Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 17:54

Le docteur Jivago

Larissa Fiodorovna Antipova (Julie Christie)

et Iouri Andréiévitch Jivago (Omar Sharif),

dans le film de David Lean, Le docteur Jivago

(Photo Allo-Ciné)

 

 

J'avais vu il y a bien longtemps le film de David Lean, Le docteur Jivago et, comme beaucoup je le pense, j'avais gardé en mémoire le beau visage sensuel et grave de Julie Christie dans le rôle de Lara et le regard fiévreux et méditatif d'Omar Sharif, l'interprète de Youri Andréievitch Jivago. Ne surnageaient dans mes souvenirs que cette histoire d'amour et de douleur.

Or, à la lecture de l'œuvre de Pasternak, il me semble que l'essentiel est peut-être résumé dans cette passion faite de paradoxes et que, d'une certaine manière, elle reflète toutes les ambiguïtés de la révolution russe, par ailleurs si bien dépeinte dans le roman. L'écrivain russe qui déclarait « Ne pas choisir, surtout ne pas choisir », propose ici un roman d'amour qui apparaît comme une fable symbolique. Le médecin poète, « intellectuel à l'échine docile », pétri de paradoxes, qui condamne et accepte la violence, est le reflet des tourments d'un auteur, « équilibriste entre sa chère Russie et le bolchevisme ». Tout comme peut l'être aussi Lara, Larissa Fiodorovna Antipova, « celle qui porte une faille pour toute la vie », qui est déchirée entre sa faute originelle et sa pureté ; comme l'est encore son époux Pacha, Pavel Pavlovitch Antipov, alias Strelnikov, que son « don de pureté morale et d'équité », exempts de tolérance du cœur et d'intuition, mèneront aux pires excès.

Admirable roman qui n'est pas celui des « justes, ceux qui ne sont jamais tombés, qui n'ont jamais fait un écart. » Pour ceux-là, « leur vertu est morte, elle a peu de prix. » En effet « la beauté de la vie ne [leur] a pas été révélée » (p. 511). Un des thèmes récurrents de Pasternak n'est-il pas celui de la vie, déjà exprimé dans Ma sœur la vie ? Et Youri, alors qu'il critique « les promoteurs de la révolution [qui] n'aiment que le tohu-bohu et les chambardements, affirme : « L'homme est né pour vivre et non pour se préparer à vivre. Et la vie elle-même, quoi de plus précieux, de plus enivrant ? » (p. 385)

Amour de la vie, opiniâtreté à vivre, qui se trouvent remarquablement exprimés dans ce passage où Youri Jivago, de retour à Iouratine après ses dix-huit mois passés chez les partisans, assimile la Russie à Lara : « C'est une soirée de printemps. L'air est tout piqué de sons. Les voix des enfants qui jouent sont éparpillées un peu partout comme pour montrer que l'espace est palpitant de vie. Et ce lointain, c'est la Russie, cette mère glorieuse, incomparable, dont la renommée s'étend au-delà des mers, cette martyre, têtue, extravagante, exaltée, adorée, aux éclats toujours imprévisibles, à jamais sublimes et tragiques ! Oh, comme il est doux d'exister ! Comme il est doux de vivre sur la terre et d'aimer la vie ! Oh, comme l'on voudrait dire merci à la vie même, à l'existence même, le leur dire à elles, et en face.

Oui, Lara, c'est tout cela. Puisqu'on ne peut communiquer par la parole avec ces forces cachées, Lara est leur représentante, leur symbole. Elle est à la fois l'ouïe et la parole offertes en don aux principes muets de l'existence. » (p. 501).

On retrouve l'expression de cette conception au moment où le docteur Jivago contemple la forêt lors de son séjour forcé dans la milice des Bois. A la contempler, « c'est comme si l'esprit de la vie entrait à flots dans sa poitrine, traversait tout son être et faisait jaillir des ailes de son dos ». Il revoit le visage de Lara, dont il chuchote le prénom : « Et ce murmure s'adressait à toute sa vie, à toute la terre, à tout ce qui s'étendait devant lui, à l'espace illuminé par le soleil. » (p. 442).

Strelnikov, lorsqu'il rencontre pour la seconde et dernière fois Jivago à Varyniko, la veille de son suicide, reconnaît aussi à la jeune femme cette capacité à incarner les beautés et les tourments du monde. Evoquant son épouse alors qu'elle était lycéenne, il dit : « C'était une petite fille, une enfant, mais on pouvait déjà lire sur son visage, dans ses yeux, l'alarme du siècle, son inquiétude. Tous les thèmes de l'époque, toutes ses larmes et toutes ses offenses, toutes ses impulsions, tout son ressentiment accumulé et toute sa fierté étaient inscrits sur son visage et dans son allure, dans ce mélange de modestie virginale et de sveltesse audacieuse. On pouvait accuser le siècle en son nom, par ses lèvres. […] Cela ressemble à une prédestination, à un signe du destin. Il fallait posséder cela de naissance, y avoir droit. » (p. 588).

Ce don de la vie, Youri Jivago le possède aussi au plus haut degré, ainsi que le lui révèle Anna Ivanovna Groméko, la mère de son épouse Tonia, et qu'il guérit au début du roman. Reconnaissant son talent, elle lui dit : « Et le talent, au sens le plus haut et le plus vaste, c'est le don de la vie. » Et Youri l'exprime dans le poème qu'il écrit alors qu'il est victime du typhus « Deux petites phrases vaguement rimées l'obsè[dent] alors :

 

La joie de Le toucher

Il faut se réveiller

 

C'est ainsi qu'il revient à la vie : « Et l'enfer, la perdition, la mort sont heureux de Le toucher, mais aussi le printemps, et Madeleine, et la vie. Il faut se réveiller et se lever. Il faut ressusciter. » (p. 268).

De ce roman des ruptures, nombre de scènes demeurent en mémoire : l'arbre de Noël chez les Sventitski, quand Lara tire sur Komarovski, la danse du vieux Juif moqué par un jeune cosaque, le voyage hallucinant de Jivago et des siens vers Varyniko, la mort du jeune garde blanc tué par Jivago, la venue dans les lignes des partisans d'un malheureux, amputé du bras droit et de la jambe gauche par les Blancs en représailles, les nuits à Varyniko tandis que dehors hurlent les loups...

Toute l'œuvre m'apparaît marquée par ce quelque chose de radical que définit Youro Jivago devant son beau-père Alexandre Alexandrovitch : « Dans cette façon de tout pousser jusqu'au bout, sans rien craindre, il y a quelque chose de bien russe et qui nous est familier depuis longtemps. Quelque chose de l'implacable luminosité de Pouchkine, l'Annonciateur, de l'impeccable fidélité au réel d'un Tolstoï. »

Mais au-delà des douleurs des séparations amoureuses et des excès de la révolution, demeure cette foi en la vie que le poète Jivago exprime dans l'avant-dernier quatrain de « La noce », le onzième des vingt-cinq poèmes, qui clôturent le roman :

 

Et la vie, est-ce autre chose

Qu'un instant sans poids,

Que se fondre en tous les autres

Comme en don de soi ?

 

 

 

Les références renvoient à l'édition Folio, n°79

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Lectures
commenter cet article
15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 16:51

  bloggif 4e206802d53ee

                        Sur la dune d'Erdeven (Mai 2011)

 

Que j'aime

Quand tu poses

Frémissant virtuose

Ta main sur l'encolure

Des chevaux aux pâtures

Et que tes doigts écrasent

Les plantes des chemins

Libérant leur parfum

En surprenante extase

Et quand tu reconnais

Les oiseaux dans les haies

L'insecte minuscule

Sur son vert pédoncule

Et lorsque de profil

Tranquille et immobile

Tu contemples la mer

Aux vagues éphémères

 

Toi seul as su me dire

Le chant de l'oiseau-lyre

Le cri de la nature

Le vent dans la voilure

Des buissons et des arbres

Veinés comme des marbres

Toi seul m'as raconté

La lente création

La vive pulsation

Des êtres inconnus

Sous mes yeux apparus

Toi seul m'as déchiffré

Des feuilles et de l'écume

Du poil et de la plume

Les frissonnants secrets

 

Dimanche 10 juillet 2011

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes
commenter cet article
15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 16:33

bloggif 4e205fdb40322

       Une jeune communiante se hâte vers l'église San Mateo

                        (Tarifa, dimanche 26 juin 2011)

 

   

Il est unique

Le moment où

Les arbres font de l'ombre

Sur le trottoir gris de soleil

A onze heures du matin

 

Il ne reviendra pas

L'instant où

Dans sa robe de tulle

Et ses chaussures blanches

Elle court vers l'église

De San Mateo

En tenant sa robe d'une main

 

Il est éphémère

Le temps où

Elle entrera dans la nef

Aux senteurs d'encens et de lys

Aux vibrations des chants profonds

 

Elle est rare

Cette minute intense

Où la jeune noire

Immaculée

Va vers cette rencontre

Qui n'a lieu

Qu'une fois

 

A Tarifa, non loin de l'église San Mateo

11 h du matin, dimanche 26 juin 2011

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes andalous
commenter cet article
5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 17:38

  Couchée Ernst

                  Le jardin de la France, Max Ernst (1962),

                                        Huile sur bois

 

 

 

A droite, le ciel, à gauche, la mer.

Et devant les yeux, l’herbe et ses fleurs.

Un nuage, c’est la route, suit son chemin vertical

Parallèlement à l’horizon de fil à plomb,

Parallèlement au cavalier.

Le cheval court vers sa chute imminente

Et cet autre monte interminablement.

Comme tout est simple et étrange,

Couchée sur le côté gauche,

Je me désintéresse du paysage

Et je ne pense qu’à des choses très vagues,

Très vagues et très heureuses,

Comme le regard las que l’on promène

Par ce bel après-midi d’été

A droite, à gauche,

De-ci, de-là,

Dans le délire de l’inutile.

 

Robert Desnos, Bagatelles, 1930-1932

 

 

Blog en pause

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Dits de poètes
commenter cet article
5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 14:02

  bloggif 4e130c082edee

  Sur le mur d'une petite place de Tarifa (dimanche 26 juin 2011)

 

 

 

Au détour d’une rue

Bordant une placette

C’est une étrange fresque

 

Deux éphèbes drapés

Aux gestes très secrets

De la pourpre et la mer

Aux confins du mystère

Des animaux couchés

Tels des sphinx de bronze

Enigmatique songe

Une coupe de sang

Un objet menaçant

Le Minotaure

Et Anubis

Maléfice

Sacrifice

 

Et la Mort

Un décor  ?

 

Sur une place de Tarifa,

Dimanche 26 juin 2011

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes andalous
commenter cet article
5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 10:17

  bloggif 4e12d76216ea2

                   Plaque votive dédicacée à la déesse Isis,

          découverte dans les ruines romaines de Baelo Claudia,

                   Bolonia, Espagne (mardi 28 juin 2011)

 

 

 

Dans les ruines solaires

Tout au bord de la mer

J’ai vu le sanctuaire

De la déesse-mère

Des empreintes par terre

Dans le beau marbre clair

Soudain me rappelèrent

Qu’on fêtait ses mystères

Même en terre étrangère

 

Dans les ruines de Baelo Claudia,

à Bolonia, mardi 28 juin 2011

 

 

 

 

  bloggif 4e12fd3f30d47

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes andalous
commenter cet article
4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 19:54

 

bloggif 4e122ee2b3a5d

                   Ancienne charrue dans une cour du castillo

                  de Vejer de la Frontera (Jeudi 30 juin 2011)

 

 

Au fond du frais passage où l’on respire l’ombre

Dans la cour où le blanc éclate dans sa chaux

Une ancienne charrue sortie de la pénombre

Crie l’aridité dure de la terre du campo

 

A Vejer de la Frontera, jeudi 30 juin 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes andalous
commenter cet article
4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 16:58

  bloggif 4e11e5119c54e

    Le castillo et la ville haute de Vejer de la Frontera, Andalousie

                                       (Jeudi 30 juin 2011)

 

 

 

Sous le fier castillo

Que conquirent les Maures

Dans les ruelles hautes

Eperdues de blancheur

Les ombres s’abandonnent

Par les portes ouvertes

Sur les patios en fleur

Les bleus azulejos

Le soleil tombe à vif

Mes jambes titubant

Sur le pavé ancien

La chaleur de l’Espagne

Bouillonne dans mon sang

 

A Vejer de la Frontera, jeudi 30 juin 2011

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes andalous
commenter cet article
4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 14:33

 

bloggif 4e11cb6cd35a0

          Plage et Pointe de Punta Paloma, Tarifa (Juin 2011)

 

Un coq aura chanté

 

Le levante lèvera légèrement les feuilles d’eucalyptus

 

Les lauriers roses et blancs trembleront sous le vent

 

La fleur de l’hibiscus frémira son pistil

 

Les doigts verts du caroube bougeront doucement

 

J’entendrai les clarines des vaches aux cornes fines

 

Le hennissement fou d’un cheval andalou me fera frissonner

 

Les enfants tournoieront totons tourbillonnants sur le kikuyu vert

 

La mer au loin là-bas gonflera mille voiles enflées comme sarouals

 

Les côtes de l’Afrique flotteront sur la brume

 

Le vent fou soufflera l’été à Tarifa

 

 

Villa Vista Duna, Tarifa, Juin 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes andalous
commenter cet article
28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 07:00

    bloggif 4e0092695e6b5

Harbour Bridge, Sydney (Novembre 2008)

 

 

 

 

 

C’était en novembre

Et c’était l’été

De l’autre côté

Au port de Sydney

 

C’était en novembre

Comme on était loin

Comme on était bien

Et je m’en souviens

 

C’était en novembre

Toi comme un mirage

Près du bastingage

Sur les blancs nuages

 

C’était en novembre

Tu me souriais

Et tu me disais

Combien tu m’aimais

 

C’était en novembre

Sur le pont de fer

Dans l’autre hémisphère

Mais c’était naguère

 

On est en novembre

Loin de cet été

Le pont a rouillé

Tu m’as oubliée

 

 

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Entre Ombre et Lumière,

Thème du 28 juin 2011 : du ponton au viaduc : les ponts

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes
commenter cet article

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche