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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 15:00

En l'église Saint-Sulpice de Rou, Dany Lecènes, François Folscheid, Catherine Thévenet

Lors des Journées du Patrimoine 2020, les 19 et 20 septembre, Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même avons proposé une lecture poétique, intitulée Pierres et Lueurs. C’est la troisième fois que nous sommes accueillis dans les petites églises Saint-Sulpice de Rou et Sainte-Croix de Marson dont nous aimons l’harmonie et la sérénité.

Les textes que nous avions retenus étaient soit en cours d’écriture (Cairns pour Dany), soit en voie de publication (Gravir le silence pour François), soit encore des inédits ou des textes appartenant à de précédents recueils pour moi. Les poèmes alternaient avec des virgules musicales, jouées à la flûte alto, au tambourin, au mélodica, au métallophone par Dany.

Nous avions disposé une table devant nous, agrémentée de bougies blanches. Avant la lecture de chaque poème, l’un d’entre nous y déposait un galet blanc, pour une "poésie en lambeaux de lueurs" ainsi que l'écrit François Folscheid.

François a débuté cette lecture en faisant cette proposition : « Si la lueur de l’aurore, nous éclaire jusque dans/ notre sommeil, alors nous saurons faire chanter/ l’inachevé de nos jours ; alors nous saurons faire/ danser l’insuffisance de ce qui est. »

Dany a évoqué « la pierre d’automne », celle dont la « corne fabuleuse » offre « Mille écus d’or jetés/ Sur le sol résigné/ Pour acheter/ Le sommeil des veilleurs ».

Car, selon François, il faut « Renaître par la terre. […] Un chemin de/ bonne blessure commence là, dans le chant premier/ des arbres, de l’herbe et des pierres. »

Une blessure que je célèbre « Dans l’eau pâle de mes fenêtres », quand je perçois « A la fenêtre close et grise/ le choc sourd des illusions frappées en pleine face/ sur le sang des clématites violines/ et les épines bleuies de la passiflore cruelle ».

Une angoisse qui est aussi celle de François, disant « La grande nuit mauve », « l’angoisse de la mort », sauvée par « la trousse de secours : un visage, le chant/ d’un oiseau, un galet poli par le vent. »

Dany a proposé une première pause musicale à la flûte alto avec Musette, de Esprit-Philippe Chédeville.

Dany Lecènes à la flûte

Puis nous avons célébré le cercle. Moi d’abord, avec « le soleil en suspens/ Comme une bille de bilboquet » et « parfait comme le rond de Giotto », qui sombre « Au péril de la mer/ Dans le fossé mystérieux du monde/ Au-delà de moi-même ». Puis François qui affirme que « Toujours nous reviendrons au cercle […] – parce que tout est contenu dans la lentille d’eau du/ regard : le toi et le moi, l’avant et l’après, l’amour et son retrait. »

Dany a fait alors parler la « Sixième pierre du Cairn de la patience »,  la « Pierre du milieu » : « Sur moi on a bâti un homme/ Et une femme », dit-elle. Elle recèle « Un jardin des délices/ Pour un avènement/ Infiniment/ Présent ». Une euphorie de l’amour que je reprends dans « Le cœur d’amour surpris », quand « Violemment/ Insolemment/ A soudain resurgi/ […] « Le souvenir vibrant/ […] Du bel arc électrique/ Jailli à l’improviste/ […] Qui consuma nos corps ».

Pour une deuxième pause musicale, Dany a joué Boulavogue au tin twistle.

François a ensuite poursuivi son exaltation - exhortation - de la terre : « Terre profonde, houille pleine – te creuser, / encore et toujours. / […] faire renaître le songe/ […] revenir à ton poumon de lenteur pour un plus haut dénouement. »

Avec la « Deuxième pierre du Cairn de la patience », Dany établit un lien entre la Beauté et la souplesse du chat. Tel Atlas, il supporte la nue « L’air de rien/ Dans l’air/ Jusqu’à l’entaille du zénith/ Qui n’est rien d’autre/ Qu’une arabesque/ Rêvée ».

Je reprenais ce thème du chat et de l’arabesque avec mon poème « Paresse des journées », expression d’une infinie lenteur : « […] Déliées arabesques aux doigts de la danseuse/ Etirement du chat sur les heures soyeuses/ Métamorphose ailée pesantes amoureuses […] La plume à l’encre bleue toujours recommencée/ Que naissent enfin les mots au secret alphabet ».

Dany proposait alors une improvisation au métallophone.

La lenteur était soulignée de nouveau par François et sublimée par la couleur : « […] Aurore, couchant – déité : une force lente irradie/ quand le temps se contemple, mais quelle lueur se/ lève quand le sang du ciboire se dissout ? Etre aussi nu que le blanc, respirer aussi grand/ Que le bleu, et mourir aussi dense que le noir, pour/ Pour porter loin au-dedans le rebond de lumière. »

Et Dany de poursuivre en continuant d’aspirer à la beauté : « […] Puisque la beauté s’entrevoit,/ Que la grâce effleure,/ Et que le cœur est lourd/ Aux jours absurdes/ De l’inespérance. »

Une aspiration et une angoisse existentielles reprises par François : « […] Rive extrême de soi quand tout se dénude et se/ retire, quand le soir se cuivre du sang immense de/ l’inconnaissable. » Et pourtant l’espoir persiste : « […] Le monde ne tient qu’à ce fragment d’aurore,/ cette lueur de fanal au bout de l’irrémédiable. »

C’était à moi de continuer avec le poème « Hortus conclusus », plongeant dans les profondeurs de l’intimité : « […] Au cœur de mon corps/ Verger de pommes d’or/ Au nadir de moi-même/ Un jardin clôturé/ Et nul/ N’en ouvrira/ La porte/ Etroite ».

Une quatrième pause prenait place avec Dany au mélodica et un premier extrait de son Bestiaire des tout-petits.

François évoquait alors son arbre, celui qui est un recours pour lui : « […] Mon arbre plie mais n’abdique : il cherche ce/ qui murmure, suinte et ruisselle encore sous la terre/ et les pierres. »

Dany le suivait dans cette voie avec la « Quatrième pierre du Cairn de la patience » : « Prière m’est faite/ De me faire arbre/ La fontaine de mon ombre/ Abreuve/ Les humus inférieurs […] »

Et, pour ma part, avec « Tu seras mon arbre », je célébrais « L’arbre dans la fenêtre » qui « s’offre à moi le matin/ Il est toujours le même/ mais il est différent/ selon les ciels changeants […] Tu seras mon arbre/ disait Apollon à Daphné/ et moi je le redis/ à mon haut fût fidèle ».

Avec un quatrain plein de légèreté, extrait de Il pleut des grâces, Dany exaltait la magie de l’hiver : « Champ de neige pour rires d’enfants clochettes/ Flocons épinglés sur squelettes d’arbres/ Hiver en ruisseau de larmes abîmées/ Vertige suspendu, éclaboussures à marier. »

A la flûte soprano, Dany jouait alors Sheebeg and Sheemore de Turlough O’Carolan.

François de nouveau interrogeait : « […] De mille têtes de feu, nous frappons la porte/ invisible, mais seul le froid de l’énigme nous/ répond. » Et pourtant « Dans la nuit haute, seuls les trembles font/ douceur habitable. »

Alternativement, nous avons dit alors, deux par deux, les vers de mon poème, « Harmonia mundi » : « La musique des sphères/ La caresse des mères/ […] L’odeur du seringa/ Le rond de l’oméga […] Des éclairs du divin/ Au cœur du quotidien ».

Après une improvisation aux grelots, Dany évoquait la « Septième pierre du Cairn de la patience », «  […] Pierre sage/ Pierre folle/ En laquelle sont gravés/ Les jours passés […] Si rose/ Qu’on glose/ Sur ses guerres/ Closes/ A l’heure dernière/ Où tout repose ».

Et c’était à mon tour de décrire le « Rosier d’octobre » : « […] Entre les tombes/ Entre les morts/ Le rosier rejaillit/ L’espace d’un matin/ Au creux de ses pétales/ De sa peau automnale/ Voilà qu’ici repose/ L’éternité enclose ».

Pour une nouvelle pause, Dany jouait Vaudeville à la flûte piccolo.

Et, une fois encore, avec la « Première pierre du Cairn de la patience », Dany rendait les honneurs à la Beauté : « Elle est celle que nul ne jette/ A pour nom Beauté […] Elle est celle avant celle du tombeau/ Celle de l’aurore d’aimer/ La prière solide/ Le mot initié/ Beauté/ Que nul ne dit sans plier/ Les genoux ».

Après les questions, l’angoisse, la peur, François nous conduisait sur un chemin ouvert, vers autre chose : « Non point le serré des peurs, des croyances ;/ […] mais la montée de l’aube dans/ le calme des vitres, l’odeur du bois dans les paumes/ du repos – tout ce qui s’ouvre à grandes brassées en/ écume de joie […].

Je poursuivais dans cette voie avec « Métamorphose », évocation d’une âme-papillon : « […] Doux rêve flottant/ Mystérieux moment/ Mon âme qui ose / Sa métamorphose ».

Un mouvement confirmé par Dany et sa « Deuxième pierre du Cairn des saisons » : « […] Plus ubéreuse qu’aucune autre/ Radieuse/ Une âme palpite en moi/ Une humanité/ A prétendre/ Pour laquelle je fiance/ Mes plaintes quaternaires/ Aux refrains allègres/ D’un enfant/ Joie ».

François concluait cette lecture poétique avec deux extraits, toujours de Gravir le silence. Il y dit la poésie qui avance  « A pas heurtés, la poésie en lambeaux de lueurs/ dans la nuit du monde ». Il nous invite à « Y chercher le glas de nos peurs, de nos/ renoncements. Y chercher la lampe, le phare de/ brume dans son éclat d’oiseau ébloui. » Il y rêve de ce lieu ardemment désiré : « […] Ce serait pure présence : un chant d’oiseau/ aurait brisé la vitre qui nous sépare de nous-mêmes. »

En ces temps difficiles où la maladie est une menace diffuse, il peut sembler hasardeux de dire avec Jean-Pierre Siméon que « la poésie sauvera le monde ». A nous trois cependant elle apparaît bien comme un recours, un havre, un baume et une consolation. Et c’est bien cela qu’elle était pour Alicia Gallienne, jeune poétesse morte d’une terrible maladie, à l’aube de ses vingt ans, au petit matin du 29 décembre 1990, et dont Gallimard a publié cette année les poèmes sous le titre L’autre moitié du songe m’appartient. Elle y écrivait :

« Vous avez mille fois raison

Si vous pensez qu’écrire me rassure

C’est l’unique soulagement

Et le plus subtil de tous

Il y a chaque jour des mots à accomplir »

 

 

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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 16:43

 

Dimanche 3 novembre 2019, à 16 h, nous avons été accueillis, Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même, à la galerie Esprit-Laque, 61, rue Saint-Nicolas à Saumur. L’artiste laqueur, Thibauld Mazire nous y avait invités pour proposer une lecture poétique sur le thème de l’Art. Pour la troisième fois, avec un public d’une petite trentaine de personnes nous avons partagé les poèmes que nous avions dits lors des Journées du Patrimoine 2019 dans les églises de Rou et de Marson. http://ex-libris.over-blog.com/2019/10/lecture-poetique-et-musicale-correspondances.journees-du-patrimoine-2019.html

L’occasion pour moi de découvrir cet art très ancien de la laque que Thibauld Mazire pratique depuis les années 90. Diplômé en 1991 des Métiers d’art (laque) de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués Olivier de Serres à Paris, cet artiste passionné enseigne dans cette même école depuis 1999. Président de l’association LAC (laqueurs associés pour la création), il participe à de nombreuses expositions à Paris et en province, ainsi qu’au Japon, où son travail a été récompensé par le prix « The Japan Paintmakers Association, Chairman Prize » à l’occasion de l’exposition « The Ishikawa international urushi design competition 96 » (Concours international de laque d’Ishikawa 96) à Kanasawa.

Thibauld Mazire (Crédit Photo Courrier de l'Ouest)

Depuis le 21 juillet 2017, Thibauld Mazire s’est installé avec son épouse dans une maison bourgeoise de la rue Saint-Nicolas qu’il a restaurée avec goût et où se trouve son atelier. Dans l’ancienne écurie attenante – dont il a gardé certains éléments (stalle de bois, poutrage, beau pavé) - il a ouvert une galerie d’exposition où il accueille une sélection d'œuvres de laqueurs français contemporains mais aussi des peintres, des sculpteurs, des céramistes. Du 12 octobre au 13 novembre sont notamment présentées les œuvres de Gilles Capton dans le cadre du Festival Off Cheval. Il propose aussi des stages pour se former à l’art de la laque.

J’ai aimé cette rencontre avec un art que connaissaient déjà les Chinois du néolithique. Les plus somptueux objets provenant de cette période très ancienne ont été créés avec la sève de sumac, utilisée en Chine depuis plus de 5 000 ans. Cette sève a pour propriété de durcir naturellement. Elle fut donc au départ utilisée pour protéger d’autres matériaux, notamment le bois.

L'espace d'exposition de Thibauld Mazire

Pratiqué surtout par les civilisations asiatiques, Chine, Japon, Vietnam, qui sont passées maîtres dans la réalisation d’objets de décoration, le travail de la laque se répand en Europe avec les frères Martin au XVIIIème siècle et la renommée du mobilier Louis XV. Mais c’est surtout un artiste virtuose, le Japonais Shibata Zeshin (1807-1891), qui permit le développement de la laque au début du XXème siècle. Présenté lors des Expositions universelles de Vienne (1873) et Paris (1889), il fut collectionné par les amateurs européens et ses œuvres jouèrent un rôle capital dans l’évolution du goût occidental vers l’Art Nouveau. La laque contribua plus tard au style Art déco avec en particulier Jean Dunand (1877-1942) qui se forma à cet art avec un artisan japonais venu à Paris lors de l’Exposition universelle de 1900. Jean Dunand utilisa les laques sur toutes sortes de matières et de surfaces (bijoux, textiles, portraits peints), produisant des effets nouveaux avec cette technique ancienne. Sa plus grande commande fut le décor du paquebot Normandie.

La galerie d'exposition de Thibauld Mazire

La laque est une résine issue de la sève de divers arbustes. Celle-ci forme en séchant un revêtement insoluble, d’une rare solidité, résistant aux intempéries et aux insectes. Une cassure dans la laque est difficilement réparable car la réparation demeure visible. Comme elle est fortement allergène, Thibauld Mazire m’a expliqué que, pour sa part, il employait des produits modernes, telles des laques hydrosolubles qui sont proches de l’acrylique, solubles dans l’eau, et qui préservent ainsi l’environnement. Les peintures qu’il réalise ont le bois pour support mais la laque a la propriété d’adhérer sur un grand nombre de surfaces  tel le bambou, le métal, le cuir. Elle permet donc des réalisations extrêmement variées.

Le procédé de fabrication d’une peinture laquée m’est ainsi apparu extrêmement complexe : Thibauld Mazire explique en effet que la laque fait appel à nombre de savoir-faire. En effet, ce matériau s’utilise par applications de couches minces qu’il faut à chaque fois sécher, laisser durcir entre deux et quinze jours dans une chambre humide, poncer et polir. La qualité d’une œuvre dépendra ainsi du nombre de couches. Thibauld Mazire évoque un « côté petite cuisine » et c’est ce qui lui plaît dans cet art. D’autres matières entrent encore en jeu, explique-t-il, « feuilles d’or, d’argent, de cuivre, poudres d’aventurine, nacre… qu’il faut savoir utiliser ». Il y a encore la coquille d’œuf, très utilisée par les Vietnamiens.

Infini territoire II

Quant à la couleur, elle  sera fonction des produits naturels ou chimiques incorporés dans la laque. Les tableaux exposés de Thibauld Mazire présentent notamment un dégradé de blanc très original. J’ai admiré ses toiles qui s’apparentent à des aquarelles et qui associent d’une manière subtile photo, laque et pigments. Selon l’artiste, « la laque se décline au pluriel ».

Nous remercions donc Thibauld Mazire et son épouse de nous avoir accueillis dans sa galerie, chambre d’écho idéale pour des poèmes dédiés à l’Art. Et comme nous étions entourés d’œuvres d’art, il m’a semblé que le vers de Baudelaire, « Les couleurs, les parfums et les sons se répondent », mis en exergue à cette lecture, convenait parfaitement à ce moment privilégié.

 

La Galerie Esprit-Laque est ouverte les mardi et mercredi de 14h à 18h et le samedi de 11h à 13h et de 15h à 19h
61, rue Saint Nicolas

49400 SAUMUR

Sources :

http://www.esprit-laque.com/

https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/la-laque-un-art-tourne-vers-la-modernite-6282

http://www.parismusees.paris.fr/fr/exposition/reves-de-laque-le-japon-de-shibata-zeshin120

 

 

 

 

 

 

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30 septembre 2019 1 30 /09 /septembre /2019 18:29

Pour la deuxièmes fois, Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même avons été accueillis dans les églises Saint-Sulpice de Rou et Sainte-Croix de Marson à l’occasion des Journées du Patrimoine 2019. Les 21 et 22 septembre, nous y avons proposé une lecture poétique et musicale, intitulée Correspondances, sur le thème « Arts et Divertissement ». Nous avons en effet tissé des correspondances, des liens, entre nos textes, qui étaient ponctués par des intermèdes musicaux, joués à la flûte soprano par Dany Lecènes. Nous nous étions partagé les textes et avions choisi de dire indifféremment nos poèmes ou ceux de l’un ou de l’autre, ceci dans le but de varier voix et rythme.

Dany a ouvert cette lecture poétique en chantant « Les petits papiers » de Serge Gainsbourg. Ces petits papiers « chiffon » ou « buvard », « de riz ou d’Arménie »,  « velours » ou « dessin », « glacé » ou « carbone », ou encore « machine », sont autant d’invitation à écrire.

C’est ainsi que François proposait « Une page blanche pour écrire », un texte inédit dans lequel neige, nuages, écume s’associent, « pour retenir la blancheur qui neige sur les mots avant de fondre dans le noir de l’encre. »

Suivait un de mes poèmes inédits, « Variations sur « Voyelles » » d’Arthur Rimbaud. Jouant sur les sonorités,  il évoque le mystère de l’écriture à travers « lA vIvAntE dE tOUt pOEmE »

Dany nous faisait alors écouter un poème extrait de Ephémères, « Violons violoncelles ». Cette suite de pentasyllabes, sur un rythme léger, est une invite à danser tout en célébrant l’éphémère de l’amour : « […] Dansez dansez belles/ Dansez douces amantes/ Violons violoncelles/ Dans la nuit qui vente »

L’incursion dans la musique se poursuivait avec  un inédit de François, évoquant Chopin : « Chopin est au souvenir ce que la pluie est à la boucle de la mélancolie […] »

C’était de nouveau la danse avec mon poème inédit, « Au bal du temps », inspiré par le tableau, La Danse de la Vie, d’Edvard Munch. On y découvre les « couples tanguant dans le soir » tandis que « la rosière fait tapisserie ». « […] Les musiques se sont tues/ Que sont danseurs devenus »

Et l’on dansait encore avec un poème de Dany, « Au bal de la rue », extrait de Ephémères. Entre Musset et Verlaine, un texte empreint d’une mélancolie douce : « […] Et passent les heures/ Et sonne minuit/ Mon cœur est ailleurs/ Il pleut sur Paris/ Et passent les heures/ Et sonne minuit/ Ma peine se meurt/ Ma peine s’enfuit »

La Danse croate d’un compositeur anonyme, jouée à la flûte par Dany, concluait cette première partie.

Puis nous sommes revenus à la peinture avec un texte inédit de François, qui évoque le tableau de Corot, Souvenirs de Mortefontaine. Il en décrit l’atmosphère : « […] Grâce et mélancolie, attente et retenue. On en revient avec des transparences bleuies, des appels de sous-bois, des sources dévoilées dans la vapeur des secrets. »

Je poursuivais avec un de mes poèmes, extrait de Vert jardin, « A Fausses-reposes », que m’avaient inspiré les étangs de Ville d’Avray : « […] A Fausses-Reposes/ Camille Corot/ L’eau métamorphose/ En des ciels floraux »

François nous proposait alors d’écouter la clarté de la musique de Pergolèse, dans le poème « Stabat mater », extrait de D’infiniment de pluie et d’aube : « […] Là-bas, dans la plaine, les bouquets de nos mains assemblées font un couloir d’oiseaux lents ; là-bas un poudroiement de lumière abolit la souffrance. […] ».

Quant à moi, dans un poème inédit, « Douceur de l’Angelico », je tentais d’approcher la pureté rayonnante de Fra Angelico. : « […] Sous le ciel de Toscane/ Aux collines étagées/ Parmi les champs de fleurs/ Aux printemps lumineux/ Fra Beato Angelico illustrait sa prière/ C’était une légende dorée/ Dans un vieux livre […] »

Caresse et douceur caractérisent aussi les « Femmes-fleurs de Monet » que François célèbre dans son recueil, D’infiniment de pluie et d’aube : […] Nous irons vous cueillir, femmes, fleurs, nuages, à petits pas légers, jusque dans le blanc du ciel, jusque dans le blanc du rêve, pour aller nous fondre dans l’air. » Beauté des femmes, que François admire encore dans le texte inédit, intitulé « Renoir… » : « […] Renoir, chevelure : ondoiement d’orange et de blé, gerbes à vivre dans le beurre du vivant. »

C’était à mon tour d’exalter la beauté féminine à travers mon poème, « Dans ta robe de soie », inspiré par Madame Chan, dans In the mood for love, et extrait de Vers rêvés. Il s’achève ainsi : « Dans ta robe organdi ton corps se mouvait/ Tes gestes dessinaient des courbes lumineuse/ La minute arrêtée claire et voluptueuse/ Au miroir de soie où ton âme habitait »

Avec « Boticelli naissance de Vénus », c’est la sublimation de la femme en peinture que François célèbre dans « D’infiniment de pluie et d’aube » : « […] Née de l’eau, de l’or et du vent, sa chevelure est le rêve qui éclaire la caverne des hommes – flambe douce, à jamais chargée des secrets liquides de l’âme. »

Extrait de Mais l’ancolie…, le poème « Jean et Ursine » m’a été inspiré par l’enluminure, L’homme zodiacal, extrait des Très Riches heures du Duc de Berry : « […] Du Zodiaque absolu le temps viendra toujours/ Et j’y ajouterai l’ours noir et le cygne/  Gémeaux nous brillerons à l’éther de l’Amour/ Dans la constellation seront Jean et Ursine »

Un Andante, de Walter Roehr, à la flûte, nous amenait vers la troisième partie de la lecture.

Dany célébrait alors l’art poétique avec un petit quatrain, extrait de La Joie n’a pas de poids :

« De nature encombrée de songes inutiles/ Poétiser peut-être, ainsi l’eau dans les pierres/ Torturant son chemin au gré de l’immobile/ Initie-t-elle enfin l’essentielle rivière »

La céramique aussi est sujet d’inspiration, comme en témoignait le texte de François, intitulé EMAUX, et extrait de D’infiniment de pluie et d’aube : « Terre et feu, mais doucement, car il nous faut de grands émaux./ Terre et feu encore, car il nous faut le jour et l’ombre et l’or,/ Le grand or craquelé dans sa lumière de chêne et de cidre. »

Un de mes poèmes inédits, « Ecroulement », invitait alors à voir la peinture de Turner : « Quelle alchimie dans l’œil aigu du peintre/ Toutes règles enfreintes/ Quand tout se défait quand tout se déforme/ En jeux protéiformes […] » 

Avec le sonnet, « Là où il y a souffrance », extrait de Les Lachrymots, Dany rendait hommage à tous les artistes : « Là où il y a souffrance, il y a art, c’est la loi/ La matière, l’essence et si le mot prend chair/ Affûtez-vous poignards aux longs reflets impairs/ Après l’amputation, avant la mise en croix. […] »

De nouveau, François nous invitait à nous souvenir des peintres et surtout de Van Gogh, avec « A ce qui chavire », extrait de D’Infiniment de pluie et d’aube, et un inédit, « Van Gogh en ses lunes » : « A ce qui chavire dans les ciels et les blés de Van Gogh, tout chahutés de la danse des tempêtes : ici l’orange, le jaune ont giclé en copeaux de feu ; là le blanc, le bleu ont roulé en écume de lune. […] » Et il poursuivait : « […] Van Gogh de terre et de feu, sacrifié à pleins poumons sur l’autel de l’inaccessible aurore. »

Une autre artiste « maudite », Camille Claudel, me permettait d’évoquer l’art de la sculpture avec un poème inédit, « A Camille en Galatée ». Il se clôt ainsi : « […] Chez Rodin l’auguste sculpteur/ Dans l’atelier déserté/ Par la folie du feu sacré/ Gît le moule froid de Galatée »

Puis c’était une invitation à me suivre « au musée des Beaux-Arts de Dunkerque », avec un poème inédit, intitulé « Nature morte ». Il décrit le contenu d’une vitrine d’exposition et se termine ainsi : « […] Entre la conque de la Naissance/ Et le crâne aveugle de la Mort/ Une tragique nature morte »

Un Allegro de Telemann, toujours joué à la flûte par Dany, annonçait la dernière partie de notre lecture.

Celle-ci débutait par un sonnet de Dany, « Une heure après le lever du jour », extrait des Lachrymots. Il lui avait été inspiré un matin par la campagne normande : « Une heure après le lever du jour, le soleil/ Avait perdu sa teinte rouge d’abricot/ Canteloube chantait coincé dans la radio/ Si bien qu’on entendait la France à son réveil […] »

Ensuite, j’emmenais l’auditoire à Venise avec « Regard dans la Tempête », un poème extrait de Mais l’ancolie… Je tente d’y décrypter le mystérieux tableau du Giorgione, La Tempête :

 « […] Et moi/ Je voudrais m’ensommeiller là/ Dans ce lieu vert et utopique/ En l’intime des éléments/ Etre la femme et son enfant/ Que l’homme enfin regarderait/ De son œil d’amant lumineux/ Sous le plombé du ciel d’orage »

Avec le quatrain, « Le petit air penché de la chapelle », extrait de La Joie n’a pas de poids, Dany nous permettait une brève incursion rieuse dans le domaine de l’architecture : « Le petit air penché de la chapelle/ Incline à pardonner quelques péchés véniels/ Au premier rang des- quels l’ivrognerie/ Du maître d’œuvre qui louvoie au paradis »

De la chapelle à la cathédrale, nous ne pouvions manquer d’évoquer l’incendie de Notre-Dame. Ce que j’ai fait avec mon poème inédit, « A Notre-Dame » : « Elle a péri dans les flammes/ La forêt de Notre-Dame ;/ Sur le parvis endeuillé/ Gisent des charbons brûlés. […] Lundi de Semaine sainte,/ Journée tragique et défunte,/ Notre-Dame, corps vivant,/ Comme le Christ souffrant,/ Aura vécu son martyre,/ Mais sans jamais s’avilir,/ Aura souffert sa Passion/ Vers une Résurrection. »

Un détail du panneau central du triptyque du Jardin des Délices de Bosch m’avait inspirée. C’est ainsi qu’avec le poème « Préadamites »,  je rêve sur l’œuf transparent : « Dans le jardin délicieux aux suaves couleurs/ Parmi les fruits géants les bêtes monstrueuses/ Un homme et une femme revêtus de blancheur/ Sont assis tous les deux dans la sphère harmonieuse […] »

François, quant à lui, continuait à rêver en musique avec « L’infiniment de pluie de Brahms », extrait de D’infiniment de pluie et d’aube. : « […] Vaste ondulation mourante, longue plainte à faire tourner les goélands au creux des vagues, au creux de soi. […] »

Et avec le poème « A la lumière portée », extrait du même recueil, François nous emmenait faire un dernier détour chez les peintres : « A la lumière portée à son comble de poussière d’or, sur un trois-mâts de brume, de Turner. […] Aux colosses de jambon et de neige, buvant aux charrettes de la vie et de la mort, de Brueghel. »

Je rendais alors hommage à Seamus Heaney, grand poète irlandais, et prix Nobel de Littérature 1995 : « […] Et maintenant l’éclaire/ La lanterne aubépine/ Lui qui creusait la langue/ De son stylo trapu/ Seamus Heaney le Sage/ Marcheur parmi les cairns/ Et il habite enfin/ Ce qui lui échappa »

Dany nous donnait ensuite à entendre un extrait d’un monologue théâtral, La lettre de Jézafata à son bourreau. Il rend hommage au poème en nous invitant à  «  […] Croire au rythme. S’illusionner du chant. Et puis darder la petite joie rougeoyante qui se souvient de la première étincelle du Tout. Pourquoi voudrais-tu que la Mort existe après le poème ? »

L’avant-dernier texte de Dany affirmait que « Les poèmes sont des oiseaux/ Heureux/ De quitter la cage des livres »

Et Dany la chanteuse a clôturé cette lecture poétique et musicale en chantant « L’âme des poètes », chère à Charles Trénet : « Longtemps, longtemps, longtemps/ Après que les poètes ont disparu/ Leurs chansons courent encore dans les rues […] »

Si le public à l’église Saint-Sulpice de Rou ne fut guère nombreux, l’auditoire de Marson le fut davantage et les applaudissements nourris. Après ce partage d’une parole poétique, hélas souvent trop rare, alors qu’elle éclaire le quotidien des jours, le maire de Rou-Marson nous a offert, comme à son habitude, un apéritif convivial.

Et je ne voudrais pas passer sous silence le commentaire chaleureux et inspiré  d'une amie, qui m'a écrit ce petit message au lendemain de cette lecture :

"Continuez ! Continuez à écrire et à nous faire bénéficier de tous ces mots que la pensée, le rêve, bref la poésie, vous inspirent. Continuez même si cela ne remue pas les foules. C'est essentiel pour vous, pour nous, pour l'esprit humain qui ne saurait vivre sans cette étincelle, même si souvent, petite braise oubliée, elle semble dormir sous la cendre.

Merci encore à vous trois pour cet excellent moment."

Photo ex-libris.com

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 14:30

Dany Lecènes, François Folscheid, Catherine Thévenet, Eglise Saint-Sulpice de Rou

Lors des Journées du Patrimoine 2018, le thème était le Partage. Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même, qui taquinons la muse, avons fait deux lectures poétiques de nos poèmes personnels dans les églises Saint-Sulpice de Rou (samedi 15 septembre) et Sainte-Croix de Marson (dimanche 16 septembre). L’ensemble des deux lectures a rassemblé une quarantaine de personnes.

Nous avions organisé nos textes sous le titre Partage des Heures du Jour et de la Nuit. Dans la quête de ces brefs instants de joie et de mélancolie qui émaillent le quotidien, nos poèmes tentent de dire ce mystère, cet « arrière-pays », cher à Yves Bonnefoy, qui nous parle, mais que les mots seront toujours impuissants à exprimer. Précisons que chacun était le diseur de ses propres textes.

Nos textes alternaient avec des morceaux musicaux joués par Dany notre musicienne à la flûte (alto et soprano), au dulcimer, au mélodica, au métalophone.

Après avoir écouté la « Nobody’s jig » de John Playford à la flûte soprano, nous avons entamé la première partie intitulé « Aube » avec mon poème « Petit matin », qui décrit l’instant du réveil et se termine ainsi : « De ma main somnolence/ Je griffe le silence.

Dany a évoqué l’aurore « par la fenêtre circassienne » et « pris en flagrant délit l’homme aux yeux éreintés » avant qu’il « plie pour cause d’aurore/ Son genou déserteur ».

Partie initiale qui s’est achevée avec mon poème « Aube », qui dit ce moment où « le jour hésitant/ Tremble au fond de l’alcôve/ Au beau falot de l’aube ».

Après la « Pavane Chateaumur » d’un anonyme au dulcimer, à la merveilleuse résonance, la deuxième partie, « Jour » a débuté avec le gracieux quatrain de Dany, extrait de La Joie n’a pas de poids :

« La Loire est retrouvée

Avec ses yeux de chat

Laissant à désirer

Ses poses de geisha »

François Folscheid

François a ensuite évoqué la beauté de cette Loire, « son fleuve », cette « eau de diamant trouble », cette « puissance lente bleuie de ciel en miroir ». Une Loire qui l’apaise, le fait rêver, mais dont « l’ombres d’un silure » est peut-être « le reflet des formes obscures qui sont en [lui] ».

Avec « Dans les vignes d’Anjou », je me suis remémoré le temps où j’aimais à marcher « dans les vignes d’Anjou ». « […] Tout en bas du coteau rêvait la Loire douce/ A la mer lointaine/ Moi j’allais rêvasser dans une loge de vigne ».

François, quant à lui, a fait revenir à sa mémoire « le cerisier d’enfance », quand « perché dans l’arbre », il éprouvait « cette sensation de légèreté, d’union avec la nature, loin du monde des hommes ».

Puis, mon poème « Mémoire des frangipaniers » a fait surgir ces arbres lointains, tant aimés lors d’un voyage en Australie :

« […] Fantômes blancs de mes années

Oui sans fin je respirerai

La note de cœur distillée

Des suaves frangipaniers »

Dany Lecènes

Un autre quatrain de Dany a affirmé de nouveau que :

« La joie n’a pas de poids, le papillon le sait

Ignorant qu’il est Dieu quand il ourle le monde

D’un gramme de couleurs comme Jean-Sébastien

Qui lévite en solo de ses ailes de feu »

Joie pure que François retrouve encore dans « l’œuf à la coque », avec « son ovale parfait, sa coquille lisse, son unité sans faille ». Grâce à lui, il peut « retourner au sein, à la source des commencements où tout n’est qu’œuf, cercle, silence. »

Silence qui est celui de mon poème « Une chambre à soi ». Chacun n’aspire-t-il pas à posséder ce « Lieu de solitude et de plénitude/ Havre de naissance et de reconnaissance/ Retrait d’évasion et de création/ Buen retiro intime et serein » ?

Au mélodica, la petite virgule « Avril » de Rémi Belleau a précédé le texte de François nous invitant à brûler « nos peurs et nos doutes dans un grand feu de tourbe […] Et le vent soufflera dans les coraux du cœur. »

Dany nous a alors invités à aiguiser notre regard et à contempler « La fuite empêchée/ D’un chiffon de plastique/ Danseur », celle d’un prosaïque sac-poubelle.

Elle nous a incités, malgré les obstacles, à déceler la beauté et la grâce, même « Aux jours absurdes/ De l’inespérance ».

Elle a su dire avec délicatesse et pudeur la fêlure des couples :

« […] Il n’a rien dit. La déchirure est quotidienne.

Il est à elle. Elle est à lui.

Il n’a rien dit. On n’a rien vu. […]

C’est mon poème « Voiliers au port » qui a conclu cette deuxième partie. Ces voiliers, saisis dans la froidure et l’immobilité d’un mois de janvier,  ne sont-ils pas un peu à notre image ?

« […] Et dans l’ombre de l’eau en façon de miroir

Nostalgique et brouillé

A leurs grands mâts noyés aux vergues illusoires

Leur âme est enchaînée »

Dany Lecènes à la flûte

Après un « Air » de John Christian Schickhardt à la flûte alto, nous avons débuté notre troisième partie, « Crépuscule », avec un texte de François, célébrant le bleu : « […] Le bleu derrière le bleu pour atteindre ce qui est avant que d’être – le bleu jusqu’au blanc, jusqu’au noir du silence, jusqu’au noir de la lumière avant tout silence et toute lumière ».

Poursuivant dans cette couleur, j’ai dit mon poème intitulé « Une bouffée d’éther » :

« Dans la queue ocellée du paon qui criaille et fait la roue

Dans le plumage plein de l’oiseau exotique qui chantait à Cnossos

[…] Dans la capote horizon déchiré du soldat fourbu qui meurt sous les balles

Il y a cela ce minuscule éclat de verre brisé

Où le ciel et la mer ne sont plus qu’une bouffée d’éther »

Et c’était encore à moi d’évoquer la solitude dans mon poème « Dans les terres de ma solitude », lequel s’achève ainsi :

« […] Dans les confins de ma solitude

Je me love aux tréfonds de moi-même

Pour que bruisse farouche un unique poème »

Ensuite, François nous conduisait loin vers l’intime de notre cœur : « Nous irons par le halo des sentiers, munis du heaume de lente vapeur, nous irons là-bas au fond de nous-mêmes. »

Et il nous faisait revenir vers « la mémoire d’enfance » : « La mémoire d’enfance est un grenier où sont entassées les étoiles vives et les ombres errantes du temps. […]

En deux quatrains, Dany a ensuite partagé la douleur de l’hiver du sentiment :

[…] Partout l’hiver, l’hiver partout

Comme on cherche l’oiseau comme on trouve le loup

Hélas ! Tout est désert à en devenir fou

Et j’ai laissé mon cœur, mon cœur mourir pour vous. »

François décrivait alors une forme de nirvana de la pensée : « En eau profonde, toute connaissance retourne au sel, devient vibration, plane, indistincte. […] Rien que du sable et du sommeil. Et l’océan qui absorbe, emporte tout. »

Catherine Thévenet

La flûte soprano avec le célèbre « Greenleaves » nous conduisait vers l’église des Dominicains où règne la Vierge au buisson de roses de Martin Schongauer. Un tableau qui m’avait inspiré le poème « Roses sans épines » qui se termine ainsi :

[…] Pour son petit enfant

Au crâne rayonnant

Tenu dans ses doigts ivoirins

Elle aimerait cueillir aux plis de son manteau

Les humbles fraises du jardin clos

La nourriture des enfants morts »

Et Dany décrivait en quatre vers puissants la force de l’Amour :

« Tomber. Tomber amoureux. Tomber sous le poids

Du bois transversal. Tomber. Par manque de soi.

Pour atteindre. Par l’ample geste de la faux.

Tomber d’amour dépossédé jusqu’au vertige. »

Amour décliné d’une autre manière par moi-même dans « A la verticale de l’été », texte évoquant les trois sœurs vietnamiennes du film éponyme de Anh Hung Tran, dont voici les derniers vers :

« […] A la verticale de l’été

Trois destins dissemblables

Pour trois vies si semblables

Sous la pluie drue

De la mousson »

Dany soulignait alors l’impossibilité radicale d’exprimer la nature de l’amour :

« Quand nous aurons tout dit de l’amour

Nous n’en aurons rien dit […] »

Dans une réflexion sur le temps, François nous invitait à retourner sur nos traces : « Revenir au sablier bleu, celui dont le sable ne coule que dans la mémoire du temps. » Incitation pressante à « Boire ce lait jusqu’au pis, remonter la glissière du temps pour évacuer les brumes qui obombrent les pensées et les gestes. »

Dans un sonnet, Dany épanchait une âme empêchée, tout en souffrance :

« Je suis un fruit sans goût, un geste sans mémoire

Un soleil tué d’une flèche de ténèbres

Une musique retenue par son algèbre

Une alouette nue au pied de son miroir

[…] Mais non, il faut apprivoiser comme un oiseau

Les jours vomis où l’âme se trouve en lambeaux

Pour un instant croire qu’ils sont d’éternité. »

Ensuite, François distillait son sentiment sur la raison : « L’abeille de la raison se tient derrière la vitre. Elle n’entre pas dans l’être. Elle ne nous donne ni miel ni chaleur. Seulement le battement de ses ailes, le froid de son exil. »

Un appel sans doute à s’exprimer par un autre biais en répondant à un appel vers un ailleurs plus profond : « Non point ce resserrement, ce broiement, ce chemin de regrets et de rêves enfuis, mais le grand large, le grand large des blés, de la pluie et du vent – de la vastitude de soi, en sa fenêtre haute. »

Dany Lecènes au métalophone

 

Avec « Au clair de la lune », joué au métalophone, nous sommes entrés dans notre dernière partie, celle de la « Nuit ».

Tout d’abord avec le quatrain de Dany :

« Le Très-Haut c’est très haut

Je n’ai pas d’escabeau

Sauf un rayon de lune

Excusez ma fortune »

C’était une autre nuit, celle du souvenir, que j’évoquais avec mon sonnet « Mondes flottants ». S’y exprime l’impossibilité de retrouver l’image d’un visage perdu : 

« Où s’en va ton visage au fil faux des années,

Divagation, mirage et métamorphose,

Entrevu un matin dessous la vitre close

De ce train en partance d’une gare embrumée.

[…] Fantôme et illusion, je n’ai aimé qu’un songe. »

Et François d’évoquer alors une autre vitre, en nous invitant à « Rejoindre la matrice, les eaux primordiales, le long fleuve des origines qui coule dans le noir, derrière la vitre. »

Et pourtant, il semble qu’une lumière demeure car « Sur la rive de sel, on a jeté la torche des vivants » et que  « ce soir, une lueur tremble à la hampe des troupeaux ».

« Lueur » qui est peut-être celle de la beauté chantée par Dany :

[…] Je dirai demain

Quelque chose de la beauté

Quelque chose qui ne meurt pas

L’étrangère l’ensanglantante

Beauté

Par ton regard élargi

Sur le monde mauve »

Car, même dans les interrogations angoissées de François, « Où est le chant, où est l’enfance, où est le rivage ? », quelque chose demeure qui s’apparente à l’espoir : « Seul le rougeoiement du ciel, au matin, est rouge d’une attente qui embrase l’horizon ».

Mais quel était-il, cet espoir, pour Camille Claudel, dont j’évoque le tragique internement dans mon poème « C’était quoi l’espoir ? »

[…] Pour Camille, trente ans internée

Menue mèche mourante

Entre les murs de Montdevergues ?

[…] C’était peut-être le souvenir

Ténu et tremblotant

De l’enfance à Villeneuve

Ce joli Villeneuve

Quand elle courait petite

Dans les champs avec Paul

Pour trouver de la glaise

A pétrir »

Terrible tragédie d’un monde que François regarde avec pessimisme et lucidité : « Tout bascule. Le point de tempête est atteint. L’essence des choses s’évapore, le noyau du monde se délite. Tout ce qui en nous donne joie, légèreté, présence vive, se replie. Du plus profond de la nuit éternelle, pivotant sur l’axe de l’univers, Isis tourne vers la terre son regard d’oiseau mort. » Et il conclut : « […] Seuls demeurent le silence des pierres, le flux de l’énergie – l’éternité par-delà vivre et mourir, être et ne pas être. »

Mourir, c’est ne plus être, mais c’est demeurer dans le souvenir de ceux qui restent. Ce que je tente de dire dans mon poème, « Quand un ami vous quitte » :

« Quand un ami vous quitte

Il vous vient un grand froid

Comme une porte ouverte

A la nuit aux abois

[…]

Quand un ami vous quitte

Il naît soudain la fleur

Du souvenir têtu

Aux années jumelées »

Et, nous dit Dany, c’est la mort qui, d’une certaine manière, réconcilie le corps et l’âme :

« Il ne fallait rien moins que la mort

Pour mettre ces deux-là d’accord »

[…]

Or puisque le diable s’endort

Lorsque tu sors ton calame

Célèbre ton corps et ton âme

Fondus dans la nuit sans aurore

[…] »

Oui, en dépit du « sombre noir, force de néant sur nos peines », affirme François, il est possible de « tirer l’espoir de ses filets de sel noir, l’espoir d’air et de vent […], les yeux grands ouverts sur le monde immense du Dedans ».

La vie n’est-elle qu’un éternel recommencement, nous faut-il « Toujours en ce gris revenir » ? demande François. Nous faut-il « mourir de n’avoir point franchi le gué, d’avoir laissé s’enfuir les printemps, les étés » ? « Comme s’il fallait revivre toujours ce qui n’a pu être vécu. »

Pour terminer sur une note moins désespérée, j’ai dit mon poème « Résurrection », inspiré par une installation du peintre Ali Salem pour Art et Chapelles 2011 :

« Dans le blanc du matin

J’ai vu la porte ouverte

Comme d’un baldaquin

La tombe était couverte

[…]

Et cette toile offerte

Vierge tel un vélin

Ce n’était pas la perte

C’est la Vie enfin »

Dany a conclu cette lecture poétique avec un texte extrait de sa dernière publication, La Lettre de Jézafata à son bourreau (2018). On y entend la puissance non-pareille du Poème, qui est une forme de rédemption et d’éternité :

« Le poème, cette conversation avec l’indicible, je l’ai mâché comme une poignée d’herbes amères. Jusqu’à l’écrire. Ô douleur, ô jouissance ! Cinglante humilité du presque. Le poème est le divorce de la vérité d’avec le silence. Sur la plaie vive, verser le baume de la musique. Croire au rythme. S’illusionner du chant. Et puis darder la petite joie rougeoyante qui se souvient de la première étincelle du Tout. Pourquoi voudrais-tu que la Mort existe après le poème ? »

Nous remercions le père Blourdier, curé de la paroisse Jeanne-Delanoue, et Rodolphe Mirande, le maire de Rou-Marson, de nous avoir accueillis tous les trois dans leurs églises. Ces deux petites églises de campagne, humbles comme la violette, ont été de très beaux écrins pour la voix de nos poèmes.

Œuvres dont les textes sont extraits :

Dany Lecènes

La Joie n'a pas de poids, Edilivre, 2013

Il pleut des grâces

Poèmes de la lune où va l'ermite

L'hiver partout, partout l'hiver, Editions secrètes, 2016

Les Lachrymots

La Lettre de Jézafata à son bourreau, Edilivre, 2018

Catherine Thévenet

Vers rêvés, Mon Petit Editeur, 2012

Mais l'ancolie…, Mon Petit Editeur, 2015

Vert Jardin, Mon Petit Editeur, 2017

François Folscheid

D'infiniment de pluie et d'aube, Le Petit Pavé, 2015

Ombres et lueurs de l'involuté, Le Petit Pavé, 2018

Crédit photos

Dominique Lenfantin

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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 17:49

 

Pour la quatrième fois, le groupe de poésie auquel j’appartiens a participé au Printemps des Poètes, consacré pour cette année 2017 aux Afriques. On invitait particulièrement à mettre l’accent sur Senghor (dont nous avions sélectionné six poèmes) et U Tamsi (deux poèmes). A cette occasion, nous nous sommes retrouvés deux fois : samedi 4 mars à 18h 30 à la MJC de Saumur et dimanche 5 mars à 16h à la Maison des Associations à Rou-Marson. Nous les remercions de nous avoir accueillis.

Les neuf diseurs que nous sommes (six femmes et trois hommes) avaient composé un programme de lecture à voix haute, comprenant une soixantaine de poèmes qui nous ont permis de découvrir la grande variété de ces voix africaines. Avec les choix personnels de chacun, nous avons tenté de couvrir l’immensité du continent africain, sans négliger les poètes de la diaspora. La majorité des textes retenus étaient d’expression française, avec quelques textes traduits de l’arabe pour la Lybie et l’Egypte. Nous avons élargi encore notre regard avec la poétesse sud-africaine Antje Krog (qui écrit en anglais) et Nadine Fidji, originaire de la Réunion.

Pour cette lecture, nous avons eu la chance d’être accompagnés par une jeune violoniste de quinze ans qui a joué avec beaucoup d’âme. Au début et à la fin, elle a interprété deux morceaux d’un compositeur d'origine roumaine, Stan Golestan, qui a composé dans la première moitié du XX° siècle. Elle nous a  proposé de très belles virgules musicales qui ont apporté profondeur et émotion aux textes. Nous la remercions très vivement de sa participation.

 

La lecture s’est organisée en trois grandes parties : Afrique du Nord, Afrique sub-saharienne et diaspora africaine. Pour introduire le continent africain, Véronique a dit un poème, « Lumières de Tanger », que j’avais écrit en 2011, alors que j’étais à Tarifa et que je voyais au-delà de la mer les « clartés de l’Afrique lanternons minuscules » de « la ville arabe aux colonnes d’Hercule ». La diaspora africaine était annoncée avec « Brise marine » de Hérédia. Le poète, dont la famille était originaire de Saint-Domingue, y évoque « ce souffle étrangement parfumé », « venu des Antilles bleues ».

Pour dire l’Afrique, leurs Afriques, les poètes convoquent tout l’art poétique français qu’ils nourrissent de leur imaginaire et de leurs mythes. Tradition des griots, parole libérée, rythmes nouveaux, puissance des symboles, cette poésie naît de la tension entre l’esthétique poétique française et l’oralité africaine. Comme le dit Léon Laleau un poète haïtien, il s’agit d’ « apprivoiser avec des mots de France un cœur qui vient d’Afrique ».

Entre humour et désespoir, entre nostalgie et révolte, les poèmes choisis ont couvert de nombreux thèmes que je voudrais évoquer ici. Je pense d’abord au thème de l’enfant qui revient plusieurs fois, dans des textes empreints de compassion. « L’enfant anonyme » de Tahar Ben Jelloun (Maroc) dit les espoirs d’un enfant pauvre qui se révolte et en meurt, « rêve abrégé/ rendu au regard lumineux / d’un enfant anonyme/ vite enterré ». « Il est des jeunes bras » de Kateb Yacine (Algérie) célèbre les « petits héros qui crient », « les pauvres d’un pays de soleil […]/ Ceux qui sont morts pour les autres, / ET POUR RIEN ! » « Sur la rive » de Mahmoud Kirhalla (Egypte) saisit la solitude d’un enfant pauvre « Ce petit garçon/ Qui ne se cache plus le visage/ Quand il mange dans la poubelle / Comme il le faisait / Avant le début de la guerre ». Et « Rétroviseur de l’enfance » de James Noël (Haïti) fait le portrait d’un petit garçon qui confectionne bateaux et avions « avec [ses] cahiers d’écolier ». « il faut jamais faire ça de tes cahiers/ plus jamais », lui dit sa mère en larmes.

Nous avions sélectionné de nombreux textes célébrant la femme africaine. Avec « La femme assise », Tahar Ben Jelloun décrit avec réalisme la femme marocaine éternelle qui attend, saisie dans son quotidien le plus prosaïque, avec « entre ses doigts un chapelet de prière/ dans un panier d’osier/ une galette et des dattes/ sur son menton/ un poisson aveugle tatoué ». « L’ange blasphémateur de la nuit et du sexe », la poétesse égyptienne Joyce Mansour, crie son dégoût des hommes et son aspiration à l’émancipation la plus folle : « redevenir astre » ou dérober « l’oiseau jaune/ Qui vit dans le sexe du diable ». Diego Souéloum (Mali) propose dans « Femme assise » le magnifique portrait de la femme du désert qui reprend vie la nuit et retrouve la sérénité à la clarté de la lune : « la peur se dissout et le cœur reprend son rythme tout doux/ la femme assise attend le pilon/ que brise l’aurore du matin/ et se dit que la vie ne tient qu’à un fil,/ quand le cœur s’ouvre, il comprend tout. » Pour rendre hommage plus particulièrement à Senghor, Pierre avait choisi « Femme noire », chant sublime à la beauté de la femme d’Afrique : « Femme nue, femme noire/ Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel/ Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. » La Femme toujours magnifiée par la danse dans « Les Djerbiennes », que le poète sénégalais célèbre « au rythme des tam-tams et tabalas » tandis que « montent les hosannahs dans la nuit étoilée ». La louange à la femme se poursuivait encore avec l’ « Eve congolaise » de Jean-Baptiste Tati-Loutard (Congo-Brazzaville) qui voit en la femme noire l’Eve originelle. Dieu « prit de la terre non battue de quelque pied/ Et la coula – vierge comme au jour premier – Dans un long rayon de lune […] » Et Nadine Fidji (La Réunion), dans « Femmes d’Afrique », d’exalter encore leur beauté et leur puissance, et de les inciter à être ferments d’espoir : « Fermez vos poings durs/ Ouvrez vos yeux collés / Que la terre puisse se teindre/ de vos lumières dorées ».

La femme était déclinée aussi sous la figure de la mère. Ainsi Alain Mabanckou (Congo) évoque la sienne à travers un éloge de la terre natale. Songeant à l’arbre qui borde sa tombe et « donna naissance à [s]es premiers poèmes », il souligne que « c’est là qu’ [il] habite depuis longtemps ». Dans le « Poème de ma mère », Marie-Cécile Agnant (Haïti) fait le portrait d’une mère à la limite de la folie, « Eurydice fuyant la mort », accompagnée seulement par « le sanglot splendide/ du palais de vent qui s’écroule/ et l’accompagne jusqu’à la fin de tout… »

Deux poèmes célébraient l’amour. Celui de Senghor (Sénégal), « Spleen », propose à l’amoureux triste un blues en forme de consolation : « C’est un blues mélancolique/ Un blues nostalgique/ Un blues indolent/ Et lent. » Quant à Francis Bebey (Cameroun), exaltant un amour né « de la terre avec le soleil », il fait de sa vie « une chanson » : « Toute ma vie est une chanson/ Que je fredonne auprès de toi. »

Par-delà la couleur de la peau, nombreux sont aussi les poètes qui reconnaissent en l’autre un semblable et un frère. Ben Jelloun affirme l’unicité de « chaque visage » : « Chaque visage est un miracle car il est unique », Mais « vivre ensemble est une aventure » qui enrichit chacun au sein de la différence. Dans « Cher frère blanc », Senghor (Sénégal) interroge avec humour l’Occidental dont la peau varie en fonction de ses sentiments ou du soleil : « Alors, de nous deux,/ Qui est l’homme de couleur ? » Et son compatriote Malick Fall, dans la même tonalité, avoue avoir d’étranges amis, par-delà les frontières : « Un Juif, un Berbère, un Hottentot,/ Un Arabe, un Indien, un Zoulou,/ Un métis de je ne sais qui… » Avec « L’homme qui te ressemble », René Philombé (Cameroun) invite expressément chacun à une ouverture à l’autre : « Je ne suis pas un noir je ne suis pas un rouge je ne suis pas un jaune je ne suis pas un blanc/ mais je ne suis qu’un homme. Ouvre-moi mon frère ».

Nombre de poèmes retenus faisaient la part belle à la richesse de l'imaginaire africain. Je pense notamment au magnifique poème « Le souffle des ancêtres » de Birago Diop (Sénégal). Il exhorte le lecteur à se mettre à l’écoute des quatre éléments dans lesquels vit le souffle des ancêtres. Il y dit leur persistance, leur présence, leur éternité, au sein même de la vie : « Ecoute plus souvent/ Les choses que les êtres… » Pour sa part, Senghor invoque aussi les ancêtres, sous la forme des masques : « Masque Ô Masques/ Masques noirs masques rouges vous masques blanc et noir/ Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit […] Il leur demande leur aide, à eux qui symbolisent l’Afrique, afin que « les hommes de la danse […] reprennent vigueur en frappant le sol dur ». Edouard Glissant (Martinique) décrit avec puissance et angoisse les monstres de son imaginaire. Sur une terre « sans ventre », avec leur « face de juge », hermétiques à tout, ils n’aspirent qu’à se repaître du sang du poète. : « Ils s’abattront sur moi,/ Ils me dissoudront dans l’humus/ Où depuis toujours/ Je sens mon odeur. » Le poème « Un tel » poursuit dans cette voie : « Il s’est dit:/ Voilà !/ Je suis de la proie/ Qui calme les bêtes. / Il s’est dit surtout:/ Je suis cet engrais/ Qu’il faut pour après. »

Dans les poèmes sélectionnés, il était beaucoup question de la langue, des racines, de la terre natale. Dans « L’exilé », Assia Djebar (Algérie), qui fut membre de l’Académie française, exprime une déchirure : celle du poète écartelé entre son amour de la culture classique et du « français troubadour » et sa nostalgie d’une langue arabe perdue : « Les mots anciens de mes ancêtres/ En arabesques sont leur lettre/ Sans voix où palpite mon sang ». Dans « La longue marche », Malek Hadad (Algérie) évoque en patriote une Algérie de légende, habitée par les figures du berger, du fellah et de son grand-père qui « pos[ait] son chapelet pour voir passer les aigles ». Toussaint Kafarhire Murhula (Congo), avec « Déchéance Afrique », cherche obstinément, « avec [s]on sacerdoce de larmes/ Et [s]es tatouages cachés » à retrouver une Afrique disparue : « Ô Afrique de mes ancêtres/ Ô Afrique d’éternelle vie », conclut-il. La Sud-Africaine Antje Krog, quant à elle, célèbre son « beau pays ». Elle imagine une terre « where black and white hand in hand/ can bring peace and love/ to [her] beautiful land ». Et Gary Klang (Haïti), dans « Ex-île », se souvient avec émotion des senteurs et des bruits de son île, « Avec/ L’odeur pour [lui] unique/ D’ilang-ilang ». Hélas, tout est au passé : « Il y avait des soirs et des matins de rêve/ Il y avait il y avait il y avait/ Mais il n’y a plus/ Que le souvenir ».

Les poètes africains expriment bien sûr avec violence leur colère, leur indignation, leur révolte contre le mal du monde, la culture des Blancs, la colonisation et la traite négrière. Dans « Ma joie, ma colère, mon indignation », le Malien Daouda Keita fait le catalogue de tout ce qui l’indigne et le révolte : « Je suis fou d’indignation/ Fou contre les ventes d’enfants en promotion/ Fou contre l’équilibre mondial en destruction/ Fou contre le déséquilibre climatique de notre terre en perdition/ Fou contre ma coupable inaction ». Abdulaye Mamani (Niger) s’oppose avec humour et dérision à cette civilisation qui lui impose de porter « la jaquette de laine », de « transpirer dans une chemise nylon », alors qu’il voudrait « courir pieds nus », « roter et péter bruyamment ». « Oh mon Dieu/ j’en ai marre/ de leur civilisation/ qui lentement me consume ». Le Camerounais François Sengat-Kuo, décrit en une brièveté frappante la venue des Blancs, porteurs de mort : « ils sont venus/ civilisation/ bibles sous le bras/ fusils en mains/ les morts se sont entassés/ l’on a pleuré ». Dans « Natte à tisser », Tchikaya U Tamsi (Congo-Brazzaville) fustige le racisme (« il avait l’âme mûre/ quand quelqu’un lui cria/ sale tête de nègre ») et s’interroge sur la cruauté de celui-ci qui métamorphose les habitants de son pays en « fauves ». Dans « Contre-destin », il fait le constat de l’agonie de l’Afrique à qui ne demeurent plus que « les peines poilues des bras pauvres/ les transes mimées ». Il avoue son impuissance : « j’aurais pu être sicaire/ au service de la reine ngalifourou/ je n’ai même pas eu cet alibi… » Aimé Césaire (Martinique), le chantre de la négritude, rappelle l’esclavage et la déportation pour la dépasser et créer une nouvelle humanité : « avec des lassos lacérés/ avec des mailles forcées de cadène/ avec des ossements de murènes/ avec des fouets arrachés [...] te bâtir ». « Nocturne d’une nostalgie » se souvient du premier comptoir commercial de Côte d’Ivoire où l’on faisait commerce des noirs : « ainsi toute nuit toute nuit/ des côtes d’Assinie des côtes d’Assinie/ le couteau ramène sommaire/ toujours/ et très violent. » Le Guadeloupéen Guy Tirolien s’insurge aussi contre la civilisation des Blancs en composant la « Prière d’un petit enfant nègre ». L’enfant demande au Seigneur de ne « plus aller à leur école » car il ne veut pas « devenir, comme ils disent,/ Un monsieur de la ville/ Un monsieur comme il faut ». Il préfère « flâner le long des sucreries » et « écouter ce que dit dans la nuit/ La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant/ Les histoires de Zamba et de compère Lapin ». Dans la même intention, « Hoquet » de Léon Gontran-Damas (que nous avons dit alternativement et ensemble), décrit le « désastre » d’une enfance toute remplie des contraintes de la civilisation. Sa mère voulait absolument faire de lui un bon petit Français : « Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français/ le français de France/ le français du Français/ le français français ». Frankétienne (Haïti) chante la « diaspora sans retour » dans une Haïti devenue « cette femme inconnue/ […] damnée et condamnée/ […] amputée de sa langue », et dont il fait son « infernal amour ». James Noël (Haïti), à travers la métaphore du cyclone, exprime l’agonie lente de son île natale. Il y est question de « chant du cygne », de « fin du monde » : « tous les vents mauvais/ en boucle se défilent/ la mort en bouche sur notre terre ». Enfin, André Fouad (Haïti) pleure une humanité « dénudée, éclatée ». Déplorant la perte des coutumes ancestrales, il se résout au silence : « silence/ silence/ mon cœur se brise dans l’inconfort des îles caribéennes ». Toute cette thématique est synthétisée dans le superbe poème de René Depestre (Haïti), « Minerai noir ». Ce texte éloquent, à la tonalité épique, est tout à la fois leçon d’histoire, expression de fraternité et de pitié, en même temps qu’il se veut colère et révolte devant la monstrueuse réification du peuple noir. La fin en est magnifique : « Peuple défriché pour l’enrichissement/ Des grandes foires du monde/ Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle/ Nul n’osera plus couler des canons et des pièces d’or/ Dans le noir métal de ta colère en crues. »

Nous ne pouvions pas ne pas évoquer encore les tirailleurs sénégalais à travers les deux poèmes du Guyanais Léon Gontran-Damas (« Et cætera ») et du Sénégalais Senghor (« Ode aux tirailleurs sénégalais). Dans le premier texte, dont la publication suscita quelques remous, Léon G. Damas dénonce le massacre des troupes coloniales, et en particulier de ceux qu'on désignait indistinctement du nom de « tirailleurs sénégalais », placés par l'Europe aux avant-postes d'une guerre qui ne les concernait pas. Senghor lui répondra après la Seconde Guerre mondiale et lui dédiera le poème liminaire d'Hosties noires. Tout en se défendant de tout ressentiment à l'égard du monde blanc, le poète entend répondre à la barbarie et à l'inhumanité de l'Occident par une invitation à la fraternité, ce « festin catholique » qui rassemblera peut-être un jour des hommes de toutes races et de toutes conditions.

Dans nos choix était très présente la figure du poète. Tahar Ben Jelloun (Maroc) fait le portrait de « cet homme [qui] vend du sable et des mots ». « Sa vie est une nuit qui a une histoire/ Elle est dans un livre/ Un livre immense qui dort dans le silence du cœur ». Le Marocain Abdellatif Laâbi fouille son intériorité en un appel à une vie plus belle : « Ô jardinier de l’âme/ as-tu prévu pour la nouvelle année / un carré de terre humaine/ où planter encore quelques rêves ? » Roudchy Chafai (Algérie) fait de la tortue, vivant dans la lenteur et le secret, la métaphore du poète : « Toi ma semblable/ la rocailleuse/ la caverneuse/ la recluse/ toi tortue totem de mon chant ». Dans « Anachorète », l’Algérienne Habiba Djahnine fait l’éloge d’un poète ermite qui « enfile ses poèmes un à un pour conter le désert ». Elle le rend dépositaire de l’Histoire et des « plus belles histoires ». Avec « Misère aux millions de bouches », la Lybienne Fatima Mahmoud part en quête d’un « jeune ange,/ dont on ne retrouve aucune trace ». Peut-être le symbole de l’inspiration poétique ? Amina Saïd (Tunisie) présente le visage et le rôle éternel du poète à travers les siècles : « un jour je suis entré dans la maison de la langue […]/ j’ai traversé le miroir du poème et il m’a traversée ». L’Egyptien Amjed Ryan, dans « Le moine » présente l’émotion permanente de celui qui est à l’écoute du monde : « Et j’ai croisé mes mains/ Sur ma poitrine/ Et me suis mis à écouter le grondement/ Qui provient du bout du monde. » Gary Klang (Haïti) affirme que le poète écrit avec ses « hontes » et ses « suppurations », en tendant la main vers l’autre : « Là est notre manière/ Poètes/ De guérir nos blessures », conclut-il. James Noël (Haïti) s’interroge sur lui-même, sur son identité. Il devient comme un écho de lui-même et des autres : « Je me suis dit des mots croisés/ Mille autres voix prennent le relais/ Je crois parler à des fantômes / Pourtant c’est moi qui change de voix ». Dans le portrait du poète je n’aurais garde d’oublier l’humour, notamment celui de Julius Chingono (Zimbabwe) avec « Ma vieille godasse ». Grâce à celle-ci qui se prend « pour un jeune caïman », il vagabonde « par les rues ensoleillées ».

Les poèmes d’Edouard Glissant (« Versets », de Césaire (« Tam-tam I » et « Tam-Tam II », « Blanc à remplir sur la carte voyageuse du poème », « Soleil et eau »), ceux de Clément Magloire Saint-Aude (Haïti), tels « Larme « et « Sans titre », ont exprimé la puissance du verbe poétique africain. Glissant fait se lever pour nous « les gommiers rêves du vent de voiles vives », les « pollens/ Arbres neigeant, neigeuses semailles. Césaire, « à même le fleuve de sang de terre », invite « hérons et faucons » à monter et à brûler, chante « à grands pas de trouée de paroles dans un gosier de bègues », endure le défi d’un « blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen » et professe : « Mon eau n’écoute pas/ mon eau chante comme un secret ». Magloire Saint-Aude nous offre une parole parfois hermétique mais d’une grande intensité. Mystère de ces « cendres de peau aveugle en éternité », beauté du chant poétique : « Dans la tente de l’aède/ Dort l’or de ma lampe ».

C’est avec le poème « Nous les gueux » de Léon Gontran-Damas, dit alternativement et ensemble, que nous avons achevé cette lecture. Comme Césaire le rappelle, celui que l’on a pris « pour un rêveur, pour un radoteur, pour un rhétoriqueur, pour un saltimbanque », livre ici un texte incantatoire dont la force demeure incomparable : « Nous les gueux/ nous les peu/ nous les rien/ nous les chiens/ nous les maigres/ nous les nègres… »

 

Site du Printemps des Poètes : http://www.printempsdespoetes.com/

 

 

 

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21 mars 2016 1 21 /03 /mars /2016 16:05
Le Printemps des Poètes 2016 à la MJC de Saumur, vendredi 18 mars.

 

Vendredi  18 mars 2016, le groupe de poésie auquel  j’appartiens célébrait pour la quatrième fois Le Printemps des Poètes. Il était accueilli pour la deuxième fois à la MJC de Saumur, dans une atmosphère intime et chaleureuse. Une petite trentaine d’amateurs s’étaient ainsi donné rendez-vous pour écouter l’âme des poètes du Grand vingtième, thème de l’année 2016. Un prétexte aussi pour fêter Cent ans de poésie et les cinquante ans de la célèbre collection Poésie/Gallimard.

Difficile donc de faire une sélection dans ce siècle si riche en voix diverses et magnifiques et ce sont nos coups de cœur qui ont présidé au choix des différents textes. Nous les avons tout simplement présentés dans l’ordre chronologique et n’ayant bien sûr aucune prétention à être exhaustifs, nous n’avons nullement cherché à équilibrer nos choix. C’est ainsi que, accompagnés harmonieusement au luth par un ami musicien, nous avons dit six textes de Louis Aragon (mais à tout seigneur tout honneur !), trois de Supervielle, deux de Marie Noël, trois de René-Guy Cadou. Quant au centenaire Georges-Emmanuel Clancier (103 ans !), il a été mis à l’honneur avec trois textes. Nous avons aussi évoqué des voix de la francophonie avec deux textes de Léopold Sédar Senghor et cinq poèmes de poètes du Maghreb. Nous avons sans vergogne abordé le XXI° siècle avec des poètes comme François Cheng, Alain Duault, Antoine Emaz et Yves Leclair, notre poète saumurois, qui a reçu le prestigieux prix Alain Bosquet en 2014. Enfin la parole a été donnée à trois auteurs de notre groupe, puisque nous somme trois à écrire de la poésie, Dany, François et moi-même.

Pour ceux qui souhaiteraient retrouver ces textes, j’évoquerai ici brièvement les choix de chacun. Françoise a débuté la soirée avec le célébrissime « Pont Mirabeau » d’Apollinaire que le poète traversait lorsqu’il allait rejoindre Marie Laurencin. En bonne place au début du recueil d’Alcools (1913), entre « Zone » et « La Chanson du mal-aimé », il dit admirablement, avec une simplicité extrême, la disparition de l’amour alliée à la fuite du temps. Ensuite venait « La rose et le réséda » d’Aragon, extrait de La Diane française (1943-1944). Paru d’abord en 1943, le poème sera plus tard diffusé clandestinement par tracts anonymes puis, en décembre 1944, Aragon le publiera au sein du recueil de poésie La Diane française. La symbolique des deux couleurs exprime un appel à l'unité dans la Résistance, par-delà les clivages politiques et religieux. La guerre était encore présente avec « Barbara », extrait de Paroles (1946) de Jacques Prévert.  Le poète s'y adresse à une femme inconnue, aperçue dans la rue et dont il ne connaît que le prénom, Barbara. Cette inconnue symbolise toutes les victimes civiles de la guerre et le poème touche justement par son oralité et cette interpellation directe. Plus près de nous, construit sur l’anaphore « Ce qu’il nous faut », le poème de Michel Butor, « La teinture de Marrakech », (in Sous l’écorce vive, Poésie au jour le jour, 2008-2009), nous a exhortés à la justice, la paix, la poésie. Avec « On pourrait mettre de la musique » (in Peau, 2008), de l’Angevin d’adoption, Antoine Emaz, le « retourneur de mots », c’est une écriture du quotidien et de l’attente que Françoise nous a donné à entendre.

Dany avait, pour sa part, choisi des poèmes de femmes. Gérard d’Houville, d’abord (alias Marie de Hérédia et Marie de Régnier de son nom d’épouse) avec l’évocation des « plus tristes amours du monde », scintillant des noms magiques des grandes amoureuses : Sapho, Didon, Yseult la blonde, Armide, Hélène, Héro et Cléopâtre (in Les Poésies, 1931). Louise de Vilmorin, la dame de Verrières-les-Buissons, était présente avec « Passionnément », extrait de L’Alphabet des aveux (1954). Celle qui fut une grande amoureuse et le dernier amour de Malraux y décline avec subtilité le vocabulaire de la passion. Venaient ensuite deux poèmes de Marie Noël, extraits des Chants d’arrière-saison (1961). Marie Noël est cette poétesse dont les textes sont transfigurés par « la méditation spirituelle, l’expression de sa foi et sa difficulté à croire ». « Crépuscule » traduit bien ce « chant de l’âme » qui lui est si particulier, tandis que « Ronde », à la tonalité plus légère et plus fantaisiste, exprime la diversité de l’écriture de cette célibataire éternelle, que l’on surnomma la « fauvette d’Auxerre ».

Véronique avait jeté son dévolu sur Jules Supervielle, poète d’un autre temps, né dans un Uruguay lointain. « Ma chambre » et « Vivre encore », extraits de Gravitations (1925), témoignent de son inquiétude métaphysique et de sa capacité à métamorphoser le réel. Avec « Figures » (in Oublieuse mémoire, 1949), c’est le mystère de la disparition des êtres chers qui est évoqué à travers les figures d’un jeu de cartes. Puis Véronique avait choisi de donner la parole aux poètes algériens. « Le café » (in Pour ne plus rêver, 1965), de Rachid Boujedrah, témoigne de la vitalité pleine d’humour de ce poète d’outre-Méditerranée tandis que « A la source des étoiles » (in A chacun son métier, 1966), d’Ahmed Azeggah, incite le poète à un total don de soi afin de pouvoir s’abreuver à la source vive de la poésie. Quant au sibyllin « Naissant dans l’ombre bleu » (in L’enfance au cœur, 1986), de Habib Tengour, il est poésie pure. Cet aperçu de la poésie algérienne s’achevait avec « Terre rêvée » (in Pensées, neige et mimosas, 1994), une rêverie sur un monde délivré de la peur et rendu à l’amour. Véronique a clos sa participation avec un extrait de D’infiniment de pluie et d’aube (2015), d’un de nos diseurs, François Folscheid. Un petit texte d’une grande densité qui est une invitation, à travers le froid et le silence, à emprunter « des chemins de transparence ».

Edith s’était pour sa part orientée vers des textes prônant un certain art poétique. Elle a donc fait entendre la voix de René Char avec « Commune présence » (1935-1936), qui dit la nécessité et la difficulté pour le poète de dire « la vie inexprimable », au risque de la mort. Edith avait aussi choisi un texte d’Aragon, « Ce que dit Elsa » (in Cantique à Elsa, 1942), petit bréviaire de ce que doit être un poème d’amour. « Lard poétique » (in Les Mots, Cahier 5, Poèmes), d’André Frédérique, nous a proposé une poésie qui est tout sauf classique, composée de « vers amis », de « Vers fondant comme neige / Veloux comme vieux vin de pays. » Toujours dans cette veine fantaisiste, Edith a fait résonner les mots de René-Guy Cadou dans « Art poétique » (in Le diable et son train, 1947-1948). Il y compare le poète à un accidenté de la route : de sa solitude habitée naîtra la poésie. Dans une autre tonalité, plus lyrique celle-ci, René-Guy Cadou encore propose sa conception de la poésie dans le poème du même nom (in Les sept péchés capitaux, 1949). Il s’y décrit tâtonnant, dans une longue quête de sa « forme préférée », murmurant « Le long du mur en pierre de l’éternité ». Alternativement, nous avons dit alors de brèves phrases, toujours de René-Guy Cadou, extraites de Usage interne (in Poésie la vie entière, 1951). Inutilité, élan, témoignage, sensibilité, tels sont certains des aspects de la poésie évoqués dans ces textes. Enfin, Edith avait tenu à dire un autre texte de François Folscheid, extrait aussi de Infiniment de pluie et d’aube. Il y décrit le bleu, « Le bleu derrière le bleu pour atteindre ce qui est avant que d’être », ce qui pourrait être une définition lumineuse de la poésie.

La cinquième voix féminine était la mienne. J’ai commencé avec le petit poème de Paul-Jean Toulet « En Arles où sont les Alyscamps », extrait des Contrerimes (1921), chef-d’œuvre de la poésie fantaisiste et bréviaire du désenchantement. N’y est-il pas dit qu’il faut prendre garde « à la douceur des choses » ? J’avais choisi ensuite un poème de Cocteau, extrait de Plain-Chant (1923), « Je n’aime pas dormir ». Un texte que j’aime particulièrement et dont mon père possédait une copie toujours avec lui dans son portefeuille. On sait que le Prince des Poètes l'écrivit sous l'influence de Raymond Radiguet, qui devait mourir le 12 décembre 1923. Anna de Noailles est une poétesse trop méconnue au lyrisme passionné, celui « des joies subites, des désirs qui brûlent, de l'infini dans la limite... » ainsi que le disait l’abbé Mugnier. D’elle, j’ai dit « Douleur » (in Les Eblouissements, 1928), où elle exhale son mal de vivre, exacerbé par le foisonnement de la nature. Comme les autres, j’avais accordé ma préférence à Aragon avec « Il n’aurait fallu », un texte qui m’accompagne depuis toujours (in Le Roman inachevé, 1956) et qui dit comment la présence amoureuse peut sauver de la mort. « Toute une nuit j’ai cru » appartient aussi au Roman inachevé et évoque la crainte du poète de voir disparaître celle qu’il aime. Avec « Assieds-toi, mon âme » (in Le Pêcheur d’eau, 1995), de Guy Goffette, j’ai souhaité évoquer cette écriture du quotidien qui a la transparence de l’eau, mais d’où sourd la blessure intime. Avec « Ave » (in Très haut amour, 2002) de Catherine Pozzi, qui fut la maîtresse de Valéry, on a pu entendre ces accents fulgurants quasi mystiques, proches de ceux de Louise Labé. On a écouté encore la voix d’Alain Duault, le critique musical, avec un extrait de Ce qui reste après l’oubli. Une hache pour la mer gelée, III, 2010. Dans une disposition en carré très particulière, il évoque « le mystérieux frémissement des choses », le passage inéluctable du temps et la pérennité de la beauté. Le bref poème de Dany Lecènes (2013), une de nos diseuses, a souligné la difficulté à exprimer la profondeur de l’amour à travers une très belle métaphore associant le mouvement du drap que l’on replie à la lumière du soleil qui le traverse. Enfin, après avoir rappelé la portée philosophique de certains poèmes d’Yves Leclair, avec « Corps céleste », écrit sur un galet rose ramassé à Camaret-sur-Mer, (in Cours s’il pleut, 2014), j’ai terminé avec « Pas à pas » de François Cheng, extrait de son dernier opus, La vraie gloire est ici (2015). Une voix sans autre exemple qui allie la sagesse orientale à la tradition occidentale.

Les trois voix masculines étaient celles de Claude, Pierre et François. Claude a commencé avec « Tout n’est peut-être pas perdu » (in Le Sang des autres, 1919), de René Arcos, qui fut le compagnon de route de Romain Rolland. Un texte qui affirme que l’espoir demeure vivant si, au sein de la tourmente, un seul demeure fidèle à soi-même. Aragon était de nouveau présent avec le joli poème « Cé », construit sur cette même sonorité à la rime. Extraite des Yeux d’Elsa (1942), écrite dans une tonalité courtoise, la série de distiques rappelle la débâcle de 1940 dans l’amertume de la défaite. Puis Claude a dit le célèbre poème "A mon frère blanc", attribué à Léopold Sédar Senghor, sans certitude aucune de sa paternité. Un texte qui joue sur les couleurs afin de désarmer tous les racismes. Accompagné par Florent à la guitare, Claude a chanté « Heureux celui qui meurt d’aimer » (in Le fou d’Elsa, 1963), sublime déclaration d’amour à Elsa, que l’adaptation musicale de Marc Ogeret ou de Jean Ferrat contribua à populariser. Il a fait ensuite entendre la voix du poète marocain, Abdellatif Laâbi, ce grand humaniste, soucieux du combat pour plus de justice et de liberté. Dans « Il est temps de se taire », (in Fragments d’une genèse oubliée, 1998), le poète appelle chacun à « quitter la maison des illusions » afin de « s’apprêter au voyage ». Avec un extrait de Vrouz (2012) de Valérie Rouzeau, grande traductrice de Silvia Plath ou Ted Hughes et parolière pour Indochine, nous avons découvert une voix contemporaine originale et teintée d’humour. Claude et Véronique ont alors uni leurs voix pour dire un de mes textes, « Cette année-ci » (2015), dans lequel j’évoque les heurs et malheurs de l’année 2015, tout en essayant de garder l’espoir en l’homme.

Pierre, pour sa part, a dit par cœur la majorité des poèmes qu’il avait choisis. Se sont ainsi succédé « Le condamné à mort » de Jean Genet publié en 1942 ; un texte écrit après la condamnation de Maurice Pilorge à la peine capitale, en 1939, et qu’Hélène Martin a magnifiquement chanté. Il a célébré la négritude avec le poème de Léopold Sédar Senghor, « Femme nue femme noire » (in Chants d’ombre, 1945) : une ode à l’amour, à la femme, à la terre africaine. Il a fait la part belle à l’humour noir de Boris Vian avec « Quand j’aurai du vent dans mon crâne », écrit dans les années 50 et publié après sa mort dans Je voudrais pas crever (1952). Avec « La chanson de Margaret » de Pierre Mac Orlan et V. Marceau pour la musique (1957), il nous a montré combien, pour cet auteur, la chanson « n'est pas [que] son violon d'Ingres, [mais que] c'est l'une des voix naturelles de sa vie créatrice ».

François, notre poète, nous a proposé plusieurs textes de Georges-Emmanuel Clancier, jeune écrivain de 103 ans, qui vient de publier ses mémoires, Le temps d’apprendre à vivre, titre emprunté à Aragon, toujours lui ! En duo avec Véronique, il a dit « Duel » (in Le paysan céleste, 1943), superbe dialogue entre l’homme et la femme, expression d’une poésie conçue comme « un éveil perpétuel ». « Un escalier fantôme » et « Quand fredonne en mon sang » (in Contre-Chants, 2001), révèlent un poète « à l’écoute du temps qui passe » et en qui chemine la mort. « Tard dans la vie » de Pierre Reverdy (in La liberté des mers, 1960) nous a fait approcher l’écriture limpide et mystérieuse d’un des grands inspirateurs du surréalisme tandis que « Il n’y a aucun lieu » de Jean Tardieu (in Formeries. L’accent grave et l’accent aigu. Poèmes, 1976-1983) propose un exercice virtuose de dénégation, atteignant ainsi à une forme d’écriture du vide. Puis François nous a fait écouter les époux Cadou. D’abord René-Guy avec « Celui qui entre par hasard » (in Hélène ou le Règne végétal, 1981), éloge conjoint de l’arbre et du poète, et ensuite Hélène, sa grande inspiratrice, avec « Les draps sont blancs » (in L’innominée, 1983). On y découvre l’écriture discrète et pudique de celle qui souhaitait se « faire la lingère des mots » et qui souhaita « s’immerger dans le silence » afin de maîtriser son lyrisme, disait-elle. Ce qu’exprime admirablement  « Lorsque tu vois un cavalier » (in Si nous allions vers les plages, 2003). François a enfin dit un extrait de la prose poétique de Gabrielle Althen que découvrit René Char : « C’était déjà le temps où tu étais blessée à l’être » (in Présomption de l’éclat, 2012). « Etre au monde quand peu s’y trouvent », voici ce que disait d’elle l’auteur de Fureur et mystère.

Avant de conclure, nous avons dit alternativement des extraits de Noireclaire (2015) de Christian Bobin. Dans ce dernier opus, le poète porte une attention « aux petites lumières des êtres et des choses » qu’il magnifie dans une écriture de la simplicité. C’est enfin avec la chanson de Trénet, « L’âme des poètes », que s’est achevée notre contribution au Printemps des Poètes 2016. Et avant de partager en toute convivialité les bulles saumuroises offertes par la MJC, nous avons écouté une de nos auditrices nous dire un poème de sa composition consacré à l’animal chanté par de nombreux poètes, le chat.

 

La majorité des poèmes cités sont présents sur la toile.

Les oeuvres de Dany Lecènes chez Edilivre :

Le complot Pétronille

Lachryméné

Au clair de la lune

Irène en fa mineur

La joie n'a pas de poids 

Une pinte de vent

Ici-haut

Le recueil de poèmes de François Folscheid :

D'infiniment de pluie et d'aube, Le Petit Pavé, 2015

Mes recueils de poèmes chez Mon Petit Editeur :

Vers rêvés, 2012

Clair Bestiaire, 2014

Mais l'ancolie..., 2015

 

 

Le Printemps des Poètes 2016 à la MJC de Saumur, vendredi 18 mars.
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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 15:10
Le Printemps des Poètes à Saumur : Lecture poétique à sept voix à la MJC.

 

Samedi 21 mars 2015, à 18 h, dans le cadre du Printemps des Poètes, la MJC de Saumur accueillait le groupe d’amateurs de poésie auquel j’appartiens pour une lecture à sept voix. Les textes, en lien avec le thème de l’Insurrection poétique, ont été dits avec conviction et passion, séparément, ensemble, à voix alternées et ils ont été aussi chantés. Nous étions accompagnés par notre fidèle guitariste Ahmed Kéchi et par un ami qui joue du violon baroque. Bernard Faucou, administrateur de la MJC, les a aussi rejoints spontanément avec sa guitare.

Dans notre désir de mettre les mots à l’honneur, nous avons commencé notre lecture avec « Démasquons les feux » (un texte inédit), une exhortation dense à une épiphanie du monde, écrite par un de nos diseurs, François Folscheid : « […] capturons les en-deçà noirs, sabotons le jour, et créons une lumière nouvelle. »

Edith a dit le flamboyant pouvoir des vocables, exalté par Henri Lachèze dans Feux du cœur : « Les mots, ce ne sont que des mots, du vent peut-être

Mais caressez les mots, ils deviendront berceuses

Eperonnez le vent, il deviendra tempête. »

François a fait entendre la voix d’André Doms, extrait de Sérénade, qui décrit la « pierre de seuil », aux lisières de la torture et du rayonnement tandis que, par la voix de Dany, « Les point sur les i » de Luc Bérimont nous transportait dans la métamorphose magique des mots : « Je te promets qu’il n’y aura pas d’i verts… »

J’avais choisi le beau portrait du poète que Maria Tsvetaeva brosse dans Insomnie et autres poèmes. N’est-il pas l’homme « qui brouille les cartes, celui « dont on a tous perdu la trace » et dont la « voie » n’est « pas dans les calendriers » ?

Véronique en a proposé l’illustration éclatante avec le poème de Dany Lecènes, une de nos diseuses. « Par la fenêtre circassienne », le poète qu’elle est a « saigné à [l]a misère » de l’homme, a « défié sa nature vile » mais a reconnu en lui un être capable de s’éveiller au « galop des anges » et à la beauté de l’aurore.

Avec « Témoigner » de Philippe Boursin, Claude a souligné l’humilité choisie de celui qui n’aspire plus qu’à se « laisser écrire »/ pour témoigner/ d’une possible trace ».

Pour clore ce premier temps, dans une belle ronde cacophonique, Edith et Claude ont entrechoqué les joyeux jurons gaulois de Maître Rabelais et de Georges Brassens.

Une deuxième période a donné la parole aux femmes, surtout celles qui sont opprimées. J’ai d’abord dit un de mes poèmes, « Rond de ciel » (à paraître bientôt dans un prochain recueil). J’y évoque le puits profond et noir de la condition féminine, et pourtant : « […] du plus profond de l’eau/ En haut sur la margelle/ Elle voit un rond de ciel ».

Les cinq femmes ensemble, puis les deux hommes de concert, nous avons fait revivre l’existence douloureuse et courageuse de « la femme qui casse les briques » de Talisma Nasreen (Femmes, poèmes d’amour et de combat).

« […] La femme elle-même devient une brique.

Plus dur que les briques, le marteau peut casser une brique

                        Mais ne peut pas casser la femme.

Rien, ni la chaleur du soleil, ni le ventre vide, ni le regret de ne pas avoir

                        Un toit en tôle,

Rien ne peut la briser. »

J’ai ravivé le sort terrible et infamant des femmes tondues à la Libération, avec le poème d’Eluard, si plein de compassion, « Comprenne qui voudra ». Celui-là même que Georges Pompidou avait cité spontanément de mémoire, à l’annonce du suicide de Gabrielle Russier :

« […] Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue […] »

Véronique a de nouveau convoqué les mots dénonciateurs de Talisma Nasreen avec « Femmes marchandises », qui fustige la sujétion de la femme soumise au bon vouloir du mâle :

« […] Ce modèle femelle est à utiliser comme bon vous semble !

Libre à vous de lui enchaîner les pieds ou les mains,

De lui enchaîner l’esprit. […] »

Les mots de Guy Chambelland, quant à eux, ont souligné avec force et pudeur le martyre quotidien de la femme battue, toujours tentée par l’espoir d’une rémission :

Car après les coups,

« […] Il se penche, il l’embrasse avec la douceur extrême de l’enfant

qui dort dans les brutes.

Elle reprend espoir

Il oubliera vite. »

Pour détendre un peu l’atmosphère, Edith a fait heureusement sourire l’auditoire, en disant de mémoire « Pétronille » de René de Obaldia, extrait de Innocentines. Elle en a de la personnalité, cette petite fille, un brin garçon manqué !

« […] Non Maman, pas ma robe, je veux mon pantalon

Ma ceinture de cuir, mon colt, mes munitions

Je vais faire un hold-up

A Plessis-Robinson. »

Je dois avouer que la transition était malaisée avec les sept textes suivants qui traitaient de la guerre ! Mais nos musiciens ont su trouver la musique qui nous a permis d’évoluer sans heurts d’une tonalité à l’autre.

C’était en effet à mon tour de dire le poignant poème d’Aragon, « Chanson pour oublier Dachau » (Le Nouveau Crève-Cœur). Les mots du poète résistant y évoquent avec un lyrisme tout en retenue l’impossible retour à la vie des déportés, à jamais incompris, qui connurent la « conscience de l’abîme » :

« […] Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs »

Et c’est tout naturellement qu’Edith a pris le relais avec « Le dormeur du val » de Rimbaud, dont chacun a en mémoire le dernier tercet :

« […] Les parfums ne font pas frissonner sa narine :

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Dans cette perspective d’une mort imminente, Françoise a ressuscité les instants vécus pleinement par « l’évadé » de Boris Vian. Entre la fuite loin de la colline et « l’abeille d cuivre chaud » qui soudain le foudroie, s’est tenu le véritable espace de sa courte vie :

« […] Le temps d’atteindre l’autre rive

Le temps de rire aux assassins

Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre »

Avec les alexandrins de « Demain » (1942), de Robert Desnos, le poète mort à Theresienstadt, Dany a rappelé l’espoir qui aide à vivre en temps de guerre :

« […] Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »

Avec « Saint George Dobeliou Bush » de Pierre Lartigue,  Véronique a évoqué les causes de l’intervention américaine en Irak et les mensonges des politiques :

[…] La preuve glisse sous la table :

On a menti. Chacun savait.

Le silence est épouvantable.

Six mille morts pour une fable

Et une terre ingouvernable !

Ah qui se sent morveux se mouche !

Les dragons sortent de la bouche

De Saint George Dobeliou Bush. »

Dans une veine plus discrètement mélancolique, Dany a fait danser la « Gigue » de Luc Bérimont. Elle est celle d’une jeune institutrice dont le fiancé est mort à la guerre :

« […] C’est un très grand malheur quand on n’en compte qu’un.

Crève le ciel d’orage et meurt la bergère

C’est avec nos cœurs sourds que nous dansons la guerre. »

Pour achever cette troisième partie, nous avons dit à plusieurs et alternativement mon poème « Aux innocents massacrés » (Vers rêvés). J’y évoque l’enfance victime de la guerre et du mal à travers le monde. Tout enfant n’est-il pas Abel ?

[…] Lui c’était Caïn

Moi c’était Abel

Yahvé m’agréait

Mon frère m’a tué  […] »

C’est toujours une émotion particulière d’entendre les mots que l’on a inventés dans le secret prononcés à haute voix et j’en remercie vivement mes amis.

Nous avons ensuite dit des textes sur le thème de la révolte. J’ai entamé avec « Cauchemar » (Une syllabe de sang) de la poétesse sud-africaine Antjie Krog, qui a dénoncé les horreurs de l’Apartheid. Ce poème inscrit l’acte de l’écriture dans une révolte de tout le corps et de tout le décor :

« […] j’écris parce que je suis furieuse »

Alternativement puis ensemble, nous avons fait entendre le cri d’orgueil et de révolte des esclaves noirs à qui Aimé Césaire restitue la parole dans Cahier d’un retour au pays natal : 

« […] debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

            debout

                        et

                             libre […] »

François a dit « La révolte » (Les Flambeaux noirs) de Emile Verharen, poème dans lequel le poète s’identifie de manière hallucinée aux « gueux » et aux « déracinés », ceux qui n’ont plus d’espoir que dans leur désespoir :

« […] C’est l’heure – et c’est là-bas que sonne le tocsin ;

Des crosses de fusils battent ma porte ;

Tuer, être tué ! – Qu’importe !

C’est l’heure.

Avec le septième poème des Premiers Chants de l’homme, Claude a rendu hommage à Marcel Martinet, ce poète anarchiste qui vécut la fin de sa vie à Saumur.  On y entend les errances d’un « cœur en révolte », tout plein de l’amour de ses semblables :

« […] – Ô compagnons tendus vers le jour qui renaît,

Renierez-vous ce cœur si multiple et si lourd,

Votre cœur plein d’amour et que nul ne connaît ? »

Claude, toujours, avec un inédit intitulé « Qu’ai-je appris ? », a fait entendre la voix tout à la fois inquiète et sereine de Philippe Boursin :

« […] qu’apprendrai-je de ma mort

                        quand le souffle glissera

                                   une dernière fois

                                               entre mes lèvres blêmes ?

                                   alors, peut-être,

l’ombre                       la lumière                    la vie

m’enseignera.             me nommera               m’habitera »

Nous avons ensuite chanté tous ensemble « Le chant des partisans », composé par Anna Marly, Maurice Druon et Joseph Kessel. Ce chant célèbre, largué par la Royal Air Force sur la France occupée, et écouté clandestinement, devint le signe de reconnaissance de la Résistance et connut un succès mondial. Tout le monde est en effet capable de le fredonner :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? »

Enfin, pour achever cette quatrième partie, Claude a dit deux poèmes de Abdellatif Laâbi, extraits de Tribulations d’un rêveur attitré. « Ce n’est pas une affaire d’épaules » souligne le courage des hommes, « ces roseaux humains », dont les « corps lardés » deviennent « autant de flûtes » pour jouer « la symphonie de la résistance ». « Ruses des vivants », en une forme d’examen de conscience inquiet, invite chacun à s’interroger sur ses manques, ses faiblesses, ses mensonges afin de s’extraire du « néant de la vie ».

Nous avons poursuivi cette lecture avec des textes empruntés au quotidien le plus banal. Celui de Georges Brassens d’abord, dont nous avons chanté « Le temps ne fait rien à l’affaire » :

« Quand ils sont tout neufs

Qu’ils sortent de l’œuf,

Du cocon,

Tous les jeun’s blancs-becs

Prennent les vieux mecs

Pour des cons […] »

Dany a célébré la banale cérémonie du trottoir, celle de Dominique Sorrente, qui laisse la porte ouverte à la contemplation. « Le balayeur du dimanche » y laisse les feuilles « s’allonger sur le dos/ sur le tapis d’or d’octobre », la pelle s’y repose, « bien au chaud dans son abri » et « tout ce petit monde » prend « le temps de s’arrêter/ pour regarder passer/ le vol somptueux des oies blanches ».

Claude a slamé « Saint-Denis » de Grand Corps Malade, ode moderne à la ville de son enfance :

« J’voudrais faire un slam pour une grande dame que j’connais depuis tout petit

J’voudrais faire un slam pour celle qui voit ma vieille canne du lundi au samedi

J’voudrais faire un slam pour une vieille femme dans laquelle j’ai grandi

J’voudrais faire un slam pour cette banlieue nord de Paname qu’on appelle Saint-Denis […] »

Dany a de nouveau rendu hommage à Luc Bérimont, en disant son dernier poème inédit, « La Tentation du requiem ». Il s’agit d’une très belle supplique à Dieu, à l’approche de la mort :

« Pitié, Seigneur ! aussi pour Vous

Qui nous cherchez dans la ténèbre

Que la route, en son dernier bout

Pure et droite, parmi les houx

Dorée de lune en son décours

Survolée de l’Ange aux trompettes

Soit celle qui mène à la fête

Eternelle de votre Amour. »

Et Véronique a donné la parole à tous ceux qui sont « en fin de droits », avec un extrait du texte du même nom de Yvon Le Men :

« Emploi

avant j’avais un métier

maintenant j’ai un emploi

m’a dit un jour

un paludier

dont le sel brillait encore en blanc dans ses yeux

un employé qui ploie

comme le roseau

contre les mauvaises nouvelles du chômage […]

Enfin, pour mettre le point d’orgue à notre lecture, nous avons dit alternativement, en les enchaînant, les vingt-et-une strophes de « Liberté » (Poésie et Vérité) d’Eluard. Œuvre majeure de la poésie de la Résistance, cette éloquente litanie ne peut que trouver un écho en nous dans les temps dangereux que nous vivons, qui voient la liberté d’expression grandement menacée :

« […] Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté. »

 

Nous sommes reconnaissants à la MJC de Saumur qui nous accueillis pour ce partage en poésie et l’apéritif amical qui s'en est suivi. Nous remercions aussi la quarantaine d’auditeurs qui nous a écoutés et nous a réservé un accueil indulgent. Merci encore à l'historien Jacques Sigot qui nous a offert en lecture un de ses poèmes sur la guerre et à un autre auditeur qui nous a dit plusieurs poèmes, dont certains ont été à l'honneur dans la défunte émission de Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis. Nous espérons aussi que cette lecture leur aura donné l’envie d’aller retrouver les textes de ces poètes debout, qui se font les hérauts d’une vie insoumise et toujours plus intense.

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 23:33

 

 affiche printemps poètes

 

 

Samedi 22 mars 2014, à 15 heures, à la Médiathèque de Saumur,  et pour clore le Printemps des Poètes, le groupe des 7 lecteurs de poésie, auquel j’appartiens, proposait une lecture à plusieurs voix. Accompagnés en douceur par la guitare légère et amicale d’Ahmed Kechi, nous y avons dit, certains par cœur, des poèmes lus pendant l’année et que nous aimons particulièrement.

Edith, qui fait partie notamment de l’association Lire et Faire lire, a proposé « Etude de mains » de Théophile Gautier. Le poète y décrit sa vision éblouie d’une main moulée en plâtre, « Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain ». La description de la sculpture est prétexte à une rêverie folle sur les mouvements « De cette paume, livre blanc/ Où Vénus a tracé des signes/ Que l’amour ne lit qu’en tremblant. »

Elle a dit plus tard et avec passion « Hommage à la vie » de Supervielle, exaltation admirative de la vie et du temps qui passe. Ecrit en temps de guerre, le poème précise le rôle du poète, dont le rôle est de donner sens au monde.

Dany, qui est poète elle-même, et grande admiratrice de Christian Bobin, avait choisi un de ses poèmes intitulé « N’avons-nous pas été des princes d’amour ? » Pour elle, l'amour est bien "palpitation originelle". 

Elle a donné ensuite la parole à Blaise Cendrars qui fut un temps le frère d’élection de Marc Chagall. Dans Dix-neuf poèmes élastiques, le poète, en complète empathie artistique avec le peintre, qui « a passé son enfance sur la croix », évoque l’atmosphère de ses toiles et sa manière de peindre :

« […] Il peint avec un nerf de bœuf

Il peint avec toutes les sales passions d’une petite ville juive

Avec toute la sexualité exacerbée de la province russe […]

Une autre Dany a proposé « Quartier libre » de Prévert, dit très à propos dans la ville de la cavalerie :

[…] Alors

On ne salue plus

A demandé le commandant

Non

On ne salue plus

A répondu l’oiseau […]

Elle a choisi ensuite « Pour faire le portrait d’un oiseau », célèbre recette pour apprendre à peindre un oiseau, et réflexion sur l’inspiration, le travail sur le langage et la musicalité :

Peindre d’abord une cage

avec une porte ouverte

peindre ensuite quelque chose de joli

quelque chose de simple

quelque chose de beau

quelque chose d’utile

pour l’oiseau […]

Elle a changé de registre avec « Soleils couchants » de Verlaine, qui exprime l’âme saturnienne du poète. Le spectacle du soleil couchant où se mêlent les ors et les rouges y invite le poète à une rêverie mélancolique, reflet de son état d’âme splénétique.

Pour sa part, Claude a dit en anglais puis en français le poème « Invictus »  de William Ernest Henley. On sait que ce poème était entre les mains de Mandela lors de son long emprisonnement et qu’il l’aida à supporter la réclusion :

[…] Aussi étroit soit le chemin,

Nombreux les châtiments infâmes,

Je suis le maître de mon destin,

Je suis le capitaine de mon âme.

En amoureux de la nature, Claude a invité l’auditoire à « L’étreinte des nuages » de Jacques Lacarrière. Dans une inspiration cosmique, le grand voyageur rappelle la nostalgie du ciel, séparé de la terre aux origines du monde :

[…] Depuis qu’aux temps premiers du monde

Ouranos dut quitter la couche de Gaïa

 

Il n’a jamais cessé de regretter la terre

Les rondeurs de ses  seins, les courbes de ses cimes […]

Pour ma part, j’avais retenu un extrait Du Roman inachevé de Louis Aragon, qui propose le portrait du poète. Dans ce passage, celui-ci se fait démiurge pour « l’enchantement du verbe et la malédiction des poètes ».  Aragon compare le faiseur de mots à des enfants « ridicules et grandioses », à des « acteurs ambulants », à des « Romanichels » dont on ne veut nulle part. Une page lyrique qui conclut sur l’enchantement du langage :

[…] Voilà Cela commence comme cela : les mots vous mènent

On perd de vue les toits on perd de vue la terre On suit

Inexplicablement le chemin des oiseaux

J’ai dit aussi par cœur deux poèmes que j’aime particulièrement : le « Colloque sentimental » de Verlaine, dans lequel deux revenants de l’amour évoquent dans une veine macabre le néant de la passion : 

[…] – Te souvient-il de notre extase ancienne ?

Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ? […]

Nous avons ensuite suivi « Les Pas »  de Paul Valéry dont on ne sait s’ils sont ceux de l’amante, de la muse ou de la mort. En quatre quatrains, le poète s’adresse à l’inconnue dans une attente méditative et ardente qui fait tout le charme mystérieux du poème :

[…] Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre

Et mon cœur n’était que vos pas.

Je voudrais dire que j'ai été très émue d’entendre Véronique entamer cette lecture à la Médiathèque avec un poème, que j’avais écrit en 2011, et dédié à Camille Claudel. Ce poème est celui qui a trouvé sa place dans le recueil européen en ligne, dans le cadre du Printemps de Poètes, sur  le thème « Au cœur des Arts ». link

En pensant à la solitude extrême de Camille durant son internement à Montdevergues, j’avais imaginé que ce fut, peut-être,  dans les souvenir de ses années heureuses à Villeneuve, qu’elle trouva la force de résister :

[…] Alors c’était quoi l’espoir

Pour Camille ?

 

C’était peut-être le souvenir

Ténu et tremblotant

De l’enfance à Villeneuve

Ce joli Villeneuve

Quand elle courait petite

Dans les champs avec Paul

Pour trouver de la glaise

 

A pétrir

 

Un autre de mes textes « Bouffée d’éther » a été modulé à deux voix par Edith et Dany. J’y ai rassemblé nombre d’images que m’inspire la couleur bleue, sans jamais la nommer : images cinématographiques, souvenirs de lecture ou de voyages,  rappel de tableaux célèbres… Pour moi, dans tous ces bleus,  la couleur devient respiration.  Au sein de tous ces bleus,

[…] Il y a cela ce minuscule éclat de verre brisé

Où le ciel et la mer ne sont plus qu’une bouffée d’éther

Quant au « Bleu Klein » de Zéno Bianu, il a été décliné en voix décalées par Véronique, Françoise et Marie-Annick. Elles nous ont ainsi fait entrer « dans le bleu/ comme on pénètre dans la vraie vie ». Les deux derniers vers, ouvrant sur un vaste horizon de couleur, se sont quelque temps prolongés en écho : 

[…] une fête de l’infini

pour les marcheurs d’aurore

Véronique et Claude, en duo, ont offert au public un poème de François Cheng, dont le devoir de poète est « d’habiter poétiquement la terre. » Extrait de A l’orient de tout, Qui dira notre nuit, ce texte plein d’espoir affirme l’unité de l’univers et le consentement volontaire à la vie :

Puisque tout ce qui est de vie

Se relie

Nous consentirons

[…]

A la vie privée d’oubli

A la mort abolie

Véronique et moi-même avons uni nos voix pour dire trois poèmes de Pier Paolo Pasolini dont ma fille m’avait offert un recueil à Noël. Notre lecture alternée, en italien et en français, a mis en lumière l’intense mélancolie de l’enfance du cinéaste italien dans sa province natale. C’est dans « Le miroir » que se reflète « l’ennui de [son] enfance », c’est là que  « sur l’argent lisse/ Il y a la main très ancienne/ D’Abel petit garçon ».  « Casarsa » exprime ce sentiment diffus de culpabilité qui étreint le poète quand il se remémore « Casarsa l’étouffante » : 

Se àu fat di frut tal muscli neri

Ta la piel umida e muarra dal soreli ?

 

Qu’ai-je fait enfant dans la mousse noire

Dans la peau moite et morte du soleil ? […]

Enfin, dans « A ma loupiote », il s’adresse à une petite fille, qui lui ressemble. Il lui prédit une angoisse et une solitude semblables aux siennes :

Cressude un pùc, l’afàn

Che, nini, ‘i ài patît,

Tu patirâs, sintìnt

Silensi a la to vous.

 

[…] Déjà grandette, tu l’auras,

L’angoisse que j’avais,

Enfant, face au silence

Qui répond à tes cris. […]

Edith et Claude se sont affrontés avec humour avec la syllabe [né], dans « On est tous nés » de Patrick Dubost, extrait de Cela fait-il du bruit ? Ecrits pour la voix. Ce faisant, ils ont témoigné de la vie violente des mots et de leur portée ludique.

Le public a encore écouté en souriant les « Questions innocentes » de Gilles Baudry, poète et moine breton de l’abbaye de Landévennec. Ces questionnements pertinentes et poétiques, posés par Véronique et Dany, ont dû le laisser sans  voix !

Demande-t-on

      au vent

    de retenir

   son souffle ?

 

ou bien

 

    Face à la mort

ne sommes-nous pas

         toujours

   des prématurés ?

Enfin, pour clore cette lecture, Edith, Dany, Françoise, Véronique et moi-même avons dit successivement des extraits de Je suis formidable mais cela ne dure jamais très longtemps de Sylvie Laliberté. Dans ces jeux  avec les mots, une nouvelle réalité se fait jour. C’est donc dans une cacophonie ludique que nous avons achevé ce temps de lecture consacré aux poètes, lesquels ne ne se résoudront jamais au silence :

 « A l’école, les maîtresses voulaient que l’on garde le silence. C’est étrange que l’on veuille faire des enfants les gardiens du silence ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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