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19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 17:37

La Lassitude de l'infini, Giorgio de Chirico

La fenêtre est ouverte à la journée qui vient

Et les cris des enfants qui partent pour l’école

Montent dans le matin

 

La vie est devant eux

Immense et incommensurable

Avec son manteau de mystère

Son inconnu aventureux

Ses rêves en folie

L’air frais à pleins poumons

Les gestes déliés

Le sang clair triomphant

Qui fait rouges les joues

Tout est à respirer à aspirer à vivre

Dans ce panorama qu’il leur faut dessiner

 

Et moi mes doigts sont gourds

Le crayon glisse de mes mains

Mon esquisse a pris forme

En souvenirs enfouis et en actes manqués

Et tout ce qu’on voulait

Et que l’on n’a pas fait

Comme une lourde traîne

Sur mon dos lassitude

 

Et je n’entends soudain plus

Qu’un mince filet de voix

Les enfants sont partis

Mon dessin est fini

 

Lundi 16 septembre 2019 au matin

 

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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 18:28

Jeudi 6 février 2020, au matin, je « surfais » sur la toile afin de voir comment mon blog (ex-libris.over-blog.com) y était référencé. Et voilà que dans une rubrique consacrée au livre de Pascale de Trazegnies, intitulé Ô orchidées, j’aperçois une phrase qui fait tilt à mon oreille : « Comment naquit l’orchidée ». En cliquant sur le lien, je tombe sur Google Books et découvre que l’auteur, dans son dernier chapitre, « Coda : au commencement des temps » (pp. 248-250), y évoque deux légendes se rapportant à la naissance de la fleur.

La première raconte l’histoire d’Orchis, fils d’une nymphe et d’un satyre, qui devient l’amant d’une prêtresse de Bacchus, un acte interdit. Il est « tué, dépecé, ses attributs jetés en terre » ou bien, abandonné dans la forêt, il est attaqué par des bêtes sauvages. Toujours est-il que ses attributs ou son sang donne naissance à des orchidées.

L’autre histoire, « Comment naquit l’orchidée », est celle que j’avais écrite en mai 2009 et publiée de nouveau sur mon blog le 31 mai 2011. http://ex-libris.over-blog.com/article-comment-naquit-l-orchidee-74692695.html J’avais imaginé une version vietnamienne de la naissance de l’orchidée, sans d’ailleurs avoir jamais eu connaissance de ce lien entre l’orchidée et le thème de la renaissance. Mon Dictionnaire de la mythologie ne mentionne pas Orchis, ni le Dictionnaire encyclopédique Larousse que je possède.

J'ai ainsi découvert par hasard que ma petite légende se retrouve résumée et citée en compagnie de textes d’écrivains célèbres consacrés à l’orchidée et qu’elle clôture le livre de Pascale de Trazegnies. Quelle surprise de me retrouver ainsi dans ce très bel herbier littéraire, illustrée par Djohr, et publié aux éditions Flammarion !

Le 11 juillet 2019, sur Radio CFM, dans l’émission L’esprit rock, l’auteur répondait aux questions de Rémy Torroella et expliquait comment elle en était venue à écrire ce livre. En quête d’une habitation en Occitanie, cette Française d’adoption, issue d’une des plus anciennes familles aristocratiques de Belgique, découvre un jour « une fleur isolée, bizarre, étrange, rouge » et s’étonne que des orchidées poussent ainsi en France en liberté. Se prenant de passion pour l’orchidée, elle se met donc en quête de ce que les écrivains ont pu écrire sur cette fleur éminemment sexuelle. Courbet n’aurait-il pas pu la prendre pour peindre L’origine du monde ? Certains artistes la comparent à un sexe femelle comme Pierre Louys, d’autres à un sexe mâle. C’est le cas de Bernard Buffet qui aimait à les représenter. Et tous les termes qui la décrivent sont érotiques. Quant à son double bulbe, il rappelle une paire de testicules, d’où le nom latin orchis.

« On sera frappé par l’aspect passionnel du rapport que les écrivains entretiennent » avec cette fleur protéiforme, parfois semblable à un visage, qui apparaît monstrueuse à certains. Il y a ceux qui l’adorent, particulièrement les Symbolistes et les Décadents. Oscar Wilde ne la portait-il pas à sa boutonnière ? Et il écrivait : « C’était une adorable fleur tachetée, aussi perverse que les sept péchés capitaux. »(p. 112) A la fin du XIXème siècle, en effet, règne « l’orchidophilie » : on allait la quérir au bout du monde, jusqu’en Amazonie, on la rapportait par bateau, on la cultivait en serre en espérant qu’elle survive. Puis, cette fleur très chère devient une fleur « bourgeoise » et il y a ceux qui la détestent, comme les Surréalistes. Ainsi on lit chez Desnos : « L’orchidée et la pensée/ N’ont pas ombre de cervelle […] (p. 142) Pascale de Trazegnies, qui est aussi musicienne (elle a été la chanteuse du groupe Cos), évoque encore les chansons qui parlent de l’orchidée : « Blue orchid » des White stripes (p. 104), ou encore « Les orchidées » de Bertrand Belin : « […] Les orchidées, nouvelles venues,/ Seront des blasons à nos cœurs déçus. » (p. 196)

Ce très joli livre est illustré par Djohr. L’artiste s’est inspirée de Fleurs des serres et des jardins de l’Europe de Van Houtte, un ouvrage de botanique daté de 1845-1855. Sur un dessin de base « classique », elle a apporté sa touche personnelle. Ainsi, pour Jean Cocteau (p. 83), l’orchidée évoque la danseuse Loïe Fuller : « Elle manœuvre avec des perches des flots de voile souple, et sombre, active, invisible, comme le frelon dans la fleur, brasse autour d’elle une innombrable orchidée de lumière et d’étoffe, qui s’enroule, qui monte, qui s’évase […] » Djohr a donc, sur un fond beige constellé d’une petite étoile noire, ajouté un léger voile rouge à la fleur blanc et jaune, évocatrice de la danseuse et c’est une vraie réussite. Ses dessins possèdent la précision du botaniste et la fantaisie inventive de l’artiste.

C’est donc un livre à feuilleter, à butiner. Et l’on pense à Darwin (pp. 15-16) qui avait observé l’éperon très long de l’Etoile-de-Madagascar, pour ensuite découvrir le papillon à longue trompe « comme créé pour aider à la fécondation de cette orchidée ». Pour le scientifique anglais, « le plus grand spécimen de l’adaptation, c’est l’orchidée ». J’ai beaucoup aimé retrouver dans ce livre l’expression « faire cattleya » que Swann emploie pour évoquer métaphoriquement la possession physique d’Odette de Crécy. Ayant étudié L’Ecume des jours avec mes élèves, je ne me souvenais plus de la récurrence des orchidées dans le roman et de Chloé se parfumant « à l’essence d’orchidée bidistillée ». (p. 103)

Ainsi, des poètes chinois à Mahmoud Darwich, en passant par Léo Ferré ou Clarice Lispector (que j’ai découverte il y a deux ans), de Confucius à Rainer Maria Rilke en passant par George Sand, Ô orchidées nous entraîne dans un fabuleux voyage au pays de cette fleur « indicible », à la fois commune et très rare, « à l’image même de la vie » selon Jean-Marie Pelt. Et je ne suis pas mécontente de faire partie de ce voyage… Je crois bien que, désormais, je ne regarderai plus de la même façon nos orchidées que mon mari arrose avec attention – sinon amour - chaque semaine.

Mes orchidées (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Radio CFM, Entretien de Rémy Torroella avec Pascale de Trazegnies, le 11/07/2019

https://pascaledetrazegnies.com/photos/

http://www.lacauselitteraire.fr/pascale-de-trazegnies

https://www.babelio.com/livres/Trazegnies--orchidees-/1085310

 

 

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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 11:13

Samedi 18 janvier 2020, c’était la quatrième édition de la Nuit de la Lecture, parrainée cette année par la comédienne et réalisatrice Zabou Breitman. A cette occasion, dans les bibliothèques et les librairies de France, on célèbre et on partage les mots. C’est ainsi que la Bibliothèque de Rou-Marson, en lien avec le réseau L’Imagin’R, a proposé une lecture animée par deux habitantes de ce village, proche de Saumur.

Dans la Maison des Associations, à 18 h, devant une trentaine d’auditeurs et à la lueur de bougies, Renée Monnier et moi-même nous avons raconté quatre petites histoires de terroir, issues de notre imagination. Entre réalisme et onirisme, les trois premières étaient de ma plume et la dernière, la plus longue, de Renée Monnier.

Avec « Le pré est vénéneux mais joli en automne » et « L’dame blanche du Wilhelm », il était question de l’étrange apparition d’une dame blanche sur les bords de la Loire et dans des montagnes proches de la Suisse. « L’autre histoire d’une fille de ferme » a revisité le mythe d’Io, transformée en génisse par Zeus, afin qu’elle échappe à la jalousie d’Héra. Enfin, avec « Les Tesselles bleues », Renée Monnier a imaginé un drame paysan lors de la construction de la célèbre piscine en mosaïque d’Odorico dans le parc du château de Marson.

Et pour témoigner que « la lecture est une amitié », ainsi que le dit Proust, cette soirée s’est achevée par la dégustation d’une galette conviviale, accompagnée des bulles traditionnelles.

Mes 3 textes :

Le pré est vénéneux mais joli en automne : http://ex-libris.over-blog.com/article-30199899.html

L'dame blanche du Wilhelm : http://ex-libris.over-blog.com/article-36065197.html

L'autre histoire d'une fille de ferme : http://ex-libris.over-blog.com/article-le-defi-de-la-semaine-n-68-l-autre-histoire-d-une-fille-de-ferme-88622047.html

 

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 16:48

Il y a quelques années, en voyage à Malte avec ma fille, dans l’oratoire de la co-cathédrale Saint-Jean, j’avais vu deux œuvres du Caravage : le Saint Jérôme solitaire écrivant la Vulgate, dont le torse nu se détache sur la lumière rouge d’un drapé et d’un chapeau de cardinal. « La solitude est un rectangle peint », ainsi que la décrit Yannick Haenel dans son œuvre La solitude Caravage. J’avais été fascinée par La décollation de Jean-Baptiste qui lui fait face, dans un des plus grands formats que le peintre ait jamais utilisé, 316x520. Dans le sang qui coule du cou du supplicié, on y lit la signature unique d’un peintre qui ne signait pas ses toiles. Enfin, dans l’île d’Ortygie à Syracuse, avant que les portes de l’église Santa Lucia alla Badia ne se referment, j’avais entrevu le grand mur ocre, ombré de noir et troué d’une arcade, qui domine Les Funérailles de sainte Lucie, dans une étonnante composition. Des toiles qui m’avaient incitée à lire La course à l’abîme de Dominique Fernandez, une biographie du peintre lombard, très fortement centrée sur son homosexualité. Et voilà qu’une amie vient de me prêter La solitude Caravage de Yannick Haenel, un ouvrage qui me laisse une impression profonde, tant il nous fait approcher avec acuité et émotion le mystère de ce peintre.

Saint Jérôme écrivant

Il s’agit tout à la fois d’une biographie du Caravage à travers l’analyse chronologique de ses toiles et d’une autobiographie spirituelle de l’écrivain. Celui-ci raconte comment, à l’âge de quinze ans, pensionnaire au Prytanée militaire, il découvre dans une bibliothèque poussiéreuse le visage d’une jeune femme aux sourcils froncés, corsetée dans une tunique légère, saisie dans l’accomplissement d’un mouvement qu’on n’identifie pas puisque la reproduction du tableau est tronquée. « A son oreille, une adorable perle était fixée par un nœud de velours noir dont la boucle formait un papillon. […] cette perle, ce papillon noir me plaisaient à ce point qu’ils jouèrent un rôle crucial dans ma vie. Je peux dire qu’ils veillèrent ensemble sur mon désir ; ils en étaient l’image – ils en devinrent même la clef. » Après une quinzaine d’années pendant lesquelles cette « première femme » ne cesse de le hanter, Yannick Haenel découvre en 1997 au Palazzo Barberini, à Rome, que ce visage est celui d’une héroïne biblique, la Judith du tableau du Caravage, Giuditta che taglia la testa a Oloferne (1599), Judith décapitant Holopherne. Et il explique que « la main de Judith [l’] a initié à la peinture », le conduisant alors vers toutes les autres mains des tableaux du Caravage. Dans la nuit qui suit cette rencontre, il se met à feuilleter des livres sur Le Caravage et il explique : « en écrivant ce livre, je ne fais qu’essayer de revenir à ce feu qui en vous tombant dessus d’une manière imprévisible vous accorde l’acuité qui rencontre la peinture. »

Judith décapitant Holopherne

J’aime que cette quête du Caravage par l’écrivain se focalise autour d’un infime détail, la perle à l’oreille de Judith : « […] en poussant  dans ma vie comme une graine, [elle] m’avait ouvert à la peinture : celle du Caravage, celle de tous les peintres. » Dans cette perle il lui fallait trouver « un monde caché où le trésor scintille ». Le hasard fait que Yannick Haenel, lors d’une exposition « Dentro Caravaggio » à Milan, se retrouve devant la Madeleine pénitente, dont la joue porte une larme. « Le bel éclat roux et les modulations vertes et brunes des vêtements m’enchantèrent d’emblée » écrit-il. Et voilà que quinze années après la découverte de la boucle d’oreille en perle de Judith, « surmontée d’un ruban en formes d’aile de papillon noir », il la retrouve dans les bijoux abandonnés au sol de la Madeleine pénitente et symbolisant sa conversion vers la vie spirituelle. Cette « amitié entre les œuvres » - ainsi qu’il nomme ce système d’échos picturaux - se poursuivra avec Salomé avec la tête de Jean-Baptiste. La fille d’Hérodiade se détourne devant le chef décapité du Précurseur et porte aussi les mêmes boucles d’oreille. « Que la perle abandonnée par Madeleine passe à l’oreille de Judith, qui ensuite en fera cadeau à Salomé, cela m’émeut » souligne l’écrivain. Certes, « cette pensée qui l’entraîne vers elles n’a rien de raisonnable » et pourtant elles lui permettent d’accéder à « la merveille » qui est au cœur intime de l’art du peintre. Et de nous offrir ce très beau passage sur La Madeleine pénitente : « Je regarde le tremblement nacré d’une femme dont la larme si discrète, en écho à la perle jetée à terre, s’écoule sur sa joue. Je pense alors que la nacre réfléchit plus encore que l’amour, et que le reflet qui se loge en toute larme est le premier miroir en lequel, malgré notre aveuglement, nous avons trouvé réfléchie la figure du monde et celle de nos corps stupéfaits. Oui, dans une larme qui coule, comme à la joue de Madeleine, je découvre le monde devenu perle."

La Vocation de saint Matthieu

Cette quête de la perle par Yannick Haenel invite donc le lecteur à une plongée dans les tableaux du Caravage, qui se révèle une fantastique initiation à sa peinture. Pensionnaire à la Villa Médicis en 2008, il découvre dans la chapelle Contarelli de Saint-Louis-des-Français les trois tableaux consacrés à la vie de saint Matthieu, sa vocation, son inspiration, son martyre. L’occasion pour l’écrivain de commencer à aborder la violence du peintre : « il y a avait un fauve là-dedans, un fauve contenu dans les coloris, une violence qui déchirait la lumière et les ténèbres, dont l’affrontement d’un tableau à l’autre se révélait le grand sujet de ce drame […] » Dans ce « jeu violent des contrastes », l’auteur interroge le mouvement du bras du Christ qui appelle le futur apôtre dans La Vocation de saint Matthieu mais aussi le spectateur et l’écrivain lui-même. Dans Le Martyre de saint Matthieu, il découvre un personnage qui semble se détourner d’une scène qui l’effraie et qui a le visage du peintre. Remarquant que ce dernier et le visage du Christ dans La Vocation de saint Matthieu se font face, il souligne que cet appel du Christ à Matthieu s’adresse aussi au Caravage. En se détournant, ce dernier exprime son impossibilité de s’abandonner au Christ, car il est trop « tourmenté par le péché ». Cette visite à Saint-Louis-des-Français fut capitale pour l’écrivain qui se sent aussi « désigné » : « […] si j’avais été désigné, c’était moins par le Christ que par Le Caravage, par sa peinture, afin d’approfondir l’aventure de ma vie sous son signe. »

Dans le chapitre intitulé « La vie du Caravage », Yannick Haenel cite le grand penseur franciscain Jean Duns Scot : « Etre une personne, c’est connaître la dernière des solitudes. » Et c’est particulièrement le cas du Caravage, ce peintre qui ne vécut que trente-neuf années et peignit une soixantaine de tableaux avec « un succès aussi fulgurant que sa vie fut malheureuse ». Protégé par les plus grands, préférant la vie de la rue et des bouges, il mourut « pauvre, malade, absolument seul comme un misérable […] » Caractérisé essentiellement par son tempérament querelleur et ombrageux, marqué par le crime commis à Rome, jalousé par les peintres contemporains et des biographes envieux, il connut le purgatoire avant d’être redécouvert par Courbet, Manet et surtout Roberto Longhi qui le ramena à la lumière.

L’écrivain reconnaît donc la difficulté de pénétrer l’intimité du Caravage. Comment découvrir « ce lieu vibrant qui en chacun de nous s’accorde à une vérité singulière et qui, chez Le Caravage, prend figure indomptable et peut-être apaisée, [ce] point de solitude » ? Selon lui il s’agit d’ « un espace déchirant, difficile à supporter, où nous sommes libres et seuls, indemnes – c’est-à-dire non damnés -, où l’enfer n’a pas de prise sur nous. ». On retrouve cette notion de l’indemne dans la lecture que fait Haenel d’un Jean-Baptiste à la fontaine tardif. Dans ce tableau, il lit « la simplicité de l’indemne » du Caravage et commente : « elle étincelle comme la goutte d’eau qui désaltère un enfant », comme si le peintre, au crépuscule de sa vie, rejouait « la scène enfantine de la fontaine mariale », édifiée autrefois par son oncle dans la perspective de la Contre-Réforme. De même, évoquant l’apprentissage « lombard » du peintre, Haenel explique que le peinture est cet art unique qui fait « apparaître ce qu’on ne voit pas ». Et j’aime beaucoup le lien de fraternité que l’auteur établit entre le peintre et lui-même, l’écrivain : « Faire parler la solitude du Caravage implique qu’on en cherche l’inflexion dans la nôtre, dans le lieu où nous aussi nous sommes seuls, absolument uniques, c’est-à-dire dans nos phrases. »

Tête de Méduse

Pour écrire cette vie de roman, Yannick Haenel part en quête de tous les tableaux du Caravage, lit toutes les monographies qui lui sont consacrées et recherche « une écriture qui sache faire entendre la vie et l’œuvre les deux à la fois, et le point fou qui les accroche […] comme une perle s’attache amoureusement au lobe d’une oreille ». Reprenant ce que l’on sait de la biographie du peintre, il s’arrête cependant sur un événement qui a peu retenu l’attention des biographes : la peste de Milan qui, en 1576, fit 17 000 victimes, et notamment le père, le grand-père et un oncle du peintre. L’écrivain suggère que ce fut sûrement une expérience capitale pour cet enfant de six ans qui, adulte, peindra « des corps tout bordés de maladie ». Et il devine dans les toiles du peintre « le spectre de la défiguration », que l’on peut lire par exemple dans La tête de Méduse ou dans la balafre infligée au visage du Caravage lors d’une rixe. Et de s’interroger sur « le noir qui creuse [ses] toiles ». Il s’agit d’un « noir animal », constitué d’os de bœuf bouillis que l’écrivain perçoit comme étant « insondable » et qui trouverait son origine dans la peste de l’enfance. Et si Le Caravage a les yeux rouges, c’est bien parce qu’à travers le « noir originel », il ne fait que regarder la mort en face.

Bien loin de s’appesantir sur les frasques et les rixes du Caravage, Yannick Haenel imagine surtout le temps consacré à la peinture. C’est dans ce lieu, dans la solitude du face à face avec la toile, que se situe le plus important. C’est là que « le véritable combat mené par le peintre se déroule en cet espace obscur et absolu […] c’est en peignant que Le Caravage rejoint son feu ». Et de conclure : « Voilà : la vérité, ce n’est pas de mener une vie de liberté, c’est d’être libre dans son art. »

L’ouvrage contient de passionnantes remarques sur les toiles du peintre. Du Jeune garçon pelant un fruit, Haenel fait un tableau fondateur. Ne serait-ce pas le « portrait du peintre en sacrificateur » avec ce couteau qui « dresse sa pointe vers le cœur du jeune homme » ? L’écrivain décèle un autre autoportrait dans le Garçon mordu par un lézard, dont la chair épanouie est une invite à une sexualité provocatrice. Et qui a dit que Le Caravage ne connaissait pas la nature ? La Corbeille, cet « éclair libre » qui « déborde de son support », est un absolu démenti à cette assertion.

Corbeille de fruits

Selon l’écrivain, c’est avec Le Martyre de saint Matthieu que la violence devient la matière même de la peinture du peintre. Elle explose avec le corps nu du bourreau qui s’apprête à achever le saint de son épée et avec le cri de l’enfant de chœur à droite, qui rappelle que l’innocence a déserté ce monde. Haenel insiste très justement sur l’importance du corps chez le peintre. Qu’il s’agisse du pied de l’enfant Jésus appuyant sur celui de Marie dans La Madone des palefreniers ou du postérieur de drap ocre du bourreau dans La Crucifixion de saint Pierre, tous ces détails font sens et il y aurait mille choses à écrire sur eux ! Et commentant La Conversion de saint Paul, Haenel écrit : « Le coup de force du Caravage réside là, dans son désir d’exposer l’irruption de la vérité à un corps et une âme depuis la pesanteur la plus concrète. Les corps sont lourds, ils tombent, le monde est fait de jambes et de flancs. »

La Madone des Palefreniers

L’auteur nous apprend aussi que Le Caravage a peint trois fois saint François d’Assise, ce qui peut sembler surprenant de la part d’ « un peintre, débauché, querelleur et bientôt assassin ». Sans doute est-ce par l’intermédiaire de la Contre-Réforme, et peut-être par Philippe Néri, qu’il fut conduit à François, ce pratiquant de la simplicité évangélique. Certains critiques ne vont-ils pas jusqu’à voir dans les portraits du saint des autoportraits ? Selon Haenel, il faudrait y lire un « transfert [qui] relève d’un rapport brûlant » avec le sacré, sa violence étant proche de la jouissance mystique.

Avec Le Sacrifice d’Isaac, la bouche ouverte du fils d’Abraham est la continuation du cri de l’enfant du Martyre de saint Matthieu. Pour le peintre, ce serait le cri de l’humanité, « il troue les corps et les destine à fixer l’horreur : la solitude réside dans la bouche », commente l’écrivain. Le jeune modèle du Sacrifice d’Isaac est le même qui pose pour L’Amour vainqueur, un tableau que son commanditaire dissimula derrière un rideau tant il était provocateur. Le rival du Caravage, Baglione, lui répliqua avec L’Amour sacré et l’Amour profane dont le peintre se moqua à son tour. Il inaugura alors une période de frasques qui le conduisirent en prison puis le contraignirent à la fuite, avant un retour à Rome et de nouvelles blessures à la gorge et à l’oreille gauche.

Un emportement qui invite Haenel à établir un parallèle entre Le Caravage et Cézanne, qui copia La Mise au tombeau du peintre lombard. Il parle de ce « quelque chose d’hostile, d’agressif, d’incoercible », commun sans doute aux deux artistes. La comparaison se poursuit avec le portrait de Cézanne par Georges Bataille. Ce dernier voit en lui « une sorte de royauté assyrienne, barbare et blessée » qui pourrait être celle d’un Caravage tout autant irascible : « Le Caravage en Holopherne ? » Mais « il est tout autant Judith empressée de liquider le roi ». Eclairantes remarques qui établissent des liens entre les peintres à des siècles de distance.

Sainte Catherine d'Alexandrie

En décembre 2017, au cours d’une visite à Milan dans l’exposition « Dentro Caravaggio », Yannick Haenel part en quête de sa Judith. Etonné de ne pas la trouver, il découvre un tableau qui provoque en lui « un coup de foudre », aussi puissant que celui éprouvé pour Judith. Il s’agit de sainte Catherine d’Alexandrie, « dont le regard impérieux […] nous défie, comme si elle continuait à répondre à ses accusateurs, comme si elle opposait à son supplice la noblesse de son dédain ». Il reconnaît en elle la « sœur chrétienne » de Judith. C’est le prétexte à de belles pages sur l’admiration de l’écrivain pour les saintes : « Et puis les saintes, je les aime parce que leur feu est extrême. » Puis  la vision de La Conversion de Marie-Madeleine, « le moment où son cœur s’élargit », le subjugue, avec, notamment, « le petit carré blanc » dans le miroir, « la trace du miracle, la brèche étincelante par laquelle le monde s’ouvre ». En lisant les explications de l’exposition, il découvre alors que c’est le même modèle qui a posé pour sainte Catherine, Marie-Madeleine et Judith. Pour lui, c’est une révélation qui s’accompagne de reconnaissance : « De Judith à Catherine, et de Catherine à Madeleine, c’est tout un parcours qui s’écrivait à mon intention en lettres de feu. Ce feu est ma chance. La peinture s’ouvre ainsi dans ma vie […] ». Image de « la vie du désir », Judith, sous les traits de Fillide Melandroni, la courtisane et modèle, « anime en secret tout ce qu’[il] écri[t] ».

Le 28 mai 1606, le duel tragique avec Ranuccio Tomassoni inaugure l’exil hors de Rome du Caravage, une fuite qui le mènera de Naples à Malte en passant par la Sicile. A Naples, où il est célèbre, il peint un retable monumental, Les Sept Œuvres de miséricorde, un condensé de sa virtuosité picturale, dans laquelle il exprime les préceptes de la charité évangélique. On doutera qu’il le fait pour expier son crime puisque qu’en tuant, Le Caravage a « rejoint son destin » et il bataille alors entre ténèbres et lumière. Après son crime, le peintre crée des toiles qui racontent « l’histoire du salut », mais ce n’est pas pour obtenir un « petit pardon ». Par-delà le bien et le mal, il se retrouve dans « le noir […], le lieu où notre esprit se cherche ». Il sait qu’il « est seul avec son crime comme il l’est avec la peinture ».

La Flagellation du Christ

Dans le chapitre « Les bourreaux », Haenel réfléchit sur les deux Flagellation du Christ, peintes alors que le peintre a trente-six ans et n’a plus que trois ans à vivre. Il s’arrête, fasciné, sur le corps irradiant de blancheur du Christ autour de qui s’agitent trois bourreaux : « le Royaume vous apparaît ainsi, comme un corps lumineux. » Et de s’interroger si Le Caravage est du côté du Christ ou de celui des bourreaux, qui seront de plus en plus nombreux dans sa peinture. A la fin, ne s’identifiera-t-il pas dans la tête tranchée de Goliath ? Car le bourreau, c’est la violence qui « dévoile à quel point le monde est mal fait » et qui « exhibe crûment ce que la société refoule ». Et devant la Flagellation de Naples, l’auteur reconnaît qu’il n’avait jamais vu le Christ avant de se trouver devant cette toile et d’en être saisi. Quant à l’autre Flagellation, celle de Rouen, un détail le retient, un « bout d’étoffe rouge », au bas de ses hanches : « Ce bout d’étoffe qui tient tout seul au bas du Christ et se déplie vers l’invisible, après le tableau, là où convergent les regards, c’est le royaume. » Et Yannick Haenel de revenir  cette thématique de l’indemne, déjà évoquée : « Quand je pense à l’indemne, quand il m’arrive d’y mêler mon corps – quand ma vie échappe à l’enfer auquel nos vies sont assignées -, une expérience s’ouvre à ce qui est non damné. Une telle faveur, c’est le morceau de draperie rouge. »

Après les neuf mois passés à Naples, le peintre embarque pour Malte où il peindra quatre tableaux. Le Portrait d’Alof de Wignacourt, « debout et en armure », accompagné de son page, est le seul portrait en pied connu du Caravage. Il y reconnaît son suzerain puisqu’il sera nommé chevalier de l’Ordre de Saint-Jean. Le Saint Jérôme fait la démonstration de son art avec ce rouge qui enveloppe le saint : « l’écriture, c’est du rouge qui s’allume à la place d’une chandelle éteinte. » L’Amour endormi surprend avec ce retour d’un sujet mythologique ; peut-être renvoie-t-il à une sculpture de Michel-Ange dont on a perdu la trace. Quant à La Décollation de Jean-Baptiste, c’est un tableau qui a toujours obsédé l’auteur et qu’il avoue rédiger ce livre « pour arriver jusqu’à lui » : « Le visage de Judith est le départ : et le sang de Jean-Baptiste est l’arrivée. » On comprend que toute l’œuvre, « avancée nocturne vers la solitude du Caravage », est en réalité « un voyage intérieur » et c’est ce qui fait l’originalité et la particularité de ce beau livre.

La Décollation de Jean-Baptiste

Peu de temps après avoir réalisé cette œuvre magistrale qu’est La Décollation de Jean-Baptiste, Le Caravage est rattrapé par ses vieux démons, en se battant sans doute avec d’autres chevaliers. Emprisonné au Fort Sant’Angelo, il s’en évade assez mystérieusement, peut-être aidé par les Sforza Colonna qui l’ont toujours protégé. Celui qui est désormais « expulsé et retranché [de l’Ordre de Saint-Jean] comme un membre pourri et fétide », aborde à Syracuse. C’est là qu’il se cache et qu’il peint L’Enterrement de sainte Lucie et La résurrection de Lazare, une nouvelle manière encore dans son art : « on dirait qu’ils émanent d’un monde impartageable qui parviendrait soudainement à sortir de terre, comme le ferait un miracle sombre. »Et comment fit-il pour peindre ces œuvres majeures dans des conditions précaires, « sans matériel, sans rien » ? « L’inhumation, l’exhumation : peut-on aller plus loin ? La terre se peint ici comme l’horizon de la vie humaine. »

Les Funérailles de sainte Lucie

Ainsi pour Yannick Haenel, il semble que de toile en toile, le parcours du Caravage le « rapproche du Christ ». Dans La Résurrection de Lazare, alors que tous regardent vers Lazare, un seul homme est tourné vers le Christ. C’est Le Caravage qui « s’est peint là » et « cet homme au visage de feu » cherche à obtenir quelque chose : « une bénédiction ? Un pardon ? » On ne sait… Et cet espace « brûlant et rouge  qui le sépare encore du Christ », c’est aussi le nôtre, avec ou non « la possibilité du salut ». Pour Yannick Haenel, Le Caravage est le peintre qui fait « l’expérience de l’abandon », peint les ténèbres de la mort du Christ ressuscité et les saisit dans le noir de sa peinture. Le noir devient alors « la couleur de Dieu ».

David avec la tête de Goliath

En 1609, après le refuge en Sicile, Le Caravage qui aspire toujours à rentrer en grâce à Rome, repart à Naples. Il y est agressé violemment et défiguré, sans doute par des sbires des chevaliers de Saint-Jean. Il peint encore et toujours et notamment le célèbre David avec la tête de Goliath, qui est un autoportrait. Après sa dernière toile, Le Martyre de sainte Ursule, « une étrange féérie triste qui brille dans le noir », il embarque sur une felouque pour se rendre à Rome. Dans ses bagages, quelques objets personnels et des toiles roulés, une Madeleine et deux Jean-Baptiste. A Palo où il fait escale, il est arrêté par des gardes pontificaux et emprisonné peu de temps. Quand il est  libéré, plus d’embarcation ni de tableaux. Désespéré, il cherche alors à rallier Porto Ercole, lieu de l’escale de la felouque, en traversant des lieux marécageux. Atteint par une fièvre maligne, il meurt dans la solitude.

L’avant-dernier chapitre est consacré à La Décollation de Jean-Baptiste, dans la flaque de sang duquel le peintre a écrit son nom « à travers une syncope de lettres ». Par ce moyen, en devenant Jean-Baptiste, l’écrivain explique que le peintre se lave du péché et qu’il « est reçu dans l’histoire du salut ». Dans le dernier chapitre (54), Yannick Haenel rappelle que son  parcours initiatique à la peinture du Caravage a duré trente-cinq ans et qu’il s’est déroulé entre deux décapitations : celle d’Holopherne et celle du Baptiste. Et il précise : « Toutes ces histoires de décapitation ne tournent-elles pas autour de la vérité ? Quelqu’un a dit : « Le problème de la vérité est ce qui sépare la tête et le corps. » Cette phrase, en un sens, résume en un éclair toute mon aventure avec Le Caravage. »

C’est peu de dire que cet ouvrage m’a passionnée. J’en ai aimé l’analyse picturale, fine, précise et profonde. Mais j’ai surtout été impressionnée par l’aventure spirituelle de l’écrivain, dont la vie intérieure et l’écriture ont été irriguées par les tableaux de ce peintre hors normes. La passion d’une vie d’artiste, la relation intime entre peinture et littérature, « comme si Judith avait détaché ses boucles d’oreilles et les avait déposées dans la paume de ma main ».

Mon article sur La Course à l'abîme de Dominique Fernandez :

http://ex-libris.over-blog.com/2015/08/un-bijou-baroque-la-course-a-l-abime-de-dominique-fernandez.html

 

 

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28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 15:25

 

 

L’autre matin tôt

Au soleil levant

Mes yeux aveuglés

Perdrix sur la route

Double rondeur beige

Sous des lignes brunes

En douceur de plume

Et en marche lente

Spirale dansée

Vont des tournesols

Au champ de maïs

Réveillant le jour

 

Le 08 octobre 2019

 

 

 

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 09:35

 

Sur la route en ruban

Sur le goudron brillant

De la pluie de la nuit

Un chevreuil  a surgi

Etincelle animale

Vif-argent matinal

Fuyant dans la seconde

En une ellipse ronde

Un autre cervidé

File dans la forêt

 

Et moi je reste là

Tout le cœur en émoi

De ces jaillissements

Ephémères et vibrants

 

Sur la route entre Marson et St-Hilaire-St-Florent,

mercredi 13 novembre 2019, 11 h 10

 

Mon autre poème sur le chevreuil : http://ex-libris.over-blog.com/article-aux-lisieres-108557736.html

 

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29 novembre 2019 5 29 /11 /novembre /2019 11:05

Il semblerait que l’art de la tapisserie soit un domaine méconnu voire oublié de nos contemporains. Certes, on citera La Dame à la licorne ou Jean Lurçat mais au-delà ? On ne peut donc que louer tous ceux qui ont participé à la superbe exposition, intitulée Parures de fêtes ! Splendeurs des tapisseries de Saumur, qui se tient du 20 septembre au 1er décembre 2019, à l’Abbaye Royale de Fontevraud. Une exposition inédite puisque ces tapisseries sont rarement montrées. Leur conservation délicate nécessite en effet un grand espace, les pièces faisant plusieurs mètres de long et de haut. La plus grande fait 5,50 mètres de haut et 5 mètres de large ! On rappellera qu’une tapisserie est un panneau de tissu dont le décor résulte du tissage de fils de trame colorés entrecroisés à angle droit avec des fils de chaîne de couleur neutre totalement recouverts. L’image et le tissu prennent forme en même temps. Cette technique n’est pas à confondre avec la broderie ou l’art du tapis. Elle s’exécute à la main sur un métier.

La Ville de Saumur a la chance de posséder la troisième collection de tapisseries de France, remarquable par son nombre et sa rareté. C’est la seule ville du monde à conserver des tapisseries fabriquées à Tours au XVIe siècle. « Et 80 à 85 % des pièces sont uniques. On n’en connaît pas d’autres exemplaires » précise Étienne Vacquet, responsable de la Conservation départementale de Maine-et-Loire, qui dirige les études scientifiques sur la collection saumuroise.

Ces tapisseries sont au nombre de 70, dont 37 sont exposées ici. Certaines sont visibles dans les salles du château, l’une dans une école ; les autres le sont régulièrement dans les églises de Saint-Pierre ou de Notre-Dame de Nantilly (en trois ans, on peut les avoir toutes vues), ou encore à l’occasion d’expositions à la chapelle Saint-Jean, située derrière la mairie. Réunies ici dans le grand dortoir, elles forment un ensemble exceptionnel dans une belle scénographie de Christophe Berte qui joue habilement de la disposition dans ce grand espace et des lumières. Classées au titre des monuments historiques, elles ont été l’objet, pendant 25 ans, de restaurations attentives grâce à l’action concertée de la Ville de Saumur, de l’État et du Département de Maine-et-Loire. Selon Emmanuel Morin, directeur artistique et culturel de l’Abbaye royale, c’est « un événement à résonance nationale ».

Saint Louis

L’intérêt pour le visiteur est donc de découvrir cet art méconnu qui est un véritable livre d’images. La plupart de ces tapisseries furent commandées pour les églises de la ville dont les confréries étaient actives et généreuses. Productions de luxe en soie, fils d’or et d’argent, demandant plusieurs années de travail, elles étaient créées pour solenniser les grandes fêtes religieuses. En temps normal, on se contentait des toiles peintes qui avaient servi de modèles à leur réalisation. Elles pouvaient aussi être tendues sur le passage de grandes processions. Malgré le travail de Mérimée en 1836 (il fut inspecteur général des monuments historiques), il a fallu attendre la fin du siècle avant que l’on ne reconnaisse la valeur de ce patrimoine. Toutes classées, les tapisseries restaurées de cette exposition ont été réalisées en Flandre et en France dans les grandes manufactures des Gobelins et d’Aubusson entre le XVème et le XXème siècle.

La Chasse au faucon

Le parcours de l’exposition permet ainsi au visiteur de déambuler à travers 5 siècles d’art de la tapisserie, d’iconographie et d’histoire. Il admire d’abord une tapisserie représentant saint Louis et trois tentures du XVème siècle, inspirées par les textes antiques, les romans de l’amour courtois, la vie seigneuriale. Ces œuvres répondent à la culture de la société de cour et du clergé qui en sont les commanditaires et au désir de créer de riches suites narratives et ornementales. Le Combat des Sauvages et le Bal des Sauvages, dont on ignore la source textuelle, fait s’affronter  et se rencontrer le monde sauvage et le monde civilisé. Tapisserie étrange que la seconde où des dames en hennin sont entourées d’êtres aux jambes et aux bras velus… Cette tapisserie pourrait encore représenter la lutte des vices et des vertus, du bien et du mal. Ce pourrait être enfin une allégorie de la guerre et de la paix. La Chasse au faucon, fragment d’une tapisserie plus vaste, témoigne de cet art de la fauconnerie pratiqué par les seigneurs. Symbolisme d’une œuvre où l’on peut aussi reconnaître dans l’amant le chasseur et dans la dame la proie.

La tenture de La Vengeance de Notre-Seigneur (Tournai, vers 1470) est une version christianisée de la prise de Jérusalem par Titus en l’an 70 de notre ère. Le récit en est relaté par l’historien Flavius Josèphe. Cependant, la source directe en est une pièce de théâtre, écrite au début du XVème siècle, par Eustache Marcadé et intitulée le Mystère de la Vengeance de Notre Seigneur. La prise de la ville juive peut se lire comme la punition de Dieu contre les Juifs qui sont à l’origine de la mort du Christ. On trouve d’autres épisodes de ce mystère à Vienne, Tournai, Lyon, Florence et Genève.

Ensuite, l’on peut découvrir un ensemble impressionnant que j’avais déjà vu lors d’une exposition à la chapelle Saint-Jean : la tenture de chœur de la Vie de saint Florent et saint Florian, dont la légende ne sera rédigée qu’au IXème siècle.  La première tapisserie, la plus ancienne, achevée en 1524, fut commandée par Jacques Le Roy, abbé de Saint-Florent. Les tapisseries furent réalisées en laine, avec l’usage ponctuel de la soie vraisemblablement à Paris, d’après des cartons de Gauthier de Campes. Seules 8 pièces (en 9 morceaux) sont parvenues jusqu’à nous. Elles évoquent 21 scènes (sur les 27 initiales) de la vie des deux frères (selon la légende). L’hagiographie du saint est en effet un support à une illustration christique, permettant de faire des parallèles avec des textes bibliques et de faire réfléchir sur le sens de la vie. Originaire de Bavière, saint Florent fit partie des évangélisateurs de l’Anjou au IVe siècle. Son corps connut moult pérégrinations et l’abbaye qui porte son nom n’en retrouva les reliques qu’en 1475 grâce à Louis XI.

La Présentation de Jésus au Temple

A la fin du XVème siècle et durant le premier tiers du XVIème siècle, un ensemble de tapisseries est consacré à la vie de la Vierge, de son enfance à sa mort. Ces épisodes, souvent empreints de merveilleux, sont issus de l’Evangile de la nativité de Marie attribué à saint Matthieu, des textes apocryphes  et de la Légende dorée de Jacques de Voragine. C’est une véritable « bande dessinée » avant l’heure qui  raconte l’histoire de la vie de la Vierge Marie, de l’arbre de Jessé à son Assomption, témoignant de son culte qui s’est développé au Moyen Age à partir du XIIe siècle. On reconnaîtra l’Annonciation (Aubusson ou Felletin, 2ème moitié du XVIIème), la Présentation de Jésus au Temple (Aubusson ou Felletin, 2ème moitié du XVIIème), selon le point de vue de Marie, que l’on voit transpercée par le glaive des sept douleurs. Dans la Dormition de la Vierge, celle-ci est entourée des apôtres, transportés miraculeusement à son chevet, et qui assistent à son endormissement puisqu’elle fut épargnée par la mort. Une immense tapisserie s’intitule La Vierge couronnée par les Anges et adorée par les bergers (Paris (?), 1er tiers du XVIème siècle), et exalte le culte de la Vierge.

L'Annonciation

En regard de ces œuvres, on peut admirer deux grandes tapisseries de la généalogie et de la Nativité. L’arbre de Jessé (Tours 1529) renvoie au livre d’Isaïe et développe la filiation historique du Christ, composée de prophètes et de rois. La Nativité, qui rassemble la Sainte Famille, les bergers et les rois, souligne la poésie de l’humble naissance du Christ. Quant au parcours souffrant du Christ, de son arrestation au jardin des Oliviers à son ensevelissement, il est représenté symboliquement par Les Anges porteurs des Instruments de la Passion. La colonne et le texte tronqués à gauche montrent qu’il manque un des anges qui portent des vêtements sacerdotaux ; de même, les textes qui figurent au-dessus des anges ne sont que des fragments. L’origine de cette tapisserie du XVIème siècle reste indécise. L’on retrouve son thème dans de nombreuses peintures murales ainsi que dans une autre tapisserie conservée au Musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg. C’est la première fois, depuis le XIXème siècle, que ces tapisseries, Légendes de la Vierge et Poésie du Christ sont présentées en vis-à-vis.

Les Anges porteurs des Instruments de la Passion

L’ensemble suivant est composé de tapisseries tourangelles du XVIème siècle, dont Saumur possède le nombre le plus important. Dans les années 1520, un lissier parisien, Nicolas de Mortaigne, crée un atelier à Tours. Son gendre, Jehan Duval, lui succède puis le fils de ce dernier. L’atelier périclite et ce n’est qu’en 1612 que la création lissière reprendra dans cette ville. Si les cartons ont été produits par des peintres différents, l’emploi d’un cadre architecturé à motif de pilastres  et d’entablement au riche décor permet de renvoyer à ce style tourangeau. Deux tentures, propriété de la Ville de Saumur, la Vocation de saint Pierre (1535-1538) et la Vie de saint Pierre (1542-1546) sont présentées ici. La seconde conserve dans sa composition le souvenir de la disposition des stalles remarquables du chœur de l’église Saint-Pierre de Saumur. Composée de 6 pièces, elle fut commandée par la confrérie du Saint-Sacrement.

Les Enfants jardiniers

La dernière partie de l’exposition est consacrée à l’allégorie et témoigne du renouveau de l’art licier qui s’oriente vers des sujets profanes. Les Enfants jardiniers (Les Gobelins, après 1717) présente des enfants qui sarclent, binent, ratissent, taillent, entourés d’un chien, d’un perroquet, d’un paon, d’un lapin. En arrière-plan, sphinx, bassin géométrique, fontaine sculptée, jet d’eau rappellent les jardins à la française. Une tapisserie moderne, datée de 1959, est une création de Jean Lurçat. Propriété de l’école saumuroise de L’Arche dorée, elle est intitulée Selva (jungle en espagnol). Elle fut inspirée à l’artiste lors d’un voyage au Brésil en 1954. On y voit une végétation luxuriante dans laquelle volètent des papillons tandis qu’un brochet se dresse la gueule ouverte : beauté et cruauté s’y côtoient au sein de la nature.

Selva, Jean Lurçat

Cette exposition est un enchantement par sa diversité, ses motifs, ses couleurs. Pour ma part, j’ai préféré les tapisseries du XVème et début XVIème, dont j’aime l’élégance et le foisonnement des couleurs. J’aime aussi la variété des fleurs à identifier notamment dans La Vierge couronnée par les anges et adorée par les bergers. Comme le dit Dom Robert, un célèbre moine tapissier « tout à coup on découvre un ange, un animal qui voulait se cacher, on en cherche d’autres… » Je retiendrai encore Les Anges porteurs des instruments de la Passion, dont les rouges encore très vifs et les objets symboliques invitent à une méditation épurée sur les souffrances du Christ.

Au terme du parcours dans cette belle exposition et pour conclure sur l’importance de cet art un peu méconnu de nos contemporains, j’aimerais donner la parole à Henri Focillon  qui écrit dans L’Art d’Occident (III) : « L’art de la haute lisse fut pour l’Occident ce que la fresque fut pour l’Italie. Avec le vitrail, c’est peut-être l’expression la plus originale de son génie […] Dans nos églises, la tapisserie développe (vers le XVème siècle) un tableau de la vie humaine où, de la Création au Jugement dernier, les événements ou les allusions historiques se mêlent aux leçons de l’Evangile […] Plus que la matière murale, la matière dont elle est faite est chaude et subtile. Elle satisfait ce goût de la chose rare, précieuse, lentement travaillée, qui est au cœur de cette civilisation. » Et cette exposition en est le témoignage éclatant.

 

Sources :

Les cartouches de l'exposition.

Carnet de visite de l’exposition. Pour ne pas perdre le fil.

Feuillet d’accompagnement.

https://www.diocese49.org/la-tapisserie-des-anges-porteurs-des-instruments-de-la-passion-2409

http://blog.mahgeneve.ch/la-prise-de-jerusalem-par-titus-sur-tapisserie/

https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/saumur-49400/culture-les-tapisseries-de-saumur-mises-en-lumiere-a-l-abbaye-de-fontevraud-d43bdc62-dc6b-11e9-8deb-0cc47a644868

Photos : ex-libris.over-blog.com

 

 



 


 

 

 

 

 

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18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 18:59

 

Mercredi 13 novembre 2019, nous nous sommes souvenus avec émotion des 90 victimes de l’attentat terroriste du Bataclan, le 13 novembre 2015. N’ayant pas lu le livre du journaliste Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, qui faisait suite à sa lettre ouverte sur Facebook, immédiatement écrite après la tragédie, j’ai regardé son adaptation théâtrale réalisée par Benjamin Guillard et interprétée par Raphaël Personnaz. Elle était retransmise du théâtre Montansier à Versailles, sur France 5, samedi 16 novembre 2019 à 22 h 20.

Comme le dit le comédien lui-même, « ce n’est pas du tout une pièce comme une autre, je ne le vois pas comme une pièce d’ailleurs. C’est une expérience particulière. » Certes, il avait lu le livre et en avait admiré l’écriture mais il doutait que cela puisse être un objet scénique. C’est après une lecture à voix haute avec le metteur en scène Benjamin Guillard qu’il y a reconnu « une vibration particulière ». Il explique qu’il y avait « derrière cette écriture belle, touchante et parfois déstabilisante par son lyrisme décalé par rapport au drame, un véritable objet théâtral ». Il a alors été convaincu de se lancer dans cette aventure à part. Un long chemin en effet puisque que Raphaël Personnaz a commencé à jouer ce texte le 14 novembre 2017 au théâtre du Rond-Point, puis l’a repris au théâtre de l’Œuvre pour enfin le proposer en tournée jusqu’au début 2020. Il a d’ailleurs reçu le Molière 2018 du Seul en scène pour son interprétation. Une expérience intérieure très forte pour lui et une rencontre singulière avec le public qui sort à chaque fois bouleversé du spectacle.

Mais comment s’approprier les mots de ce jeune journaliste dont la femme, Hélène Muyal-Leiris, est morte tragiquement à 35 ans, et qui se retrouve seul pour élever son petit garçon de 17 mois, Melvil ? Au début Raphaël Personnaz ne se sentait nullement légitime pour traduire ses mots. Puis, au fur et à mesure des répétitions qui ont duré 5 mois, après avoir écarté l’intense émotion des premiers temps, il est parvenu à entrer dans l’écriture d’Antoine Leiris. Il explique qu’il ne faut « jamais chercher à composer un personnage, à construire un état. Être toujours dans sa propre humanité. C'est amusant parce que c'est au moment où l'on vous dit « surtout ne joue pas », que le jeu devient possible et que tout arrive. Il fallait arriver à ce moment où l'on lâche la conscience et où l'on fait confiance à l'inconscience. »

C’est ainsi que sobrement vêtu d’un jean et d’un chandail bleu marine, le comédien entre dans la peau de celui que l’attentat a dévasté. Il évolue dans un décor sombre et minimaliste, au milieu de simples chaises de fer au pied desquelles gisent des cocottes ou des bateaux en papier. Les différentes séquences sont ponctuées de noir tandis que le piano, dissimulé à demi derrière un voilage blanc, égrène les notes mélancoliques d’Antoine Sahler jouées en alternance par Lucrèce Sassella ou Donia Berriri. Ces moments musicaux sont autant de pauses qui permettent au comédien « de souffler, de passer d’un état à un autre, d’une scène à l’autre ». Ils apportent une forme d’apaisement à la dureté du texte.

En effet, ces pauses musicales sont nécessaires pour que l’on ne soit pas submergé par l’émotion tant est violent ce qui est raconté ici. Sur le fond de scène apparaissent les dates et l’heure des différents moments de la soirée tragique et des quelques jours d’après, sur lesquels se concentre le texte, jusqu’à l’inhumation de l’épouse d’Antoine Leiris. On perçoit la surprise puis l’angoisse du jeune journaliste resté seul avec son fils, tandis que sa femme était allée au Bataclan avec son meilleur ami pour le spectacle des Eagles of Death Metal. Sur son téléphone des appels d’amis qui lui demandent s’il est en sécurité ; sur BFMTV, les informations en direct du Stade de France qui disent l’équipée meurtrière des tueurs et le carnage du Bataclan. Rejoint par la mère et la sœur d’Hélène, il raconte comment il se met à la recherche de son épouse d’hôpital en hôpital et comment, après des heures interminables, il finit par apprendre sa mort. « Vendredi soir, vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine », voilà ce qu’il écrira très vite après l’attentat. Ensuite, il n’aura de cesse de s'exprimer pour dire ce qui le hante : « Chaque fois que Melvil est à la crèche, je me mets à mon ordinateur pour y expulser tous ces mots qui habitent dans ma tête, comme des voisins du dessus qui mettent la musique trop fort. C’est pour les faire taire que je les tape sur mon clavier, pour qu’ils cessent de se battre et me laissent dormir. » L’écriture comme un exutoire ou une thérapie impossible.

Ce qui est touchant, c’est qu’au milieu de ce maelstrom de sentiments bouleversants, Antoine Leiris ne perdra jamais de vue qu’il doit s’occuper de son petit garçon. Et mille questions se posent à lui : sera-t-il à la hauteur ? Comment lui apprendra-t-il qu’il ne verra plus jamais sa mère ? Comment conservera-t-il la force de vivre pour son fils ? La nécessité de continuer à vivre et d’accomplir les gestes du quotidien vient ici briser les réflexions qui le hantent et apportent parfois un soupçon d’humour bienvenu, qui détend un peu l’atmosphère. Il y a la séquence où le père doit couper les ongles de son fils (ce qu’il n’a jamais fait) et où il croit lui avoir abîmé le doigt. Il y a encore la description amusante de l’attitude amicale et généreuse des mamans de la crèche qui le submergent de soupes et de petits pots faits-maison que son fils n’aime pas et qu’il recrache systématiquement. Des petits moments concrets de la vie qui font que celle-ci doit continuer malgré tout. La fin du spectacle est particulièrement émouvante car le père emmène son fils au cimetière le lendemain de l’inhumation. Au milieu des fleurs blanches, l’enfant dépose une photo de sa mère et de lui et ils s’en vont tous les deux en sautant à cloche-pied dans les flaques.

Le texte d’Antoine Leiris n’édulcore rien de ce qu’il éprouve et il le dit avec une simplicité extrême. Ce sont les réactions maladroites et inappropriées des uns et des autres, l’attitude violente dans sa franchise de son meilleur ami qui a recueilli le dernier soupir de son épouse, la visite à la morgue alors qu’il n’a qu’un désir, celui de s’allonger à côté de celle qu’il aime. Il nous dit le choix précis qu’il fait des vêtements pour habiller la dépouille d’Hélène et qu’il inonde des parfums qu’elle aimait. L’amour et la sensualité éclatent dans ces passages où l’émotion est à son comble.

Raphaël Personnaz possède la sensibilité et la retenue nécessaires pour que le récit de tous ces événements tellement tragiques ne sombre pas dans le pathos. Si bien souvent les larmes affleurent à ses paupières, il conserve une pudeur remarquable tout au long du spectacle. Il parvient à garder cette ligne de crête sans jamais basculer dans l’excès et c’est une véritable gageure. Le comédien confie qu’il a été guidé par le metteur en scène  qui lui a précisé « qu’il ne s’agit pas d’interpréter Antoine Leiris mais d’apporter son humanité sur un plateau et de dire les choses, le plus simplement, au public. Il y a des envolées, des moments de douleur intense, des moments lyriques, poétiques même, mais il faut conserver une façon assez brute de dire les choses simplement au public ». Le fait qu’il soit seul en scène permet aussi à Raphaël Personnaz de conserver cette simplicité qui est un des traits marquants du texte d’Antoine Leiris. Il l’explique ainsi : « Mon partenaire direct est le public, sans que le personnage ne se mette en scène. »

On comprendra que ce spectacle m’a profondément émue. J’admire cette manière – totalement apolitique - qu’a Antoine Leiris de répondre au terrorisme.  Sa réponse n’est nullement « béni-oui-oui », ainsi que le souligne le comédien pour qui il ne faut pas confondre la colère et la haine : « Antoine Leiris exprime une saine colère, avec certaines constructions poétiques, lyriques parfois. C'est la réponse d'un père face au deuil, à l'absence, à l'horreur dans laquelle il a été plongé. » En cela, ajoute-t-il, le texte atteint à l’universalité.

Et quoi qu’on en pense, ce spectacle exprime une forme d’espoir. Il nous dit que le père doit continuer pour son petit garçon et que, oui, il y a une vie après.

 

Sources :

Paris Match,  le 30/11/2017 à 07 h 00, Interview Kahina Sekkai                 

Télé-Obs,  Anne Sogno, le  16 novembre 2019 à 17 h 30                                     

 Le Figaro Culture, François Aubel et Athénaïs Keller, le 25 novembre 2017 à 08 h, mis à jour le 29 novembre 2017 à 10 h 43

Crédit Photos : Giovanni Cittadini Cesi, Théâtre du Rond-Point

 

 

 

 

 

 

 

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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 16:43

 

Dimanche 3 novembre 2019, à 16 h, nous avons été accueillis, Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même, à la galerie Esprit-Laque, 61, rue Saint-Nicolas à Saumur. L’artiste laqueur, Thibauld Mazire nous y avait invités pour proposer une lecture poétique sur le thème de l’Art. Pour la troisième fois, avec un public d’une petite trentaine de personnes nous avons partagé les poèmes que nous avions dits lors des Journées du Patrimoine 2019 dans les églises de Rou et de Marson. http://ex-libris.over-blog.com/2019/10/lecture-poetique-et-musicale-correspondances.journees-du-patrimoine-2019.html

L’occasion pour moi de découvrir cet art très ancien de la laque que Thibauld Mazire pratique depuis les années 90. Diplômé en 1991 des Métiers d’art (laque) de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués Olivier de Serres à Paris, cet artiste passionné enseigne dans cette même école depuis 1999. Président de l’association LAC (laqueurs associés pour la création), il participe à de nombreuses expositions à Paris et en province, ainsi qu’au Japon, où son travail a été récompensé par le prix « The Japan Paintmakers Association, Chairman Prize » à l’occasion de l’exposition « The Ishikawa international urushi design competition 96 » (Concours international de laque d’Ishikawa 96) à Kanasawa.

Thibauld Mazire (Crédit Photo Courrier de l'Ouest)

Depuis le 21 juillet 2017, Thibauld Mazire s’est installé avec son épouse dans une maison bourgeoise de la rue Saint-Nicolas qu’il a restaurée avec goût et où se trouve son atelier. Dans l’ancienne écurie attenante – dont il a gardé certains éléments (stalle de bois, poutrage, beau pavé) - il a ouvert une galerie d’exposition où il accueille une sélection d'œuvres de laqueurs français contemporains mais aussi des peintres, des sculpteurs, des céramistes. Du 12 octobre au 13 novembre sont notamment présentées les œuvres de Gilles Capton dans le cadre du Festival Off Cheval. Il propose aussi des stages pour se former à l’art de la laque.

J’ai aimé cette rencontre avec un art que connaissaient déjà les Chinois du néolithique. Les plus somptueux objets provenant de cette période très ancienne ont été créés avec la sève de sumac, utilisée en Chine depuis plus de 5 000 ans. Cette sève a pour propriété de durcir naturellement. Elle fut donc au départ utilisée pour protéger d’autres matériaux, notamment le bois.

L'espace d'exposition de Thibauld Mazire

Pratiqué surtout par les civilisations asiatiques, Chine, Japon, Vietnam, qui sont passées maîtres dans la réalisation d’objets de décoration, le travail de la laque se répand en Europe avec les frères Martin au XVIIIème siècle et la renommée du mobilier Louis XV. Mais c’est surtout un artiste virtuose, le Japonais Shibata Zeshin (1807-1891), qui permit le développement de la laque au début du XXème siècle. Présenté lors des Expositions universelles de Vienne (1873) et Paris (1889), il fut collectionné par les amateurs européens et ses œuvres jouèrent un rôle capital dans l’évolution du goût occidental vers l’Art Nouveau. La laque contribua plus tard au style Art déco avec en particulier Jean Dunand (1877-1942) qui se forma à cet art avec un artisan japonais venu à Paris lors de l’Exposition universelle de 1900. Jean Dunand utilisa les laques sur toutes sortes de matières et de surfaces (bijoux, textiles, portraits peints), produisant des effets nouveaux avec cette technique ancienne. Sa plus grande commande fut le décor du paquebot Normandie.

La galerie d'exposition de Thibauld Mazire

La laque est une résine issue de la sève de divers arbustes. Celle-ci forme en séchant un revêtement insoluble, d’une rare solidité, résistant aux intempéries et aux insectes. Une cassure dans la laque est difficilement réparable car la réparation demeure visible. Comme elle est fortement allergène, Thibauld Mazire m’a expliqué que, pour sa part, il employait des produits modernes, telles des laques hydrosolubles qui sont proches de l’acrylique, solubles dans l’eau, et qui préservent ainsi l’environnement. Les peintures qu’il réalise ont le bois pour support mais la laque a la propriété d’adhérer sur un grand nombre de surfaces  tel le bambou, le métal, le cuir. Elle permet donc des réalisations extrêmement variées.

Le procédé de fabrication d’une peinture laquée m’est ainsi apparu extrêmement complexe : Thibauld Mazire explique en effet que la laque fait appel à nombre de savoir-faire. En effet, ce matériau s’utilise par applications de couches minces qu’il faut à chaque fois sécher, laisser durcir entre deux et quinze jours dans une chambre humide, poncer et polir. La qualité d’une œuvre dépendra ainsi du nombre de couches. Thibauld Mazire évoque un « côté petite cuisine » et c’est ce qui lui plaît dans cet art. D’autres matières entrent encore en jeu, explique-t-il, « feuilles d’or, d’argent, de cuivre, poudres d’aventurine, nacre… qu’il faut savoir utiliser ». Il y a encore la coquille d’œuf, très utilisée par les Vietnamiens.

Infini territoire II

Quant à la couleur, elle  sera fonction des produits naturels ou chimiques incorporés dans la laque. Les tableaux exposés de Thibauld Mazire présentent notamment un dégradé de blanc très original. J’ai admiré ses toiles qui s’apparentent à des aquarelles et qui associent d’une manière subtile photo, laque et pigments. Selon l’artiste, « la laque se décline au pluriel ».

Nous remercions donc Thibauld Mazire et son épouse de nous avoir accueillis dans sa galerie, chambre d’écho idéale pour des poèmes dédiés à l’Art. Et comme nous étions entourés d’œuvres d’art, il m’a semblé que le vers de Baudelaire, « Les couleurs, les parfums et les sons se répondent », mis en exergue à cette lecture, convenait parfaitement à ce moment privilégié.

 

La Galerie Esprit-Laque est ouverte les mardi et mercredi de 14h à 18h et le samedi de 11h à 13h et de 15h à 19h
61, rue Saint Nicolas

49400 SAUMUR

Sources :

http://www.esprit-laque.com/

https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/la-laque-un-art-tourne-vers-la-modernite-6282

http://www.parismusees.paris.fr/fr/exposition/reves-de-laque-le-japon-de-shibata-zeshin120

 

 

 

 

 

 

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22 octobre 2019 2 22 /10 /octobre /2019 21:02

Toujours à l’affût de livres qui sortent de l’ordinaire, mon frère m’a offert récemment Manifeste incertain 7, L’immense poésie, de Frédéric Pajak. L’occasion pour moi de découvrir l’entreprise originale de cet écrivain, éditeur et dessinateur, dont les ouvrages sont  réalisés dans  un superbe papier et accompagnés de dessins à l’encre de Chine de toute beauté.  Comme le dit David Caviglioli : « Ca ne sort pas d'une usine à livres. C'est du livre pensé, de la fabrication soignée. Il [l’auteur] les contrôle de bout en bout, les met en pages, choisit l'imprimeur et le papier. Travail d'artiste. »

Après de nombreux ouvrages et une série plus récente de quatre livres qui, selon lui, ne sont que les chapitres d'« un seul et même livre dédié à la solitude, à l'enfance, à l'amour », Frédéric Pajak a entrepris le cycle du Manifeste incertain. Il y a bien longtemps, alors qu’il était en Italie pendant les Années de plomb, et qu’il se percevait insensible à toutes les idéologies, ce titre oxymorique s’est imposé à lui et ne l’a plus quitté. « Ce titre, c’est ma vie », affirme-t-il, l’existence n’étant, selon lui,  que paradoxes et incertitude.

Est donc née cette idée de réaliser un « livre sans fin » dont, après un long temps, il s’est décidé à publier un volume chaque année depuis 2012. Plutôt que « volume », le mot de « chapitre » serait d’ailleurs plus juste pour ce travail colossal, sorte de « conversation» avec les artistes qu’il affectionne : Ezra Pound, Van Gogh, Walter Benjamin entre autres, les derniers étant Léautaud et Ernest Renan. Subtile association entre souvenirs autobiographiques, biographie des écrivains et dessins personnels, ces ouvrages peuvent se lire comme une méditation sur le « métier de vivre », cher à Cesare Pavese.

Emily Dickinson

Résultat d’un travail énorme de lecture et de recherche, ces livres sont aussi une réflexion particulière, apparemment fragmentée, sur l’Histoire avec un grand H. Mais aussi et surtout sur la petite histoire, celle des vaincus, des laissés pour compte, des « chiffonniers », ainsi que les appelait Walter Benjamin. Certes les artistes que Frédéric Pajak retient sont désormais célèbres mais ils furent méconnus à leur époque. Ainsi Van Gogh ne vendit qu’un seul tableau de son vivant, Nietzsche n’eut que 88 lecteur et Walter Benjamin ne vendit aucun livre. Les deux poètes que l’auteur choisit pour le Manifeste incertain 7 sont aussi dans ce cas : Emily Dickinson ne publia de son temps qu’une dizaine de poèmes et Marina Tsvétaïéva fut effacée de l’histoire soviétique. Le miracle est que ces « ratés », ces « oubliés – mais qui étaient intimement persuadés qu’ils feraient partie de l’histoire de l’Art - soient désormais les auteurs le plus lus au monde !

Marina Tsvétaïéva

Quel est le point commun me direz-vous entre Emily Dickinson (1830-1886), la recluse de la Nouvelle Angleterre, et Marina Tsvétaïéva, l’éternelle exilée, les deux poètes du Manifeste incertain 7 ? Si l’une, sédentaire, passe toute sa vie à Amherst dans le Massachusetts, l’autre, toujours en mouvement, sillonne l’Europe et la Russie. Si l’on ne connaît que deux histoires amoureuses à la première, la seconde connut nombre de passions. En fait, ce qui les réunit, c’est qu’elles se consacrèrent toutes deux à « l’immense poésie », une tâche qui « n’est plus seulement évocation, elle est  révélation ». Et même si Emily Dickinson connaît la difficulté extrême d’exprimer « le destin de l’âme », elle « se résout à cette quête insensée ». Quant au poète russe, elle se contente de dire : « Qu’est-ce que je fais sur terre ? – J’écoute mon âme. »

Frédéric Pajak les rassemble aussi autour d’une table, la table d’écriture, où toutes deux « vont créer le monde ». Pour Emily Dickinson, c’est celle que lui offrit son père afin qu’elle puisse écrire et qui fut, dans sa chambre solitaire, la compagne de sa vie. Pour Marina Tsvétaieva, c’est la table plus prosaïque, sur laquelle elle épluche les légumes, prépare le déjeuner pour ses enfants et qu’elle débarrasse pour écrire. C’est à la fois la table du supplice et celle de l’évasion par la poésie. En dépit des obstacles intérieurs (Emily voulait brûler ses poèmes), de l’indifférence (Marina fut ignorée des milieux littéraires parisiens), de l’hostilité et de la censure (Marina fut évacuée en Tatarie), ces deux femmes se sont vouées corps et âme à la poésie, la renouvelant chacune à sa manière en créant un art nouveau, tout à la fois féminin et universel. Toutes deux se retrouvent sur le terrain de l’intensité.

Frédérix Pajak explique que pour comprendre un écrivain, il doit « rentrer dans sa vie et dans son paysage ». Pour Emily, c’est par une phrase de sa correspondance qu’il a eu envie d’écrire sur cette femme qui descendait selon la chair et l’esprit des grands puritains. Elle répondait ainsi à un juge dont elle était amoureuse et qui lui demandait sa main : « Mon pauvre ami, vous me demandez la mie, vous n’aurez que la croûte. » L’écrivain reconnaît la difficulté d’écrire sur ce poète qui passa sa vie dans sa chambre et dont la relation au monde s’opère non avec les êtres mais avec le langage. Il dit qu’il n’a « fait qu’évoquer sa vie », qu’elle lui « échappe plus encore » mais que « l’Histoire se cache dans d’infinis détails, dans la vie individuelle ». Il lui consacre d’ailleurs beaucoup moins de pages qu’à Marina Tsvétaieva, dont il précise aussi qu’elle « ne peut que [lui] échapper, tout en reconnaissant que son destin tragique est « bien indissociable de l’Histoire ». Il a désiré la retrouver lors d’un voyage en Russie, accompli en partant de l’endroit où elle mourut par suicide et où elle est enterrée, Ielabouga. Frédérix Pajak pense en effet qu’on ne peut lire la Russe sans connaître son existence douloureuse.

Frédéric Pajak raconte les deux poètes à travers l’écriture mais aussi par ses dessins. Il explique qu’il existe un « dialogue incertain » entre le dessin et le texte, deux modes d’expression qu’il définit comme « hostiles ». Pour lui, il ne s’agit pas d’ « illustrer » le texte et il s’efforce de laisser les deux langages « antagoniques ». C’est « comme une bande-son qui parle toute seule ». Si l’écriture appartient au domaine de la conscience, le dessin pour lui renvoie à l’inconscient et quand il dessine, il s’abstrait de tout. En général, il réalise ses dessins pendant deux mois et c’est comme « une punition ». Un ouvrage contenant jusqu’à 200 dessins, il peut en faire jusqu’à 8 par jour, « ad nauseam ». L’écriture, quant à elle, est beaucoup plus « jouissive ».

Lors de ma lecture, au début, j’ai été surprise par le choix des dessins, beaucoup d’oiseaux, d’abeilles, de fleurs pour Emily, nombre d’arbres et de paysages pour Marina. Claire Malroux, qui a préfacé Car l’adieu, c’est la nuit (Poésie/Gallimard), évoque la poésie de Dickinson tel « un vol d’oiseaux qui tournoient ». On pense à ces vers : « Les Rouges-gorges aujourd’hui sont aussi drus/ Sur Toits – et Rameaux – et clôtures/ Que les flocons l’étaient hier ! » Frédéric Pajak souligne à son tour que les fleurs et les abeilles sont très présentes dans sa poésie : « Quand je crois au jardin/ Que ne verra nul Mortel -/ Et par la foi cueille ses fleurs/ En évitant son Abeille/ Je peux me passer de cet été-ci – sans regret. » Lors de son voyage en Russie sur les traces de Marina, Frédéric Pajak s’est senti envahi par la nature. C’est ainsi que l’eau est très présente dans ses dessins tout comme les forêts.  Ces images sombres de forêts, d’humus ne renvoient-elles pas au tumulte amoureux, auquel Marina fut souvent en proie ? Le grand traducteur André Marcowicz dit d’ailleurs que Marina Tsvétaïéva, « c’est le vent qui souffle dans les feuilles et la violence du tronc ».

J’ai beaucoup aimé cette approche originale et tellement esthétique de deux poétesses, si différentes par leurs origines, leur pays, mais si proches par leur existence vouée toute à la poésie. « Formellement, rythmiquement, métaphoriquement, elles bousculent l’ordre littéraire établi et révolutionnent l’art poétique. » Chacune à sa manière vit une forme d’héroïsme poétique : Emily vit en ascète dans un isolement choisi et Marina sera la victime sacrificielle d’une époque troublée. Comme le dit Nathalie Crom, « par la plume et le trait, Frédéric Pajak nous révèle que l’Américaine Emily Dickinson et la Russe Marina Tsvetaïeva étaient sœurs en poésie ». Et en lisant ce très beau livre, on ne pourra qu’être d’accord avec Antoine Duplan qui écrit que « Frédéric Pajak maîtrise de façon unique l’art du décalage fertile entre le texte et l’image ».

 

Sources :

France Culture, Par les temps qui courent, Marie Richeux, 18/12/2018

 

 

 

 

 

 

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