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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 07:00

 

inquiétante étrangeté chien

 

 

 

Tout là-bas en haut du mur

Une forme est appuyée

Mystérieuse figure

Qui inquiète mes pensées

 

Dessous les vertes ramures

Bien debout les bras croisés

Une noire créature

Me regarde sans ciller

 

Quand d’elle je m’approchai

Je découvris sa stature

Et je fus désabusée

Par l'erreur et l'imposture

  

La forme que mes yeux crurent

Etre une femme aux aguets

N’est point de cette nature

C’est un chien je n’en puis mais

 

Je me perds en conjectures

Où est la réalité

De rien je ne suis plus sûre

Inquiétante étrangeté

  

 

 

C’est pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière, que j’ai proposé ce thème de l’inquiétante étrangeté. Commentant Freud qui est à l’origine de ce concept en 1912, Martine Menès le définit ainsi : « C’est quand l’intime surgit comme étranger, autre absolu, au point d’en être effrayant. »

 

 

 

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 07:00

  Le pressoir P

                                     Vieux pressoir à Rou 

 

 

Par le volet

Battant

De la grange

Abandonnée

Le soleil

Blanchit

La pierre

 

Mais 

 

Sous les solives

Brunies

Tout esseulé

Le vieux pressoir

Broie du noir

 

 

 

Le pressoir 2 P

 

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Week-end du Petit Patrimoine

 

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 07:58

  arbre couché par le vent hugo

            Arbre couché par le vent, vers 1847, Victor Hugo

 

 

 

Le vent de septembre est en embuscade

Dans le cèdre bleu aux branches penchées

Le vent de septembre fuit en escapade

Dans les bois taillés les feuilles coupées

 

Le vent de septembre joue sa sérénade

Aux rosiers têtus encore couronnés

Le vent de septembre chante sa ballade

Aux lavandes grises toujours parfumées

 

Le vent de septembre sans fin cavalcade

Dans les altéas au vert anémié

Le vent de septembre est en débandade

Dans les grands roseaux bruissants et secrets

 

Le vent de septembre crie ses jérémiades

A la sauge jaune au thym étoilé

Le vent de septembre souffle par foucades

Sur le gazon mort séché par l’été

 

Le vent de septembre mord les palissades

Des deux clématites aux pans décloués

Le vent de septembre porte l’estocade

A mon cœur chagrin trahi par l’été

 

 

23 septembre 2010, jour de l’automne

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Jeanne Fa-Do-Si : le vent

 

 

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 08:47

  Meurtre de Laïos freque romaine

Le meurtre de Laïos, Bas-relief romain

 

 

 

Antigone, ma fille très aimée, prête une oreille compatissante au récit du plus misérable des hommes. Moi, Œdipe, l’homme aux pieds enflés, celui qui croyait avoir le choix et qui ne l’avait pas, je n’ai pas de confident plus précieux que toi. Dans l’épreuve de l’aveuglement qui m’accable, ton écoute, tout autant que ton bras, m’est secourable.

Tu sais que moi, l’enfant exposé au Citheron, je vivais dans l’illusion que mon père était Polype de Corinthe et que ma mère était Mérope la Dorienne. Et funeste fut le jour de liesse et d’ivresse où un fou m’appela « enfant supposé ». Malgré les dénégations farouches de mon père et de ma mère, l’insulte ne cessait de m’être à douleur.

Aussi, sans en avertir mes parents, je pris le chemin de Pythô. Phoebos me dit de m’en retourner sans répondre à ce pourquoi j’étais venu en son sanctuaire. Mais il me fit la prédiction la plus horrible qui fût : j’ôterais la vie à celui dont je suis issu, je pénétrerais dans la couche de ma mère, je ferais voir à la face du ciel une engeance monstrueuse. Epouvanté au-delà de tout par les paroles du dieu, je disparus à tout jamais de Corinthe, afin que l’oracle ne se réalisât point.

C’est alors qu’après avoir beaucoup cheminé, j’arrivai au croisement de deux routes. Là, je vis venir à ma rencontre un héraut à cheval devant un chariot, attelé de deux pouliches fringantes. Dans ce grand arroi se tenait un vieillard de belle prestance. La route étant une façon de défilé, il fallait bien que l’un des deux équipages cédât le passage.

Je vis que deux solutions s’offraient à moi et je m’interpellai : « Soit tu te prévaux de ton titre de prince et tu passes en force ; soit tu respectes le grand âge de ce voyageur chenu  et tu lui cèdes le passage. » J’en étais là de mes réflexions quand le vieillard et le héraut se mirent à avancer fiévreusement. 

De nouveau, crois-moi, ma chère fille, moi le descendant d’incestes et de parricides, je m’efforçai de temporiser : « Ou tu ne résistes pas à l’audace du voyageur insolent et tu lui permets de te précéder ; ou tu laisses l’hybris t’envahir et tu ne fais pas de quartiers. » Il me parut alors que le vieil homme avait fait encore insensiblement avancer son équipage.

 « Non, me dis-je en moi-même, maîtrise ta colère, montre de l’empire sur toi-même. Après tout, il ne s’agit que de préséance ! » Mais en même temps, mon mauvais génie me disait : « Comment, toi, l’illustre fils du grand Polybe, supporteras-tu qu’un homme méprisable déjà aux portes du tombeau ose te défier ? »

Et soudain, dans un mouvement imprévisible, l’inconnu à barbe blanche me cingla de son double fouet. Je te l’assure, Antigone, à ce moment même Apollon et sa mesure étaient toujours en balance avec la violence sauvage de Dionysos. Mais, trois fois hélas, c’est la fureur aveugle qui fut la plus forte. Submergé par la douleur et par la colère, dans une incontrôlable ruée, je me précipitai sur le vieux voyageur et sur son héraut, et leur administrai la mort de mon glaive.

Ô ma fille tendrement chérie, pleure avec moi sur le malheureux que je suis ! Moi qui avais dompté le Sphinx, moi qui avais atteint le faîte de la puissance, voilà que je suis précipité au tréfonds des abysses de l’infortune ! Puissé-je, ma fille, n’avoir jamais emprunté ce chemin fatal ! Et que n’ai-je écouté la voix de la mesure en ce jour funeste ? Je n’aurais pas mis en mouvement la machine infernale, je n’aurais pas porté la main sur mon géniteur, je n’aurais pas souillé ma mère, je n’aurais pas donné le jour à quatre enfants maudits !

 

Texte inspiré par Œdipe Roi de Sophocle (Scène du récit par Œdipe à Jocaste du meurtre de Laïos)

Pour Azacamopol et La Petite Fabrique d’Ecriture,

Thème : le dilemme

 

 

 

 

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 18:04

Medusa Arnold Böcklin

Medusa, Arnold Böcklin

 

J’ai toujours été fascinée par Méduse ("reine") et par ses cheveux de serpents. On connaît l’histoire de cette malheureuse fille de Phorcys et Céto, sur qui Poséidon jeta son dévolu. Séduite par le dieu marin dans un temple dédié à Athéna, elle fut punie par la déesse courroucée qui la métamorphosa en Gorgone, la faisant ainsi compagne d’Euryale et de Sthéno. Ses cheveux devinrent serpents et son regard eut le pouvoir de pétrifier ceux qui avaient l’audace de la regarder. Persée la décapita, l’utilisa pour délivrer Andromède du monstre et l’offrit enfin à Athéna, qui la fixa sur son bouclier, son égide. Ces épisodes sont fréquemment représentés dans l’iconographie.

La tête de Méduse fait aussi penser à l’allitération imitative dont use Oreste, devenu fou  à l’annonce de la mort d’Hermione dans Andromaque. Dans cette ultime scène 5 de l’acte V, il cède en effet à la démence quand Pylade lui annonce que Hermione s’est suicidée sur le corps de Pyrrhus, lui-même l’ayant assassiné pour elle. Après s’être adressé à son rival, il voit Hermione l’embrasser et, cédant à l’ubris,  il apostrophe alors les Erynies :

[…] Quels Démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?

Hé bien, Filles d’Enfer, vos mains sont-elles prêtes ?

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

A qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?

Venez-vous m’enlever dans l’éternelle Nuit ?

Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.

Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione ;

L’Ingrate mieux que vous saura me déchirer,

Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

Cette vision célèbre des Erynies provient de l’Oreste d’Euripide (v. 255-257). Quant à l’image précise de la chevelure aux serpents, attribut de nature des déesses vengeresses,  elle viendrait des Métamorphoses d’Ovide, qui écrit au vers 454 :

Elles peignaient les serpents noirs de leurs cheveux.

Mais la source en est peut-être la Médée de Sénèque, dont le vers 14 présente déjà l’allitération qui a enchanté des générations d’écoliers :

Crinem solutis squalidae serpentibus, (Hérissées d’une chevelure aux serpents dénoués).

En 1674, Boileau traduira le Traité du sublime de Longin, où sont cités les vers d’Euripide et, au chapitre XIII, il imitera Racine :

Mère cruelle, arrête, éloigne de mes yeux

Ces Filles de l’Enfer, ces spectres odieux.

Ils viennent ; je les vois : mon supplice s’apprête,

Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête !

On sait aussi comment Sigmund Freud tira parti de la tête coupée de Méduse, en faisant de l’effroi devant la Méduse l’effroi de la castration. Ce symbole de l’horreur, c’est la déesse vierge Athéna qui le porte sur son costume, devenant ainsi une femme inatteignable, éloignée de toute concupiscence sexuelle.

Mais devant la tête de Méduse, on pourra aussi songer aux vers d’Apollinaire dans Le Bestiaire ou cortège d’Orphée (1911) :

Méduses malheureuses têtes

Aux chevelures violettes

Vous vous plaisez dans les tempêtes

Et je m’y plais comme vous faites

 

Sources :

Racine, Œuvres  complètes I, Théâtre-Poésie, Edition présentée, établie et annotée par Georges Forestier, Bibliothèque de la Pléiade, 1999

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème : Une forme qui ressemble à une autre

 

 

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 08:44

  Lathan le labyrinthe

  L'entrée du labyrinthe (Dimanche des Rameaux, 2009)

 

A 65 kms à l’est  d’Angers, se trouve le château de Lathan, dans le village de Breil, au milieu d’un grand parc d’une quarantaine d’hectares. Les deux châteaux des XV° et XVII° siècles ayant été détruits, le château actuel fut construit en 1862. Il s’est parfaitement intégré à un parc, où coexistaient un jardin classique et un jardin paysager romantique.

Le premier rassemble les principaux éléments théorisés par Le Nôtre : bosquets géométriques,  charmilles en étoile, jeux d'eau et statuaire très étudiés. Y poussent trois essences d’arbres : le chêne, le charme et le tilleul. De grandes perspectives y furent créées, représentées ici par un canal de 500 mètres, bordé d’une double allée de tilleuls et surplombé par une « gloriette ». L’eau est d’ailleurs un élément très présent ici. Une première arrivée d’eau se fait par le Lathan qui vient alimenter ce grand canal. Une seconde, appelée la Planchette, rassemble les émissaires de la partie haute du village, qui alimentent la cascade, laquelle se déverse dans le bassin appelé Miroir. Ce dernier est en lien avec le grand canal par une galerie souterraine.

 

Lathan le canal  Le grand canal et la gloriette (Dimanche des Rameaux, 2009)

 

Le second jardin, dont ne demeure qu'une partie, use des procédés imaginés au XVIII° siècle (allées curvilignes, îles, fabriques antiquisantes). Il donne une image recomposée et idéalisée d'une nature « à la Rousseau ». (M.O Mandy, 2002). Près de deux cents arbres et arbustes d’essences différentes, y proposent une nature romantique en liberté.

On peut voir encore de beaux pavillons des XVII° et XIX° siècles.

 

 Lathan le temple d'amour

Le temple d'Amour (Dimanche des Rameaux, 2009)

 

L’intérêt majeur de ce château privé est qu’il possède surtout le seul parcours galant complet connu à ce jour. Les propriétaires ont ainsi entrepris de restaurer le mystérieux labyrinthe souterrain, destiné aux amants en quête de « ce mystérieux objet dont [leurs] yeux étaient enchantés ». Long de cent-vingt cinq mètres, il est troué de trente-huit soupiraux, symbolisant les sentiments des amants, tout au long du parcours de l’amour et de la vie.

Il y a trois siècles, en effet, une précieuse angevine, Anne Frézeau de la Frézellière, fait construire au cœur de ce grand parc la reproduction de la Carte de Tendre imaginée par Madeleine de Scudéry (1607-1701). Dans le livre I de la première partie de son roman Clélie (1654-1660), Célère conte à une princesse l’histoire du prince étrusque Aronce et de la jeune Romaine Clélie. Il y décrit la fameuse Carte de Tendre, élaborée par cette dernière.

Il s’agit d’un itinéraire symbolique que les parfaits amants doivent suivre, en évitant les embûches et les obstacles. Voici le début de cette célèbre description : « Afin que vous compreniez mieux le dessein de Clélie, vous verrez qu’elle a imaginé qu’on peut avoir de la tendresse par trois causes différentes : ou par une grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination ; et c’est ce qui l’a obligée d’établir ces trois villes de Tendre, sur trois rivières qui portent ces trois noms, et de faire aussi trois routes différentes pour y aller. Si bien que, comme on dit Cumes sur la mer d’Ionie et Cumes sur la mer Tyrrhène, elle fait qu’on dit Tendre sur Inclination, Tendre sur Estime, et Tendre sur Reconnaissance. » Suit un parcours initiatique amoureux, qui doit permettre à l’amant de parvenir au but ultime, Tendre sur Reconnaissance.

C’est un des grands architectes français du XVIII° siècle, Victor Louis, qui se verra chargé de réaliser ce jardin. Au cours de ce parcours sentimental codifié, l’amoureux était accepté ou éconduit, au terme d’un itinéraire qui proposait trois issues. La sortie de l’Indifférence, dont l’accompagnement végétal est essentiellement constitué de conifères et d’arbres aux feuillage persistant ; aucune allée n’est tracée. Celui qui est rejeté est livré à lui-même. La sortie de l’Inimitié, dont la végétation est plus agressive et plus sauvage. C’est un parcours  confus, dont les allées ne mènent nulle part. Enfin la sortie triomphale, celle qui mène vers l’embarcadère de l’Ile d’Amour où se trouve le Temple de Vénus.

Alors, si l’envie vous prend de rêver à « la Nymphe divine » émergeant de l’onde, si vous souhaitez jouer au « corbillon », si vous n’avez de cesse de vous perdre dans le « promenoir des amants », n’hésitez pas à pousser la grille de ce parc mélancolique où erre l'âme des précieuses.

  Carte du tendre

La Carte de Tendre, Gravure du XVII° siècle, Paris, B. N.

L'itinéraire complexe de l'amour précieux

 

Sources :

L’Anjou, Entre Loire et tuffeau, Editions Ouest-France, Philippe et Catherine Nédélec

Itinéraires littéraires, XVII° siècle, Hatier, 1988

gralon.net/…/info-parc-de-lathan-955.h

www.jardinez.com

dep49-parc-de-lathan-breil-

 

 

 

 

 

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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 18:01

  foujita le petit écolier en blouse noire 1918

Le petit écolier en blouse noire, 1918, Tsuguharu Foujita

 

 

Il est bien loin déjà le parfum de l’école

Des dictées annonées des leçons rabâchées

Des jours où l’on jouait aux billes à pigeon-vole

Le cœur empanaché

 

Il ne reviendra plus le ciel de la marelle

On sautait sur un pied les genoux écorchés

Les garçons et les filles en belle ribambelle

Le cœur amouraché

 

Il s’est enfui le temps de la petite enfance

Quand on jouait aux barres et puis à chat-perché

Dans les rires et les cris d’une douce innocence

Le cœur effarouché

 

Mais il roule en moi comme une ronde toupie

Qui tourne infiniment sans en être empêchée

Un petit écolier dont j’ai la nostalgie

Dans mon cœur écorché

 

 

Pour le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy,

Thème : Chat-perché

 

 

 

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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 13:45

  annie-ernaux photo-telerama

Annie Ernaux (Photo Télérama)

 

 

 

Avec L’Autre fille, Annie Ernaux poursuit l’ « autosociobiographie » d’elle-même, qui est au cœur de son œuvre. Dans ce bref récit de soixante-dix-huit pages, elle écrit une lettre pour la nouvelle collection de chez NIL, Les Affranchis : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais osé écrire. » Elle reconnaît y avoir exploré un mythe, celui de la sœur qui l’a précédée, morte à l'âge de six ans, et dont elle ignorait tout.

En effet, par une fin d’après-midi, un dimanche qu’elle a toujours situé en août, elle surprend le récit de la disparition de cette autre fille, « entrée morte dans [sa] vie, l’été de [ses] dix ans ». De la bouche de sa mère, elle apprend que celle-ci  est décédée de la diphtérie, le Jeudi-Saint 1938. Mais surtout, elle, qui a « le diable au corps », découvre la « petite sainte », celle qui a dit avant de mourir : « Je vais aller voir la Sainte Vierge et le bon Jésus. »

Dès lors, comment se situer dans ces non-dits, dans cet "entre-deux" (Fabrice Thumerel) quand on n’est qu’une enfant de remplacement, une « ravisée », ainsi qu’on le dit en patois normand ? C’est cette interrogation lancinante qu’explore ce court récit, celui d’une douleur qui n’était pas la sienne, mais celle de ses parents. N’ayant aucun souvenir de cette sœur disparue, il fallait à l’auteur la faire exister « en allant plus loin ». Et elle dit elle-même que c’est l’exercice le plus difficile qu’elle ait jamais eu à faire.

En face d’une mère et d’un père inconsolables, il lui a fallu se construire, elle, la petite fille, qui était loin d'être « amitieuse » (câline, ainsi qu'on le disait en patois normand pour les enfants et les chiens), pour qui « le jour du récit est aussi le jour du jugement ». Sa mère n’a-t-elle pas dit : « Elle était plus gentille que celle-là » ?

Pourtant, elle aussi était « mal partie ». Fièvre aphteuse, boiterie, chute sur un tesson de bouteille, myopie, dents cariées, blessure au genou avec un clou rouillé qui manque de la faire mourir du tétanos, et dont elle réchappe. Mais se pose la question de sa légitimité à être  et elle écrit : « Il fallait donc que tu meures à six ans pour que je vienne au monde et que je sois sauvée. » Et elle ne sait pas si elle écrit pour ressusciter Ginette - le prénom interdit - ou la tuer à nouveau.

La mort de cette sœur inconnue semble être la clé d’un malaise fondamental, qui la fait douter de sa propre existence. Ainsi, dans son Journal, en août 1992, elle s'interroge : « Enfant – est-ce l’origine de l’écriture ?  Je croyais toujours être le double d’une autre vivant dans un autre endroit – que je ne vivais pas non plus pour de vrai – que cette vie était l’écriture, la fiction d’une autre. » Et elle ose cette explication, comme une tentative d’élucidation de son existence : « Je n’écris pas parce que tu es morte, tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. » Enfant de remplacement, elle avoue : « Il fallait que tu meures, que tu sois sacrifiée pour que je vienne au monde. »

Se référant à la Lettre au père de Kafka, marquée par la peur (« Je te déchirerai comme un poisson »), Annie Ernaux explique que, en même temps qu'elle reçut le récit, elle devint la dépositaire de la loi du silence. Jamais elle n'évoqua sa sœur avec ses parents : « Nous avons maintenu la fiction au-delà de toute vraisemblance », dit-elle. Peut-être ne parla-t-elle jamais pour ne pas raviver la douleur de ses parents. Plus sûrement, sans doute, parce qu’elle savait intimement que cette première fille « était indestructible en eux », et qu’elle était persuadée que, pour elle, la « ravisée », l’enfant de remplacement, il n’y avait pas de place.

Quand sa mère tomba malade de la maladie d’Alzeimher et qu’on lui demandait sa date de naissance, elle donnait celle de la mort de sa fille aînée. De même, quand l’auteur lui amena son premier petit-fils, elle dit dans un lapsus : « La petite-fille est arrivée. » Alors qu’elle ne voulait pas que sa sœur ressuscite au travers de son fils, Annie Ernaux reconnaît que la lettre qu’elle lui écrit ici est une forme de résurrection.

En même temps, elle a bien conscience de l’impossibilité de ramener sa sœur disparue à l’existence. Elle n’éprouve aucune douleur pour cette sœur qu’elle n’a pas connue et elle ne vit que de son absence. (D’ailleurs, l’auteur reconnaît ne pas être satisfaite de l’emploi de la deuxième personne du singulier, puisqu’elle n’a jamais eu aucune intimité avec sa sœur.) C’est pour habiter ce vide qu’elle écrit  : « Tu es hors du langage des sentiments et des émotions. Tu es l’anti-langage. Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. Ecrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence. Décrire l’héritage d’absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture. » Elle, la « ravisée », venue à la place de l’autre, sait désormais cela qu’elle n’est pas « dans l’amour, mais dans la solitude et l’intelligence ».

Dans ce récit, elle continue d’explorer son rapport conflictuel à cette mère, qui a dit de sa sœur morte : « Elle était plus gentille que celle-là. » Devant cette révélation, comment ne pas se sentit "dupe", ne pas être "mortifiée" d'avoir vécu dans l'illusion d'être l'objet unique de l'amour de ses parents ? « Entre ma mère et moi, deux mots. Je les lui ai fait payer. J’ai écrit contre elle. Pour elle. A sa place d’ouvrière fière et humiliée. » Et en même temps, elle ne lui reproche rien : « Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. » Empathie douce d’un écrivain qui se met à la place de ceux qui perdent un enfant : « Il était comme fou quand elle est morte », tel était son père à la mort de sa sœur.

Ce très beau récit se clôt sur une interrogation. Annie Ernaux se demande pourquoi elle a entrepris d’écrire cette lettre à sa sœur disparue et son dessein lui demeure « opaque ». S’est-elle acquittée d’une dette imaginaire en lui conférant par l’écriture l’existence que sa mort lui avait donnée à elle ? A-t-elle souhaité être ainsi quitte avec elle, avec cette ombre portée sur sa vie ? A-t-elle voulu lui échapper ? Mais elle espère aussi, avec un vieux « fond de pensée magique », que cette lettre parviendra quand même à sa destinataire, donnant ainsi toute sa portée à la phrase de Flannery O’Connor, mise en exergue au livre : « La malédiction des enfants, c’est qu’ils croient. »

Au travers de cette écriture simple et blanche, « plate » comme l’ont définie certains critiques, l’émotion est palpable. Et avec cette quête entêtée de la sœur  absente, avec cette superbe réflexion aux origines de l’écriture, Annie Ernaux dit magistralement que les mots seuls ouvrent la porte des tombeaux.

 

 

Sources :

Arte Journal, le 11/04/11, Reportage d'Emile Valentin et Julien Gidouin.

 

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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 08:13

  Robe de soie

       Maggie Cheung (Mme Chan) et Tony Leung (M. Chow),

dans le In the Mood for Love (2000), de Wong-Kar-Wai

 

 

Dans ta robe en satin je te vis un matin

Dansante arachnéenne insecte damassé

Ta longue silhouette aux reflet diaprés

Pétrifia mon regard et scella mon destin

 

Dans ta robe flammée ressuscitaient des mondes

Des mystères moirés des vagues chatoyantes

Des légendes filées des bagues opalescentes

Tes mouvements faisaient de sensuelles ondes

 

Dans ta robe ocellée soyeuse de reflets

Dormaient des temps anciens des princesses chinoises

Des mandarins figés dans des brocarts turquoise

De longues caravanes aux luxueux secrets

 

Dans ta robe de faille s’agitaient des bannières

Aux motifs  rehaussés de lys et de dragons

Des rois s’agenouillaient aux coffres très profonds

Le tissu fabuleux vibrait dans la lumière

 

Dans ta robe brillante aux yeux de vers luisants

Vivaient des arcs-en-ciel tremblant d’iridescence

Et des magnanarelles aux doigts pleins de patience

Le cocon du bombyx y croissait lentement

 

Dans ta robe ottomane éclair de nuances

Sanglotaient les canuts révoltés sans chemise

Tissant chasubles d’or pour les grands de l’Eglise

Taffetas et shantung irisés de souffrance

 

Dans ta robe organdi ton corps se mouvait

Tes gestes dessinaient des courbes lumineuses

La minute arrêtée claire et voluptueuse

Au miroir de soie que ton âme habitait

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Jeanne Fa-Do-Si :

Les vêtements

 

 

 

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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 13:07

  Oeufs nid P

 

 

Vers le trou de la grange

Le rouge-queue passe

Et repasse

Dans l’anfractuosité de tuf

Près des rondes ammonites

Le rouge-queue a fait son nid

 

De beaux œufs blancs

Et translucides

Dans la douceur des mousses

Et des plumes

Attendant d’être éclos

A la tiédeur du mai

 

 

  Oeufs P

 

 

Hélas

Fouine belette ou chat

Le prédateur méchant

S’en est venu

Il a renversé le nid

Il a cassé les coquilles

Il a gobé les œufs

 

Et je n’entendrai pas

Pépier à l’envi

Et je ne verrai pas

S’envoler dans le ciel

Les petits rouges-queue

Morts avant d’être nés

 

 

Oeufs cassés P

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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