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18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 18:59

 

Mercredi 13 novembre 2019, nous nous sommes souvenus avec émotion des 90 victimes de l’attentat terroriste du Bataclan, le 13 novembre 2015. N’ayant pas lu le livre du journaliste Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, qui faisait suite à sa lettre ouverte sur Facebook, immédiatement écrite après la tragédie, j’ai regardé son adaptation théâtrale réalisée par Benjamin Guillard et interprétée par Raphaël Personnaz. Elle était retransmise du théâtre Montansier à Versailles, sur France 5, samedi 16 novembre 2019 à 22 h 20.

Comme le dit le comédien lui-même, « ce n’est pas du tout une pièce comme une autre, je ne le vois pas comme une pièce d’ailleurs. C’est une expérience particulière. » Certes, il avait lu le livre et en avait admiré l’écriture mais il doutait que cela puisse être un objet scénique. C’est après une lecture à voix haute avec le metteur en scène Benjamin Guillard qu’il y a reconnu « une vibration particulière ». Il explique qu’il y avait « derrière cette écriture belle, touchante et parfois déstabilisante par son lyrisme décalé par rapport au drame, un véritable objet théâtral ». Il a alors été convaincu de se lancer dans cette aventure à part. Un long chemin en effet puisque que Raphaël Personnaz a commencé à jouer ce texte le 14 novembre 2017 au théâtre du Rond-Point, puis l’a repris au théâtre de l’Œuvre pour enfin le proposer en tournée jusqu’au début 2020. Il a d’ailleurs reçu le Molière 2018 du Seul en scène pour son interprétation. Une expérience intérieure très forte pour lui et une rencontre singulière avec le public qui sort à chaque fois bouleversé du spectacle.

Mais comment s’approprier les mots de ce jeune journaliste dont la femme, Hélène Muyal-Leiris, est morte tragiquement à 35 ans, et qui se retrouve seul pour élever son petit garçon de 17 mois, Melvil ? Au début Raphaël Personnaz ne se sentait nullement légitime pour traduire ses mots. Puis, au fur et à mesure des répétitions qui ont duré 5 mois, après avoir écarté l’intense émotion des premiers temps, il est parvenu à entrer dans l’écriture d’Antoine Leiris. Il explique qu’il ne faut « jamais chercher à composer un personnage, à construire un état. Être toujours dans sa propre humanité. C'est amusant parce que c'est au moment où l'on vous dit « surtout ne joue pas », que le jeu devient possible et que tout arrive. Il fallait arriver à ce moment où l'on lâche la conscience et où l'on fait confiance à l'inconscience. »

C’est ainsi que sobrement vêtu d’un jean et d’un chandail bleu marine, le comédien entre dans la peau de celui que l’attentat a dévasté. Il évolue dans un décor sombre et minimaliste, au milieu de simples chaises de fer au pied desquelles gisent des cocottes ou des bateaux en papier. Les différentes séquences sont ponctuées de noir tandis que le piano, dissimulé à demi derrière un voilage blanc, égrène les notes mélancoliques d’Antoine Sahler jouées en alternance par Lucrèce Sassella ou Donia Berriri. Ces moments musicaux sont autant de pauses qui permettent au comédien « de souffler, de passer d’un état à un autre, d’une scène à l’autre ». Ils apportent une forme d’apaisement à la dureté du texte.

En effet, ces pauses musicales sont nécessaires pour que l’on ne soit pas submergé par l’émotion tant est violent ce qui est raconté ici. Sur le fond de scène apparaissent les dates et l’heure des différents moments de la soirée tragique et des quelques jours d’après, sur lesquels se concentre le texte, jusqu’à l’inhumation de l’épouse d’Antoine Leiris. On perçoit la surprise puis l’angoisse du jeune journaliste resté seul avec son fils, tandis que sa femme était allée au Bataclan avec son meilleur ami pour le spectacle des Eagles of Death Metal. Sur son téléphone des appels d’amis qui lui demandent s’il est en sécurité ; sur BFMTV, les informations en direct du Stade de France qui disent l’équipée meurtrière des tueurs et le carnage du Bataclan. Rejoint par la mère et la sœur d’Hélène, il raconte comment il se met à la recherche de son épouse d’hôpital en hôpital et comment, après des heures interminables, il finit par apprendre sa mort. « Vendredi soir, vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine », voilà ce qu’il écrira très vite après l’attentat. Ensuite, il n’aura de cesse de s'exprimer pour dire ce qui le hante : « Chaque fois que Melvil est à la crèche, je me mets à mon ordinateur pour y expulser tous ces mots qui habitent dans ma tête, comme des voisins du dessus qui mettent la musique trop fort. C’est pour les faire taire que je les tape sur mon clavier, pour qu’ils cessent de se battre et me laissent dormir. » L’écriture comme un exutoire ou une thérapie impossible.

Ce qui est touchant, c’est qu’au milieu de ce maelstrom de sentiments bouleversants, Antoine Leiris ne perdra jamais de vue qu’il doit s’occuper de son petit garçon. Et mille questions se posent à lui : sera-t-il à la hauteur ? Comment lui apprendra-t-il qu’il ne verra plus jamais sa mère ? Comment conservera-t-il la force de vivre pour son fils ? La nécessité de continuer à vivre et d’accomplir les gestes du quotidien vient ici briser les réflexions qui le hantent et apportent parfois un soupçon d’humour bienvenu, qui détend un peu l’atmosphère. Il y a la séquence où le père doit couper les ongles de son fils (ce qu’il n’a jamais fait) et où il croit lui avoir abîmé le doigt. Il y a encore la description amusante de l’attitude amicale et généreuse des mamans de la crèche qui le submergent de soupes et de petits pots faits-maison que son fils n’aime pas et qu’il recrache systématiquement. Des petits moments concrets de la vie qui font que celle-ci doit continuer malgré tout. La fin du spectacle est particulièrement émouvante car le père emmène son fils au cimetière le lendemain de l’inhumation. Au milieu des fleurs blanches, l’enfant dépose une photo de sa mère et de lui et ils s’en vont tous les deux en sautant à cloche-pied dans les flaques.

Le texte d’Antoine Leiris n’édulcore rien de ce qu’il éprouve et il le dit avec une simplicité extrême. Ce sont les réactions maladroites et inappropriées des uns et des autres, l’attitude violente dans sa franchise de son meilleur ami qui a recueilli le dernier soupir de son épouse, la visite à la morgue alors qu’il n’a qu’un désir, celui de s’allonger à côté de celle qu’il aime. Il nous dit le choix précis qu’il fait des vêtements pour habiller la dépouille d’Hélène et qu’il inonde des parfums qu’elle aimait. L’amour et la sensualité éclatent dans ces passages où l’émotion est à son comble.

Raphaël Personnaz possède la sensibilité et la retenue nécessaires pour que le récit de tous ces événements tellement tragiques ne sombre pas dans le pathos. Si bien souvent les larmes affleurent à ses paupières, il conserve une pudeur remarquable tout au long du spectacle. Il parvient à garder cette ligne de crête sans jamais basculer dans l’excès et c’est une véritable gageure. Le comédien confie qu’il a été guidé par le metteur en scène  qui lui a précisé « qu’il ne s’agit pas d’interpréter Antoine Leiris mais d’apporter son humanité sur un plateau et de dire les choses, le plus simplement, au public. Il y a des envolées, des moments de douleur intense, des moments lyriques, poétiques même, mais il faut conserver une façon assez brute de dire les choses simplement au public ». Le fait qu’il soit seul en scène permet aussi à Raphaël Personnaz de conserver cette simplicité qui est un des traits marquants du texte d’Antoine Leiris. Il l’explique ainsi : « Mon partenaire direct est le public, sans que le personnage ne se mette en scène. »

On comprendra que ce spectacle m’a profondément émue. J’admire cette manière – totalement apolitique - qu’a Antoine Leiris de répondre au terrorisme.  Sa réponse n’est nullement « béni-oui-oui », ainsi que le souligne le comédien pour qui il ne faut pas confondre la colère et la haine : « Antoine Leiris exprime une saine colère, avec certaines constructions poétiques, lyriques parfois. C'est la réponse d'un père face au deuil, à l'absence, à l'horreur dans laquelle il a été plongé. » En cela, ajoute-t-il, le texte atteint à l’universalité.

Et quoi qu’on en pense, ce spectacle exprime une forme d’espoir. Il nous dit que le père doit continuer pour son petit garçon et que, oui, il y a une vie après.

 

Sources :

Paris Match,  le 30/11/2017 à 07 h 00, Interview Kahina Sekkai                 

Télé-Obs,  Anne Sogno, le  16 novembre 2019 à 17 h 30                                     

 Le Figaro Culture, François Aubel et Athénaïs Keller, le 25 novembre 2017 à 08 h, mis à jour le 29 novembre 2017 à 10 h 43

Crédit Photos : Giovanni Cittadini Cesi, Théâtre du Rond-Point

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

E
Oui un théme qui n'a pas du être simple à composer ! . Bonne semaine bien au sec . je vous embrasse bien ,
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C
L'écriture comme une nécessité impérieuse ! A bientôt chez toi.
N
Je l'ai regardé aussi. Émouvant et sobre. Antoine Leiris et Raphaël Personnaz rendent tous deux hommage à l'humanité.
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C
Merci, Noune, pour votre commentaire que je partage entièrement.
N
Je l'ai regardé aussi. Émouvant et sobre. Il me semble que qu'Antoine Leiris et Raphaël Personnaz, tous deux à leur manière, rendent espoir en l'humanité.
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S
Une belle page pour l'évocation d'un drame insurmontable. Meci pour votre attention si particulière et votre goût à décrire tout ce qui vous intéresse et vous émeut.
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C
Merci, Suzâme. C'est un spectacle très fort qui émeut fortement. A bientôt.
M
Je comprends que vous ayez été très émue. En lisant votre compte rendu je la ressens également cette émotion. J'avoue qu'actuellement, avec toutes les mauvaises nouvelles qui m'arrivent, je ne pourrais pas aller assister à un tel spectacle. Le courage de cet homme à faire face est admirable. . Ainsi que la performance de l'acteur.<br /> Merci Catheau.
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C
Oui, c'est un spectacle qui bouleverse et je comprends ce que vous dites. A bientôt, Martine.

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