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18 mars 2019 1 18 /03 /mars /2019 18:24

Entre deux ondées

Le vert vif des fines herbes

Se hausse du col

Au-delà du mur

Brume d'or du forsythia

Un air de Japon

 

 

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2 mars 2019 6 02 /03 /mars /2019 16:19

 

Le Blaireau et le Goupil

Un Blaireau "paresseux, défiant et solitaire", *

Régnait sur un empire d’anciennes galeries.

De son museau rayé il n’était pas peu fier,

C’était un autocrate, maître en topométrie.

Il souhaita un jour agrandir ses pénates

Afin de mieux loger blaireautins et blairelles ;

Il trouvait son logis telle une casemate

Et entreprit dès lors de manier la truelle.

Fouissant du terreau, du sable et des cailloux,

Il arriva enfin chez un propriétaire

Dont le terrain bientôt fut sens dessus dessous.

Mais le Blaireau déjà y voyait sa tanière,

Faite de corridors et d’infinis couloirs,

Où ses nombreux enfants vivraient en phalanstère,

Protégés par Vesta, dans un doux nonchaloir.

Ces lieux dorénavant seraient héréditaires !

Le maître de céans, alarmé par l’odeur

Des déjections jaunâtres et par les monticules,

Etait désemparé et de méchante humeur

Et ignorait comment défier le noctambule.

Il essaya les pièges, le poison et le feu

Mais le Tesson toujours échappait à ses feintes :

« L’univers est à tous, et même aux culs-terreux ;

Qu’on vienne me quérir dedans mon labyrinthe ! »

Il aurait dû bien plus mesurer ses paroles

Et n’aurait su mieux dire car il fut pris au mot :

Maître Goupil un jour investit son sous-sol

Et s’empara des lieux comme à Fort Alamo.

 

Moralité

 

A malin malin et demi !

Foin de bien mal acquis !

Les griffes et les dents

Sont le fait d’impudents.

Le Blaireau stupéfié

S’en fut tout mortifié.

 

* Définition de l'animal par Buffon

 

 

 

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28 janvier 2019 1 28 /01 /janvier /2019 21:01

Cécile de France étant nominée pour le César 2019 de la meilleure actrice, je saisis cette occasion pour évoquer Mademoiselle de Joncquières, film dans lequel elle joue le rôle de Madame de La Pommeraye. J’avais vu ce film, tourné en Sarthe, dans le beau château de Sourches,  lors de sa sortie en septembre 2018 et l’avais beaucoup aimé. Je me souviens aussi qu'au cours d'un stage de théâtre, j'avais joué le rôle de Madame de La Pommeraye. Le temps était menaçant et nous avions joué dans les écuries du château de Gizeux, avec les comédiens du Théâtre aux Chandelles.

 

Après Les Dames du bois de Boulogne (1945) de Robert Bresson, où brillait le diamant noir qu’est Maria Casarès, il fallait, me semble-t-il, une certaine audace à Emmanuel Mouret pour adapter de nouveau au cinéma le récit enchâssé (et souvent interrompu par des digressions et des parenthèses), d’une quarantaine de pages, de l’œuvre de Diderot, Jacques le Fataliste et son Maître (1796). On se rappelle que c’est lors d’une étape à l’auberge du Grand-Cerf que l’Hôtesse conte à Jacques et à son Maître l’histoire de la vengeance de Madame de La Pommeraye. C’est une sorte de conte moral, l’histoire d’une jeune veuve (Cécile de France) qui cède à la cour du marquis des Arcis (Edouard Baer), « homme de plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu des femmes ». Après quelques années de passion réciproque, la jeune femme assiste à son éloignement. Elle se vengera par l’intermédiaire de Mademoiselle d’Aisnon (Alice Isaaz), fille d’une femme répudiée (Natalia Dontcheva) et contrainte à la prostitution. Ange déjà déchu que Mme de La Pommeraye va transformer en dévote, pour qu’elle humilie le marquis. Ne dit-elle pas de lui qu’il « ne résiste pas à ce qui lui résiste » ? En libertin invétéré, le marquis fera tout pour obtenir la jeune fille.

 

De prime abord, quand on pense à ce récit, c’est surtout la vengeance de Madame de la Pommeraye qui vient à l’esprit. En 1785, Schiller avait d’ailleurs traduit cette nouvelle de Diderot sous le titre Exemple singulier de la vengeance d’une femme. Le réalisateur a donc eu l’intelligence de déplacer l’intérêt vers le personnage de la d’Aisnon (ou encore Mademoiselle Duquênoi chez Diderot), devenue ici Mademoiselle de Joncquières, que l’écrivain ne fait apparaître que vers la fin de son récit. Emmanuel Mouret explique ainsi son propos : « C’est pourquoi je me suis non seulement attardé sur les prémisses de l’histoire, mais aussi sur sa fin et son épilogue. Par ailleurs, je souhaitais rester fidèle à Diderot concernant le traitement narratif de Mademoiselle de Joncquières, dont est épris le marquis. Bresson la met très tôt en avant alors que Diderot le fait vers la toute fin : elle est longtemps un personnage en arrière-plan, une silhouette, qui prend subitement une consistance et une profondeur qui éclaire tout le récit. Je voulais essayer de conserver cette  « surprise dramatique » à la fois originale et forte en émotion. » C’est un des intérêts du film. 

Cette « surprise dramatique » est confortée par le fait que c’est ce personnage féminin, apparemment secondaire, qui donne son titre au film, le récit lui-même n’en comportant pas. Soucieux de donner une place nouvelle à la jeune fille, le réalisateur précise : « C’est une façon de préparer la fin, sans la révéler. Le personnage est dessiné en creux, suffisamment mystérieux pour alimenter nos projections, comme celles du marquis. Je crois que, plus cette jeune femme reste insondable à ses yeux, plus on comprend son attirance irraisonnée, et, plus le retournement final peut être poignant et troublant. » La jeune actrice, Alice Isaaz, exprime à merveille le mystère de ce personnage, silencieux, modeste, réduit à la prostitution par un sort contraire, mais profondément sincère. Mme d’Aisnon, sa mère, la décrit ainsi : « Ce n’est pas qu’elle ne soit belle comme un ange, qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce ; mais aucun esprit de libertinage […]. » La jeune fille, que le réalisateur compare à un tableau de Fragonard, est la première comédienne à avoir été retenue. Emmanuel Mouret explique ainsi son choix : « Je l’avais remarquée dans La Crème de la crème et ce que j’aime beaucoup chez elle, alors que j’ai vu d’autres jeunes comédiennes, c’est qu’elle n’est pas que jolie et innocente, elle a du caractère. Je trouvais que donner beaucoup de caractère à son personnage était intéressant pour la fin, car elle a une vision forte, elle réfléchit et a du tempérament. » C’est en effet un très beau personnage féminin qui, par sa bonté et sa générosité innées, réduit à néant la vengeance  de Madame de La Pommeraye. Elle est à l’origine d’un retournement psychologique, assez surprenant pour cette époque, et qui fait de cette histoire un véritable « conte moral ». Emmanuel Mouret le confirme : « C’est de loin le personnage le plus vertueux et qui, dans les faits, pourrait être jugée pour celle qui l’est le moins. Cela souligne à la fois la pertinence et la profondeur de la pensée de Diderot : il ne faut jamais juger trop vite quelqu’un, de quelque chose ou de n’importe quelle situation morale. »

 

Quand le producteur Frédéric Niedermayer a proposé à Emmanuel Mouret l’idée d’un film en costumes, le réalisateur a tout de suite pensé à ce récit de Diderot. Il l’avait souvent relu et avait été ému par son épilogue. Il avait été frappé par la modernité de cette histoire, la liberté et la profondeur de ce récit dont les idées, les sentiments, les conflits lui avaient semblé très contemporains. Il précise à ce sujet : « Les questions morales que se pose le XVIIIe siècle sont toujours à l’œuvre de nos jours. »

 

C’est aussi, bien sûr, le langage si particulier de cette époque qui l’a encore incité à faire le choix de cette histoire. Il explique qu’il a essayé de garder le plus de dialogues du récit, en conservant, pense-t-il, « peut-être un quart ou un tiers ». Mais il a dû « broder » autour de nombreuses scènes esquissées, tout en en créant d’autres. Travail difficile qui a reçu l’aval d’une spécialiste de la littérature du XVIIIe. Et de souligner : « La véracité nous importe peu au final, c’est plus la véracité sentimentale qui compte. Je crois que le plus important c’est cette notion de saveur. »

 

On reconnaîtra qu’Emmanuel Mouret a parfaitement réussi ce pari, en restituant avec brio l’élégance de la langue de Diderot. Son film nous apparaît comme une « mise en scène des mots » et du discours amoureux. Il le souligne : « Car ce qui est intéressant quand la parole est abondante, c’est qu’elle est porteuse de complexité, de contradiction. » Le metteur en scène précise encore à ce propos qu’il s’agit de réunir la distribution la plus à même de porter ce texte avec le maximum de naturel. On n’oublie pas certaines répliques de Madame de La Pommeraye, le personnage qui a la partition la plus ample : « Vos jamais ne durent jamais plus longtemps que vos toujours. Je suis bien placée pour l’avoir observé. » Ou encore : « Vous avez, Marquis, mis mon cœur en lambeaux. Acceptez qu’en retour j’emprisonne le vôtre dans un jeu d’intrigue au risque de nous perdre. »

 

Pour mettre en scène ce badinage cruel, le réalisateur use beaucoup du plan-séquence : on y a « ce plaisir du jeu, on est quasiment en direct de la réplique et de la relation qui se noue, d’où cette idée de circulation dans l’espace, de hors champs, de près, de loin, de dos. » Tout ne doit pas être donné au spectateur et il faut qu’il ait à démasquer, à deviner le personnage derrière ses paroles. On pense notamment à la très belle scène où Madame de La Pommeraye annonce à son amie et confidente (Laure Calamy) le complot ourdi contre son amant infidèle. Au milieu des tapisseries, des bouquets, des vases de porcelaine démultipliés, se déploie un marivaudage subtil que reflète la glace de la cheminée. Nous y voyons la Némésis vengeresse, de dos, se regardant dans la glace, alors que l’abandon a fait qu’elle n’est plus que le reflet d’elle-même. Elle avoue : « Mon entreprise est au-delà de ma douleur et au-delà du coup que le marquis m’a porté. » Une autre scène m’apparaît exemplaire à cet égard, celle où Madame de La Pommeraye reçoit à dîner Mademoiselle de Joncquières et sa mère. Placée au milieu de la table entre les deux femmes, elle distribue la parole à chacune, et ensuite au marquis, qui fait son entrée à l’improviste. Quel plaisir secret pour Madame de La Pommeraye de voir son libertin d’amant infidèle contraint de parler dévotion et quiétisme ! « C’était un amusement secret bien plaisant pour ces trois femmes, que le scrupule du marquis à ne rien dire, à ne rien se permettre qui pût les effaroucher » écrit Diderot. 

Edouard Baer et Cécile de France se sont emparés avec jubilation de cette langue du XVIIIe, tout en finesse et en sous-entendus. Les deux comédiens ont trouvé un accord parfait pour jouer ce marivaudage amoureux. Edouard Baer est entré aisément dans la peau du libertin qu’il joue avec un grand naturel. J'ai regretté seulement qu'il ait souvent la main dans la poche, geste bien peu XVIIIe ! C’est en voyant le comédien jouer dans Un Pedigree de Modiano (cf mon billet ci-dessous) qu’Emmanuel Mouret a pensé à lui pour le rôle. Il explique que son choix est dû à deux raisons : « Cette façon un peu recherchée de s’exprimer, avec cette élocution qui lui est absolument naturelle, et le personnage. Car après avoir lu le scénario, il m’a dit : « C’est moi ! » » Le réalisateur a laissé peu de place à l’improvisation des deux comédiens, « sauf pour la façon de lancer la parole et dans les mouvements ». Cependant, c’est dans la scène du dîner, dont j’ai déjà parlé, qu’il lui a laissé toute latitude pour faire apparaître l’Edouard Baer, facétieux et amusant, que le public connaît.

Quant à Cécile de France, qui s’est beaucoup préparée pour le rôle, elle surprend par la qualité de son jeu fin et subtil. Disons aussi qu’avec son beau port de tête, la grâce avec laquelle elle porte les merveilleuses robes pastel conçues par Pierre-Jean Larroque, elle est une Madame de La Pommeraye très convaincante. Même Emmanuel Mouret, au départ, ne l’imaginait pas dans ce rôle de maîtresse délaissée et machiavélique. Pour finir, ce côté solaire et sympathique qu’elle affiche au début, lors du temps heureux avec le marquis, contraste avec cette détermination infaillible dans la réalisation de sa vengeance. Derrière un sourire de façade, c’est une femme blessée à mort qui utilise deux femmes dans la misère pour abattre l’amant infidèle. Ne leur dit-elle pas : « Mais surtout soumission, soumission absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour le présent, et ne m’engage à rien pour l’avenir. » J’ai particulièrement aimé la scène où elle fait avouer au marquis son infidélité en lui faisant croire qu’elle-même ne l’aime plus : « La marquise de La Pommeraye, moi, moi, inconstante ! Légère !... » Et quand le marquis lui répond : « Il ne nous reste qu’à nous féliciter  réciproquement d’avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait », elle en éprouve un « dépit mortel », à l’origine de sa vengeance. Cécile de France a aimé interpréter ce personnage d’une femme qui s’oppose au joug masculin et refuse d’être victime dans une société patriarcale. Selon elle, Mme de La Pommeraye est « une femme libre ». Comme en Madame de Merteuil aussi, « on peut retrouver cette même volonté de se libérer de cette société machiste et de ses contraintes », dit-elle. (Voir ci-dessous mon billet sur la Lettre 81 des Liaisons dangereuses)

 

Dans ce film, tous les comédiens sont justes et je ne voudrais pas omettre Laure Calamy, qui interprète le rôle de l’amie de Madame de La Pommeraye. Cet autre beau personnage féminin est une invention judicieuse d’Emmanuel Mouret. Devant la démesure des sentiments de son amie, la confidente « incarne une idée du raisonnable ».  Elle permet par ailleurs de recueillir les sentiments et les pensées secrètes de Madame de La Pommeraye. Vive, intelligente, elle essaie de ramener son amie sur le terrain de la modération. Voici ce qu’en dit le réalisateur : « C’est en outre un personnage auquel je me suis beaucoup attaché. Son amitié pour la marquise est vraie, attentionnée, délicate… et petit à petit elle voit son amie s’éloigner comme un bateau sur la mer. J’ai dit à Laure Calamy que ce personnage aurait pu être l’auteur ou le narrateur de ce récit. J’ai beaucoup apprécié l’élégance et l’inventivité de son interprétation. » Vivacité et subtilité sont les atouts du jeu de la comédienne.

 

Avec le récit de Diderot, dans le film d’Emmanuel Mouret, on est proche de l’atmosphère de libertinage des Liaisons dangereuses (1782). Celle du roman certes mais aussi du film éponyme de Stephen Frears (1988) . La robe jaune de Cécile de France ne fait-elle pas penser à celle de Glenn Close dans le film anglais ? La scène d’exposition chez le philosophe français, dans laquelle le marquis offre à Madame de La Pommeraye un pacte mondain d’amitié et de complicité, ne peut que nous ramener à celui que le vicomte de Valmont proposera à la marquise de Merteuil au début des Liaisons dangereuses. Et Mademoiselle de Joncquières et Madame de Tourvel ne sont-elles pas toutes deux des dévotes, seules femmes dont l’innocence soit capable de raviver les sens d’un libertin blasé ? 

Madame de La Pommeraye est encore la jumelle de Madame de La Carlière, une autre héroïne de Diderot, présente dans la nouvelle du même nom (1772). Après avoir longtemps refusé les avances de l’inconstant chevalier Desroches, elle accepte de l’épouser à condition qu’il ne lui soit pas infidèle. Il ne tiendra pas ses promesses et elle lui infligera une humiliation publique. Chez ces deux personnages féminins, tout comme chez Madame de Merteuil, la vengeance s’enracine dans l’amour-propre blessé et dans l’orgueil social. Elles incarnent d’une manière exacerbée – et j’oserais dire dévoyée - le sens de d’honneur aristocratique. Emmanuel Mouret explique en quoi ce thème de la vengeance l’a intéressé : « Ce qui m’intéresse dans les récits de vengeance, c’est non seulement l’énergie que La Pommeraye déploie et l’imagination, l’esprit et une certaine forme d’intelligence dont elle fait preuve. Mais pour nous, spectateurs, c’est la façon de se projeter dans ce qu’on ose bien rarement ou même jamais faire. Le film est un peu un spectacle de ce qu’on ne se permettrait pas de faire. » Et d’ajouter : « Je suis évidemment attaché à Madame de la Pommeraye parce qu’elle est à la fois diabolique, fascinante et très touchante. Elle a cette blessure amoureuse dans laquelle on peut tous se reconnaître. » 

La marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, Dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears

Cependant, Madame de Merteuil, qui veut se venger de Valmont à travers Madame de Tourvel, semble beaucoup plus cynique que Madame de La Pommeraye. Celle-ci a vécu dans la durée une véritable histoire d’amour avec le marquis des Arcis. Dans le film, cette période fait l’objet d’une ellipse, symbolisée par la présence des deux fauteuils cabriolets cannés devant un étang et par la croissance d’un arbre. Alors que chez Madame de Merteuil, l’entreprise semble calculée, c’est une terrible douleur amoureuse qui est à l’origine de la vengeance de Madame de La Pommeraye. De même, si l’on compare Valmont et le marquis des Arcis, ce dernier n’est ni calculateur ni menteur comme le héros de Laclos. Il fait montre d’une véritable sincérité dans sa démarche et, dit Edouard Baer, « il séduit parce qu’il est séduit ». Quant à son geste final, qui accorde le pardon à Mademoiselle de Joncquières, il ne ternit pas son nom mais, bien plutôt, « lave » son épouse de son existence de prostituée en lui offrant un nom honorable : « Levez-vous, je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi ; madame la marquise, levez-vous, vous n’êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous… »

 

Certains critiques émettent l’idée qu’Emmanuel Mouret a réalisé un film féministe. A quoi le réalisateur rétorque : « C’est un film qui aime ses personnages féminins, qui n’est ni sexiste ni anti sexiste. Je laisse à chacun juger car le mot féministe est tellement large. » Cécile de France pour sa part aime la complexité de son personnage. Celui d’une veuve, une femme libre, qui s’affranchit du jugement de la société en vivant avec un libertin, puis en décidant de se venger de lui. Comme Madame de Merteuil, elle fait montre d’une volonté sans faille dans la réalisation de sa vengeance, allant jusqu’à venger son sexe au détriment d’autres femmes. Emmanuel Mouret souligne la force de ces deux personnages : « Diderot comme Laclos font des portraits de femmes dont l’intelligence surpasse celle des hommes et ce n’est pas un trait courant dans la littérature d’antan. En outre elles sont toutes les deux des femmes indépendantes car nobles et veuves. Il ne faut pas oublier que les veuves nobles et les riches courtisanes sont les premières femmes qui ne dépendent pas de l’autorité d’un mari. » 

Dans le roman de Diderot, l’antinomie du déterminisme et de la liberté est un des  thèmes essentiels. Et ce qui est intéressant dans le récit et le film, c’est que les personnages vont au-delà du déterminisme social. Madame de La Pommeraye s'affirme en femme indépendante ; Mademoiselle de Joncquières n'est pas la prostituée qu'on croit, et le marquis des Arcis adopte une attitude surprenante pour un homme de son rang. Par ailleurs, si le film ne juge aucunement ses personnages, on admettra pourtant que Diderot finit par se ranger du côté de Mademoiselle de Joncquières. L’on assiste en effet à une sorte de conversion, de rédemption du libertin. Et si, à la fin, Madame de La Pommeraye ne voit son affront qu’à moitié réparé, le libertin apparaît, quant à lui, bel et bien « corrigé ».

 

Mon billet sur Un Pedigree dit par Edouard Baer : http://ex-libris.over-blog.com/article-parce-que-c-etait-lui-parce-que-c-etait-moi-edouard-baer-dit-patrick-modiano-37514169.html

Mon billet sur la Lettre 81 des Liaisons dangereuses : http://ex-libris.over-blog.com/article-un-manifeste-feministe-la-lettre-81-des-liaisons-dangereuses-68884304.html 

Sources :

Diderot, Jacques le Fataliste et son Maître, p. 137 à 184, GF Flammarion

Allo-Ciné, Mademoiselle de Joncquières, Secrets de tournage

La Grande Table Culture, Les Liaisons amoureuses d'Emmanuel Mouret

Interview d'Emmanuel Mouret par Sylvie-Noëlle

https://gallica.bnf.fr/essentiels/diderot/jacques-fataliste/mme-pommeraye-marquis-arcis 

https://www.espace-1789.com/sites/default/files/film_files/zdcmademoiselledejoncquieres.pdf

 

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6 janvier 2019 7 06 /01 /janvier /2019 15:03

 

Le soir s’éteint bleu

Par-dessus les choses

En tapis soyeux

Et métamorphose

 

 

Le soir s’éteint rose

En doux camaïeu

Et la nuit se pose

Voile vaporeux

 

 

Dans mon cœur frileux

Mon âme morose

Le soir est un feu

En apothéose

 

Vendredi 04 janvier 2019

 

Photos ex-libris.over-blog.com, le 4 janvier 2019

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1 janvier 2019 2 01 /01 /janvier /2019 14:52

 

 

Belle année 2019 à tous mes lecteurs ! 

Que ce poème soit une invitation à vivre chaque instant avec intensité et à en découvrir la beauté ainsi que nous y invite François Cheng :

"Chaque expérience de la beauté, si brève dans le temps, tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde." (Cinq méditations sur la beauté)

 

 

Je la vois la couseuse

Assise à ma fenêtre

La brodeuse impassible

La tisseuse impavide

Qui ourle et qui déroule

Le tapis des années

Qui file et qui dévide

Les milliards de secondes

Les minutes myriades

Et l’infini des heures

De sa main implacable

Aux doigts inéluctables

 

Et du temps que j’écris

 Tout s’est déjà enfui

Mais au-dedans de moi

Comment garder la trace

De la durée qui passe

Et m’enserre au passé

 

 

En cette année nouvelle

Il faut qu’en moi demeurent

Les matins d’incendie

Quand le soleil levant

Signe des ombres roses

Sur les murs blancs de chaux

 

Et qu’en mes yeux perdure

Le rouge des poissons

Bullant dans le bassin

Parmi les nénuphars

Ou le chat blanc et roux

Déambulant au mur

Ou le gros pigeon gris

Au collier bleu et vert

Au pas de sénateur

Sur le gravier de Loire

 

 

Et que toujours résonnent

La cloche claire du portail

Et les abois des chiens

Dans la nuit solitaire

La déchirure aiguë

Du violon de Renaud Capuçon

Et les vers d’Aragon

 

 

Oh ! ne pas oublier

La senteur de l’hamamélis

Dans mon salon d’hiver

Et le parfum subtil

De mes roses anciennes

 

Pour jamais éprouver

La douceur de la peau

De mes petits-enfants,

Leurs regards émouvants

Leurs gestes pleins d’élan

Les grâces infinies

 De mes petites-filles

Et les promesses belles

De mes deux petits-fils

 

Quelle que soit cette année

Il faudra que j’en vive

Sa dureté de caillou

Sa beauté étrangère

 

 

Au fil du sablier

Au cœur battant des jours

Au clair d’une rencontre

Au feuilleté des pages

Surgira bien un mot

Règnera un sourire

Luira une étincelle

Pour dilater le temps

Et le faire éternel

 

Le 1er janvier 2019

 

Photos : ex-libris.over-blog.com 

 

 

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23 décembre 2018 7 23 /12 /décembre /2018 18:55

 

A l’occasion du centenaire de l’Armistice de 1918, la commune de Rou-Marson, où j’habite, a organisé plusieurs manifestations. On a ainsi pu se rendre à une exposition à la mairie, visionner trois films sur la Grande Guerre, assisté à deux conférences, l’une au cours de laquelle j’ai présenté Le Feu de Barbusse, l’autre qui était consacrée au parcours des poilus de la commune, morts pour la France. Le 11 novembre 2018, les habitants de Rou, Riou et Marson se sont retrouvés au monument aux morts pour une cérémonie, pluvieuse certes, mais empreinte d’émotion.

 

Le samedi 10 novembre, le groupe des Poédiseurs auquel j’appartiens a proposé une lecture poétique, composée de poèmes, lettres et chansons de la Guerre 14-18, dont je voudrais ici rendre compte. C’est la chanson « Jaurès » (1977) de Jacques Brel, chantée par Dany, qui a débuté cette prestation. On sait que l’enterrement de l’homme politique, le 4 août 1914, coïncida avec le début du conflit armé. Avec cette chanson le Grand Jacques rend un vibrant hommage aux ouvriers qui participèrent à la Grande Guerre :

 

« […] Si par malheur ils survivaient

C’était pour partir à la guerre

C’était pour finir à la guerre […]

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

 

Et pendant que les hommes étaient au front, les femmes les remplaçaient partout. Venait ainsi un texte en patois que j’avais écrit il y a quelques années, intitulé « L’ surcot du Gustave ». J’y mets en scène la Louise, une paysanne, contrainte de mener la ferme à la place de son époux. « Ce qu’elle savait point, la Louise, c’est que six mois plus tard, l’ verrait s’ pointer l’ garde-champêtre à la barrière d’ la ferme. […] Et alors, la Louise, l’aurait point b’soin d’mots. L’ pigerait au quart d’ tour qu’ son homme, i reviendrait point, et qu’ pus jamais l’ verrait sa ch’mise à carreaux et son surcot s’ balader sul’ fil à linge. »

 

C’était au tour d’Edith de lire un extrait, daté du 2 août 1914, des carnets intimes de Maurice Maréchal, un grand violoncelliste. Conscient de l’horreur qu’il va affronter, il écrit pourtant : « Si je ne me battais pas, je souillerais à jamais toutes mes heures futures. […] Car je rougirais d’avoir tremblé pour ma vie ! Pour oser regarder le soleil mourir sur la mer, il faut avoir osé soi-même regarder la mort en face. »

 

Mais, au début de la guerre, la propagande était partout. Le 17 août 1914, ne lisait-on pas dans L’Intransigeant : « Les balles ne sont pas dangereuses. Elles traversent les chairs de part en part, sans faire aucune déchirure » ?

 

Françoise donnait alors la parole à Aragon, engagé comme médecin auxiliaire. Le souvenir de la guerre 14-18 ne l’abandonnera jamais et elle fut un ressort décisif de sa création romanesque. Dans « La guerre et ce qui s’ensuivit », le poète prédit le destin tragique des jeunes engagés :

 

« […] Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit

Déjà vous n’êtes plus qu’un nom d’or sur nos places

Déjà le souvenir de vos amours s’efface

Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri »

 

Puis c’était « La Butte rouge », chantée par Dany, et dont le refrain était repris par notre groupe. Ecrite en 1919, cette chanson anti-guerre évoque « La butte Bapaume », triste épisode de la bataille de la Somme.

 

« […] La butte rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin

Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.

Aujourd’hui y’a des vignes, il y pousse du raisin.

Qui boira d’ce vin-là, boira l’sang des copains. »

 

François avait retenu une lettre de Louis Krémer à son ami de l’arrière, Henry Charpentier, datée du dimanche 13 décembre 1914. Il mourra le 18 juillet 1918, après avoir été touché par un obus devant Compiègne, lors de l’ultime offensive allemande. Il y décrit l’horreur de la vie au front « aux plus extrêmes avant-postes d’une région particulièrement éprouvée ». Et de souligner : « Ma vie ne tient plus qu’à un fil et n’est plus qu’un perpétuel jeu de cache-cache avec la mort, un miracle indéfiniment renouvelé, heure par heure, minute par minute. »

 

Le poème « Durant cette guerre » de Léon Gauthier-Ferrières, retenu par Suzel, fait aussi le tableau des conditions de vie du poilu.

 

…] « [Terré dans la nuit sans rien voir de beau

Je vis dans les trous comme un troglodyte,

Le front sur la pierre et les pieds dans l’eau.

Suis-je pas plutôt la taupe qui rampe

Que l’homme aspirant à l’azur qu’il voit ? […] »

 

On sait que le bleuet est devenu le symbole des combattants français à l’instar du coquelicot pour le Royaume-Uni et les pays du Commonwealth. Choisi par Dany, le poème « Le bleuet » (1916) de Guillaume Apollinaire, combattant lui-même, évoque un jeune soldat, un bleu, qui va sans doute mourir à cinq heures en affrontant le feu de l’ennemi :

 

« […] Jeune homme […]

Il est dix-sept heures et tu saurais

                  Mourir

Sinon mieux que tes aînés

       Du moins plus pieusement

       car tu connais mieux la mort que la vie […] »

 

Avec « La lettre » de R. Verbet, Véronique a rappelé l’importance du courrier, remède contre l’absence et moment d’émotion pour le soldat.

 

« Ce n’est rien, presque rien ; un chiffon de papier.

Pour d’autres sans valeur ; et que pourtant on garde

Avec soin ; que souvent on relit et regarde,

Il semble que, par cœur, on voudrait l’étudier. […] »

 

Avec « Souvenirs », poème élu par Suzel, Maurice Bouignol s’attarde à rêver à la femme aimée. Tandis que « le canon crache », il est tout rempli de son image. Le poète sera tué le 26 avril 1918, à l’âge de 27 ans.

« […] Que tes lèvres m’étaient bonnes !

Que tes bras m’étreignaient bien !

La fusillade résonne,

Tandis que je me souviens.

Les tendresses et les gloires

Aujourd’hui tout est mêlé,

Je vois flotter la victoire

Parmi tes cheveux ailés. […] »

 

Conscient de la précarité de son sort, le poilu rédige son testament. C’est le cas de Georges Gélibert qui sera tué le 13 juillet 1915 à l’âge de 33 ans. Dans leur extrême simplicité ces quelques lignes, écrites le 23 septembre 1914 pour son fils, sa fille et sa femme, sont émouvantes :

 

« Je lègue à mon fils André Gélibert quand il aura 20 ans

ma bague

ma montre

ma chaîne

mes fusils

mes briquets […] »

 

Chômeur en 1916, Eugène Dabit devance l’appel pour s’engager dans l’artillerie. Il connaît l’horreur des carnages en Champagne et participe à l’occupation de la Rhénanie. Son poème « Ecrit pendant la guerre », dit par Edith, est une poignante dénonciation de la guerre.

 

« J’ai été soldat à dix-huit ans

Quelle misère

De faire la guerre

Quand on est un enfant

 

De vivre dans un trou

Contre terre

Poursuivi comme un fou

Par la guerre […]

 

Paul Verlet, simple soldat au 74e d’infanterie, reçut six blessures en Artois en 1915. Retourné au front à Auberive, une balle lui traverse la poitrine. Il repart au combat en 1916 et subit une attaque de gaz. Il mourra en 1922 des complications de ses blessures. Dans son poème, « Bleu, blanc, rouge », choisi par Françoise, il exalte les couleurs du drapeau français à travers les souffrances de ses compagnons d’armes.

 

« […] Par Toi déchiqueté, mon frère aux sept douleurs,

Soudain, j’ai lu le sens écrit des trois couleurs :

Bleu paisible du ciel que raidit ta capote,

Blanc de ton front de marbre, eau pourpre qui clapote !

 

Et, seul, j’ai salué par le trou du créneau

Ton corps décomposé, plus vivant qu’un drapeau. »

 

Avec une autre lettre de Louis Krémer à Henry Charpentier, en date du 27 décembre 1914, François rappelait la désespérance des hommes au front. Se remémorant des écrivains chers à son cœur, l’auteur se demande si « cela a jamais existé ». Il y souligne le passage d’un temps qui ne s’écoule pas : « Dans le gel, dans la bise, dans l’eau, les nuits interminables s’écoulent lentement, si lentement, heure par heure, minute par minute, seconde par seconde. Une seconde, c’est un siècle. » Et de se demander s’il peut « encore employer le futur ».

 

La lettre de Gustave Berthier à sa femme du 28 décembre1914, choisie par Véronique, évoque cette incroyable trêve de Noël qui ne se reproduira pas. « C’était le jour de Noël, jour de fête, et ils [les Allemands] demandaient  qu’on ne tire aucun coup de fusil pendant le jour et la nuit, eux-mêmes affirmant qu’ils ne tireraient pas un seul coup. Ils étaient fatigués de faire la guerre, disaient-ils […] » Cet instituteur, qui habitait Sousse en Tunisie, sera tué le 7 juin 1915 à Bully-les-Mines.

 

Pour détendre un peu l’atmosphère, Dany avait choisi de chanter l’ « Ode au pinard » de Max Leclerc. Dès octobre 1914, l’Intendance, afin d’améliorer la vie dans les tranchées, ajouta à l’ordinaire des troupes une ration de vin fort médiocre. Pour toute l’Armée, « le père Pinard [sera] un père de la victoire ».

 

« Salut ! Pinard de l’Intendance

Qu’as goût de trop peu ou goût de rien,

Sauf, les jours où t’aurais tendance

A puer le phénol ou bien l’purin.

 

[…] C’est tout le pays qui vit en toi.

Dès qu’on a bu les premières gouttes,

Chacun  r’trouve en soi son pat’lin…

Et l’on se sent chaud sous les paupières. »

 

C’était alors à mon tour de dire un sonnet, rédigé sur un petit papier plié, et que j’ai retrouvé dans le Carnet de Poésie de ma grand-mère paternelle. Il évoque l’horreur de la prise de La Targette à Neuville-Saint-Waast, le 12 mai 1915, aux abords du cimetière. Je ne sais qui l’a composé et pourquoi mon aïeule l’avait conservé. Toujours est-il qu’il  m’émeut beaucoup. Le second tercet est le suivant :

 

[…] Parfois le sifflement d’un obus, un cratère

Qui s’ouvre, et le couchant qui nimbe de lumière

La face en pleurs du Christ et ses bras étendus. »

 

Françoise se faisait le porte-parole de Giuseppe Ungaretti l’Italien : n’avait-il pas aussi sa place dans cette lecture sur une guerre qui fut mondiale ? Dès le début du conflit, il s’engage volontairement pour partager le destin de ses contemporains. Il combattra au Carso (province de Trieste) et en France. La guerre lui fera côtoyer la couche la plus pauvre de l’humanité, celle de la douleur quotidienne, dont il rendra compte dans son recueil Il porto sepolto.

 

« […] Mais dans le cœur

aucune croix ne manque

C’est mon cœur

le pays le plus ravagé »

 

Un texte tragiquement bref que ponctuait François avec un extrait de son œuvre Infiniment de pluie et d’aube : « L’histoire humaine est l’histoire d’une lueur entravée. Le chemin est à peine éclairé, la nuit à peine soulevée, qu’aussitôt c’est tout un chenil qui retombe et se rouvre et va, fourmillant, aboyer aux lampes. »

 

La lettre du 2 novembre 1914 de Marcel Planquette, retenue par Véronique, nous ramenait dans le quotidien concret des soldats. Le poilu y évoque la fabrication de bagues « taillées dans des fusées d’obus », soulignant avec humour que « les Boches fourniss[ent] la matière première « à l’œil » ». Une autre lettre du 28 novembre 1914 insiste sur la joie des soldats quand ils reçoivent un colis.  L’auteur les compare à « de grands enfants ». « Un rien te contente comme un rien t’attriste » ajoute-t-il.

 

Edith a souhaité donner la parole à l’Anglais Wilfred Owen, considéré comme l’un des plus grands poètes de la Première Guerre Mondiale. Il fut tué le 4 novembre 1918 lors de la grande offensive finale à Ors près du Cateau-Cambrésis, une semaine presque, à l’heure près, avant l’armistice. Ses poèmes, souvent réalistes, écrivent la banalité horrible de la guerre des tranchées et des attaques au gaz.

 

« Quel glas comme ceux-là qui meurent comme du bétail ?

-          Seule la monstrueuse colère des canons.

Seuls les crépitements rapides des fusils

Peuvent encore marmotter leurs hâtives oraisons. […] »

 

L’humour grinçant était présent avec « Pour un Barrès au petit pied », de L. Vibert, choisi par Suzel. Décoré de la Croix de Guerre, ce poète prit part à plusieurs engagements dans la Somme et en Champagne et participa aux Conférences d’Armistice. Avec ce poème Vibert ironise sur la propagande de guerre dont Barrès fut un acteur important, qui lui valut le surnom de « rossignol des carnages » décerné par Romain Rolland.

 

« […] « On s’amuse dans la tranchée ?... »

M’écris-tu sérieusement.

La question n’est pas tranchée…

Et je souris tout simplement… »

 

Les Chants du désespéré, souvent dédié à des amis, de Charles Vildrac, est composé de poèmes oscillant entre désespoir et renouveau. Edith en avait retenu « Printemps de guerre » qui décrit l’hébétude, l’abattement du soldat, dans une nature à l’unisson de son âme, déjà morte.

 

« J’étais boueux et las

Et le soir dans les bois

M’étreignait la poitrine. […]

 

Je me suis relevé

J’ai regardé, stupide.

L’herbe longue brisée par le poids de mon corps.

Je me suis mis en marche. »

 

Poète et soldat héroïque, Paul Verlet est souvent considéré comme le chantre des poilus de la Première Guerre Mondiale. Par la voix de Suzel, avec le poème « Après », daté de mai 1915, il rappelle que la charge, la boue, le sang n’enlèvent pas aux soldats « la jouissance unique, égoïste, de vivre / Après… ».

 « […] Tes frères qui dès l’aube, en leur élan superbe

Bondissaient, ventre en l’air, sont là, couchés

dans l’herbe.

« - Hélas ! je sais, hélas, mais moi, je vis, moi, Moi !

J’ai là toute mon âme !...

-          A la prochaine fois ! […] »

 

Dans les camps de prisonniers, la moindre chose était joie pour le soldat. C’est ce qu’a rappelé Véronique avec un texte du 1er juillet 1916, « Au camp de Rennbahn ».

 

« Au prisonnier…

Tout est joie et bonheur !

Un portrait, une fleur, une odeur, […]

Tout est bonheur en terre

Etrangère. »

 

C’était alors au tour de Dany de chanter la  célébrissime « Chanson de Craonne », dont le refrain a été repris en chœur par notre groupe. C’est une chanson anonyme recueillie par Paul Vaillant-Couturier. Sous-officier dans l’infanterie en 1914, il terminera la guerre comme capitaine dans les chars d’assaut, non sans avoir été blessé et gazé. Il fut aussi condamné cinq fois pour son action en faveur de la paix. La « Chanson de Craonne » (du nom du village de Craonne) est une chanson contestataire chantée par des soldats français durant la Première Guerre Mondiale, entre 1915 et 1917. Elle fut interdite par le commandement militaire qui la censura en raison de ses paroles antimilitaristes, défaitistes, et subversives, incitant à la mutinerie. Qui n’en connaît le refrain ?

« Adieu la vie, adieu l’amour,

Adieu toutes les femmes,

C’est bien fini, c’est pour toujours

De cette guerre infâme.

C’est à Craonne, sur le plateau,

Qu’on doit laisser sa peau

Car nous sommes tous condamnés,

C’est nous les sacrifiés ! »

 

Avec « La patrie aux soldats morts », le poète belge Emile Verhaeren, exilé en Angleterre, donne la parole à la Patrie pour déplorer la mort prématurée des jeunes soldats, évoquant la douleur des mères et des amantes. Il manifeste la volonté de voir à jamais leur mémoire honorée.

 

« Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre,

Beaux yeux de mes soldats qui n’aviez que vingt ans

Et qui êtes tombés, en ce dernier printemps […]

 

Je recueille en mon cœur votre gloire meurtrie,

Je renverse sur vous les feux de mes flambeaux

Et je monte la garde autour de vos tombeaux,

Moi qui suis l’avenir, parce que la Patrie. »

 

Je célébrai ensuite « Saint Poilu », de Gabriel Pierre-Martin. Un texte plein d’humour qui convoque le Bon Dieu et toute l’Histoire de France pour rendre un vibrant hommage à la piétaille martyre.

 

« […] Saint Poilu… C’est un et tout maigre et tout boueux,

Hirsute et pas rasé, mais d’une telle allure,

Qu’il dépasse Saint Louis, Charlemagne et ses preux,

Et que Français jamais n’eut si noble figure. »

 

Au milieu de tous ces poèmes écrits par des acteurs de la Grande Guerre, Françoise proposait alors un bref  poème de Thomas Chaline (né en 1983) stigmatisant la guerre.

 

« Et le soleil se couche, rouge de honte

D’avoir illuminé des armées entières,

D’avoir participé aux guerres. […]

 

Venaient ensuite trois textes, dits par Véronique et François, annonçant l’armistice du 11 novembre 1918. D’abord une lettre d’Achille Marius Maillet à sa femme Maria :

 

« Le 11 novembre 1918

11 heures du matin

11e compagnie

Ma chère bien-aimée pour la vie,

Tout est fini, la paix est signée – on ne tue plus – le clairon sonne le cessez-le-feu. » […] »

 

Puis une lettre  d’un anonyme à sa mère :

 

« […] Te dire notre joie à tous est impossible. Ma première pensée a été pour ceux que j’aime, pour toi, ma chère vieille maman, qui va retrouver ton pays redevenu français ; les deux versants en sont français maintenant, et pour toujours !!! »

 

Et enfin, le communiqué à la presse (rédigé par le sous-lieutenant de Pierrefeu) du 11 novembre 1918, à 21 heures, par Philippe Pétain. :

 

« Au 52e mois d’une guerre sans précédent dans l’histoire, l’armée français avec l’aide de ses Alliés a consommé la défaite de l’ennemi. […] Toutes les conditions exigées pour la suspension des hostilités ayant été acceptées par l’ennemi, l’armistice est entré en vigueur, ce matin, à onze heures. »

 

Le 28 septembre 1915, Cendrars perd la main droite au combat et devient dès lors « le poète à la Main Gauche ». Dans « Le jour de la victoire », extrait du long poème narratif La Guerre au Luxembourg (1916),  il se démarque des discours sur la guerre de 1914 en transformant, avec une certaine ironie tragique, le regard sur une victoire future :

 

« […] Dans l’après-midi

Les blessés accrocheront leurs médailles à l’Arc-de-

Triomphe et rentreront à la maison sans boiter.

Puis,

Le soir

La place de l’Etoile montera au ciel

Le Dôme des Invalides chantera sur Paris comme une

immense cloche d’or

Et les mille voix des journaux acclameront la Marseillaise

Femme de France »

 

Dans cet ensemble de textes, on ne pouvait oublier ceux qui disent le douloureux retour du soldat auprès des siens. François, dans un superbe texte de sa composition, a dit le désarroi de ces hommes à jamais hantés par l’horreur :

 

« Je suis de retour de guerre, de retour des tranchées. Je reviens chez moi, âme luxée, cœurbalafré. Je reviens chez moi mais je suis  toujours dans la guerre, ivre du cri, du tournoiement du néant. A la hampe du drapeau, le rouge de mon sang, mon ombre titubante. […]

 

Je titube jusque chez moi. Jusque. Je n’ai plus pied sur cette terre, le verger du voisin m’enlace, je ne sais plus la douceur. Comment vais-je lui parler ? La chique dans les dents, le rauque dans la gorge, je n’ai rien à dire.

 

Je suis seulement de retour. »

 

Un texte de Henri de Régnier, « Imagerie », choisi par Edith, donnait la parole à un blessé de guerre. L’académicien le fait ici dans un style plutôt cocardier et patriotique ;

 

« Je reviens de la grande guerre,

La grande guerre des poilus,

Aussi ma jambe ne va guère

Ou pour mieux dire ne va plus ;

 

[…] C’est ainsi qu’a fini la guerre,

Pour moi, mais qu’importe, bons Dieux,

Que ma jambe n’aille plus guère

Si la France s’en porte mieux ! »

 

Dans cette lecture poétique, il ne fallait pas oublier notre ennemi, l’Allemand, tout aussi victime que le soldat français de la folie guerrière. J’ai dit alors le poème que j’avais écrit en 2011, après avoir visité le cimetière allemand de Mongoutte, à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace. 

 

« [… ] Au flanc de la montagne sous un tapis de feuilles blondes

Dorment mille-cent-soixante-quinze soldats allemands

Et le baron Fitz-James de Berwick colonel de la garde impériale de Russie

 

[…] Savent-ils si leur casaque est bleue ou verte

Soupirent-ils pour l’Allemagne, songent-ils à la France

Murmurent-ils Alsace appellent-ils Elsass

Leurs rêves sont-ils français ou bien sont-ils allemands

 

Maintenant

Je crois qu’ils n’en ont cure ceux-là qui dorment éternellement indifférents

Dans le compagnonnage serein et universel des morts »

Enfin, pour conclure sur une note d’espoir cette lecture, Suzel avait retenu « Tout n’est peut-être pas perdu » de René Arcos. Réformé pendant la Première Guerre Mondiale, René Arcos fut le correspondant de guerre du journal américain Chicago Daily News. De France en Italie, de Grèce en Egypte, il finira par s’établir en Suisse, non pas « au-dessus de la mêlée », comme l’accusèrent ses détracteurs, mais au contraire pour mieux la ressentir et en dénoncer toutes les souffrances.

 

« Tout n’est peut-être pas perdu

Puisqu’il nous reste au fond de l’être

Plus de richesse et de gloire

Qu’aucun vainqueur n’en peut atteindre ;

 

[…] Rien n’est perdu puisqu’il suffit

Qu’un seul de nous dans la tourmente

Reste pareil à ce qu’il fut

Pour sauver tout l’espoir du monde. »

 

Espoir dans cette Europe toujours à construire – et sans doute plus maintenant que jamais !

C’est ainsi que nous avions choisi de terminer cette évocation de la Grande Guerre sur l’Hymne Européen.

 

Nous avons enfin remercié le maire de Rou-Marson et son équipe municipale de leur accueil toujours aussi chaleureux. Nous avons encore ajouté combien nous avons tous  été émus par ces lettres et ces poèmes  exprimant l’indicible de la guerre. Si les lettres des poilus sont désormais relativement bien connues, la poésie de guerre l’est beaucoup moins, sauf bien sûr celle de Péguy, Apollinaire, Aragon et Cendrars. En effet, la poésie de guerre a longtemps été considérée comme de la non-poésie. Elle est pourtant la voie qui permet d’approcher au plus près les émotions de ces hommes qui, poètes professionnels ou non, pacifistes ou nationalistes, majoritairement résignés ou patriotes, ont chanté, raconté, crié ce qu’ils ont vécu. Et parodiant Homère, on a envie de dire : « Chante, poète, la vie et la mort de ces hommes qui ont enduré la guerre… »

 

 La Lettre, Mathurin Meheut

 

 

Bibliographie

 

  • Poèmes de poilus, Anthologie de poèmes français, anglais, allemands, italiens, russes, 1914-1918, Poésie Points, avril 2014.
  • Paroles de poilus : Lettres et carnets du front (1914-1918), Sous la direction de Jean-Pierre Gueno et Yves Laplume, Librio, octobre 2013. 
  • Le Livre épique, Anthologie des poèmes de la Grande Guerre, E. Prévost, C. Dornier, Chapelot, 1920.
  • Une seule pensée, liberté, Anthologie de poèmes de prisonniers de la Grande Guerre, Michel Reynaud, Ed. Tirésias, 2004.
  • Anthologie des poètes de la Grande Guerre, Choix de Jacques Bréal, Le Cherche-Midi.

 

 

 

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Published by Catheau
21 octobre 2018 7 21 /10 /octobre /2018 17:55

 

Début septembre 2018, un important dégât des eaux s’est produit dans la cage de scène du théâtre Le Dôme à Saumur. Plusieurs beaux spectacles ont été annulés, tels celui d’Arturo Brachetti, The Beggar’s Opera, Art de Yasmina Reza et des opéras. Les autres spectacles sont ainsi contraints d’investir des  lieux de la communauté d’agglomération.  C’est ainsi que mardi 16 octobre 2018, nous nous sommes rendues, mes amies et moi, au théâtre Philippe Noiret de Doué-la-Fontaine (désormais Doué-en-Anjou) pour voir le premier spectacle de notre abonnement : Hôtel Paradiso.

La troupe berlinoise de la Famille Flöz nous a proposé un spectacle burlesque et déjanté, ludique et distrayant. Composé d’artistes internationaux, ce collectif a été créé en 1994 par Markus Michalowski, Hajo Schüler, deux étudiants de mime à la faculté d’Essen, et Michael Vogel. Il est composé de comédiens, metteurs en scène, musiciens, danseurs, facteur de masque, éclairagiste, costumière et scénographe. Leur originalité tient à ce qu’ils créent un langage singulier à partir d’une écriture essentiellement visuelle et dramatique.

Hotel Paradiso, créé en 2008, s’est joué pour la première fois à Paris début 2018, bien que le spectacle ait fait sensation à Avignon en 2013. Dans une petite auberge de montagne au décor désuet, dominée par des sommets bleutés enneigés, se passent des choses étranges. La grand-mère, bossue et contrefaite, mène tout le monde à la baguette avec sa canne, sous le portrait du père fondateur à qui l’on rend hommage ; le tenancier à lunettes en gilet jacquard se dispute avec sa sœur et rêve à une dulcinée ; la sœur elle-même essaie tant bien que mal de rénover les lieux ; le cuisinier, au tablier blanc maculé de rouge, trafique on ne sait quoi avec sa scie électrique tandis que hurle son petit roquet, Cerbère de la cuisine ; la serveuse kleptomane se bat avec son aspirateur et fait les yeux doux au patron. En même temps, tous aimeraient bien qu’il y ait plus de clients  à venir déguster l’eau thermale qui coule à la vieille pompe… De nombreux autres personnages animent la scène : un randonneur, une élégante, un petit groom à la Spirou, un inspecteur du guide Michelin qui enlèvera ses étoiles à l’hôtel, un duo de policier émules de Colombo, tous clients hauts en couleurs. Chacune de ces apparitions donnent lieu à une prestation originale pleine d’inventivité. Et quand on découvre à la fin que cette quinzaine de personnages n’est jouée que par quatre comédiens (de grande taille), le spectateur applaudit.

Dans cette troupe, on admire la manière dont les comédiens combinent jeu d’acteur, masque, mime, acrobatie, danse, clownerie, magie et improvisation. Le masque est bien sûr un des éléments essentiels de leur travail. En dépit de l’aspect figé et grotesque du masque en latex disproportionné, le jeu du corps permet de faire croire aux différents sentiments éprouvés par les personnages. Il est frappant de voir comment le masque « décupl[e] les dimensions du personnage et le dilat[e] tout en le rendant attachant et familier ». « Un masque qui « fonctionne » ouvre en chaque acteur et en chaque spectateur l’espace de la mémoire, de l’intime et du comique. " Hajo Schüler, un des créateurs de la troupe, précise : « D’une certaine façon, les masques sont notre outil – ce sont eux qui nous racontent l’histoire et pas l’inverse. » Et d’ajouter : « Ne plus avoir de visage, c’est déclencheur d’une grande liberté. L’interprète peut s’alléger de sa propre identité et le masque va l’aider à se transformer. Il met son corps et son imagination au service du masque. Clairement, le masque est toujours meilleur que l’interprète. Il trouve ses origines chez les dieux, les idoles et les fous. »

Forts de cette folie permise par le masque, au son de vieilles chansons mélancoliques en allemand de l’entre-deux-guerres, les comédiens s’en donnent à cœur joie. Le spectacle démarre ainsi sur les chapeaux de roue avec l’inénarrable numéro de la grand-mère s’efforçant de grimper sur une chaise pour épousseter le portrait de son époux. Elle finira d’ailleurs par le rejoindre dans le tableau ! Et bien souvent, c’est le comique de répétition qui est à l’œuvre : le spectacle gymnique du groom sur un tapis rouge, son corps décapité qui ne cesse d’ouvrir la porte derrière laquelle on l’a caché ; sa main qui réapparaît au-dessus de l’assise du banc-coffre dans lequel on l’a ensuite dissimulé ; entre la serveuse et le cuisinier, le jeu avec l’aspirateur qui ne fonctionne pas ; la tablette du bureau d’accueil rabattue sans ménagements sur les doigts des clients, ; la rotation fantaisiste de la porte à tambour ; le roquet qui aboie chaque fois qu’un personnage entre dans la cuisine ; les gobelets qui s’animent lors que le cuisinier veut les prendre… Autant d’éléments pleins de surprise qui confèrent beaucoup de vivacité et de drôlerie à l’ensemble.

Alors que l’on sait que ce spectacle muet s’est créé à partir d’improvisations, on en admire la scénographie millimétrée qui  ne laisse aucune place à l’à peu près. Entre poésie et comique, entre mélancolie et burlesque, Hôtel Paradiso, en dépit de quelques baisses de rythme, suscite un rire bon enfant que la magie du masque contribue à amplifier.

 

http://youtu.be/G1vjEAEKNJs

Sources :

Collège au théâtre, Saison 2014/2015, Fiche Pédagogique n°6, Association Bourguignonne Culturelle

Crédit Photos Michel_Vogel_hr

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 14:30

Dany Lecènes, François Folscheid, Catherine Thévenet, Eglise Saint-Sulpice de Rou

Lors des Journées du Patrimoine 2018, le thème était le Partage. Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même, qui taquinons la muse, avons fait deux lectures poétiques de nos poèmes personnels dans les églises Saint-Sulpice de Rou (samedi 15 septembre) et Sainte-Croix de Marson (dimanche 16 septembre). L’ensemble des deux lectures a rassemblé une quarantaine de personnes.

Nous avions organisé nos textes sous le titre Partage des Heures du Jour et de la Nuit. Dans la quête de ces brefs instants de joie et de mélancolie qui émaillent le quotidien, nos poèmes tentent de dire ce mystère, cet « arrière-pays », cher à Yves Bonnefoy, qui nous parle, mais que les mots seront toujours impuissants à exprimer. Précisons que chacun était le diseur de ses propres textes.

Nos textes alternaient avec des morceaux musicaux joués par Dany notre musicienne à la flûte (alto et soprano), au dulcimer, au mélodica, au métalophone.

Après avoir écouté la « Nobody’s jig » de John Playford à la flûte soprano, nous avons entamé la première partie intitulé « Aube » avec mon poème « Petit matin », qui décrit l’instant du réveil et se termine ainsi : « De ma main somnolence/ Je griffe le silence.

Dany a évoqué l’aurore « par la fenêtre circassienne » et « pris en flagrant délit l’homme aux yeux éreintés » avant qu’il « plie pour cause d’aurore/ Son genou déserteur ».

Partie initiale qui s’est achevée avec mon poème « Aube », qui dit ce moment où « le jour hésitant/ Tremble au fond de l’alcôve/ Au beau falot de l’aube ».

Après la « Pavane Chateaumur » d’un anonyme au dulcimer, à la merveilleuse résonance, la deuxième partie, « Jour » a débuté avec le gracieux quatrain de Dany, extrait de La Joie n’a pas de poids :

« La Loire est retrouvée

Avec ses yeux de chat

Laissant à désirer

Ses poses de geisha »

François Folscheid

François a ensuite évoqué la beauté de cette Loire, « son fleuve », cette « eau de diamant trouble », cette « puissance lente bleuie de ciel en miroir ». Une Loire qui l’apaise, le fait rêver, mais dont « l’ombres d’un silure » est peut-être « le reflet des formes obscures qui sont en [lui] ».

Avec « Dans les vignes d’Anjou », je me suis remémoré le temps où j’aimais à marcher « dans les vignes d’Anjou ». « […] Tout en bas du coteau rêvait la Loire douce/ A la mer lointaine/ Moi j’allais rêvasser dans une loge de vigne ».

François, quant à lui, a fait revenir à sa mémoire « le cerisier d’enfance », quand « perché dans l’arbre », il éprouvait « cette sensation de légèreté, d’union avec la nature, loin du monde des hommes ».

Puis, mon poème « Mémoire des frangipaniers » a fait surgir ces arbres lointains, tant aimés lors d’un voyage en Australie :

« […] Fantômes blancs de mes années

Oui sans fin je respirerai

La note de cœur distillée

Des suaves frangipaniers »

Dany Lecènes

Un autre quatrain de Dany a affirmé de nouveau que :

« La joie n’a pas de poids, le papillon le sait

Ignorant qu’il est Dieu quand il ourle le monde

D’un gramme de couleurs comme Jean-Sébastien

Qui lévite en solo de ses ailes de feu »

Joie pure que François retrouve encore dans « l’œuf à la coque », avec « son ovale parfait, sa coquille lisse, son unité sans faille ». Grâce à lui, il peut « retourner au sein, à la source des commencements où tout n’est qu’œuf, cercle, silence. »

Silence qui est celui de mon poème « Une chambre à soi ». Chacun n’aspire-t-il pas à posséder ce « Lieu de solitude et de plénitude/ Havre de naissance et de reconnaissance/ Retrait d’évasion et de création/ Buen retiro intime et serein » ?

Au mélodica, la petite virgule « Avril » de Rémi Belleau a précédé le texte de François nous invitant à brûler « nos peurs et nos doutes dans un grand feu de tourbe […] Et le vent soufflera dans les coraux du cœur. »

Dany nous a alors invités à aiguiser notre regard et à contempler « La fuite empêchée/ D’un chiffon de plastique/ Danseur », celle d’un prosaïque sac-poubelle.

Elle nous a incités, malgré les obstacles, à déceler la beauté et la grâce, même « Aux jours absurdes/ De l’inespérance ».

Elle a su dire avec délicatesse et pudeur la fêlure des couples :

« […] Il n’a rien dit. La déchirure est quotidienne.

Il est à elle. Elle est à lui.

Il n’a rien dit. On n’a rien vu. […]

C’est mon poème « Voiliers au port » qui a conclu cette deuxième partie. Ces voiliers, saisis dans la froidure et l’immobilité d’un mois de janvier,  ne sont-ils pas un peu à notre image ?

« […] Et dans l’ombre de l’eau en façon de miroir

Nostalgique et brouillé

A leurs grands mâts noyés aux vergues illusoires

Leur âme est enchaînée »

Dany Lecènes à la flûte

Après un « Air » de John Christian Schickhardt à la flûte alto, nous avons débuté notre troisième partie, « Crépuscule », avec un texte de François, célébrant le bleu : « […] Le bleu derrière le bleu pour atteindre ce qui est avant que d’être – le bleu jusqu’au blanc, jusqu’au noir du silence, jusqu’au noir de la lumière avant tout silence et toute lumière ».

Poursuivant dans cette couleur, j’ai dit mon poème intitulé « Une bouffée d’éther » :

« Dans la queue ocellée du paon qui criaille et fait la roue

Dans le plumage plein de l’oiseau exotique qui chantait à Cnossos

[…] Dans la capote horizon déchiré du soldat fourbu qui meurt sous les balles

Il y a cela ce minuscule éclat de verre brisé

Où le ciel et la mer ne sont plus qu’une bouffée d’éther »

Et c’était encore à moi d’évoquer la solitude dans mon poème « Dans les terres de ma solitude », lequel s’achève ainsi :

« […] Dans les confins de ma solitude

Je me love aux tréfonds de moi-même

Pour que bruisse farouche un unique poème »

Ensuite, François nous conduisait loin vers l’intime de notre cœur : « Nous irons par le halo des sentiers, munis du heaume de lente vapeur, nous irons là-bas au fond de nous-mêmes. »

Et il nous faisait revenir vers « la mémoire d’enfance » : « La mémoire d’enfance est un grenier où sont entassées les étoiles vives et les ombres errantes du temps. […]

En deux quatrains, Dany a ensuite partagé la douleur de l’hiver du sentiment :

[…] Partout l’hiver, l’hiver partout

Comme on cherche l’oiseau comme on trouve le loup

Hélas ! Tout est désert à en devenir fou

Et j’ai laissé mon cœur, mon cœur mourir pour vous. »

François décrivait alors une forme de nirvana de la pensée : « En eau profonde, toute connaissance retourne au sel, devient vibration, plane, indistincte. […] Rien que du sable et du sommeil. Et l’océan qui absorbe, emporte tout. »

Catherine Thévenet

La flûte soprano avec le célèbre « Greenleaves » nous conduisait vers l’église des Dominicains où règne la Vierge au buisson de roses de Martin Schongauer. Un tableau qui m’avait inspiré le poème « Roses sans épines » qui se termine ainsi :

[…] Pour son petit enfant

Au crâne rayonnant

Tenu dans ses doigts ivoirins

Elle aimerait cueillir aux plis de son manteau

Les humbles fraises du jardin clos

La nourriture des enfants morts »

Et Dany décrivait en quatre vers puissants la force de l’Amour :

« Tomber. Tomber amoureux. Tomber sous le poids

Du bois transversal. Tomber. Par manque de soi.

Pour atteindre. Par l’ample geste de la faux.

Tomber d’amour dépossédé jusqu’au vertige. »

Amour décliné d’une autre manière par moi-même dans « A la verticale de l’été », texte évoquant les trois sœurs vietnamiennes du film éponyme de Anh Hung Tran, dont voici les derniers vers :

« […] A la verticale de l’été

Trois destins dissemblables

Pour trois vies si semblables

Sous la pluie drue

De la mousson »

Dany soulignait alors l’impossibilité radicale d’exprimer la nature de l’amour :

« Quand nous aurons tout dit de l’amour

Nous n’en aurons rien dit […] »

Dans une réflexion sur le temps, François nous invitait à retourner sur nos traces : « Revenir au sablier bleu, celui dont le sable ne coule que dans la mémoire du temps. » Incitation pressante à « Boire ce lait jusqu’au pis, remonter la glissière du temps pour évacuer les brumes qui obombrent les pensées et les gestes. »

Dans un sonnet, Dany épanchait une âme empêchée, tout en souffrance :

« Je suis un fruit sans goût, un geste sans mémoire

Un soleil tué d’une flèche de ténèbres

Une musique retenue par son algèbre

Une alouette nue au pied de son miroir

[…] Mais non, il faut apprivoiser comme un oiseau

Les jours vomis où l’âme se trouve en lambeaux

Pour un instant croire qu’ils sont d’éternité. »

Ensuite, François distillait son sentiment sur la raison : « L’abeille de la raison se tient derrière la vitre. Elle n’entre pas dans l’être. Elle ne nous donne ni miel ni chaleur. Seulement le battement de ses ailes, le froid de son exil. »

Un appel sans doute à s’exprimer par un autre biais en répondant à un appel vers un ailleurs plus profond : « Non point ce resserrement, ce broiement, ce chemin de regrets et de rêves enfuis, mais le grand large, le grand large des blés, de la pluie et du vent – de la vastitude de soi, en sa fenêtre haute. »

Dany Lecènes au métalophone

 

Avec « Au clair de la lune », joué au métalophone, nous sommes entrés dans notre dernière partie, celle de la « Nuit ».

Tout d’abord avec le quatrain de Dany :

« Le Très-Haut c’est très haut

Je n’ai pas d’escabeau

Sauf un rayon de lune

Excusez ma fortune »

C’était une autre nuit, celle du souvenir, que j’évoquais avec mon sonnet « Mondes flottants ». S’y exprime l’impossibilité de retrouver l’image d’un visage perdu : 

« Où s’en va ton visage au fil faux des années,

Divagation, mirage et métamorphose,

Entrevu un matin dessous la vitre close

De ce train en partance d’une gare embrumée.

[…] Fantôme et illusion, je n’ai aimé qu’un songe. »

Et François d’évoquer alors une autre vitre, en nous invitant à « Rejoindre la matrice, les eaux primordiales, le long fleuve des origines qui coule dans le noir, derrière la vitre. »

Et pourtant, il semble qu’une lumière demeure car « Sur la rive de sel, on a jeté la torche des vivants » et que  « ce soir, une lueur tremble à la hampe des troupeaux ».

« Lueur » qui est peut-être celle de la beauté chantée par Dany :

[…] Je dirai demain

Quelque chose de la beauté

Quelque chose qui ne meurt pas

L’étrangère l’ensanglantante

Beauté

Par ton regard élargi

Sur le monde mauve »

Car, même dans les interrogations angoissées de François, « Où est le chant, où est l’enfance, où est le rivage ? », quelque chose demeure qui s’apparente à l’espoir : « Seul le rougeoiement du ciel, au matin, est rouge d’une attente qui embrase l’horizon ».

Mais quel était-il, cet espoir, pour Camille Claudel, dont j’évoque le tragique internement dans mon poème « C’était quoi l’espoir ? »

[…] Pour Camille, trente ans internée

Menue mèche mourante

Entre les murs de Montdevergues ?

[…] C’était peut-être le souvenir

Ténu et tremblotant

De l’enfance à Villeneuve

Ce joli Villeneuve

Quand elle courait petite

Dans les champs avec Paul

Pour trouver de la glaise

A pétrir »

Terrible tragédie d’un monde que François regarde avec pessimisme et lucidité : « Tout bascule. Le point de tempête est atteint. L’essence des choses s’évapore, le noyau du monde se délite. Tout ce qui en nous donne joie, légèreté, présence vive, se replie. Du plus profond de la nuit éternelle, pivotant sur l’axe de l’univers, Isis tourne vers la terre son regard d’oiseau mort. » Et il conclut : « […] Seuls demeurent le silence des pierres, le flux de l’énergie – l’éternité par-delà vivre et mourir, être et ne pas être. »

Mourir, c’est ne plus être, mais c’est demeurer dans le souvenir de ceux qui restent. Ce que je tente de dire dans mon poème, « Quand un ami vous quitte » :

« Quand un ami vous quitte

Il vous vient un grand froid

Comme une porte ouverte

A la nuit aux abois

[…]

Quand un ami vous quitte

Il naît soudain la fleur

Du souvenir têtu

Aux années jumelées »

Et, nous dit Dany, c’est la mort qui, d’une certaine manière, réconcilie le corps et l’âme :

« Il ne fallait rien moins que la mort

Pour mettre ces deux-là d’accord »

[…]

Or puisque le diable s’endort

Lorsque tu sors ton calame

Célèbre ton corps et ton âme

Fondus dans la nuit sans aurore

[…] »

Oui, en dépit du « sombre noir, force de néant sur nos peines », affirme François, il est possible de « tirer l’espoir de ses filets de sel noir, l’espoir d’air et de vent […], les yeux grands ouverts sur le monde immense du Dedans ».

La vie n’est-elle qu’un éternel recommencement, nous faut-il « Toujours en ce gris revenir » ? demande François. Nous faut-il « mourir de n’avoir point franchi le gué, d’avoir laissé s’enfuir les printemps, les étés » ? « Comme s’il fallait revivre toujours ce qui n’a pu être vécu. »

Pour terminer sur une note moins désespérée, j’ai dit mon poème « Résurrection », inspiré par une installation du peintre Ali Salem pour Art et Chapelles 2011 :

« Dans le blanc du matin

J’ai vu la porte ouverte

Comme d’un baldaquin

La tombe était couverte

[…]

Et cette toile offerte

Vierge tel un vélin

Ce n’était pas la perte

C’est la Vie enfin »

Dany a conclu cette lecture poétique avec un texte extrait de sa dernière publication, La Lettre de Jézafata à son bourreau (2018). On y entend la puissance non-pareille du Poème, qui est une forme de rédemption et d’éternité :

« Le poème, cette conversation avec l’indicible, je l’ai mâché comme une poignée d’herbes amères. Jusqu’à l’écrire. Ô douleur, ô jouissance ! Cinglante humilité du presque. Le poème est le divorce de la vérité d’avec le silence. Sur la plaie vive, verser le baume de la musique. Croire au rythme. S’illusionner du chant. Et puis darder la petite joie rougeoyante qui se souvient de la première étincelle du Tout. Pourquoi voudrais-tu que la Mort existe après le poème ? »

Nous remercions le père Blourdier, curé de la paroisse Jeanne-Delanoue, et Rodolphe Mirande, le maire de Rou-Marson, de nous avoir accueillis tous les trois dans leurs églises. Ces deux petites églises de campagne, humbles comme la violette, ont été de très beaux écrins pour la voix de nos poèmes.

Œuvres dont les textes sont extraits :

Dany Lecènes

La Joie n'a pas de poids, Edilivre, 2013

Il pleut des grâces

Poèmes de la lune où va l'ermite

L'hiver partout, partout l'hiver, Editions secrètes, 2016

Les Lachrymots

La Lettre de Jézafata à son bourreau, Edilivre, 2018

Catherine Thévenet

Vers rêvés, Mon Petit Editeur, 2012

Mais l'ancolie…, Mon Petit Editeur, 2015

Vert Jardin, Mon Petit Editeur, 2017

François Folscheid

D'infiniment de pluie et d'aube, Le Petit Pavé, 2015

Ombres et lueurs de l'involuté, Le Petit Pavé, 2018

Crédit photos

Dominique Lenfantin

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 13:49

Depuis plusieurs années, aux abords de l’été, la Bibliothèque de Rou-Marson et la PEB organisent une Balade contée, le nez en l’air. Conduite par Renée Monnier, qui connaît tous les secrets des plantes, cette promenade est ponctuée de textes poétiques choisis autour d’un thème. Cette année 2018, elle a eu lieu le vendredi 29 juin et  a permis à une trentaine de promeneurs de découvrir des jardins à Rou et à Marson.

Cette balade a débuté à Rou dans mon jardin, composé surtout d’essences méditerranéennes : lavande, lavandin, sauges multicolores et médicinales, thym, cyprès. Le jardinier et maître des lieux étant né de l’autre côté de la Méditerranée, on y trouve aussi des palmiers. Quelques rosiers encore qui me furent offerts lors de mon départ à la retraite et qui portent des noms d’écrivains. Le millepertuis s’y plaît bien, tout comme les hortensias roses, les acanthes d’une amie, la passiflore, le laurier rose ou la clématite. Quasiment aucun plant n’a été acheté : un vinaigrier venu de Dampierre-sur-Loire où nous habitions, un rosier ancien repiqué, des plantes trouvées ici ou là, une sauge de Russie donnée par une cousine, des buddleias ou arbres à papillons qui poussent comme du chiendent… Il faut dire que le jardinier, qui fut viticulteur dans une autre vie, a la main verte. Un premier poème m’a permis de décrire l’ensemble du jardin et de la maison.

« […] Cette maison-là

Ici

Et pas une autre

Au blond gravier crissant qui nageait dans la Loire et ses méandres paresseux

Avec ses toits bleu aigu ses cheminées de ciel

Où lentes déambulent et roucoulent les tourterelles grises

Et sa pierre moussue si douce sous les semelles

Quand les lavandins les roses et le thym font des mers parfumées […] »

 

Un autre texte a rappelé une soirée d’été en juin 2012, juste avant que la nuit ne tombe : « Le jardin vibre et bruit sans trouble et sans alarme/ Ni vacarme […] Sur le jardin serein la nuit tendra sa palme/ Si calme »

Et en quittant la maison, sous le porche aux nids d’hirondelle, nous avons dit alternativement ma « Villanelle pour l’hirondelle » :

« […] Que j’aime la belle oiselle

Qui me dit le renouveau

Le ciel rit à tire-d’aile

Quand s’en revient l’hirondelle »

 Les visiteurs ont ensuite repris leur voiture pour se diriger vers le jardin de Michelle, route de l’Etang à Marson. Un grand jardin aux lisières d’un bois où se hasarde parfois un chevreuil ou un sanglier. Quand les propriétaires ont acheté ce terrain il y a une quarantaine d’années, c’était une friche. C’est à présent un agréable creux de verdure avec une balancelle de bois pour rêver à l’ombre des grands arbres où le muguet éclate en grappes serrées au 1er mai, tandis que, doucement au soleil, poussent tomates et salades dans un petit potager rectangulaire entretenu avec soin.

Michelle, la maîtresse des lieux, était particulièrement choisie pour dire « Le jardin et la maison », extrait du Cœur innombrable d’Anna de Noailles, et dont voici la fin :

« […] - Peu à peu la maison entr’ouvre ses fenêtres
Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,

 

Et comme elle, penché sur l’horizon, mon cœur
S’emplit d’ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur… »

 

Marie-Christine et Pierre ont évoqué l’araignée et l’ortie, humbles représentantes de l’Amour universel chanté par Victor Hugo dans Les Contemplations :

 

« […] Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ; 
Tout veut un baiser. 
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie 
De les écraser, 

Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe, 
Tout bas, loin du jour, 
La vilaine bête et la mauvaise herbe 
Murmurent : Amour ! » 

 

Christian, avec « La Coccinelle » du même Hugo, a rappelé cette charmante saynète qui associe la « bête à Bon Dieu » à la femme aimée :

 

« […] Sa bouche fraîche était là:
Je me courbai sur la belle,
Et je pris la coccinelle;
Mais le baiser s’envola.

 

« Fils, apprends comme on me nomme »,
Dit l’insecte du ciel bleu,
« Les bêtes sont au bon Dieu ;
Mais la bêtise est à l’homme. »

 

L’occasion pour un des participants de nous donner l’origine de l’expression « bête à Bon Dieu ». Selon une légende, au Moyen Age,  un homme accusé d'un crime qu'il n'avait pas commis devait être décapité. Mais lorsqu'il posa la tête sur le billot, une coccinelle se posa sur son cou. Le bourreau  tenta de l'éloigner mais elle revint systématiquement à sa place. Le roi Robert II le Pieux y vit une intervention divine et gracia l'homme, d'où la naissance légendaire de l'expression « beste de bon Dieu », considérée comme un porte-bonheur qu'il ne fallait pas écraser. Le vrai meurtrier aurait été finalement retrouvé quelques jours plus tard.
 

Avec un extrait des Nouvelles lettres d’un voyageur, Marie-Christine a souligné cet amour sensuel et profond qu’éprouvait George Sand pour la nature :

 

« Il y a des heures où je m'échappe de moi, où je vis dans une plante, où je me sens herbe, oiseau, cime d'arbre, nuage, eau courante, horizon, […] où je brille dans les étoiles et les vers luisants, où je vis enfin dans tout ce qui est le milieu d’un développement  qui est comme une dilatation de mon être. »

 

Et pour clore ce moment bucolique chez Michelle, Christian et Pierre ont ressuscité les essais audacieux et maladroits des inénarrables Bouvard et Pécuchet de Flaubert :

 

« […] « Deux fois par jour, il [Pécuchet] prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes, comme s’il les eût encensées. A mesure qu’elles verdissaient, sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles. Puis, cédant à une ivresse, il arrachait la pomme de l’arrosoir et versait à plein goulot, copieusement. »

 

Reprenant leur voiture, les promeneurs se sont tous retrouvés sur la place du château de Marson et ont pénétré dans le jardin de la Cave aux Fouées chez M. Noyer. Renée Monnier, qui connaît par cœur l’histoire du village, nous a rappelé qu’autrefois il y avait là un jardin appartenant au château de M. Fricotelle. Il comprenait notamment un ensemble de serres chauffées avec une collection d’orchidées. On envoyait des fleurs à Paris deux fois par semaine et les planches à bouquets permettaient aux habitants d’avoir des fleurs gratuitement. On y trouvait aussi un jardin potager. Enfin, le tertre était un verger.

 

Dans cet endroit où subsiste une des serres d’autrefois, Renée a fait revivre le rêve de verger du Papet dans Jean de Florette de Pagnol :

 

« Mon rêve, c’est de refaire le grand verger Soubeyran, sur tout le plateau du Solitaire, comme il était du temps de mon père : […] Mille arbres, sur vingt raies espacées de dix mètres, et, entre les raies, des rangées sur fils de fer de panses muscades : tu marcherais entre des murs de grappes, tu verrais le soleil à travers des raisins… ça, Galinette, ce serait un monument, ce serait beau comme une église, et un vrai paysan n’y entrerait pas sans faire le signe de croix ! »

 

Marie-Do nous a donné à imaginer la splendeur du jardin du Paradou, cet Eden redevenu sauvage, dans La Faute de l’abbé Mouret de Zola :

 

« La grotte disparaissait sous l’assaut des feuillages. En bas, des rangées de roses trémières semblaient barrer l’entrée d’une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans des orties colossales, d’un vert de bronze, suant tranquillement les brûlures de leur poison. […] Chevelure immense de verdure, piquée d’une pluie de fleurs, dont les mèches débordaient de toutes parts, s’échappaient en un échevellement fou, faisaient songer à quelque fille géante, pâmée […]

A quelques mètres de là, c’est le potager d’un habitant de Marson qui nous a accueillis. Après avoir longé les framboisiers, nous nous sommes retrouvés au soleil, à l’abri du coteau de tuffeau. Nous avons écouté les précisions topographiques sur le ruisseau de Marson qui longe les jardins, avant que Marie-Noëlle et Pierre ne donnent vie aux légumes, aux fruits, aux insectes et aux animaux du « Dialogue au jardin » de Jules Renard, extrait de ses Histoires naturelles. Il y élabore des parallèles amusants entre le monde des animaux, des plantes, et celui des hommes. L'intention de l'auteur est d'observer les hommes derrière le masque de ces animaux ou de ces plantes.

« LE POMMIER, au Poirier d’en face

—        C’est ta poire, ta poire, ta poire…c’est ta poire que je voudrais produire. »

 

Michelle et Marie-Do ont ensuite célébré les charmes du « Potager », un poème de Rosemonde Gérard, extrait des Pipeaux. Au matin, entre artichauts, groseilles, salades et melons, se dresse la silhouette du « bonhomme qui fait peur aux oiseaux », inoffensif à cette heure matinale, et que les petits oiseaux « piquent d’une caresse ».

 

Ensuite avec « Le verger » d’Anna de Noailles, extrait du Cœur innombrable, on a plutôt eu l’impression de se promener dans un potager. La poétesse nous y invite avec finesse à interpréter le poème au second degré : qui dit verger, pense fruit, voire pomme, le fruit défendu … C’est en effet une ode à la nature, sensuelle et évocatrice… Anna de Noailles nous y fait ressentir la plénitude qu’elle éprouve à y évoluer :

 

« […] Et ce sera très bon et très juste de croire

Que mes yeux ondoyants sont à ce lin pareils,

Et que mon cœur, ardent et lourd, est cette poire

Qui mûrit doucement sa pelure au soleil… »

 

Dans La raison gourmande, dans une perspective hédoniste, le philosophe Michel Onfray pose la question : y-a-t-il une philosophie du goût ? Un bel essai sur les nourritures terrestres dont Renée nous a dit un extrait. Une longue énumération tout en saveurs et en couleurs :

 

« Pommes de terre aux peaux rêches, carottes aux saveurs sucrées, salades de couleurs vives, qui pleuraient le lait à la racine, haricots verts aux arabesques baroques, cornichons hérissés de piquants comme un monstre préhistorique à la gueule patibulaire, céleris-raves à extraire de leur langue terreuse pour de puissantes senteurs, choux verts aux zébrures labyrinthiques, […] »

 

La dernière étape de notre promenade nous a conduits dans le charmant jardin de Renée Monnier, avec une petite serre, des bosquets de fleurs de ci-delà et des endroits ombragés pour rêver. Les promeneurs s’y sont assis en rond pour écouter d’abord le lyrisme satirique de Raymond Queneau dans « Le jardin précieux ». Après une description idyllique de fleurs, la chute est rude : « […] Une gente fillette avec un sécateur/ en fit tout un bouquet – la fin de ce bonheur ». Dans « Solitude, ô mon éléphant », Louise de Vilmorin nous a rappelé le passage inéluctable du temps grâce à une gracieuse évocation des saisons :

 

« […] Mais s'il [le temps] peut te changer, me changer et me prendre 
Ma jeunesse d'hier et notre heure aujourd'hui, 
Il n'empêchera pas les saisons de nous rendre 
L'iris et l'anémone et le mille-pertuis, […] »

 

Au cours de cette balade dans les jardins, comment ne pas évoquer la rose du Petit Prince, « unique », parce que c’est lui qui l'a choisie. Et lui de dire aux autres roses :

 

« Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose. »

 

Puis, c’était au tour des petits animaux de nos jardins d’être présents à travers la voix de Maurice Carême. Sa grande simplicité de ton, qui s’apparente à celle des enfants, nous fait imaginer sans peine le hérisson qui « pique et repique » alors qu’il est « si pacifique » et les trois escargots « qui s’en allaient cartable au dos ». Avec « Instant félin », on a évoqué aussi le chat que j’avais aperçu dans l’embrasure de la fenêtre de mon voisin, « somnolent, bienheureux/ Gardien à sa fenêtre d’un noir mystérieux » qui «  Se tient au bord du temps tel un sphinx rustique ». 

« La mante et la mouche », une de mes fables, extraite de mon recueil Clair Bestiaire, a invité les auditeurs à se méfier de ceux qui font de beaux discours :

 

[…] La mante allait ravir la mouche téméraire

Mais celle-ci, évitant  les pattes sanguinaires,

S’envola prestement loin de la religieuse,

Qui resta sur le tas, affamée et boudeuse. […]

 

Enfin, après la distribution de proverbes jardiniers et autres sentences potagères, chacun a pu dire à voix haute ces dictons ou paroles d’écrivains qui célèbrent la nature et l’homme-jardinier et dont je citerai celle de Fontenelle : « De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier. »

 

Un apéritif convivial, composé d’une délicieuse salade de fruits du jardin, d’une succulente galette au beurre de Doué, d’un gâteau au sureau et autres délicatesses, a clôturé cette balade bucolique et nous a fait entrer en douceur  et en gourmandise dans l’été.

 

Crédit Photos : Dominique Lenfantin

 

 


 

 

 

 

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23 juillet 2018 1 23 /07 /juillet /2018 19:35

Photo ex-libris.over-blog.com le 21/07/2018

 

A l’assaut du mur

Sauterelle de la nuit

L’ombre a reverdi

A Kergavat, Samedi 21 juillet 2018, vers 22 h

 

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

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La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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