plus qu’ « une chambre basse à feu, une chambre haute avec cheminée au-dessus, deux petites chambres à côté… ; au haut de la cour, est une grange et plusieurs gardes monceaux ; au-dessous, sont des écuries, une boulangerie sous le roc et plusieurs caves et caveaux, grande porte sous laquelle existe un ancien pigeonnier ».

En 1814, la famille Baillou de la Brosse rachète et transforme complètement le domaine. De 1850 à 1865, sous la direction de l’architecte Joly-Leterme, le château est reconstruit sur les bases d’autrefois, notamment aux angles sud et sud-ouest. Le cours du ruisseau, longeant le parc à l’ouest, est détourné, les anciens moulins détruits et on édifie de nouvelles servitudes à la place des anciennes.

En 1913, la propriété est vendue à Henri Fricotelle, un industriel qui s’était enrichi en fabriquant un papier à cigarettes de luxe, vendu en Amérique. Il modernise encore le monument de 1924 à 1926. L’architecte Claudon conçoit alors le portail monumental avec créneaux et mâchicoulis, décoré de pampres par le sculpteur Voisine.

En 1927, Fricotelle fait construire dans le parc une piscine, inspirée de l’architecture thermale antique et de la colonnade en hémicycle de Hardouin-Mansart à Versailles, dans l’esprit Art Déco. Œuvre de l’architecte saumurois Pierre-Jean-Victor-Brunel, elle est décorée d’une mosaïque, créée par Isidore Odorico, qui réalisa notamment la façade et l’intérieur de la Maison bleue à Angers.

C’est Urbain de Maillé-Brézé (1598-1650) qui est le propriétaire le plus original et le plus célèbre de ce château. En 1626, il assoit sa puissance en devenant Gouverneur de Saumur et du Pays saumurois. Son domaine s’étend alors de Grésillé et Montsabert jusqu’à Rou, sans oublier Brézé et ses environs. C’est à cette époque qu’il achète Marson à René de la Dufferie. On raconte qu’il aurait fait condamner ce dernier pour révolte, afin de s’emparer de ses biens.

Tallemant des Réaux n’est pas tendre pour celui qui devient maréchal de France en 1632 : « Je n’ay que faire de dire que ce n’estoit ny un bon soldat ny un bon capitaine : l’histoire le dira. » Mais le cardinal de Retz reconnaît qu’il était bien en cour : « Il estoit assez gousté du Roy, et se permettoit souvent auprès de Sa Majesté des tirades contre les plus grands personnages. » Impatient, Urbain de Maillé-Brézé ne supportait guère les longues cérémonies et c’est ainsi qu’il quitta sans vergogne le mariage de sa fille. Quant au cardinal, il  tolère ce remuant beau-frère au franc-parler parce qu’il ne redoute aucune trahison de sa part.

Le possesseur du château de Marson passe encore pour avoir été un grand séducteur. C’est à dix-neuf ans qu’il tombe fou amoureux de la belle Nicole du Plessis, son aînée de dix années. En 1619, celle-ci devient dame d’honneur de la reine en remplacement de la Galigaï. Mais elle se languit vite d’une sorte de « folie douce » et vit recluse au château de Saumur. Ecoutons Tallemant des Réaux nous parler d’elle dans ses Historiettes  : « Cette femme estoit folle, et elle est morte liée, ou du moins enfermée. Elle croyoit avoir le cul de verre et ne vouloit point s’asseoir. » L’écrivain raconte encore qu’elle croyait avoir « froid à un petit endroit au-dessus de la main » et qu’elle passait son temps à vouloir essayer de la réchauffer avec des gouttes de résine ».

Son époux entretiendra une relation passionnée avec Honorée Lebel de Bussy, une adolescente de douze ans, qui demeure chez sa tante, la sénéchale de Maliverné. Elle sera détrônée par sa dernière conquête, Renée Pommier, dite « La Dervois ». Selon Tallemant toujours, elle avait une grande emprise sur son amant et paradait devant la maréchale : « Une des choses qui servit à achever la grande Nicole, ce fut que le Mareschal luy osta ses pendants, et les mit en  sa présence aux oreilles de la Dervois ».

Tel fut ce personnage haut en couleurs, Urbain de Maillé-Brézé, maréchal de France et grand amateur de femmes, propriétaire un temps du château de Marson, et gouverneur de Saumur, « seul lieu d’Anjou, le plus cher à [son] cœur ».

 

 urbain de mb 2

Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France, Jérôme-Martin Langlois

 

 

 

Sources :

http://www.communes-française.com/49/rou-marson/

http://www.annuaire-mairie.fr/monument-historique-rou-marson.html

http://www.patrimoine-de-france.org

http://saumur-jadis.pageperso-orange.fr Le site passionnant de Henri Denécheau sur l’histoire de Saumur

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Le Week-End du Petit Patrimoine

 

 

 

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 19:55

 Segantini Messe

A la première messe (1884-1886), Giovanni Segantini

 

 

Je viens de recevoir une carte postale représentant un tableau de Giovanni Segantini (1858-1899), un peintre italien, dont j’ignorais tout, et oncle de Rembrandt et Ettore Bugatti. Après avoir perdu très jeune son père et sa mère, il fréquentera l’Académie des Beaux-Arts de Brera à Milan. Installé en Suisse, en Haute-Engadine, il deviendra un peintre de genre, (des scènes de la vie paysanne à Savognin notamment), représentant des sujets typiques dans des paysages de montagne du Nord de l’Italie.

Il chercha toute son existence à capter la lumière éclatante des pics alpins. Si l’extraordinaire luminosité de ses toiles fait de lui un avant-gardiste en matière de paysage et un précurseur du courant moderne, on a coutume généralement de le rattacher au symbolisme. Sur sa tombe, on peut lire : « Arte e amore vincono il tempo » (L’art et l’amour triomphent du temps).

Ce tableau (A messa prima, A la première messe [1884-1886]) représente un vieux prêtre gravissant les degrés d’un escalier menant à une église, sur un fond de ciel d’un bleu éclatant. En le regardant j’ai soudain pensé à un texte de Marcel Proust, dans Les Plaisirs et les Jours (dans la partie « Les Regrets, Rêveries Couleurs du temps »), et dont le titre est « Présence réelle » (XXII). Il s'agit d'une rêverie sur les noms, écrite dans une langue classique et dépouillée, par un Proust qui n'a pas encore choisi le méandre et l'arabesque. Elle baigne dans une atmosphère mystique, qui m'avait sans doute particulièrement frappée, pour ainsi ressurgir d'un coin de ma mémoire.

Le narrateur y évoque les souvenirs amoureux d’un amant « dans un village perdu d’Engadine au nom deux fois doux ». Après avoir fait la description d’une multitude de papillons roses voletant au-dessus du lac de Sils-Maria, il souligne la « présence réelle » de sa maîtresse, loin de ses yeux en ce temps-là. Il se remémore l’éblouissement suscité par quelques mots prononcés à propos de l’Alpgrun : « De là on voit jusqu’en Italie. » Et il y a cette phrase : « Nous partîmes pour l’Alpgrun, imaginant que, dans le spectacle étendu devant le pic, là où commencerait l’Italie, le paysage réel et dur cesserait brusquement et que s’ouvrirait dans un fond de rêve une vallée toute bleue ». Et plus loin : « Et puis, j’avais l’immense espoir de te mener un jour là, lire cette ligne : ensuite tu monterais avec moi plus haut encore me venger de toute cette tristesse.»

Et sur ces marches affaissées, vieillies par le temps, j’imagine que ce vieux prêtre en soutane et las du monde, dont les yeux se sont usés sur son bréviaire à demi fermé, murmure la prière qu’il dira à la première messe du matin : « Seigneur, un jour, je monterai là-haut avec Toi, et je me baignerai dans Ton irradiante clarté bleue. »

 Segantini Selbstportrait 1893

 Autoportrait de Giovanni Segantini (1893)

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Giovanni_Segantini

http://www.evene.fr/culture/agenda/giovanni-segantini

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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 23:03

 Anna bolena Netrebko Michael Pöhn Wiener Staatsoper

 Anna Netrebko, Anna Bolena

 

Mardi 05 avril 2011, ARTE retransmettait en direct du Statsoper de Vienne l’opéra séria, héroïque et tragique, en deux actes de Gaetano Donizetti, Anna Bolena, sur un livret du poète Felice Romani, librettiste de Bellini. Romani écrira ensuite pour Donizetti L’Elixir d’amore et Lucrecia Borgia.  Si elle n’a attiré que 222 000 spectateurs, cette retransmission fut cependant exceptionnelle.

Donizetti composa en un mois cette œuvre-phare du bel canto, alors qu’il se trouvait dans la villa de la célèbre chanteuse Giuditta Pasta, à qui elle est dédiée et qui en interpréta le rôle-titre. Elle fut créée au Teatro Carcano de Milan, le 26 décembre 1830. Elle est la première d’une trilogie consacrée aux Tudor avant Maria Stuarda (Nommé après Mary, reine d’Ecosse)  et  Roberto Devereux (du nom d’un des célèbres amants de la reine Elizabeth I).

Jouée régulièrement jusqu’à la fin du XIXe siècle, elle connut ensuite un long purgatoire. Sa réhabilitation ne se fera qu’en 1957, avec Maria Callas dans le rôle de Anna Bolena, mise en scène par Luchino Visconti.

L’opéra conte la tragique histoire d'Anne Boleyn, la deuxième femme de Henry VIII, qui fut décapitée, surtout peut-être parce qu’elle ne pouvait donner d’héritier mâle à la Couronne.

L’action se tient à Londres en 1536. Au cours du premier acte, on voit le roi d’Angleterre Enrico VIII (baryton basse) se lasser de sa deuxième épouse Anna Bolena (soprano), qui ne lui a donné que des filles. Il s’est épris d’une dame d’atours de celle-ci, Giovanna Seymour (mezzo-soprano), qui l’aime en retour mais se sent coupable vis-à-vis de la reine. Le page Smeton (mezzo-soprano) est amoureux de cette dernière. Le second acte débute sur le retour de lord Riccardo Percy, comte de Northumberland (ténor), ancien amant d’Anna Bolena, que le roi à rappelé d’exil. Il profite de cette situation pour accuser son épouse d’adultère, car il découvre dans un médaillon que porte Smeton le portrait de celle-ci. La reine, son frère Lord Rochefort (basse) et lord Percy sont arrêtés par lord Hervey (ténor) sur les aveux de Smeton. Emprisonnés et jugés, ils sont condamnés à mort. L’opéra se clôt sur la décollation d'Anna Bolena.

Cet opéra, dirigé ici par le chef d’orchestre Evelino Pidò, n’avait jamais été représenté à Vienne et la fin de la première a été accueillie par une standing ovation de près de 20 minutes.

La distribution en est royale. A Anna Netrebko, la soprano russo-autrichienne, la diva absolue du moment, dans le rôle-titre, et qui chante comme si sa vie en dépendait, de grands chanteurs donnent la réplique. Ildebrando d’Arcangelo est un Henry VIII puissant et sensuel ; Elina Garanca interprète une Jane Seymour superbe et compatissante ; Francesco Meli campe un lord Richard Percy des plus amoureux ; Elisabeth Kulman donne toute sa jeune fougue à Smeton, le page qui avoue sous la contrainte un adultère inventé de toutes pièces. Peter Jelosits est Sir Hervey, l'exécuteur des basses oeuvres, et Dan Paul Dumitrescu interprète lord Rochefort.

C’est Eric Génovèse, sociétaire de la Comédie-Française, qui a signé la mise en scène. Celle-ci est d’une grande sobriété, revendiquée par le comédien lui-même. Ne déclare-t-il pas en effet que la mis en scène d’un opéra pose tellement de problèmes qu’il est inutile de la surcharger ? Avec son lit unique, ses praticables horizontaux et verticaux, tout à la fois carrelage royal et échafaud, elle est d’une économie de moyens très convaincante.

 

Anna Bolena

Le choeur des dames d'honneur 

autour d'Anna Bolena

 

Connu pour ses qualités d’acteur et de récitant, Eric Génovèse propose notamment de très beaux tableaux des différents chœurs : celui des dames d’honneur d’Anna Bolena, toutes de gris et de parme vêtues, la soutenant avant la mort ; celui encore des juges, dans des costumes blonds et dorés. Dans une harmonie de bleu passé, de gris étouffés, de marron clair, les personnages évoluent avec aisance dans des mouvements très théâtralisés. On admirera particulièrement l’image finale, avec ce drap rouge sang qui fait disparaître la tête décapitée d’Anna Bolena en noir, sous les yeux d’une petite princesse, tout en blanc, la future reine vierge, Elizabeth I.

L’art du bel canto, avec son chant exacerbé mais très articulé, est ici porté à son excellence, particulièrement dans l’affrontement entre Anna Netrebko et Irina Garanca, redoublant d’ardeur amoureuse. Anna Netrebko donne d'Anna Bolena l’image d’une femme bafouée dans son amour et qui a tout sacrifié pour devenir reine. Quand réapparaît son amour d’autrefois, lord Percy, elle comprend son erreur et c’est avec dignité qu’elle affronte une mort assumée. Magnifique scène avant la décollation avec l’air « Al doce guidami », modèle de l’air noble et tragique. D’une grande profondeur est la voix d'Irina Garanca, qui porte haut l’infinie pitié éprouvée par la nouvelle favorite, pour sa rivale condamnée à la mort. Sa technique vocale n’a rien à envier à Anna Netrebko, et sa prestation, digne et forte, égale en puissance et en émotion celle de sa rivale sur scène.

 Irina Garanca

Giovanna Seymour, Irina Garanca

 

Personnage tragique, Anne Boleyn a été une grande source d'inspiration, et en tout premier lieu pour Henry VIII lui-même, à qui on attribue la paternité d’un air très populaire du XVIe siècle, Greensleeves. Après Donizetti, Camille Saint-Saëns composera à son tour un Henry VIII.

Victime de la cruauté d’un Barbe-Bleue royal, détrônée par un complot fomenté par ses ennemis, ou bien encore réellement coupable d’adultère, Anne Boleyn est un personnage tragique inoubliable. Deuxième dans la longue liste des épouses de Henry VIII, pour la postérité, elle demeure surtout la mère de la plus grande reine d’Angleterre, Elizabeth I, ce que cette mise en scène ne manque pas de souligner avec justesse.

 

 Anna Bolena les deux femmes

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gaetano_Donizetti

http://fr.wikipedia.org/Anne_Boleyn

http://www.classiquenews.com

 

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 13:53

Anatole le braz et conteuse 2

Anatole Le Braz, recueillant un récit

 

 

Approche -  la fraîcheur de l’enclos t’y convie –

Et, sur ce marbre noir, épèle ce nom d’or :

Celle qui le portait, passant, fut dans la vie

La confidente de la Mort.

 

On eût dit qu’un reflet de l’Erèbe celtique

Tremblait dans son regard phosphorescent et doux.

Que n’as-tu pénétré sous son porche rustique

Et pu l’entendre comme nous !

 

Cette Parque en exil parmi nos paysannes

Eût fait passer en toi le frisson du divin…

Or, mêlée à son tour au peuple errant des mânes,

Elle n’est plus qu’un souffle vain.

 

Mais les graves devis qu’égrenait sa voix lente,

Ses légendes, ses chants, tout son verbe sacré,

Echo mystérieux de la Cité dolente,

Le meilleur d’elle est demeuré.

 

Cesse d’interroger une cendre muette :

Comme renaît la flamme en un autre flambeau,

Lise revit plus belle aux pages du poète

Qui lui dédia ce tombeau.

 

Cette suite de cinq quatrains en alexandrins et en octosyllabes  fut écrite par Charles le Goffic. Elle se trouve dans la dernière partie du recueil de ses Poésies complètes, intitulée « En Bretagne ». Cette pièce fut lue le 20 août 1912, au cimetière de Penvénan, devant la tombe élevée par les soins d’Anatole Le Braz ((1859-1926) à sa conteuse préférée.

Lise Bellec était un de ces "sachants" qui faisait partie du groupe d’informateurs et conteurs réguliers, qui permirent à l’auteur de La Légende de la Mort en Basse-Bretagne (1893), de mener à bien la collecte des contes et récits bretons qui la constituent. Elle lui communiqua en effet neuf des cent-vingt-trois récits, Mystères "débordant de l'âme celte".

Petite femme rondelette et potelée, aux fines attaches d’aristocrate, cette couturière à la journée, sacristine de la chapelle de Port-Blanc, possédait une admirable maîtrise de la langue. On raconte que son art du dire surpassait souvent celui d’un Jean-Marie Toulouzan  ou d’un Laur Mainguy. Avec Marie-Hyacinthe Toulouzan, elle fut la "reine des veillées" en terre celtique au début du XXe siècle.

Dans ce poème, hommage d’un poète breton  à une conteuse bretonne, Charles Le Goffic confère à Lise Bellec une aura antique en la comparant à une « Parque en exil ». Sous sa plume, elle se métamorphose en une sibylle de l’Armor.

 

anatole-le-brazMonument à Anatole Le Braz, à Saint-Brieuc

 

 

 

Sources :

La Légende de la Mort chez les Bretons, Vol. 1, 1902, Wikisource

La Légende de la Mort, Anatole Le Braz, Préface de Claude Seignolle, Poche-Club Fantastique, 1966

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Hauteclaire :

Légende de terre

 

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 17:43

Bounine par Léonard turzhansky

Ivan Bounine par Léonard Turzhansky

 

 

Dans son Dictionnaire Amoureux de la Russie, Dominique Fernandez considère que Ivan Bounine est un des quatre plus grands styliciens russes du XX° siècle, avec Pasternak, Boulgakov et Nabokov. A la lecture de La Vie d’Arseniev, sous-titrée Jeunesse, on ne peut que souscrire à ce jugement, tant l’écriture de cette fiction autobiographique vous ravit.

Le premier écrivain russe à obtenir le prix Nobel de Littérature (en 1933) y conte l’enfance et la jeunesse passionnée d’Alexis Arseniev, dit Aliocha, sur le domaine familial de Batourino, et son éducation sentimentale auprès de Lika, dont la mort à la fin du roman sonne le glas de ses rêves, en même temps qu’elle lui ouvre le vaste monde.

Aux côtés du jeune barine, « benêt blasonné », « vêtu du fameux pardessus plissé à la taille et de la casquette des nobles », nous découvrons ce monde de l’aristocratie terrienne russe, qui fut englouti par la Révolution d’Octobre. Le narrateur s’interroge : « Pourquoi est-il arrivé à la Russie ce qui lui est arrivé ? Nous l’avons vue sombrer sous nos yeux en un laps de temps si incroyablement court ! » Poésie mélancolique de la « décrépitude des hobereaux » et d’une Russie morte, dont le narrateur rêve sous la forme d’une jeune femme en deuil.

Il brosse le portrait de ce père qu’il s’en veut de n’avoir pas su aimer comme il le méritait, ce hobereau oisif et charmant, qui chassait et jouait de la guitare, mais qui mena sa famille à la ruine. S’il parle peu de sa mère, « un être à part », il dit pourtant : « Je la sentis probablement, en même temps que moi-même. »  Et l’on comprend que celle qui était « la tristesse incarnée » joua un grand rôle dans la formation de sa personnalité tourmentée. Avec le personnage de son frère Georges, se dessine la silhouette de ces fils de famille qui s’engagèrent aux côtés du « peuple souffrant » en entrant dans la clandestinité. Le narrateur est perplexe sur ses motivations et sur ce qu’il considère comme le gaspillage des talents de toute une classe sociale.

Au milieu de l’infini de la plaine russe, « dans un champ nu dont un Européen ne peut se faire aucune idée », revit tout un monde disparu : les messes à Rojdestvo, avec la « tiédeur, un air lourd chargé d’odeurs à cause de la foule, du flamboiement des cierges, du soleil inondant la coupole » ; les promenades dans le village de Stanoïa, « vieille ville de Russie », la vie quotidienne d’un collégien en pension chez des petits-bourgeois, les voyages à travers une « terre qui […] leurre perpétuellement ».

Mais ce qui fait le prix de ce livre, c’est la manière inimitable dont il est écrit. Gide l’a remarquablement définie dans une lettre à l’écrivain russe : « Lorsque j’écoute un récit de vous, j’oublie tout le reste : ça y est. Je ne connais pas d’œuvre où le monde extérieur soit en contact plus étroit avec l’autre, le monde intime ; où la sensation soit plus exacte et irremplaçable, les propos plus naturels et à la fois plus inattendus… » Les événements vécus avec acuité par Aliocha suscitent en effet chez lui des questions existentielles. C’est le corps écrasé de Senka dans la Crevasse qui lui fait éprouver la matérialité de la mort : « Qu’était-il maintenant ? » C’est la mort de  sa sœur Nadia, à l’occasion de « la nuit la plus terrifiante de son existence ». C’est la disparition brutale de Pissarev qui l’angoisse : « Est-ce lui cette chose épouvantable…? » alors que les prêtres affirment que « Christ est ressuscité d’entre les morts ».

Quel art maîtrisé pour dire la joie de grandir dans « un océan de blé sans fin », dans une « contrée perdue », pendant les longs étés, la perception de « la magnificence divine du monde » auprès de la Crevasse, « le plus perdu de tous les coins perdus du monde », la « stupéfaction non exempte de souffrance » devant la splendeur d’une nuit de pleine lune ossianique, le frisson amoureux devant la jeune Sachka, « premier émoi de l’expérience humaine, la plus mystérieuse qui soit », « le sens réellement divin des couleurs du ciel et de la terre » : « Ce bleu lilas à travers les branches et le feuillage, je m’en souviendrai encore en mourant. » Arseniev n’est-il pas celui à qui son père disait : « Mais toi, qu’est-ce que tu possèdes en dehors de ta belle âme ? »

Sur cette terre russe si bien décrite, nous assistons à la naissance du poète et de l’écrivain, comme une réminiscence, grâce à la lecture de Don Quichotte ou de Robinson Crusoé : « Dans un champ de chez nous, sous le ciel de Tambov, je me « rappelai » tout ce que j’avais vu ou vécu jadis, dans d’autres existences antérieures et lointaine, avec une si extraordinaire acuité que par la suite […] il ne me restait plus qu’à dire : oui, oui, c’est exactement ce que je me suis « rappelé » pour la première fois il y a trente ans ! » Bounine nous livre son premier éblouissement pour Pouchkine, il nous explique comment les récits de Gogol prirent la forme de ce que l’auteur des Ames mortes appelle le « corps vital », il nous rappelle « l’indicible beauté du Dit du prince Igor », il souligne comment « la poésie de l’âme et de la vie » devint sa vocation, ainsi que son père l’avait prédit.

Et quelles belles pages que celles où le narrateur s’interroge sur l’écriture ! C’est à Orel  qu’il découvre comment il faut écrire : «  … juste trois touches : neige , masures, et lumière rouge dans l’une d’elles… rien d’autre ! » Et, un peu avant, décrivant une taverne de cochers, il dira : « Tableau de mœurs  populaires ? Non, vous n’y êtes pas ; seulement l’observation de ce plateau, de cette ficelle mouillée. » A la question : « Ecrire sur moi. Mais comment ? », il répond : « Ecrire simplement ce que l’on sait, ce que l’on sent. » C’est ce que Jacques Catteau dans sa préface à l’édition du Livre de Poche appelle « une poétique de l’existentiel ». Il y met en relief cette « double tension de l’écriture de Bounine ; limpidité et complexité, concision et lyrisme, nervosité et somptuosité, éclat du soleil et velours de l’ombre.»

Cette même ambiguïté est à l’œuvre dans la subtile description de la relation amoureuse qu’Aliocha entretient avec Lika. Celle-ci lui fera découvrir l’amour, ce « nouveau lien terrible », mais aussi « l’éternel leurre de l’amour absolu ». Après de nombreux atermoiements, les deux amants finiront par travailler aux statistiques, dans la ville de Poltava, en Petite Russie, chez Georges, le frère d’Aliocha. Ce dernier, en perpétuelle quête d’ailleurs, ne saura pas se contenter de cet amour. Ils en connaîtront l’usure et, dévorée par la jalousie, Lika finira par quitter définitivement son « cosaque errant ». Quand Aliocha retrouvera sa trace, il apprendra en même temps qu’elle vient de mourir d'une pneumonie. Bien plus tard, il la verra en rêve et éprouvera  « une fusion charnelle et spirituelle si complète » qu’elle lui procurera un sentiment de plénitude intense jamais éprouvé. Et c’est sur cette notation, qui exalte l’absolu de l’amour, que s’achève le roman.

Dans cette ode magnifique à une Russie disparue, un jeune homme, sensible au « détail infime, à l’impression la plus fugitive », s’interroge sur l’absurdité du monde, symbolisée par la mort d’un Lermontov, tué par « un énorme vieux pistolet brandi par un certain Martynov ».  Combattant sans cesse « avec l’irréalisable », il nous fait approcher la propension de l’âme  russe à l’oisiveté et à la rêvasserie, sa folie suicidaire, sa fascination pour l’autodestruction. Mais surtout un jeune homme, qui rêvait d’être « un khan en Crimée », y contemple ce qu’il fut et se demande ce qu’il est devenu.

 

 

Sources :

La Vie d’Arseniev, Ivan Bounine, Préface de Jacques Catteau, Biblio Roman, Préface de Jacques Catteau, Le Livre de Poche, 1999.

Dictionnaire Amoureux de la Russie, Dominique Fernandez, Article « Bounine (Ivan) », Plon., 2008.

 

 

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 23:00

  Aborigènes Protégé

Pancarte dans les Jardins botaniques de Sydney,

commémorant  "the Day of Mourning", le Jour de Deuil du peuple aborigène,

le 26 janvier 1938

 

C’était il y a deux ans et demi, dans les jardins botaniques de Sydney. Une série de panneaux y rappelaient le long et douloureux parcours des premiers habitants de l’Australie, les Aborigènes, pour la reconquête de leur dignité perdue.

Cette photo et ce texte évoquent le 26 janvier 1938, qui fut « Jour de deuil », et journée de protestation contre les 150 années de colonisation britannique, les traitements impitoyables et la saisie des terres dont ce peuple fut la victime.

Le reconnaissance de la citoyenneté australienne ne lui fut acquise qu’en 1967 et ce n’est qu’en 2008 que le gouvernement de Kevin Rudd a demandé pardon aux Aborigènes pour l’assimilation forcée des « générations volées ».

En 1780, lorsque les Anglais débarquèrent  sur la terre du vent du Sud, ne l’avaient-ils pas déclarée « Terra nullius », autrement dit « Terre vierge » ?

A l’occasion de la proposition de cette photo pour la Communauté Entre Ombre et Lumière, je publie de nouveau ce poème, écrit après mon voyage, et inspiré par le sort tragique des Aborigènes.

 

Au rocher sacré

 

Dans un repli du rocher

J’ai vu la vie d’un peuple

En transhumance

Aux lointains des vallées mortes

 

Il lisait dans le doux de la nuit

Des couronnes de feuilles

Ceignaient son front

Le ciel était son baldaquin

 

Dans les plis de la terre

J’ai vu l’enfant noir

Aux cheveux blonds

Il se baignait dans la clarté de l’eau

 

Avec son bâton

Il dessinait des ronds

Sur la terre rouge

C’était le Temps du Rêve

 

Dans le creux de l’ancien caillou

J’ai vu l’homme aux bras de lune

Et j’ai rêvé la femme

Aux seins de soie

 

Dans l’anfractuosité de la pierre

J’ai vu l’autre à la couleur de neige

Il fendait les crânes

Il crevait les yeux

 

Dans l’obscurité minérale

J’ai vu le fossoyeur perfide

Qui creuse le chagrin

Et les larmes

 

Dans les recoins secrets

J’ai vu la mort d’un peuple

Au rocher sacré

Qu'ils appellent Uluru

 

 

 

Pour la Communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Anne Le Sonneur :

Pancartes, panneaux, enseignes de villes

 

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 16:50

  Camille claudel adjani film

Camille Claudel (Isabelle Adjani), sculptant La Petite Châtelaine aux cheveux tout à jour,

dans le film Camille Claudel, de Bruno Nuytten (1988)

 

 

J’ai toujours pensé que ma grand-mère maternelle aurait pu devenir un grand sculpteur. Alors qu’elle n’avait que quinze ans, n’avait-elle pas été la lauréate d’un grand Salon parisien ? Ne passait-elle pas le plus clair de son temps dans son atelier-serre, que ses parents lui avaient aménagé dans le jardin de leur hôtel particulier lillois ? Et que j’aime à regarder cette ancienne photo d’elle, toute jeune fille, au milieu de ses travaux d’atelier !

Elle avait épousé très jeune mon grand-père, ce beau jeune homme aux traits réguliers, à la bouche ferme, au front haut, surmonté d’une belle raie médiane. La Grande Guerre avait épargné leur amour.

Dans leur nouvelle vie à deux, mon grand-père avait souhaité que sa femme ne sculptât plus. Qu’avait-elle pensé alors, cette tendre épousée, qui, par amour, avait renoncé au voluptueux plaisir des mains dans la terre glaise, à la révolte de la pierre sous les coups du burin, à l’éclosion de ses rêves sous la forme de pièces sculptées ? Alors, c’était ses enfants qui étaient devenus ses œuvres et elle en avait eu neuf.

Puis, mon grand-père avait « fait de mauvaises affaires », ainsi qu’on le disait pudiquement dans certains milieux bourgeois. Ma grand-mère, pleine de courage, s’était résolue à travailler. Elle allait, me semble-t-il, vendre des boutons et autres colifichets à ses amies et ses parentes, dont je n’ose imaginer les regards de commisération qu’elles devaient poser sur la déclassée, contrainte de faire du porte à porte.

La ruée sauvage de Hitler avait contraint la famille à abandonner la capitale du Nord de la France et à trouver asile en Berry. On raconte qu’à cette époque, ma grand-mère avait tenu tête à des officiers allemands, venus réquisitionner la maison dans laquelle la famille avait trouvé refuge. C’était une vraie Mère Courage que ma grand-mère !

Et le sort s’était acharné sur elle. Elle avait connu l’indicible et incommensurable douleur de perdre quatre de ses enfants. Dès lors, sa vie n’avait plus été que l’ardent désir d’aller les retrouver, aspiration qu’elle exprimait dans de poignants poèmes.

Dans mon enfance et mon adolescence, j’ai bien souvent passé des vacances dans La Vieille Maison- c’était son nom- qu’elle habitait avec mon grand-père, près de Bourges. On s’y retrouvait entre cousins germains : on randonnait en solex, on visitait les châteaux berrichons, on allait chercher le lait à la ferme dans des bidons de fer-blanc, on achetait des bonbons à un franc dans la vieille épicerie, le long de la Route Nationale, on jouait au ping-pong dans la grande cuisine humide en contrebas, et qui sentait la pomme surie.

Peu nous importait à nous, ses petites-filles, que notre grand-mère, nous interdît de porter des pantalons puisque nous ramassions avec elle les myrtilles rouges et blanches, qu’elle nous apprenait à faire des pains perdus, qu’elle nous racontait l’histoire de Bonne-Biche et de Beau-Mignon ou les aventures du chevalier de Maison-Rouge. Sous le regard du buste ciré de La Florentine, à la chevelure en bandeaux et au sourire énigmatique, qu’elle avait sculpté autrefois, elle nous faisait pénétrer dans son monde, celui où Viviane ensorcelle Merlin et où Marie-Antoinette s’excuse devant son bourreau.

J’ai longtemps correspondu avec cette grand-mère, à qui je savais que je pouvais tout dire. Car, si elle était intransigeante sur les grands principes, elle possédait une qualité d’écoute incomparable. Et même si je ne tenais pas compte de ses conseils, je lui en aurais voulu de ne pas me les donner.

J’ai eu par la suite le grand bonheur que ma grand-mère, qui avait vécu toutes les joies et toutes les douleurs de la maternité, connaisse mes propres enfants. Et je garde en mémoire un de nos derniers souvenirs communs, cette visite à Fontevraud, où je lui fis découvrir le gisant d’Aliénor d’Aquitaine, la reine dont elle admirait la sagesse politique et l’érudition. Car j’oublie aussi de dire que ma grand-mère, passionnée d’Art et d’Histoire, mais qui avait peu voyagé, connaissait par cœur les tableaux des grands musées européens.

Puis ma grand-mère s’en est allée rejoindre ses enfants trop tôt perdus, quelques six mois avant que ne s’en aille à son tour mon grand-père. Mais la légende de ma grand-mère ne s’arrête pas là.

Bien des années après sa mort, ma mère et ma sœur ont eu l’occasion de retourner dans la belle maison de son enfance, habitée désormais par d’autres propriétaires. Vous me croirez si vous le voulez : on les a menées dans le fond du jardin, elles sont entrées dans la serre, dont une partie du toit était cassée, elles y ont découvert avec ébahissement la collection des bustes sculptés par ma grand-mère. Pendant de longues décennies, ils y étaient demeurés, personne n’ayant jugé bon de les enlever ! Et c’était comme si ma mère et ma sœur avaient pénétré dans cette photo sépia, celle sur laquelle se tient la fragile silhouette d’une adolescente, ma grand-mère artiste, debout pour l’éternité au milieu de ses rêves sculptés.

 

 

Pour Le Défi de la Semaine N°52,

Thème proposé par Hauteclaire :

La vérité de votre légende

 

 

 

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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 21:43

 

Le silence d'Isaac 2

 

Dans un décor de branchages disposés en fond de scène, de feuilles mortes et de petits cailloux formant un chemin, sous une belle lumière dorée, sur les notes égrenées par la guitare de Jeff Sterwann, la conteuse Annie Peltier s’avance au milieu de grandes caisses en carton et en bois. Revêtue d’un long caftan boutonné de soie violette, coiffée d’un couvre-chef noir, elle défait le lien rouge d’un rouleau de parchemin. Le silence se fait et les enfants pénètrent dans l’histoire.

 

Le silence d'Isaac

 

La diseuse ouvre avec lenteur une des grandes boîtes et un paysage apparaît. L’histoire se passe à la fin de l’hiver, lorsqu’il arrive qu’il neige parfois au printemps. Siméon et Isaac sont deux amis inséparables, qui vivent le bonheur de leur amitié, fabriquant des bonshommes de neige, quittant le port en bateau pour aller admirer les sirènes. Annie Peltier les fait exister en les personnifiant tout simplement par l’index et le majeur de chaque main, recouverts de deux dés rouges et bleus.

Mais Siméon va mourir et Isaac se retrouve seul.  « Sa voix s’éteint  comme la flamme d’une bougie. » Alors que sa mère l’appelle, il part pour une longue déambulation dans la neige : « Il fallait qu’il parte ! » Avec beaucoup de délicatesse, de mimiques et de gestes pleins de suggestion, soutenue par les notes de la guitare, la conteuse, qui transporte une caisse en manière de sac à dos, emmène son auditoire aux côtés d’Isaac, au sein de la forêt profonde. Un sifflet lui permet d’imiter le chant des oiseaux, un papillon volète à l’extrémité d’une canne de bambou…

 

Le silence d'Isaac 5

 

Peu à peu, Isaac sent « la tristesse fondre au fond de sa gorge comme un sucre dans l’eau », et une fleur pousser en lui. Puis la conteuse fait surgir un bel arbre rouge qui apprend à Isaac qu’il peut apprivoiser la Nature : "Ouvre grand ton coeur!" lui dit-il. L’enfant part alors à la rencontre du Peuple silencieux et, même si Siméon lui manque toujours, « quelque chose de doux et rassurant naît en lui ». Au contact de la Nature, la voix d'Isaac lui revient.

De retour chez lui, Isaac a appris à ne plus craindre la Nature et à l’aimer. Il a retrouvé le goût de jouer, de faire pousser les fleurs, d’arroser le jardin, de ramasser du bois, de puiser de l'eau à la rivière et de chanter.

 

Le silence d'isaac 4

 

Et dans un dernier dialogue avec le chanteur-guitariste, dans lequel Isaac s’émerveille de la renaissance de sa voix, la conteuse quitte doucement la scène. Dans un au-revoir  fredonné, elle murmure aux enfants que, désormais, la voix d’Isaac est « comme l’oiseau au printemps qui ne cesse de chanter ».

Ce joli conte théâtralisé pour enfants, on a pu l’écouter samedi 02 avril 2011, à 18h, à la Maison des Associations, à Rou-Marson. Annie Peltier, de la Compagnie Vent Vif, y était invitée par la Bibliothèque de la commune (Réseau des Bibliothèques Saumur Agglo), dans le cadre de l’animation d’un semestre consacré à la défense de la nature. Accompagnée d’un guitariste chantant en yiddish et en langue rom, la comédienne, qui crée elle-même ses délicats décors colorés miniaturisés, a proposé à une vingtaine d’enfants, sous le charme, un périple initiatique, d’une chantante poésie. « Je voudrais que mes spectacles soient un murmure, un bruissement de feuillages qui fasse lever un regard », dit-elle. Et à voir les yeux émerveillés des enfants, on ne doute pas un instant qu’elle y ait réussi.

  Le silence d4isaac 4

 

 

 

 

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 21:44

 

Dolmen Pr

Dolmen à Rou (Vendredi 1er avril 2011)

 

 

Cela  fera dix ans que je vis à six cents mètres de ce beau dolmen, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Il m’aura suffi de remonter l’étroite rue montueuse de mon village, de passer le carrefour, dominé par une petite croix de fer, de longer quelques maisons, de tourner à gauche après l’avant-dernière maison, de prendre un petit chemin jamais emprunté pour le découvrir.

La pierre tabulaire est à moitié effondrée au milieu des chênes et les jeune troncs semblent la supporter en un dernier effort. En cet après-midi ensoleillé de printemps, alors qu’un tout jeune cerisier éclate de toutes ses fleurs blanches, j'ai du mal à imaginer que ces pierres, disposées avec art, aient pu être sépulture. A l’intérieur, des graffitis, des cœurs, des prénoms d’amoureux, un dessin qui représente un oiseau, un autre un homme avec une sorte de coiffe.

En ce 1er avril 2011, je me dis qu’il est là depuis cinq mille ans. Et soudain, j’aperçois dans sa pierre rugueuse une étincelle d’éternité.

 

 

 

Pour la Communauté de Hauteclaire,

Week-End du Petit Patrimoine

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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