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13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 17:42

La Madeleine aux deux flammes, Georges de la Tour

 

Dans les années profondes

Où ma vie s’est lovée

Les journées surabondent

Dans un temps chaviré

 

Dans les années d’enfance

Je rêvais follement

Futur en fulgurance

Amours infiniment

 

Dans les années fertiles

Où j’avançais choisie

La vie était idylle

Au goût de l’ambroisie

 

Dans les années lointaines

Où mon cœur a battu

Les visages essaiment

Et les voix se sont tues

 

Et dans l’année nouvelle

Incertaine empesée

J’aspire à l’étincelle

Qui saura m’embraser

 

Pour 2022 qui commence,

le 13 janvier 2022

 

 

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1 janvier 2022 6 01 /01 /janvier /2022 16:08

J’ai achevé en beauté mon année littéraire avec la lecture de Chevreuse de Patrick Modiano, « un roman policier proustien » selon certains critiques. Lors de la remise du Nobel de Littérature en 2014, on se souvient de ce qu’avait dit le secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise, Peter Englund, à la télévision publique suédoise SVT : « Modiano est le Marcel Proust de notre tempsIl s'inscrit dans la tradition de Marcel Proust, mais il le fait vraiment à sa manière. Ce n'est pas quelqu'un qui croque dans une madeleine et tout revient à sa mémoire. » L’auteur de 69 ans avait été choisi pour « cet art de la mémoire avec lequel il a fait surgir les destinées les plus insaisissables et découvrir le monde vécu sous l'Occupation de la France par l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale ». C’est en ces termes que l'Académie suédoise justifiait son choix dans un communiqué en français. 

Dès les premiers textes de Modiano, on décèle en effet l’influence de Marcel Proust, notamment dans La Place de l'Etoile. Dans son article (paru dans la revue bilingue « Marcel Proust aujourd'hui » n°3, 2005, pp 11-32), « Pastiches de Proust : La Place de l’étoile de Patrick Modiano », Annelies Schulte Nordholt écrit : « Par le pastiche, Modiano paie son tribut au grand maître mais en même temps, il tente de l’exorciser. Par le biais de son protagoniste Shlemilovitch, Modiano s’assimile à Proust comme le Juif snob d’abord, comme le Juif de la diaspora ensuite, pour découvrir que les deux positions sont devenues intenables aujourd’hui. Ainsi, il ouvre la voie vers un rapport plus harmonieux avec Proust. Dans les nombreux romans qui suivront, on ne retrouvera ni le style ni la position de Proust, mais la thématique proustienne du temps, de la mémoire et de l’oubli persistera à occuper une place prépondérante. » Et François Busnel de préciser à propos de Chevreuse : « Peut-être Modiano n’a-t-il jamais été aussi proche de Proust : non pour le phrasé, mais dans cette façon si particulière de raconter – de retrouver – son temps perdu. »

Dans toute l’œuvre de Patrice Modiano, on suit un auteur en quête d’un passé flou, et particulièrement de son enfance et de son adolescence, qui n’a de cesse de se raccrocher à des bribes de souvenirs. Tels Proust et Virginia Woolf qui ont montré comment l’inconscient « ignore le temps », l’auteur superpose différents moments ou époques, « comme s’il y avait dans le temps des séries différentes et parallèles ». Cette approche se retrouve dans Chevreuse où le personnage principal, Jean Bosmans (déjà présent dans L’Horizon), se remémore trois périodes de sa vie : « Mais si quinze ans lui semblaient à l’époque une période trop longue pour que les souvenirs d’enfance ne soient pas définitivement brouillés, que pouvait-il dire aujourd’hui ? Près de cinquante ans s’étaient écoulés depuis ce trajet en voiture avec Camille et Martine Hayward à travers la vallée de Chevreuse jusqu’à la maison de la rue du Docteur-Kurzenne. Oui, près de cinquante ans depuis le premier après-midi qu’il avait passé avec Kim dans le salon de l’appartement d’Auteuil, et où il avait croisé le docteur Rouveix – c’était bien lui -, cet après-midi d’un printemps précoce dont il aurait bien voulu savoir l’année exacte. Printemps de soixante-quatre ou de soixante-cinq ? (p. 53). Comme dans La Recherche, trois périodes de vie s’entremêlent (enfance, adolescence, âge adulte) et Bosmans cherche avec peine à s’y retrouver. On lit ailleurs : « Il était impossible à Bosmans, après plus de cinquante ans, d’établir la chronologie précise de ces deux événements du passé : la traversée de la vallée de Chevreuse qu’il avait faite en voiture avec Camille et Martine Hayward et qui s’était achevée devant la maison de la rue du Docteur-Kurzenne, et la visite de l’hôtel Chatham où Camille et lui s’étaient retrouvés dans le bureau de Guy Vincent. » (p.73).

Dans un article « Modiano, émule de Proust », Anne-Marie Baron, appelle ce palimpseste du temps « le mille-feuilles du temps vécu » et précise : « Là où Proust guette les sensations fugitives qui lui restitueront les délices du bonheur familial perdu, Modiano cherche à combler le vide d’un passé sans affection par une recherche des moindres traces de l’amour perdu ou plutôt jamais connu. Il est en quête perpétuelle de souvenirs profondément enfouis et à peine perceptibles, comme « un rai de lumière que l’on distingue à peine sous une porte close et qui vous signale la présence de quelqu’un. » Ce passé intime, cette « vie privée », Modiano tente désespérément de la revivre par une écriture blanche et répétitive, simple et raffinée, qui n’a pas son pareil pour explorer comme à tâtons les couches différentes du passé, selon les temps des verbes, les coïncidences de dates, le fouillis des souvenirs retrouvés par hasard. » Bosmans se souvient de ses leçons de philosophie : « Son professeur de philosophie lui avait confié jadis que les différentes périodes d’une vie – enfance, adolescence, âge mûr, vieillesse – correspondent aussi à plusieurs morts successives. De même pour les éclats de souvenirs qu’il tâchait de noter le plus vite possible : quelques images d’une période de sa vie qu’il voyait défiler en accéléré avant qu’elles ne disparaissent définitivement dans l’oubli. (p. 14). Car ce qui obsède Modiano, c’est cette mer de l’oubli qui recouvre tout.

« Bosmans s’était souvenu qu’un mot, Chevreuse, revenait dans la conversation », tel est l’incipit de ce roman « climatique » (François Busnel) aux multiples connotations. Ainsi, dans la vallée de Chevreuse, est situé le château de Breteuil (1600), de style Louis XIII, en brique et en pierre. Les Breteuil ont leur avenue à Paris, et certains ancêtres ont été ministre, secrétaire d’État ou grand commis sous l’Ancien Régime. On sait que Henri, le grand-père de l’actuel propriétaire, servit de modèle à Marcel Proust pour le marquis Hannibal de Bréauté-Consalvi, surnommé  « Babal » dans La Recherche. Par ailleurs, Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, qui avait épousé en premières noces M. de Luynes, apparaît deux fois dans Du côté de Guermantes et une fois dans Sodome et Gomorrhe. On lit encore : « Il y avait bien la duchesse de Chevreuse, qui figurait dans les Mémoires du cardinal de Retz, longtemps l’un de ses livres de chevet. » (P. 15). Proust (qui préférait les Mémoires de Saint-Simon quant à lui) n’est donc pas absent de ce paysage rêvé par Modiano. Rêvé et réaliste en même temps puisque l’auteur y vécut réellement dans son enfance solitaire. On sait encore qu’Auteuil, lieu de prédilection dans l’œuvre de Modiano, fut avant 1900 un endroit privilégié pour la famille Proust au 96, rue de la Fontaine d’Auteuil. Le titre, bref et euphonique, est particulièrement bien choisi et possède un grand pouvoir de séduction.

Chez Proust, la mémoire involontaire se révèle à la faveur d’événements anodins : la dégustation d’une madeleine trempée dans du tilleul, la sensation d’une serviette rêche contre la joue du Narrateur, le choc d’une petite cuiller contre un verre, le heurt du pied contre un pavé mal équarri. Chez Modiano, ce sont souvent de menus objets qui déclenchent le souvenir : un vieil exemplaire à jaquette blanche de la Pléiade des Mémoires du cardinal de Retz, un briquet parfumé en argent à longue flamme, un agenda de cuir vert, des pilules roses, une boussole, une montre à multiples cadrans. Les deux derniers objets apparaissent particulièrement symboliques : Bosmans a besoin d’une boussole pour retrouver les traces de son passé et la montre à multiples cadrans témoigne de la superposition des temps. Il y a chez Modiano une épaisseur du temps où la mémoire est enfouie : « J’ai toujours pensé que le passé, ou le temps qui s’écoule, est une masse d’oubli où ressurgissent quelques petites bribes. Ce qui occupe la mémoire, c’est un nuage d’oubli. Evidemment, il y a de temps en temps des petites bribes, des éclats qui remontent à la surface mais la principale matière, c’est quand même l’oubli. » Ces éclats de souvenirs peuvent être des objets, la sonorité d’un nom ou des lieux précis. Même s’il se tient à la lisière de la réalité et du rêve, même s’il est une sorte de « somnambule », son exigence de précision n’en est pas moins grande : « Les lieux que j’évoque, je les ai connus. La vallée de Chevreuse, un village pas très loin de Paris, un appartement vers la porte d’Auteuil mais avec la distance des années, cela devient comme une espèce de pays complètement onirique.

Dans les similitudes avec La Recherche, on notera encore la grande importance accordée aux femmes. Si l’on n’oublie pas Gilberte, Oriane ou Albertine, il en va de même de certains personnages féminins de Modiano qui réapparaissent au fil des livres, ainsi en est-il, si je ne fais pas erreur, de Martine Hayward. Celle-ci conduit la voiture vers l’auberge du Moulin-Vert-de-Cœur et ce sont bien les femmes qui conduisent l’intrigue. Camille Lucas prévient Bosmans du danger qui le menace, Martine Hayward et Rose-Marie Krawell reviennent régulièrement à travers les différentes époques.

J’ai beaucoup aimé la pudeur avec laquelle des possibilités amoureuses sont évoquées. Ainsi en va-t-il de la relation avec la jeune Kim, qui se passe toujours dans une atmosphère sereine et éclairée par la lumière printanière du dehors ; quand Bosmans quitte la jeune fille, il a envie de les attendre, elle et l’enfant qu’elle va chercher au jardin d’enfants : « C’était l’heure bleue » écrit-il. Avec Camille Lucas, Bosmans et elle se comprennent sans parler :  ils possèdent tous deux « une grande aptitude au silence ».  Et il pensera : « Décidément, elle pratiquait l’art de se taire presque aussi bien que lui. Mais cela ne les empêchait pas de se comprendre à demi-mot. » (p. 101). Dans une interview, Modiano fait l’éloge du silence : « J’ai toujours été attiré par le fait de supprimer beaucoup de choses dans ce que j’écrivais, pour faire des espèces de trous de silence. Certains écrivains ont un style baroque Moi, ma pente naturelle est de supprimer beaucoup de choses, de faire des ellipses. En littérature, il faut qu’il y ait des trouées de silence. Quand il y a trop de choses, le lecteur risque d’être étouffé. Il faut lui laisser un espace. C’est lui-même qui achève le livre en fait. »

Modiano possède donc au plus haut degré l’art de l’ellipse amoureuse, notamment lors de la visite de l’hôtel désaffecté du Moulin-de-Vert-de-Cœur par Bosmans et Martine Hayward. Quel beau passage mélancolique que celui-là : « Elle s’était rapprochée de lui et elle posa la tête sur son épaule. Elle lui chuchota à l’oreille : « Si vous saviez toute la tristesse de ma vie… ». Puis elle l’entraîna sur le divan, un divan large et bas comme ceux du salon de l’appartement d’Auteuil. » (p. 109). Comment ne pas penser Proust et à son « faire cattleya » euphémisé ?

C’est à la faveur du souvenir d’une chanson de Serge Latour, « Douce dame », et de la perte dans un train de son exemplaire favori des Mémoires du cardinal de Retz (Pour Proust, ce sont les Mémoires de Saint-Simon) que Bosmans va se remémorer le temps où il avait été confié par ses parents à des femmes inconnues dans une maison de la rue du Docteur-Kurzenne, au 38, fréquentée par un monde interlope, des gens « peu recommandables ». A l’occasion d’un voyage en voiture dans la vallée de Chevreuse avec deux femmes, Camille, dite « Tête de mort » et Martine Hayward, Bosmans va tirer un fil qui le conduira dans un mystérieux appartement à Auteuil et dans l’hôtel Chatham, louche ou pas, qui le sait ? Un fil qui le fera remonter à un souvenir d’enfance, peut-être le point nodal de toute son œuvre et qu’il a sans doute cherché à mettre au jour à travers tous ses livres. « Il paraît que tu aurais été le témoin de quelque chose, il y a quinze ans, dans cette maison de la rue du Docteur-Kurzenne ».  (p. 115). « Il revoyait un autre mur, lisse et blanc, celui de la chambre à la lucarne. « Qu’est-ce que tu fais là, mon garçon ? » lui avait dit le policier. Et lui, il savait à quel endroit précis on avait creusé le grand trou et entrepris les travaux de maçonnerie, mais on ne pensait pas à écouter le témoignage des enfants, en ce temps-là. » (P.121). Voici ce qu’écrit Nelly Kapriélan dans Les Inrockuptibles : « « Avec Chevreuse, Patrick Modiano a peut-être dévoilé le plus directement au cœur d’un roman les secrets qui l’ont poussé à écrire à 25 ans, la matrice de son écriture, ouvrant la porte à  la naissance de l’œuvre à venir. »

Car l’enfance, comme pour Proust, est au cœur du travail d’écriture de celui qui, avec son frère Rudy, fut délaissé par ses parents et confié pendant deux ans à une amie de leur mère à Jouy-en-Josas, à des inconnus ou à des pensionnats de 1956 à 1960. Les deux frères y rencontrèrent des gens bizarres qui représentaient comme une menace latente. Modiano a aussi évoqué un appartement à Auteuil ou un hôtel interlope de Pigalle. Dans le roman, Jean Bosmans, son double, tente de les retrouver. C’est « une spirale sans fin qui retourne à son point d’attache, l’enfance, qui a servi de matrice à son œuvre ». A l’instar de l’auteur de La Recherche, toujours dans l’attente du baiser de maman, Modiano souffre du syndrome de l’abandon et il est en quête du moindre signe d’amour. A cet égard, dans l’appartement d’Auteuil, ce petit garçon qu’on ne voit jamais, confié à la jeune Kim, et dont le père est toujours absent, ne serait-il pas un avatar de l’auteur en proie à l’abandon ? La vallée de Chevreuse, c’est bien celle de son enfance et de son adolescence bouleversée.

L’ironie, très présente chez Proust, n’est pas non plus absente du dernier opus de Modiano. Ainsi, Jean Bosmans, guidé dans on enquête sur son passé, propose à lui-même (et au lecteur) un schéma avec des flèches « pour se guider dans un labyrinthe » :

Camille Lucas dite                                                     Michel de Gama

« Tête de mort »                                                         - Guy Vincent –

                                                                                    hôtel Chatham

 

Martine Hayward                                                        Maison de la rue du

Auberge du Moulin-                                                    Docteur-Kurzenne

De-Vert-de-Cœur                                                                                                                

(près de Chevreuse)                                                                                                                                                                                                                                                          

René-Marco Hériford                                                                                                          

(Appartement d’Auteuil)                                                                              Rose-Marie Krawell

AUTEUIL 15.28                                                                                                     

(« le réseau » )                                                                                                                                               

J’ai déjà évoqué la boussole, donnée par un des hommes « peu recommandables » à Bosmans. Elle ne pourra le guider dans son errance rétrospective puisqu’il la perdra.   

Bien évidemment, la parenté avec Proust s’opère encore avec la magie des noms. Comme le Narrateur va du côté de chez Swann au côté de Guermantes, Jean Bosmans ne cesse de circuler à pied d’Auteuil à l’hôtel Chatham, en train ou en voiture de la maison du Docteur-Kurzenne à la vallée de Chevreuse. Il traverse des zones interlopes, entre Saint-Lazare et les pentes de Montmartre et de menus jalons, recomposant une époque, qui font surgir une atmosphère : un 45-tours de Polydor, le restaurant Wimpy des Champs-Élysées, les bières sans faux col, l’ascenseur grillagé avec sa banquette de velours rouge d’un immeuble du XVIe arrondissement. Toutes allées et venues qui le ramènent dans sa mémoire.  Jean Bosmans le confirme : « Et puis, la topographie vous aide aussi à réveiller les souvenirs lointains. »

Quelques comparaisons, en lien avec la mémoire, jalonnent le texte, qui ont pu me faire penser à Proust : « Un détail en ramenait parfois d’autres dans sa mémoire, agglutinés au premier,  comme le courant ramène des paquets d’algues en décomposition. » Et surtout cette image qui nous ramène immanquablement aux « petits morceaux de papier » japonais de Proust, qui deviennent fleurs, maisons, personnages, dépliant dans l’eau pour faire surgir le passé : « Mais un autre souvenir de cette époque remontait au grand jour, comme les fleurs étranges qui apparaissent à la surface des eaux dormantes. » (p. 118).

Un autre passage m’a fait aussi songer au « bal des têtes » dans Le Temps retrouvé, quand le Narrateur découvre que le temps a passé et qu’il ne reconnaît pas ceux qu’il a côtoyés autrefois. « […] certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli. A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui. » Tout comme le Narrateur, ayant perdu toutes ses illusions et dont les yeux de dessillent devant le passage du temps, Jean Bosmans se retrouve face à une réalité nue. Serait-ce la caractéristique de la vieillesse ?

Je voudrais quand même dire quelques mots sur cette œuvre, qualifiée par certains de « roman policier proustien ». Ce n’est certes pas un motif proustien quoique certains passages de La Recherche présentent un personnage en épiant un autre : que l’on songe à Swann surveillant Odette, ou encore au Narrateur observant de loin Melle Vinteuil et son amie, ou scrutant à travers un œil-de-bœuf les ébats masochistes du baron de Charlus. Ici, on comprend que Bosmans enfant a surpris des allées et venues mystérieuses dans la maison de la rue du Docteur-Kurzenne où il était hébergé et qu’il est dépositaire d’un secret qu’un quatuor malveillant (Michel de Gama, Guy Vincent, René-Marco Hériford, Philippe Hayward) voudrait lui arracher. Bien que Martine Hayward lui ait dit : « Ce sont des naïfs et des imbéciles. Ils croient que tu vas leur indiquer où se trouve l’île au trésor », tout au long du livre, Bosmans sent planer sur lui une menace diffuse. Il n’y échappera qu’au prix d’une course poursuite dans Paris au cours de laquelle il sème Michel de Gama. Ensuite, il quitte Paris pour le Midi où il se sent à l’abri.

De nombreux éléments concourent à créer une atmosphère étrange. Il y a par exemple ce numéro de téléphone qui n’a plus cours, AUTEUIL 15.28, dont Camille Lucas lui avait indiqué qu’il était l’ancien numéro de l’appartement d’Auteuil.  C’est en fait le numéro d’un mystérieux « réseau » qui fonctionna sans doute à la fin de l’Occupation. Quand Bosmans l’appelle, on entend des voix d’hommes et de femmes qui se répondent les unes aux autres : « Cavalier bleu appelle Alcibiade. 133, avenue de Wagram, 3ème étage. Paul retrouvera Henri ce soir chez Louis du Fiacre, Jacqueline et Sylvie vous attendent aux Marronniers, 27, rue de Chazelles… Des voix lointaines, souvent étouffées par des grésillements et qui lui semblaient des voix d’outre-tombe. » (P. 34). Ce téléphone, qui fait parler des voix disparues, m’a fait penser, d’une certaine manière, au théâtrophone, si cher à Proust.

Il y a bien sûr aussi tout ce monde interlope et cosmopolite qui se retrouve rue du Docteur-Kurzenne et dans l’appartement d’Auteuil, ce monde que Modiano n’a cessé de traquer tout au long de ses livres, ce monde qui fut celui de son père absent. Ces silhouettes fantomatiques, dont on ne sait si elles ont vraiment existé, contribuent à créer cette atmosphère inquiétante et onirique. Bosmans l’insomniaque l’avoue : « […] il avait pris l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire. A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie. » (p. 49). Cette frange indécidable entre rêve et réalité se lit encore dans le personnage du docteur Rouveix qui vient dans l’appartement d’Auteuil faire des piqûres à un enfant qu’on ne voit jamais. Serait-ce le même médecin que Bosmans rencontre sur la plage de Pampelonne ? S’il se nomme désormais Robbes, il semble avoir bien connu Camille Lucas autrefois : « Non, il n’était pas très prudent de se baigner à Pampelonne et de revoir le docteur Robbes. Ni Camille d’ailleurs. » (p. 135).

Pour conforter encore s’il en était besoin cette atmosphère de roman policier, Bosmans, qui creuse dans son passé en archéologue inquiet, imagine des « titres de romans qui traduisaient son état d’esprit ». Titres de « polars » auxquels Modiano a peut-être pensé pour Chevreuse : « - Le Retour des fantômesLes Mystères de l’hôtel Chatham La Maison hantée de la rue du Docteur-KurzenneAuteuil 15.28Les Rendez-vous de Saint-Lazare Le Bureau de Guy Vincent La Vie secrète de René-Marco Heriford » (Pp. 75-76). Mais Chevreuse est tellement plus évocateur et poétique !

La dernière parenté entre Chevreuse et Proust, c’est que ce livre, tout comme La Recherche, est le récit de la naissance d’un écrivain. Fuyant Paris et ses menaces latentes pour le Midi, Bosmans a emporté « dans son sac de voyage un bloc de papier à lettres. Au début d’un après-midi de grande chaleur, il était assis à l’une des tables du café, sur la petite place, à l’ombre, et il écrivit une première phrase qui serait peut-être celle d’un roman. » (p. 130). Ce sera en effet le seul moyen pour le personnage de ne plus avoir peur de ses poursuivants : « Au fil des pages, il les faisait glisser dans un monde parallèle où il n’avait plus rien à craindre d’eux. Il n’avait été qu’un spectateur nocturne qui finissait par écrire tout ce qu’il avait vu, deviné ou imaginé autour de lui. » (p. 136). Modiano le précise lui-même : « Je voulais traduire ce qui se passe chez quelqu’un qui écrit et qui s’inspire de personnages qu’il a peut-être côtoyés dans le passé. Tous ces gens qui l’inquiétaient ou qui lui faisaient peur dans son enfance, un écrivain les neutralise en se servant d’eux pour les mettre dans un roman. » Bosmans envisagera d’appeler son livre Le Noir de l’été, la luminosité du Midi ayant pour but de faire fuir la noirceur de son existence parisienne.

Dans ce roman, la dette de Patrick Modiano à l’égard de Proust est clairement revendiquée. Quand Bosmans se définit comme « un amnésique qui retrouve un peu de mémoire », ne lit-on pas à la page 130 : « Mais ces personnes qui ont besoin de votre témoignage n’ont pas les mêmes raisons que vous de partir à la recherche du temps perdu. » Dans ce roman fluide et sobre, sans aucun effet, qui baigne dans une atmosphère parfois inquiétante, parfois lumineuse et tremblée, Modiano, plus que jamais maître de son écriture, renoue avec un passé douloureux et démontre comment la littérature peut l’exorciser et le magnifier. Du grand art ! Et je souscris absolument à ce que dit Nelly Kapriélan : « Après, Patrick Modiano, c’est comme Proust. Quand on aime son univers, on aime ses livres. »

 

 

 

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14 novembre 2021 7 14 /11 /novembre /2021 12:40

Bonaparte, Antoine-Jean Gros, 1802

Vendredi 12 novembre 2021, à 20h, dans la salle de réception du château de Marson, Napoléon Bonaparte (1769-1821) et Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1755-1824), nous ont donné une formidable leçon d’Histoire. Deux comédiens de la Compagnie Olinda, Quentin Isabellon (Bonaparte) et Florian Joyau (Cambacérès) interprétaient respectivement le premier et le deuxième consul, sous le Consulat (novembre 1799-mai 1804), instauré après le coup d’Etat du 18 brumaire, an VIII. C’est Jean d’Ormesson qui a eu l’idée de cet affrontement imaginaire, dans son œuvre La Conversation (120 pages de dialogue), publiée en 2011 aux éditions Héloïse d'Ormesson. Cette première pièce de l'auteur a été mise en scène par Jean-Laurent Silvi et créée au théâtre Hébertot jusqu'en avril 2013. Maxime d’Aboville y jouait notamment Bonaparte.

L’auteur explique qu’il avait d’abord pensé à Talleyrand (1754-1838) comme interlocuteur de Bonaparte. Il y a renoncé ; le « diable boiteux », selon lui, ne se serait sûrement  pas laissé convaincre par le premier consul. Il n’avait pas été régicide alors que Cambacérès avait voté la mort de Louis XVI avec réserve : « Oh ! A peine ! » répond-il à Bonaparte qui l’accuse de régicide. Bonaparte et son ami Cambacérès étaient farouchement républicains, et d’Ormesson les qualifie « d’hommes de gauche ». Talleyrand, monarchiste et « homme de droite », eût été moins intéressant comme interlocuteur. Par ailleurs, Jean-Claude Brisville avait déjà mis en scène Talleyrand dans un entretien avec Fouché, une pièce intitulée Le Souper. Jean d’Ormesson précise qu’il a respecté l’Histoire : il a mis dans bouche de Bonaparte des phrases qu’il avait dites, ou qu’il aurait pu dire, ou qu’on lui a prêtées dans les mémoires de l’époque, ceux de Mesdames de Boigne, de Rémusat, de la Tour du Pin. En revanche, les réparties de Cambacérès sont issues de l’imagination de Jean d’Ormesson.

Cette rencontre entre les deux premiers hommes du Consulat a lieu lors de l’hiver 1803-1804, à la lueur des bougies dans le bureau de Bonaparte aux Tuileries, alors que Cambacérès s’apprête à le quitter pour se rendre chez lui, dans l’hôtel d’Elbeuf, à un de ces dîners fins dont il a le secret. « Un souper réussi, c’est mon Marengo à moi », dit-il. On sourit en entendant aussi : « Si vous voulez dîner mal, il faut aller chez Lebrun ; si vous voulez dîner bien, il faut aller chez Cambacérès ; et vite, chez Bonaparte. » Après ces quelques remarques sur un quotidien assez futile, le premier consul le retient et va lui exposer la grande idée qui germe en lui, créer l’Empire.

Jean d’Ormesson explique ainsi son propos, diffusé en voix off au début de la pièce : « Il y a des moments où l’histoire semble hésiter avant de prendre son élan : Hannibal quand il décide de passer les Alpes avec ses éléphants pour frapper Rome au cœur ; César sur les bords du Rubicon ; le général de Gaulle à l’aube du 17 juin 1940, quand il monte dans l’avion qui va l’emmener à Londres, vers une résistance qui peut paraître sans espoir. C’est un éclair de cet ordre que j’ai tenté de saisir : l’instant où Bonaparte, adulé par les Français qu’il a tirés de l’abîme, décide de devenir empereur. » L’auteur capture donc cet instant fragile qui va changer de cours de l’Histoire. L’esprit farouchement républicain de Cambacérès s’affronte ici au désir de puissance de Bonaparte.

Les deux comédiens ont pleinement investi leur rôle, la part belle étant, certes, dévolue à Bonaparte. Avec sa haute stature, son allure et son ardeur intérieure, Quentin Isabellon donne une grande crédibilité au personnage de Bonaparte. On le voit s’animer avec violence sur le devant de la scène lorsqu’il évoque son désir de puissance et de conquête jusqu’à la Sibérie et les Indes. On découvre son humour agacé lors de l’évocation des ambitions de ses frères et des disputes futiles entre Joséphine, sa fille Hortense de Beauharnais et ses sœurs Caroline et Elisa à propos de l’achat d’un châle. « Sa famille était son talon d’Achille », explique Jean d’Ormesson. On sourit encore quand il évoque l’homosexualité de son interlocuteur : « Votre prudence n'empêche tout de même pas Talleyrand de ramasser les trois consuls dans une formule de son cru dont tout Paris s'amuse : Hic-Haec-Hoc. Hic, celui-ci, le démonstratif masculin avec une nuance emphatique, c'est moi. Haec, celle-là, le démonstratif féminin vaguement péjoratif, c'est vous. Hoc, cette chose-là, le démonstratif neutre tout à fait insultant, c'est le pauvre Lebrun (alors 3ème consul). Je vous le dis avec amitié, ne soyez pas trop Haec. »

Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, Henri-Frédéric Schopin

Face à l’assurance et à la prestance de Quentin Isabellon, Florian Joyau ne démérite nullement. Comme le dit Jean d’Ormesson avec un peu de provocation, cette conversation entre les deux consuls, peut rappeler Socrate parlant à son disciple. Cambacérès en effet, bien souvent, se contente d’approuver. Comme dans la maïeutique, où Socrate impose ses vues à son interlocuteur, Bonaparte vient à bout des résistances « assez molles » de Cambacérès qui est républicain, partisan du régime d’assemblée et il parvient à convaincre son ami d’accepter un régime personnel. Le comédien joue avec nuance ce deuxième consul, partisan convaincu de la République : « J'étais partisan d'un gouvernement d'assemblée, vous m'avez converti au gouvernement personnel. J'étais attaché à la République, vous m'avez rallié à l'Empire. Voilà que, par l’effet de votre parole, la France qui me paraissait si grande me semble toute petite au regard de l'Europe et l'Europe insignifiante au regard du monde dominé par votre génie. Vous êtes un alchimiste. Vous êtes un magicien. Le plomb de nos fluctuations et de nos incertitudes, vous le changez en or pur. » On découvre ainsi un Cambacérès, inféodé corps et âme à Napoléon, qui ne voit pas en ce dernier un homme mais le demi-dieu qui mettra à ses pieds l'Europe et l'Orient. A la fin du spectacle, Cambacérès fait allégeance à Bonaparte en s’agenouillant devant lui.

On n’oubliera pas cependant que Cambacérès, proche de la cinquantaine, était le confident et l’ami fidèle d’un Bonaparte de trente-trois ans. Peut-être même éprouvait-il de l’amour pour le premier consul, comme le laisse entendre l’auteur. Souple et prudent, il mit au moins de six à sept mois avant de se laisser convaincre d’accepter le passage du Consulat à l’Empire. Il est vrai qu’il deviendra le deuxième personnage du nouveau régime puisque Bonaparte le fera archi-chancelier, suscitant ainsi l’ironie de Talleyrand qui évoquera « l’archi-chancelier dans son archi-carosse ». Ce civil, jurisconsulte, présidera le Sénat et réunira les ministres quand l’Empereur sera en campagne. Il sera le maître d’œuvre du Code civil « dans un style à faire pâlir poètes et écrivains ». Ami de Joséphine, il contribuera encore à faciliter les relations entre Napoléon et l’ancienne aristocratie. D’Ormesson fait remarquer que cet homme, issu de la classe moyenne, qui fournira l’armature des cadres du régime, peut être considéré comme l’ancêtre des hommes politiques d’aujourd’hui avec leurs qualités et leurs défauts.

Comment comprendre que la France se soit ainsi soumise à Bonaparte ? Jean d’Ormesson l’explique en ces termes. « En 1800, la situation de la France est catastrophique. Le régime est corrompu donc faible, l’économie est ruinée, les usines sont fermées, il n’y a plus de plus de commerce, la monnaie a perdu 85% de sa valeur. En deux ans, Bonaparte remet la France en marche et la réforme en profondeur. Il a gagné Marengo et se dit qu’il est supérieur aux autres. En lui, l’idée de l’Empire fait son chemin petit à petit ; elle lui permettra de pérenniser un régime et surtout d’achever la Révolution. Et l’écrivain a trouvé intéressant de se demander à quel moment ce général républicain, de gauche, ami de Robespierre, se dit : je vais devenir empereur. C’est un processus assez long que j’ai ramassé en une conversation d’une heure et demie avec Cambacérès. » La pièce nous montre avec brio comment Bonaparte fut animé par le goût du pouvoir qu’il revendique haut et fort: « Pour la première fois depuis longtemps, le pouvoir est exercé par un homme qui comprend les besoins des Français et qui se confond avec ce qu’ils réclament : l’ordre, la gloire, la paix et le respect de la religion, la garantie des biens nationaux. Cet homme, c’est moi. […] Je vous le déclare, Cambacérès, je ne puis plus obéir. J’ai goûté du commandement et je ne saurais y renoncer. » On ne saurait mieux justifier le désir de puissance et la volonté d'un pouvoir personnel !

On retiendra surtout qu’avec Bonaparte, c’est un nouvel ordre qui est institué. A ceux qui lui reprochent de recréer une cour des titres, le premier consul répond : « Oui mais Murat est fils de berger, Lannes est maçon, untel est garçon d’écurie ou agriculteur, le maréchal Lefebvre, ouvrier (puis duc de Dantzig) et sa femme, Madame Sans-Gêne, lavandière. Pour lui, la formule de l’Ancien Régime,  « A chacun selon sa naissance », était inacceptable, Pendant la Révolution, ce fut : « L’égalité ou la mort. » La formule qu’il fait sienne, ce sera : « A chacun selon ses mérites. » Homme de gauche, il avait juré haine à la royauté. Alors que Talleyrand voulait faire de lui un roi, comme Jules César, Bonaparte ne voulait pas devenir roi. « Nous avons juré haine à la royauté, nous n’avons jamais rien dit de l’Empire. Bonaparte se rattache ainsi à Charlemagne et à Jules César, dont il adoptera les aigles impériales comme emblème.

Dans cette marche vers l’Empire, il réintroduit la religion, dont il n’a que faire, mais qui est un élément du pouvoir : « Nulle société ne peut exister sans morale. Il n'y a pas de bonne morale sans religion. Il n'y a donc que la religion qui donne à l'Etat un appui ferme et durable. Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole. J’ai été mahométan en Egypte, j’aurais été bouddhiste en Inde. Je suis catholique ici pour le bien du peuple parce que la majorité est catholique. » Il faut voir comment il traite par le mépris le pape Pie VII qu'il fera venir à Paris pour le sacre !

Je me suis interrogée sur le fait que les comédiens aient conservé la barbe pour jouer leur rôle alors que, sur les tableaux, Bonaparte et Cambacérès sont imberbes. Si cela m’a gênée au début, j’ai ensuite pensé que ce choix conférait une sorte d’intemporalité à ce dialogue politique dont nombre de répliques ont une résonance très actuelle : je pense particulièrement aux critiques de Bonaparte sur le personnel politique, au fait que, comme Staline, il défende le peuple, finisse par l’écraser, et abandonne l’idée de liberté pour ne conserver que l’idée d’égalité.

Dans cette pièce, la langue classique de Jean d’Ormesson étincelle. Et comme il l’explique lui-même, il ne faut pas oublier que Cambacérès notamment est un homme du XVIIIe siècle : « Il parle comme le prince de Ligne ou Voltaire. » De plus, avec ce superbe portrait de Bonaparte, l’écrivain exprime avec érudition et élégance son admiration lucide et éclairée pour le premier consul : « C’est d’abord une grande intelligence, une grande ambition, un grand égoïsme, une imagination sans bornes, une mémoire exceptionnelle, mais il n’a qu’un goût, le pouvoir. C’est un personnage extraordinaire, de la taille d’Alexandre le Grand, de Jules César et de Charles Quint. On pourrait soutenir qu’il est plus qu’eux parce ce sont des héritiers et que lui n’est l’héritier de personne. Il est le fils de ses propres œuvres. Ce qui compte, ce sont les idées ; une fois que vous avez les idées, les événements suivent. » N’oublions pas que l’Europe entière fut française sous Bonaparte qui rêvait de conquérir la Sibérie et d’aller vers les Indes. Il possédait « une imagination mondiale, exactement comme Alexandre le Grand. Certes, ce rêve immense de l’Histoire se termine mal mais comme aventure historique et romanesque, c’est incomparable et l’œuvre de Bonaparte, nous la voyons encore tous les jours. » On comprend que ce destin hors norme ait inspiré l'écrivain.

Et pour revenir à notre actualité, qui voit certains rêver d’un destin présidentiel, ne faut-il pas retenir ce que dit le premier consul : « La politique est la forme moderne de la tragédie. Elle remplace sur notre théâtre la fatalité antique. L’avenir n’est à personne. J’essaie de le soumettre à ma volonté. »

 

Sources :

https://www.youtube.com/watch?v=UGaljUu2VOg le 21 août 2013 Sauramps Librairies

You Tube Canal Académies 26 janvier 2018 La Conversation

 

 

 

 

 

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12 novembre 2021 5 12 /11 /novembre /2021 12:36

 

En octobre 2021, Mon Petit Editeur vient de publier mon cinquième recueil de poèmes, intitulé Comme d’un rêve. J’y ai rassemblé les textes écrits au cours de mes voyages. Le titre est emprunté à des vers de Musset, extraits de « A mon frère revenant d’Italie », mars 1844 :

[…] tu t’en reviens

Du pays dont je me souviens

Comme d’un rêve […]

De la Bretagne à l’Australie, en passant par l’Espagne et la Sicile, vous irez sur mes chemins intimes vers des pays réels ou fantasmés. Une invitation à s’en aller.

« S’en aller »

Une image de l’an nouveau

Ce fut cette ruelle

Ouverte sur la mer

Comme une bouffée d’air

Entre deux murs

Une petite lumière

Et un bateau

Pour s’en aller

A Saint-Valéry-sur-Somme,

mardi 27 décembre 2011

 

 

 

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10 novembre 2021 3 10 /11 /novembre /2021 14:35

Regarder la version restaurée du film Les Fleurs de Shangaï (1998) de Hou Hsiaou-Hsien, c'est entrer dans le monde clos et feutré des courtisanes chinoises de la fin du XIXe siècle, fréquenté par de hauts-fonctionnaires cantonais de la dynastie des Qing. En une trentaine de plans-séquences, séparés par des fondus au noir, nous assistons à cette vie lente qui se passe entre repas fins, Hua-Quan, variante chinoise du jeu de la mourre, conversations sur l'argent, les bijoux, et fumerie d'opium.

Dans ce monde codifié à l'extrême, où respect et dignité sont de mise, traversé parfois par les éclats d'une violence trop longtemps contenue, le sort des femmes apparaît tragique. Achetées dès leur plus jeune âge par des mères-maquerelles, elles sont éduquées et formées pour devenir des courtisanes de haute volée. Ces "fleurs" qui ont perdu jusqu'à leur nom pour ne plus être que Rubis (Michiko Hada), Emeraude (Michelle Reis), Jade (Shuan Fang) ou Jasmin (Wicky Wei), espèrent toujours racheter leur liberté ou devenir la première épouse d'un de ces hauts-fonctionnaires. Souvent, leur seule échappatoire est la mort par l'opium. Ce film, d'une grande beauté, fascinera ceux qui se laisseront prendre au charme étrange et mélancolique d'un Maître Wang (Tony Leung), partagé entre deux courtisanes aussi séduisantes l'une que l'autre. « À l’époque des mariages arrangés, la seule possibilité qu’avaient les Chinois de connaître l’amour romantique était de fréquenter des prostituées », explique le réalisateur. Mais à quel prix pour ces jeunes femmes ?

J'ai aimé ce film qui m'a fait penser à L'Apollonide, Souvenirs de la maison close, de Bertrand Bonello. C'est bien la clôture qui domine dans cet espace saturé de porcelaines, tapis et tissus, qu'asphyxie encore la fumée de l'opium. Certes, il sera demandé au spectateur une grande attention afin de déceler les infimes variations de sentiments sur les visages des personnages et deviner leurs non-dits mais, à terme, c'est l'émerveillement qui domine. Et sans doute aussi une infinie compassion pour ces femmes dont l'extrême beauté ne va de pair qu'avec la soumission la plus absolue.

 

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24 octobre 2021 7 24 /10 /octobre /2021 18:35

Je viens de lire le premier roman de Philippe Besson, En l’absence des hommes, paru en 2001 chez Julliard, et je dois dire qu’il m’a plongée dans un abîme de perplexité. L’histoire se passe en 1916, pendant la Grande Guerre. Vincent de L’Etoile, jeune aristocrate délaissé par ses parents, s’éprend d’Arthur Valès, le fils de la gouvernante, qui est en permission pour une durée de sept jours. Ils nouent en cachette une relation amoureuse passionnée, rompue par la mort au front d’Arthur. Parallèlement à cette liaison, Vincent rencontre dans un salon Marcel Proust, âgé alors de 45 ans, à qui il confie ses questionnements et ses inquiétudes. L’un sera l’amant et le corps, l’autre l’ami et l’esprit. « Moi, Vincent de l’Etoile, je le dis : je suis l’amant d’un soldat de vingt et un ans, je puis être l’ami d’un des plus grands romanciers vivants, je n’en retire ni honte ni gloire, juste un immense, un indépassable bonheur. C’est ce bonheur que je veux écrire. Ecrit-on autrement que pour conserver des instants ? »

L’ensemble est divisé en trois parties : L’offrande des corps ; Séparation de corps ; A corps perdus. Le premier livre comporte 13 chapitres qui relatent sous la forme d’un journal écrit par Vincent de L’Etoile, et de manière alternée, les nuits passées avec son amant et les conversations avec Marcel Proust. Le deuxième livre, de la page 123 à la page 185,  présente les lettres échangées entre les deux amants et les deux amis. Il se clôt par la lettre du commandant Georges Gallois, en date du 3 septembre 1916, annonçant à Madame Blanche Valès la mort de son fils et par les mots lapidaires de Vincent à son confident : « Marcel, Il est mort. Il est mort et moi, je ne suis déjà plus vivant. » Dans le troisième livre, de la page 189 à la page 215, Vincent de L’Etoile raconte la confession de la mère d’Arthur et écrit sa dernière lettre à Marcel Proust.

Dans ce roman, je n’ai guère été touchée par la description exaltée des amours homosexuelles de Vincent et d’Arthur (allusion à Rimbaud et Verlaine ?), qui m’ont paru relever d’une provocation facile. La lettre d’amour est un exercice de style difficile et il me semble toujours en la lisant que j’entre par effraction dans une chambre fermée à clef. Si l’on veut lire un très beau roman sur les affres de l’homosexualité au début du XXe siècle, mieux vaut lire Le puits de solitude de Radclyffe Hall (1928), digne des plus grands romans anglais.

En revanche les pages sur l’horreur de la guerre, sans concession, sont pleines de force et de réalisme. Elles décrivent, vues de l’arrière notamment, les sentiments mêlés du jeune Vincent à qui son âge interdit d’être mobilisé : « La guerre était un murmure, une vilaine rumeur, une irritation passagère, un remords vite surmonté, une mauvaise conscience avec laquelle on peut aisément s'arranger. [...] Et voilà que tu débarques dans mon existence, Arthur, sans même prévenir, sans crier gare, avec ton cortège effroyable de cadavres, de bombes, de boue, ton expérience affreuse, inaudible de la douleur, de l'incompréhensible, de l'incommunicable, voilà que tu es là, tout à coup, debout devant moi, dans le costume de tes vingt ans, et que tu me regardes de tes yeux tristes, fatigués, à peine accusateurs, au point que je préfèrerais qu'ils soient pleinement accusateurs.[…] Je sais qu'il y a la guerre, que des soldats meurent sur les fronts de cette guerre, que des civils meurent dans les villes et les campagnes de France et d'ailleurs, que la guerre, plus que les destructions, plus que la boue, plus que le sifflement des balles qui déchirent les poitrails, plus que le visage accablé de celles qui attendent, parfois contre tout espoir, une lettre qui n'arrive pas, un retour qu'on retarde sans cesse, plus que le jeu de la politique auquel s'essaient les nations, c'est la mort simple et cruelle et triste et anonyme de ces soldats et de ces civils dont on lira, un jour, les noms au fronton de monuments, au son d'une musique funèbre. »

En ce qui concerne les passages évoquant Marcel Proust, la situation choisie de l’écrivain entretenant une relation épistolaire et amicale avec un jeune homme est tout à fait vraisemblable. Proust aimait s’entourer de jeunes adultes sur lesquels il jetait son dévolu. Dans ce roman, il apparaît comme cet homme mûr, le plus à même de recueillir, sans froncer le sourcil, une confession homosexuelle, de conseiller le jeune Vincent et d’être sincère avec lui puisqu’ils connaissent la même douleur, celle de l’amour inverti. Page 165, on lit : « Vincent, vous avez seize ans et j’en ai quarante-cinq. De nous deux, je suis celui qui sait. De nous deux, vous êtes celui qui a raison. On a toujours raison quand on a seize ans, peu importe que cela soit ou non la vérité. […] Et je dois à notre amitié de vous dire qu’il m’est arrivé d’être dévasté par la disparition d’un proche. Dévasté au point d’espérer de tout mon cœur, chaque fois que je montais en taxi, que l’autobus qui venait allait m’écraser. Dévasté au point de souhaiter ma propre mort pour en finir avec la douleur affreuse, indicible, insurmontable que m’avait causé la seule perte d’un être cher. Cette confession vous permettra de mesurer à quel point je l’aimais. Et ce n’est pas assez de dire que je l’aimais, je l’adorais. Et pourtant, je ne pourrais vous affirmer avec certitude que l’affection dont j’étais l’objet était réellement sincère car il s’y mêlait une part non négligeable d’intérêt et il m’a fallu, en bien des occasions, supporter les affres d’une jalousie épuisante alimentée par sa frivolité, son inconstance, sa cruauté parfois. Voilà bien une pauvre histoire, n’est-ce pas ? C’est celle de ma vie. »

Il est clair que Philippe Besson connaît bien l’auteur de La Recherche. Ainsi on lira : « Écrit-on autrement que pour conserver des instants ? » Ou encore, et on pense à Albertine ou à Odette : « C'est précisément parce que l'autre se dérobe qu'on l'aime davantage. C'est l'obstacle qui nourrit la passion, qui la cristallise. C'est la difficulté. C'est cette nécessité permanente de séduire, de convaincre, de garder près de soi, d'empêcher de partir qui est l'aliment de l'amour. » Proust l’a souvent dit : « L'amour génère sa propre destruction. »

Il y a aussi cet extrait qui rappelle l’amour indéfectible de Proust pour Maman : « J’aime la mère dans la femme, je veux dire: j’aime me sentir un fils. C’est ainsi qu’on peut être amoureux sans éprouver de désir. C’est ainsi qu’on peut écrire ses plus belles pages. Les femmes m’inspirent le respect et le goût de les séduire, d’être auprès d’elles, leur confident. Je ne suis pas un amant, ne l’ai jamais été. Je suis un amoureux, véritablement. » Ou bien : « J'écris à propos des morts. C'est cela que je fais, pas autre chose. Dans ces années de sang et de fureur, je tâche de composer une œuvre dans laquelle la figure des disparus occupe la première place. »

Ces pages sur l’écriture de Proust me semblent aussi très justes : « Ecrire exige un engagement exclusif. On ne peut rien faire d'autre que cela : écrire. On ne doit être distrait par rien. On doit se consacrer entièrement au livre, lui sacrifier tout le reste. C'est un sacerdoce, une entrée en religion. Savez-vous que, même lorsque je n'écris pas, j'écris tout de même ? Le temps de la contemplation, celui de l'observation, celui de la mondanité, celui de l'oisiveté sont des temps qui servent à l'écriture. Dans ce désœuvrement apparent qui m'est si souvent reproché travaille en réalité un livre. La vie dans son entièreté est dédiée à l'écriture. Je ne vis que pour l'écriture. C'est impossible de faire autrement. Et cette nécessité devient encore plus aiguë quand on sent, comme moi, le terme de sa vie approcher à grands pas. Il me faut finir ces livres auxquels je me consacre. Comprenez qu'il n'y a rien de plus important que finir ses livres. J'espère qu'il me sera laissé suffisamment de temps. J'écris dans l'urgence, dans la fébrilité, dans la terreur. Vous allez penser que je suis en proie à une manière de frénésie presque maladive, et vous aurez raison. » J’ai donc bien aimé ces passages qui expriment l’urgence de l’écriture chez Proust et cette volonté tenace d’achever son œuvre malgré la maladie.

Cependant, c’est la fin du roman que j’ai trouvée artificielle, comme s’il fallait inventer un dénouement surprenant à tout prix. L’on me pardonnera ici de « divulgâcher » la fin de cet ouvrage qui, par ailleurs, témoigne d’une grande sensibilité, servie par une écriture fluide. En dépit cependant des répétitions un peu lourdes « Je dis. –Vous dites. » Le dénouement nous apprend en effet que Blanche Valès, « cette femme de quarante ans qui en paraît soixante », a été contrainte de se prostituer alors qu’elle avait vingt ans et s’appelait Gisèle. Elle brosse le portrait de l’homme à qui elle s’est donnée : « Je me souviens de l’avoir vu entrer. Il était aussi oriental que j’étais blonde. Son visage était aussi ovale que mon corps était maigre. Son air était aussi aristocratique que mon apparence était populaire. Sa terreur était aussi grande que la mienne. Je ne l’ai pas détesté pour ce qu’il était. Je l’ai détesté pour ce qu'il représentait. Mais j’ai pensé : plutôt celui-ci qu’un autre, plutôt ce jeune homme terrorisé qu’un vieux barbon. Dans le dégoût, je m’imaginais qu’il y avait des degrés possibles. Je me trompais. » Elle poursuit : « C’était un jeune homme de vingt-trois ans. Cela, je l’ai su après. Au début, il n’a presque rien dit. Sous de grands airs, il était épouvantablement intimidé. J’ai pensé qu’il n’était pas un habitué de ce genre d’établissement, que peut-être pour lui aussi il s’agissait d’une première fois. J’espérais secrètement une manière de solidarité, une compréhension. Mais je me trompais : ce n’est pas avec ces maisons qu’il n’était pas familier, bien au contraire, c’est avec les femmes qu’il ne l’était pas. Cela, je l’ai d’abord senti à sa maladresse, à sa gaucherie cassante, à sa fausse assurance vite réduite à une peur presque panique, à cette impression qu’il donnait de n’être pas à sa place, de ne pas savoir pourquoi il se trouvait là, à son désir de s’enfuir. Et dans le même temps, il y avait, chez ce jeune homme, la volonté farouche de rester, de tenir bon, d’aller jusqu’au bout d’une logique absurde visiblement imposée par d’autres. Alors il a fait son devoir consciencieusement et piteusement, de façon expéditive comme on le fait d’une corvée dont on doit s’acquitter. Je crois inutile de préciser que j’étais moi-même terrorisée et donc peu engageante. Nous formions un couple pitoyable. C’est cela que je me rappelle : notre misère, notre malaise. Un fiasco intégral. » Six semaines plus tard, la jeune fille comprend qu’elle est enceinte et fera inscrire sur le certificat de naissance de l'enfant Arthur : « Né de père inconnu. » On comprend donc que Proust est le père d’Arthur Valès ! Une révélation qui m’a semblé invraisemblable et qui provoque une « déflagration » chez Vincent : « Le père improbable, ignorant de sa paternité. Le père homosexuel dont je retrouve les gestes dans les gestes de son fils. Le père qui ne sait pas que son fils est mort. L’ami qui ne me déconseille pas l’amour des garçons mais qui me met en garde contre l’amour de ce garçon qui est son fils. Le pacifiste qui perd ses proches à la guerre. En une seconde, comme dans l’instant qui précède la mort paraît-il, tout revient. » Après cette révélation, Vincent s’éloigne pour toujours de Marcel Proust.

J’avoue que ce dénouement me paraît cousu de fil blanc. Certes, il pourrait recéler une part de vérité quand on lit la lettre (pas très élégante) du jeune Marcel de seize ans à son grand-père en date de mai 88 : « Papa m’a donné dix francs pour aller au bordel. » Ayant cassé un vase nuit qui coûte trois francs, il n’a plus assez d’argent pour aller se « vider » ! Pour son père, grand hygiéniste, la masturbation devait conduire à l’homosexualité et il valait mieux aller dans une maison close. Cependant, je pense qu’à vingt-trois ans, âge auquel son homosexualité s’était sans doute déclarée, il fréquentait déjà les bordels gay.

Au demeurant, je n’ai guère été convaincue par cette fin qui présente un Marcel effrayé par la femme et parfaitement ridicule. Je préfère penser que le seul enfant de Proust aura été son œuvre, ce que Patrick Besson souligne lui-même : « Le livre aussi est un enfant. D'abord, il faut être amoureux, ou l'avoir été, il faut ressentir une brûlure amoureuse ou la morsure d'un manque, le vide d'une absence pour commencer à écrire. L'amour et l'écriture sont intimement liés. L'un produit l'autre. »

 

 

 

 

 

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 17:26

Chapelle de Saint-Arnould à Soussigné (Photo ex-libris.over-blog.com)

Samedi 07 août 2021, en compagnie de deux amies, j’ai effectué le parcours du circuit d’Art et Chapelles en Anjou 2021. Autour de Chemillé et Martigné-Briand, il permet de découvrir de petites chapelles méconnues, source d’inspiration pour des artistes contemporains. Notre première visite a été pour la chapelle Saint-Arnould à Soussigné.

De cette petite chapelle édifiée sur un tertre, probablement au XIIe siècle, il ne demeure que le chœur de l’église primitive. De taille rectangulaire, elle s’ouvre ensuite en demi-cercle. Sur le cul-de-four, on admire une fresque dans les tons ocre représentant le Christ en majesté, bénissant de la main droite, la gauche étant posée sur un globe. Plus petits, quatre anges tiennent des parchemins en lettres gothiques. Sont visibles aussi les symboles des quatre évangélistes : l’ange de saint Mathieu, l’aigle de saint Jean, le lion de saint Marc. On devine le taureau de saint Luc, à moitié effacé. Le fond de la fresque est parsemé de fleurs de lys.

Quand on entre dans cette petite chapelle, on est saisi par son atmosphère de délabrement et d’abandon. Les murs affichent leurs fissures, leurs craquelures, leurs lézardes comme autant de cicatrices ; le crépi blanc de chaux s’ouvre sur la pierre d’origine. Le regard du visiteur est happé par la fresque dont les couleurs apportent cependant une chaleur sereine à cet espace.

Philippe Contré, un artiste plasticien autodidacte, a été inspiré par ces lieux et les a investis avec cinq tableaux (peintures sur papier marouflé sur bois), dont les figures et les lettres sont menacées d’effacement. Quelle n’a pas été ma surprise d’entendre la jeune guide nous dire que le texte inscrit sur les tableaux est extrait de A la Recherche du temps perdu ! C’est de sa main que l’artiste en a recopié certains passages, qui voisinent avec des visages, plutôt jeunes, mais aussi avec un profil de la statuaire grecque ou romaine. Que représentent ces figures d’hommes jeunes, le Narrateur, Saint-Loup ? Quant aux phrases, elles sont à peine lisibles !

L’artiste explique ainsi son travail : « Depuis toujours l’agissement du temps qui passe est au cœur de ma pratique et trouve ici un écho particulier. […] L’usure du support, la déchirure, l’effacement du trait représentent les stigmates dûs à l’érosion du temps. Les représentations de visages humains symbolisent sans doute notre dépendance à l’autre, cet autre de l’amour qui échappe et se dérobe, cet autre sans lequel nous ne sommes pas, qui déjà nous manque, ce quelque chose de lui que l’on retient, ce visage qui s’estompe, ce geste qui s’oublie, ce mot qui s’efface dans ces phrases en lambeaux ; toute cette part en nous nous accompagne jusque dans nos solitudes les plus profondes. » En lisant ces mots sur le livret d’accompagnement, je n’ai pu m’empêcher de penser à La Fugitive et à l’oubli d’Albertine par le Narrateur. Proust nous apprend en effet que l’oubli fait pâlir tout ce dont la mémoire ordinaire se détourne : « La marée de l’oubli recouvre aussi [le] souvenir » des êtres disparus » écrit-il. Et ailleurs, dans une lettre de 1915, on peut lire : « Je commençai à subir peu à peu la force de l’oubli, ce puissant instrument d’adaptation à la réalité, destructeur en nous de ce passé survivant qui est en constante contradiction avec elle. »

Devant les toiles de l’artiste où les caractères sont gommés, où les visages tendent à disparaître, on songe encore à Proust : « Un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés. Parfois au contraire on se souvient très bien du nom, mais sans savoir si quelque chose de l’être qui le porta survit dans ces pages. »

Dans cette petite chapelle méconnue, qu’on souhaiterait ne pas être vouée à l’oubli, j’ai aimé cette surprenante et belle association entre des murs abîmés par le temps et les mots de Marcel Proust, et l’harmonie réalisée entre peinture et littérature.

 

Site de Philippe Contré : http://wwwphilippecontre.fr

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31 mai 2021 1 31 /05 /mai /2021 08:38
 

La mort de la grand-mère du Narrateur (Le côté de Guermantes)

Illustration de Grau-Sala

Pastiches et Mélanges est un recueil de préfaces et d’articles de presse parus dans Le Figaro à partir de 1908, et rassemblés à la demande de Gaston Gallimard. C’est dans cet ouvrage que l’on trouve un étrange article de Proust, en date de janvier 1907, et intitulé « Sentiments filiaux d’un parricide ». Etrange – ou ironiquement tragique -  en effet puisque le parricide est un matricide et que tuer sa mère ne relève pas vraiment de sentiments filiaux. Madame van Blarenberghe, la victime, était la femme du président de la Compagnie des Chemins de fer de l’Est et une amie des parents de Proust. Le 24 janvier 1907, elle fut assassinée par son fils Henri qui se suicida ensuite.

Sous le titre « Drame de la folie », ce fait divers fut rapporté dès le lendemain dans Le Figaro et Proust en avait été vivement impressionné. En effet, lors du décès de M. van Blarenberghe père, Proust, au nom de ses parents, avait écrit une lettre de condoléances au fils qui, en retour, lui avait envoyé une lettre de remerciement émue : « […] Si tardivement que cela soit, je veux vous dire aujourd’hui que j’ai été extrêmement sensible au fidèle souvenir que vous avez gardé de nos anciennes et excellentes relations et profondément touché du sentiment qui vous a inspiré de me parler, ainsi qu’à ma mère, au nom de vos parents, si prématurément disparus. Je n’avais personnellement l’honneur de les connaître que fort peu, mais je sais combien mon père appréciait le vôtre et quel plaisir ma mère avait toujours à voir Mme Proust. J’ai trouvé extrêmement délicat, et sensible, que vous nous ayez envoyé d’eux un message d’outre-tombe. […] » L’écrivain avait donc gardé d’Henri van Blarenberghe le souvenir d’un homme « agréable et assez distingué », souvenir modifié plus tard, à la faveur d’un service rendu, par celui  d’un être à la « sensibilité plus profonde, d’une mentalité moins mondaine » que celle qu’il avait crue sienne d’abord.  

Quand Proust découvre dans l’article que la victime de ce « drame de la folie » est Mme van Blarenberghe, il se remémore la lettre que son fils lui avait écrite : « Il faut espérer toujours… je ne sais ce que me réserve 1907, mais souhaitons qu’il nous apporte un apaisement, etc. » Il faut espérer toujours ! Je ne sais ce que me réserve 1907 ! La vie n’avait pas été longue à lui répondre. 1907 n’avait pas encore laissé tomber son premier mois de l’avenir dans le passé, qu’elle lui avait apporté son présent, fusil, revolver et poignard, avec, sur son esprit, le bandeau qu’Athéné attachait sur l’esprit d’Ajax pour qu’il massacrât pasteurs et troupeaux  dans le camp des Grecs sans savoir ce qu’il faisait. » Très rapidement, il écrit pour Le Figaro cet article, qu’il propose à Gaston Calmette, intitulé « Sentiments filiaux d’un parricide », dans lequel il tente de comprendre ce terrible passage à l’acte. Il sera publié le 1er février 1907.

Se référant à l’Antiquité, Proust compare ce crime à ceux des grandes tragédies grecques en citant Œdipe (parricide et incestueux), Ajax (dément) et Oreste (assassin de son beau-père Egisthe), ou encore en citant Shakespeare et les Frères Karamazov. « Sous sa plume, le fils meurtrier se métamorphose en assassin sublime », ce qui ne manqua pas de choquer les lecteurs du Figaro. Proust se justifie ainsi : « Si j’ai répété avec insistance ces grands noms tragiques, surtout ceux d’Ajax et d’Œdipe, le lecteur doit comprendre pourquoi, pourquoi aussi j’ai publié ces lettres et écrit cette page. J’ai voulu montrer dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l’éclabousse sans parvenir à la souiller. J’ai voulu aérer la chambre du crime d’un souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement un de ces drames grecs dont la représentation était presque une cérémonie religieuse, et que le pauvre parricide n’était pas une brute criminelle, un être en dehors de l’humanité, mais un noble exemplaire d’humanité, un homme d’esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que la plus inéluctable fatalité — disons pathologique pour parler comme tout le monde — a jeté — le plus malheureux des mortels — dans un crime et une expiation dignes de demeurer illustres. » On sait que Gaston Calmette censura le dernier paragraphe de l’article où Proust rappelait qu’après leur châtiment, Œdipe et Ajax avaient été honorés par les Grecs qui avaient fait de leurs tombeaux à Colone et à Salamine des pèlerinages sacrés. On reconnaîtra que cet article avait de quoi surprendre !

Si j’ai voulu, en ce jour où l’on fête les mères, évoquer ce texte, c’est qu’on y découvre une des thèmes essentiels de La Recherche. Proust souligne qu’avant de mourir, Mme van Blarenberghe aurait crié à son fils : « Qu’as-tu fait de moi ? Qu’as-tu fait de moi ? » Et il poursuit : « Si nous voulons y penser, il n’y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à son dernier jour, adresser ce reproche à son fils. Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. » Dans une lettre à Barrès Proust écrit à propos de sa mère Jeanne Weil : « Toute notre vie n’aura été qu’un entraînement, elle à me passer d’elle pour le jour où elle me quitterait […]. Et moi de mon côté, je lui persuadais que je pouvais très bien me passer d’elle. »

Que l’on pense à la mère du Narrateur, toujours écartelée entre son époux et son fils, et cédant inéluctablement à la cérémonie du baiser du soir. (Dans l’article du Figaro, l’évocation de Jocaste insiste sur ce complexe d’Œdipe tout comme la lecture de François le Champi, récit d’un inceste campagnard.) Pourtant quand Maman passe enfin une nuit dans la chambre de l’enfant, celui-ci n’en éprouve qu’un sentiment de culpabilité et découvre que sa mère peut faire preuve de faiblesse. « J’aurais dû être heureux, je ne l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première abdication de sa part. […] » Dans son article « La mort ne dure pas », Michel Schneider écrit : « Maman est toujours ce front penché sur un petit lit, à qui l’enfant cause son premier cheveu blanc […] » Toujours soucieuse de sa santé (« Le seul désir des mères à l’égard de leur fils est que surtout il ne leur arrive rien. »), de ses dépenses excessives, inquiète de ses fréquentations et acceptant, malgré son désaccord, qu’Albertine s’installe dans leur appartement avec lui.

Le sort assigné à la mère du Narrateur dans La Recherche est donc marqué au sceau de l’ambiguïté, entre amour et culpabilité. Et j’ai repensé à l’émission, Les Chemins de la Philosophie, en date du 27 décembre 2012, intitulée « Proust : un peu de temps à l’état pur (3/3), Sodome et Gomorrhe ». Adèle van Reeth y conversait avec Antoine Compagnon. Ce dernier a évoqué le passage où le Narrateur décrit M. de Charlus se dandinant, telle une femem, devant Mme Verdurin ; parlant de son visage, il dit qu’on peut y voir le signe de la profanation de la mère. Et d’ajouter : « Mais laissons ici ce qui mériterait un chapitre à part : les mères profanées ». Un thème que l’on retrouve encore dans la scène de voyeurisme de Montjouvain quand l’amie de Melle Vinteuil crache sur le portrait du musicien. Selon le critique littéraire, ce chapitre auquel le Narrateur ne veut pas s’affronter est un peu le secret de La Recherche. Dans Sodome et Gomorrhe, cette thématique de la mère profanée apparaît un peu plus loin. Alors que le Narrateur a des soupçons sur Albertine, il rentre au petit matin et aperçoit sa mère qu’il confond avec sa grand-mère. La mère est devenue la grand-mère et, alors qu’on pourrait plutôt penser à une sanctification, pour Antoine Compagnon, on voit là le résultat de la profanation.

En effet, dans l’œuvre, tous les personnages ont leur secret, à l’exception de la grand-mère qui est décrite comme un être éminemment moral. Et pourtant elle est très souvent « abîmée » et, cela, dès les premières pages où elle apparaît en victime : ne souffre-t-elle pas quand on fait boire du cognac à son mari ?  De plus, ses vêtements sont souvent décrits comme « crottés », notamment lorsqu’elle se promène sous la pluie dans Du côté de chez Swann.  Son visage dégouline et l’eau marque ses rides.  Et il y a encore le rêve qui fait suite à la mauvaise humeur du Narrateur lorsqu’elle veut se faire photographier par Saint-Loup et que son petit-fils ne comprend pas pourquoi. « Alors je crus me rappeler qu’un peu après sa mort, ma grand-mère m’avait dit en sanglotant d’un air humble, comme une vieille servante chassée, comme une étrangère : « Tu me permettras bien de te voir quelquefois tout de même, ne me laisse pas trop d’années sans me visiter. Songe que tu as été mon petit-fils et que les grands-mères n’oublient pas. » On n’oubliera pas non plus la scène où elle subit une attaque dans le petit cabinet des Champs-Elysées et la description qu’en fait  le Narrateur : « Je la regardai mieux et fus frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de travers, son manteau sale, elle avait l’aspect désordonné et mécontent, la figure rouge et préoccupée d’une personne qui vient d’être bousculée par une voiture ou qu’on a retirée d’un fossé. » Sans parler de son agonie, décrite sans concession, même si, sur son lit de mort, elle retrouve « son apparence de jeune fille ». Ainsi, précise Antoine Compagnon, la mère transformée en grand-mère devient elle-même victime. Certes, elle est plus qu’une sainte, mais la sainte est toujours une victime, une martyre.

Il me semble donc que l’article, « Sentiments filiaux d’un parricide », est une sorte de préfiguration du sort qui sera dévolu à la mère et à la grand-mère dans La Recherche. Le meurtre de la mère apparaît comme une métaphore de ce qu’un enfant lui fait subir tout au long de sa vie, et le suicide final serait le châtiment qu’il s’inflige logiquement à la fin de celle-ci.

 

 

 

 

 

 

 

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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 15:09

Le balcon du Cercle de la Rue Royale, James Tissot (1866)

Vendredi 21 mai 2021, c’était la 111ème lecture de La Recherche par Alain Lenglet. On y a entendu l’évocation de la mort de Charles Swann par le Narrateur, qui rend unique cette disparition : « La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort de Swann ! Swann ne joue pas dans cette phrase le rôle d’un simple génitif. J’entends par là la mort particulière, la mort envoyée par le destin au service de Swann. » Après avoir rappelé les étapes de sa maladie et l’annonce de la mort de ce « Parisien […] unanimement regretté dans les milieux artistiques et littéraires » dans les « lignes des journaux », le Narrateur mentionne clubs et cercles auxquels appartenait cet homme d’esprit et de goût : le Jockey-Club, « dont il était l’un des membres les plus anciens et les plus écoutés », le Cercle de l’Union, le Cercle Agricole, le Cercle de la rue Royale dont il avait démissionné « depuis peu ». Suivent quelques considérations sur la notoriété des êtres et leur survie dans la mémoire, une réflexion sur le rapport entre la mort et la postérité : « A ce point de vue, si l’on n’est pas « quelqu’un », l’absence de titre connu rend plus rapide encore la décomposition de la mort. »

C’est cependant la fin de ce passage qui est admirable : en effet le Narrateur s’y exprime directement par une « intrusion du narrateur » qui souligne l’immortalité que confère la littérature à un être, devenu personnage de roman. Dans une apostrophe émue, il s’adresse directement à celui qui n’aura jamais écrit sur Vermeer mais qui aura « la chance de durer un peu» parce que lui, le Narrateur, devenu écrivain, l’aura immortalisé dans son roman : « Et pourtant, cher Charles Swann, que j’ai si peu connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est déjà parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann. » Vertigineuse mise en abyme d’un personnage romanesque, inspiré par Charles Haas, lui-même représenté dans le tableau de Tissot, par un Narrateur, du nom de Marcel, en train d’écrire une fresque romanesque dont l’auteur est Marcel Proust. Selon moi ce passage est remarquable par l’émotion qui en émane et par la foi en la puissance de la littérature : une sorte de « tombeau » littéraire qui vient parachever la vie du personnage de Charles Swann.

« Le Cercle de la rue Royale est un tableau du peintre français James Tissot peint en 1866 à Paris. Cette huile sur toile représente douze membres du Cercle de la rue Royale, un club aristocratique parisien créé au début du Second Empire. Âgés pour la plupart d'une trentaine d’années, ces personnages sont issus des familles aristocratiques françaises les plus anciennes, ou d'une noblesse plus récente comme le baron Hottinguer, héritier de la célèbre banque protestante, mais aussi de milieux nouveaux dont le vigoureux développement économique de la France permet alors l'éclosion. Outre le britannique Vansittart, on relève ainsi la présence de Charles Haas, converti d’origine juive que Proust prendra comme modèle pour Swann dans son roman A la Recherche du Temps perdu. Ces jeunes hommes, fine fleur d'un monde impérial qui vit ses derniers feux quand Tissot l'immortalise, seront aussi, par la puissance de leurs relations comme par l’importance de leur fortune, des figures marquantes de la haute société des quatre décennies suivantes, telle que Proust la décrira dans son œuvre » (Wikipédia).

Y sont représentés de gauche à droite :

  1. Alfred de Faÿ de La Tour-Maubourg(1834-1891), marquis de La Tour Maubourg
  2. Alfred du Lau d'Allemans (1833-1919), marquis du Lau d'Allemans
  3. Etienne de Ganay (1833-1903), comte de Ganay
  4. Julien de Rochechouart (1830-1879), comte de Rochechouart
  5. Le capitaine Coleraine Vantissart (1833-1886)
  6. René de Cassagne de Beaufort de Miramon (1835-1882), marquis de Miramon
  7. Rodolphe Hottinguer (1835-1920), baron Hottinguer
  8. Maurice de Ganay (1832-1893), marquis de Ganay (frère aîné du précédent)
  9. Charles Gaston Esmangart de Saint-Maurice (1831-1905), comte de Saint Maurice
  10. Edmond de Polignac (1834-1901), prince de Polignac
  11. Gaston de Galliffet (1830-1909), marquis de Galliffet
  12. Charles Haas (1833-1902). Le seul roturier et le seul juif du groupe, debout à l'extrême-droite du tableau et non entre les trois personnages ci-dessus, comme le dit le Narrateur.

La philosophe Catherine  Malabou propose une belle et subtile analyse de ce tableau : https://youtu.be/4B8Ht1DDHIA

 

 

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18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 15:42

 

En cherchant un DVD dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé celui du spectacle de Jacques Sereys, Du côté de Proust, vu il y a une dizaine d’années. Il avait été créé par Jean-Luc Tardieu et filmé en 2005 au Petit Montparnasse. L’interprétation du pensionnaire de la Comédie-Française lui a valu le Molière du comédien en 2006. L’ayant revu avec plaisir, je voudrais en dire quelques mots.

C’est au cours d’un entretien (présent dans les bonus) avec Philippe Jousserand que le comédien s’explique sur la genèse de ce spectacle où il est seul en scène. Ayant rencontré l’écrivain il y a longtemps, il l’a redécouvert plus tardivement en le lisant intégralement dans l’édition Quarto de chez Gallimard, sans notes ni variantes. Tout en reconnaissant la richesse de celles-ci, il considère que cela « retarde » la lecture. « Je n’ai fait que lire Proust », dit-il, parfois sautant des pages, parfois suivant les personnages qui l’intéressaient. S’il ne lisait pas de façon continue, il précise qu’il est toujours revenu sur les passages qu’ils avaient  « sautés ». Il explique qu’il n’a pas lu La Recherche à haute voix mais que, tout en lisant, il l’ « entendait ». Un mode de lecture pratiqué depuis toujours et hérité d’institutrices qui savaient très bien lire et qui lui ont enseigné la musicalité d’un texte. Il a toujours été « séduit » par cette méthode et habitué à « entendre », à avoir dans l’oreille Vigny, Musset, Daudet. Il dit ailleurs : « Il m’était arrivé, au cours d’une lecture commencée dans le silence, d’élever peu à peu la voix et de découvrir combien les vibrations sonores profitaient aux sinueux méandres de cette fluviale pensée. » Il dira plus tard dans l’interview que Cocteau aussi entendait Proust quand il le lisait.

Jacques Sereys précise à son interlocuteur qu’il n’est pas devenu un « vrai proustien » : « C’est une proposition que je fais et je suis ouvert à d’autres auteurs. » Il ajoute qu’il a lu La Recherche mais rien d’autre de Proust, ni Jean Santeuil ni les Lettres publiées par Kolb, non plus que les ouvrages critiques. C’est de lui-même qu’il s’est donc fait une opinion sur Proust, grâce à son œuvre. Et l’idée de créer un « Seul en scène » sur l’œuvre lui est complètement personnelle : « On ne me souffle rien, ni texte, ni idée ! » C’est donc quelque chose qu’il avait en lui depuis plus de treize ans et qui a mûri très lentement, notamment après avoir vu au théâtre, puis à la télévision (lors de sa captation), Feuillère en scène,  un spectacle qu’il a trouvé magnifique. Après avoir joué dans Le Vent des Peupliers de Gérald Sibleras, pièce créée en 2003 par Jean-Luc Tardieu, Jacques Sereys a dit à ce dernier qu’il souhaitait faire un « Seul en scène », tout en n’ayant pas encore choisi l’auteur. Puis il a recommencé à lire Proust et s’est dit : « Pourquoi pas lui ? »

Il confiera aussi : « Lorsque j’ai commencé à lire La Recherche, il y a plus de cinquante ans, j’avais tout de suite été séduit par la richesse, la surprenante et torturante générosité de ce texte aux prolongements infinis. J’avais été ébloui par la virtuosité de cet auteur, habile à présenter les caractères généraux d’un évènement, puis à en démonter astucieusement tous les rouages, à en décrire les différents lieux, les différents personnages, puis peu à peu à se livrer à une analyse dense, subtile, approfondie de leurs mobiles, de leurs pulsions, de leurs sensations et sentiments. » 

A-t-il réalisé un « savant montage », ainsi que le lui demande Philippe Jousserand ? Et le comédien de répondre qu’il ne le sait pas. Ce qu’il voulait surtout, c’était un fil conducteur : « Au théâtre, il faut qu’on suive, que ce soit rapide. Le spectateur n’a pas le temps de réfléchir, il doit comprendre tout de suite ! » C’est donc cette exigence qui l’a guidé dans le choix des textes. Il s’en est tenu à Un amour de Swann, dont il a choisi les épisodes suivants : Le coucher du soir à Combray, La madeleine, Tante Léonie, Les asperges, Le côté de Combray, Le côté de Guermantes, L’apparition de Gilberte, Le petit noyau des Verdurin, La sonate de Vinteuil, Odette de Crécy : un amour de Swann, Les catleyas. Selon le comédien, les longues phrases « ondulantes » de Proust, d’une grande qualité musicale, ont été écrites pour être dites à haute voix. Le souci de la musicalité de la phrase, les incidentes, les retours en arrière, les réflexions imbriquées dans le continuum de la période, révèlent que « c’est très bien ficelé, très savant et [que] ça demande une respiration particulière ». Tous éléments qui renvoient au travail de l’acteur, technicien de la parole. « Quand j’ai une phrase longue, il faut qu’elle aille jusqu’à sa fin. Si on la coupe, ça ne veut plus rien dire. »

Le comédien souligne encore l’humour et l’ironie de l’écrivain qui confine presque à la méchanceté lorsqu’il met en scène certains personnages. Mais, pour lui, Proust est surtout un grand sensuel. Certes, il ne parle que du temps qui passe ou qui ne passe pas,  mais c’est un temps que l’on ressent, créant de l’étonnement ou de l’ennui. Il l’éprouve comme les parfums, les couleurs. Et de donner, pour conclure l’interview, l’extraordinaire description des asperges : « mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied — encore souillé pourtant du sol de leur plant — par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leur farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum. »

Dans un extrait de la Note d’intention de son spectacle, Jacques Sereys explique pourquoi il a choisi le premier tome de La Recherche : « Le premier roman de La Recherche, Du côté de chez Swann, constitue le début de l’histoire. Il contient tous les thèmes importants de l’œuvre ; celui de la mémoire, celui de l’enfance, celui de l’amour. On assiste à l’éveil d’un être, à ses rapports avec ses parents, avec ses amis, avec des domestiques. La plongée dans cette abondante mémoire ressuscite une farandole de personnages savoureux, typiques, cocasses, dont se sert l’auteur pour brosser le tableau d’une société complexe, redoutable et vaine, que le récit à haute voix permet de faire revivre avec ses défauts, ses ridicules, ses finesses, sa malice et sa vulgarité. »

Vêtu sobrement mais élégamment d’un costume marron et d’une chemise blanche, éclairée d’un foulard de soie de la même couleur, le comédien évolue dans un décor constitué par les pages manuscrites de La Recherche et créé par Pierre-Yves Leprince. Selon les épisodes, elles glisseront de jardin à cour, permettant à Jacques Sereys de rapides éclipses. Et c’est un peu comme si l’on feuilletait le livre. La mise en scène, sobre et sans effets, évite l’écueil de la lecture académique immobile. Parfois, Jacques Sereys s’assiéra sur des praticables en bois, disposés çà et là, notamment lors de la scène dans le coupé entre Odette et Swann, quand ce dernier dispose de nouveau le catleya déplacé par un choc de la voiture. Sous une lumière bleutée, et tandis que l’on entend le trot des chevaux, il fait merveille en fermant les yeux : « Vous êtes fou ! Vous voyez bien que cela me plaît », murmure la cocotte. A d’autres moments, il ressuscite avec beaucoup d’humour le salon de la Patronne en mimant son rire si particulier : «  -, Elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau […] plongeant sa figure dans ses mains […], elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée l’eût conduite à l’évanouissement. » Les bruitages nous feront entendre la sonnette annonçant la venue de Swann à Combray, les conversations des convives lors du dîner du soir ou dans le salon des Verdurin. La réalisation sonore de Michel Winogradoff nous transporte encore au temps de Reynaldo Hahn et ponctue musicalement  la succession des épisodes. Le baiser du soir, le parler de Françoise, les ridicules maladifs de tante Léonie, la saveur mémorielle de la madeleine, les « voluptés particulières » de la petite phrase, « secrète, bruissante, divisée », le désamour de Swann nous sont restitués grâce à la palette d’un comédien qui sait passer du rire aux larmes avec une aisance désarmante et une grande justesse de ton. On l’écoute et on se dit que Proust n’est pas difficile, que ses personnages existent et sont vivants. Léger, malicieux, désinvolte, élégant et sensible, Jacques Sereys sert ainsi de la façon la plus accessible la langue de Proust.

 

 

 

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