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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 13:23

  Epouvantail

 

Je suis l’exclu le réprouvé

Vêtu de loques et de guenilles

Le rejeté le mal-aimé

Que le vent mord et déshabille

 

Je suis celui qui épouvante

Les doux oiseaux de la jeunesse

Une silhouette effrayante

Toute en rancœur et en tristesse

 

Sous mon rembourrage de paille

Mon vieil habit de croque-mort

Un cœur bat dans mon poitrail

Et sanglote malgré le sort

 

Ami qui passez près de moi

Ne vous fiez point à ma mine

Et à mes membres qui tournoient

C’est mon âme qu’on assassine

 

 

Texte écrit à l'intention de Suzâme, pour l'épouvantail de l'association C'est si bio, à Nanterre.

 

 http://suzame-ecriture.over-blog.com/article-monologue-de-l-epouvantail-76485075.html

http://www.jardinons-ensemble.org/spip.php?article725

 

 

 

 

 

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 15:13

indo mauricienne 2

Indo-Mauricienne à Port-Louis (Fin février 2010)

 

 

Le morne au loin là-bas dessine sa rondeur

Et le soleil accable les fins filaos verts

 

Il est midi à Port-Louis

 

Sous la guérite en tôle

La créole en sari

Au visage sévère

A posé son bouquet

Et entre ses deux jambes

Son paquet a glissé

De ses grands yeux pensifs

Perdus vers autrefois

Elle regarde au loin

Très loin vers l’intérieur

 

Les singes à Grand Bassin

Disputant les oranges

Les coupeuses en chapeau

Sabrant la canne à sucre

Son grand-père Tamoul

Qui traversa la mer

Jusqu’en Ile de France

Et elle entend les cris

Des esclaves marrons

Qui sautaient des falaises

Pour échapper aux chiens

 

Il est midi à Port-Louis

 

 

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Erato :

Le regard

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 22:08

  Lys orange

Les lys sur le mur

(Photo ex-libris.over-blog.com, Dimanche 12 juin 2011)

 

 

Au tournant de la rue

Dressés sur le mur blanc

Elancés et vibrants

Flottaient les lys orange

Flammes de Pentecôte

 

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 17:24

  st andré des marins 1

Chapelle Saint-André-des-Marins, à Loon-Page (59)

(Photo ex-libris.over-blog.com, Vendredi 03 juin 2011)

 

 

Quand on arrive à Saint-André-des-Marins, là-bas vers l’embarcadère des ferries, au port de Loon-Page, on voit les griffes des grues et des portiques de manutention sur le ciel gris, on sent le vent et on devine la mer à cinq cents mètres.

 

st andré des marins 2

Les portiques de manutention à Loon-Plage

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

En contrebas de la route, dans un arc de cercle formé par des plantations desséchées par le vent, la chapelle que rêva le père André Delepoulle s’offre à la vue dans la simplicité bleue de ses trois containers made in China. C’est en effet l’ancien vicaire épiscopal qui est à l’origine de cette halte spirituelle, édifiée à l’attention des marins en escale. Et c’est en son honneur qu’elle porte son prénom.

Dans ce no man’s land, tout à côté du Seamen’s Club, dont les membres font la navette entre les quais et la chapelle, Saint-André-des-Marins dresse les 12 mètres de son clocher bleu, vissé verticalement sur un socle en béton, qui surplombent les deux autres containers. Le choix de ce matériau s’est imposé à l’architecte, Jérôme Soissons : le container n’est-il pas ce moyen si propre à établir le lien entre la terre et la mer ?

 

St André des marins

  L'autel de Saint-André-des-Marins

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Son fils Raphaël a conçu le mobilier de la chapelle dans du bois de marine récupéré dans le port. Sur les murs crépis d’un jaune pâle, au-dessus de l’autel, une tenture bleutée est brodées des symboles des grandes religions, manifestant ainsi la dimension œcuménique du lieu. Quant au puits de lumière du clocher, il éclaire une mappemonde multicolore.

 

St André des marins puits de lumière

  Le puits de lumière du clocher de Saint-André-des-Marins

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Née du désir d’un marin philippin qui souhaitait une escale spirituelle, réalisée grâce à l’opiniâtreté du père Delepoulle et à l’action des bénévoles qui récoltèrent plus de 60 000 euros pour son édification, cette chapelle, inaugurée en septembre 2010, est un lieu unique. Chaque samedi, le père Manu Langrand y célèbre un office où se retrouvent routiers polonais en partance pour l’Angleterre et marins de tous horizons.

 

St Andre des marins carte

La mappemonde sous le clocher à Saint-André-des-Marins

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Et dans ce lieu, livré au vent de mer, où souffle l’Esprit, j’ai pensé à ce très beau poème d’Andrée Vivien :

 

Chapelle de marins

 

Voici le soir… Voici l’orage aux cris amers,
Et la foule s’assemble au fond de la chapelle
Où l’on cherche Marie et n’espère qu’en Elle.

 

O vaisseau qui se noie en l’abîme des mers,
O Dieu ! je cherche en vain l’ombre de la chapelle,


Voici le soir… Voici l’orage aux cris amers.

Et dans mon cœur sévit la tempête des mers !


O Dieu ! je cherche en vain l’ombre de la chapelle.
Marie ! – O lys très blanc, qui règnes sur la mer !

 

 

 

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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 07:00


suzanne-lenglen.jpg 

Suzanne Lenglen     

 

 

 

Sur les bords bleus du ciel

Là-bas près de la mer

Sur l'arène rouge et battue

D'une ville portuaire

Une femme au  geste vif

A relancé la balle

Une ellipse de clarté

Elevée vers le ciel pâle

 

Entre les nues et la terre

Le globe parfait est le lien

Et la joueuse déploie

En des gestes très certains

De beaux signes éphémères 

D'envolée et d'envergure

Gravant dans notre mémoire

Le souvenir d'une épure

 

Célérité et patience

Enthousiasme et élégance

Qualités d'un ancien jeu

Qui se joue comme une danse

La femme en son mouvement

Suit des yeux le soleil jaune

La vie est comme un terrain

Que l'on mesure à son aune

  

En un lieu géométrique

Ainsi vous m'apparaissez

Danseuse extraordinaire

Telle que toujours vous êtes

Et vous fûtes aux jours passés

Et le Temps se désespère

Il n'aura jamais de prise

Dessus vous ma svelte mère

Que la balle immortalise


 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots, Nounedeb propose le thème de la balle (Juin et Roland-Garros obligent !). C'est ainsi que je publie de nouveau ce poème, écrit en août 1995, à l'occasion des 70 ans de ma mère. Grande joueuse de tennis devant l'Eternel, elle ne cessa de fouler la terre battue qu'à l'âge de 84 ans. Ce texte lui rend hommage.


 

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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 07:25

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L'Eveil de l'humanité ou Le Soldat blessé (1875-1876), Auguste Rodin ,

place Rodin, rue Adrien Hébrard, Paris XVI°

(Dimanche 05 juin 2011) 

 

 

   

Humain

Trop humain

Dans la ville

Inhumaine

 

Seul

Fragile

Exposé

Abandonné

Délaissé

Vulnérable

Et nu

 

Il attend

Désespérément

Que tombe

Du ciel

Vide

 

La fiente

Gris-blanc

Du pigeon

Porte-bonheur 

  

Nous sommes tous

Cet homme-là

 

 

 

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Françoise/ Soizig :

Gris-Gris, porte-bonheur et superstitions

 

 

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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 07:00

 

orchidee 3 

 

En ce mardi 31 mai, le thème de la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière, est consacré à l'orchidée. Aussi publié-je de nouveau un texte que j'avais écrit en mai 2009.

 

A qui me demande d'où me vient ma passion pour les orchidées, j'aime à dire ce conte que me raconta un vieux moine bouddhiste au cours de mon premier voyage en Indochine.

C'était dans les temps immémoriaux, quand les dieux avaient commencé à descendre du Ciel et à devenir des hommes. La boîte de Pandore avait été ouverte et la cupidité, le mensonge, le meurtre et la violence brute s'étaient répandues dans les cœurs et les corps de ces demi-dieux. La Pangée commençait à se disloquer et les combats étaient acharnés entre les Princes qui se disputaient les continents à la dérive.

Dans un pays lointain, là où le Soleil se lève, vivaient deux Princes, du nom de Anh Dung et Anh Hào. Frères et jumeaux, aux yeux amandins, aux cheveux noirs comme l'encre des calligraphes, au teint de sable et de limon, ils aimaient en silence, d'un amour ardent et depuis toujours, la Princesse d'un royaume voisin. Longue et mince comme la liane du banian, Kiêu Diêm, c'était son nom, contemplait amoureusement de ses yeux verts aux couleurs de rizière les deux frères qui, pour elle, ne formaient qu'un seul amant.

Son père, le Roi Chân Ly, ordonna un combat singulier pour départager les frères rivaux. Si leur amour fraternel était profond, il n'avait cependant pas de commune mesure avec l'abîme de folie et de passion qu'ils éprouvaient pour Kiêu Diêm. En Princes de sang qu'ils étaient, ils acceptèrent le duel qui eut lieu auprès du Lac de l'Epée restituée.

Sous les yeux d'une noblesse avide de violence, sous le regard d'oiseau perdu de Kiêu Diêm qui jamais ne distingua les deux frères qu'elle chérissait d'un amour unique, la lutte fut sans merci.

Anh Dung et Anh Hào pratiquaient avec maestria l'art du . Ils cognèrent avec violence leurs bâtons longs, entrechoquèrent rageusement la lame brillante de leurs sabres, esquivèrent avec agilité la pointe effilée de leurs épées, s'arrondirent comme des serpents sous leurs fléaux et affrontèrent leurs lances pointues comme des dagues. L'issue du combat ne se dessinait pas quand, soudain, d'un geste imprévisible, Anh Hào sortit vivement d'une de ses bottes cuissardes ses Song Dao ou couteaux-papillons. D'un ample mouvement, il les lança sur les testicules de son frère jumeau qui furent tranchés net. Anh Dung s'évanouit dans la fontaine de son sang viril.

Epouvanté par l'horreur de son geste, sans un regard pour la femme qu'il aimait et à qui il renonçait sans retour, le vainqueur enfourcha son cheval Ngua Noi et disparut dans les forêts d'acajou et de teck. Jamais on ne le revit.

Quand Anh Dung le vaincu revint de son évanouissement, il ne reconnut pas le lieu où il reposait. Il se trouvait allongé au milieu d'un champ de fleurs multicolores qu'il n'avait jamais vues. Longilignes et racées, groupées en épis ou en grappes, exhalant un parfum subtil, elles dressaient avec élégance leurs pétales aux infinies couleurs, posés comme des oiseaux à l'extrémité de leurs longues tiges. Au-dessus de celui qui avait perdu son alter ego, se penchait le visage apaisé de Kiêu Diêm qui lui souriait comme sourit le Bouddha.

- Suis-je dans le Paradis de Jade ? demanda-t-il en caressant la main de son amie.

- Non, répondit la jeune fille, en lui offrant le Plateau des Cinq Fruits ; tu es dans le Jardin des Orchidées, les «fleurs de l'homme supérieur». De tes parties viriles, tombées en terre fertile, a surgi ce champ de fleurs innombrables qui vont ensemencer l'univers. Et chaque jour qui passera, j'en ferai des bouquets pour toi.


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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 07:00

  croix de chemin

  Croix de chemin à Rou (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

 

Lorsque je monte la petite rue où se situe ma maison, j’arrive à la lisière du village. Au carrefour, il y a cette fine croix de chemin, à la ciselure délicate, érigée sur son socle de pierre. Je ne sais quel fut son rôle exact. Fut-elle placée là pour exorciser la peur du carrefour, lieu de tous les dangers ? Est-ce une croix censée indiquer la limite du village ? Serait-ce une croix qui jalonnait le chemin des morts quand le convoi funéraire emmenait le défunt vers sa dernière demeure ?

Toujours est-il que, quand je passe devant elle à bicyclette, je pense à cette chanson de Louis Amade, chantée par Damia et Edith Piaf :

 

Mon Dieu qu’il y en a des croix sur cette terre

Croix de bois croix de fer, humbles croix familières

Petites croix d’argent pendues sur les poitrines

Vieilles croix des couvents perdus parmi les ruines

 

Et moi pauvre de moi j’ai ma croix dans la tête

Immense croix de plomb vaste comme l’amour

J’y accroche le vent j’y retiens la tempête

J’y prolonge le soir et j’y cache le jour

 

Et moi pauvre de moi j’ai ma croix dans la tête

Un mot y est gravé qui ressemble à souffrir

Mais ce mot familier que mes lèvres répètent

Et si lourd à porter que j’en pense mourir

 

Mon Dieu qu’il y en a sur les routes profondes

De silencieuses croix qui veillent sur le monde

Hautes croix du pardon dressées vers les potences

Croix de la déraison ou de la délivrance

 

Et moi pauvre de moi j’ai ma croix dans la tête

Immense croix de plomb vaste comme l’amour

J’y accroche le vent j’y retiens la tempête

J’y prolonge le soir et j’y cache le jour

 

Mais moi pauvre de moi j’ai ma croix dans la tête

Un mot y est gravé qui ressemble à souffrir

Mais ce mot familier que mes lèvres répètent

Et si lourd à porter que j’en pense mourir

 

 

Pour le Week-end du Petit Patrimoine de Hauteclaire.

 

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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 14:15

 

l'attente delvaux

L'attente, Delvaux

 

 

 

Les pas


Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

 

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,

 

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,

Et mon coeur n'était que vos pas.

 


                                                               Paul Valéry,

                                                     Poésies, Charmes

 

Blog entre parenthèses

 

 

 

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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 07:00

  Jasante de la Vielle 1902 C 43 collection of the art in

  La "Jasante de la Vieille", illustrée par Steinlen (1902), deuxième état,

Institute of Art of Chicago

 

 

C’est dans une langue populaire et argotique, le « jaspin du pauv’ monde », que Jehan Rictus (1867-1933) a décrit la condition des mal-aimés de la vie. De son vrai nom, Gabriel Randon de Saint-Amand, celui qui était le fils naturel d’un gentilhomme professeur de gymnastique et d’une artiste ratée, y exprime avec une tonalité douce-amère, drôle et cruelle, sa compassion vis-à-vis des gueux, des « Ecrasés d’la Muflerie contemporaine ». Son art, c’est de faire parler le pauvre hère, les « fan-fans » morts et la mère dont le fils a été guillotiné.  Ainsi, dans la « Jasante (prière) de la Vieille », extraite des Cantilènes du Malheur, on est à l’écoute de cette vieille « moman d’mère », en quête de la tombe de son assassin de fils, au cimetière d’Ivry, dans le carré des « Condamnés ». Jehan Rictus, avec de nombreux détails justes et touchants, évoque la vie de misère et de tribulations de cette mère abandonnée, qui avait œuvré pour que son fils  réussisse  (« Tu promettais… Tu promettais… »).

Et au-delà de cette langue du « populo », certains n’ont sans doute pas tort qui ont vu dans cette poésie à fleur de peau un lointain écho religieux. Dans cette « jasante », il semble que se dessine en creux le portrait de toutes les mères du monde, parties « dans l’angoisse à la recherche de [leur] enfant », ainsi que les décrit Gertrude von Le Fort dans La Femme éternelle. L’écrivain ne souligne-t-elle pas que « tôt ou tard, en secret ou au grand jour, toute mère laisse transparaître le visage de la Mère des douleurs, l’image de la Pietà » ?

 

 

 

Jasante de la vieille

 

Tu ne tueras point

 

Bonjour… c’est moi… moi ta m’man.

J’suis là… d’vant toi… au cimetière.

Aujord’hui y aura juste un an,

Un an passé d’pis ton affaire.)

 

Louis ?

Mon p’tit… mentends-tu seul’ment ?

T’entends-t-y ta pauv’ moman d’mère,

Ta « Vieille », comm’ tu disais dans l’temps ?

 

Ta « Vieille » qu’alle est v’nue aujord’hui

Malgré la bouillasse et la puïe

Et malgré qu’ça soye loin… Ivry !

 

Alorss… on m’a pas trompée d’lieu ?

C’est ben ici les « Condamnés » ?

C’est là qu’tes d’pis eun’ grande années ?

Mon dieu mon dieu ! Mon dieu mon dieu !

 

Et où donc ? Où c’est qu’on t’a mis ?

D’quel côté ? Dis-moi… mon ami ?

C’est plat et c’est nu comm’ la main :

 

Y a pas eun’ tombe… pas un bout d’croix,

Y a rien qui marqu’ ta fosse à toi…

 

Pas un signe…pas un nom d’baptême

Et rien non pus pour t’abriter !

 

(J’dis pas qu’tu l’as point mérité,

Mais pour eun’ mèr’, c’est dur tout d’même !)

 

Louis… tu sais ?… Faut que j’te confesse,

Depis un an…d’pis… ton histoire,

J’suis pus tournée qu’aux idées noires

Et j’ai l’cœur rien qu’à la tristesse :

 

Aussi présent j’suis tout’ sangée.

J’suis blanchie… courbée… ravagée

Par la honte et par le tourment.

(Si tu pourrais m’voir à présent,

Tu m’donnerais pus d’quatre-vingts-ans !)

 

Et pis, j’ai eu ben d’la misère…

(Ca m’a fait du tort, tu comprends !)

Quand on a su qu’j’étais ta mère,

J’ai pus trouvé un sou d’ouvrage,

On m’a méprisée dans l’quartier,

Et l’a fallu que j’déménage.

Depis… dans mon nouveau log’ment

J’vis seule et j’peux pas dir’ comment,

Comme eun’ dormeuse, eun’ vrai’ machine.

J’cause à personn’ de mon malheur,

J’pense à toi, et tout l’jour je pleure,

Mêm’ quand que j’suis à ma cuisine.

 

L’matin, ça m’prend dès que j’me lève,

J’te vois… j’te cause… tout haut… souvent

Comm’ si qu’tu s’rais encor vivant !

 

J’mange pus… j’dors pu, tant ça m’fait deuil

Et si des fois j’peux fermer l’œil,

Ca manqu’ pas… tu viens dans mes rêves.

 

C’te nuit encor j’tai vu plein d’sang :

Tu t’nais à deux mains ta pauv’ tête

Et tu m’faisais : « Moman… Moman ! »

Mais mois j’pouais rien pour t’aider ;

Moi… j’étais là à te r’garder,

Et j’te tendais mon tabellier !

 

Pense, Louis… dans l’temps… quand t’étais p’tit,

Qui qu’aurait cru… qui m’aurait dit

Qu’tu finirais comm’ ça un jour,

Et qu’moi on m’verrait  v’nir ici ;

Quand t’étais p’tit, t’étais si doux !

 

Présent… je r’vois tout not’ passé

Lorsque t’allais su’ les trois ans,

Et qu’ton pepa m’avait quittée

En m’laissant tout’seule à l’él’ver.

 

Comme ej’ t’aimais…comme on s’aimait !

Qu’on n’était heureux tous les deux,

Malgré souvent des moments durs

Quand y avait rien à la maison !

 

Comme ej’ t’aimais… comme on s’aimait §

C’était toi ma seul’ distraction,

Mon p’tit mari… mon amoureux !

 

C’est pas vrai, est-ce pas ? C’est pas vrai

Tout c’qu’on a dit d’toi au procès ?

Su’ les journaux c’qu’y avait d’écrit,

Ca n’était ben sûr qu’des ment’ries ?

 

Mon p’tit à moi n’a pas été

Si mauvais qu’on l’a raconté…

(Sûr qu’étant môme… comm’ tous les mômes

T’étais des fois ben garnement,

Mais pour crapule on peut pas l’dire.)

 

T’étais si doux… et pis… si beau,

Mignon peut’-êt… mais point chétif,

A caus’ que moi j’t’avais nourri.

 

T’étais râblé, frais et rosé ;

T’étais tout blond et tout frisé

Comm un n’amour… comme un agneau…

 

J’ai cor de toi eun’ boucle ed’tifs

Et deux quenott’s comm’ deux grains d’riz.

Mon plaisir… c’était, l’soir venu,

Avant que d’te mette au dodo,

De t’déshabiller tout « entière »,

Tant c’étai divin d’te voir nu.

 

Et j’t’admirais… j’te cajolais,

J’te faisais « proutt » dans ton p’tit dos,

Et j’te bisais ton p’tit derrière.

(J’t’aurais mangé si j’aurais pu !)

 

Et pis t’étais si caressant,

Et rusé, et intelligent !

Oh ! intelligent… fallait voir.

Pour c’qui regardait la mémoire,

T’apprenais tout c’que tu voulais,

Tu promettais… tu promettais…

 

(Et dir’ qu’tes là d’ssous à présent,

Par tous les temps qu’y neige ou pleuve !

Ah ! qué crèv’-cœur ! Qué coup d’couteau !

On a ratissé mon château,

On m’a esquinté mon chef-d’œuve !)

 

J’en ai t’y passé d’ces jornées

Durant des années… des années,

A turbiner pir’ qu’un carcan

Pour gagner not’ pain d’tous les jours

Et d’quoi te garder à l’école…

 

Et j’en ai-t-y passé d’ces nuits

(Toi dans ton p’tit lit endormi)

A coude auprès de l’abat-jour,

Jusqu’à la fin de mon pétrole !

 

Des fois… ça s’tirait en longueur !

Mes pauv’s z’yeux flanchaient à la peine.

Alors en bâillant dans ma main

J’écoutais trotter ton p’tit cœur

Et souffler ta petite haleine,

 

Et rien qu’ça m’donnait du courage,

Pour me r’mettre dar-dar à l’ouvrage

Qu’y m’fallait livrer le lend’main :

Que d’fois j’ai eu les sangs glacés

Ces nuits-là pour la moindre toux !

J’avais toujours peur pour le croup,

Rapport au mauvais air du faubourg

Où nous aut’s on est entassés.

 

T’rappell’s-tu, quand tu t’réveillais,

Le croissant chaud… l’café au lait ?

T’rappell’s-tu comme ej’ t’habillais ?

 

Eh ben… pis nos sorties, l’dimanche…

Tes beaus p’tits vernis… ta rob’blanche.

(T’étais si fin… si gracieux,

Tu faisais tant plaisir aux yeux

Qu’on voyait les gens se r’tourner

Pour te regarder trottiner.)

 

Ah ! en c’temps-là, dis, mon petit,

De qui c’était qu’t’étais la fifille,

L’amour, le trésor, le Soleil,

De qui c’est que t’étais l’Jésus ?

 

De ta Vieille… est-c’ pas ? de ta Vieille…

Qui faisait tout’s tes volontés ?

Qui t’a pourri ? Qui t’a gâté ?

Qui c’est qui n’t’a jamais battu ?

Et l’année d’ta fluxion d’poitrine,

Qui t’a soigné, veillé, guéri ?

C’est y moi ou ben la voisine ?

 

Et à présent qu’te v’là ici

Comme un chien crevé… eune ordure,

Comme un fumier… eun’ pourriture,

Sans un brin d’fleurs, sans une couronne,

N’avec la crèm’ des criminels…

 

Qui c’est qui, malgré tout, vient t’voir ?

Qui, qui t’esscuse et qui t’pardonne ?

Qui c’est qu’en est la pus punie ?

 

C’est ta Vieille… toujours… ta fidèle,

Ta pauv’ vieill’ loqu’ de Vieille, vois-tu !

 

Mais j’bavard’… moi… j’us’ ma salive,

La puïe cess’ pas… la nuit arrive,

Faut qu’j’m’en aill, moi… il est l’heure :

Présent… c’est si loin où j’demeure…

 

Et pis quoi… qu’est-c’que c’est qu’ce bruit ?

On croirait comm’ quéqu’un qui se plaint !

On jur’rait de quéqu’un qui pleure…

Oh ! Louis… réponds, c’est p’t-êt ben toi

Qui t’fais du chagrin dans la Terre…

Seigneur ! si j’allais cor te voir

Comme c’te nuit dans mon cauch’mar !

(Tu voudrais pas m’fair cett’ frayeur ?)

 

Oh ! Louis… si c’est toi… tiens-toi bien sage,

Sois mignon… j’arr’viendrai bentôt…

Seul’ment… fais dodo… fais dodo,

Comm aut’fois dans ton petit lit,

Tu sais ben… ton petit lit cage…

 

Chut ! c’est rien qu’ça… pleur’pas… j’te dis.

Fais dodo, va… sois sage… sage,

Mon pauv’ tout nu… mon malheureux,

Mon petiot… mon petit petiot.

 

(Cantilènes du Malheur)

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Fanfan : maman

 

   

Pour écouter le texte, dit par Berthe Bovy de la Comédie-Française, en 1932 :

 

http://youtu.be/CWGFP1-iXEM

 

 

  Jehan-Rictus par steinlen

 

 Jehan Rictus, par Steinlen

 

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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