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30 septembre 2019 1 30 /09 /septembre /2019 18:29

Pour la deuxièmes fois, Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même avons été accueillis dans les églises Saint-Sulpice de Rou et Sainte-Croix de Marson à l’occasion des Journées du Patrimoine 2019. Les 21 et 22 septembre, nous y avons proposé une lecture poétique et musicale, intitulée Correspondances, sur le thème « Arts et Divertissement ». Nous avons en effet tissé des correspondances, des liens, entre nos textes, qui étaient ponctués par des intermèdes musicaux, joués à la flûte soprano par Dany Lecènes. Nous nous étions partagé les textes et avions choisi de dire indifféremment nos poèmes ou ceux de l’un ou de l’autre, ceci dans le but de varier voix et rythme.

Dany a ouvert cette lecture poétique en chantant « Les petits papiers » de Serge Gainsbourg. Ces petits papiers « chiffon » ou « buvard », « de riz ou d’Arménie »,  « velours » ou « dessin », « glacé » ou « carbone », ou encore « machine », sont autant d’invitation à écrire.

C’est ainsi que François proposait « Une page blanche pour écrire », un texte inédit dans lequel neige, nuages, écume s’associent, « pour retenir la blancheur qui neige sur les mots avant de fondre dans le noir de l’encre. »

Suivait un de mes poèmes inédits, « Variations sur « Voyelles » » d’Arthur Rimbaud. Jouant sur les sonorités,  il évoque le mystère de l’écriture à travers « lA vIvAntE dE tOUt pOEmE »

Dany nous faisait alors écouter un poème extrait de Ephémères, « Violons violoncelles ». Cette suite de pentasyllabes, sur un rythme léger, est une invite à danser tout en célébrant l’éphémère de l’amour : « […] Dansez dansez belles/ Dansez douces amantes/ Violons violoncelles/ Dans la nuit qui vente »

L’incursion dans la musique se poursuivait avec  un inédit de François, évoquant Chopin : « Chopin est au souvenir ce que la pluie est à la boucle de la mélancolie […] »

C’était de nouveau la danse avec mon poème inédit, « Au bal du temps », inspiré par le tableau, La Danse de la Vie, d’Edvard Munch. On y découvre les « couples tanguant dans le soir » tandis que « la rosière fait tapisserie ». « […] Les musiques se sont tues/ Que sont danseurs devenus »

Et l’on dansait encore avec un poème de Dany, « Au bal de la rue », extrait de Ephémères. Entre Musset et Verlaine, un texte empreint d’une mélancolie douce : « […] Et passent les heures/ Et sonne minuit/ Mon cœur est ailleurs/ Il pleut sur Paris/ Et passent les heures/ Et sonne minuit/ Ma peine se meurt/ Ma peine s’enfuit »

La Danse croate d’un compositeur anonyme, jouée à la flûte par Dany, concluait cette première partie.

Puis nous sommes revenus à la peinture avec un texte inédit de François, qui évoque le tableau de Corot, Souvenirs de Mortefontaine. Il en décrit l’atmosphère : « […] Grâce et mélancolie, attente et retenue. On en revient avec des transparences bleuies, des appels de sous-bois, des sources dévoilées dans la vapeur des secrets. »

Je poursuivais avec un de mes poèmes, extrait de Vert jardin, « A Fausses-reposes », que m’avaient inspiré les étangs de Ville d’Avray : « […] A Fausses-Reposes/ Camille Corot/ L’eau métamorphose/ En des ciels floraux »

François nous proposait alors d’écouter la clarté de la musique de Pergolèse, dans le poème « Stabat mater », extrait de D’infiniment de pluie et d’aube : « […] Là-bas, dans la plaine, les bouquets de nos mains assemblées font un couloir d’oiseaux lents ; là-bas un poudroiement de lumière abolit la souffrance. […] ».

Quant à moi, dans un poème inédit, « Douceur de l’Angelico », je tentais d’approcher la pureté rayonnante de Fra Angelico. : « […] Sous le ciel de Toscane/ Aux collines étagées/ Parmi les champs de fleurs/ Aux printemps lumineux/ Fra Beato Angelico illustrait sa prière/ C’était une légende dorée/ Dans un vieux livre […] »

Caresse et douceur caractérisent aussi les « Femmes-fleurs de Monet » que François célèbre dans son recueil, D’infiniment de pluie et d’aube : […] Nous irons vous cueillir, femmes, fleurs, nuages, à petits pas légers, jusque dans le blanc du ciel, jusque dans le blanc du rêve, pour aller nous fondre dans l’air. » Beauté des femmes, que François admire encore dans le texte inédit, intitulé « Renoir… » : « […] Renoir, chevelure : ondoiement d’orange et de blé, gerbes à vivre dans le beurre du vivant. »

C’était à mon tour d’exalter la beauté féminine à travers mon poème, « Dans ta robe de soie », inspiré par Madame Chan, dans In the mood for love, et extrait de Vers rêvés. Il s’achève ainsi : « Dans ta robe organdi ton corps se mouvait/ Tes gestes dessinaient des courbes lumineuse/ La minute arrêtée claire et voluptueuse/ Au miroir de soie où ton âme habitait »

Avec « Boticelli naissance de Vénus », c’est la sublimation de la femme en peinture que François célèbre dans « D’infiniment de pluie et d’aube » : « […] Née de l’eau, de l’or et du vent, sa chevelure est le rêve qui éclaire la caverne des hommes – flambe douce, à jamais chargée des secrets liquides de l’âme. »

Extrait de Mais l’ancolie…, le poème « Jean et Ursine » m’a été inspiré par l’enluminure, L’homme zodiacal, extrait des Très Riches heures du Duc de Berry : « […] Du Zodiaque absolu le temps viendra toujours/ Et j’y ajouterai l’ours noir et le cygne/  Gémeaux nous brillerons à l’éther de l’Amour/ Dans la constellation seront Jean et Ursine »

Un Andante, de Walter Roehr, à la flûte, nous amenait vers la troisième partie de la lecture.

Dany célébrait alors l’art poétique avec un petit quatrain, extrait de La Joie n’a pas de poids :

« De nature encombrée de songes inutiles/ Poétiser peut-être, ainsi l’eau dans les pierres/ Torturant son chemin au gré de l’immobile/ Initie-t-elle enfin l’essentielle rivière »

La céramique aussi est sujet d’inspiration, comme en témoignait le texte de François, intitulé EMAUX, et extrait de D’infiniment de pluie et d’aube : « Terre et feu, mais doucement, car il nous faut de grands émaux./ Terre et feu encore, car il nous faut le jour et l’ombre et l’or,/ Le grand or craquelé dans sa lumière de chêne et de cidre. »

Un de mes poèmes inédits, « Ecroulement », invitait alors à voir la peinture de Turner : « Quelle alchimie dans l’œil aigu du peintre/ Toutes règles enfreintes/ Quand tout se défait quand tout se déforme/ En jeux protéiformes […] » 

Avec le sonnet, « Là où il y a souffrance », extrait de Les Lachrymots, Dany rendait hommage à tous les artistes : « Là où il y a souffrance, il y a art, c’est la loi/ La matière, l’essence et si le mot prend chair/ Affûtez-vous poignards aux longs reflets impairs/ Après l’amputation, avant la mise en croix. […] »

De nouveau, François nous invitait à nous souvenir des peintres et surtout de Van Gogh, avec « A ce qui chavire », extrait de D’Infiniment de pluie et d’aube, et un inédit, « Van Gogh en ses lunes » : « A ce qui chavire dans les ciels et les blés de Van Gogh, tout chahutés de la danse des tempêtes : ici l’orange, le jaune ont giclé en copeaux de feu ; là le blanc, le bleu ont roulé en écume de lune. […] » Et il poursuivait : « […] Van Gogh de terre et de feu, sacrifié à pleins poumons sur l’autel de l’inaccessible aurore. »

Une autre artiste « maudite », Camille Claudel, me permettait d’évoquer l’art de la sculpture avec un poème inédit, « A Camille en Galatée ». Il se clôt ainsi : « […] Chez Rodin l’auguste sculpteur/ Dans l’atelier déserté/ Par la folie du feu sacré/ Gît le moule froid de Galatée »

Puis c’était une invitation à me suivre « au musée des Beaux-Arts de Dunkerque », avec un poème inédit, intitulé « Nature morte ». Il décrit le contenu d’une vitrine d’exposition et se termine ainsi : « […] Entre la conque de la Naissance/ Et le crâne aveugle de la Mort/ Une tragique nature morte »

Un Allegro de Telemann, toujours joué à la flûte par Dany, annonçait la dernière partie de notre lecture.

Celle-ci débutait par un sonnet de Dany, « Une heure après le lever du jour », extrait des Lachrymots. Il lui avait été inspiré un matin par la campagne normande : « Une heure après le lever du jour, le soleil/ Avait perdu sa teinte rouge d’abricot/ Canteloube chantait coincé dans la radio/ Si bien qu’on entendait la France à son réveil […] »

Ensuite, j’emmenais l’auditoire à Venise avec « Regard dans la Tempête », un poème extrait de Mais l’ancolie… Je tente d’y décrypter le mystérieux tableau du Giorgione, La Tempête :

 « […] Et moi/ Je voudrais m’ensommeiller là/ Dans ce lieu vert et utopique/ En l’intime des éléments/ Etre la femme et son enfant/ Que l’homme enfin regarderait/ De son œil d’amant lumineux/ Sous le plombé du ciel d’orage »

Avec le quatrain, « Le petit air penché de la chapelle », extrait de La Joie n’a pas de poids, Dany nous permettait une brève incursion rieuse dans le domaine de l’architecture : « Le petit air penché de la chapelle/ Incline à pardonner quelques péchés véniels/ Au premier rang des- quels l’ivrognerie/ Du maître d’œuvre qui louvoie au paradis »

De la chapelle à la cathédrale, nous ne pouvions manquer d’évoquer l’incendie de Notre-Dame. Ce que j’ai fait avec mon poème inédit, « A Notre-Dame » : « Elle a péri dans les flammes/ La forêt de Notre-Dame ;/ Sur le parvis endeuillé/ Gisent des charbons brûlés. […] Lundi de Semaine sainte,/ Journée tragique et défunte,/ Notre-Dame, corps vivant,/ Comme le Christ souffrant,/ Aura vécu son martyre,/ Mais sans jamais s’avilir,/ Aura souffert sa Passion/ Vers une Résurrection. »

Un détail du panneau central du triptyque du Jardin des Délices de Bosch m’avait inspirée. C’est ainsi qu’avec le poème « Préadamites »,  je rêve sur l’œuf transparent : « Dans le jardin délicieux aux suaves couleurs/ Parmi les fruits géants les bêtes monstrueuses/ Un homme et une femme revêtus de blancheur/ Sont assis tous les deux dans la sphère harmonieuse […] »

François, quant à lui, continuait à rêver en musique avec « L’infiniment de pluie de Brahms », extrait de D’infiniment de pluie et d’aube. : « […] Vaste ondulation mourante, longue plainte à faire tourner les goélands au creux des vagues, au creux de soi. […] »

Et avec le poème « A la lumière portée », extrait du même recueil, François nous emmenait faire un dernier détour chez les peintres : « A la lumière portée à son comble de poussière d’or, sur un trois-mâts de brume, de Turner. […] Aux colosses de jambon et de neige, buvant aux charrettes de la vie et de la mort, de Brueghel. »

Je rendais alors hommage à Seamus Heaney, grand poète irlandais, et prix Nobel de Littérature 1995 : « […] Et maintenant l’éclaire/ La lanterne aubépine/ Lui qui creusait la langue/ De son stylo trapu/ Seamus Heaney le Sage/ Marcheur parmi les cairns/ Et il habite enfin/ Ce qui lui échappa »

Dany nous donnait ensuite à entendre un extrait d’un monologue théâtral, La lettre de Jézafata à son bourreau. Il rend hommage au poème en nous invitant à  «  […] Croire au rythme. S’illusionner du chant. Et puis darder la petite joie rougeoyante qui se souvient de la première étincelle du Tout. Pourquoi voudrais-tu que la Mort existe après le poème ? »

L’avant-dernier texte de Dany affirmait que « Les poèmes sont des oiseaux/ Heureux/ De quitter la cage des livres »

Et Dany la chanteuse a clôturé cette lecture poétique et musicale en chantant « L’âme des poètes », chère à Charles Trénet : « Longtemps, longtemps, longtemps/ Après que les poètes ont disparu/ Leurs chansons courent encore dans les rues […] »

Si le public à l’église Saint-Sulpice de Rou ne fut guère nombreux, l’auditoire de Marson le fut davantage et les applaudissements nourris. Après ce partage d’une parole poétique, hélas souvent trop rare, alors qu’elle éclaire le quotidien des jours, le maire de Rou-Marson nous a offert, comme à son habitude, un apéritif convivial.

Et je ne voudrais pas passer sous silence le commentaire chaleureux et inspiré  d'une amie, qui m'a écrit ce petit message au lendemain de cette lecture :

"Continuez ! Continuez à écrire et à nous faire bénéficier de tous ces mots que la pensée, le rêve, bref la poésie, vous inspirent. Continuez même si cela ne remue pas les foules. C'est essentiel pour vous, pour nous, pour l'esprit humain qui ne saurait vivre sans cette étincelle, même si souvent, petite braise oubliée, elle semble dormir sous la cendre.

Merci encore à vous trois pour cet excellent moment."

Photo ex-libris.com

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30 septembre 2019 1 30 /09 /septembre /2019 18:29

Pour la deuxièmes fois, Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même avons été accueillis dans les églises Saint-Sulpice de Rou et Sainte-Croix de Marson à l’occasion des Journées du Patrimoine 2019. Les 21 et 22 septembre, nous y avons proposé une lecture poétique et musicale, intitulée Correspondances, sur le thème « Arts et Divertissement ». Nous avons en effet tissé des correspondances, des liens, entre nos textes, qui étaient ponctués par des intermèdes musicaux, joués à la flûte soprano par Dany Lecènes. Nous nous étions partagé les textes et avions choisi de dire indifféremment nos poèmes ou ceux de l’un ou de l’autre, ceci dans le but de varier voix et rythme.

Dany a ouvert cette lecture poétique en chantant « Les petits papiers » de Serge Gainsbourg. Ces petits papiers « chiffon » ou « buvard », « de riz ou d’Arménie »,  « velours » ou « dessin », « glacé » ou « carbone », ou encore « machine », sont autant d’invitation à écrire.

C’est ainsi que François proposait « Une page blanche pour écrire », un texte inédit dans lequel neige, nuages, écume s’associent, « pour retenir la blancheur qui neige sur les mots avant de fondre dans le noir de l’encre. »

Suivait un de mes poèmes inédits, « Variations sur « Voyelles » » d’Arthur Rimbaud. Jouant sur les sonorités,  il évoque le mystère de l’écriture à travers « lA vIvAntE dE tOUt pOEmE »

Dany nous faisait alors écouter un poème extrait de Ephémères, « Violons violoncelles ». Cette suite de pentasyllabes, sur un rythme léger, est une invite à danser tout en célébrant l’éphémère de l’amour : « […] Dansez dansez belles/ Dansez douces amantes/ Violons violoncelles/ Dans la nuit qui vente »

L’incursion dans la musique se poursuivait avec  un inédit de François, évoquant Chopin : « Chopin est au souvenir ce que la pluie est à la boucle de la mélancolie […] »

C’était de nouveau la danse avec mon poème inédit, « Au bal du temps », inspiré par le tableau, La Danse de la Vie, d’Edvard Munch. On y découvre les « couples tanguant dans le soir » tandis que « la rosière fait tapisserie ». « […] Les musiques se sont tues/ Que sont danseurs devenus »

Et l’on dansait encore avec un poème de Dany, « Au bal de la rue », extrait de Ephémères. Entre Musset et Verlaine, un texte empreint d’une mélancolie douce : « […] Et passent les heures/ Et sonne minuit/ Mon cœur est ailleurs/ Il pleut sur Paris/ Et passent les heures/ Et sonne minuit/ Ma peine se meurt/ Ma peine s’enfuit »

La Danse croate d’un compositeur anonyme, jouée à la flûte par Dany, concluait cette première partie.

Puis nous sommes revenus à la peinture avec un texte inédit de François, qui évoque le tableau de Corot, Souvenirs de Mortefontaine. Il en décrit l’atmosphère : « […] Grâce et mélancolie, attente et retenue. On en revient avec des transparences bleuies, des appels de sous-bois, des sources dévoilées dans la vapeur des secrets. »

Je poursuivais avec un de mes poèmes, extrait de Vert jardin, « A Fausses-reposes », que m’avaient inspiré les étangs de Ville d’Avray : « […] A Fausses-Reposes/ Camille Corot/ L’eau métamorphose/ En des ciels floraux »

François nous proposait alors d’écouter la clarté de la musique de Pergolèse, dans le poème « Stabat mater », extrait de D’infiniment de pluie et d’aube : « […] Là-bas, dans la plaine, les bouquets de nos mains assemblées font un couloir d’oiseaux lents ; là-bas un poudroiement de lumière abolit la souffrance. […] ».

Quant à moi, dans un poème inédit, « Douceur de l’Angelico », je tentais d’approcher la pureté rayonnante de Fra Angelico. : « […] Sous le ciel de Toscane/ Aux collines étagées/ Parmi les champs de fleurs/ Aux printemps lumineux/ Fra Beato Angelico illustrait sa prière/ C’était une légende dorée/ Dans un vieux livre […] »

Caresse et douceur caractérisent aussi les « Femmes-fleurs de Monet » que François célèbre dans son recueil, D’infiniment de pluie et d’aube : […] Nous irons vous cueillir, femmes, fleurs, nuages, à petits pas légers, jusque dans le blanc du ciel, jusque dans le blanc du rêve, pour aller nous fondre dans l’air. » Beauté des femmes, que François admire encore dans le texte inédit, intitulé « Renoir… » : « […] Renoir, chevelure : ondoiement d’orange et de blé, gerbes à vivre dans le beurre du vivant. »

C’était à mon tour d’exalter la beauté féminine à travers mon poème, « Dans ta robe de soie », inspiré par Madame Chan, dans In the mood for love, et extrait de Vers rêvés. Il s’achève ainsi : « Dans ta robe organdi ton corps se mouvait/ Tes gestes dessinaient des courbes lumineuse/ La minute arrêtée claire et voluptueuse/ Au miroir de soie où ton âme habitait »

Avec « Boticelli naissance de Vénus », c’est la sublimation de la femme en peinture que François célèbre dans « D’infiniment de pluie et d’aube » : « […] Née de l’eau, de l’or et du vent, sa chevelure est le rêve qui éclaire la caverne des hommes – flambe douce, à jamais chargée des secrets liquides de l’âme. »

Extrait de Mais l’ancolie…, le poème « Jean et Ursine » m’a été inspiré par l’enluminure, L’homme zodiacal, extrait des Très Riches heures du Duc de Berry : « […] Du Zodiaque absolu le temps viendra toujours/ Et j’y ajouterai l’ours noir et le cygne/  Gémeaux nous brillerons à l’éther de l’Amour/ Dans la constellation seront Jean et Ursine »

Un Andante, de Walter Roehr, à la flûte, nous amenait vers la troisième partie de la lecture.

Dany célébrait alors l’art poétique avec un petit quatrain, extrait de La Joie n’a pas de poids :

« De nature encombrée de songes inutiles/ Poétiser peut-être, ainsi l’eau dans les pierres/ Torturant son chemin au gré de l’immobile/ Initie-t-elle enfin l’essentielle rivière »

La céramique aussi est sujet d’inspiration, comme en témoignait le texte de François, intitulé EMAUX, et extrait de D’infiniment de pluie et d’aube : « Terre et feu, mais doucement, car il nous faut de grands émaux./ Terre et feu encore, car il nous faut le jour et l’ombre et l’or,/ Le grand or craquelé dans sa lumière de chêne et de cidre. »

Un de mes poèmes inédits, « Ecroulement », invitait alors à voir la peinture de Turner : « Quelle alchimie dans l’œil aigu du peintre/ Toutes règles enfreintes/ Quand tout se défait quand tout se déforme/ En jeux protéiformes […] » 

Avec le sonnet, « Là où il y a souffrance », extrait de Les Lachrymots, Dany rendait hommage à tous les artistes : « Là où il y a souffrance, il y a art, c’est la loi/ La matière, l’essence et si le mot prend chair/ Affûtez-vous poignards aux longs reflets impairs/ Après l’amputation, avant la mise en croix. […] »

De nouveau, François nous invitait à nous souvenir des peintres et surtout de Van Gogh, avec « A ce qui chavire », extrait de D’Infiniment de pluie et d’aube, et un inédit, « Van Gogh en ses lunes » : « A ce qui chavire dans les ciels et les blés de Van Gogh, tout chahutés de la danse des tempêtes : ici l’orange, le jaune ont giclé en copeaux de feu ; là le blanc, le bleu ont roulé en écume de lune. […] » Et il poursuivait : « […] Van Gogh de terre et de feu, sacrifié à pleins poumons sur l’autel de l’inaccessible aurore. »

Une autre artiste « maudite », Camille Claudel, me permettait d’évoquer l’art de la sculpture avec un poème inédit, « A Camille en Galatée ». Il se clôt ainsi : « […] Chez Rodin l’auguste sculpteur/ Dans l’atelier déserté/ Par la folie du feu sacré/ Gît le moule froid de Galatée »

Puis c’était une invitation à me suivre « au musée des Beaux-Arts de Dunkerque », avec un poème inédit, intitulé « Nature morte ». Il décrit le contenu d’une vitrine d’exposition et se termine ainsi : « […] Entre la conque de la Naissance/ Et le crâne aveugle de la Mort/ Une tragique nature morte »

Un Allegro de Telemann, toujours joué à la flûte par Dany, annonçait la dernière partie de notre lecture.

Celle-ci débutait par un sonnet de Dany, « Une heure après le lever du jour », extrait des Lachrymots. Il lui avait été inspiré un matin par la campagne normande : « Une heure après le lever du jour, le soleil/ Avait perdu sa teinte rouge d’abricot/ Canteloube chantait coincé dans la radio/ Si bien qu’on entendait la France à son réveil […] »

Ensuite, j’emmenais l’auditoire à Venise avec « Regard dans la Tempête », un poème extrait de Mais l’ancolie… Je tente d’y décrypter le mystérieux tableau du Giorgione, La Tempête :

 « […] Et moi/ Je voudrais m’ensommeiller là/ Dans ce lieu vert et utopique/ En l’intime des éléments/ Etre la femme et son enfant/ Que l’homme enfin regarderait/ De son œil d’amant lumineux/ Sous le plombé du ciel d’orage »

Avec le quatrain, « Le petit air penché de la chapelle », extrait de La Joie n’a pas de poids, Dany nous permettait une brève incursion rieuse dans le domaine de l’architecture : « Le petit air penché de la chapelle/ Incline à pardonner quelques péchés véniels/ Au premier rang des- quels l’ivrognerie/ Du maître d’œuvre qui louvoie au paradis »

De la chapelle à la cathédrale, nous ne pouvions manquer d’évoquer l’incendie de Notre-Dame. Ce que j’ai fait avec mon poème inédit, « A Notre-Dame » : « Elle a péri dans les flammes/ La forêt de Notre-Dame ;/ Sur le parvis endeuillé/ Gisent des charbons brûlés. […] Lundi de Semaine sainte,/ Journée tragique et défunte,/ Notre-Dame, corps vivant,/ Comme le Christ souffrant,/ Aura vécu son martyre,/ Mais sans jamais s’avilir,/ Aura souffert sa Passion/ Vers une Résurrection. »

Un détail du panneau central du triptyque du Jardin des Délices de Bosch m’avait inspirée. C’est ainsi qu’avec le poème « Préadamites »,  je rêve sur l’œuf transparent : « Dans le jardin délicieux aux suaves couleurs/ Parmi les fruits géants les bêtes monstrueuses/ Un homme et une femme revêtus de blancheur/ Sont assis tous les deux dans la sphère harmonieuse […] »

François, quant à lui, continuait à rêver en musique avec « L’infiniment de pluie de Brahms », extrait de D’infiniment de pluie et d’aube. : « […] Vaste ondulation mourante, longue plainte à faire tourner les goélands au creux des vagues, au creux de soi. […] »

Et avec le poème « A la lumière portée », extrait du même recueil, François nous emmenait faire un dernier détour chez les peintres : « A la lumière portée à son comble de poussière d’or, sur un trois-mâts de brume, de Turner. […] Aux colosses de jambon et de neige, buvant aux charrettes de la vie et de la mort, de Brueghel. »

Je rendais alors hommage à Seamus Heaney, grand poète irlandais, et prix Nobel de Littérature 1995 : « […] Et maintenant l’éclaire/ La lanterne aubépine/ Lui qui creusait la langue/ De son stylo trapu/ Seamus Heaney le Sage/ Marcheur parmi les cairns/ Et il habite enfin/ Ce qui lui échappa »

Dany nous donnait ensuite à entendre un extrait d’un monologue théâtral, La lettre de Jézafata à son bourreau. Il rend hommage au poème en nous invitant à  «  […] Croire au rythme. S’illusionner du chant. Et puis darder la petite joie rougeoyante qui se souvient de la première étincelle du Tout. Pourquoi voudrais-tu que la Mort existe après le poème ? »

L’avant-dernier texte de Dany affirmait que « Les poèmes sont des oiseaux/ Heureux/ De quitter la cage des livres »

Et Dany la chanteuse a clôturé cette lecture poétique et musicale en chantant « L’âme des poètes », chère à Charles Trénet : « Longtemps, longtemps, longtemps/ Après que les poètes ont disparu/ Leurs chansons courent encore dans les rues […] »

Si le public à l’église Saint-Sulpice de Rou ne fut guère nombreux, l’auditoire de Marson le fut davantage et les applaudissements nourris. Après ce partage d’une parole poétique, hélas souvent trop rare, alors qu’elle éclaire le quotidien des jours, le maire de Rou-Marson nous a offert, comme à son habitude, un apéritif convivial.

Et je ne voudrais pas passer sous silence le commentaire chaleureux et inspiré  d'une amie, qui m'a écrit ce petit message au lendemain de cette lecture :

"Continuez ! Continuez à écrire et à nous faire bénéficier de tous ces mots que la pensée, le rêve, bref la poésie, vous inspirent. Continuez même si cela ne remue pas les foules. C'est essentiel pour vous, pour nous, pour l'esprit humain qui ne saurait vivre sans cette étincelle, même si souvent, petite braise oubliée, elle semble dormir sous la cendre.

Merci encore à vous trois pour cet excellent moment."

Photo ex-libris.com

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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 15:42

Hirondelle sous mon porche de tuffeau, Photo ex-libris.over-blog.com

 

Au-dessus du bassin

de pierre rectangulaire

les libellules bleues

batifolent légères

les vibrants papillons

folâtrent ingénus

les grenouilles vert pomme

sautillantes font ploc

indolents les poissons

en rouge bavent et bâillent

sous le ballet dément

le bal en noir et blanc

des arondelles folles

enivrées de ciel bleu

et gobeuses d’insectes

qui montent et redescendent

avec de grands jetés

de vives arabesques

des piqués formidables

des fuites éperdues

vers le porche en tuffeau

le triangle des nids

où pépient leurs petits

 

Le jardin déserté

fini sera l’été

Un autre poème : http://ex-libris.over-blog.com/article-villanelle-pour-l-hirondelle-70806240.html

 

 

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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 17:50

Alice et le professeur Dodgson

Cette année 2019, l’auteur, plasticienne, et directrice de La Criée de Marseille, Macha Makeïeff, était présente au festival d’Avignon avec un spectacle musical, Lewis versus Alice,  et une exposition, Trouble Fête, Collections curieuses et choses inquiètes, celle-ci venant en écho à celle-là. Le mercredi 17 juillet à 22h 40, ARTE diffusait le spectacle donné à La Fabrica et que je me suis empressée de regarder.

Vous tous, qui assistez à ce rêve (ou à ce cauchemar) musical, abandonnez toute logique et tout esprit cartésien. En effet, Macha Makeëff y invite le spectateur à explorer le monde de la féérie et du fantastique imaginé par Lewis Carroll dans Les aventures d’Alice au pays des merveilles (1865)La fantaisie, l’imagination,  le goût de la dramaturge pour la langue et les objets s’y donnent sans frein libre cours. Elle explique sa rencontre avec l’œuvre de Lewis Carroll en disant qu’elle a « plongé dans l’œuvre comme Alice plonge dans le terrier ». Et de qualifier sa création en trois mots : « excentricité », « extravagance » et « surnaturel ». Dans une interview à la maison Jean Vilar, elle souligne qu’elle a envisagé le spectacle comme une relation, voire un combat, entre Alice et son créateur. Elle y invite chacun à regarder le monde à hauteur d’enfance, non pas avec un regard niais, mais bien plutôt par une approche « traversée d’inquiétude », avec « la trahison du choc du réel ».  Entre état permanent d’étonnement et angoisse définitive devant le monde tel qu’il est, il s’agit pour l’auteur d’évoquer l’effroi de l’enfance, présent à chaque page dans Alice au pays des merveilles, mais filtré par l’humour et le nonsense.

Les funérailles de Lewis Caroll

Le spectacle se structure donc en quatre Crises : « Lewis versus Charles », « Un bonheur l’enfance ? », « Oxford a mille ans », « Lewis versus Alice ». Celles-ci alterneront avec des évocations de l’auteur, lui-même dédoublé en deux personnages, et des représentations d’épisodes célèbres du conte, Alice elle-même prenant la forme de deux comédiennes. La pièce apparaît ainsi comme une réflexion sur l’identité, notamment vers la fin, dans l’épisode de « La forêt sans nom ». « Vous, qui êtes-vous ? » demande la petite fille. « J’aimerais bien le savoir » dit Lewis, « je ne sais plus, j’ai tellement changé ces derniers temps ». Et Alice de répondre : « Mon nom est Alice, je ne l’oublierai plus. » « C’est toujours une consolation, mais à qui se fier ? » Qui était en effet le créateur d'Alice : nombre de critiques se perdent en conjectures.

J’ai beaucoup aimé cette idée de faire dialoguer l’auteur avec sa créature mais aussi Charles Lutwidge Dodgson (Geoffrey Carey), le mathématicien, sérieux professeur de logique à Oxford, avec son double, Lewis Carroll (Geoffroy Rondeau), ce collectionneur rêveur, qui aimait photographier les petites filles et écrivait des histoires pleines de fantaisie. Par petites touches se dessine la vie inquiète du créateur d’Alice. Dès le début du spectacle se joue la mort du vieux professeur, le 14 janvier 1898, « d’une pneumonie mal soignée ». Si Lewis Caroll, le romancier à succès, est joué par un comédien à l’aspect androgyne, avec des cheveux mi-longs, vêtu d’une redingote de lainage sur une chemise fleurie, son double prend la forme d’un vieil homme dégingandé, au cheveu rare, et à l'accent anglais inimitable, qui porte une redingote usée et se définit comme « un genre d’excentrique à moitié sourd, gaucher, bègue […], jamais marié. » Et de préciser : « Je suis seulement bizarre, le double raté de mon père. » Lors de ses funérailles, on se demandera « si l’on rêve quand on est mort » et il sera dit qu’ « il faut pardonner beaucoup à un homme qui a passé des années au pays des fées ».

Puis Rosemary Standley, la chanteuse, qui joue le rôle de la Reine de cœur, fera la lectrice à cour et racontera comment, très vite après son décès, le frère de Lewis Carroll et sa famille ont vidé la chambre de l’écrivain, qui « tenait du magasin de jouets, un atelier d’inventeur fou ». Les 19 643 lettres, les 13 volumes de son journal, des carnets pleins de mathématiques, des papiers dans des classements mystérieux, tout a été vendu. Même le journal métallique de Charles, fermé par un cadenas, sa redingote noire, son haut de forme, « tout le bazar d’un vieux fou », seront ainsi censurés par la rigueur familiale et la morale victorienne. On aimerait savoir ce que contenaient tous ces papiers, beaucoup de questions se posant encore sur la personnalité réelle du créateur d’Alice.

La mort d'Henry IV :  le roi (Geoffrey Carey) et le bouffon (Geofroy Rondeau)

On s’interrogera encore sur l’enfance de l’auteur avec l’évocation de son père pasteur et le géniteur de 11 enfants. Un épisode marqué par une nourrice qui berce un bébé lequel se révèle être un cochon ! « Envoyez-le dans le désert » entend-on. Puis les deux figures de l’écrivain joueront  la mort du père dans la scène 3 de l’acte IV du Henry IV de Shakespeare. C’est le moment où Hal, croyant son père mort après la bataille de Bramham Moor, s’empare de la couronne posée sur le lit. Quand le roi se réveille et s’en rend compte, il reproche à son fils cette « jeunesse inconsciente qui a volé ce qui était à [lui] sans crime ». Une scène qui dit « la rivalité des pères et des fils depuis la nuit des temps ». Et la licorne de commenter : « Les enfants sont des monstres fabuleux. Parfois, ils m’inspirent une vraie terreur. » Une scène, annoncée par un bouffon vêtu d’orange et de vert, qui sous-entend beaucoup de choses sur la relation de l’écrivain avec son propre père. Et pourtant, l'enfance de l'écrivain semble avoir été heureuse...

Un autre épisode, « A présent je suis seul et je pleure sous le saule », renvoie à une période difficile pour le jeune garçon, celle où il fut pensionnaire à 12 ans à la Rugby School en 1845. Il y rappelle le Chant des Agneaux, une coutume initiatique au cours de laquelle il fut contraint d’ingérer des ingrédients répugnants et de subir une raclée devant les autres élèves. Brimades vécues par un enfant timide et bègue, ce que soulignera Rosemary Standley en chantant, comme une prière : « Protect me ! »

Dans la Crise 3, « Oxford a mille ans », on revient sur le souvenir du professeur de mathématiques, « une sorte de prêtre laïque », amateur de Rossetti, de John Everett Millais et des préraphaélites. N’était-ce pas lui, le passionné de théâtre, qui affirmait que « la loi ne doit pas interdire à un enfant de moins de 10 ans de jouer dans un théâtre » ?

Le spectacle ne fait aucunement l’impasse sur l’ambiguïté de la relation entre l’écrivain et son inspiratrice, Alice Liddell, la fille du doyen de Christ Church College. On connaît l’origine de l’œuvre, ce jour d’été du 4 juillet 1862 où, au cours d’une balade en canot sur l’Isis avec la fillette de 10 ans, ses deux sœurs et un ami clergyman, Charles Dodgson inventa l’histoire de la petite fille tombée dans un terrier : « Tell us a story ! » On sait aussi qu’elle devint le modèle favori du photographe qu’il était devenu (en 1856) mais que, deux années plus tard, le père interdit toute rencontre entre eux : « No more visit ! No more photography ! » Le spectacle prend le parti de l’écrivain, « victime des mauvaises langues », contraint d’adorer de loin son inspiratrice et de se livrer à « une dévotion contenue et secrète ». Après un dialogue entre Lewis Carroll et Alice devant le miroir où le premier dit : « Je regarde les enfants jouer » et où la petite fille affirme qu’elle est « très malheureuse » (allusion à la mare aux larmes où elle risque de se noyer ?), prend place cependant une scène de pole dance assez ambiguë. Alice se dévêt et danse autour d’un mât sous le regard des animaux anthropomorphes… Le mystère Lewis Carroll demeure donc entier !

Alice, le Chat du Cheshire et Lewis Caroll

Outre ces évocations de l’écrivain anglais, le spectacle remémore des épisodes des Aventures d’Alice au pays des merveilles, auxquels s’ajoutent des allusions à Sylvie et Bruno, La Chasse au Snark et De l’autre côté du miroir. L’inventivité de Macha Makeïeff fait ici merveille et le spectateur ne sait où porter le regard tant il se passe toujours quelque chose sur le plateau. Celui-ci est surmonté d’un castelet avec des ogives (souvenir des bâtiments gothiques de Christ Church College ?) où l’on accède par une échelle sur laquelle on grimpe ou l’on glisse. A cour et à jardin, deux miroirs rectangulaires au tain voilé permettent de belles mises en abyme. A cour, un piano, dont la musique de Clément Griffault accompagnera la chanteuse Rosemary Standley (du groupe Moriarty) et clôturera magnifiquement le spectacle. Le pianiste, aux cheveux longs et vêtu d’un kilt, joue d’ailleurs plusieurs rôles. L’ensemble est saturé de chaises, de bancs d’église, de prie-Dieu, de canapés, de tables en bois, en fer forgé, de cierges, d’animaux empaillés inquiétants (héron, canard, flamant), d’une poupée oubliée sur le bord de la scène à jardin, tous objets variés qui confèrent à l’ensemble l’atmosphère d’un cabinet de curiosités bizarre. On reconnaît ici la passion de Macha Makeïeff pour les objets insolites et son art de la scénographie. Les lumières changeantes de Jean Bellorini viennent conforter l’impression d’étrangeté et de mystère du spectacle.

Dans ce décor parfois inquiétant, les deux Alice (Caroline Espargilière et Vanessa Fonte) portent une robe bleu clair, imprimée de nœuds jaunes, et bouffante aux genoux, de grandes chaussettes blanches dans des souliers vernis noirs à bride. Leur tête est surmontée d’un gros nœud réalisé avec leurs cheveux. Elles essaient de conserver leur logique et de répondre aux devinettes les plus saugrenues. : « Pourquoi un corbeau ressemble-t-il à un bureau ? » ou « Qu’est-ce que le temps ? » Elles tentent de comprendre les discours illogiques du Chapelier, du Lièvre de mars et du Loir. « Je n’ai aucune envie d’aller chez les fous » dit l’une en français tandis que l’autre s’adresse au Lièvre de mars : « You’re mad certainly ! » 

Tea-time

On reconnaîtra plusieurs épisodes de l’œuvre de Lewis Carroll. Il y aura les miaulements du Chat du Cheshire. On assistera au non-anniversaire qui a lieu autour d’une table surmontée d’un samovar, avec ce temps déréglé qui contraint le Lapin blanc à être toujours pressé et le Chapelier à vivre éternellement à l’heure du thé : « Always tea time ! » Il y aura le croquet de la Reine de cœur, quand les jardiniers peignent en rouge les roses et que la Reine veut condamner à mort tout le monde. Et toujours Alice qui essaie de réaliser ce qui lui arrive : « Je ne comprends pas très bien ce qui se passe ici » ou « Je ne suis pas certaine d’avoir tout compris », répète-t-elle souvent. Compréhension malaisée aussi avec le Jabberwocky, ce poème néologique que la petite fille ne peut déchiffrer que devant une glace puisqu'il est écrit à l'envers et composé de mots-valises difficilement traduisibles.. On reconnaîtra encore la Chasse au Snark, « une créature étrange qui ne pourra d’une manière banale être prise ». Ne la poursuit-on pas « avec des fourchettes et de l’espoir » ?

Avec l’épisode de Humpty Dumpty (personnage d’une vieille chansonnette anglaise), on est encore dans les jeux avec le langage. On voit deux personnages assis en hauteur, au bord du vertige et de la chute, émergeant de deux œufs cassés, qui posent une devinette. La réponse en est un œuf qu’on ne peut reconstituer après qu’il est tombé. Pour Humpty Dumpty, un mot signifie seulement ce qu’il a décidé lui-même. A l'objection d'Alice qui demande si on peut donner autant de sens différents à un mot, Humpty Dumpty répond « la question est de savoir qui est le maître ». Avec Tweedledum et Tweedledee, personnages d’une comptine écrite par Byron, il en va de même. On est alors au cœur de l’interrogation « Which dreamed it ? » que pose l’œuvre. Et l’on entend : « Vous n’êtes qu’une espèce de chose figurant dans un rêve, vous n’êtes pas réelle ! »

Rosemary Standley, la Reine de coeur

Ce spectacle plein de fantaisie et d’inventivité m’a beaucoup plu. J’ai particulièrement aimé les interventions de la chanteuse Rosemary Standley, à la voix si reconnaissable, à la fois claire et profonde, « de moire et de velours ». Variant les aventures musicales et théâtrales, elle interprète ici la Reine de cœur avec beaucoup de conviction. Arborant des cheveux blancs et noirs sous sa couronne, vêtue d’une longue robe rouge matelassée, elle pétrifie de son regard bleu lorsqu’elle prononce la sentence : « Qu’on lui coupe la tête ! » J’ai aussi aimé l’entendre, au début, chanter « I love obey », un de ses grands succès.

Poésie, féérie, magie, rêve, tout se mêle dans ce spectacle non dénué d’inquiétude et d’étrangeté. Et, après les dernières notes de piano, l’enfant qui sommeille en chaque spectateur se lève tout mélancolique : « La clef a été volée » et « le conte de fées s’est défait »…

 

Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage

Lien vers mon billet sur Alice par le Cirque de Chine : http://ex-libris.over-blog.com/article-des-yeux-brillants-et-avides-alice-par-le-cirque-de-chine-de-tianjin-122155802.html

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29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 17:03

« Mon nom, c’est Rose. C’est comme ça que je m’appelle, Rose tout court… ». Telle est la phrase qui s’est imposée au romancier Franck Bouysse, un écrivain « d’instinct », comme il se définit lui-même, et qui est à l’origine de son extraordinaire et quatrième roman, Né d’aucune femme. De la même manière que s’est imposé à lui le lieu, un ancien monastère de chartreux, près duquel il était revenu vivre. Une œuvre inspirée aussi par une émotion, un sentiment de révolte, au souvenir d’un fait divers dont il avait entendu parler, celui d’un père pauvre ayant vendu sa fille pour que survive le reste de la famille. Tous ces éléments ont déclenché chez lui l’acte créateur : « C’est comme quand deux bouts de silex se rencontrent et font une étincelle », dira-t-il à François Busnel qui l’a reçu à La Grande Librairie. Le journaliste le situe entre Lumière d’août de Faulkner et My absolute darling de Tallent, excusez du peu !

Avec cette histoire terrible, que l’on situe au XIXème siècle mais qui est en fait intemporelle, l’écrivain explique vouloir « explorer le mal », qui pourrait être aussi le « mâle », ainsi qu’il le souligne : « J’ai pris le parti de creuser cette obscurité plutôt que d’effleurer la terre. Mais toujours avec l’idée de donner du travail à la lumière quelque part » et cela, en allant à la rencontre de son personnage féminin.  Il le fait aussi avec la volonté de donner sa part à cette « graine de l’enfance » qui demeure en chacun de nous.

Ce roman, dont je n’ai pu me détacher dès que j’ai commencé à le lire, pourrait s’apparenter à un conte, mais à un conte cruel. C’est l’histoire de Rose, quatorze ans, la fille d’un pauvre paysan, Onésime, et de sa femme (jamais nommée), Elle, l’aînée d’une fratrie de quatre filles, vendue à un maître de forges, « un qui ne lâche jamais une proie ». Celui-ci, forme avec sa mère, surnommée la « reine-mère », un couple infernal, qui fera subir les pires sévices à la jeune fille employée comme servante au château. Voici ce qu’en dit Rose : « J’étais peut-être tombée chez des fous avec le maître qui ressemblait à un ogre […] et la vieille qui avait l’air d’un démon. » Les lieux sont encore ceux du conte : un monastère, devenu asile, des souterrains, une forêt impénétrable, un château solitaire, une forge inquiétante, tout y dit le mystère et l’enfermement.

« L’immonde vérité » se fera lentement jour par le biais d’un roman polyphonique qui donnera la parole à certains personnages. Si l’incipit des deux premiers chapitres (« L’homme » et « L’enfant ») est particulièrement mystérieux (Et l’auteur lui-même ne savait pas qui étaient ces personnages), à la fin du roman, on comprend qu’il recèle en germe toute l’histoire. La parole est ainsi confiée à Gabriel, le jeune prêtre de vingt-huit ans, dépositaire malgré lui des carnets où Rose a écrit son histoire. On entendra aussi Edmond, le palefrenier du château, un personnage complexe, dont on se demande s’il est complice ou victime. Onésime et Elle, le père et la mère, exprimeront leurs remords et leur culpabilité, mais celle qui parle le plus bien sûr, c’est Rose, dont Gabriel lit les carnets secrets. Franck Bouysse explique (lors d’une interview à la médiathèque Emile Zola), qu’il n’est pas devenu Rose mais qu’il a été possédé par elle : « C’est comme si elle écrivait avec moi, que je lui prêtais ma main gauche et que j’apprenais à écrire avec elle, avec ses armes à elle. » Il précise encore : « J’ai eu l’impression d’entendre la voix de cette gamine qui m’a raconté  son histoire » et c’est la première fois que l’auteur écrit à la première personne.

En creusant la figure du mal absolu, de l’ogre, Franck Bouysse explique que « cela fait émerger de plus en plus la féminité dans [ses] livres ». Quatre ouvrages lui auront donc été nécessaires pour « faire monter en puissance la féminité » dans son œuvre. Dans La Grande Librairie, François Busnel avait cité la phrase de Malraux : « Je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité. » Et l’écrivain lui a répondu que, dans ce roman précisément, le Mal s’oppose à la féminité dans « une lutte à mort ». C’est par exemple à travers le questionnement d’Edmond le palefrenier que Franck Bouysse interroge sur le mystère que représente la femme pour l’homme : « Leur mystère, c’est pas une chose qu’on peut expliquer, nous les hommes, juste tenter de s’en approcher. Je crois qu’elles naissent toutes avec le savoir de ce mystère qu’elles ont du fond d’elles, qui nous bouscule le sang, d’abord grossièrement, comme du tissu brut qu’elles travaillent à faire la robe de mariée. »

A travers la figure indomptable de Rose et les personnages malheureux de Marie, la femme du maître de forges, de la mère de Rose et de ses filles (Suzanne, Rachel), Franck Bouysse propose une réflexion sur le statut de la femme, réduite à la procréation. Rose dira : « Dieu nous a aussi créées pour ça, faire des enfants et rester dans l’ombre. » Sa mère commentera ainsi le sort des femmes : « Parce que sortir un petit être du néant d’avant pour lui offrir celui d’après est une immense responsabilité, et en sortir quatre une pure folie […] ce que recèle tout enfantement, l’idée que ce n’est pas la vie que l’on offre au final, mais une mort en germe. » Ou encore : « […] car pour tout dire, leurs malheurs prenaient naissance là, dans son incapacité renouvelée à mettre un fils au monde. » Vision pessimiste du monde, relayée par Onésime le père : « Le cœur, dans le meilleur des cas, il parade les jours de fête, le temps du premier baiser  mais après, la disette s’étend, épouse, s’incruste sur les flancs malingres du destin, et il n’y a plus que le sang qui parle et se déverse. Un sang noir. » Le destin de la femme est terrible et Rose le confirme : « Le destin, ma mère en parlait souvent comme d’un démon qui aurait mangé à sa table tous les jours. »

Franck Bouysse interroge surtout sur la soumission des femmes : « Tu m’appartiens – dit le maître de forges à Rose – je croyais que tu l’avais compris », après l’avoir marquée au fer rouge sous l’oreille. Et dans une conversation sur la place de chacun dans la société entre la mère du maître de forges et Rose, celle-ci remarque : « La condition […], c’est la vie qu’on doit mener jusqu’au bout, qui dépend de notre naissance et de rien d’autre. » Et la vieille « sorcière » de lui répondre : « C’est joliment dit […] chacun doit rester à sa place, l’huile surnage toujours au-dessus de l’eau, ainsi va le monde. » Le roman livre ainsi une réflexion sur le pouvoir et la domination masculine.

Peu de lumière donc dans ces personnages féminins dont le sort paraît désespéré : vendue, emprisonnée, battue à mort, violée, tentée par le suicide (« L’idée d’en finir m’est venue pour la première fois – dira Rose -, et j’avais pas encore quinze ans. »), condamnée à procréer, la femme est une victime offerte aux convoitises et à la toute-puissance de l’homme. On reconnaîtra cependant que le personnage féminin de Rose, qui vit une descente aux enfers insoutenable, est doté d’une personnalité remarquable et d’une force qui lui permettront de surmonter toutes les épreuves. Avec elle, Franck Bouysse propose un personnage féminin dont il dit qu’elle « refuse d’être victime ». Bien qu’allant de prison en prison, « prisonnière mais pas enfermée », elle s’affirme en figure de résistante fondamentalement libre. Ne dit-elle pas au docteur, qui a été l’âme damnée du maître de forges : « En vrai, ce qui vous embête, c'est que j’ai encore ma tête, malgré tout ce que j’ai subi, que je résiste. »

C’est d’abord par la découverte de la beauté de la jument Artémis que la jeune fille appréhende une forme de liberté. (On verra l'importance des chevaux dans le roman.) Edmond le palefrenier l’invitera en effet à caresser l’animal et Rose conviendra alors que cette jument « était ce qu’[elle] avai[t] vu de plus beau dans [s]a vie ». Puis, le jeune homme l’incitera à la chevaucher. Une révélation pour Rose, qu’elle exprime ainsi : « Je me sentais libérée de quelque chose de pesant et je voyais le monde différent de ce qu’il était par terre, comme si j’avais trouvé le moyen d’échapper à celui-là pour faire partie d’un autre. » Cette rencontre avec la jument est un moment capital dans l’évolution de la jeune fille  qui « représente l’arrêt du temps, une vision qui se place avant le grand basculement, ce moment où j’ai imaginé que la vie pouvait valoir le coup d’être vécue. » 

Aux moments les plus dramatiques, Rose convoquera donc la beauté de la jument pour que son présent disparaisse. Edmond, pour sa part, commente ainsi l’existence de la beauté : « La beauté ça s’empêche pas. C’est quelque chose que les hommes ont pas eu le choix de pas inventer. » Ce même rôle d’évasion du monde est dévolu à un rêve récurrent, censé abstraire Rose de l’horreur de son quotidien : « Je me suis vue rêvant le rêve, comme si j’étais devenue le rêve lui-même, un rêve vide de rêve, un vide préférable à la vraie vie sur terre, avec l’espoir d’y trouver quelqu’un qui viendrait à mon secours en m’empêchant de le quitter pour toujours. »

Celui qui aurait pu secourir Rose, c’est Edmond, dont elle va tomber amoureuse. Dans le potager, elle sera fascinée par les épaules du jardinier et découvrira la sensualité : « C’est en me rapprochant du château que j’ai compris qu’aucune sorte d’épaules pourrait jamais me faire cet effet-là, même si je vivais jusqu’à cent ans. » Si, au début, il tente de prévenir la jeune fille du danger qui la menace, il n’agit pas réellement car lui aussi est une victime, soumise au pouvoir du maître de forges. Il dira : « Toute ma vie, j’avais fait que descendre» ou encore : « Toute ma vie, j’ai failli être un homme ». Edmond est un très beau personnage par sa complexité.

En réalité, ce qui va sauver Rose, c’est l’écriture. Dès le premier chapitre, on comprend que ce formidable roman sera un livre sur le pouvoir des mots. On y lit en effet : « Les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde » et surtout : « Il est grand temps que les ombres passent aux aveux ». Rose, quasiment illettrée, était depuis longtemps fascinée par les mots. Elle raconte que, lorsqu’elle ignorait un mot, elle en demandait le sens à sa mère qui, « mal lunée », ne lui répondait pas toujours. Elle dit à ce propos : « Alors, le sens des mots venait tout seul et, s’il venait pas, j’inventais, je fabriquais au mieux pour tomber juste. » N’est-ce pas ici le travail de tout écrivain ?

Elle poursuivra cette découverte de la puissance de l’écrit en lisant d’abord en secret le journal du maître. Elle s’émerveille ainsi : « Ce qui me fascinait, c’était le journal avec les mots de différentes tailles qui dansaient dessus et qui avaient l’air de m’appeler. » Naît alors en elle « une sorte de fringale », « un autre genre de faim qui en finirait plus de grandir, une faim de mots ». Les soirées à lire le journal deviennent pour la jeune fille des moments privilégiés, source d’un bonheur qu’elle aurait cru impensable dans ce château de l’horreur : « Ce monde-là, il avait fini par m’appartenir. Mon seul bien sur cette terre. »

Peu à peu, elle va apprivoiser les mots et s’inventer son propre langage pour raconter son histoire. « Tout ce que je savais, c’était que, si je le faisais pas maintenant, je le ferais jamais, et alors il ne resterait rien de moi », confie-t-elle. C’est dans le monastère où elle est enfermée que Rose va demander à la secourable Génie (Eugénie) de lui procurer papier, encre et plume. Les passages consacrés à l’écriture sont magnifiques : « Les mots passent de ma tête à ma main avec une facilité que j’aurais jamais crue possible. » Et de souligner : « Les mots, ils me font me sentir autrement, même enfermée dans cette chambre. Ils représentent la seule liberté à laquelle j’ai droit, une liberté qu’on ne peut pas me retirer. » Rose va jusqu’à inventer le verbe « écrier » : « La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je ne crois pas que ce mot existe, il me convient. Au moins, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. » On comprend qu’outre l’enfantement physique (qui donne son titre au roman), la rédemption du personnage se fait grâce à l'enfantement par l'écriture et prend le chemin de l’art. C’est par l’écriture que Rose trouve le chemin de la beauté et de la liberté. Comme la jument Artémis la « soulève » au-dessus du monde et lui en fait découvrir la beauté, l’art de l’écriture la « soulève » au-dessus de son destin tragique.

Dans ce billet, je n’aurais garde d’oublier de signaler la magnifique photo sépia de la couverture, de Sara Saudkova, une photographe tchèque. Il s’agit d’une sorte de pièta coupée en deux, le thème de la séparation étant au cœur du livre. Tout comme il faut remarquer le mystérieux titre de l’opus, extrait de Macbeth, et qui trouve son explication à la toute fin de l’histoire : « Ce qu’il [l'homme] a cru rêver et qui surgit en ce jour dans l’immobilité de son corps accroché à la bride, cette trace qui relie l’enfant à l’homme, lui à lui, fils né d’aucune femme, et non un autre. Tout ce qu’il devient. Tout ce qu’il est. »

Dans ce roman magnifique, étrangement dominé par la saison du printemps et parsemé d’étonnantes métaphores, il faut se laisser guider un peu au hasard par la voix des personnages et accepter de se perdre dans une histoire qui recèle bien des surprises. J’ai en effet admiré la manière puissante dont Franck Bouysse fait parler les uns et les autres. Chacun possède sa propre voix, sa présence particulière. Ainsi, pour Rose, il n’y a pas de retour à la ligne alors que, pour Edmond, on perçoit une parole hachée, qui se cherche davantage. L’auteur qui - il l’avoue - aurait « adoré être musicien", explique qu’il retravaille beaucoup la langue et recherche les silences entre les mots. Selon lui, « la musique précède le sens » et il remarque que pour cet ouvrage il a supprimé un tiers des dialogues. Comme dit Rose : « Il faut les [les mots nouveaux] apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper après, pas les abandonner au bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe. » Une belle leçon d'écriture ! Ce conte cruel, dont la lecture se fait parfois en apnée tant certaines scène sont violentes, m’apparaît donc comme un grand roman sur l’écriture et son pouvoir rédempteur. « Ecrire » dit Rose…

 

Sources :

La Grande Librairie

Interview de Franck Bouysse à la Médiathèque Emile Zola

Interview de Franck Bouysse à la librairie Mollat

 

 

 

 

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18 juillet 2019 4 18 /07 /juillet /2019 16:29

 

 

Le thème de la disparition d’un frère ou d’une sœur est fréquent dans la littérature. De Jérôme Garcin (Olivier) à Daniel Pennac (Mon frère), en passant par Annie Ernaux (L’autre fille) et bien d’autres, la mort d’un membre de la fratrie est toujours vécue comme une amputation, d’autant plus quand elle prend la forme d’un secret de famille. Avec son dernier opus, Une amie de la famille, Jean-Marie Laclavetine s’empare de ce sujet d’une manière particulièrement originale en proposant une réflexion sur les mécanismes complexes de la mémoire.

Dans ce récit émouvant, le romancier part en quête de sa sœur Anne-Marie, dite Annie, emportée à vingt ans par une vague le 1er novembre 1968, dans la Chambre d’Amour de Biarritz. Un traumatisme tel pour la famille endeuillée que celle-ci choisit de ne plus jamais parler de la jeune fille, dont la mort devint un lourd secret, soudant inconsciemment tous les membres de la famille : « Ce  lien intense entre nous tous, il m’est impossible de ne pas l’attribuer à Annie, à l’absence d’Annie, à ce trou noir qui nous aspirait avec une force irrésistible vers son mystère et nous rassemblait. » Ainsi, à des amis qui demandaient à Dominique, le frère du narrateur, qui était la jeune femme de la photo posée sur un meuble, le jeune homme répondit, « après un blanc », « une amie de la famille ». Et il se sentit alors comme saint Pierre au jardin des Oliviers. La famille, « obnubilée par le silence », est enfermée comme « dans une pensée magique » : « Si nous en parlons, cela se reproduira. »

Le narrateur attendra donc cinquante ans, et la mort de ses parents, pour enfin se résoudre à chercher qui était cette sœur aînée à qui l’on avait édifié « un tombeau de silence ». C’est un rêve étrange qui l’incitera à se lancer dans cette entreprise difficile, alors même qu’il se rend compte qu’il n’a « plus de souvenirs d’Annie ou presque », et cela au moment où il prend enfin la résolution de les écrire. Il s’agit « d’un de ces rêves qui s’imposent avec évidence en fin de nuit, dont on se dit qu’on ne les oubliera pas. » Une jeune femme, vêtue d’une robe blanche « toute simple », « une robe de fête », regarde le narrateur. Elle fait signe à un gamin sur le trottoir, dépose quelque chose dans sa main et c’est alors que le « gosse » tend au rêveur un bouquet de fleurs blanches, tandis que la robe blanche s’est évanouie. Longtemps, il croira que cette jeune femme est sa mère et ce n’est que le jour où il découvrira une photo de sa sœur en robe blanche, au mariage de son amie Lydie, qu’il comprendra qu’Annie lui a envoyé un signe : « Ils sont si rares les morts qui pensent à faire signe aux vivants. »

Opérant par cercles concentriques, l’enquête du narrateur va le conduire de ses frères à Gilles,  le fiancé d’Annie, en passant par Lydie, l’amie d’enfance de sa sœur. Il dit désirer « que ce récit suive son cours tel qu’il s’élabore de lui-même, au petit vent des réminiscences, des réflexions, des rencontres, et nous verrons ce qu’il en advient. » Il ajoute : « C’est le moyen que j’ai trouvé pour que ce texte ne ressemble pas à un monument funéraire, pour qu’y circule le vent frais d’aujourd’hui. » On reconnaîtra qu’il y réussit particulièrement bien.

Au fil des conversations avec ses frères, qui ont « beaucoup oublié aussi », lors de la lecture de la correspondance entre Annie et Lydie et des lettres d’Annie à Gilles (les mots sont nombreux autour de cette histoire, on y écrit beaucoup), se dessine le portrait d’une jeune fille des années 60, étouffée par « le couvercle de pudibonderie et de moralisme qui étouffait la société d’avant Mai 1968, en particulier les filles ». Le narrateur se découvre une sœur passionnée par la langue espagnole et Lorca, qui voyagea au Mexique, et était amoureuse de l’amour : « Avant Gilles, un Hervé, un Benoît… », un Jean-Louis, un Emilien, qui la firent souffrir. Dans ses lettres des années 67 et 68, c’est un vocabulaire surprenant qui émaille ses lettres à Lydie. On découvre une fille « connue pour son franc parler […], directe, abrupte, désemparée, furieuse, triste parfois, insatisfaite, en même temps aimante, généreuse, rieuse, affamée de vie et de plaisir. » Une femme aussi, en proie à la « solitude et [à] ce corps qui l’encombre » et qui sombra dans l’anorexie. : « Elle pèse trente-cinq kilos à vue d’œil, son regard est vide, elle fait peur à voir, elle a dix-neuf ans et elle en paraît treize. » Il faudra toute la patience et tout l’amour de Gilles pour la « ramener à la surface », la sortir de sa « prison intérieure », pour qu’elle retrouve confiance en elle et accepte enfin d’être aimée. Un bref temps de sérénité que la lame furieuse du 1er novembre 1968 emportera à jamais.

Le portrait d’Annie est complété par quelques photos en noir et blanc – dont le narrateur sait qu’elles ne la lui rendront pas. Conservées par les uns et les autres, elles ponctuent le récit, et certaines sont très émouvantes : ainsi on voit la jeune fille « en train de danser heureuse dans l’appartement familial, au son du Teppaz sur lequel tourne un 78 tours. Au-dessus d’elle, le tableau de la vague. Elle est là tout près, écumante et furieuse. Annie ne la voit pas. Elle danse. » Une autre photo encore sur laquelle Annie marche en forêt avec ses frères, et dont j’aime beaucoup le commentaire : « Elle a été près de nous. Elle nous a aimés, elle a respiré le même air que nous, elle a arpenté les mêmes chemins forestiers. […] Il va de soi, ce jour-là, que la vie ne nous séparera jamais. »

Au cours de cette recherche, le narrateur découvrira aussi l’amour fusionnel de ses parents qui s’écrivirent sans discontinuer de 1947 à 1962, « amour d’une force, d’une profondeur et d’une longévité exceptionnelles ». Il se rend compte alors que ses parents, qu’ils prenaient pour des catholiques traditionalistes, étaient en fait très progressistes et ouverts à la souffrance des humbles. Leurs lettres décrivent « ce qu’était l’univers mental d’une cellule familiale d’un milieu plutôt populaire dans ces années-là, fortement imprégné de culture catholique, traversée par les espoirs et par les doutes de l’après-guerre ». Il apprendra encore qu’il avait eu un frère aîné, Michel, dont on ne lui avait jamais parlé, toujours à cause de la douleur indicible des parents : « Michel existe donc, bien qu’il ait été consciencieusement enseveli dans le silence après un passage de cinq jours parmi les vivants. Les grandes douleurs sont certes muettes, mais elles ne le sont pas naturellement. C’est un vrai travail de parvenir à les faire taire. »

Ce récit permet aussi au narrateur de décrire deux expériences, capitales pour lui, en lien étroit avec sa sœur disparue. La première est « quasi mystique », quand il demeurait immobile, en train de « fixer le voilage dans la chambre d’Annie ». Il se sentait alors au cœur intime « d’une vérité sans âge » et précise : « Jamais je ne me suis senti aussi vivant, jamais je n’ai approché de si près le mystère de ma présence au monde ». L’autre expérience renvoie à son travail d’écrivain. Un ami lui fait remarquer une similitude frappante entre une page de son dernier roman et une autre de son premier roman, écrit trente-cinq ans plus tôt. Dans celui-ci, une femme s’adressait « à un homme mort allongé près d’elle, avec la certitude que les mots auraient le pouvoir de la faire revivre ». Dans l’œuvre récente, un homme s’adresse à la femme aimée, plongée dans le coma. Le narrateur se remémore alors le souvenir vivace de « Gilles à genoux près du lit où repose sa fiancée morte. Il est penché vers son visage. Il lui parle. » Un souvenir intact, toujours présent mais qui crée chez lui un « malaise puissant ». La preuve, selon lui, que « tout vient de là, de cette vague inépuisable », qui irrigue aussi son écriture.

Très vite, dans le récit, il affirme en effet qu’il est « né à quinze ans », le jour de la mort de sa sœur. Et il le redira plusieurs fois : « C’est le cœur battant de ma vie, le lieu et le moment de ma naissance. » Et ce qui est passionnant dans ce récit, c’est justement tout le travail de mémoire qu’il opère pour remonter à cette origine, lorsqu’il se « penche enfin au bord du puits noir », et qu’au début « aucune vérité n’en sort ». Persuadé que « la mémoire est la plus effrontée des menteuses », le narrateur nous donne à voir les errements, les tâtonnements, les fausses pistes où celle-ci l’entraîne. Nombreuses sont les formules qui soulignent les failles du souvenir : « Je suppose… il est possible… il me semble me souvenir… je crois me souvenir… je ne sais plus… » Et d’ajouter : « Pourquoi ai-je cru me souvenir que l’événement s’était déroulé un matin ? Peu importe. Il y a bien d’autres erreurs dans ce que j’ai écrit, bien d’autres approximations, bien d’autres faux souvenirs. Ces erreurs, je les laisserai dans le texte et me contenterai de les signaler a posteriori, au fur et à mesure de leur découverte. » Une démarche originale qui donne force et véracité au récit. Lorsqu’il rencontre Lydie, l’amie d’Annie, on est un 3 mai, et il a oublié que c’est l’anniversaire de sa sœur : « Tout se voile. J’ai oublié, oui, je me souvenais juste qu’elle était née en 1948 ». Et d’avouer : « J’ai oublié tant de choses essentielles ou superflues, toute ce qui fait le tissu de la vie […] Je vis dans un brouillard indifférencié où se mêlent des sensations d’autrefois et des rêves d’aujourd’hui, des images naufragées, des ombres incertaines. » Oui, la mémoire n’est pas fiable.

Dans l’alternance du récit supposé des événements et de la recherche de la personnalité d’Annie, les interrogations se bousculent dans sa tête : la chaîne des Pyrénées était-elle visible ce jour-là ? Marraine, la grand-mère cordon bleu avait-elle préparé du poisson ? Le chat était-il tigré comme il le croyait ?  Avaient-ils voyagé dans « l’antique 4L bleu pâle à trois vitesses, ou déjà la flamboyante R16 ? A moins que ce ne fût dans la voiture de Gilles ? A quoi ressemblait la voix d’Annie ? Comment sonnait son rire ? Au moment de l’accident, le narrateur se demande s’il a pu « discerner dans le chaos et le vacarme leurs têtes (celle d’Annie et de Gilles) émergeant de l’écume ». Et il avoue avec humilité qu’il ne sert à rien de « vouloir à tout prix reconstituer ce qui est définitivement brisé, confronter la mémoire à son impuissance ».

Le récit de Jean-Marie Laclavetine pose aussi avec pertinence la question du rôle de la littérature. Sa réponse personnelle est qu’il ne croit absolument pas à « la vertu réparatrice de l’écriture » et j’aime beaucoup la fonction qu’il lui assigne : « La littérature ne répare pas – souligne-t-il – elle rend possible une autre vie, elle permet aux flux vitaux confinés dans l’obscurité de recommencer à circuler, de passer d’un corps à l’autre, d’un cœur à l’autre. » La « parole mémorielle » est même pour lui « une autre forme d’ensevelissement, de déformation, de destruction progressive. Les mots pas plus que le silence – assène-t-il – ne peuvent rien contre la mort. » S’interrogeant de nouveau à la fin de l’œuvre sur l’utilité d’avoir effectué ce travail de mémoire, il affirme que le manque de sa sœur est encore plus aigu maintenant qu’il la connaît mieux et d’affirmer de nouveau : « Les mots ne réparent rien […] J’ai simplement voulu mettre un peu d’ordre dans ce chaos. » Une forme de lucidité réaliste qui résonne en moi.

Le récit s’achève sur le pèlerinage des frères et de Gilles, le 1er novembre 2018 à la Chambre d’Amour de Biarritz, cinquante ans après la tragédie, jour pour jour. Non dans l’idée d’accomplir un « pèlerinage funèbre » mais bien plutôt de tourner la page » et de « sentir sous [leurs] mains l’endroit où tout a commencé ». A la fin de cette démarche de « mémoire volontaire », le lecteur ne peut qu’admirer le narrateur qui a su briser l’omerta familiale et recréer « un nouvel ordre du monde » où sa sœur Annie retrouve sa place pleine et entière. La dernière photo est celle de la montre d’Annie, conservée par Gilles. Demeurée bloquée à 15h 45, elle est « l’heure de la fin de tout et de notre naissance » conclut le petit frère d’Annie.

 

 

 

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15 juillet 2019 1 15 /07 /juillet /2019 18:46

 

Jeudi 4 juillet 2019, la pièce, Architecture, de Pascal Rambert, un dramaturge contemporain vivant, faisait l’ouverture du 73ème Festival d’Avignon dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Samedi 6 juillet, à 22h 20, la 5 retransmettait le spectacle en direct et je l’ai regardé.

Jacques Weber, le père tyrannique

Cette architecture, c’est d’abord celle d’une famille de bourgeois juifs viennois, des intellectuels humanistes, amoureux de la beauté, et persuadés des vertus performatives de la parole. Sur cette fratrie, qui va se déchirer sous nos yeux, règne en tyran, le père, Jacques (Weber), un architecte néo-classique qui a élevé ses enfants dans la terreur : quand ils ne savaient pas faire le distinguo entre un arc–boutant et un arc en plein cintre, il les traînait par les cheveux autour de la table, sous le regard impuissant de leur mère, qui mourra d’un cancer du sein. Mort peut-être accélérée parce que ce père autocrate est devenu l’amant de Marie (Sophie Ferdane), une jeune femme qui a l’âge de ses propres filles. Mais comme le dit sa maîtresse, qui pratique le violon et la poésie érotique, « on a l’âge de ceux qu’on aime ».

Marie-Sophie Ferdane et Jacques Weber

Les autres membres de cette famille se structurent en couples. Il y a celui d’Anne (Brochet), une éthologue qui ne peut s’empêcher de défendre son père, et de son époux Laurent (Poitrenaux), un journaliste cynique (traité de gibbon par le père), désespéré de découvrir que les mots sont impuissants à empêcher la montée des périls. Sa sœur Emmanuelle (Béart) est une psychanalyste que l’horreur de la Grande Guerre conduira vers la folie : « Je suis coupée en deux – dira-t-elle – d’un côté le chagrin, de l’autre le chagrin. Je suis responsable. Si tout cela est arrivé, c’est de ma faute : 20 millions de morts ! » Elle est mariée à un militaire, Arthur (Nausyciel), un va-t-en-guerre, incapable de la satisfaire sexuellement. Il y a encore le couple formé par un des fils, Denis (Podalydès) – la teigne pour son père – un musicien bègue qui crée de la musique sérielle avec sa femme Audrey (Bonnet), une pythonisse en transes, atteinte elle aussi de bégaiement, qui basculera dans la démence comme sa belle-soeur. Enfin, il y a Stan (Stanislas Nordey), traité ironiquement de génie par son père, un philosophe à la sensibilité exacerbée, qui cache son homosexualité. De 1911 à 1938, date de l’Anschluss, ces personnages, traumatisés par leur enfance, s’affronteront sous le regard du père, tous impuissants à enrayer les horreurs à venir.

La ronde des personnages au son du violon

Sur le grand plateau de la cour d’honneur du Palais des Papes, (sans doute trop grand pour ces duels souvent intimistes – mais le spectacle devait être joué à la Fabrica), dans un décor Biedermeier, tout en blancheur qui évoluera vers l’épure froide du Bauhaus, c’est le déclin du Monde d’hier cher à Stefan Zweig, que décrit ici Pascal Rambert. L’uniformité blanche des élégants costumes 1900 cèdera peu à peu la place à des vêtements de couleur puis à des habits de deuil. En effet, tous les personnages trouveront une mort violente dans une séquence finale de théâtre dans le théâtre, qui les voit, pour certains, interpréter leur propre mort.

Marie-Sophie Ferdane, Jacques Weber, Anne Brochet, Emmanuelle Béart

C’est bien ce monde disparu de la Mitteleuropa que la famille nous fait visiter au cours d’un voyage organisé sous la férule du père. Sous le vol des martinets, de Vienne à Athènes, en passant par Budapest, Skopje, Trieste, Ithaque et Corfou, c’est l’occasion d’évoquer l’enfance, les réalisations architecturales du père, la disparition de la mère aimée, les certitudes, les inquiétudes et les secrets espoirs de chacun, le culte de la beauté, la foi dans la parole et dans les mots. Avec la guerre de 1914, tout s’effritera, les dissensions s’accuseront, les couples se disloqueront, chacun portant en soi les défaites et les horreurs à venir.

Marie-Sophie Ferdane

Si le propos est passionnant à bien des égards, on regrettera cependant la longueur, voire la lourdeur et l’emphase de certains passages, tout comme le choix systématique de donner à chaque comédien un ou plusieurs morceaux de bravoure à défendre. Pascal Rambert, en effet, a écrit la pièce spécialement pour chaque acteur de sa famille théâtrale (Chaque personnage porte le prénom du comédien qui l'interprète), à laquelle il a joint notamment Jacques Weber (qui joue pour la première fois dans la cour d'honneur du Palais des Papes). Certes, on ne saurait dénier le fait que ces comédiens distillent ces longs monologues avec grand talent mais le procédé finit par lasser.

Au demeurant, ils nous proposent ponctuellement des moments d’une intensité forte, et d’une belle expressivité. Je pense ainsi à Marie-Sophie Ferdane et à son interrogation hallucinée sur les gueules cassées de la Grande Guerre : « Qu’est-ce qu’un homme ? » se demande l’infirmière qu’elle interprète devant ces soldats qui n’ont plus ni membres ni visages. J’ai aimé aussi l’évocation de son premier baiser avec Jacques devant le théâtre qu’il a construit : « Si  je t’embrasse, je la tue » lui dit son amant en évoquant son épouse malade, ce à quoi elle répond : « Alors, embrasse-moi ! » Stanislas Nordey m’a émue lorsqu’il avoue enfin son homosexualité à Jacques, et l’appelle « papa », la tête sur les genoux de son père comme Nausicaa sur les genoux d’Ulysse. Je n’aurais garde d’oublier non plus Arthur Nausyciel et son éloge diaboliquement cynique de la guerre. Il n’empêche que nombre de passages alourdissent la pièce qui aurait – me semble-t-il – gagné à être élaguée.

Stanislas Nordey et Jacques Weber

Si j’ai aimé la scène du repas qui m’a fait penser au film Festen, si j’ai été séduite par les intermèdes musicaux d’ « accord » chantés et dansés en ronde par les comédiens au son du violon de Marie-Sophie Ferdane, j’ai été moins convaincue par les scènes d’hystérie jouées par Audrey Bonnet et Emmanuelle Béart (tout en sachant que Freud n’est pas loin !) Quant à la venue sur scène du cheval lors de la mort de Denis, s’imposait-elle vraiment ? (Clin d’œil au spectre à cheval dans le Hamlet de Patrice Chéreau ?) Je suis sceptique aussi en ce qui concerne la séquence finale avec la venue d’une Viviane adolescente, la fille de Denis et d’Audrey. Elle dit en effet : « Tout à l’heure, je n’ai pas très bien compris, vous avez dit qu’il fallait s’attendre à des temps auxquels on n’avait pas pensé. » Je crois que tous les spectateurs, eux, avaient bien compris le propos de la pièce et cela m’a semblé tout à fait superfétatoire !

Laurent Poitrenaux, Marie-Sophie Ferdane, Anne Brochet, Jacques Weber, Audrey Bonnet, Arthur Nausyciel

En dépit de ces bémols, la pièce pose des questions qui trouvent un écho dans l’actualité. Pascal Rambert, dans une interview à Théâtral Magazine, explique en effet : « Je travaille beaucoup en Europe centrale. A chaque fois que je discute avec un directeur de théâtre je suis frappé par la montée des préoccupations nationalistes. » Il se demande aussi comment une civilisation aussi brillante que celle de la Mitteleuropa a pu ainsi sombrer corps et biens. Il interroge encore sur le rôle des intellectuels qui ont été incapables d’enrayer la peste brune. Et l’on songe à la phrase de Paul Valéry dans La Crise de l’esprit (1919) : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. » Ce faisant, c’est bien cette question que pose Pascal Rambert, avec celle plus actuelle de la vulnérabilité d’une Europe minée par ses dissensions internes et par les phénomènes migratoires. Cette pièce (pénalisée par sa durée de quatre heures) est donc le reflet des inquiétudes et des préoccupations du dramaturge. Même si elle apparaît trop bavarde, voire didactique, il me semble qu’elle ne peut laisser indifférent. A travers la décadence et la chute d’une famille d’intellectuels, c’est le sort malheureux de l’Europe de la première partie du XXème siècle qui se joue sous nos yeux et un questionnement sur l'Europe à venir.

Jacques Weber, Audrey Bonnet, Denis Podalydès

Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage

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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 18:32

Il y a bien longtemps, j’avais vu le film Le Jardin des Finzi-Contini (titre original italien : Il giardino dei Finzi-Contini), un film italien, réalisé en 1970 par Vittorio de Sica. Librement adapté du roman éponyme de Giorgio Bassani paru en 1962, le film m’avait laissé un souvenir vif, notamment grâce à Dominique Sanda, dans le rôle mystérieux de Micòl Finzi-Contini.

Je viens de lire ce roman qui fut un grand succès lors de sa publication et c’est peu de dire que j’ai été passionnée par cette histoire, dont la plus grande partie se passe dans le jardin de la grande famille juive ferraraise des Finzi-Contini. Dans le contexte de la montée du fascisme en Italie, entre 1938 et 1943, le narrateur, qui appartient à la bourgeoisie juive de Ferrare, fait la chronique rétrospective et mélancolique d’un amour emporté dans les horreurs de la Shoah.

Encadré par un prologue et un épilogue, le roman se structure en quatre parties, le prologue créant d’emblée une atmosphère mortifère. C’est en effet la visite de la nécropole étrusque de Cerveteri, le long de l’Aurelia, « un dimanche d’avril 1957 », qui fait rejaillir chez le narrateur son désir ancien d’ « écrire sur les Finzi-Contini ». Se reportant aux premières années de sa jeunesse à Ferrare, il revoit alors « la tombe monumentale » de cette famille où seul le fils Alberto, né en 1915 et mort en 1942 d’une lymphogranulomatose, sera inhumé. « Alors que Micòl, la fille cadette, née en 1916, et son père le professor Ermanno, et sa mère la signora Olga, et la signora Regina, la mère paralytique et très âgée de la signora Olga, tous déportés en Allemagne au cours de l’automne 43, qui pourrait dire s’ils ont trouvé une sépulture quelconque ? » Oui, c’est bien la mort qui plane sur toute l’œuvre et lui confère cette aura si particulière.

Alors, pour échapper à cette menace diffuse, et dans ce contexte où germe l’antisémitisme, la famille Finzi-Contini se tient à part dans la synagogue, sort peu dans les rues de Ferrare, se nourrit des nombreux livres de sa majestueuse bibliothèque et vit en recluse dans son merveilleux jardin. Le père de Giorgio le narrateur critique son « affectation », son « orgueil héréditaire », « l’absurde isolement dans lequel ils vivaient ou, même, […] leur antisémitisme sous-jacent et persistant d’aristocrates ». Et comme le dira son père au narrateur vers la fin de la quatrième partie, c’est sans doute parce que Micòl était tellement autre que Giorgio en était tombé amoureux : « Ce sont des gens différents… ils n’ont même pas l’air de judim… Eh oui, je le sais : si elle, Micòl, te plaisait tellement, c’était peut-être pour cela… parce qu’elle nous était supérieure… socialement. » Et il lui dit aussi : « Dans la vie, si l’on veut comprendre, comprendre vraiment ce que sont les choses de ce monde, il faut mourir au moins une fois. »

 

En parallèle avec la montée du fascisme et les mesures antisémites prises contre les juifs ferrarais (exclusion du club de tennis, de la bibliothèque municipale…), le narrateur nous conte ainsi avec émotion son amour fou pour Micòl Finzi-Contini. Un amour né alors qu’ils étaient adolescents, qu’ils se jetaient des regards enfiévrés et furtifs sous le talèd de leur père respectif à la synagogue, ou encore que Micòl prenait place à la sortie des cours dans la voiture à cheval conduite par le vieux Perotti.

Dans la mémoire du narrateur, inoublié, demeure ce jour où ils se rencontrèrent de part et d’autre du mur du Barchetto del Duca et de la magna domus. Conseillé par l’adolescente, le garçon était descendu dans une angoissante chambre souterraine pour y cacher sa bicyclette et, quand il était remonté à l’air libre, Micòl avait dû abandonner son échelle, hélée par le cocher Perotti ou par son père. Il lui faudra attendre dix années avant de pénétrer dans le jardin enchanté des Finzi-Contini. Le narrateur évoque ici superbement le souvenir : « Combien d'années s'est-il écoulé depuis ce lointain après-midi de juin ? Plus de trente. Pourtant, si je ferme les yeux, Micòl Finzi-Contini est toujours là, accoudée au mur d'enceinte de son jardin, me regardant et me parlant. En 1929, elle n'était guère plus qu'une enfant, une fillette de treize ans maigre et blonde avec de grands yeux clairs, magnétiques. Et moi, j'étais un jeune garçon en culotte courte, très bourgeois et très vaniteux, qu'un petit ennui scolaire suffisait à jeter dans le désespoir le plus puéril. Nous nous regardions fixement l'un l'autre. Au-dessus d'elle, le ciel était bleu et compact, un ciel chaud et déjà estival, sans le moindre nuage. Rien ne pourrait le changer, ce ciel, et rien, effectivement, ne l'a changé, du moins dans le souvenir. » Si le narrateur devra attendre longtemps avant de pénétrer dans le jardin enchanté des Finzi-Contini,  un lien ténu mais vivace se sera créé alors entre les deux adolescents, qui constituera la trame du récit.

En 1938,les lois antisémites ayant exclu les jeunes bourgeois juifs du club de tennis de la ville, Micòl et son frère Alberto vont les recevoir dans leur parc et sur leur court de tennis. Au cours des longues promenades dans le jardin où Micòl apprend à Giorgio le nom des arbres, au fil des visites que le jeune étudiant fait à Alberto et à sa sœur, se tisse une relation étrange et ambiguë où l’amitié se confond avec l’amour. Quand Giorgio prend conscience de la profondeur de son amour pour Micòl, celle-ci, de plus en plus inaccessible, se dérobe à lui et le rejette. La désillusion du jeune homme est immense.

 

Je me suis interrogée sur cette valse-hésitation que Micòl impose à Giorgio. Comment l’expliquer à un moment où la menace fasciste se fait plus présente ? Il me semble que, peut-être, l’attitude parfois incompréhensible de la jeune fille soit due à un besoin viscéral de se protéger de toute atteinte du monde extérieur. Nombreuses sont les fois où elle se plaint de devoir aller à Venise pour terminer sa maîtrise et on ne la voit jamais dans les rues de Ferrare. Tout comme Emily Dickinson, la poétesse américaine, sujet d’étude de Micòl, qui vécut recluse dans la maison familiale d’Amherts, elle demeure à part dans le grand jardin familial, avec son court de tennis, sa ferme et son arboretum. Dans la magna domus, la grande bibliothèque, la chambre d’Alberto, sa collection d’opalines lui servent de repères. Partout, l’accompagne Ior, le grand danois. C’est ainsi que Micòl est souvent représentée rêvant à sa fenêtre, métaphore de son refus de regarder la sombre réalité en face.

 

Pourtant les points communs ne manquent pas entre les deux jeunes gens, eux qui aiment tous deux la littérature italienne et Carducci, et qui possèdent une sensibilité à fleur de peau. Mais peut-être que Micòl considère Giorgio comme un vieil ami d’enfance : n’avait-elle pas elle-même souhaité placer une place commémorative sur le mur d’enceinte de leur rencontre, dédiée au « vert paradis des amours enfantines » ? N’est-elle pas encore guidée par un réflexe de classe envers un jeune homme d’une condition légèrement inférieure à la sienne ? Elle lui reproche surtout de ne pas savoir se dominer et lui assène avec dureté qu’ « étant donné les rapports qu’il y avait toujours eu entre [eux], [sa] manie de l’embrasser, de [se] frotter contre elle n’était probablement la preuve que d’une seule chose : celle de [sa] profonde sécheresse de cœur, de [son] incapacité constitutionnelle d’aimer vraiment ». Enfin, il se peut qu’elle ne supporte pas sa jalousie maladive, puisqu’il est persuadé qu’entre elle et lui il y a quelqu’un d’autre. Si, à la toute fin de la Quatrième partie, le narrateur laisse entendre que cet autre amoureux pourrait être leur ami commun, l’ingénieur communiste Giampi Malnate, rien dans le texte ne vient le confirmer. Giorgio, s’approchant de la Hütte, le vestiaire du tennis, où il croit trouver les deux amants, n’y entendra que le silence. Dans le film, Vittorio de Sica est allé plus loin en montrant Micòl et Malnate nus sous le regard de Giorgio. Je préfère de beaucoup le doute que laisse planer le roman qui ajoute encore au mystère de Micòl.

 

C’est dans le chapitre III de la Quatrième partie que Micòl s’expliquera sur son désamour pour Giorgio. Elle reconnaît qu’ils sont « stupidement honnêtes l’un et l’autre, semblables en tout et pour tout comme deux gouttes d’eau ». Comment auraient-ils pu « désirer sérieusement [se] déchirer ? » Puis elle envisagera avec une ironie cruelle la scène de leurs fiançailles à la synagogue : « Nous fiancer, peut-être avec accompagnement d’échange de bagues, de visites des parents, etc. ? « Quelle histoire édifiante […] Pouah ! » Sans doute est-elle guidée par une forme d'idéalisme qui lui fait craindre la banalité déceptive de la vie, lui interdisant tout engagement. Pressent-elle avec son âme de pythie que son destin sera tragique et que l'amour ne pourra la sauver ? Surtout, elle avouera à Giorgio, qu’à la différence des gens « normaux », leur manière commune de concevoir la vie est toute tournée vers le passé : « Elle le sentait très bien : pour moi, non moins que pour elle, ce qui comptait c’était, plus que la possession des choses, le souvenir qu’on avait d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante. Comme elle me comprenait ! Mon désir que le présent devînt tout de suite du passé, pour pouvoir l’aimer et le contempler à mon aise, était aussi le sien, exactement pareil. C’était là notre vice : d’avancer avec, toujours, la tête tournée en arrière. N’en était-il pas ainsi ? »

 

Passage capital, qui ne peut manquer de faire songer à Proust, et qui explique la conception littéraire de Bassani. Sophie Nezri-Dufour explique très bien cette obsession pour le passé, signe d’une « volonté névrotique de possession de l’existence ». Le texte est placé dans une « atemporalité », un passé mythifié et figé. Ce faisant « en éliminant la temporalité, Bassani élimine la menace qu’elle représente et l’empêche de voir la réalité telle qu’elle est ». Et ce temps suspendu, arrêté, ne permet pas non plus l’évolution des personnages. Micòl demeure inchangée dans le passé. C’est peut-être cela qui a fait dire que le roman est une critique de l’aveuglement des bourgeois juifs de Ferrare devant la montée des périls. Seul, Giorgio dans le roman évolue, tant et si bien que l’œuvre peut se lire comme un roman d’apprentissage.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman et notamment sur la thématique du jardin qui est au cœur de l’œuvre et lui donne son titre. C’est à ce lieu emblématique qu’est confiée la dimension consolatrice du passé : beau et immuable, le jardin échappe à la tyrannie du temps, précise Sophie Nezri-Dufour. De nombreux détails font de cet endroit un lieu de légende. Le jardin et la magna domus sont des lieux inaccessibles, Micòl habite la pièce la plus haute de la demeure, elle est toujours accompagnée de son gardin, le danois Ior, Tel un être à part, elle possède un langage particulier, le « finzicontinico » et  prépare un breuvage céleste, le « Skiwasser ». Quant au sifflet d’Alberto qui appelle sa sœur dans le jardin, il est comparé à un « olifant ». Nouvelle Béatrice, Micòl est celle qui initie Giorgio aux arbres du jardin, comme Eve initiait Adam au Paradis. Puis elle le guidera à travers des cercles concentriques de la bibliothèque de son père à sa chambre haute, en passant par la chambre de son frère Alberto. Une ascension symbolique, prémonitoire de la chute. Car après le renvoi de Giorgio par Micòl, le jardin devient un enfer, préfiguration de l’enfer à venir.

 

Roman d’une grande richesse littéraire (nombreuses allusions à la littérature italienne et française), mythologique (connotations mythiques attachées aux lieux et aux personnages), historique (montée du fascisme, explications politiques), sociologique (description de la communauté juive de Ferrare avec ses coutumes et ses rituels), le roman de Bassani ne laissera aucun lecteur indifférent. Mais pour moi, au cœur du Jardin des Finzi-Contini, ce qui demeure, c’est le souvenir de Micòl, avec ses cheveux blonds, « de ce blond particulier et strié de mèches nordiques, de ce blond de fille aux cheveux de lin, qui était seulement à elle », l’amour perdu de Giorgio Bassani à qui il a dédié son roman.

 

Dominique Sanda dans le rôle de Micol Finzi-Contini

https://journals.openedition.org/italies/1090 : La symbolique du jardin dans Le jardin des Finzi-Contini, Sophie Nezri-Dufour

 

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29 mai 2019 3 29 /05 /mai /2019 16:51

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Une grenouille verte vivait dans un bassin

Parmi les poissons rouges et moult congénères ;

Elle aimait sautiller et coasser matin

Et gober des insectes et de frétillants vers.

Elle attendait le mai et la lente éclosion

D’un beau nénuphar rose dont elle était éprise ;

Quand il apparaissait, éperdue d’émotion,

Elle poussait plus haut ses tendres vocalises.

Le nymphéa, qui se savait la fleur du Divin,

N’avait pas un regard pour la douce reinette,

Issue de cette race de vils amphibiens,

Dont les Français friands remplissent leur assiette.

Malgré mises en garde et avertissements

Du peuple du bassin inquiet pour l’amoureuse,

La grenouille en folie plongea éperdument

Afin d’étreindre enfin la fleur tant ombrageuse.

Las ! Elle ne savait pas que l’amour est mortel :

La trouble Fleur de Nixe la prit dans ses rhizomes

Et l’entraîna bientôt en un nœud criminel

Au fin fond du bassin et de son noir royaume.

 

Moralité

Ne vous attachez point aux gens qui vous dédaignent,

Il y a fort à parier que votre cœur ne saigne.

 

Fable librement inspirée par la présence annuelle d'un nénuphar et de grenouilles dans notre bassin de pierre.

A notre grande surprise, en ce jour de l'Ascension, nous avons découvert notre reinette au coeur du nénuphar où elle a passé l'après-midi au soleil. De quoi faire mentir la chute de ma fable !

 

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25 mai 2019 6 25 /05 /mai /2019 20:52

La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer, Gustave Courbet (1867)

Mon frère aîné adore les cartes postales et c'est un plaisir toujours renouvelé de découvrir celles qu'il m'envoie régulièrement.  Récemment, il m'a fait parvenir cette reproduction d'une petite toile de Gustave Courbet, intitulée La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer (1867) de Gustave Courbet. J'y ai lu : "Que font ces deux enfants, frère et soeur ? sur cette grève désolée ? D'où viennent-ils ? Comment sont-ils arrivés là ? Si tu racontais leur histoire ?" Pour satisfaire à sa demande, j'ai donc écrit aujourd'hui le texte ci-dessous.

Ce matin de printemps-là, Miss Harriett et Gustave Courbet avaient délaissé leurs pinceaux pour une promenade à deux vers la falaise herbue du Cap-Romain. Ce n’était pas une promenade en amoureux, non, mais le compagnonnage de deux artistes qui s’étaient rencontrés à l’hôtel de la Boule d’Or à Saint-Aubin-sur Mer. Miss Harriett était une artiste-peintre anglaise, qui avait dépassé l’âge fatidique des trente ans, et dont la rigidité puritaine et le corps maigre comme un échalas faisaient se détourner les regards masculins, avides de chairs roses et accortes. Elle avait abandonné son Angleterre natale pour une Normandie,  humide aussi certes, mais plus riante. Quant à Gustave Courbet le provocateur, dont la notoriété était désormais établie depuis l’exposition internationale de Bruxelles, il séjournait régulièrement depuis 1865 dans la petite commune normande, traité comme un coq en pâte par le pharmacien Fouquet chez qui il logeait avec sa sœur chérie, Zélie.

Les deux artistes, qui s’étaient découvert une passion commune pour la marche et la peinture au grand air sur le motif, se retrouvaient toujours près de la fontaine des Trois Grâces de Langrune. Quand Courbet, assis sur son rebord rugueux, voyait de loin arriver la marcheuse, il avait toujours un petit serrement de cœur. Il ne savait pourquoi elle lui rappelait une des trois jeunes filles, celle qui a les cheveux d’un auburn foncé et qui est à droite de profil, dans le tableau qu’il avait peint en 1865, Trois Anglaises à la fenêtre. Sanglée dans sa robe de serge beige à col montant qui lui faisait comme une minerve, chaussée de ses pauvres bottines de marche éculées, à la main, son ombrelle effilée comme un arc, la jeune femme lui semblait une Diane chasseresse, oubliée de Zeus et des hommes. De son pas vif et ardent, elle s’approchait de lui, et souriait à son pantalon de toile rêche au bleu délavé, son gilet de velours beige élimé, négligemment passé sur une grosse chemise de coton blanc. Elle se souviendrait toujours de sa puissante barbe noire, tout à la fois drue et soyeuse, brillante sous le chapeau de paille troué. Et alors qu’il s’appuyait sur son vieux bâton de marche noueux pour se relever, elle lui lançait avec son surprenant accent anglais : « Bonjour, Monsieur Courbet ! »

Ce matin-là, elle avait emporté sa gibecière d’osier : elle y avait glissé d’odorantes tranches de pain bis, un bon morceau de ce Livarot dont elle aimait tant la belle couleur orangée, quatre pommes irrégulières et acides et une petite bouteille d’un cidre piquant, fabriqué par Généreux son logeur, le fermier le plus riche de la contrée. Ah, il ne fallait lui en conter à celui-là, qui n’avait de généreux que le nom ! Bien qu’elle vécût chez lui depuis quelque temps, elle demeurait toujours impressionnée par son tonitruant accent normand et ses formidables moustaches poivre et sel, drues comme les poils du balai que sa brave femme d’Olympe poussait sans relâche dans la salle basse et enfumée de leur grand logis à colombages. Ce matin, c’est lui qui, bonhomme, avait lancé au bas de l’escalier de bois noirci : « I fait rien beau, c’te matin ! » comme pour encourager sa locataire à sortir.

Maintenant, ils étaient étendus sur le haut de la falaise, à demi-cachés dans les hautes herbes dansantes, sous un ciel pommelé de gris où la brise iodée faisait de fantaisistes trouées bleues.  Ils aimaient cet endroit, mélancolique avec cette vieille ruine de maison, désertée sans doute par un pêcheur, désormais habitée par les mouettes qui venaient criailler et pleurer en se posant sur l’arbre courageux qui avait poussé en son ventre vide. On leur avait raconté qu’en cet endroit sauvage et venteux il y avait eu une villa gallo-romaine et qu’une déesse-mère dormait peut-être sous leurs pieds au cœur de la dune, mythologie archaïque qui venait nourrir leurs rêveries.

Courbet somnolait sous son chapeau de paille, perdu dans les méchants souvenir des avanies subies lors des différents Salons de peinture, quand on écartait ses toiles loin du regard du public et qu’on le traitait d’ « agitateur », de « socialiste », de « rouge ». Miss Harriett, son maigre buste relevé, s’appuyait sur son coude et laissait divaguer son regard aigu de peintre vers le jade uniforme de la mer. Cette mer-là était basse, plate comme un miroir, à peine bordée d’un friselis d’écume, et le jusant avait laissé à découvert trois petites coques, curieusement alignées en oblique, dont le noir rivalisait avec celui des varechs et des algues oubliés par le reflux. Un pâle soleil de printemps créait des ombres irrégulières sur un sable jaune hérissé de cailloux blancs où une flaque bleue créait parfois une trouée d’azur clair.

Au fil paresseux de son regard, Miss Harriett avait soudain aperçu deux fragiles silhouettes enfantines, qui faisaient ombre commune sur la grève claire. Elle qui n’avait pas d’enfants, et qui n’en aurait jamais, avait ressenti l’envie brutale et irrépressible de parler avec ces petits d’homme. Se soulevant à demi et mettant ses mains en porte-voix, elle les avait hélés du haut de la falaise : « Ouh, ouh, les petits bézots, montez-là donc que nous causions un peu ! » Surpris par cette voix tombée du ciel, les petits s’étaient violemment serré les mains et s’étaient retournés dans un même élan. Clignant des yeux, ils avaient aperçu le couple allongé dans l’herbe et, après avoir hésité, avaient rejoint en courant les promeneurs en empruntant le côté bas de la falaise.

Les enfants, un garçon et une fille, s’étaient plantés là devant ces inconnus et les interrogeaient du regard. Ils auraient pu être jumeaux, car leur taille était presque semblable, et leur visage poupin, au nez mal dégrossi, semblait celui d’un frère et d’une sœur. Le garçon avait des cheveux coupés au bol, d’un blond de moisson éclatant. Il était comme pendu dans une grande vareuse bleue de pêcheur sur une chemise au col blanc tire-bouchonné et un vilain pantalon court qui dévoilait les mollets musclés d’un enfant habitué à courir pieds-nus dans les rochers coupants et les sentiers caillouteux. Sa petite compagne, à l’épaisse chevelure  rousse comme un feu de sarments, était collée à son frère qui la tenait fermement par l’épaule. Et comme si sa course vers les promeneurs lui avait fait battre le cœur, elle avait la main gauche appuyée sur sa poitrine comme pour en réfréner les battements. Une longue chemise de coton blanc dissimulait ses bras. Quant à sa robe à bretelles vert kaki, elle avait dû être coupée dans le même tissu usé que le pantalon de son frère et elle ne portait pas non plus de chaussures. Si proches l’un de l’autre, dans l’attitude servile, humble et fragile des enfants accoutumés à être battus, ils étaient émouvants et Miss Harriett dut se retenir pour ne pas les serrer contre elle.

Gustave Courbet, réveillé de sa somnolence par les pas précipités des enfants, les regardait avec intensité, en proie à une émotion étrange. Il revit soudain le corps blanc de Virginie, le modèle qu’il avait tant aimé, et dont il avait eu un garçon. L’avait-il jamais désiré cet enfant que la jeune femme avait prénommé Désiré et qu’elle avait élevé seule après leur séparation ? Devant ce petit garçon qui aurait pu avoir l’âge du sien, il éprouva en un foudroiement la honte et la blessure de ne l’avoir pas reconnu. Où était-il maintenant cet enfant dont les traits lui demeureraient pour toujours inconnus et qu’il ne pourrait jamais peindre ?

Tandis que le peintre demeurait silencieux en proie à ses remords, Miss Harriett distribuait aux enfants le pain, les pommes et le fromage de sa gibecière. Ils dévorèrent ce viatique inattendu avec l’avidité de ceux qui ne mangent pas à leur faim tous les jours. Toujours debout, toujours serrés l’un contre l’autre, tels les Dioscures, entre deux bouchées, ils apprirent par bribes leur triste histoire à Miss Harriett. Très vite après leur naissance, ils avaient été placés en nourrice chez la Jacquotte, une femme mi-rebouteuse, mi-guérisseuse, et leurs parents, dont ils ignoraient tout, n’étaient jamais venus les rechercher. Désormais privée de subsides, la Jacquotte se vengeait sur eux en les faisant trimer pour elle. Les journées étaient longues qui les voyaient, par tous les temps, cueillir les simples dans les sous-bois et sur les chemins, ramasser les moules coupantes dans les rochers et le varech glissant sur le sable mouillé, traire les deux vaches rétives de l’étable, nourrir la basse-cour, ramasser l’herbe pour les lapins, couper le bois pour nourrir le feu. Et quand la Jacquotte avait trop forcé sur la chopène, elle passait sa mauvaise ivresse sur leurs corps malingres en les fouettant avec de fines baguettes de frêne.

En les écoutant, Miss Harriett se disait que le monde était bien injuste et que les enfants en étaient les premières victimes expiatoires. Submergée d’émotion, elle vit les enfants enfourner une dernière bouchée de Livarot, marmonner un « boujou byin » à peine audible et prendre leurs jambes à leur cou. Un intense sentiment de solitude l’envahit alors que les frêles silhouettes disparaissaient prestement comme des hirondelles de mer au bas de la falaise. Quant à Courbet, il s’était de nouveau allongé, la tête sous son chapeau, pour ne plus voir la douleur du monde. Elle lui sauterait bien assez tôt à la gorge lors de la Commune sanglante.

Quelques années plus tard, Miss Harriett découvrirait une petite toile de Courbet, accrochée sur un mur de l’hôtel de la Boule d’Or. En dessous, l’hôtelier avait griffonné un méchant écriteau : La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer (1867). Lui reviendrait alors en plein cœur cette fin de matinée printanière où, sur une falaise herbue, un grand peintre avait sommeillé à ses côtés et où deux petits enfants avaient croqué dans ses pommes acides et dévoré son pain bis. Oui, il « avait fait rien beau, c’te matin-là ! » Et elle ne saurait jamais qu’un siècle plus tard, en 1943, lors de la construction du Mur de l’Atlantique, les Allemands découvriraient la statue gauloise d’une déesse-mère, vêtue d’une tunique, ornée d’une torque et la tête ceinte d’un diadème. A ses pieds, un garçon et une fillette…

Toute ressemblance avec des personnages et des lieux réels n’est nullement fortuite.

http://ex-libris.over-blog.com/article-ophelie-en-hareng-saur-miss-harriet-de-maupassant-93400908.html

 

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