Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
26 juin 2022 7 26 /06 /juin /2022 18:24

Salammbô par Georges-Antoine Rochegrosse

On connaît l’article de Proust sur Flaubert dans La Nouvelle Revue Française, No 76, 1er janvier 1920 (repris dans le recueil Pastiches et mélanges), publié en réponse à un article dans la même revue d’Albert Thibaudet.  En dépit de certaines réticences, il y affirme son admiration pour l’auteur de Madame Bovary. En voici le début : « Je lis seulement à l’instant (ce qui m’empêche d’entreprendre une étude approfondie) l’article du distingué critique de la Nouvelle Revue Française sur « le Style de Flaubert ». J’ai été stupéfait, je l’avoue, de voir traiter de peu doué pour écrire, un homme qui par l’usage entièrement nouveau et personnel qu’il a fait du passé défini, du passé indéfini, du participe présent, de certains pronoms et de certaines prépositions, a renouvelé presque autant notre vision des choses que Kant, avec ses Catégories, les théories de la Connaissance et de la Réalité du monde extérieur. »

Paul Morand par Jacques-Emile Blanche

On sait aussi que la lecture à voix haute par sa mère de François le Champi était l'un des grands plaisirs de Marcel Proust enfant. C’est ainsi que le 27 juin 1917, il lit à Paul Morand une page de Salammbô qui lui inspire un portrait de la duchesse de Guermantes métamorphosée par la vieillesse, dans Le Temps retrouvé (Marcel Proust, L’écriture et les arts, Chronologie). A la suite de cette visite, Paul Morand écrit : « Passé chez Proust. Il me lit une page de Salammbô. Il rit parce que je déteste Salammbô et que je dis : « C'est du Rochegrosse. » Georges-Antoine Rochegrosse, né le 02 août 1859 à Versailles et mort le 11 juillet 1938 à El Biar (Algérie) est un peintre, décorateur, et illustrateur français. Membre influent de la Société des peintres orientaliste français, il exposera non seulement à Paris, mais aussi au Salon des artistes algériens et présidera le jury de l'Union artistique de l'Afrique du Nord dès 1925, ainsi que le Syndicat professionnel des artistes algériens. C’est sans doute son amour de l’Afrique du Nord qui a fait de lui un des illustrateurs du roman de Flaubert. On notera le mépris de Paul Morand dans son jugement sur Salammbô.

Au chapitre I du roman, "Le Festin", on lit le portrait de la fille d'Hamilcar : "Sa chevelure, poudrée d’un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu’aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entr’ouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d’une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d’or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait."

Salammbô, illustré par Georges-Antoine Rochegrosse

Recherchant les passages de La Recherche qui décrivent la duchesse vieillie dans " le bal des têtes", et comparant les textes, j'ai noté l'insistance sur les bijoux et la mention de la couleur rose pour la bouche de Salammbô et pour la curieuse grosseur sur la joue de la duchesse.  Quant à l'évocation des "écailles d'une murène", elle me fait penser au "vieux poisson sacré" qu'est devenue la duchesse de Guermantes dans le portrait qu'en brosse le Narrateur :

« Alors moi qui depuis mon enfance vivais au jour le jour, ayant reçu d'ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m'aperçus pour la première fois, d'après les métamorphoses qui s'étaient produites dans tous ces gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu'il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même, leur vieillesse me désolait en m'avertissant des approches de la mienne. Celles-ci me furent, du reste, proclamées coup sur coup par des paroles qui à quelques minutes d'intervalle vinrent me frapper comme les trompettes du Jugement. La première fut prononcée par la duchesse de Guermantes ; je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, sans se rendre compte des merveilleux artifices de toilette et d'esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s'incarnait le Génie protecteur de la famille de Guermantes. « Ah ! me dit-elle, quelle joie de vous voir, vous mon plus vieil ami. » […]

Peu à peu pourtant, à force de regarder sa figure hésitante [celle de Mme d’Arpajon], incertaine comme une mémoire infidèle qui ne peut plus retenir les formes d'autrefois, j'arrivai à en retrouver quelque chose en me livrant au petit jeu d'éliminer les carrés, les hexagones que l'âge avait ajoutés à ses joues. D'ailleurs, ce qu'il mêlait à celles des femmes n'était pas toujours seulement des figures géométriques. Dans les joues restées si semblables pourtant de la duchesse de Guermantes et pourtant composites maintenant comme un nougat, je distinguai une trace de vert-de-gris, un petit morceau rose de coquillage concassé ; une grosseur difficile à définir, plus petite qu'une boule de gui et moins transparente qu'une perle de verre [...] »

Si les gens des nouvelles générations tenaient la duchesse de Guermantes pour peu de chose parce qu'elle connaissait des actrices, etc., les dames aujourd'hui vieilles de la famille la considéraient toujours comme un personnage extraordinaire, d'une part parce qu'elles savaient exactement sa naissance, sa primauté héraldique, ses intimités avec ce que Mme de Forcheville eût appelé des royalties, mais encore parce qu'elle dédaignait de venir dans la famille, s'y ennuyait et qu'on savait qu'on n'y pouvait jamais compter sur elle. Ses relations théâtrales et politiques, d'ailleurs mal sues, ne faisaient qu'augmenter sa rareté, donc son prestige. De sorte que, tandis que dans le monde politique et artistique on la tenait pour une créature mal définie, une sorte de défroquée du faubourg Saint-Germain qui fréquente les sous-secrétaires d'État et les étoiles, dans ce même faubourg Saint-Germain, si on donnait une belle soirée, on disait : « Est-ce même la peine d'inviter Oriane ? Elle ne viendra pas. Enfin pour la forme, mais il ne faut pas se faire d'illusions. » Et si, vers 10 heures et demie, dans une toilette éclatante, paraissant, de ses yeux, durs pour elles, mépriser toutes ses cousines, entrait Oriane qui s'arrêtait sur le seuil avec une sorte de majestueux dédain, et si elle restait une heure, c'était une plus grande fête pour la vieille grande dame qui donnait la soirée qu'autrefois, pour un directeur de théâtre, que Sarah Bernhardt, qui avait vaguement promis un concours sur lequel on ne comptait pas, fût venue et eût, avec une complaisance et une simplicité infinies, récité au lieu du morceau promis vingt autres. La présence de cette Oriane, à laquelle les chefs de cabinet parlaient de haut en bas et qui n'en continuait pas moins (l'esprit mène le monde) à chercher à en connaître de plus en plus, venait de classer la soirée de la douairière, où il n'y avait pourtant que des femmes excessivement chic, en dehors et au-dessus de toutes les autres soirées de douairières de la même season (comme aurait dit encore Mme de Forcheville), mais pour lesquelles soirées ne s'était pas dérangée Oriane. […] »

J'ignore si les passages relevés sont les bons ; il me semble cependant qu'ils témoignent bien de l'admiration de Proust pour Flaubert.

 

Partager cet article
Repost0
20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 15:34

Vendredi 17 juin 2022, à 18h, bravant la canicule, plus d’une vingtaine de courageux marcheurs se sont retrouvés sur la place du château de Marson pour une Balade contée, le Nez en l’air. Organisée par les bénévoles de la Bibliothèque de Rou-Marson (dont je fais partie) et Renée Monnier des Sentiers botaniques, elle a conduit les promeneurs, casqués de chapeaux de paille, entre les deux villages, parmi de petits champs, petits bois, petits sentiers, dans une nature où l’on se sent loin de tout. Grâce à Renée Monnier, experte ès botanique, ils ont été attentifs aux nombreux acacias, à la rondeur d’un vieux châtaignier, à la chondrille à tige de jonc venue du Midi, à la viccia cracca à la jolie fleur mauve et au sable si fin des chemins, issu des pierres gréseuses.

Quatre haltes bienvenues dans le sous-bois leur ont permis d’écouter des poètes, chantres de Dame Nature. De Ronsard à Colette, en passant par Chateaubriand, George Sand ou encore Charles Cros, ils ont savouré le plaisir d’être seuls dans la forêt et de rêver à ses nymphes et à ses sylvains. D’une halte à l’autre, les promeneurs ont fredonné la chanson célèbre de Mireille, « Ce petit chemin qui sent la noisette ».

Devant la rondeur d’un vieux châtaignier, nous avons débuté la promenade avec un de mes poèmes célébrant l’utilité ancienne et la belle longévité de cet arbre : « [… A l’ancre de la terre/ Il nourrissait les pauvres/ Et surveillait les bêtes/ Il faisait les tonneaux/ Et devenait charpente en sa virilité […] »

Auguste Lacaussade, né à L’Isle Bourbon, nous a accompagnés en chantant « Les Jours de juin », en nous invitant à « aller au bois » et à fuir la ville. L’« épaisse ramure » de la « forêt de Meudon ou d’Auteuil » lui aura fait oublier [s]on île  et [s]es vertes savanes ».

Cinq distiques de Charles Cros (« Les Quatre saisons ») ont souligné le pouvoir parfumé des fleurs du printemps dans le sentiment amoureux : « […] Nous n’aurions rien dit, réséda/ sans ton parfum qui nous aida. » Et avec Rimbaud, le poète aux semelles de vent, nous avons goûté à la « sensation » « par les soirs bleus d’été » d’« aller dans les sentiers ».

Théophile Gautier nous a bercés de sa ballade, « Quand à peine un nuage », dans laquelle il célèbre le petit peuple de l’herbe, couleuvres, lézards, taupes, araignées, fourmis, papillons et tutti quanti : « […] Qu’il fait bon ne rien faire, / Libre de toute affaire, / Libre de tous soucis, / Et sur la mousse tendre/ Nonchalamment s’étendre, / Ou demeurer assis ; […]

Ce fut ensuite le temps d’écouter la première partie d’une nouvelle de Maupassant, « Au bois ». Un petit récit dans lequel on découvre M. et Mme Beaurain, des commerçants d’un âge respectable, surpris par le garde champêtre en « flagrant délit de mauvaises mœurs », « à la frontière d’Argenteuil ».

A l’abri d’un sous-bois, nous avons retrouvé Pierre de Ronsard et son ode célèbre « A la forêt de Gastines » : « Couché sous tes ombrages verts,/ Gastines, je te chante/ Autant que les Grecs, par leurs vers/ La forêt d’Erymanthe ; […] » Et son poème « Contre les bûcherons de la forêt de Gastines » a résonné à nos oreilles de façon très moderne : « […] Forêt, haute maison des oiseaux bocagers, / Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers/ Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière, / Plus du soleil d’été ne rompra la lumière. […]

Forêt, célébrée encore par Chateaubriand avec « La Forêt », un poème extrait des Tableaux de nature. Il y chante son « aimable solitude », son « ombrage ignoré » et termine ainsi : « D’autres vous rediront des amours étrangères ; / Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts. »

C’était ensuite au tour de Colette de dire son amour des bois avec un extrait de Claudine à l’école, « Dans les bois de Saint-Sauveur ». Elle y raconte ses « frayeurs suffocantes » lors de la rencontre avec des serpents ; ses préférences à s’y promener seule plutôt avec ces « petites grandes filles » qui ont peur de « se déchirer aux ronces » et s’effrayent devant les « petites bêtes ».

Dans un poème en forme de petite comptine, extrait de Au clair de la lune, Maurice Carême a conté les mésaventures du chasseur. Quand il jette son fusil, tous les animaux lui apparaissent ; quand il le reprend, ils ont disparu : « Et soudain plus de loup/ Plus de renard surtout/ Plus de pie, de faisan/ Lui tout seul comme avant »

Cette troisième halte s’est achevée avec un autre de mes poèmes, « Feuilles et fées ». Les demandes réitérées d’une petite fille aux membres de sa famille pour savoir « Où s’en vont les fées et les dames vertes/ Quand l’automne est là, les forêts désertes ».  Sa grand-mère finit par lui répondre : « Fillote, je le sais, mais c’est un secret ! / En habits de deuil/ Elles sont endormies/ Dans leur lit de feuilles. »

La quatrième halte, à la croisée de deux chemins, était consacrée davantage à la marche et au sentiment de solitude dans la nature. Gilbert d’Ahuy aime à marcher sur les « petits sentiers lumineux » : « Petits sentiers de balade, / Même sans faire de grande distance, / Où tranquillement on avance […] »

Sabine Sicaud, dans « La Solitude », nous a donné à rêver sur la couleur verte : « Solitude… pour vous cela veut dire seul, / Pour moi – qui saura me comprendre ? / Cela veut dire : vert, vert dru, vivace tendre, / Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul […]

George Sand nous a dit sa félicité à « contempler la sérénité des grosses pierres au clair de lune ». Et d’ajouter : « Je m’identifiais tellement au mode d’existence de ces choses tranquilles, prétendues inertes, que j’arrivais à participer à leur calme béatitude ».

Avec « Voyageur, il n’y a pas de chemin », Antonio Machado nous a appris que, pour le Voyageur, « le chemin/ C’est la trace de [s]es pas », qu’« il n’y a pas de chemin » et que « Le chemin se fait en marchant ».

Sarah Marquis, quant à elle, affirme que « le lien avec la nature est le seul moyen pour l’être humain de sauver sa peau ». « Après tout », dit-elle, « il s’agit simplement de retrouver la condition originelle de l’être humain : mettre un pied devant l’autre, au cœur de l’immensité de la nature. »

Et Jacques Lanzmann de conclure : « Marcher, est-ce que cela ne serait pas, en définitive, tourner avec ses pieds, au pas à pas, page après page, le grand livre de la vie ? »

Notre balade s’est achevée avec humour sur la seconde partie de la nouvelle de Maupassant. Mme Beaurain y explique comment ses rêveries romantiques et un retour de flamme pour son mari les ont conduits à s’aimer de nouveau sur les lieux de leur première rencontre. « Le maire était un homme d’esprit. Il se leva, sourit et dit : « Allez en paix, madame, et ne péchez plus… sous les feuilles. »

Cette balade par un soir chaud de juin s’est achevée dans la fraîcheur de la cave communale de Marson. Gâteaux au chocolat, aux noix et au café, à la mélisse et à la framboise, accompagnés de cakes salés faits-maison, les y attendaient. Et en dégustant bulles roses et blanches, les promeneurs ont encore partagé des citations sur la marche, bien persuadés que « le but, ce n’est pas le bout du chemin, c’est le cheminement » ainsi que l’écrit Eric-Emmanuel Schmitt.

 

Photos : Dominique Lenfantin, Catherine Thévenet, Marie-Christine Barbot

Partager cet article
Repost0
16 juin 2022 4 16 /06 /juin /2022 17:42

Don Juan (Laurent Lafitte) et Elvire (Jennifer Decker)

En ce jour où les lycéens planchent sur le bac de Français que j’ai si souvent enseigné, surveillé et corrigé, je voudrais faire quelques remarques sur le Dom Juan d’Emmanuel Daumas, retransmis sur France 5 le vendredi 03 juin. Captée au Théâtre du Vieux-Colombier, la pièce présente bien des atouts mais aussi des excès que je voudrais signaler. Lors de la première, on sait que Dom Juan ou le Festin de Pierre, une comédie irrégulière en cinq actes et en prose, inspirée du Burlador de Séville de Tirso de Molina, suscita un succès net mais pas triomphal.  Mais au lendemain de la représentation (le 15 février 1665) et de la suppression de la scène du pauvre (III, 2), la pièce, discrètement censurée par Louis XIV, ne revint pas à l’affiche. Après un pamphlet de l’avocat Rochemont et plusieurs Lettres et Réponses favorables à Molière, celui-ci ne reprend pas la pièce et ne la publie pas malgré le privilège obtenu. Il faudra attendre 1683 pour la publication à Amsterdam d’une version la plus proche de celle de la première. En 1677, Thomas Corneille présentera un Dom Juan très affadi qui aura cours jusqu’en 1841 où l’on revient enfin au texte de Molière. Depuis la reprise triomphale de la pièce par Jouvet en 1947, le succès ne s’est jamais démenti.

C’est dans le cadre de la saison « Molière 2022 », célébrant le 400e anniversaire de l’illustre dramaturge, qu’Eric Ruf a sollicité Emmanuel Daumas pour mettre en scène l’histoire du « grand seigneur méchant homme ». Pour l’administrateur de la Comédie-Française, Dom Juan étant « la pierre angulaire du théâtre de Molière », il lui propose d’adapter « sans décors » cette pièce à machines, un « spectacle comique d’épouvante, baroque, fantastique et sensationnel ». Dans sa Note d’intention, Emmanuel Daumas explique comment il a souhaité relever la gageure : « Et cela me plaît beaucoup d’imaginer Dom Juan avec (presque) rien. Des perruques sûrement. Des choses sur la tête. Du maquillage. Des habits très simples. Quelques accessoires extravagants. Cinq acteurs pour tout faire. Une petite troupe au milieu des spectateurs. Un tréteau au centre du théâtre. Et réussir à être impressionnant quand même. »

C’est ainsi qu’au Théâtre du Vieux-Colombier, un dispositif bi-frontal, tel un ring de boxe en bois massif, délimité par des piliers de fer, donne à voir l’affrontement du libertin et de la société. Sur les côtés, en contrebas, deux séries de coiffeuses très simples, surmontées de miroirs et de néons, loges de théâtre et lieu des changements à vue. Cet espace simplissime permet à la magie du théâtre d’agir à plein : ne faudra-t-il pas imaginer la plage du naufrage en mer, la forêt de la rencontre avec le Pauvre et avec les frères d’Elvire, la résidence de Don Juan, le mausolée du Commandeur ? Une économie de moyens qui ne disperse pas le regard et qui donne toute sa place au jeu des comédiens et à la parole de Molière.

Sganarelle (Stéphane Varupenne)

Toujours dans ce souci d’épure, le metteur en scène a fait le choix de cinq comédiens. Laurent Lafitte est Don Juan, Stéphane Varupenne interprète Sganarelle ; Jennifer Decker campe Elvire tandis qu’Alexandre Pavloff est à la fois une religieuse dans l’acte I, Mathurine dans l’acte II puis le père de Don Juan, un des frères d’Elvire et le Commandeur. Le jeune Adrien Simion est aussi une religieuse, puis le Pauvre, Monsieur Dimanche et un des frères d’Elvire. Interchangeables, ils représentent tous les membres d’une société que défie Don Juan. Emmanuel Daumas les décrit comme « la farandole des couillons, qui vont se grimer pour faire tous les rôles. Les jeunes, les vieux, les filles et les garçons, les spectres et les statues qui bougent. Les diables sur Terre et en Enfer. Lesquels sont les plus grotesques, burlesques, épouvantables et violents ? Lesquels sont déjà morts-vivants ? »

J’ai beaucoup aimé le Don Juan interprété par Laurent Lafitte, un comédien que je n’appréciais guère, mais qui m’a convaincue ici, notamment par la fluidité de ses déplacements et son impeccable diction. Tel un ange noir, vêtu d’un col roulé, recouvert d’un élégant spencer, et d’un pantalon serré noirs sur des boots de la même couleur, il semble que rien ne puisse l’atteindre : ni les malédictions d’Elvire, qui l’indiffèrent, ni les démonstrations burlesques de Sganarelle, qui le font rire, ni l’entêtement du Pauvre à refuser de jurer, qui l’exaspèrent, ni les remontrances de son père, qui l’impatientent. Seul, le mouvement de tête de la statue du Commandeur semble un moment l’ébranler avant qu’il ne se reprenne. Athée, libertin, matérialiste, il appartient tout entier à la terre et à son désir de séduire qui n’est pour lui qu’un jeu. Ce jeu qui le conduira à l’hypocrisie suprême puisque « tous les vices apparents passent pour vertus ». Le comédien Laurent Lafitte incarne ainsi à merveille « l’hupokrites », l’acteur en grec. Il me semble qu’il ait bien répondu au souhait d’Emmanuel Daumas qui le voulait « Arrogant. Lucide. Mystérieux. Joueur. Incompréhensible. Malin. Sensuel. Glacial. En colère. Rapide. Intrépide. Logique. Intimidant. Charmant. Affamé. Pressé. Histrionique. Dangereux. Seul. Au moins. »

Stéphane Varupenne, en survêtement et baskets, propose un Sganarelle qui, conformément à l’origine italienne de son nom (sgannare, dessiller, amener à voir ce qu’on veut ignorer), cherche maladroitement à convaincre son maître que sa conduite risque de l’entraîner en Enfer. Il est partagé entre son admiration pour lui (« Quel homme ! Quel homme ! ») et son épouvante devant son attitude : « Quel homme abominable me vois-je obligé de servir ! » Entre obséquiosité et connivence, le comédien propose un Sganarelle vif et nuancé qui ne démérite pas dans l’ombre de Laurent Lafitte.

Don Juan avec Charlotte (Jennifer Decker) et Mathurine (Alexandre Pavloff)

Jennifer Decker touche dans le rôle d’Elvire, la femme bafouée. C’est bien une création originale de Molière qui n’évoque en rien les héroïnes de Tirso de Molina. Et si celle qui a été « ôtée d’un couvent » (le plus grand défi donjuanesque), n’apparaît que deux fois (en I, 3 et IV, 6) sur les vingt-sept scènes de la pièce, elle n’en demeure pas moins présente indirectement dans l’esprit du spectateur. Elle est à l’origine des propos entre Gusman et Sganarelle dans la scène d’exposition, elle poursuit le héros à travers ses frères dans l’acte III, elle est enfin « la femme voilée » de l’acte V qui annonce la fin du séducteur. C’est un magnifique personnage que cette femme abusée, toujours amoureuse au début de la pièce, capable des pires malédictions, qui apparaît métamorphosée dans l’acte IV, ayant dominé sa passion mais toujours soucieuse du sort de celui qu’elle a aimé. La comédienne insuffle une belle passion à ce personnage tragique, noble et complexe. Mais pourquoi l’avoir affublée de si horribles costumes – si l’on peut appeler cela des costumes - ? Quand elle n’est pas dévêtue de son habit de nonne par Don Juan au début de la pièce, elle apparaît en sous-vêtements de flanelle blanche ou revêtue d’une grande veste de satin rose bien peu flatteuse. Elle est de plus coiffée d’une horrible perruque blonde qui lui donne l’aspect d’une poupée de carnaval. J’avoue ne pas comprendre la signification de ce choix qui ôte au personnage tout le tragique dont il est porteur et ravale la femme, qu'elle soit religieuse ou paysanne.

Ces dernières remarques m’amènent aux bémols que je voulais souligner. Dès la scène d’exposition, j’ai eu envie d’arrêter de regarder la pièce. En effet, Don Gusman, l’écuyer d’Elvire n’y apparaît pas et il est remplacé par deux nonnes du couvent d’Elvire, hilares, entonnant un chant religieux et en train de fumer. Jouées par Alexandre Pavloff et Adrien Simion, ce sont elles qui sont les interlocutrices de Sganarelle dans la célèbre tirade du tabac. Partagées entre approbation et répulsion devant le discours du valet, si elles signifient clairement l’attitude blasphématoire du héros, elles placent d’emblée la pièce sous le signe du grotesque.

Dans la même veine, on découvrira à l’acte II un Alexandre Pavloff travesti en Mathurine. La charge est lourde qui fait d’elle une drag queen, complètement excitée, en perruque, pantalon et chaussures à talons. Quel apport à la pièce si ce n’est d’être dans l’air du temps ? Le Pauvre (Adrien Simion), lui aussi, s’offre à la vue du spectateur, barbouillé de terre et à demi-nu, tel un Christ humilié. Certes, c’est un pauvre hère, on l’avait compris ; mais quel besoin d’en faire ce personnage repoussant, à la limite de la bestialité ? Reconnaissons cependant que ce jeune comédien, en Monsieur Dimanche, surprend et tire bien son épingle du jeu. Les frères d’Elvire seront, eux aussi, dépouillés de leurs vêtements, et tout sanguinolents. Des effets très appuyés et artificiels qui, selon moi, entachent cette mise en scène et ne lui ajoutent rien, bien au contraire !

En dépit de mon opinion mitigée, je ne regrette pas d’avoir regardé cette représentation où les trois interprètes principaux témoignent du grand art des Comédiens-Français. Par ailleurs, avec ce choix épuré, ainsi que l’écrit Philippe Leclercq, le metteur en scène « revient à l’essence de la convention théâtrale, au texte et aux gestes, au théâtre comme jeu pur, avec trois fois rien comme décor : quelques objets, un peu de déguisement et beaucoup d’espace vide pour l’imagination, la fiction, le faux où l’on fait semblant pour de vrai. »

Cependant, je garderai toujours en mémoire le Dom Juan de Marcel Bluwal, dans lequel Michel Piccoli incarne avec noblesse le héros tragique dans son affrontement avec Dieu et sa longue marche vers la mort. Ici, le séducteur, inaccessible à toute transcendance et qui finit écartelé, m’apparaît « humain, trop humain ».

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
22 mai 2022 7 22 /05 /mai /2022 10:46

La plage de Jean-Bart (Mapio.net)

 

Il paraît qu’aujourd’hui

on l’appelle El Marsa

 

Dans les faux-poivriers

les verts eucalyptus

et l’odeur des lentisques

pour nous c’était Jean Bart

du nom de ce corsaire

brandissant son grand sabre

sur une place flamande

Statue de Jean Bart à Dunkerque

Avec nos espadrilles

sur la falaise en pente

on glissait vers la Crique

extasiés de soleil

éperdus dans l’azur

et dans les eaux étales

on nageait vers notre Ile

Et moi je me souviens

du reflet de la mer

dans les aigues-marines

des yeux de mes cousines

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mai 2022 5 20 /05 /mai /2022 15:08

 

Chaque année je les attends

mes nénuphars mes nymphéas

et je songe à Monet

qui un jour découvrit

les fééries de son étang

pour ne plus s'en déprendre

 

 

Nymphéas roses, 1897-1899

Nymphéas, vers 1914

 

 

Partager cet article
Repost0
4 mai 2022 3 04 /05 /mai /2022 18:18

Loïe Fuller, 1902, Frédérick Glasier.

Avril 1894 (pp. 286 et 287, Proust, L’écriture et les arts) :

Proust voit le spectacle de Loïe Fuller avec la Belle Otero aux Folies-Bergère. Il se rend à l’exposition Marie-Antoinette à la galerie Sedelmeyer qui propose également une exposition de peinture anglaise avec des toiles de Turner : Le Banquet de Guildhall et la Vue de l’hôpital de Greenwich.

On admire au Salon l’Intérieur de Notre-Dame de Paris de Paul Helleu. Ce peintre, patronné par John Singer Sargent et Robert de Montesquiou, sera bientôt lié avec Proust.

Loïe Fuller, nom de scène de Mary Louise Fuller, née à Hinsdale le  22 janvier 1862  et morte à Paris le 02 janvier 1928  à Paris, est une danseuse américaine  et l'une des pionnières de la danse moderne ; elle est célèbre pour les voiles qu'elle faisait tournoyer dans ses chorégraphies de danse serpentine et pour ses talents de metteuse en scène. Le soir du 16 octobre 1891, lors de la création de la pièce Quack Medical Doctor à Holyoke, dans le Massachusetts, vêtue de vêtements blancs, elle improvise de grands mouvements pour interpréter une femme sous hypnose. Le public réagira spontanément en s’écriant « Un papillon !... Une orchidée !... » En effet, ses chorégraphies mettent le progrès technologique au service d’une danse qui exalte la nature à travers des lignes courbes et des mouvements évoquant les fleurs, les papillons, les serpents : enveloppée dans de longs voiles qu’elle agite à l’aide de baguettes et baignée d’une lumière aux teintes changeantes, Loïe Fuller rappelle aux spectateurs que l’homme fait partie de la nature. L’originalité de ses danses est l’un des principaux attraits du cabaret des Folies-Bergère, lieu par excellence de la vie parisienne à la Belle Époque, où Loïe Fuller débute et se produit pendant dix ans.

Loïe Fuller influence aussi les arts décoratifs et la photographie : une riche production de statuettes s’inspire de ses voiles dansants, et les photographes essayent de saisir la magie de son art. Elle expérimente inlassablement les possibilités des effets de lumière et de couleur sur des tissus à la matière et à la consistance différentes : ce travail lui vaut de nombreux brevets, mais sa santé en pâtit, à cause des longues répétitions sous des lumières violentes qui abîment ses yeux. À une époque où les droits des femmes et des homosexuels ne sont pas encore reconnus, Loïe Fuller affiche fièrement ses idées féministes, ainsi que son homosexualité. Entièrement vouée à l’art, elle dépense tout pour poursuivre ses recherches jusqu’à la fin de sa vie ; elle meurt d’une pneumonie en 1928, assistée par Gab Sorère, sa fidèle compagne et collaboratrice depuis 1897.

Ses admirateurs furent nombreux : Rodin, Lautrec, Georges Rodenbach, qui lui consacra plusieurs pages élogieuses, l’astronome Camille Flammarion, les frères Lumière, Hector Guimard et les Curie. Elle monta ainsi un spectacle intitulé La danse du radiumElle fut éclipsée en 1902 par Isadora Duncan, sa compatriote, qu’elle contribua à faire connaître en Europe en 1902 avec la création de sa première compagnie de jeunes danseuses. Elle demeure cependant une référence dans l'histoire de la danse, marquant un point d'articulation entre le music-hall, la performance et la danse moderne. Par ses mouvements amples, sinueux et continus, elle contribua à inaugurer une ère nouvelle.

La Belle Otero

En 1894, Proust pouvait admirer Loïe Fuller dansant aux Folies-Bergère avec la Belle Otero. Agustina Otero Iglesias, dite Caroline Otero, ou encore « La Belle Otero », est une chanteuse et danseuse de cabaret et courtisane célèbre de la Belle Epoque, née en Espagne le 04 novembre 1868 et morte à Nice le 10 avril 1965. En août 1898, Caroline Otero devint « la première star de l'histoire du cinéma » lorsque l'opérateur Félix Mesguich la filma dans un numéro de danse à Saint-Pétersbourg. Amie de Colette, elle entretient une rivalité célèbre avec une autre courtisane espagnole, Liane de Pougy. La liste de ses conquêtes est impressionnante : Edouard VII d'Angleterre, Léopold II de Belgique, le duc de Westminster, le grand-duc Nicolas de Russie, des financiers, des écrivains tels que Gabriele d'Annunzio et Aristide Briand, son amant pendant dix ans. Elle fit tourner bien des têtes et serait à l'origine de plusieurs duels et de six suicides, d'où son surnom de la « sirène des suicides ». Elle fut, avec Liliane de Pougy et Emilienne d’Alençon, l’une des « Trois Grâces » de la Belle Epoque.

Si, dans La Recherche, la danse est un art beaucoup moins mentionné que la peinture et la musique, il n’en demeure pas moins que Proust s’intéressa aux Ballets russes, manifestant ainsi son ouverture d’esprit dans les domaines artistiques et théâtraux. C'est en 1910, lors de leur deuxième « saison » à Paris que Marcel Proust fit la connaissance des Ballets russes. Il fut enthousiasmé par cette troupe, menée par Diaghilev, qui renouvelait l'art de la danse. Non seulement il assista aux représentations de la troupe dans Shéhérazade, Carnaval, Le Festin, Le Prince Igor, Les Sylphides et Giselle, mais il soupa avec les artistes à plusieurs reprises, invité par les mécènes des Ballets russes : la comtesse Greffulhe et Misia. Il fit ainsi la connaissance de Tamara Platonovna Karsavina, la partenaire de Nijinski, qu'il raccompagna dans sa voiture jusqu'à son hôtel et avec qui il eut des échanges qu'elle évoquera dans ses Mémoires. Marcel Proust, fut fasciné par la danseuse, véritable symbole de la modernité et de la virtuosité des Ballets russes. Devant L’Oiseau de feu d'Igor Stravinski, il s’exclamera : « Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. » Dans Sodome et Gomorrhe, il évoque « l'efflorescence prodigieuse » de ces ballets « révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benois, du génie de Stravinski. » (RTP, III, 140).

Vaslav Nijinski

Dans une esquisse du Côté de Guermantes, Proust évoque Nijinski au moment de son entrée en scène dans Le Pavillon d'Armide, « un plaisir fugitif qui naît de l’harmonie instantanée d'un costume, d'une lumière, d'un décor, éléments destinés à changer, avec le mouvement ou même la mimique du danseur » : « Des machinistes faisaient reculer les divers messieurs en veston ou en redingote, amis des artistes, habitués du théâtre, journalistes qui se promenaient sur le plateau. Au milieu de ces hommes du monde qui se saluaient, s'arrêtaient à causer un moment comme à la ville, s'élança un jeune homme portant une toque de velours noir, une jupe cerise, et les bras levés au ciel dans des manches de soie bleue. Sa figure était couverte d'une sorte de poudre de pastel rose comme certains dessins de Watteau ou certains papillons. C'était un célèbre et génial danseur d'une troupe étrangère... Je restais ébloui à suivre des yeux dans l'air les arabesques qu'y traçait sa grâce naturelle, ailée, capricieuse et multicolore. » L'écrivain voit dans ce « plaisir d'une seconde », multiplié tout au long du spectacle, le but même du chorégraphe et du danseur. Et quand la raison déserta le danseur qui sautait si haut, Proust écrivit : « Il regagna d’un vaste essor le pays des songes, ce pays d’où il n’est plus revenu ». Par ailleurs, dans un article intitulé « Bidou, Bergotte, la Berma et les Ballets russes, Une enquête génétique », Nathalie Mauriac Dyer établit un parallèle entre le couple Charlus/Morel et le couple Diaghilev/Nijinski. Certains lecteurs contemporains proches du milieu des Ballets russes auraient entrevu en filigrane de l’exécution de Charlus, nymphe tragique et délaissée par son faune, la figure de Serge de Diaghilev, abandonné en 1914 par Nijinsky.

On rappelle que le 18 mai 1922, "un souper fin eut lieu au Majestic pour fêter la première du ballet Le Renard de Stravinski, interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la sœur de Nijinski. La soirée fut donnée par un couple d'Anglais, Violet et Sydney Schiff, […] organisée aussi par Diaghilev, lui-même invité d'honneur. Parmi les invités, des femmes du monde […]et le demi-monde des émigrés russes […] sans oublier Stravinski et Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes, bref le tout-Paris du moment. Misia Sert, la mécène des Ballets russes, surnommée « Madame Verdurinska » par son amie Gabrielle Chanel, devait certainement être présente. Proust se rendit à cette réception, une des dernières de sa vie, vers deux heures trente du matin, élégamment vêtu." 

Dans La Recherche, on trouve aussi quelques allusions au ballet Giselle, dansé par les Ballets russes en 1910. Le Narrateur évoque un fait relatif à Nijinski, exclu du ballet impérial à cause d’un costume de scène indécent.  L’évocation de Giselle marque aussi le goût du héros pour les fantômes, la vanité de son retour à la vie après la mort de sa grand-mère et le caractère ailé d’Albertine. Et les danseurs russes ont peut-être servis de modèles au défilé des jeunes filles sur la digue de Balbec. (« Proust et les Ballets russes : l’empreinte de Giselle », Francine Goujon, Université Paris-Sorbonne, UFR, Littérature française et comparée).

Outre les Ballets russes, Proust, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, évoque le tango à trois reprises. Ainsi Octave est décrit par le Narrateur comme un bon danseur : « Octave obtenait, au casino, des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s’il le voulait un joli mariage dans ce milieu des « bains de mer » où ce n’est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles épousent leur « danseur ».  Il fait aussi un tableau assez péjoratif des Bloch, de sa famille, de ses coreligionnaires, snobés par « la société des Cambremer, le clan du premier président, ou des grands et petits bourgeois, ou même de simples grainetiers de Paris dont les filles, belles, fières, moqueuses et françaises comme les statues de Reims, n’auraient pas voulu se mêler à cette horde de fillasses mal élevées, poussant le souci des modes de « « bains de mer » jusqu’à toujours avoir l’air de revenir de pêcher la crevette ou d’être en train de danser le tango. » Enfin, pour Charlus, le tango fait partie de l’évolution d’une société qui lui devient étrangère : « Oui, dit-il, je n’ai plus vingt-cinq ans et j’ai déjà vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais plus ni la société où les barrières sont rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, danse le tango jusque dans ma famille, ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien. »

Charles Sedelmeyer, 1879, Mihaly Muncàcsy

En cette fin d’avril, Proust se rend dans la galerie Sedelmeyer pour voir une exposition dédiée à Marie-Antoinette. Charles Sedelmeyer, né le 30 avril 1837 à Vienne, et mort le 09 août 1925 à Paris, est un marchand d'art, critique d'art et éditeur autrichien, l'un des plus grands collectionneurs et galeristes de la fin XIXe et du début XXe. Dans La Peinture anglaise, Ernest Chesneau décrit ainsi Le Banquet de Guildhall de Joseph Mallord William Turner. « La grande salle de l’hôtel de ville de Londres, tendue de rouge de haut en bas, est incendiée de lumière. D’immenses tables l’occupent dans toute sa profondeur, chargées de candélabres et de mets, entourées par la foule agitée des convives. Au fond un trône et la table d’honneur. Sur les parois latérales, d’immenses tribunes encombrées de spectateurs. Rien ne peut donner une idée de la magie des colorations, de l’intensité de l’effet lumineux, de l’animation folle, de la verve, de la vie, de cette petite toile qui n’a pas cinquante centimètres de hauteur. Turner seul dans l’école anglaise a eu cette puissance extraordinaire […] Il veut et il rend la lumière jusqu’au bord de la toile. » 

Vue de Londres de Greenwich, Turner, 1825

L’autre toile admirée par Proust, la Vue de Londres depuis Greenwich, 1825), est décrite ainsi par Le Metropolitan Museum of Art : « Turner offre ici un panorama sur le Grand Londres vu de Greenwich Park, regardant vers le bas vers l’hôpital naval conçu par Sir Christopher Wren, la Tamise et la ville lointaine. Le premier plan est jonché de cartes et de globes, avec une femme tenant deux plans pour un retraité de la marine avec des lunettes et des béquilles à inspecter – une référence au passé de l’Angleterre. Légèrement derrière, un homme vêtu d’un chapeau haut-de-forme à la mode et de gants jaunes lève les mains pour célébrer le cadeau en plein essor. Enfin, une troisième figure, plus bas sur la colline, regarde à travers un télescope des bateaux à vapeur qui passent devant des voiliers sur la rivière – un indice pour l’avenir. L’aquarelle appartient à un groupe que l’artiste a réalisé vers 1825, consacré à la capitale nationale. L’intention était de reproduire la série sous forme d’estampes, mais le projet n’a jamais été réalisé. »

On sait qu’un des modèles d’Elstir, le peintre de La Recherche, a pu être inspiré par Turner. Gabrielle Townsend, dans « Proust's Imaginary Museum : Reproductions and Reproduction in À la recherche du temps perdu », (Peter Lang, 2008, pp. 87-88), le souligne ainsi : « Mais les descriptions des peintures marines d'Elstir, en particulier Le Port de Carquethuit, doivent une dette particulière à Turner, médiatisée par Ruskin, et dérivées principalement de reproductions. Proust n'a pas vu beaucoup d'œuvres de Turner dans la vraie vie ; il déplore que le Louvre contienne si peu de peintures anglaises. Une œuvre qu'il a vue était un paysage avec une rivière et une baie au loin, dans la collection de Camille Groult, dont Edmond de Goncourt a écrit qu'il conduisait à négliger l'originalité réputée de Monet et des autres. La peinture caractérise le flou caractéristique de Turner des frontières entre la terre, l'eau et le ciel que Proust présente comme la vision d'Elstir… »

Intérieur de Notre-Dame de Paris, Helleu

Enfin, en cette fin d’avril 1894, Proust admire aussi l’Intérieur de Notre-Dame de Paris de Paul-César Helleu un peintre et graveur français, né à Vannes le17 décembre 1859, et mort à Paris le 23 mars 1927. Dessinateur virtuose de la société française et anglo-saxonne, cet artiste peignit aussi des huiles, auxquelles appartient ce tableau, et qui sont méconnues. « Il s’agit de marines, de natures mortes, aux touches impressionnistes et aux couleurs particulières comme le souligne Mallarmé dans ces vers :

Au cinquante-cinq avenue

Bugeaud, ce gracieux Helleu

Peint d’une couleur inconnue

Entre le délice et le bleu. » 

Des liens étroits liens unissaient (1859-1927) Helleu à Marcel Proust. C’est en effet grâce au romancier et à Montesquiou que l’artiste intégra la bonne société parisienne. Dans un article, « Paul-César Helleu et Marcel Proust – leur amitié, d’un personnage de roman jusqu’au lit de mort » – Adrien Gouffray »,  Florian Métral écrit  qu’à l’occasion d’une visite impromptue de l’écrivain au peintre durant l’année 1918 ou 1919, Proust  aurait salué son ami en lui disant : « Bonjour Monsieur Elstir ! »  Selon les dires de Paulette Howard- Johnston, la fille de James Whistler (1834-1903), Elstir serait la contraction des deux noms de Helleu et de Whistler. Par ailleurs, dans le portrait de l’artiste de La Recherche, on peut voir des similitudes avec l’aspect physique d’Helleu : « « Un homme de grande taille, très musclé, aux traits réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur restait fixé avec application dans le vide. »

Proust sur son lit de mort, Helleu
On connaît le portrait émouvant que Helleu fit de son ami sur son lit de mort. Céleste Albaret rapporte en ces termes l’événement : « Ce même dimanche, vers deux heures de l’après-midi, à la demande du professeur Robert Proust, le peintre Helleu, que M. Proust aimait beaucoup et qui, à cette époque, avait dû renoncer à la peinture en raison de sa vue, vint faire une pointe sèche. Il me déclara qu’il allait mettre toute son âme à ce portrait. » Dans Journal d’un collectionneur. Marchand de tableaux, René Gimpel évoque une conversation à propos du portrait de Proust avec Paul-César Helleu, qui lui aurait dit : « Oh ! Comme c’est horrible, mais comme il était beau ! Je l’ai fait mort comme un mort. Il n’avait pas mangé depuis cinq mois, sauf du café au lait. Vous ne pouvez-vous imaginer comme ce peut être beau, le cadavre d’un homme qui n’a pas mangé depuis ce temps-là ; tout l’inutile a fondu. Ah ! il était beau, une belle barbe noire, drue. Son front, à l’ordinaire fuyant, s’était bombé. » Tous ces éléments témoignent de la grande proximité amicale entre Proust et Helleu.
Sources :

Commentaire sur “Proust at the Majestic” - Le mot juste en anglais (le-mot-juste-en-anglais.com)

https://books.google.fr/books?id=rQ0lwQVjBGIC&pg=PA97&lpg=PA97&dq=le+banquet+de+guildhall+turner

« Paul-César Helleu et Marcel Proust – leur amitié, d’un personnage de roman jusqu’au lit de mort » – Adrien Gouffray – Investigatio (hypotheses.org)


 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
21 avril 2022 4 21 /04 /avril /2022 16:48

 

Le pianiste, Edouard Risler

Le 21 avril 1897, concert de Reynaldo Hahn à La Bodinière ; récitation des « Portraits de peintres » de Proust par Marguerite Moreno (p. 289, Proust, L’écriture et les arts).

Le 05 avril 1897, Edouard Risler avait joué les Portraits de peintres de Reynaldo Hahn à la salle Pleyel, dans un concert qui comprend des pièces pour piano de Hahn. On rappelle que Joseph-Edouard Risler, né le 23 février 1873 à Baden-Baden (Grand duché de Bade) et mort le 21 juillet 1929  à Paris, est un musicien qui s'imposa très vite comme l'un des grands pianistes de son temps, ouvert à la musique de son époque comme à l'héritage romantique allemand : les 32 sonates de Beethoven,  l'œuvre intégrale de Chopin ou le Clavier bien tempéré de Bach.  Il a entretenu une correspondance étroite avec son ami le compositeur Reynaldo Hahn qui lui dédiera la mélodie Fleur fanée (1894).

Les Portraits de peintres de Reynaldo Hahn datent de 1894 et ont été inspirés au musicien par son ami Marcel Proust. Ces quatre morceaux devaient figurer dans l'édition de la première œuvre publiée par Proust, Les plaisirs et les jours. On sait qu’il s’agit d’un recueil de poèmes en prose et de nouvelles, publié en 1896 chez Calmann-Lévy avec une préface d'Anatole France. Cet ouvrage compte dix parties, « Portraits de peintres et de musiciens » en composant la sixième partie. Ce sont des tableaux que Proust avait vus au Louvre quand il étudiait au lycée Condorcet. Les quatre poèmes évoquent le peintre paysagiste néerlandais Aelbrecht Cuyp (1620-1691), Paulus Potter, célèbre peintre animalier hollandais (1625-1654), le peintre flamand Anton Van Dyck (1599-1641) et le Français Jean-Antoine Watteau (1684-1721). Ces peintres de styles et de thèmes distincts (Cuyp avec ses peintures de la campagne néerlandaise, Potter et ses peintures d’animaux, les peintures de cour de Van Dyck et les scènes galantes colorées de Watteau) ont inspiré le jeune Proust qui a voulu saisir en poésie le souvenir de ces toiles.

Aelbrecht Cuyp.

L'œuvre d'Albert Cuyp est particulièrement réputée pour le traitement de la lumière des paysages de Hollande, à l'aurore ou au crépuscule, mais également pour son sens de la composition. La toile dont il est question est le Départ pour la promenade à cheval, v.1660-1670.

« Cuyp, soleil déclinant dissous dans l'air limpide  
Qu'un vol de ramier gris trouble comme de l'eau,  
Moiteur d'or, nimbe au front d'un bœuf ou d'un bouleau,
Encens bleu des beaux jours fumant sur le coteau,
Ou marais de clarté stagnant dans le ciel vide.  
Des cavaliers sont prêts, plume rose au chapeau,  
Paume au côté ; l'air vif qui fait rose leur peau,
Enfle légèrement leurs fines boucles blondes,
Et, tentés par les champs ardents, les fraîches ondes  
Sans troubler par leur trot les bœufs dont le troupeau
Rêve dans un brouillard d'or pâle et de repos,  
Ils partent respirer ces minutes profondes. »  

Paulus Potter.

Compatriote de Cuyp, Paulus Potter est connu pour ses peintures d’animaux, sur lesquelles les personnages sont souvent en arrière-plan. Proust dénonce le manque de couleur, le sol nu et décrit un laboureur avec un seau, et la jument résignée qui se lève et attend, rêvant. On pense à la toile intitulée Deux chevaux près d’une auge devant une chaumière, 1649.

« Sombre chagrin des ciels coutumièrement gris,  
Plus tristes d'être bleus aux rares éclaircies,  
Et qui laissent alors sur les plaines transies  
Filtrer les tièdes pleurs d'un soleil incompris ;  
Potter, mélancolique humeur des plaines sombres  
Qui s'étendent sans fin, sans joie et sans couleur,  
Les arbres, le hameau ne répandent pas d'ombres,  
Les maigres jardinets ne portent pas de fleurs.  
Un laboureur tirant des seaux rentre, et, chétive,  
Sa jument résignée, inquiète et rêvant,  
Anxieuse, dressant sa cervelle pensive,  
Hume d'un souffle court le souffle fort du vent. »

Anton Van Dyck.

Dans ce poème, Proust évoque les tableaux de Charles I d’Angleterre et de L’Homme au pourpoint (duc de Richmond), vers 1650. Anton Van Dyck, peintre à la mode, devint le principal peintre de cour à la demande de Charles 1er. L’élégance décontractée de ses œuvres se reflète dans le poème de Proust, qui décrit la beauté des poses de ses modèles. Proust y mentionne le portrait de James Stuart (1612-1655), le premier duc de Richmond, tenant la pomme de la discorde (du Jugement de Paris). Il est lui aussi ce « prince des gestes calmes » dont le regard tranquille rayonne comme le saphir à son cou.

« Douce fierté des cœurs, grâce noble des choses  
Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois,  
Beau langage élevé du maintien et des poses  
Héréditaire orgueil des femmes et des rois !
Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes,  
Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir,  
Dans toute belle main qui sait encore s'ouvrir,  
Sans s'en douter - qu'importe ? -  elle te tend les palmes !
Halte de cavaliers, sous les pins, près des flots
Calmes comme eux - comme eux bien proches des sanglots
Enfants royaux déjà magnifiques et graves,  
Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves,  
Et bijoux en qui pleure -  onde à travers les flammes -  
L'amertume des pleurs, dont sont pleines les âmes  
Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux ;  
Et toi par-dessus tous, promeneur précieux,  
En chemise bleu pâle, une main sur la hanche,  
Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche,  
Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux.  
Debout, mais reposé, dans cet obscur asile,  
Duc de Richmond, ô jeune sage ! - ou charmant fou ?  
Je te reviens toujours : un saphir, à ton cou,  
A des feux aussi doux que ton regard tranquille. »

Antoine Watteau

Le dernier poème évoque le peintre français Jean-Antoine Watteau, qui a également inspiré Debussy et Fauré. Watteau, « maître des sérénités douces et des paradis tendres » (Jules et Edmond de Goncourt), peint une fête galante, L’embarquement pour Cythère (1717). Des pèlerins de l’amour en partance pour l’île d’Aphrodite évoquent l’insouciance et la douceur de vivre des années Régence pour les élites aristocratiques et mondaines. L’amour est dans l’air, mais la mélancolie l’est aussi. C’est peut-être aussi le mystérieux tableau de L’Indifférent (1716), avec son costume bleu, qui est suggéré

« Crépuscule grimant les arbres et les faces,  
Avec son manteau bleu, sous son masque incertain ;  
Poussière de baisers autour de bouches lasses...  
Le vague devient tendre, et le tout près, lointain.
La mascarade, autre lointain mélancolique,  
Fait le geste d'aimer plus faux, triste et charmant.  
Caprice de poète - ou prudence d'amant,  
L'amour ayant besoin d'être orné savamment -
Voici barques, goûters, silences et musique."

Ce recueil, dont le titre fait écho à l’œuvre d’Hésiode, Les Travaux et les Jours, s'inspire décadentisme et notamment du travail du dandy Robert de Montesquiou comme Proust l'a indiqué lui-même. Pour le poème sur le tableau de Cuyp, il a écrit que ces vers, pastichés de ceux de Robert de Montesquiou, « furent écrits avant une classe à Condorcet, en sortant du Louvre où je venais de voir les cavaliers qui ont une plume rose au chapeau. »

Il s'agit du premier ouvrage de Proust, qui cherchera à en éviter la réimpression pendant la rédaction d’ A la recherche du temps perdu. Léon Blum a commenté le livre en ces termes : « Nouvelles mondaines, histoires tendres, vers mélodiques, fragments où la précision du trait s'atténue dans la grâce molle de la phrase, M. Proust a réuni tous les genres et tous les charmes. Aussi les belles dames et les jeunes gens liront avec un plaisir ému un si beau livre. » Proust dira ses poèmes devant Colette qui le gronde de les dire si mal : « Je veux vous dire maintenant combien nous avons trouvé fines vos gloses de peintres l’autre soir. Il ne faut pas les abîmer comme vous le faites en les disant mal » (Corr., I, 385).

Par ailleurs, le prix exorbitant de ce livre attira sur le jeune écrivain de nombreuses critiques dont il se défendit en ces termes : « Hélas c'est ce que tout le monde me dit... et pourtant, une préface de M.  France, quatre francs... de la musique de Reynaldo Hahn, quatre francs... des tableaux de Mme Lemaire, quatre francs... de la prose de moi, un franc... quelques vers de moi, cinquante centimes. Total : seize francs cinquante, ce n'est pas exagéré ? » 

Reynaldo Hahn par Lucie Lambert

Proust et Hahn, qui adapta ses textes en musique se rencontrèrent chez  Madeleine Lemaire, la célèbre aquarelliste, dite l’« impératrice des roses », au printemps 1894, peut-être fin mai. C'est chez cette amie commune, que le musicien composa les pièces pour piano sur les « Portraits de peintres ». Ils travaillèrent sans doute très vite ensemble à une double ekphrasis. A l’origine, l’ekphrasis est une description précise et détaillée avant de voir son sens se restreindre à la description des œuvres d'art. C’est en quelque sorte une mise en abyme de l’œuvre d’art. Ce sont les quatre poèmes, « Albert Cuyp », « Paulus Potter », « Antoine van Dyck » et « Antoine Watteau », accompagnés de quatre partitions de Hahn, qui formeront l’ensemble intitulé Portraits de peintres. « Watteau », poème qui clôt le cycle, est daté « Printemps 1894 ». Dans Retour à Marcel Proust, Benoist-Méchin attribue ces propos à Marcel Proust : « La musique a été une des plus grandes passions de ma vie… Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers toute mon œuvre. » Et Philippe Robichaud, dans « Je rêve sans comprendre » : l’ekphrasis des Portraits de peintres de Marcel Proust et Reynaldo Hahn », commente : « Invitant son amant Reynaldo à composer de la musique pour ses vers qui décrivent des toiles, Proust fait des Portraits de peintres une expérience esthétique qui multiplie les « degrés  d’art ». On pense aux « Phares » de Baudelaire puisque les « Portraits de peintres » effacent les peintres eux-mêmes pour donner toute la primauté à leurs toiles ».

La première audition de ces pièces qui devaient servir d'accompagnement à la récitation des vers de Proust (il faut rappeler la grande mode dont jouissait à cette époque ce genre d'œuvre tout à fait oublié aujourd'hui qu'est l'adaptation symphonique d'un poème) eut lieu chez Madeleine Lemaire, leur dédicataire, le 28 mai 1895, lors d'une réception qui fit grand bruit.  C’est Le Bargy qui y récita les poèmes et Risler interpréta au piano les œuvres de Hahn.

En date du 27 mai 1895, à 9 heures du matin, Proust avait écrit à Robert de Montesquiou à propos de cette première audition :

Cher Monsieur,

Pour préciser du thème qui fut leur occasion, de très belles variations de Hahn, on entendra demain quelques-uns de mes plus mauvais vers dans ce même atelier où on entendit de si beaux, et où de bien beaux encore, Madame Lemaire l'espère et le fait espérer, viendront encore émouvoir vos admirateurs !  Si, parmi toutes les belles musiques qu'il y aura demain, vous pouviez prendre quelque plaisir à constater dans les vers des jeunes gens non seulement l'admiration mais l'imitation, des vôtres, si vous pouviez vous plaire à écouter certains ciels "plus tristes d'être bleus " comme un écho fidèle et affaibli d'augustes mains « plus belles d'être nues », je vous demanderais de venir de bonne heure, car Risler, qui vient exprès de Chartres pour jouer ces Portraits de peintres, doit retourner le soir même au régiment et à 11 heures il sera obligé de nous quitter.                

Votre respectueux et affectueux.

Marcel Proust.

Le compte-rendu de cette soirée, emblématique de la mondanité de cette fin de siècle, parut dans divers journaux dont Le Gaulois : « Hier (28 Mai 1895), chez Mme Madeleine Lemaire après un dîner, réception très sélect : des personnalités du monde artistique, élégant et aristocratique. Soirée musicale des plus brillantes, consacrée aux œuvres du distingué compositeur Reynaldo Hahn. On a entendu et applaudi Mmes Eames-Story [chanteuse], MM. Fugère, et Risler [pianistes], qui surtout ont admirablement fait valoir les belles œuvres que M. Hahn a composées sur des poésies finement ciselées par M. Marcel Proust. Chacun des Portraits de peintres est un petit bijou... Dans l'assistance : Princesse Edmond de Polignac, marquise d’Hervey Saint-Denys, marquise d’Eyragues, née de Montesquiou-Fezensac, Mme Kinen, comtesse du Pont de Gault-Saussine, Mme Louis Stern, comtesse de Saint-Léon, marquise de Saint-Paul, Mme Baignières, Mme Hochon, comtesse de Bois-Landry, comte Robert de Montesquiou, M. de Heredia et ses filles, comte Primoli, M. Anatole France, M. Carolus Duran, Mme Feydeau, M. Marcel Prévost, marquis d’Eyragues, comte Cahen, M. Ephrussi. »

Le 30 mai, Madeleine Lemaire recevra de nouveau pour l’audition des Portraits de peintres de Reynaldo Hahn dont Le Figaro se fera l’écho. Et une nouvelle fois le 02 juin. Le Ménestrel du 02 juin 1895 évoque une « soirée musicale des plus brillantes, consacrée aux œuvres du charmant compositeur Reynaldo Hahn ». Et de citer encore Edmond Clément et « les chœurs qui ont marché avec beaucoup d’ensemble ». Et le 21 juin 1895, on lira encore dans Le Gaulois : « Nous sommes heureux de donner à nos lecteurs la primeur de vers délicats d’un poète charmant, M. Marcel Proust, dont Le Gaulois a déjà publié quelques articles. Ces vers ont été dits l’autre jour chez Madeleine Lemaire, par Melle Bartet sur une très agréable musique de M. Rinaldo Hahn. »

Ce sont donc bien les représentations mondaines et publiques qui seront à l’origine des publications. Ainsi, « Cuyp », « Potter » et « Watteau » seront publiés dans le volume L’année des poètes en 1895 et les quatre poèmes avec les partitions musicales figurent au centre de l’élégant recueil Les Plaisirs et les Jours, publié le 12 juin 1896. Quant à l’édition des Portraits de peintres, elle est de grande qualité. Elle parut en 1896 Au Ménestrel, Heugel & Cie, 1896 en 4 parties dans un volume in-folio. Chacune des quatre pièces de forme Lied est accompagnée d'un portrait du peintre et du poème de Proust. Elles peuvent être jouées seules ou servir d'accompagnement à la récitation des vers. Ces accompagnements musicaux étaient à la mode et appréciés de la société mondaine fin de siècle. Les dédicataires sont nommés : « A Madame Madeleine Lemaire / Reynaldo Hahn / Portraits de peintres / Pièces pour piano / d’après les poésies de Marcel Proust / dédiés à José Maria de Heredia ».

Le 5 avril 1897, Risler joue les Portraits de peintres de Hahn à la salle Pleyel, dans un concert qui comprend des pièces pour piano de Hahn. Le 11 avril 1897, Le Ménestrel évoque les Portraits de peintre de Hahn, « si vrais dans leur recherche de coloris et si modernes de facture ». Et, le 21 avril, dans un concert où sont jouées également des œuvres de Hahn, Melle Marguerite Moreno récitera les « Portraits de peintres » de Proust.

Sources :

Reynaldo Hahn - œuvres musicales - Portraits de peintres (1894) (reynaldo-hahn.net)

Proust - Lettres à Reynaldo Hahn - (reynaldo-hahn.net)

« Portraits de Peintres » de Reynaldo Hahn, inspirés par la poésie de Proust : Interlude

«Je rêve sans comprendre» : l’ekphrasis des Portraits de peintres de Marcel Proust et Reynaldo Hahn in: Sensations proustiennes (brill.com)

Wikipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
15 avril 2022 5 15 /04 /avril /2022 10:40

 

"L'Enchantement du Vendredi Saint" se trouve à l'acte III du Parsifal de Wagner, si souvent cité dans La Recherche. "Cet air exprime la miséricorde de Dieu et l’éveil de la nature au moment de Pâques". Proust y fait notamment allusion dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs : « Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne, qu’à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de neige […] me rappelassent que l’Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l’on était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d’autres espèces dont j’ignorais les noms et qui m’avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi surchargé d’odeurs authentiques, que le petit raidillon de Tansonville. » 

Dans une lettre à Jacques de Lacretelle, en date du 20 avril 1918, il évoque la sonate de Vinteuil et écrit : "Dans la même soirée, un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu'en parlant de la petite phrase, j'eusse pensé à "l'Enchantement du Vendredi Saint."

Cet épisode de l'opéra wagnérien semble donc jouer un rôle capital dans La Recherche. Le célébrissime passage de la madeleine trempée dans une tasse de tilleul renvoie au héros de Wagner, ainsi que l'écrivain l'explique dans des brouillons du Temps retrouvé.  L’inspiration de cet épisode aurait été ce qu’il appelle "l'illumination à la Parsifal » : « De même que je présenterai comme une illumination à la Parsifal la découverte du Temps retrouvé dans les sensations, cuiller, thé etc." Cette expression semble bien être une allusion au troisième acte de l'opéra, dans lequel le héros « atteint à la compréhension parfaite lors de l'Enchantement du Vendredi Saint". Le critique Jean-Jacques Nattiez y voit une correspondance avec l’illumination "vécue par le Narrateur en écoutant le Septuor», dans Le Temps retrouvé.

Georges de Lauris a raconté un épisode touchant de la vie de Proust : il visitait avec des amis quelque église à Coucy, et ils voulaient voir la plate-forme d’une grande tour. Proust « est monté, malgré ses étouffements et sa fatigue […]. Il montait appuyé au bras de Bertrand de Fénelon qui, pour l’encourager, chantait à mi-voix l’Enchantement du Vendredi Saint. C’était, en effet, un Vendredi Saint, avec les arbres fruitiers en fleurs sous un premier soleil. » (Le monde de Marcel Proust, André Maurois)

Parsifal, 1882

Sources :

 

 

Partager cet article
Repost0
13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 14:17

Le 12 avril 1897, Proust se rend chez le peintre Giovanni Boldini pour admirer le portrait de Montesquiou.

En 1897, Boldini avait été chargé par l'intermédiaire d'une amie commune, Madame Veil-Picard, de faire le portrait du comte Robert de Montesquiou-Fézensac. Ce peintre, dit mondain (il garda secrète toute une partie de son œuvre plus novatrice), ne pouvait qu'être attiré par la personnalité de cet homme de lettres, emblème de l'esthète contemporain et nouvelle incarnation du dandy baudelairien. Né en 1855, ce « poète et dandy insolent » est issu d’une très ancienne famille originaire de Gascogne et aurait inspiré Huysmans pour son personnage de des Esseintes dans A Rebours et Jean Lorrain pour Monsieur de Phocas. Il passe aussi pour avoir été un des modèles du baron de Charlus dans La Recherche, ce qui ne lui plaisait guère.

Montesquiou par Philip Alexius de Lazlo (1905)

Montesquiou fut un des guides de Proust dans la haute société, jouant ainsi dans sa vie un rôle capital. La complexité du style de Proust, par certains aspects, n’apparaît pas étranger à l’écriture de cet esthète dont l’œuvre, dix-huit volumes de poésie, vingt-deux œuvres critiques, deux romans, deux biographies, trois volumes de souvenirs (imprimés après son décès en 1921), fut souvent décriée. Il entretint avec Proust une importante correspondance, qui témoigne de leurs relations cordiales, voire affectueuses. En 1999, Jean-David Jumeau, restitue à Montesquiou la place qui lui revient dans Professeur de beauté, titre d’un des articles que Proust écrivit sur son ami.

Celui que Forain appelait méchamment Grotesquiou suscita l’amitié fidèle de nombreuses femmes du temps qui tenaient salon, de comédiennes et d’artistes célèbres. Il fit aussi connaître la poétesse romantique Marceline Desbordes-Valmore, dont il fit lire les textes par Sarah Bernhardt et Marguerite Moreno. Encore collectionneur et bibliophile, il portait sur la société qui était la sienne un regard acéré et ses critiques littéraires et artistiques présentent un intérêt certain.

Montesquiou par Henri Lucien Doucet (1879)

Le grand amour de sa vie fut Gabriel Yturri, un jeune Argentin, qui devint son secrétaire. Mort en 1905, il sera rejoint par Montesquiou au cimetière des Gonards à Versailles en 1921. Ils reposent ensemble sous « L’ange du silence », provenant du château de Vitry-sur Seine, propriété de Robert de Montesquiou.

Comme il était un ami de proche de Proust, il n’est pas étonnant que celui-ci se soit déplacé pour aller voir son portrait par Boldini, qui était alors, depuis 1872, l’un des peintres mondains parisiens les plus réputés. C’est l’époque où les happy few en vue veulent tous avoir leur portrait, qu’il soit réalisé par le Français Jacques-Emile Blanche, les Américains Sargent ou Whistler, ou encore le Russe Troubetzkoy. Boldini fut sans doute séduit par la personnalité originale de cet aristocrate écrivain et poète, à qui l’on prêtait bien des fantaisies et dont tout un chacun admirait l’élégance.

« Lorsque l’on s’est fait peindre par un peintre célèbre, il ne reste qu’une ressource : ressembler à son portrait » disait le peintre Kees van Dongen. D’après les photos, il semblerait que ce beau portrait soit bien à l’image de son modèle. Dans un article, justement consacré à Boldini, intitulé « Les peintres de la femme », Boldini, Modes, janvier 1901, Montesquiou écrit que « l'art du portrait ne réside pas dans la vérité photographique mais dans le mélange sur la toile de l'identité du peintre et de celle du modèle. » La modernité de la toile résiderait donc dans la ressemblance avec le modèle en même temps que dans un jugement implicite du peintre. L’insistance picturale sur l’attitude affectée de Montesquiou n’implique-t-elle pas une forme de jugement ironique ?

Dans ce tableau présenté au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts en 1897, qui représente Montesquiou avec le visage de profil, il est clair que le modèle ne nous regarde pas, témoignant ainsi d’une morgue aristocratique certaine. Le peintre a choisi un camaïeu de gris (reflets du col, plis des manches, fond du tableau, chaise Louis XVI) pour le costume souple, d’un grand faiseur, et témoin d’une certaine désinvolture, le gilet recouvrant une chemise blanche à coins cassés. Les gants en chevreau, d’un blanc ivoire, prolongent la chemise, mettant en valeur les mains longilignes. L’ensemble est rehaussé par une lavallière noire négligemment nouée, qui répond au noir aile-de-corbeau de la chevelure, de la moustache finement taillée, dite "en guidon", à la française, et de la petite barbe sur le menton.

Montesquiou par Whistler, 1891

Le regard de Montesquiou est posé sur le pommeau bleuté de sa canne, accessoire obligé du dandy. Selon certains commentateurs, la canne qu’il tient de la main droite avec trois doigts prend l'allure d'un sceptre. « Boldini semble ainsi illustrer le vers introductif de l'un des poèmes des Chauves-souris de Montesquiou : « Je suis le souverain des choses transitoires » ». A la faveur d’un duel entre Henri de Régnier et Montesquiou, qui avait été diffamé, le journaliste Louis Marsolleau, décrivit la canne arborée par le comte en cette circonstance comme « une ombre, un souffle, un rien, un fil de vierge, un fantôme de bâton, un spectre de badine ! Quelque chose de si léger, de si mince, de si atténué […] d'un bois si tendrement anémié et si sveltement flexible qu'une tige de pavot en fût venue à bout au lieu d'en être décapitée ».

De Brummell à Wilde, tous les élégants entre 1830 et 1914 s’approprièrent cet accessoire, destiné à la marche ou à la défense, qui constituait alors l’ordinaire d’une tenue masculine bien comprise. La canne, signe de distinction sociale, permet de marcher élégamment en cambrant le haut du corps et confère ainsi une attitude remarquable. Elle est de tous les moments de la journée : « il y a la canne de jour, pour les visites et les affaires, le plus souvent en bois des îles et pourvue d’une crosse d’ivoire, et la canne du soir, ou canne de théâtre, au fût en bois précieux surmonté d’un pommeau en ivoire ou, nec-plus-ultra : en corne de rhinocéros. Les plus élégants optent pour des modèles si fins qu’ils la portent coincée sous le bras. » Dans la toile de Boldoni, la canne symbolise tout l’orgueil aristocratique du comte, son élégance extrême et l’expression de sa supériorité sociale. Et il ne fait pas de doute que Proust dut apprécier le portrait raffiné de son ami.

Autoportrait de Boldini, 1892

Sources :

La canne : désuète ou décalée ? - Dandy Magazine (dandy-magazine.com)

Le Comte Robert de Montesquiou - Giovanni Boldini | Musée d'Orsay (musee-orsay.fr)

Le comte Robert de Montesquiou | Histoire et analyse d'images et œuvres  (histoire-image.org)

Partager cet article
Repost0
11 avril 2022 1 11 /04 /avril /2022 16:38

La nuit tombée est un petit livre d’un peu plus de cent pages d’où émane une grande émotion. Avec ce bref récit, Antoine Choplin raconte l’histoire de Gouri, un voyageur à moto, qui a quitté Kiev et traverse la campagne ukrainienne pour se rendre à Pripiat, une ville désormais interdite depuis l’explosion du réacteur de Tchernobyl le 26 avril 1986. Deux ans après la catastrophe, il a une mission toute simple (qu’on ne dévoilera pas) à accomplir pour sa fille Ksenia qui a été irradiée.

Au début de son périple, Gouri revoit la forêt avec « ses odeurs, ses bruissements, ses sols tendres », les villages « gris et dispersés, sans traits singuliers », les enfants « qui jouent sur les bas-côtés », « les vieillards assis, adossés à des palissades et qui profitent des dernières heures du jour ». Au fur et à mesure qu’il avance, « il n’y a pas le moindre véhicule en vue ». Il rencontre un pompiste qui lui recommande de faire attention dans « la zone », dont certains ne reviennent pas. A Volodarka, où il est venu une fois avec un « volontaire » Sergueï, il s’arrête devant une épicerie, non loin d’un troupeau de vaches. Une gamine lui dit qu’il « ne faut pas boire leur lait […] qu’il est contaminé » et que d’autres « en boivent tous les jours » mais « tout ça, c’est des balivernes ». Après Marianovka et Bober, Gouri découvre des maisons abandonnées : « Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles. »

Tirant sa remorque brinquebalante, Gouri arrive à Chevtchenko, du nom du plus grand poète romantique de langue ukrainienne, Taras Chevtchenko (1814-1861). Mais pour ce village « personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. » Il va faire halte chez Iakov et Vera, à « la fin du village, côté nord » Sur le mur d’une maison, il lit : « nous reviendrons bientôt. » Dans le jour « qui tombe vite », Vera son hôtesse, « au visage buriné au césium de la campagne », lui apprend que « tout le monde est parti ». En buvant de la vodka, elle évoque Piotr, « le gamin aux chats », que sa mère Raïssa a abandonné après la mort d’Alexeï, l’un des premiers à mourir durant l’été 1986. Le garçon est souvent recueilli chez Vera et habite chez deux vieux, Leonti et Svetlana, seuls autres habitants du village avec Kouzma, « un jeune gars » qui n’est « pas un mauvais bougre ».

Au cours de la conversation Vera et Gouri vont évoquer Tereza, la femme de Gouri, tellement inquiète depuis la maladie de Ksenia, la « petite championne d’échecs » qui disputait des parties sur les marchés. Les retrouvailles avec Iakov, le mari de Vera, sont éprouvantes : « Le visage est méconnaissable. Il a perdu ses cheveux et la peau du crâne est diaphane, laissant voir en plusieurs endroits l’épaisse saillie des veines. L’un de ses yeux est presque fermé, comme celui d’un boxeur après un combat. Les joues sont creuses, les lèvres curieusement retroussées, les mâchoires crispées. » Ils évoquent les « liquidateurs », Pavel, Stepan, Ivan, et Grigori qui était « allé plusieurs fois sur le toit » avec Iakov. Certains sont restés dans la « zone », d’autres seraient devenus fous tandis que l’on apprend que Gouri est parti à Kiev où on lui a proposé un travail d’écrivain public.

Iakov, sur la demande Gouri, raconte comment ils ont été enrôlés afin de « faire leur devoir de citoyen » avec une « double solde pour le boulot » ! Pas de dosimètre pour chacun mais gants et bottes « fournis gracieusement » ! Il raconte la tuerie des chats, l’année de labeur sur le toit de la centrale de l’été à l’été, les arbres « qui se mettaient à rougeoyer », l’ordre stupéfiant « d’enterrer un champ ». « Enterrer la terre, évacuer les gens… Des fois je me suis demandé si on allait pas nous demander de les enterrer eux aussi, avec le reste. » Et Iakov d’évoquer encore la folie des dosimètres, les taches violacées des flaques de césium, la pluie noire, la vieille femme, qui voulait enterrer sa machine à coudre et sortie manu militari de sa maison.

A table avec Leonti, Svetlana et Piotr un autre voisin, ils évoqueront la maison que le vieil homme essaie de reconstruire dans la zone contaminée. Et ils y emmèneront la Joliette, leur vache, dont ils comptent bien boire le lait. Et quand Kouzma survient, il explique à Gouri ce qu’est devenue Pripiat avec « cette sorte de jus qui suinte de partout […] quelque chose de bien vivant et c’est ça qui te colle la trouille. » Une ville où le diable aurait « installé ses quartiers », « un monde qui continue » sans les hommes. Il raconte aussi comment, à Ouziv, sous les yeux de son père et de lui-même, de « gros engins avec leurs énormes pelles dentées » ont fait disparaître la maison familiale dans une énorme excavation : « Ils t’attrapent la baraque au niveau des fondations et ils te ramassent ça ni plus ni moins que comme une merde de chien ». Dans son souvenir subsiste, dans le fond de la pelle vide, la petite tour Eiffel offerte par Vassili, un ami du père de Kouzma. Et enterrés avec la maison, les cadavres de deux chevaux morts.

Ensuite Vera, s’accompagnant à l’accordéon, chantera des chansons « plutôt gaies et entraînantes », dont une plus mélancolique « évoquant les jours heureux et désormais envolés d’une vieille paysanne parvenue au crépuscule de sa vie ». Et Iakov récitera un poème de Gouri, appris par cœur, et qu’il se récitait avec deux amis quand ils étaient au camp près de la centrale :

Il y a eu la vie ici

Il faudra le raconter à ceux qui reviendront

Les enfants enlaçaient les arbres

Et les femmes de grands paniers de fruits

On marchait sur les routes

On avait à faire

Au soir

Les liqueurs gonflaient les sangs

Et les colères insignifiantes

On moquait les torses bombés

Et l’oreille rouge des amoureux

On trouvait du bonheur au coin des cabanes

Il y a eu la vie ici

Il faudra le raconter

Et s’en souvenir nous autres en allés

Gouri prendra la relève avec un second poème :

La bête n’a pas d’odeur

Et ses griffes muettes griffent l’inconnu de nos ventres

D’entre ses mâchoires de guivre

Jaillissent des hurlements

Des venins de silence

Qui s’élancent vers les étoiles

Et ouvrent des plaies dans le noir des nuits

Nous voilà pareils à la ramure des arbres

Dignes et ne bruissant qu’à peine

Transpercés pourtant de mille épées

A la secrète incandescence

Et Gouri d’expliquer que, depuis l’explosion, il a écrit un poème chaque jour. A la question du pourquoi, il répond : « Il faudrait demander ça aux gars du Titanic [les musiciens qui ont continué à jouer alors que sombrait le navire]. Peut-être que ça leur viendrait de parler de désespoir. Ou d’élégance. Ou je ne sais quoi d’autre. » Et il reprendra : « et même si ça me dépasse, c’est comme ça. Quelques mots chaque jour, oui un poème si on veut, comme un petit crachat de ma salive à moi dans le grand feu. Et ce sera comme ça tous les jours que Dieu me donnera. »

La fin du livre s’achève avec le retour à Pripiat, la ville du Dies irae, d’où Gouri s’en revient avec ce qu’il était venu chercher dans son appartement. Ici, sur les lieux où marchèrent « des pas insouciants, parmi les allées tranquilles, emplies d’odeurs », les mots se bousculent pour dire la ville défigurée :

C’est un drôle de sang qui a bondi par les allées de chez nous/à l’encontre des roses et des haleines fraîches de femmes/ C’est un sable assassin qui pour toujours grimpe aux écorces/et avance comme une langue jusqu’aux portes des maisons

Alors qu’ils vont quitter la ville du vide, de la peur et de la solitude, livrée aux corbeaux, les mots naissent encore dans la tête de Gouri :

Le gouffre tend ses lèvres

Vers le sommet des solitudes

Et ce n’est pas une affaire d’homme

 

Sauf à emprunter à la vigueur du vent

lui qui chahute la chevelure des filles

même sachant qu’il n’a nulle part où revenir

Sur la route du retour, faisant halte de nouveau chez Vera et Iakov, Gouri « l’écrivain de Kiev » accèdera au souhait du vieil homme : « écrire quelque chose de gentil pour elle [Vera] qu’elle pourra lire quand je serai passé et que ça lui fera du bien de le lire ». Et lui dire « comme on s’aimait bien tous les deux ». Après son départ, Gouri croise Piotr. Le dernier geste qu’il verra de lui, c’est le violent lancer d’un caillou vers les arbres.

Alors que la guerre en Ukraine fait rage depuis le 24 février, j’ai été très émue par ce livre qui explique, avec des mots d’une simplicité extrême, le martyre déjà subi par ce pays avec l’explosion de la centrale de Tchernobyl en 1986. Le deuxième poème de Gouri, je l’ai lu comme une métaphore de ce que vivent actuellement les Ukrainiens, « transpercés de mille épées/à la secrète incandescence » à cause de l’invasion russe. J’ai éprouvé aussi une secrète compassion pour ces jeunes soldats russes, apparemment ignorants de la catastrophe nucléaire, qui ont pénétré dans la « forêt rouge » près de la centrale et en sont ressortis sûrement irradiés.

La nuit tombée, c’est bien celle qui vient d’envahir tragiquement l’Ukraine pour une nouvelle fois.

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche