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25 mai 2019 6 25 /05 /mai /2019 20:52

La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer, Gustave Courbet (1867)

Mon frère aîné adore les cartes postales et c'est un plaisir toujours renouvelé de découvrir celles qu'il m'envoie régulièrement.  Récemment, il m'a fait parvenir cette reproduction d'une petite toile de Gustave Courbet, intitulée La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer (1867) de Gustave Courbet. J'y ai lu : "Que font ces deux enfants, frère et soeur ? sur cette grève désolée ? D'où viennent-ils ? Comment sont-ils arrivés là ? Si tu racontais leur histoire ?" Pour satisfaire à sa demande, j'ai donc écrit aujourd'hui le texte ci-dessous.

Ce matin de printemps-là, Miss Harriett et Gustave Courbet avaient délaissé leurs pinceaux pour une promenade à deux vers la falaise herbue du Cap-Romain. Ce n’était pas une promenade en amoureux, non, mais le compagnonnage de deux artistes qui s’étaient rencontrés à l’hôtel de la Boule d’Or à Saint-Aubin-sur Mer. Miss Harriett était une artiste-peintre anglaise, qui avait dépassé l’âge fatidique des trente ans, et dont la rigidité puritaine et le corps maigre comme un échalas faisaient se détourner les regards masculins, avides de chairs roses et accortes. Elle avait abandonné son Angleterre natale pour une Normandie,  humide aussi certes, mais plus riante. Quant à Gustave Courbet le provocateur, dont la notoriété était désormais établie depuis l’exposition internationale de Bruxelles, il séjournait régulièrement depuis 1865 dans la petite commune normande, traité comme un coq en pâte par le pharmacien Fouquet chez qui il logeait avec sa sœur chérie, Zélie.

Les deux artistes, qui s’étaient découvert une passion commune pour la marche et la peinture au grand air sur le motif, se retrouvaient toujours près de la fontaine des Trois Grâces de Langrune. Quand Courbet, assis sur son rebord rugueux, voyait de loin arriver la marcheuse, il avait toujours un petit serrement de cœur. Il ne savait pourquoi elle lui rappelait une des trois jeunes filles, celle qui a les cheveux d’un auburn foncé et qui est à droite de profil, dans le tableau qu’il avait peint en 1865, Trois Anglaises à la fenêtre. Sanglée dans sa robe de serge beige à col montant qui lui faisait comme une minerve, chaussée de ses pauvres bottines de marche éculées, à la main, son ombrelle effilée comme un arc, la jeune femme lui semblait une Diane chasseresse, oubliée de Zeus et des hommes. De son pas vif et ardent, elle s’approchait de lui, et souriait à son pantalon de toile rêche au bleu délavé, son gilet de velours beige élimé, négligemment passé sur une grosse chemise de coton blanc. Elle se souviendrait toujours de sa puissante barbe noire, tout à la fois drue et soyeuse, brillante sous le chapeau de paille troué. Et alors qu’il s’appuyait sur son vieux bâton de marche noueux pour se relever, elle lui lançait avec son surprenant accent anglais : « Bonjour, Monsieur Courbet ! »

Ce matin-là, elle avait emporté sa gibecière d’osier : elle y avait glissé d’odorantes tranches de pain bis, un bon morceau de ce Livarot dont elle aimait tant la belle couleur orangée, quatre pommes irrégulières et acides et une petite bouteille d’un cidre piquant, fabriqué par Généreux son logeur, le fermier le plus riche de la contrée. Ah, il ne fallait lui en conter à celui-là, qui n’avait de généreux que le nom ! Bien qu’elle vécût chez lui depuis quelque temps, elle demeurait toujours impressionnée par son tonitruant accent normand et ses formidables moustaches poivre et sel, drues comme les poils du balai que sa brave femme d’Olympe poussait sans relâche dans la salle basse et enfumée de leur grand logis à colombages. Ce matin, c’est lui qui, bonhomme, avait lancé au bas de l’escalier de bois noirci : « I fait rien beau, c’te matin ! » comme pour encourager sa locataire à sortir.

Maintenant, ils étaient étendus sur le haut de la falaise, à demi-cachés dans les hautes herbes dansantes, sous un ciel pommelé de gris où la brise iodée faisait de fantaisistes trouées bleues.  Ils aimaient cet endroit, mélancolique avec cette vieille ruine de maison, désertée sans doute par un pêcheur, désormais habitée par les mouettes qui venaient criailler et pleurer en se posant sur l’arbre courageux qui avait poussé en son ventre vide. On leur avait raconté qu’en cet endroit sauvage et venteux il y avait eu une villa gallo-romaine et qu’une déesse-mère dormait peut-être sous leurs pieds au cœur de la dune, mythologie archaïque qui venait nourrir leurs rêveries.

Courbet somnolait sous son chapeau de paille, perdu dans les méchants souvenir des avanies subies lors des différents Salons de peinture, quand on écartait ses toiles loin du regard du public et qu’on le traitait d’ « agitateur », de « socialiste », de « rouge ». Miss Harriett, son maigre buste relevé, s’appuyait sur son coude et laissait divaguer son regard aigu de peintre vers le jade uniforme de la mer. Cette mer-là était basse, plate comme un miroir, à peine bordée d’un friselis d’écume, et le jusant avait laissé à découvert trois petites coques, curieusement alignées en oblique, dont le noir rivalisait avec celui des varechs et des algues oubliés par le reflux. Un pâle soleil de printemps créait des ombres irrégulières sur un sable jaune hérissé de cailloux blancs où une flaque bleue créait parfois une trouée d’azur clair.

Au fil paresseux de son regard, Miss Harriett avait soudain aperçu deux fragiles silhouettes enfantines, qui faisaient ombre commune sur la grève claire. Elle qui n’avait pas d’enfants, et qui n’en aurait jamais, avait ressenti l’envie brutale et irrépressible de parler avec ces petits d’homme. Se soulevant à demi et mettant ses mains en porte-voix, elle les avait hélés du haut de la falaise : « Ouh, ouh, les petits bézots, montez-là donc que nous causions un peu ! » Surpris par cette voix tombée du ciel, les petits s’étaient violemment serré les mains et s’étaient retournés dans un même élan. Clignant des yeux, ils avaient aperçu le couple allongé dans l’herbe et, après avoir hésité, avaient rejoint en courant les promeneurs en empruntant le côté bas de la falaise.

Les enfants, un garçon et une fille, s’étaient plantés là devant ces inconnus et les interrogeaient du regard. Ils auraient pu être jumeaux, car leur taille était presque semblable, et leur visage poupin, au nez mal dégrossi, semblait celui d’un frère et d’une sœur. Le garçon avait des cheveux coupés au bol, d’un blond de moisson éclatant. Il était comme pendu dans une grande vareuse bleue de pêcheur sur une chemise au col blanc tire-bouchonné et un vilain pantalon court qui dévoilait les mollets musclés d’un enfant habitué à courir pieds-nus dans les rochers coupants et les sentiers caillouteux. Sa petite compagne, à l’épaisse chevelure  rousse comme un feu de sarments, était collée à son frère qui la tenait fermement par l’épaule. Et comme si sa course vers les promeneurs lui avait fait battre le cœur, elle avait la main gauche appuyée sur sa poitrine comme pour en réfréner les battements. Une longue chemise de coton blanc dissimulait ses bras. Quant à sa robe à bretelles vert kaki, elle avait dû être coupée dans le même tissu usé que le pantalon de son frère et elle ne portait pas non plus de chaussures. Si proches l’un de l’autre, dans l’attitude servile, humble et fragile des enfants accoutumés à être battus, ils étaient émouvants et Miss Harriett dut se retenir pour ne pas les serrer contre elle.

Gustave Courbet, réveillé de sa somnolence par les pas précipités des enfants, les regardait avec intensité, en proie à une émotion étrange. Il revit soudain le corps blanc de Virginie, le modèle qu’il avait tant aimé, et dont il avait eu un garçon. L’avait-il jamais désiré cet enfant que la jeune femme avait prénommé Désiré et qu’elle avait élevé seule après leur séparation ? Devant ce petit garçon qui aurait pu avoir l’âge du sien, il éprouva en un foudroiement la honte et la blessure de ne l’avoir pas reconnu. Où était-il maintenant cet enfant dont les traits lui demeureraient pour toujours inconnus et qu’il ne pourrait jamais peindre ?

Tandis que le peintre demeurait silencieux en proie à ses remords, Miss Harriett distribuait aux enfants le pain, les pommes et le fromage de sa gibecière. Ils dévorèrent ce viatique inattendu avec l’avidité de ceux qui ne mangent pas à leur faim tous les jours. Toujours debout, toujours serrés l’un contre l’autre, tels les Dioscures, entre deux bouchées, ils apprirent par bribes leur triste histoire à Miss Harriett. Très vite après leur naissance, ils avaient été placés en nourrice chez la Jacquotte, une femme mi-rebouteuse, mi-guérisseuse, et leurs parents, dont ils ignoraient tout, n’étaient jamais venus les rechercher. Désormais privée de subsides, la Jacquotte se vengeait sur eux en les faisant trimer pour elle. Les journées étaient longues qui les voyaient, par tous les temps, cueillir les simples dans les sous-bois et sur les chemins, ramasser les moules coupantes dans les rochers et le varech glissant sur le sable mouillé, traire les deux vaches rétives de l’étable, nourrir la basse-cour, ramasser l’herbe pour les lapins, couper le bois pour nourrir le feu. Et quand la Jacquotte avait trop forcé sur la chopène, elle passait sa mauvaise ivresse sur leurs corps malingres en les fouettant avec de fines baguettes de frêne.

En les écoutant, Miss Harriett se disait que le monde était bien injuste et que les enfants en étaient les premières victimes expiatoires. Submergée d’émotion, elle vit les enfants enfourner une dernière bouchée de Livarot, marmonner un « boujou byin » à peine audible et prendre leurs jambes à leur cou. Un intense sentiment de solitude l’envahit alors que les frêles silhouettes disparaissaient prestement comme des hirondelles de mer au bas de la falaise. Quant à Courbet, il s’était de nouveau allongé, la tête sous son chapeau, pour ne plus voir la douleur du monde. Elle lui sauterait bien assez tôt à la gorge lors de la Commune sanglante.

Quelques années plus tard, Miss Harriett découvrirait une petite toile de Courbet, accrochée sur un mur de l’hôtel de la Boule d’Or. En dessous, l’hôtelier avait griffonné un méchant écriteau : La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer (1867). Lui reviendrait alors en plein cœur cette fin de matinée printanière où, sur une falaise herbue, un grand peintre avait sommeillé à ses côtés et où deux petits enfants avaient croqué dans ses pommes acides et dévoré son pain bis. Oui, il « avait fait rien beau, c’te matin-là ! » Et elle ne saurait jamais qu’un siècle plus tard, en 1943, lors de la construction du Mur de l’Atlantique, les Allemands découvriraient la statue gauloise d’une déesse-mère, vêtue d’une tunique, ornée d’une torque et la tête ceinte d’un diadème. A ses pieds, un garçon et une fillette…

Toute ressemblance avec des personnages et des lieux réels n’est nullement fortuite.

http://ex-libris.over-blog.com/article-ophelie-en-hareng-saur-miss-harriet-de-maupassant-93400908.html

 

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 07:36

Le Vulcain gourmand

Sur le photinia rougi

S’enivre de blanc

Catheau

 

Voici le Vulcain rapide

Qui vole comme un oiseau

Son aile noire et splendide

Porte un grand ruban ponceau

 

Gérard de Nerval

 

Photos ex-libris.over-blog.com

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 20:40

Au matin pascal

Bourdonnement dans le ciel

Gros insecte orange

 

Photo ex-libris.over-blog.com

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 18:26

Fleur du seringa

Au blanc parfum entêtant

Durable mémoire

 

Photo ex-libris.over-blog.com

 

 

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 10:53

 

Qui n’est pas en quête du bonheur ? Qui n’a pas hâte de vivre « le jour avant le bonheur » ? C’est cette recherche d’un jeune garçon sans parents, le narrateur de l’œuvre, connu sous le surnom de ‘a scigna, le singe (ou encore de Personne comme Ulysse), que nous découvrons dans le roman éponyme de Erri De Luca, paru en 2010 chez Gallimard (pour la traduction française de Il giorno prima della felicità).

Confié à une mère adoptive qui le laisse exister en toute liberté et lui permet d’aller à l’école, le jeune orphelin se lie d’amitié avec don Gaetano, un concierge, qui voyagea en Argentine, et qui joue auprès de lui le rôle de mentor. Dans une Naples, plus espagnole qu’italienne, il grandira entre les viriles parties de football et les vers de Salvatore Di Giacomo que lui prête le libraire don Raimondo, entre les parties hasardeuses et agaçantes de scopa avec son protecteur et la découverte des souterrains de la ville, entre les repas tièdes de « pâtespatates » et de surprenantes réparations de tuyaux.

Il fera surtout l’apprentissage merveilleux et douloureux de l’amour auprès d’une certaine Anna (peut-être folle), aimée en silence depuis l’enfance et retrouvée dix ans plus tard. Mais, comme le lui avait prédit don Gaetano, qui a l’art de lire dans les pensées, elle ne sera pas pour lui. Après une révélation inattendue sur ses origines et une bagarre initiatique avec un couteau à usage unique, le jeune homme expérimentera alors une autre forme de liberté.

Par petites touches en patchwork, Erri de Luca, propose ici l’émouvant portrait d’un adolescent pauvre, non pas révolté sur son sort, mais raisonnable et guidé par le désir d’apprendre. A travers son regard aigu et poétique, Naples se donne à voir, pouilleuse et généreuse, violente et lyrique, surplombée par un Vésuve dans le cratère duquel un soldat américain peut tomber car il ne l’a pas vu ! Par la voix de don Gaetano, en effet, c’est encore la libération de Naples par les Alliés qui nous est contée, avec l’insurrection de ses habitants et la folle effervescence qui s’ensuivit. Une présence américaine qui jouera, indirectement un rôle dans le destin du jeune héros.

J’ai aimé ce livre, sans doute nourri des souvenirs d’un Erri De Luca, napolitain de souche, où le parler local vient égayer l’italien. L’envie forcenée de vivre y transparaît partout, dans le désir de connaître du personnage, qui dit superbement sa joie d’apprendre : « Merveilleux aussi d’avoir une salle faite pour apprendre. Merveilleux l’oxygène qui s’unissait au sang et emportait au fond du corps le sang et les mots. Merveilleux les noms des lunes qui entouraient Jupiter, le cri de « Mer, mer, des Grecs à la fin de leur retraite […] » Joies d’une école qui aura fait de lui un écrivain, comme semblent le préciser les dernières lignes du roman : « Maintenant, j’écris sur les feuilles d’un cahier tandis que le bateau pointe vers l’autre bout du monde. »

Il règne dans ce livre une sorte d’optimisme exprimée dans la bonté foncière d’un don Gaetano, qui s’efface quand sa mission est terminée : « T’aggia ‘mpara’ e t’aggia perdere. Je dois t’apprendre et je dois te perdre ». On le retrouve encore dans la solidarité du petit peuple napolitain, qui chante et plaisante en dépit des aléas de la vie. L’humour y contribue avec le personnage de La Capa, le locataire qui confond les mots et avec qui le dialogue est difficile : « Don Gaetano, vous êtes vraiment fort pour ne pas rire devant La Capa, vous êtes un héros » admire le narrateur. Quant à Dieu, n’y est-il pas surnommé le Nôtre ? Il en va de même pour la description méliorative d’une nature somptueuse que don Gaetano révèle à son protégé lors d’une montée au Vésuve, notamment : « Nous sommes arrivés au bord du cratère, un trou large comme un lac, où disparaissait la pluie fine du nuage avant de toucher terre. Le nuage de l’été nous trempait, mouillés de sueur et de sa pluie. Tout n’était que paix dans ce sac de brume légère, une paix tendue qui concentrait le sang. »

Ce roman (mais en est-ce vraiment un ?) est aussi empreint d’une grande poésie, notamment dans les dialogues amoureux : « Je ne suis pas à côté de toi, Anna, je suis ton côté. – Tu es la partie manquante qui revient de loin et qui s’ajuste. » Ou bien : « Toi, tu es le pollen. Tu m’obéis à moi qui suis le vent. » Après une seconde rencontre sexuelle, exaltante mais éprouvante avec Anna, aux limites de la mort, le narrateur, au terme de son apprentissage, pourra enfin avouer : « Il était arrivé, le jour du bonheur, le plus terrible de ma courte vie. »

Et pourtant, à la fin de la lecture, je me suis dit que « le jour avant le bonheur » n’est sans doute jamais celui qu’on croit.

 

 

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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 17:22

Dans mon jardin pascal, un papillon musarde
Et, parmi la pierraille, un lézard se hasarde ;
L’hirondelle fidèle a retrouvé son nid,
Une plume s’égare sur les poissons rougis ;
Dans l’if vert s’enroule la tourterelle grise,
La grenouille au bassin lance ses vocalises.
La glycine s’élance à l’assaut du vieux tronc,
L’étoile du cactus brandit ses éperons ;
Les orgueilleux iris rivalisent de mauve
Avecque le lilas aux senteurs de guimauve ;
Deux dames-d’onze-heures, au blanc immaculé,
A côté de la rose fleurent l’humilité,
Et les arbres fruitiers tout fleuris d’espérance
Présentent au ciel d’avril mille-et-une nuances.

Dans mon jardin pascal, au loin, les cloches sonnent,
Au mois de floréal, mon cœur fou carillonne.

 

 

Photos ex-libris.over-blog.com

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19 avril 2019 5 19 /04 /avril /2019 17:42

La chute de la flèche de Notre-Dame, Crédit photos LCI

 

Elle a péri dans les flammes

La forêt de Notre-Dame ;

Sur le parvis endeuillé

Gisent des charbons brûlés.

 

Les gargouilles et les stryges

Soudain crient et puis se figent,

Quand la flèche en fou fracas

Sur la nef tombe et s’abat

Philippe Villeneuve et le coq de la flèche, Crédit photos Capture d'écran Jacques Chanut

Elle a chu la fine épine,

Dentelle qui tout domine,

Mais le coq de son sommet

Continuera de chanter.

 

Dans la galerie biblique,

Les rois tremblent et sont stoïques,

Le vent enfle le brasier,

Dévorant les toits plombés.

 

Les fières tours s’arc-boutent,

Elles résisteront toutes,

Protégeant le grand bourdon,

Sa musique en carillon.

 

Quand le feu enfin s’achève,

Un grand silence se lève,

Et Paris bouleversé

Sait que sa Dame est sauvée.

 

Après des siècles de règne,

Il ne se peut que s’éteigne

Le fanal du grand vaisseau

Qui vainquit tous les assauts.

La Croix après l'incendie, Geoffroy Van der Hassel, AFP

Quand on ouvrira la porte,

Parmi les eaux qui sanglotent,

Dans la nef à ciel ouvert,

Surgit la Croix de lumière.

 

Lundi de Semaine sainte,

Journée tragique et défunte,

Notre-Dame, corps vivant,

Comme le Christ souffrant,

 

Aura vécu son martyre,

Mais sans jamais s’avilir,

Aura souffert sa Passion

Vers une Résurrection.

 

Le Vendredi saint 2019

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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 14:33

  Le mystère de la passion

  Manuscrit du Mystère de la Passion (vers 1450), de Arnoul et Simon Gréban

Hier, lundi 15 avril 2019,  dans la soirée, l'incendie de la très ancienne charpente de Notre-Dame de Paris a entraîné la chute de la flèche de la cathédrale. Après une longue lutte avec le feu, les pompiers sont venus à bout des flammes et la structure du bâtiment, en dépit des inquiétudes, a été préservée. En l'honneur de ce bâtiment qui a défié les siècles, je publie de nouveau ce texte que j'avais écrit en décembre 2010.

« Quand donc viendra la clôture de ce dur labeur ? » se demandait avec angoisse Arnoul, le gentil escholier de la Sorbonne, déjà passé maître ès arts, et qui était depuis moult années clerc en théologie. Cloîtré dans sa petite chambre aux murs chaulés de blanc, tout en haut de la tour d’escalier de son logis de la rue de la Licorne, dans cette chaude fin d’après-midi, il laissait son regard errer jusqu’aux tours de Notre-Dame, qui surplombaient altièrement les toits du quartier misérable où il demeurait.

Il y vivait chichement avec Ombeline, sa vieille servante, depuis qu’à l’âge de onze ans, il avait quitté Compiègne, après le siège malheureux de la ville, qui avait conduit la Pucelle sur la place du Marché à Rouen. Grâce aux recommandations du bon maître Thomas de Courcelles, doyen de la cathédrale et proviseur de la Sorbonne, il était devenu l’organiste et le maître de chorale du lieu saint et son petit logis en était proche.

C’est sous les voûtes ogivales et résonnantes de Notre-Dame, dans le prisme coloré des feux des deux rosaces du transept, dans l’élévation mugissante de la musique des grandes orgues, dans le chant pur et céleste des jeunes garçons de la maîtrise, qu’avait jailli comme un miracle l’idée d’écrire  Le Mystère de la Passion. Dès lors, corps et âme, Arnoul avait été tout entier habité par ce dessein. Il avait rompu avec ses compagnons de débauche, il avait cessé de fréquenter les tavernes et tout le temps qu’il ne passait pas sur les bancs de la Sorbonne, il le consacrait à écrire l’histoire du gentil Notre-Seigneur.

Ce qu’il voulait dire, crier, hurler, c’est que le Christ avait donné sa vie pour tous les hommes, en rédemption de leurs péchés, et que sa Passion se poursuivrait jusqu’à la fin du monde. La souffrance des hommes, elle lui déchirait les yeux chaque jour, quand il sortait, tout ébloui par la lumière, sur le parvis de Notre-Dame.

Il se souvenait de ce qu’on lui avait raconté et il songeait souvent aux protestations d’innocence en ce même lieu du grand maître des Templiers, Jacques de Molay, et à sa mort infamante par le feu. Il regardait en frissonnant la haute échelle patibulaire, servant aux condamnés à monter jusqu’à la potence. Quand, il passait près de l’Hôtel-Dieu, il s’effrayait de la longue file des indigents, boiteux, aveugles, mutilés, loqueteux, tous ces misérables qui se pressaient près des portes aux lourdes ferrures, pour être soignés ou recevoir un bol de bouillon. Son cœur se serrait aux abords de l’hospice des Enfants-Trouvés, lorsqu’il songeait à ces petits êtres innocents qui ne connaîtraient jamais ni père ni mère.

Il ne pouvait oublier non plus que c’est la peste, la noire ravageuse, qui lui avait enlevé ses parents dans sa prime enfance. Quant à la guerre qui durait bientôt depuis cent ans, elle laissait la France exsangue et rien n’avait plus ni sens ni raison. Un roi était devenu fou ; les Ecorcheurs, mercenaires impitoyables et sans aveu, torturaient les voyageurs dans les forêts ; les canons remplaçaient les bombardes et tuaient davantage ; et, forfaiture suprême, l’on avait laissé aller à la mort Jeanne la Pucelle.

Alors, quand l’écriture lui devenait trop lourde, quand sa main se crispait sur sa plume, il appelait à la rescousse son frère Simon, secrétaire du comte du Maine. Fidèle et combatif, celui-ci venait le rejoindre à bride abattue dans sa retraite. Tous les deux, recréant l’intimité fraternelle de leurs toutes premières années, s’attelaient jusqu’au petit matin à la tâche prométhéenne que Arnoul s’était fixée.

Ils s’étaient distribué les passages et chacun rédigeait selon son art. Simon, méditatif et rationnel, était passé maître dans la création des personnages allégoriques, Justice, Miséricorde, Paix, Sagesse, et il n’avait pas son pareil pour tourner des morales et des sentences. Imaginatif, il excellait encore dans les indications pour la mise en scène, les didascalies concernant le jeu des acteurs et ajoutait d’une main preste : « cum pueris » ou bien « cum organis ». Arnoul, musicien dans l’âme, se réservait la composition des chants et de la musique, qu’il souhaitait solennelle. Sensible et émotif, c’est lui qui composait avec ardeur les couplets lyriques, les ballades, les rondeaux. Ombeline n’avait-elle pas pleuré quand il lui avait récité la « Complainte de Judas », les « Lamentations de la Vierge » ou la « Prière de Jésus au jardin des Oliviers ?

« Ô père, ne m’oublie pas,

Regarde la cruelle agonie

Dans laquelle tu m’as plongé :

On ne peut suer un tel sang

Sans que la cause n’en soit vive… »

Mais combien elle avait ri, tout en ayant un peu peur aussi, lorsque les deux frères lui avaient joué « Le Chœur des démons » :

« Commencez , mes petits diablotins ,

Grignotez et croquez vos notes,

Et marmottez comme des singes

Ou des vieux corbeaux tout affamés. »

Ainsi, peu à peu, lentement, au prix de maints efforts toujours recommencés, pendant nombre d’années, dont Arnoul ne se rappelait pas le chiffre, La Passion avait pris forme, nourrie de la propre chair des deux frères, de leurs études, de leurs travaux, de leurs rencontres, de leurs prières et de la violence de ce monde dans lequel ils essayaient de vivre tant bien que mal. Et un soir de givre et de glace, aux abords de Noël, alors qu’Ombeline rajoutait sans cesse du bois dans l’âtre, ils avaient contemplé, épuisés mais heureux comme les bergers à la crèche, la pile de manuscrits renfermant Le Mystère de la Passion. Ils étaient incrédules et se demandaient comment ils avaient pu composer ainsi trente-cinq mille vers et faire naître de leur esprit deux-cent-vingt-quatre personnages, qui prendraient vie en quatre journées.

 

  rosace nord

  Rosace nord de Notre-Dame de Paris

 

Alors, dans un même élan, Arnoul et Simon Gréban sortirent dans le froid vif et pinçant, et dirigèrent leur pas vers Notre-Dame. Là, dans la cathédrale vide, où ne brillait que la petite flamme du tabernacle, ils s’agenouillèrent pieusement, Arnoul sous la rosace sud et Simon sous la rosace nord. Et dans le tournoiement lumineux des médaillons, sous la pluie multicolore des fleurs du Paradis, les yeux mouillés de larmes, tout attachés sur le Christ en Majesté, la Mère de Dieu, la multitude de saints, de prophètes, d’anges, de rois, d’apôtres qu’ils avaient côtoyés pendant des années, ils remercièrent du plus profond de leur cœur le doux Seigneur qui, dans sa très haute miséricorde, leur avait octroyé la grâce d’achever Le Mystère de la Passion.

 

  Roasace sud Notre-Dame-de-Paris - rosace sud

  Rosace sud de Notre-Dame de Paris

 

 

 

 

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7 avril 2019 7 07 /04 /avril /2019 17:11

 

Le narrateur du Carrousel des Ombres, premier roman de Paul Serey, entraîne le lecteur dans un étrange voyage aux confins de la Russie et de la Mongolie, mais aussi et surtout aux confins de lui-même. Placés sous les auspices d’Armand Robin, un écrivain, poète et libertaire, les quatre vers en exergue nous introduisent d’emblée dans un univers où les repères semblent brouillés :

« En de très vieux temps, où je parus exister,

On prétendit m’avoir rencontré.

Me faufilant à rebours dans les âges,

J’ai empoigné, secoué les années où je fus dit en vie. »

Parenté donc entre celui dont Jacques Chessex disait : « J’avais quelquefois l’impression que Robin sortait avec son propre fantôme » et les ombres que le narrateur fera surgir au fil de sa plume. Parenté aussi entre ce voyageur breton qui découvrit les horreurs de la Révolution russe et le narrateur, lui-même fasciné et horrifié par le personnage du Baron noir, Roman von Ungern-Sternberg qui combattit dans les armées blanches et tient une place capitale dans le livre.

Dans cet ouvrage dont le genre échappe à toute définition – est-ce un journal, une autobiographie, un récit de voyage, une thérapie – le narrateur s’adresse, se raconte, se confesse, se confie à un ami, qu’il appelle son « frère », et qui sera son interlocuteur privilégié tout au long des pages. Une sorte de confident de la « tragédie » qu’il vit et à qui il annonce la couleur, dès la page 13 : « Je te dis tout ça comme je le pense. Je n’en fais pas un système. Je me contredirai, tu verras. Incohérent, je le suis exprès. » On pense à ce qu’écrivait Léon Bloy à propos des Chants de Maldoror : « Quant à la forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant. »

Peu à peu, le lecteur va se trouver immergé dans les pensées torturées et contradictoires de celui qui n’est « plus au monde », et qui s’est « exilé » tout au fond de lui-même. De la « petite piaule » de l’asile où le narrateur se morfond aux frimas de l’Extrême-Orient russe qu’il parcourt sur les traces sanglantes d’Ungern, en passant par la promenade amoureuse et ensoleillée du Bout du Monde ou la moiteur des Philippines, le lecteur, sidéré, bousculé dans ses habitude, accompagne les errances hallucinées de cet Œdipe moderne qui cherche à déchiffrer sa propre énigme.

Des pages épiques sur l’aventure du Baron noir alterneront ainsi avec des allusions littéraires à Moby Dick ou des méditations sur la musique du silence, chère à Thelonious Monk, au nom prédestiné. Des récits de bagarre et d’ivresse voisineront avec les expériences angoissantes de la solitude à l’hôpital, des réflexions désabusées sur le monde comme il va cohabiteront avec l’expression d’une intense aspiration spirituelle, tandis que la Femme sera parfois honnie et parfois sublimée. Dans ce livre inclassable, on rencontrera de beaux personnages, magnifiés par un art certain du portrait : ce gars et cette fille, veilleurs rencontrés dans une yourte, « tristes fiancés sur leur paillasse », avec qui le narrateur éprouvera puissamment ce qu’est la solidarité humaine ; Sacha, l’ouvrier sur le pipeline, qui s’émerveille devant l’apparition soudaine d’un ours et qui répète : « Prekrasna… Prekrasna… » (Magnifique) ; Kolia, le Sibérien orgueilleux à la main coupée ou encore Sigrid, « la petite bergère », « hyaline et nébuleuse, unique et dissemblable, énigmatique et indicible ».

C’est en effet une des grandes qualités de Paul Serey de donner une vie puissante à ce qu’il raconte. Et ce que j’ai préféré dans le livre, c’est la geste du baron Ungern, qu’il décrit avec un véritable souffle épique. Une épopée mythique, que le narrateur enrichit par ailleurs grâce à la trouvaille d’un manuscrit arraché de haute lutte à un Bouriate « mystérieux », « à longue natte », lors d’un second voyage en Mongolie. Car ce qui est au cœur de l’œuvre, c’est la fascination du narrateur pour Ungern et c’est aussi l’histoire de l’écriture d’un livre qu’il ne mènera pas à son terme. Vertigineuse mise en abyme d’une histoire impossible à narrer : « Alors que j’essaie de te raconter mon voyage, Ungern s’infiltre et pénètre partout. […] Il s’insinue dans mes souvenirs et je l’aperçois, marchant près de moi sur les routes lointaines où j’ai tant souffert. » Il comprend que « raconter son âme est chose  impossible ». Et pourtant il l’affirme : «  Et moins j’y arrive, plus il m’obsède. Je m’entête et ça me ravage. Il est dans ma tête et c’est un carnage. J’ai beau le chercher, je ne trouve que moi. J’ai beau me chercher, toujours il est là. » A travers le récit impossible de l’entreprise folle d’Ungern, n’est-ce pas sa propre entreprise d’élucidation de soi-même qu’opère le narrateur ? Beau portrait en miroir d’un écrivain et de son double dont il n’est pas sûr - quoi qu’il en dise – qu’il ne soit pas parvenu à en écrire l’histoire…

D’aucuns seront désarçonnés par ce roman qui brasse les sentiments, les angoisses, les affres d’un narrateur qui se sent hors du monde et n’y trouve pas sa place. « L’exil, c’est tout ce qui me reste » dit-il.  Passant d’un extrême à l’autre, de la tentation du suicide, de  l’acédie la plus vive, de la plus terrible souffrance à la plénitude amoureuse, de l’orgueil à l’humilité, du rejet du monde à son désir d’y appartenir, le narrateur entraîne le lecteur dans un maelström d’émotions qui ne laisse pas indemne. Pour ma part, je reconnais n’avoir guère été réceptive aux interrogations sur l’Antéchrist, Satan ou la morale. Je n’adhère pas non plus à cette vision pleine de déréliction d’un monde qui serait « un building rectiligne et vide dans un désert radioactif » et je n’ai sans doute pas envie d’entendre que « le pire est à venir, il est à craindre, il est inéluctable ».

Mais quand le narrateur m’entraîne là « où sont les vents drus les sols gelés, les plaines pelées et les pierres fendues par le froid », quand il évoque cette  « garce » de Daouria, « où dans le chaos de la guerre civile, régna d’une main de fer Roman von Ungern-Sternberg, aristocrate balte de lignée teutonique, officier russe blanc marié à une princesse chinoise ; seigneur bouddhiste, souverain chamaniste, ascète sanguinaire […] moine soldat qui rêvait d’un empire mongol […] gueux famélique traqué par les bolchéviks », quand il me raconte une extraordinaire chasse à l'ours, je l’accompagne sans hésiter sur ces terres russes qu’il a apprivoisées, parmi ces moujiks dévastés par l’alcool mais tellement humains et où, en dépit de tout, il se sent chez lui. Tout comme pour Armand Robin, pour qui « par sympathie pour ces millions et millions de victimes [de la Révolution russe], la langue russe devint [s]a langue natale », pour le narrateur la Russie semble bien être devenue ce pays d’élection, où il pourrait devenir lui-même. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris Sigrid, « la petite bergère des gigantesques pierriers, des mélézins des Hautes-Alpes », rencontrée en Mongolie, et dont le narrateur rapporte les paroles du journal qu'elle tient. Evoquant Ungern, et s’adressant à son ami, elle écrit : « Partout ils fuyaient à l’approche de son nom »… Mais toi, tu cherchais ailleurs… Tu cherchais à l’intérieur d’une angoisse… à la surface d’un feu que ta rencontre avec Ungern avait touchée. Un point où tout se consume. Un point manquant à l’histoire : Baron noir ou bile noire ? Fou ou malade ? Tu avançais vers la source de son mystère, et peut-être vers celle de ton mystère. » Avec son intuition féminine et son amour, mieux que tous les psys, elle avait su le déchiffrer.

Une quête du mystère existentiel, à travers un personnage que le narrateur élit comme double, voilà donc bien ce qu’est Le Carrousel des Ombres. Dans cette parade où l’on croise Don Quichotte, le chevalier à la triste figure, et Corto Maltese, l’aventurier moderne, dans ce manège tournoyant où Benoît-Joseph Labre le saint cède la place à Thelonious Monk le musicien, dans cette sarabande infernale où le Baron noir mène la danse sous l’égide du masque de Makahala, le narrateur cherche son identité, sur la voie de « l’ultime citadelle ». Et, "au cœur des ténèbres", en dépit de tous les errements, de toutes les déchirures, de toutes les douleurs, ne demeure-t-il pas convaincu que cette citadelle est « solide, parce qu’elle est invisible pour les yeux ; [qu’] elle est cette étincelle de divinité que chacun porte en soi » ?

 

 

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7 avril 2019 7 07 /04 /avril /2019 16:20

 

Pour ce Noël 2018, ma fille m’a offert un livre magnifique : il s’agit de La Princesse de Clèves (1678), le roman de Madame de Lafayette, illustré par le couturier Christian Lacroix. En découvrant cet ouvrage, publié dans la collection Blanche de chez Gallimard, dans un format impressionnant de 32 x 25 cm, ce sont les souvenirs de mon adolescence qui ont ressurgi. J’ai revu le visage parfait de Marina Vlady, l’élégance hiératique de Jean Marais, la beauté juvénile de Jean-François Poron, dans le film éponyme de Jean Delannoy (1961). J’ai pensé aussi au roman de Raymond Radiguet, Le Bal du comte d’Orgel (1924), qui se trouvait dans la bibliothèque de mes parents, et dont le titre me fascinait. Un roman « aussi scabreux que le roman le moins chaste », tel le définissait son auteur. Et c’est en le lisant que j’y avais découvert la parenté avec La Princesse de Clèves, le jeune François de Séryeuse tombant en effet amoureux de Mahaut d’Orgel, l’épouse de son ami Anne d’Orgel. Un triangle amoureux classique, que Madame de Lafayette orchestre avec maestria dans le « premier roman psychologique français » qu’est La Princesse de Clèves, et que Christian Lacroix a illustré.

Marina Vlady, Jean Marais, Jean-François Poron, dans La Princesse de Clèves de Jean Delannoy

C’est Antoine Gallimard, éditeur et aussi collectionneur d’œuvres d’art, et plus particulièrement de tableaux, qui a eu l’heureuse idée d’inviter l’ancien couturier Christian Lacroix à revisiter ce roman novateur. N’en déplaise à un certain Nicolas Sarkozy qui, en 2006, avait bien malencontreusement dénigré ce chef d’œuvre de notre littérature. Le 23 février de cette année-là, à Lyon, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur et candidat à l'élection présidentielle, promettait devant une assemblée de fonctionnaires d' « en finir avec la pression des concours et des examens ». N’avait-il pas affirmé : « L'autre jour, je m'amusais - on s'amuse comme on peut - à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Outre la balourdise de cette remarque et le mépris pour les guichetières et pour les femmes (!), tout lecteur un peu averti ne pouvait qu’être choqué par l’inculture du futur président. Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l'Etat s’en prenait de nouveau à la malheureuse Princesse de Clèves. A l'occasion d'un déplacement dans un centre de vacances en Loire-Atlantique, il faisait l'apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs : « Car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. J'ai rien contre, mais... bon, j'avais beaucoup souffert sur elle », souriait-il.

Un collectif d'enseignants chercheurs et d'étudiants de Paris III n’en a pas souri et a proposé l'idée d'une lecture publique en diffusant un appel au titre assez héroïque: « Il faut sauver La Princesse de Clèves ». Leurs raisons en étaient les suivantes : « Parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d'art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu'ils exercent. Parce que nous sommes persuadés que la lecture d'un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel. Parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture, la démocratie est morte, [...] » C’est ainsi que, devant le Panthéon, eut lieu le lundi 15 février 2009 une lecture marathon du roman de Madame de Lafayette. Un engouement qui ne s’est pas démenti depuis, relayé encore par  Elisabeth Badinter, Régis Debray, Régis Jauffret et tutti quanti.

Christian Lacroix au travail

Dans la droite ligne de cette redécouverte de l’œuvre, jusqu’au 24 novembre 2018, la Galerie Gallimard a en effet proposé l’exposition des peintures, aquarelles, collages et dessins du couturier, repris par la suite dans l’illustration de La Princesse de Clèves, dans une édition Gallimard. L’exposition a été inaugurée le 16 octobre 2018, en présence de l’artiste. Celui qui est devenu costumier pour la Comédie-Française explique que c’est « la modernité du texte qui [l’]a touché. « Dès que l’on passe le cap des premières pages – dit-il – que l’on trouve le rythme de ce français, l’on devient addict, comme avec les alexandrins ». Et de préciser que la Princesse de Clèves est « un personnage dont tout le monde a été amoureux » et qu’ « il fait partie des mythes de la littérature ».

En Arles où il habitait, Chris­tian Lacroix,  amoureux des livres depuis toujours, dor­mait près de la biblio­thèque fami­liale. C’est en sou­ve­nir de ses pre­miers livres de poche que le couturier avait, il y a quelques années, des­siné, pour cha­cun des titres, les illus­tra­tions de cou­ver­ture et de jaquette, ainsi que les pages de garde et les rabats. Parmi eux, déjà, La Princesse de Clèves, qu’il aima lire dans la collection Blanche. Et c’est ce même format agrandi, cette même police, le Garamond, que l’on retrouve dans cette magnifique édition. Si, pour lui, illustrer le texte de dessins originaux est une manière picturale de s’approprier l’œuvre, c’est bien sûr aussi une incitation pour tout un chacun de se replonger dans le roman. Ce que confirme Antoine Gallimard : c’est une manière, précise-t-il, « d’embellir et de magnifier le livre, dans sa dimension d’objet pour donner aux gens le goût d’aller découvrir des livres ».

Pour ma part, ce que j’ai aimé dans cet ouvrage, c’est la grande diversité des illustrations, dont les couleurs explosent, comme elles le faisaient dans les collections du couturier. Ah ! le rouge tourbillonnant du cardinal de Lorraine ! (pp. 23 et 156) Page 193, l’on admirera ce visage féminin, de profil, qui emplit toute la page, associant somptueusement oiseau, fleurs, bijoux et motifs ornementaux. Et on ne peut s’empêcher de penser à Arcimboldo. Sur la page d’en face, plus sobrement, une fine silhouette masculine à l’encre noire, celle du duc de Nemours, sous le texte en gros caractères : « Quoi, madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? » Comment pourrait-il comprendre la princesse, celle qui pense : « Si je m’abandonnais à vous, je prendrais le chemin de la souffrance. »

Les scènes de bataille, les tournois de la Deuxième partie, sont illustrés avec une grande puissance. Aux pages 81 et 82, notamment, dans un maelström de gouache verte, bleue, parme et violette, deux cavaliers chargent avec fougue. Et page 84, une fine silhouette noire, à cheval et brandissant sa lance sur un fond rouge, évoque le Don Quichotte de Picasso. Page 87, c’est un chevalier qui surgit bleu d’un océan sur un fond vert. Page 148, le tournoi où Henri II fut blessé à mort par Montgomery est illustré sobrement à l’encre noire : « […] le Roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit, qu’il se mît sur la lice. » Quand on évoque le picaresque à propos de ces dessins, Christian Lacroix commente : « Oui, il y a bien quelques chevaux qui se promènent. Comme une sorte d’erratisme. » La corrida alors ? « Oh, ça, je suis né dedans, je l’ai dans les gènes, dans les veines. Je lui dois beaucoup, dans la manière dont j’ai abordé théâtralement le travail des costumes et même pour la mode, consciemment ou non. »

Par le moyen de collages, l’artiste rappelle des tableaux célèbres, et peut-être plus particulièrement Velasquez. Ainsi, à la page  71, en dépit de la mèche tombant sur le front, l’on croit voir un portrait de femme de la Renaissance, la main gauche baguée posée sur une plume, la droite sur les touches d’un instrument de musique. L’ensemble se détache sur un fond de pourpre et de cathédrale vieil or. Il en va de même à la page 183, avec cette femme qui fait songer au modèle d’un  tableau florentin, ici bariolé de traits de pinceaux colorés. On retrouve le procédé à la page 134, qui illustre le mariage du duc d’Albe et de Madame. Sur un patchwork de tissus flamboyants, le Duc se détache sur son cheval caparaçonné et décoré de bijoux.

Quant à la représentation de l’héroïne, elle est multiple. Elle est dessinée en couleurs vives et éclatantes au début du roman, à la page 20 notamment ou encore 56. Puis au fur et à mesure que la tragédie amoureuse se noue, les teintes s’atténuent (pp. 98, 143) : page 170, lors de la scène de la rencontre nocturne à Coulommiers, la princesse est représentée les cheveux dénoués dans une long déshabillé rose pâle. « Qu’elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l’envie de me jeter à ses pieds ? » se dit le duc de Nemours. Parfois encore, Christian Lacroix suggère l’héroïne sous la forme d’une fine silhouette sombre (pp. 63, 74, 92),  ou la dessine toute vêtue de noir, comme à la dernière page, dessin reproduit sur le marque-page du livre, tant il est vrai que pour madame de Lafayette, l’amour est une passion mortifère, « qui conduit à la folie, qui est meurtrière, qui fait mourir le Prince de Clèves, et qui laisse les êtres calcinés. » (Philippe Sellier)

Avec ce travail inventif et libre, on voit que le couturier a pu laisser libre cours à son amour du théâtre, de la peinture et de la mise en scène. On admire la graphie appuyée, chantournée mais élégante au pinceau, les nombreux profils masculins empreints de caractère, l’association des lavis, des encres, des gouaches, des acryliques, des tissus, et des collages, les quelques dessins abstraits, et les motifs monochromes qui parsèment les pages comme autant de respirations. On reconnaît le trait précis d’un grand couturier, habile à faire naître une silhouette en un trait de crayon. Et Antoine Gallimard de souligner : « Christian Lacroix, c’est l’inventivité des couleurs, des dessins qui semblent vivants, prêts à sortir du cadre et nous parler. Avec beaucoup d’audace et de diversité : il en faut, pour donner une dimension picaresque à La Princesse ». On est enfin sensible à une mise en page choisie et significative du texte de La Pléiade, à un ouvrage dont le grain du papier, Tintoretto Neve, est superbe au toucher.

Pour les lecteurs qui voudraient redécouvrir la « belle personne », une superbe occasion leur en est offerte avec ce livre qui trouvera une place de choix dans leur bibliothèque.

 

Crédit Photos : Gallimard

Site Gallimard

 

 

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