Alice et le Chat du Cheschire
Samedi 18 janvier 2014, à 20h 30, l’espace événementiel du Breil à Saumur accueillait le Cirque de Chine de Tianjin dans une adaptation d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll. En une quinzaine de tableaux féériques, les vingt-cinq artistes chinois ont revisité pour nous les aventures de la petite Anglaise mythique.
Tout comme Alice à la poursuite du Lapin blanc et qui se retrouve dans un monde inconnu, les sept cents spectateurs se sont retrouvés dans une Chine lointaine et circassienne grâce à des numéros traditionnels virtuoses : rubans, monocycles, antipodisme, contorsion, jonglage, diabolo, cerceaux, jeux de jarres, équilibre, acrobatie, maniement des drapeaux…

Alice et le Lapin blanc
Ce « cirque-poème » débute avec la célèbre promenade en barque sur la rivière Isis que fit Charles Lutwidge Dogson, alias Lewis Carroll, avec Alice Liddell, en 1862. C’est au cours de cette balade que le mathématicien conteur raconte à la petite fille une histoire de son invention, Alices’s Adventures Underground, qui deviendra Alices’s Adventures in Wonderland. On sait que l’héroïne était accompagnée de ses deux sœurs : Lorina Charlotte (13 ans) et Edith (8 ans). La mise en scène présente ainsi Alice à travers trois artistes, d’âges différents, vêtues d’un tutu bleu et chaussées de ballerines. Ce trio symbolise le passage à l’adolescence que fut pour la petite fille ce voyage initiatique, commencé par une descente au fond d'un terrier. Celle-ci est rendue par une voltige sur deux rubans, le long desquels la jeune artiste glisse avec souplesse et vélocité.
Pendant tout le spectacle, l’écrivain, qui joue avec une boule magique, accompagne Alice et entretient avec elle un dialogue tout fait de compréhension, d’inquiétude et de surprise. Ainsi, j’ai beaucoup aimé le tableau très poétique où il converse avec sa création, enfermée dans un immense rond transparent. A la fois proche et lointaine, elle semble lui échapper, tout comme Viviane échappa à Merlin.

Alice et Lewis Carroll
Il n’était pas évident de transposer ce conte anglais célébrissime dans l’Empire du Milieu. Mais Alice elle-même ne s’interroge-t-elle pas : « Suis-je en Nouvelle-Zélande ou en Australie ? » ? On reconnaîtra que la mise en scène inventive de Fabrice Melquiot, assisté de Petros Sevastikoglou, Julie Vilmont pour le jeu de l’acteur et Guo Xingli pour les acrobaties, a su déjouer les écueils de cette adaptation. On le doit aussi et surtout à de jeunes artistes étonnants dont l’énergie et la poésie ont fait notre admiration.
Au cours de sa déambulation dans des rues bordées de gratte-ciel aux lumières électriques, dans des bars bruyants, en quête de l’éventail et des gants, la petite Alice découvre la course folle du Lapin blanc, les fascinantes contorsions du Chat du Cheshire, les ascensions de Pat et de Bill sur l’échelle à l’assaut de la petite maison où elle est emprisonnée. Le chapitre du « thé chez les fous » en compagnie du Chapelier devient une folle soirée dans une rougeoyante discothèque où l’on rencontre des équilibristes, costumées en barmaids, qui jouent avec des chandeliers allumés, une magicienne au masque chinois qui fait voler une table ou encore des jongleuses qui font tournoyer de multiples assiettes sur des bâtons.

Dans la discothèque chinoise
On pénètre encore dans la cuisine de la Duchesse et du Bébé qui se transforme en petit cochon. Les cuisiniers, armés de grands poivriers et éternuant sans discrétion, y mélangent la soupe avec énergie, et y plongent êtres humains et animaux. On y rencontre le Chien, interprété par deux artistes, sous la forme des célèbres dragons chinois. Ce chapitre donne lieu encore à un exceptionnel jeu de jarres. Ce mélange de fantaisie et de cauchemar, un des traits caractéristiques de l’œuvre de Lewis Carroll, est ici particulièrement bien rendu.
Le metteur en scène fait encore un clin d’œil à la situation politique de la Chine. On sait en effet que le conte de Lewis Carroll peut être lu comme une remise en cause d’un ordre victorien corseté et qui brima les enfants. Sur l’affiche qui représente la Reine de Cœur (Queen Mao !), celle qui répète sans cesse « Qu’on lui coupe la tête ! », des opposants viennent placarder une affiche avec le mot « Democraty ». C’est l’occasion d’un affrontement chorégraphié entre les soldats et les courtisans de la Reine de Cœur vêtus de rouge, et les manifestants habillés de noir. Puis les champions de chaque parti, costumés en catcheurs, s’opposeront à travers un beau numéro de voltige sur rubans. Enfin, la Reine de Cœur, dressée sur un pavois constitué d’une carte à jouer, proposera un remarquable jeu avec les cartes, sorte de magistral feu d’artifice, qui les enverra jusque parmi les spectateurs.
Alice, la Reine de Coeur et le Lapin blanc
Ce défi permanent à l’espace, à l’équilibre, que pratiquent avec maestria ces jeunes artistes chinois, est au service de la provocation du langage, chère à Lewis Caroll. Les couleurs, le mouvement perpétuel, l’occupation permanente de la scène, la musique rêveuse ou rythmée, exaltent au plus haut point la fantaisie du texte de l’écrivain anglais. On regrettera peut-être une musique un peu trop envahissante parfois, qui nuit à une bonne écoute de la voix off.
Ainsi, grâce à ces jeunes Chinois qui paraissent éternellement jeunes, ce spectacle enlevé et ludique fait la part belle à l’imaginaire enfantin. On relira alors à propos l’épilogue du conte de Lewis Caroll dont la conclusion est laissée à la sœur d’Alice : « Elle était certaine que, dans les années à venir, Alice garderait son cœur d’enfant si aimant et si simple ; devenue femme, elle rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, ses enfants à elle, et ce serait leurs yeux à eux qui deviendraient brillants et avides en écoutant mainte histoire extraordinaire, peut-être même cet ancien rêve du Pays des Merveilles. » Et, devant les merveileux artistes du Cirque de Chine, les spectateurs ébahis sont vraiment redevenus de tout-petits enfants.

Alice et les jongleurs de chapeaux