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24 décembre 2017 7 24 /12 /décembre /2017 16:23

Le Nouveau-né, Georges de La Tour

Nativité

 

Pour Malène

qui voulait un poème

sur le tableau de Georges de La Tour

 

Les mains ! Voyez les mains qui tiennent

Cet enfançon silencieux.

L’une étreint fort le petit Dieu,

Et l’autre le soulève à peine.

 

C’est un marmot emmailloté

Au visage gros de sommeil.

Ses yeux clos fixent le soleil

De la ténébreuse Beauté.

 

Marie écoute la lumière

Qui respire contre son sein.

"Mon lumignon, mon tendre rien,

Tu embrases toute ta mère."
 

Ce poème, que je viens de découvrir dans un recueil de poèmes consacré au feu, me donne l’occasion d’évoquer la figure de Jean Mambrino (1923-2012), un poète, devenu membre de la Compagnie de Jésus en 1954.

Pendant quinze ans, à Amiens et à Metz, il est professeur de lettres et de langue anglaise tout en enseignant le théâtre, découvert grâce à Jean Dasté. C'est ainsi qu'il aura pour élève l'un des plus grands dramaturges français, Bernard-Marie Koltès. Passionné par le Septième Art, il se liera d’amitié avec Roberto Rossellini et des cinéastes de la nouvelle vague comme François Truffaut ou Eric Rohmer.

Après sa rencontre avec T. S. Eliot et Kathleen Raine, il entre en relation avec René Char. Trois rencontres importantes marquent également ces années : celles de Henri Thomas, d'André Dhôtel et de Georges Simenon. C’est grâce à Jules Supervielle qu’un ensemble de ses poèmes paraît en 1965 au Mercure de France sous le titre Le Veilleur aveugle. Dès lors, il se partagera entre son travail de critique littéraire à la revue jésuite Etudes, à la rédaction d’ouvrages sur la littérature et à l’élaboration de son œuvre poétique. Sa poésie, simple dans sa forme, trouve son originalité dans ses riches évocations symboliques de la nature. « La poésie, écrivait Jean Mambrino, est un langage silencieux qui efface ses propres traces, pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas. »

Avec des ouvrages comme Lire comme on se souvient ou La patrie de l’âme, on peut dire aussi qu’il fut un passeur. De Walter Pater à Kawabata en passant par Jean Giono, l’auteur y évoque des écrivains célèbres ou méconnus en conciliant réflexion et émotion, ainsi que le disait Claude Roy.

Pratiquant aussi bien la forme brève que le style narratif, la poésie, jamais apologétique, de ce jésuite poète « s’inscrit dans la tradition d’un humanisme ouvertement catholique ». « Il a su inventer un nouvel espace où célébrer l’insondable richesse du Christ », écrit le jésuite Claude Tuduri qui commente ainsi son œuvre : « « La poétique de Jean Mambrino se situe d’emblée dans la ligne de celle des écrivains qui cherchent à traduire la réalité dans ce qu’elle a d’essentiel, la présence de l’Être en ce qu’il a de plus authentique et de plus pur. »

Dans toute sa poésie, Jean Mambrino est hanté par la lumière. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait écrit sur ce tableau en clair-obscur de Georges de La Tour, intitulé Le Nouveau-né. Tout en accordant une attention extrême aux détails de la vie quotidienne, ce chef-d’œuvre nocturne de la maturité du peintre exprime un profond mystère. La flamme vacillante de la bougie « fait écho à la fragilité de la vie et révèle en même temps l’essence divine de l’enfant ». Même si le rouge de la robe de Marie préfigure la Passion future de son fils, la lumière qui émane de Lui l’éclaire et l’ « embrase » toute, ainsi que le dit magnifiquement le poète. La description précise et réaliste des mains de Marie (« étreint », « soulève ») et du nourrisson endormi (« marmot emmaillotté », « gros de sommeil ») s’allient ici harmonieusement  avec une approche mystique de la scène. Ce que souligne la synesthésie de « la lumière/ qui respire contre son sein. » Le poème exprime donc remarquablement, me semble-t-il, cette « sensation spirituelle », dont Jean-Pierre Lemaire parle à propos de la poésie de Jean Mambrino.

 

Sources :

Jean Mambrino, wikipédia

La poésie de Jean Mambrino, L’innocence retrouvée du sensible, Claude Tuduri

 

 

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26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 16:50

 

Jeudi 23 novembre 2017, à l’issue de la représentation d’Edmond, d’Alexis Michalik, au Dôme, on aurait pu se croire le 27 décembre 1897, au théâtre de la Porte Saint-Martin, à la triomphale première de Cyrano de Bergerac, qui connut plus de quarante rappels. La salle saumuroise à l’italienne était debout pour applaudir à tout rompre cette pièce qui raconte avec fantaisie et brio la genèse du chef d’œuvre d’Edmond Rostand. Créée en 2016 au Théâtre du Palais-Royal, Edmond, qui connaît un grand succès couronné par cinq Molières en 2017, est actuellement en tournée, car la distribution en est double.

C’est donc une mise en abyme réussie pour Alexis Michalik, ce jeune dramaturge de 35 ans qui n’aime rien tant que prendre un classique et le revisiter. « Ca parle d’un mec qui est en train d’écrire Cyrano de Bergerac », explique-t-il, tout en reconnaissant que « tout le challenge était de mettre Cyrano dans Edmond. Comment intégrer l’esprit et l’émotion qu’on ressent en voyant Cyrano dans sa propre écriture ? » Pour ce faire, l’auteur et metteur en scène s’est beaucoup documenté. Il s’est plongé dans toutes les biographies de Rostand, dont celle de son épouse, la poétesse Rosemonde Gérard, recherchant des informations sur le théâtre de l’époque, les pièces qui se jouaient, les usages, les traditions, la durée des spectacles, les cachets des comédiens, tous éléments qui ont nourri son imagination. Il précise cependant  que « son but n’a pas été de faire une biographie d’Edmond Rostand, tout comme le but de Rostand n’était pas d’écrire une biographie de Cyrano de Bergerac ». Depuis 2013, de ce sujet il avait d’abord pensé faire un film qu’il a cherché à monter sans succès. C’est après avoir vu l’adaptation théâtrale du film Shakespeare in love (dont le sujet est aussi un auteur en panne d’inspiration), qu’il s’est dit qu’Edmond  avait sa juste place sur une scène de théâtre.

Le metteur en scène a particulièrement bien restitué l’atmosphère de cette époque « fin de siècle », juste avant que ne commence l’ère du cinématographe. On y évoque l’affaire Dreyfus, Georges Feydeau (Nicolas Lumbreras) et Courteline (Régis Vallée) s’y gaussent des insuccès d’Edmond Rostand (Guillaume Sentou), on y entend le Boléro (un brin anachronique !) de Ravel (Nicolas Lumbreras), on découvre les premières images de Méliès (Nicolas Lumbreras) et Antoine Lumière (Christian Mulot), on devise avec un Tchékhov anémique dans la maison close « Aux belles poules », on y voit Jules Clarétie (Christian Mulot), administrateur de la Comédie-Française, renvoyer le grand comédien Constant Coquelin de la Maison de Molière… Tout le petit monde interlope familier des théâtres s’y agite : le régisseur, le costumier (Pierre Bénézit), le vieux critique (Christian Mulot), la vieille actrice (Valérie Vogt), les deux producteurs corses Marcel et Ange Floury (Pierre Bénézit et Christian Mulot) qui se disputent la paternité du fils de la comédienne Maria Legault l’interprète de Roxane (Christine Bonnard), son habilleuse Jeanne (Stéphanie Caillol) qui est aussi la muse d’Edmond Rostand.

Les douze comédiens se partageant une trentaine de rôles, chacun campe avec énergie la silhouette de son personnage : les deux producteurs, dans un numéro de vieux mafieux corses, exigent des conditions drastiques pour la pièce, renâclant sur les décors et les costumes et imposant leur ancienne maîtresse Maria Legault. Ils iront jusqu’à oser un numéro de polyphonie corse !  Le régisseur à casquette ne se résout pas à appeler Coquelin par son prénom alors qu’il le connaît depuis longtemps ; dans les cafés, on sent monter un racisme et un antisémitisme battus en brèche par la faconde d'un patron noir, Monsieur Honoré (Jean-Michel Martial). Quant à l’épouse d’Edmond Rostand, Rosemonde Gérard (Anna Mihalcea), on la voit se débattre entre soucis d’argent et crises de jalousie. Les scènes de rue à la lueur d’un réverbère ont un charme suranné, avec le vendeur de bijoux, l’homme-sandwich, tous les personnages du petit peuple de Paris. Edmond ne va-t-il pas aussi jusqu’à prendre un train brinquebalant jusqu’à Issoudun afin de récupérer son comédien Léonidas Volny (Kevin Garnichat) l’interprète de Christian de Neuvillette, parti retrouver son amoureuse dans un hôtel de province ?

Alexis Michalik situe l’intrigue de la pièce au moment où Edmond Rostand, vaguement dépressif, a vingt-neuf ans et doute de sa vocation d’écrivain. Il vient de connaître un demi-succès avec La Princesse lointaine, interprétée par Sarah Bernhardt (Valérie Vogt) et son inspiration est en panne. Encouragé par Coquelin l’aîné, adulé du public, et par la célèbre tragédienne, il se lance dans l’écriture d’une nouvelle pièce qui, au départ ne doit comporter que trois actes et finira par en compter cinq. La genèse dura d’avril 1896 à janvier 1897, au grand dam de Rosemonde Gérard, toujours inquiète pour les finances du foyer mais affichant une foi aveugle en son écrivain d’époux. La mise en scène, tout en vivacité, joue beaucoup sur les allées et venues de Rostand entre sa table de travail et le lit conjugal.

Edmond est ici interprété par Guillaume Sentou, un comédien plein d’énergie qui arbore une fine moustache à la Dali. Alexis Michalik lui avait dit : « J’ai besoin d’un petit nerveux qui parle vite ! » Molière de la révélation masculine 2017, il donne à voir un Rostand, rongé par le doute, souvent dépassé par les événements mais bien décidé à venir à bout de la tâche qu’il s’est imposée. Et d’implorer le pardon de son ami Coquelin pour lui avoir donné « une pièce aussi inepte, aussi mal écrite », ce à quoi Coquelin rétorque : « Vous êtes fou mon jeune ami. C’est un chef d’œuvre que vous m’avez confié ! »

C’est toute l’habileté de Michalik d’intercaler dans la pièce des scènes où l’on découvre comment naît l’inspiration du poète et des scènes de la comédie héroïque de Rostand. Ce faisant le jeune auteur demeure sans doute fidèle à la réalité puisque Max Favalelli raconte dans Le Roman vrai de la IIIe République, Prélude à la Belle Epoque, que c’est aux eaux de Luchon, lors d’une rencontre avec un jeune homme mélancolique (qui aimait une jeune fille et ne savait lui parler) que le dramaturge se dit : « On pourrait en faire une comédie ». De la même manière, la scène du balcon sera inspirée à Edmond par la demande de Léonidas Volny, amoureux de Jeanne la jeune habilleuse, dont l’amour fait de lui un amoureux transi et muet. Et le dialogue des nez naîtra à la faveur d’une rencontre avec Monsieur Honoré, qui a été traité de nègre !

La mise en scène fourmille d’inventivité et de fantaisie, et l’action réglée au cordeau se déroule sans aucun temps mort. Les portes claquent, les changements se font à vue grâce à la célérité des comédiens et il se passe tout le temps quelque chose à quelque endroit du plateau. A la fin de la pièce, j’ai particulièrement apprécié l’utilisation de la scène divisée en deux pour représenter et la scène du Théâtre de la Porte Saint-Martin et ses coulisses et en même temps la scène du théâtre de la Renaissance où Sarah Bernhardt, l’admiratrice éperdue de Rostand, joue « au galop de chasse » Les Mauvais Bergers de Mirbeau afin d’être présente au cinquième acte de Cyrano !

Il y a encore de jolies inventions comme cette idée de faire remplacer au pied levé Maria Legault, menacée d’aphonie et tombée dans une trappe ( !), par Jeanne l’habilleuse, groupie de Rostand, qui connaît le rôle par cœur. Une belle manière d’exprimer l’amour du théâtre ! Et de choisir plus tardivement d’inventer le rôle du pâtissier Ragueneau et de le confier à Jean Coquelin fils (Régis Vallée). N’est-il pas très mauvais dans l’emploi du comte de Guiche parce que « c’est un méchant » ?

Et puis, de temps à autre, une phrase résonne particulièrement aux oreilles du public. Ainsi quand un personnage s’étonne que le producteur veuille absolument faire jouer sa maîtresse ou quand Jeanne rétorque à Léonidas Volny, son « Léo superbe et généreux » que le désir de la femme existe et qu’il faut savoir l’écouter !

L’émotion est bien palpable encore lors de la mort de Cyrano, superbement interprétée par Pierre Forest. Après Daniel Sorano, Michel Vuillermoz ou Depardieu, il n’est pas facile d’exister dans le rôle de cet archétype du héros romantique, grotesque et sublime à la fois, et le comédien ne démérite point. Dans le célèbre costume du personnage, il nous propose un Cyrano haut en couleurs, à « la voix d’airain », à la rondeur bonhomme mais à la mélancolie secrète, fidèle me semble-t-il au Coquelin réel. On sait que ce rôle assura à ce dernier la gloire et que Rostand lui dédia sa pièce, en écrivant « C'est à l'âme de Cyrano que je voulais dédier ce poème. Mais puisqu'elle a passé en vous, Coquelin, c'est à vous que je le dédie. »

Enfin, quel plaisir d’entendre le texte de la pièce de Rostand : ses morceaux de bravoure (« Ce sont les cadets de Gascogne/ De Carbon de Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne,/ Ce sont les cadets de Gascogne !... »), ses tirades brillantes («  Et que faudrait-il faire ?/ Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,/ Et comme une lierre obscur qui circonvient un tronc/ Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,/ Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?/ Non merci !... ») ; ses dialogues subtils entre Cyrano et Roxane (CYRANO – Que l’instant entre tous les instants soit béni/ Où, cessant d’oublier qu’humblement je respire/ Vous venez jusqu’ici pour me dire… me dire ? ROXANE – Mais tout d’abord merci, car ce drôle, ce fat/ Qu’au brave jeu d’épée, hier, vous avez fait mat,/ C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi… CYRANO – De Guiche ? ROXANE – Cherchait à m’imposer… comme mari… CYRANO – Postiche ?... » Et je me suis souvenu avec émotion de mon grand-père qui connaissait par coeur cette pièce !

Avec cette comédie au rythme enlevé, dans laquelle les comédiens expriment avec une belle énergie l’esprit de troupe qui les anime, c’est un théâtre populaire et intelligent qui nous est proposé par Alexis Michalik. Celui-ci parle d’ailleurs d’un « théâtre de l’humilité » dans lequel « tous les acteurs ont une partition d’égale importance ».  Et j’aimerais achever ce billet avec le terme de « panache » qui clôt la pièce dans la dernière réplique du héros. Ce mot qu’Edmond Rostand a défini lui-même dans son discours de réception à l’Académie française, expliquant entre autres que  « c’est quelque chose de voltigeant, d’excessif – et d’un peu frisé […] », adjectifs qui me semblent particulièrement adaptés à l’atmosphère d’Edmond

 

Vidéo : Constant Coquelin dans Cyrano de Bergerac en 1900 :

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Crédit Photos : Alejandro Guerrero

Sources :

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Texte intégral et Les clés de l'oeuvre, Classiques Pocket, 6007

http://www.lefigaro.fr/culture/2017/01/02/03004-20170102ARTFIG00111-alexis-michalik-a-la-fin-de-l-envoi-il-touche.php

https://www.sortiraparis.com/scenes/theatre/articles/124899-alexis-michalik-interview-d-un-conteur-d-histoire

 

http://ex-libris.over-blog.com/article-le-defi-de-la-semaine-n-76-pauvre-cyrano-100998517.html

 

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 18:09

Mercredi 27 septembre 2017, j’avais regardé la rediffusion du film d’Edouard Molinaro, Le Souper (1992), avec Claude Rich (Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord), Claude Brasseur (Joseph Fouché) et Ticky Holgado (le valet Jacques Massoulier). Comme beaucoup, j’avais été séduite par le jeu brillantissime des comédiens mettant en valeur des dialogues ciselés, des réparties cinglantes, tout un art si français de la conversation. Ce long métrage est l’adaptation de la pièce de théâtre éponyme en un acte écrite par Jean-Claude Brisville, écrivain et dramaturge de pièces hantées par l’Histoire, qui fut un ami de Camus. Créée le 20 septembre 1989 au Théâtre Montparnasse, dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, avec les deux principaux comédiens, la pièce fut jouée plus de 600 fois pendant trois ans et connut un succès phénoménal. Quelques mois après la mort de l’auteur, en 2015, elle avait été reprise au Théâtre de la Madeleine dans une mise en scène de Daniel Benoin avec Niels Arestrup (Talleyrand) et Patrick Chesnais (Fouché).

Aussi, jeudi 16 novembre 2017, étais-je curieuse de voir cette œuvre qui était jouée au Dôme de Saumur dans une mise en scène de Mathieu Genet. Emmanuel Ray, qui dirige la Compagnie Théâtre en pièces, y interprète le prince de Bénévent, Antoine Marneur y est le duc d’Otrante et Fabien Moiny le valet fidèle de Talleyrand, « muet comme un cadavre », mais sans doute aussi à la solde de Fouché.

Dans une France vaincue à Waterloo le 18 juin 1815 et occupée par les armées de Wellington, Jean-Claude Brisville s’est amusé à imaginer, durant la nuit du 6 au 7 juillet 1815, une rencontre entre ces deux hommes politiques que sont  l’ex-ministre de la Police de Napoléon 1er et celui des Relations extérieures. Deux figures machiavéliques dont il explique qu’elles « hantent toutes les deux, tout en se haïssant, un quart de siècle de notre histoire ». Pour les mettre en scène, le dramaturge a consulté archives et documents, « comme un chercheur de trésors  gratte l’Histoire et découvre de fabuleux gisements. » Il s’est aussi beaucoup appuyé sur la célèbre biographie de Fouché par Stefan Zweig qui écrit : « Fouché et Talleyrand, ces deux ministres de Napoléon les plus capables de tout, sont les figures les plus psychologiquement intéressantes de cette époque. Tous deux sont des cerveaux clairs, positifs, réalistes. Tous deux sont passés par l’école de l’Eglise et par la brûlante école supérieure de la Révolution. Tous deux ont le même sang-froid dénué de toute conscience pour ce qui est de l’argent et de l’honneur. Tous deux servent avec la même infidélité, la même absence de scrupules, la République, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la monarchie. »

La rencontre entre les deux hommes d’Etat prend place dans l’hôtel particulier de Talleyrand, dit aussi hôtel de Saint-Florentin. Il s’agit d’y décider qui va désormais gouverner la France : la République à laquelle aspire Fouché, la monarchie avec Louis XVIII, souhaitée par Talleyrand ou encore l’Empire d’un Napoléon II ? "La France est à qui la voudra et jamais son gouvernement ne fut plus provisoire." Devant un fond de scène noir sur lequel se détachent des encadrements vides en bois doré  -  Talleyrand vient de revenir de Gand le 24 juin 1815 avec le futur Louis XVIII dans ses valises – une table recouverte d’une nappe blanche et de candélabres attend les deux convives. Quelques fauteuils, des objets posés ici et là, d’autres bougeoirs, indiquent que Talleyrand, prêt à trouver sa place dans le gouvernement à venir, est en train d’emménager. Dehors, le peuple de Paris chante la Camargnole et gronde comme l'orage qui menace, dans l’attente d’un nouveau chef (un pavé est lancé à travers la fenêtre) tandis qu’à l’étage on entend la musique d’une « nouvelle danse », la valse, jouée par un orchestre hébergé par le prince.

Emmanuel Ray, dans le rôle de Talleyrand

Dans cette pièce assez « mystérieuse », ainsi que la qualifie Patrick Chesnais, dont la langue n’est pas des plus faciles à mémoriser, selon Niels Arestrup, voilà deux personnages complexes, passionnants à interpréter pour des comédiens. Vêtu d’un pantalon gris et d’une redingote gris clair fibrillée de blanc, affligé d’une claudication due à son célèbre pied-bot, Emmanuel Ray, à la belle chevelure blanche, campe avec élégance un « diable boiteux » à la voix douce et insinuante, pénétré de la morgue méprisante de sa classe mais qu’il dissimule sous une courtoisie de façade. On dit qu’il ne souriait jamais. "Le savoir-vivre et le savoir-mourir, cela chez nous se sait à la naissance." Et alors que le roturier Fouché avale à la régalade un verre de cognac, il faut entendre son hôte lui donner une leçon de maintien, en lui apprenant à déguster le cognac… sans le boire ! Il faut aussi le voir recevoir les attaques du chef de la Police, qui va jusqu’à le faire tomber violemment de sa chaise, et reprendre son aplomb en se relevant. Une attitude symbolique de ce personnage, qui a su traverser de nombreux régimes, sans jamais perdre de sa superbe. Et pourtant, selon Napoléon, il n’était que « de la merde dans un bas de soie » !

Antoine Marneur, habillé plus simplement d’un complet noir, rehaussé d’une petite lavallière blanche, laisse peu à peu sourdre la violence populaire innée de celui qui, dans un étrange cocktail, associait sang-froid, laideur et séduction. Bourreau des massacres de Nantes, le « mitrailleur de Lyon », s’il semble parfois envier à son hôte sa noblesse, ne se prive nullement de laisser percer le mépris qu’il éprouve pour celui qui lui ressemble trop. Car, dans cette conversation à fleurets mouchetés, il faut lire surtout l’affrontement de deux cyniques, qui s’admirent et se haïssent à la fois, et pour qui il importe seulement de se maintenir au pouvoir, quel qu’en soit le prix. C’est ce qu’a magistralement exprimé Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, quand il relate sa visite à Louis XVIII et sa vision des deux acolytes : « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment. » A la fin de la pièce, les deux comédiens ont, me semble-t-il, retrouvé cette attitude demeurée célèbre en quittant la scène par l'escalier côté jardin.

Antoine Marneur dans le rôle de Fouché

Dans la mise en scène de Mathieu Genet, j’ai aimé le passage où les deux hommes fendent un peu l’armure en évoquant leur enfance. Fouché rappelle ses promenades solitaires sur une plage froide et déserte et ses repas constitués uniquement de palourdes. Talleyrand se remémore sa jeunesse dénuée d’affection maternelle et sa chute d’une commode qui lui laissa son pied-bot. Ne faisait-il pas tout pour cacher sa claudication ? "Elle me tire vers le bas", dit-il en parlant de sa jambe. "Je crois qu'elle sera en enfer avant moi !"

Mais cela peut-il excuser ce que ces enfants mal aimés sont devenus ? Leur parcours machiavélique nous est distillé peu à peu par l’un ou par l’autre, chacun à son tour cherchant à obtenir l’ascendant sur son interlocuteur pour lui imposer ses propres choix. Ainsi Talleyrand ne cesse de revenir sur le jour où Fouché a voté la mort de Louis XVI et l’on pense un temps qu’il a gagné la partie. Mais le roué, qui sait tout par sa police secrète, reprend l’avantage en révélant à son adversaire qu’il n’ignore pas que celui-ci a prêté la main à l’assassinat du duc d'Enghien, son cousin par les Condé, dans les fossés du château de Vincennes. On observera le jeu subtil autour du tableau du duc d'Enghien, celui qui était "jeune", "innocent", "fidèle à son roi"... et "qui ne boitait pas".

De toute manière, tous deux le savent : "C'est vous et moi", assène Fouché, "ou bien ni l'un ni l'autre." Ainsi, dans une langue subtile et perfide, ils font assaut de coups bas, de répliques assassines, de réparties fielleuses, et les deux comédiens se décochent leur venin pour le plus grand plaisir du spectateur. "Où que nous allions, je crois que nous cheminerons ensemble", remarque Talleyrand. "Auriez-vous besoin de mon bras ?", rétorque Fouché. "Oui, comme vous avez besoin de ma tête, si j'ose dire", décoche le prince au parvenu. Et de conclure de concert : "En somme, il était temps de renouer ! " - "A défaut de trancher !" Et tous deux de se retrouver en accord sur le principe adopté par bien des politiques : " Infidèle au régime, j'ai toujours été fidèle à la France !"

Sous le regard impavide et scrutateur du valet à barbe noire de Talleyrand (Fabien Moiny) qui va et vient pour ranimer la flamme des bougies dans cette atmosphère crépusculaire (beaux éclairages de Jean-Luc Chanonat), autour d’un délectable saumon, agrémenté de foie gras du Périgord et de succulentes asperges à la ravigote, le tout arrosé de champagne, c’est le sort d’une France à l’encan qui se scelle. Et en voyant ces deux fripouilles de la politique se goberger autour des mets les plus fins, l’on ne peut s’empêcher de songer à la tirade de Ruy Blas dans la pièce éponyme. Il suffit de remplacer l’Espagne par la France, tant il est vrai, hélas, que les politiques corrompus sont de tous les temps et de tous les pays :

«                                             Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! Voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,

L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !

 

« Bon appétit, messieurs ! »

 

Sources :

Le Souper, Wikipédia

Le Souper, Programme du Dôme

http://theatre-en-pieces.fr

http://ex-libris.over-blog.com/2015/02/une-grandeur-metaphysique-indeniable-caligula-de-camus-par-le-theatre-en-pieces.html

 

 

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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 18:48

 

Vendredi 10 novembre 2017, les Saumurois inauguraient  au Dôme le Centre de Rencontres de la Poésie Contemporaine. Une soirée non-stop de 17h 30 à 23h pour célébrer la poésie dans tous ses états. C’est Silvio Pacitto, directeur artistique du théâtre, convaincu avec Jean-Pierre Siméon que « la poésie sauvera le monde », qui a souhaité créer ce lieu ouvert à toutes les formes poétiques. Une profession de foi affirmée avec force lors de sa lecture d’un puissant poème de Thomas Vinau et d’une phrase de René Char, soulignant ce « plus » indicible ajouté par la parole poétique.

Photo ex-libris.over-blog.com, le 10/11/2017

La soirée a débuté avec une lecture-performance électroacoustique d’Armand le Poête, auteur d’une quinzaine de recueils, au sein même de l’exposition qui présente ses œuvres. Sur les hauts murs blancs de la Galerie Loire, se succèdent les 36 « Poêmétals » en acier, aux couleurs vives, réalisés avec Guypierre, les très fins « Poêmench’veux, brodés en cheveux par Alic Calm, les « Vidéopoêms » en collaboration avec Laurent Vichard. Ceux-ci s’écrivent sous l’œil de la caméra avec bruitages, montages et objets divers. Avec Armand le Poête, pour qui amour rime avec toujours, foin de l’orthographe : les mots s’amusent, se bousculent, ne craignant ni ratures ni maladresse, dans une liberté foisonnante et ludique. On notera qu’Armande le Poête est timide et qu’il délègue la lecture de ses poèmes en public à son « colocataire », Patrick Dubost.

Photo ex-libris.over-blog.com, le 10/11/2017

Après cette lecture fantaisiste et inventive, les spectateurs ont investi le foyer du Dôme, aux éclatantes couleurs or, bleu et rouge, pour un cocktail amical. Puis ils se sont dirigés vers la salle de conférences afin d’écouter les voix de deux poètes saumurois, Yves Leclair et Albane Gellé. Le groupe de poésie auquel j’appartiens, les Poédiseurs, a proposé une lecture de poèmes d’Yves Leclair, qui fut professeur de Lettres dans le même lycée que moi. Ecrivain saumurois nourri d’humanité(s), fin critique littéraire, grand connaisseur des poètes T’ang, Yves Leclair a reçu le prix Alain Bosquet 2014 pour le cinquième tome de son journal poétique Cours s’il pleut et l’ensemble de son œuvre. Nous avions choisi des extraits de ses textes en fonction des goûts de chacun des neuf diseurs, admiratifs que nous sommes devant cette poésie d’un quotidien banal sublimé par son regard de poète. A la fin de notre lecture nous l’avons remercié de nous avoir permis de tamiser avec lui « l’or du commun », à l’image de ce bref poème, intitulé « A la corde » :

« Eté qui sent la corde

quand tout au fond des fermes on tire les volets

et devise à voix muette à remailler le vrai

cotylédon de la pénombre on se raccorde

au rien

qui vibre en orbe au fond des mondes »

(En contemplant des semelles de corde tressées)

23 juillet 1988

Yves Leclair, Photo ex-libris.over-blog.com, le 7/10/2014

Ensuite, c’était autour de la poétesse Albane Gellé de dire certains de ses textes. Derrière une apparente fragilité, avec une voix douce mais ferme, elle nous a fait entendre les échos d’une écriture résistante et en mouvement, notamment dans le premier texte, « Debout ». Elle nous a distillé des portraits de ses Eblouissants et fait aussi partager son amour des chevaux. Nous avons entendu des extraits d’un texte plus ancien Je, cheval et de son dernier opus bouleversant, Chevaux de guerre :

"Où ? vont nos chevaux, leurs souffles chauds, leurs jambes sûres. Où? partent leurs façons dignes, leurs courbes claires, leur élégance, et cette entière fidélité à ce qu'ils sont. Où ? le bruits de leurs allures, leurs appels, leur fatigue. Où ? l'odeur de leurs encolures, leurs têtes basses, les signaux de leurs oreilles. Où ? leurs poils brillants, leurs flancs nourris, le doux soyeux de leurs poitrails sous des mains caressantes et fines." 

Une écriture en harmonie avec les animaux et les êtres, pour une amoureuse de la nature qui vit à la campagne au milieu des enfants et des poneys.

Albane Gellé, Photo ex-libris.over-blog.com, le 10/11/2017

Après cette double lecture, la soirée poétique s’est poursuivie dans la salle à l’italienne avec le concert Kalamna par la compagnie Eoliharpe. Ce groupe inspiré de jeunes artistes est composé du pianiste Gilles Constant, du contrebassiste François Marsat, avec aux percussions Bachir Rouimi, à la flûte, clarinette et saxo Darian Zavatta. Quatre musiciens qui, avec la danseuse Telma Pereira, accompagnent la chanteuse Claire Bossé. Ils ont magnifiquement interprété les poèmes de la poétesse syrienne Maram Al-Masri, celle dont « les mots enregistrent le fond et le tréfonds/ le scandale et le scandaleux ». Un spectacle prenant et émouvant qui nous a emmenés loin dans ce pays en proie à la violence aveugle de la guerre.

Soutenue et accompagnée par la danse expressive de Telma Pereira, fine silhouette blanche, c’est avec puissance que la chanteuse, altière et sensible, a exprimé le déchirement de la femme syrienne, aussi bien amante que mère, qui aspire de tout son être à l’amour et à la liberté et à laquelle la poétesse s’identifie pleinement. Elle donne la parole à toutes ces femmes  qui « ne savent pas parler », dont « la parole reste dans la gorge/ comme l’épine elles préfèrent l’avaler », celles qui « ne savent que pleurer », dont « les pleurs rebelles soudain jaillissent/ comme une veine rompue », celles qui « reçoivent des gifles ». Un désir violent d'une autre vie qui se manifeste dans la belle image : « Comme un lion en cage les femmes comme moi rêvent de liberté ». Chant magnifique repris sur scène à l’unisson aussi bien par les hommes que les femmes.

La compagnie Eloliharpe

J’ai beaucoup aimé l’équilibre de ce spectacle qui voit le percussionniste venir doubler en arabe le chant en français, la danseuse se faire le reflet des émotions de  la chanteuse ou bien se lover dans les bras du flûtiste, ou encore les six artistes se rejoindre pour une superbe chorégraphie silencieuse. Le concert a connu encore un supplément d’âme quand Claire Bossé, au moment des saluts, a souhaité la bienvenue aux migrants présents dans la salle et accueillis à Saumur. Heureuse de marquer cette arrivée par la grâce de la musique et de la poésie.

Maram Al-Masri

Le programme proposait encore deux événements poétiques : L’apparition, création en lecture et musique par Perrine Le Querrec accompagnée par Ronan Corty à la contrebasse et Makasutras, conférence gesticulée par Nicolas Vargas, poète performeur. Je reconnais avoir renoncé à y assister, préférant demeurer sur la belle impression du concert de Kalamna.

Toujours est-il qu’il faut absolument saluer la réussite de cette soirée d’ouverture de la Maison des Rencontres de la Poésie Contemporaine. Elle a attiré un public attentif et passionné, d’excellent augure pour des rencontres à venir pleines de découvertes, faisant mentir l’idée toute faite que les Français n’aiment pas la poésie.

Mes billets sur Yves Leclair :

http://ex-libris.over-blog.com/article-36881119.html

http://ex-libris.over-blog.com/article-un-orient-intime-causerie-avec-yves-leclair-sur-la-poesie-antique-chinoise-a-la-bibliotheque-medi-124794519.html

http://ex-libris.over-blog.com/article-l-ailleurs-est-dans-l-ici-yves-leclair-s-entretient-avec-alain-veinstein-66094719.html

http://ex-libris.over-blog.com/article-de-virgile-a-dante-un-parcours-vers-la-lumiere-cours-s-il-pleut-de-yves-leclair-124742882.html

Le site d'Albane Gellé :

http://albanegelle.canalblog.com

Le site d'Armand le Poête :

http://armand.le.poete.free.fr

Le site de Eoliharpe :

http://www.eoliharpe.com/créations/

 

 

 

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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 11:41

 

En ce jour de Toussaint où nous pensons à ceux qui nous ont quittés, écoutons la voix lumineuse, âpre et unique de François Cheng :

 

Entrons dans le solitaire,

Entrons dans le silencieux,

 

Dans le rien,

Le plus rien,

Qui se tait

Mais se sait.

 

Entrons dans le silencieux,

Entrons dans le solitaire,

 

Une voix parle,

Parle sans voix,

Qui se sait,

Mais se tait.

 

Entrons dans l'abyssal antre :

Effroi, frisson, ou offrande

 

Deuxième partie, Lumières de nuit, 

La vraie gloire est ici, 2015

 

 

 

Photos ex-libris.over-blog.com, lundi 30 octobre 2017 : au cimetière de Dampierre-sur-Loire

 

 

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30 octobre 2017 1 30 /10 /octobre /2017 22:39

 

Dans un cimetière  (Photo ex-libris.over-blog.com, le 30 octobre 2017)

 

Entre les tombes

Entre les morts

Le rosier refleurit

Un bouquet de couleurs

Une gerbe en plein cœur

Parmi le tuffeau blanc

Et le marbre brillant

Entre les tombes

Entre les morts

Le rosier rejaillit

L’espace d’un matin

Au creux de ses pétales

De sa peau automnale

Voilà qu'ici repose

L’éternité enclose

 

 

 

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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 22:56

Jérémie Le Louët en Don Quichotte (Photo Jean-Louis Fernandez)

La compagnie des Dramaticules dirigée par Jérémie Le Louët aime les défis. Après avoir affronté Richard III de Shakespeare, Macbett de Ionesco et Ubu-Roi de Jarry, elle a pris à bras-le-corps ce chef d’œuvre de la littérature mondiale de 1500 pages qu’est Don Quichotte de Cervantès. On sait qu’Orson Welles avait laissé inachevée sa version cinématographique et que Terry Gilliam avait aussi échoué à mener à bien son adaptation avec Jean Rochefort.

Le spectacle, créé à l’occasion de la 30ème édition des Fêtes nocturnes de Grignan, était joué au Dôme le jeudi 19 octobre 2017 par la compagnie Les Dramaticules. C’était pour moi la première représentation de mon année théâtrale saumuroise 2017-2018. Une première en forme de feu d’artifice !

Fidèle à son habitude, le jeune metteur en scène et comédien (il joue Don Quichotte) use ici de toutes les ressources du théâtre et du spectacle, convoquant narration, mise en abyme, cinéma, vidéo, distanciation brechtienne, espace de la scène et du parterre et participation des spectateurs. Il aime en effet mélanger langage ancien et langage moderne et associer la tradition à l’expérimentation. La scène devient ici plateau de tournage cinématographique, lieu propre s’il en est à créer de la fiction : projecteurs, caméras, table de régie, statues, portants, accessoires de toutes sortes envahissent la scène

Rappelant le prologue du roman débutant par une critique de l’écriture pédante et des poèmes comiques, la pièce commence ainsi par un dialogue entre le réalisateur sur scène et des interlocuteurs dans le public (joués par des comédiens) qui s’interrogent sur la manière de monter Don Quichotte. Ce premier roman moderne est-il la satire des romans de chevalerie ou rend-il hommage à un monde révolu ? L’œuvre fait-elle le portrait d’un personnage à l’esprit perturbé ou celui-ci feint-il la folie ? C’est ce balancement perpétuel entre fiction et réalité qui sera la ligne directrice de la mise en scène de Jérémie Le Louët, exprimant ainsi l’essence même du théâtre. On sait aussi que les imitations théâtrales du roman firent florès à partir de la première traduction en 1614. Jérémie Le Louët se situe ainsi dans la droite ligne des dramaturges inspirés par le visionnaire Alonso Quijano et le bouffon Sancho Panza.

Le roman est construit en deux volumes, le premier publié en 1605 et le second en 1615, l’intervalle de dix années pouvant expliquer le changement de tonalité entre les deux parties. De plus, l’auteur Cervantès use d’un système d’enchâssement des points de vue puisqu’il feint de raconter l’histoire de l’hidalgo comme s’il la tenait d’un historien musulman fictif Cid Hamet Ben Engeli qui devient le narrateur.

Ce procédé permet plusieurs niveaux de lecture et de multiples mises en abyme, véritable mine de possibles que le metteur en scène utilise à de nombreux niveaux. A cet égard, j’ai particulièrement aimé les interventions d’une Dominique Massat, tout de blanc vêtue, dont la voix profonde et grave indique le déroulement de l’action. De même, les interventions du curé, situé sur le premier balcon, vilipendant la lecture des livres de chevalerie ou la société de son époque, participent de ce choix de la distanciation. Le metteur en scène va même jusqu’à métamorphoser les spectateurs en troupeau de moutons en leur imposant de placer l’image d’une tête de mouton devant leur visage et en leur faisant bêler : « On n’est pas des moutons ! » ! Miroir moqueur que leur tendra une vidéo en fond de scène !

Bien sûr, Jérémie Le Louët a choisi de retenir quelques passages-clés de l’une et de l’autre partie. On retrouvera l’épisode des galériens ingrats, le recours aux enchanteurs manipulateurs, les épisodes de la Sierra Morena, l’amour illusoire pour Dulcinée du Toboso… Toutes aventures qui permettent au metteur en scène de mettre en œuvre sa fantaisie et son inventivité. On admirera l’extraordinaire cheval du sire à la Triste Figure, une Rossinante à roulettes et à pédales et les décors de carton-pâte qui recréent intacte la magie première du théâtre : on sait que c’est faux mais on y croit !

Alors que le célébrissime épisode du combat contre les moulins à vent, que le miles gloriosus prend pour des géants (moment tant attendu des spectateurs) se situe au chapitre VII de la première partie, Jérémie Le Louët le réserve pour la fin du spectacle. Sorte de point d’orgue aux aventures, ce passage permet ainsi une sorte de sublimation visuelle du héros, coiffé d'un casque et revêtu d’une armure étincelants, et emporté dans le maelström d’une musique guerrière et tonitruante (La Carmen de Bizet, Wagner et ses Walkyries, Dvorjak et son Nouveau monde sont en effet souvent convoqués).

Si j’ai apprécié la première partie du spectacle, je reconnais avoir été moins convaincue par la mise en scène de la seconde que j’ai trouvée plus désordonnée. Si la scène du banquet chez le duc et la duchesse, qui accueillent les voyageurs, est très belle plastiquement, les épisodes burlesques me semblent relever d’un esprit potache un peu excessif. Dans ce second temps, on voit le duc et la duchesse, qui ont lu le livre, reconnaître les deux héros. Du haut de leur morgue aristocratique, ils vont s’employer à leur présenter la réalité, mais surtout ils vont les ridiculiser sans pitié. Encore une fois Sancho, à qui l’on a promis de devenir gouverneur de l’île de Barataria, sera la victime de leurs entreprises et menacé de trois mille coups de fouet. Entre folles courses poursuites, fumigènes, affrontements cocasses et musique déchaînée, le spectacle va à un train d’enfer (un peu brouillon selon moi).

En revanche, la mort de Don Quichotte est traitée avec émotion et retenue. Doublée par une vidéo qui montre en gros plan le visage d’un homme revenu à la réalité du monde, le regard dessillé de toute illusion, la mort prend le héros sur un petit lit de fer. Celui qui s’était inventé une vie intense et héroïque retrouve son véritable nom, revient à « sa vérité de pauvre homme » et tombe le masque. Selon l’écrivain espagnol Javier Cercas, c’est peut-être une manière de dire que « nous ne pouvons vivre ni sans fiction ni sans la réalité, que les deux sont indispensables pour la vie ». Avec ce final émouvant, on perçoit combien le metteur en scène a vu en Don Quichotte un semblable et un frère, pourfendeur d'injustices, en lequel il se reconnaît.

Avec cette mise en scène burlesque, enlevée, toujours inventive, non dénuée d’humour, avec des éclairs poétiques et lyriques, mais surtout très intelligente, Jérémie Le Louët nous invite à une réflexion quasiment philosophique sur la créature de Cervantès, cet « homme-océan ». Il y allie le comique, le grotesque et le grandiose (qui sont l’essence même du personnage), pratique de multiples allers et retours entre passé et présent (avec notamment une satire des Césars), entre scène et salle, instaure une réflexion sur le réel et le rêve, et utilise toutes les ressources et ressorts du théâtre. Ce faisant, il revisite avec foi et passion le baroque d’un Don Quichotte, Janus espagnol à deux visages, en lui restituant toute sa folie, sa séduction, sa démesure et son humanité.

 

"On n'est pas des moutons !"

Sources :

Programme Le Dôme : Don Quichotte, D’après Miguel de Cervantès

Le Magazine littéraire, Dossier, Le match Shakespeare/Cervantès, Janvier 2016

Mes billets sur les autres spectacles des Dramaticules :

http://ex-libris.over-blog.com/article-un-theatre-de-violence-macbett-de-ionesco-50243274.html

http://ex-libris.over-blog.com/2015/12/ou-diable-a-t-il-ete-trouver-tout-ca-ubu-roi-de-alfred-jarry-par-la-compagnie-des-dramaticules.html

 

 

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24 octobre 2017 2 24 /10 /octobre /2017 20:48

Photo IStock, Getty Images

 

Mondes flottants

 

Où s’en va ton visage au fil faux des années,

Divagation, mirage et métamorphose,

Entrevu un matin dessous la vitre close

De ce train en partance d’une gare embrumée ?

 

Où a fui ton image à jamais déchirée,

Toujours recomposée, fugace, insaisissable,

Ton ovale d’opale, fondu et impalpable,

Ton sourire éphémère, fugitif et moiré ?

 

Perdu, je cherche en vain ton reflet transitoire,

L’amande de tes yeux, leur couleur illusoire,

Si vite évanouis au miroir du mensonge

 

Que jamais ne pourrai, sculpteur du souvenir,

Remodeler tes traits sans cesse en devenir.

Fantôme et illusion, je n’ai aimé qu’un songe.

 

J'ai écrit ce sonnet pour le concours de poésie organisé par Veduta et Télérama à l'occasion de la 14 ème édition de la Biennale de Lyon.  "Mondes flottants" est le thème de l’exposition d’art contemporain de cette année.

 

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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 21:45

 

Après Vers rêvés (2012), Clair bestiaire (2014), Mais l'ancolie... (2015), mon quatrième recueil de poèmes, intitulé Vert jardin, vient de paraître chez Mon Petit Editeur.

Le titre vient en écho à "Green" de Verlaine, dont le premier vers est placé en exergue à l'ouvrage : "Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches..."

Jouant sur l'homophonie, ce titre, qui dit l'aimantation vers mon jardin secret, lui confère sa couleur et sa vertu poétique. Il accompagne aussi la poésie simple d'un regard impressionniste qui ne cesse de s'émerveiller devant une nature toujours vive et renaissante au fil des saisons.

Si vous souhaitez vous procurer ce recueil, merci de suivre ce lien :

 https://www.monpetitediteur.com/vert-jardin.html/

 

 

 

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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 19:59

Champ de chanvre (Photo ex-libris.over-blog.com, le 4 octobre 2017)

 

Mercredi

Au soleil matinal

Entre les chanvres jaunis

Les potagers verts

L’orangé des potirons et des potimarrons

Le rouge des dahlias d’octobre

Des silhouettes se profilent

Sur la terre brune et labourée

Hommes venus de la lointaine Afrique

Ombres penchées un grand sac à la main

Exilés qui ramassent

Leurs parents délaissés

Leur terre abandonnée

Leurs espoirs saccagés

Parmi les vieux plastiques

Et les résidus noirs

Des melons de l’été

 

Près du Coudray-Macouard,

mercredi 4 octobre 2017

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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