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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 17:09

 

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Le père Francesco, libraire de l'abbaye de Kergonan

(Photo Thierry Creux, Ouest-France)

 

Vendredi 22 août 2014, je me suis rendue à l’abbaye bénédictine Sainte-Anne de Kergonan à Plouharnel, qui proposait une exposition inédite et passionnante. Intitulée Sur les traces d’un patrimoine vivant : sept siècles d’écrits à Kergonan, elle présentait 90 pièces uniques : parchemins des XII° et XIII° siècles, incunables (premiers livres imprimés au XV° siècle), bibles polyglottes, coutumiers de Bretagne, cartes anciennes, belles reliures, parchemins enluminés, documents hagiographiques.

Initiée par Madeleine Juberay, la directrice de la Maison du Tourisme de Plouharnel, cette exposition est originale à plus d’un titre. Ayant un statut particulier, les fonds patrimoniaux des abbayes sont en effet difficilement compulsables. Et le père Francesco de préciser : « Jamais le monastère n’avait jusque-là envisagé ou projeter de donner à voir les plus belles pièces de sa bibliothèque. » Le choix des documents à exposer a été difficile à cet égard ! Par ailleurs, à l’ère du tout-numérique, si elle est paradoxale, l’exposition témoigne cependant de l’intérêt majeur que conserve le livre ; l’afflux des visiteurs des cinq continents en est le témoignage vivant.

Dans son discours d’accueil, lors de l’inauguration de l’exposition, Dom Philippe Piron, le prieur de l’abbaye, a souligné le rapport privilégié du moine avec le livre : « Le moine est l’ami du livre. Il est un chercheur de Dieu et pour accomplir cette vocation, l’Ecriture sainte est omniprésente dans la vie du moine. » Et le proverbe de l’abbé André Moisan prend ici toute sa force : « Homme de livre, homme libre ! »

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Dom Philippe Piron, prieur de l'abbaye Sainte-Anne de Kergonan et le père Francesco, libraire

(Photo Thierry Creux, Ouest-France)

J’ai particulièrement été intéressée par les documents et les informations en lien avec la Bible. La « Bible de Gutenberg », dite encore « Bible à quarante-deux lignes » sera en effet le premier livre imprimé en Europe au moyen de caractères mobiles. Les premières pages de cet ouvrage comportent deux colonnes de 40 lignes par page, parfois 41. Pour économiser du papier, Gutenberg décida d'imprimer 42 lignes par page, puis de diminuer la taille des caractères. Réalisée à Mayence entre 1452 et 1455 sous la responsabilité de Johannes Gutenberg et de ses associés, Johann Fust et Pierre Schoeffer, elle se présente en deux volumes in-folio : le premier et une partie du second tome comportent l’Ancien Testament et le second volume renferme aussi le Nouveau Testament. Une partie des exemplaires a été imprimée sur parchemin (vélin), une autre sur du papier importé d'Italie.

Reproduisant le texte de la Vulgate (la Bible latine traduite par saint Jérôme), elle est composée de 324 et 319 feuillets. Sur les 180 exemplaires imprimés, 49 seulement ont été conservés, dont 12 en Allemagne, 9 aux USA, 5 en France et 1 en Suisse sur vélin parfait. Les plus beaux exemplaires valent plus de 20 Millions d’euros. Les vitrines exposent une Bible latine de 1520, une Bible hébraïque de 1534. Un Nouveau Testament, daté de 1541, propose une nouvelle traduction latine par Erasme. Différente de la Vulgate, elle serait plus fidèle à l’original grec.

J’ai découvert là les bibles polyglottes, qui sont écrites ou imprimées en plusieurs langues. Ainsi les Hexaples d’Origène d’Alexandrie sont très célèbres. Disposées en six colonnes parallèles, elles comparent le texte hébreu avec les versions anciennes, en hébreu, en grec, en araméen, en syriaque et en latin et portent l’art typographique à un rare point d’excellence. Datée de 1520, la Polyglotte d’Alcalà présente l’Ancien Testament sur trois colonnes, en hébreu, en latin et en grec (plus une version araméenne du Pentateuque) et le Nouveau Testament en grec et en latin. La Polyglotte d’Anvers (1568), dite « Bible royale », imprimée par Christophe Plantin, fut patronnée par Philippe II d’Espagne. La Polyglotte de Paris (1629-1645), qui ajoute l’arabe et le syriaque pour l’Ancien Testament et l’hébreu samaritain pour le Pentateuque, sera complétée par la dernière grande Polyglotte, la Polyglotte de Londres avec une version persane.

De nombreux livres sont exposés qui renvoient à l’exégèse biblique. Ainsi, on trouve De unica Magdalena (1519) de John Fisher, traitant de la querelle de la Madeleine ou des trois Maries. Il s’agissait de savoir si la tradition liturgique occidentale était dans le vrai, qui faisait de Marie de Béthanie (Jn 11 et 12), 1-8), de Marie de Magdala dont le Christ avait expulsé sept démons et de la pécheresse de Luc (7, 36-50), un seul et même personnage. Grégoire le Grand soutenait qu’il ne s’agissait que d’une seule femme et s’opposait de ce fait à Lefèvre d’Etaples, adepte de la critique historique. Dans une Disceptatio, il se prononça en effet pour l’existence de trois femmes différentes. L’affaire se développa entre 1517 et 1519.

La Règle de saint Benoît est bien sûr évoquée dans l’exposition. Benoît de Nursie (480-547) est le fondateur de l'ordre des Bénédictins (529) et il a largement inspiré le monachisme occidental ultérieur. Il est considéré comme le patriarche des moines d'Occident, à cause de sa Règle, établie en 540, qui eut un impact majeur sur le monachisme occidental et sur la civilisation européenne médiévale. Les grands commentaires sur la Règle commencèrent dès le XIII° siècle. Le plus ancien document de la Règle du fondateur est d’ailleurs conservé au monastère. Un ouvrage de 1681 rappelle la Règle de 1510-1563 ; la Vie de saint Benoît (1611) est racontée par Andrea Vaccario ; Règle, Traditions et explications (1685) de Rancé développe les aspects de la Règle. Celle-ci fut en effet soumise à des variations qui se manifestèrent dès le IX° siècle. De Marmoutier (540) et Cluny (910) jusqu’à la congrégation de Saint-Vannes-et-Saint-Hydulphe (1604) et celle de Saint-Maur (1621), en passant par les Célestins ou Bénédictins blancs (1264) et les Olivétains (1348), les formes en furent nombreuses.

Un ouvrage évoque encore la querelle entre Mabillon et Rancé sur les études monastiques. On connaît la formule monastique « Ora et labora » et la congrégation de Saint-Maur dut ainsi réagir à la controverse ouverte par l'abbé de La Trappe, Rancé, sur la place que doivent tenir les études par rapport au travail manuel dans la vie monastique. Rancé remet en valeur le silence et le travail manuel, si possible pénible, et nie l'intérêt des études scientifiques dans un monastère. Mabillon répondra à ce dernier par un Traité des études monastiques (1691).

D’autres livres rappellent le rayonnement de l’ordre bénédictin : Annales de l’ordre de Lucques (1739) par Dom J. Mabillon, L’année bénédictine de Jacques de Blémur (1667), l’Apologie de la Mission de Saint-Maur (1702) par Dom Thierry Ruinart ou encore l’Office liturgique de Saint-Benoît (1707).

J’ai admiré aussi les premiers livres imprimés au XVI° siècle : Consolation de la philosophie (Boèce), Le Livre de la Femme forte (1501), Coustumier de Bretagne (1502), Sermons de Carême (1511). J’ai été séduite par la variété de certains documents du XVII° siècle. En effet, parmi les livres religieux (Missel de Saint-Malo, 1609, Vie de saint Basile le Grand et saint Grégoire de Naziance par Godefroy Hermant, 1679, Sermons du sanctoral de Vincent Ferrier, 1539, Exercices pour se préparer à bien mourir, 1660), figurent notamment un ouvrage d’alchimie, Traicté du feu et du sel par Blaise Vigenère (1622) ou un magnifique Armorial de Bretagne (1649) recensant 250 familles.

Au cours de cette exposition on balaie du regard toute l’histoire du catholicisme en Europe. Ce sont les Règles de la Compagnie de Jésus (1582), constitution des Jésuites rédigée par Ignace de Loyola ou l’Histoire des papes en deux tomes par Alfonso Chacon (1677). On y voit une superbe gravure de la bataille de Lépante (1751). Des saints célèbres sont évoqués, tel saint Philippe Néri (1515-1595), à travers Vie de saint Philippe Néri par Giacomo Rica (1713). Fondateur de la congrégation de l’Oratoire, il est le saint le plus populaire de la réforme catholique. Celui que l’on appelait familièrement Don Pippo mais qui était en même temps un Socrate romain n’était nullement dénué d’humour. Le jour où on lui amena une jeune fille pieuse qui se mourait d’une maladie mystérieuse, il déclara sans ambages: « Qu’on la marie ! » Et il était aussi celui qui affirmait : « Mon Jésus, ne te fie pas à moi ! »

De très beaux ouvrages, antérieurs pour certains au concile de Trente (1542), soulignent l’importance de la liturgie : Livres liturgiques (1533), Processional de Gand (1620), Missel de Rennes (1533), Cérémonial de l’Eglise de Rome (1582). Outre une vitrine consacrée à saint Louis en l’honneur du huitième anniversaire de sa naissance en 1214, d’autres livres ont retenu mon attention et ma curiosité. Certains surprenants comme cette Doctrine chrétienne en moyen breton (1713) par Diego de Lesdema, traduite par un jésuite espagnol, un autre de musique non liturgique : Le Maistre des novices dans l’art de chanter (1744). Entre art militaire (De re militari, 1534) et Histoire des ordres monastiques (1715), l’exposition fait la part belle à de somptueuses planches gravées, telles celles qui représentent les différents habits du religieux ou les figures de la Bible (en 207 planches) dans Figures de la Bible, daté de 1728. On n’oubliera pas non plus le Bullaire des papes (1572), depuis saint Léon le Grand, de Laerzio Cherubini.

On sait qu’une bulle (pontificale, papale ou apostolique) est un document scellé (du latin bulla, le sceau) par lequel le pape pose un acte juridique important, tel qu’une définition dogmatique ou la convocation d’un concile. Au VI° siècle, la chancellerie papale commence à authentifier ses documents d’un sceau de plomb pour les documents ordinaires, d’une « bulla » d’or ou d’argent pour ceux qui sont de la plus haute importance. Des cordelettes de soie ou de chanvre insérées dans le sceau tenaient le document fermé. Au XII° siècle, sur le sceau étaient frappées, d’un côté, les effigies de Pierre et Paul et, de l’autre, le nom du pape régnant. La bulle est désignée par les premiers mots de son texte.

En manière d’achèvement, l’exposition propose deux siècles de reliure (de 1553 à 1789) et on ne peut qu’être admiratif devant le travail de ceux qui ont permis aux livres de traverser les siècles. Qu’elles soient sur ais de bois, en veau estampé, en parchemin rigide ou parchemin souple, « à la fanfare » avec arabesques, feuillages et griffons, ou encore en basane (peau de mouton) avec encadrement, on se dit qu’une belle reliure ne peut que multiplier le plaisir de la lecture. De beaux livres avec une reliure à la « Du Seuil » sont ici présentés.

Augustin Du Seuil (1673-1746) est un relieur célèbre du XVIII° siècle. Il est à l’origine d’une reliure qui présente les caractéristiques suivantes : une reliure en basane brune ou rouge ; un encadrement extérieur de deux ou trois filets sur les plats, très proches des bords ; un encadrement intérieur similaire sur les plats, avec un fleuron aux quatre coins ; un dos à nerfs apparents avec des décors de fleurs. L’ensemble est tout en délicatesse et en élégance. Un Office de la Semaine sainte (1698), un Bréviaire de Paris (1720), une Vie des saints de Bretagne (1724) pour un classique de l’hagiographie bretonne par un mauriste, un Office de nuit et des laudes (1760), une Vie du cardinal d’Amboise par Louis Le Gendre (1726), un Almanach de Bretagne (1765) en sont de superbes spécimens. Est exposé aussi un Almanach de Bretagne de 1789, un des derniers ouvrages imprimés avec privilège du Roi. On découvre enfin une page d’un bréviaire ayant appartenu à saint Yves de Tréguier, des pages d’un antiphonaire du XV° siècle, un manuscrit du XII° siècle, un parchemin latin du XV° avec des lettrines ornées.

Cette belle exposition m’a ainsi permis d’approcher la richesse et la profondeur de la lecture monastique. Associant la lecture à caractère spirituel à une réflexion méditative sur les textes, le livre devient ainsi le moyen d’entrer en dialogue avec Dieu et de se mettre à son écoute. Il est alors le lieu privilégié de cette lectio divina à laquelle doit tendre tout moine.

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      La Bible de Gutenberg vers 1455

 

Sources :

Cartouches de l'exposition

Article de Ouest-France, 20 juillet 2014. "Plouharnel : l'abbaye de Kergonan expose ses trésors littéraires"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 13:43

 

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 Le Dimanche, Henri Le Sidaner

 

 

Lundi 8 septembre 2014, j’étais au musée des beaux-Arts de Dunkerque pour une exposition que m’avait recommandée mon frère : Henri Le Sidaner, Années de  jeunesse. J’avais déjà entendu parler de ce peintre post-impressionniste mais j’ignorais qu’il avait passé une partie de sa jeunesse à Dunkerque dont je suis moi-même originaire. Tout comme moi, par ailleurs, il fréquenta le lycée privé Notre-Dame des Dunes qui n’en possède, à ma connaissance, aucun souvenir.

L’exposition présente une bonne vingtaine des toiles de l’artiste qui s’échelonnent de 1878 à 1914 et dont certaines sont inédites. Proposée par Yann Farinaux-Le Sidaner, arrière-petit-fils du peintre, elle s’inscrit dans plusieurs manifestations consacrées en 2014  à son grand-père dont lui-même est devenu le spécialiste : Henri Le Sidaner, Voyages d’études, à Etaples ; Henri Le Sidaner et ses amitiés artistiques, au Touquet-Paris-Plage ; Henri Le Sidaner et la douceur de vivre, à Cambrai.

Les toiles rassemblées au MBA de Dunkerque appartiennent essentiellement aux deux premières « manières » de sa vie (le réalisme sentimental et le symbolisme). Elles se clôturent avec Le Dimanche, une grande huile sur toile, particulièrement bien mise en valeur. Elle correspond ainsi au couronnement de sa période symboliste.

L’exposition débute avec une vitrine qui présente des photos de la famille Le Sidaner, composée de six enfants qui s’adonnaient tous aux arts. Jean-Marie le père modèle et dessine ; Amélie la mère enseigne le piano ; Jean-Paul le frère aîné peint aussi comme Henri ; quant aux quatre sœurs, Marguerite, Marie, Marthe et Louise, elles pratiquent la musique et leurs silhouettes apparaîtront dans les tableaux de l’artiste. Une petite toile représente Curepipe à l’île Maurice où Henri Le Sidaner est né en 1862. Son père, inspecteur de bateaux, quittera cet endroit idyllique dix ans plus tard et s’installera à Dunkerque où il devient courtier maritime.

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Curepipe à l'île Maurice où naquit Henri Le Sidaner

Des premiers essais picturaux de l’artiste ne demeurent qu'un dessin, intitulé Un Philosophe, et l’Autoportrait au crayon, daté de 1878, que décrit ainsi son ami Constant Moreel : « … d’un teint de créole, tout frisé avec de grands yeux francs et lumineux, il était aux yeux de tous un artiste. » 

Souhaitant préparer l’Ecole des Beaux-Arts, Henri Le Sidaner quitte Dunkerque en 1880 et s’inscrit dans l’atelier du peintre Cabanel. Entré en janvier 1884 aux Beaux-Arts, il découvre Manet, Puvis de Chavannes, Jules Breton, Eugène Boudin, Courbet, tout en devenant l’ami d’Eugène Carrière et Aristide Maillol. Mais quand son père disparaît dans un naufrage en 1880, les finances du jeune homme ne lui permettent plus de continuer ses études. Il revient alors à Dunkerque chez sa sœur Marie, au 22 de la rue Faulconnier. Deux toiles aux couleurs éclatantes rappellent cette période au cours de laquelle il contribua à décorer l’appartement de sa sœur : Nature morte, homard et pintade et Raie, rougets et moules.

P1290090Nature morte, homard et pintade et Nature morte, Raie, rougets et moules

Plusieurs toiles, datées de 1884, aux tonalités plus sombres, évoquant la mer et les bateaux de pêche, témoignent aussi de cette époque : Marine, temps gris, Dunkerque, Retour de pêche, Dunkerque ou encore Voiliers au clair de lune. Elles rappellent la proximité de l’artiste avec le monde maritime et notamment les nombreux matelots qui fréquentaient la cuisine familiale. « Mon souvenir de Dunkerque reste ineffaçable », dira-t-il. Selon Camille Mauclair, « le Nord n’inspirait rien que de grave à cet artiste de trente ans dont l’existence avait débuté dans le soleil d’une île paradisiaque ».

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La Maison sur la digue, Malo-les-Bains, Retour de pêche, Dunkerque et Voiliers au clair de lune, Dunkerque

Contraint de solliciter une aide de la municipalité afin de poursuivre ses études artistiques, Le Sidaner obtient une bourse de 1200 francs annuels et s’en retourne dans la capitale. Après une année infertile, il quitte de nouveau les Beaux-Arts et rejoint la communauté des peintres d’Etaples. « Parti faire une cure d’air et de nature », il souligne : « J’ai le souvenir le plus émouvant du jour et de l’heure où je subis l’impression inoubliable de mon arrivée à Etaples, de ce bain dans l’air et la lumière. Tout cela est encore en moi. » On ressent cette puissance de la lumière devant la toile L’Eglise Saint-Michel à Etaples (1885), œuvre qu’il offrira à la Ville de Dunkerque en remerciement de sa bourse. Il en ira de même pour Cour de ferme, Petite-Synthe (1886). Heureux de cette nature paisible qui entoure le petit port d’Etaples, il évoque « cette campagne où [il se] laissai[t] aller au cours des ruisseaux dont les rives enchantent [s]a fantaisie ».

P1290089Cour de ferme, Petite-Synthe

Après une participation modeste en 1887 au Salon, Le Sidaner propose l’année suivante un tableau d’un format plus ambitieux, intitulé La Promenade des orphelines. Au cours de sa réalisation, il écrira : « Les orphelines commencent à sortir des nuages. Je travaille doucement, voulant arriver au bout avec l’impression d’une chose très voulue. » Peint aux alentours de l’hospice de Berck, cette toile représente des jeunes filles accompagnées de religieuses en cornette, en contrebas desquelles on devine la mer. Les teintes en sont harmonieuses, douces et bleutées, et la primauté y est accordée à la figure humaine. Ce tableau est considéré comme la première réussite majeure du peintre.

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La Promenade des orphelines

Henri Le Sidaner vivra neuf années à Etaples, tout en revenant chaque début de printemps à Paris pour présenter une œuvre au Salon. Bien qu’il soit agnostique, il n’est pas indifférent aux signes de piété et réalise des sujets religieux. Gabriel Mourey le décrira comme « une sorte de mystique qui n’a pas la foi ».

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Fillette devant l'estuaire, Etaples et Le Pont d'Asnières

Pourtant, et suivant ainsi les impressionnistes, ce qu’il aime surtout, c’est peindre sur le motif dans la campagne. On peut ainsi admirer plusieurs toiles de cette inspiration en plein air : Fillette devant l’estuaire, Etaples (vers 1892) ou Le Pont d’Asnières (1892). La Ducasse. Le Festival du marais, Aubry (1891) ou Le Garde-champêtre, Aubry rappellent encore cette période où le peintre payait souvent ses dettes au moyen de ses toiles. Cette première manière du peintre (1880-1893) est qualifiée de « réalisme sentimental » et Camille Mauclair la définit avec ces mots : « Une sorte de réalisme mêlé de mysticité confuse et  de mélancolie. »

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En 1891, Le Sidaner bénéficie d’une bourse de voyage octroyée par le jury du Salon. Elle sera pour lui l’occasion de découvrir l’Europe, d’Amsterdam à Florence en passant par Bruxelles, Leyde, Venise et Padoue. La Lagune, Venise (1892), qui saisit les reflets de la lumière sur le monde flottant, témoigne admirablement de cette période nomade. Dans une lettre à ses amis Henri et Marie Duhem, le peintre écrira : « … vous sentirez une fois ici combien il est profitable de se nourrir de tels chefs-d’œuvre. » Bruges, la « Venise du Nord », le marquera aussi de façon durable, insufflant dorénavant à sa peinture silence et mystère.

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La Lagune, Venise

De retour de ce périple enrichissant, Le Sidaner rencontre le mouvement symboliste à travers l’exposition parisienne Rose-Croix. Camille Mauclair, toujours lui, explique : « Il cherchait depuis quelque temps l’expression traduite par une technique spéciale de l’enveloppe des choses la suggestion de leur sentiment plutôt que leur représentation elle-même. »

Après avoir créé à Etaples avec son ami Eugène Chigot une société des Amis des Arts, il a en effet quitté la petite ville pour Paris. Une vitrine de l’exposition remémore cette période symboliste (1894-1899) où il devient le voisin et l’ami du musicien Gabriel Fauré. Des photos d’Eugène Chigot y voisinent avec celles de Camille Navarre qui deviendra sa femme et de leur fils Louis, à 18 mois. On y voit la Maison près de la mer, qu’il peignit sur la couverture du livret de Gabriel Fauré, pour Les sept filles d’Orlamonde de Maurice Maeterlinck. On peut y déchiffrer la partition du « Dimanche », une chanson de Max Elskamp, mise en musique toujours par Fauré. Elle inspirera Le Sidaner pour sa toile Le Dimanche.

C’est l’époque où les marchands d’art commencent à prêter attention à l’artiste et Mancini lui offre en 1897 sa première exposition qui rassemble trente-quatre de ses toiles. Le public est alors séduit par ce peintre qui sait si bien traduire l’atmosphère fluide et légère des bords de mer et des rivières. Matinée, Montreuil-Bellay (1896) en est une belle illustration qui présente la paisible figure féminine de la sœur du peintre, assise sur une longue barque glissant sur le Thouet.

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Matinée, Montreui-Bellay

Le Dimanche (1898) portera à son point d’excellence ce coup de pinceau symboliste. Dans la lumière matinale se tient un groupe de jeunes filles, des Grâces ou des Muses, dans un jardin fleuri. En 1901, Mourey le commentera en ces termes : « Elles sont un chœur blanc de rêves indécis, de figures neigeuses aux yeux naïfs qui, du sommet de ce promontoire, contemplent la vie. » A travers ces « figures élyséennes, ces cloches lointaines », Camille Lemonnier, pour sa part, soulignera « une musique adorable et un tableau éblouissant de calme, de lumière et de joie ».

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C’est bien le séjour à Bruges, si marquant pour le peintre, qui inaugurera sa nouvelle manière. Les deux toiles, Maison dans la dune, Fort-Philippe (1904) et La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay (1914) en sont les témoins. L’intimisme sera ainsi la marque de cette période qui va de 1900 à 1914. Entre réalisme et idéalisme, l’artiste cherche désormais à « exprimer la poésie latente des choses dans une vision sentimentale des êtres et de la nature ». Roger Marx  sera sensible à cette évolution : « Il ne nous souvient pas que, depuis Cazin ou Maeterlinck, peintre ou écrivain ait suggéré avec une acuité aussi intense la sensation de paix, du silence et du mystère. »

Pour clôturer la visite de cette exposition, j’ai regardé le film consacré à Gerberoy en Beauvaisis, « la plus petite ville de France ».  Le Sidaner s’y installa avec les siens, en restaura une des maisons où il créa un magnifique jardin. Il dira : « Je songerai sans doute encore le dernier jour où je disparaîtrai à la plus humble demeure de Gerberoy, où les doigts malhabiles viennent accrocher sur les volets de la fenêtre l’unique tige fleurie qu’une grappe de roses aura alourdie et qui, peut-être, apportera avec elle, comme en un mystère, l’éveil de la grâce que toute la nature contient en son éblouissement. »

Illustré par de nombreux tableaux empreints de silence et de mystère, ce téléfilm a parfait ma connaissance de ce peintre post-impressionniste qui demeura à l’écart des formes picturales avant-gardistes pour demeurer essentiellement un peintre de l’intime.

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La Digue de Malo-les-Bains

J’ai beaucoup aimé cette "petite" exposition. La toile, La Digue de Malo-les-Bains (qui sert d’affiche pour l’exposition) m’a remémoré cette digue où je suis née au 62, digue de mer, dans la villa Les Algues. La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay me rappelle cette belle petite ville de l’Anjou dont je suis la voisine et où j’aime à me promener. Et quel plus bel hommage à ce peintre que de dire que sa peinture est « proustienne » ? Cité dans La Recherche par le Narrateur, n’est-il pas préféré  à Elstir par les Cambremer qui en font le rival de Monet ?

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 La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay

Sources :

  • Cartouches de l’exposition
  • Henri Le Sidaner, Années de jeunesse, 17-mai-28 septembre 2014, MBA, Dunkerque, Fiche d’information
  • Agenda Musées/ Dunkerque, juillet-septembre 2014
  • Site Henri Le Sidaner : www.lesidaner.com

Photos :

ex-libris.over-blog.com

 


 

 


 

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 15:50

 

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Sous la criée d'Etel, avant la messe de l'Assomption

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 15 août 2014)

 

 

Sous la criée d’Etel

On prie la Vierge Marie

Notre-Dame des Flots

En cantique et bombarde

Par la porte béante

On entend le cri vif des mouettes

Tandis que d’autres glissent

Sur le toit transparent

Orantes silencieuses

Aux pattes orangées

 

Sous la criée d’Etel,vendredi 15 août 2014, vers 11h

 


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 Les pattes d'une mouette sur le toit de la criée d'Etel

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 15 août 2014)

 

 

 

 

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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 21:29

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Le château de Saumur vu du quai du Marronnier

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 7 août 2014)

 

 

Jeudi 7 août 2014, c’était les Grandes Tablées à Saumur mais j’avais préféré des nourritures plus spirituelles en me rendant à l’invitation d'amis, un sculpteur et une pianiste, qui nous recevaient pour un concert privé, quai du Marronnier. Dans leur haute maison de brique et de tuffeau, face à la Loire et au château, nous avons eu la chance d’écouter trois artistes de très grand talent : le guitariste français Jean-François Reille, et deux Autrichiens, la pianiste Johanna Horny-Neumann et le corniste Roland Horvath, qui composent le Duo Wiener. Ces trois musiciens aiment ainsi à se retrouver chez des particuliers, pour jouer en privé dans une atmosphère conviviale qui leur permet de rencontrer leur public de manière plus intime et plus personnalisée.

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Jean-François Reille (Photo Saumur Kiosque)

C’est Jean-François Reille le Marseillais, désormais Saumurois d’adoption, qui a entamé ce récital. Cet « enfant de la musique » ainsi qu’il se définit (son grand-père était chef d’orchestre, son père violoniste et sa mère pianiste), dont Andrès Segovia détermina la vocation, nous a d’abord expliqué que l’ancêtre de la guitare, c’est l’arc, devenu cithare puis guitare. En guise d’entrée en matière, il nous a proposé avec un brin de malice un morceau de musique contemporaine. Son goût personnel le porte vers cette musique mais il n’en joue guère en public car cette « salade mal assaisonnée » est souvent peu - ou mal - appréciée. Toujours est-il que le morceau choisi m’a semblé très accessible et que mes oreilles n’en ont point été heurtées.

Ensuite, entrecoupant son récital d’anecdotes choisies et de remarques techniques, le guitariste nous a donné à entendre  une « musique romantique », ainsi qu’il qualifie celle qu’il compose et aime à interpréter. Appréciant particulièrement  les morceaux qui ont « un sens mélodique », Jean-François Reille nous a offert un aperçu de la richesse des œuvres des compositeurs d’Amérique du Sud. Antonio Lauro (1917-1986) le Vénézuélien était ainsi présent avec Trois valses. Celui qui fut emprisonné sous la junte du général Jiménez ne disait-il pas que, dans une vie de Vénézuélien, il y a toujours un passage obligé par la prison ?

Le guitariste nous a aussi proposé l’Eloge de la danse du cubain Leo Brouwer. Né en 1939 à La Havane, c’est un compositeur majeur pour la guitare classique, mais aussi pour le cinéma et de nombreuses formations musicales. Puis Jean-François Reille a joué Mes Ennuis du compositeur espagnol Fernando Sor (1778-1839). Cette œuvre fut inspirée au musicien à l’occasion de ses prises de position pro-napoléoniennes lors de la guerre d’Espagne. Il quitta en effet son pays et s’exila à Paris.

Au cours de cette balade harmonieuse au pays de la guitare classique, Jean-François Reille a ainsi interprété de nombreux airs dont je n’ai, hélas, pas retenu tous les titres. J’ai aimé la concentration extrême avec laquelle il joue et la sensibilité qui émane de son doigté. J’ai apprécié la simplicité avec laquelle il nous a donné quelques clés pour approcher la guitare, cet instrument dont il dit qu’il requiert exigence et ténacité.

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Johanna Horny-Neumann au piano et Roland Horvath au cor

Le soleil éclairant de ses derniers rayons le salon où nous nous tenions, Jean-François Reille s’est effacé pour laisser la place au Duo Wiener. Après un court entracte qui a permis au corniste Roland Horvath de préparer ses lèvres, une de leurs amies, altiste à l’Orchestre National de France, les a présentés. Elle a remercié nos hôtes pour leur accueil et pour les « bonnes ondes » émanant de leur maison en bord de Loire.  Johanna Horny-Neumann, la pianiste, est une soliste internationale qui joue dans de très nombreux pays et a reçu des prix prestigieux. Professeur de piano, elle enseigne à des enfants surdoués. Roland Horvath, le corniste, joint l’enseignement des mathématiques à celui de la musique et a été membre de l’Orchestre Philarmonique de Vienne. Ils ont créé le Wiener Duo en 2008. Pratiquant notre langue avec aisance, Roland Horvath a présenté leur programme d’une manière très détaillée et très vivante, non dénuée d’humour.

Cette seconde partie a débuté de façon magistrale avec la Sérénade  « Ständchen » de Schubert, extraite du Schwanengesang. La pianiste nous a donné des frissons avec cette partition au merveilleux lyrisme élégiaque. Puis, nous avons pu apprécier son jeu puissant et sûr lorsqu’elle a interprété un air de Liszt, ce musicien à la belle stature, dont les grandes mains et les très longs doigts ont influencé les choix techniques. Amoureuse de l’Egypte où elle aime aller jouer, Johanna Horny-Neumann nous a aussi offert une composition toute empreinte de mélancolie, Der Alleinreisende, œuvre d’un compositeur de ce pays, Abed El Whab. Ce moment a été véritablement une invitation au voyage et l’écouter jouer en solo a été un instant privilégié.

Ensemble, et parmi d'autres oeuvres, elle et Roland Horvath nous ont proposé un extrait de  Aïda de Verdi. On sait que l’opéra fut commandé  à ce dernier par Ismaïl Pacha, pour l’inauguration du canal de Suez. La France, étant alors en guerre, la première n’eut lieu que le 24 décembre 1871. Les deux musiciens avaient choisi l’air « Devant les portes de Thèbes », qui se situe, me semble-t-il, à l’acte II. Le corniste nous a montré l’étendue de son talent à jouer de cet instrument réputé difficile et qui requiert des lèvres et des poumons puissants. Avec élégance il a souligné combien la force du jeu de sa partenaire remplaçait ici tout l’orchestre.

Ces deux artistes autrichiens ne pouvaient certes pas manquer de faire la part belle à Johann Strauss. Ils nous ont ainsi donné à entendre deux valses parmi les plus célèbres : « Wein, Weib und Gesang », op. 333 et, bien sûr, « An der schönen  blauen Donau », op. 314. Roland Horvath, toujours disert, nous a expliqué les circonstances de la composition de cette valse par Johann Strauss fils. Elle fut au départ mal perçue, les paroles en ayant été jugées ridicules. C’est en 1867, à l’occasion de l’Exposition Universelle, qu’invité à l’ambassade d’Autriche, il lui sera demandé d’ajouter une valse à son programme. Il choisit alors « An der schönen blauen Donau » qu’il réarrange pour orchestre seul et qui obtiendra un succès qui ne s’est jamais démenti. La valse la plus célèbre du monde n’est-elle pas considérée comme l’hymne national autrichien ?

La pianiste et le corniste ont achevé de manière impériale ce concert privé avec la marche « La Favorite », créée à l’intention de Marie-Thérèse d’Autriche. La Favorite était le nom d’une des résidences des Habsbourg qui fut transformée en académie impériale sous le règne de Marie-Thérèse ; le Theresianum devint ainsi l’école de l’élite.

Pour clôturer ce beau concert, Roland Horvath a remercié le public et la qualité de son écoute. Il a dit combien, en ce beau soir d'été, le terme de Hausmusik ou Kammerspiel prenait ici tout son sens : n'est-ce point une musique d’agrément avec des auditeurs disponibles, dans une atmosphère intime et amicale, pour un concert domestique et quasi-familial ?

 

                                  La Sérénade "Ständchen" de Schubert
 

 

 

 

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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 23:00

  mobilisation

 

 

  Ordre de mobilisation générale, en date du 2 août 1914

 


A l'occasion du centenaire de la mobilisation générale de 1914, je publie de nouveau ce texte que j'avais écrit en 2011.    

 

Ca f’sait déjà quèque temps qu’ son Gustave, il était parti pour l’ front et la Louise, elle était là, toute pensive, devant sa lessive qui s’ balançait sur l’ fil à linge, dans l’ vent chaud du mois d’août. C’est vrai qu’elle était ben triste d’puis qui z’avaient entendu carillonner l’ tocsin et sonner les clairons et d’puis que, Bazin,  l’ maître d’école, il avait placardé l’affiche avec ses deux drapeaux en croix, sur l’ mur de l’école.

Louise, elle y avait ren compris à tout c’ fourbi. Paraît qu’y avait un grand môssieur, un archiduc, qu’avait été assassiné au tout commencement d’ l’été. Pis, ç’avait été l’ tour d' Jean Jaurès, çui qu’avait une barbe blanche et qui causait ben . Et pour dire l’ vrai, i méritait ben son nom, çui qu’avait fait l’ coup, pis qui s’app’lait Villain.

C’t à cause de ça que l’ Gustave, il avait dû partir l’ troisième jour après l’ordre de mobilisation générale comm’ i disaient. Alors, l’ cœur tout gros, la Louise, elle avait mis ses vêtements du dimanche, et elle l’avait accompagné au train, son homme, tout emprunté qu’il était dans sa capote, du bleu d’ l’horizon, même qu’elle était. Et son Gustave, il avait même emporté ses gros godillots, pa'ce que M’sieur le Maire, il avait dit qu’on lui en donnerait 15 francs.

Elle s’ rappelait qu’il li avait plaqué un gros baiser sur sa joue, en la serrant fort et qu’ ça lui avait fait du mal. Et quand l’ train, il avait commencé à rouler dans son bruit d’ ferraille, elle avait vu qu’ des bouquets et des bras qui s’agitaient dans tous les sens, dans les cris et la chaleur.

Combien d’ temps qui s’rait donc en partance, le Gustave ? qu’elle s’ demandait la Louise, assise sur l’ chaise de paille du pépé, les yeux dans  l’ vague, au soleil du soir. Quand c’est-y qui r’viendrait pour sa première perm ? elle en avait point d’idée. Et d’puis qu’il était parti au front, le Gustave, elle, elle avait point chômé. Vrai, elle avait même pas eu l’ temps d’ décrocher les frusques sur l’ fil. Elle avait dû ranger l’ bois qu’il avait scié dans l’ bûcher, traire les vaches, aller quérir d’ l’herbe pour les lapins, faire la litière pour les canassons dans l’écurie, laver et nourrir le pépé. Et pis y avait ses trois p’tiots, qu’étaient toujours à ses basques : c'est qu' ça réclame la marmaille !

Elle s’ demandait comment qu’elle tiendrait l’ coup, la Louise. C’est sûr qu’elle était endurante à la besogne, qu’elle rechignait point à l’ouvrage mais, pour sûr, elle était qu’une femelle ! Y aurait la moisson qui pouvait pas souffrir d’ retard, pis après la vendange du clos, pis les comices d’automne. Alors, ses manches, elle allait ben être obligée d’ les r’trousser, si elle voulait pas qu’ la ferme, elle tombe en quenouille. Aide-toi, le ciel, i t’aidera, qui disait son père. Mais faudrait p’ tête ben que l’ Bon Dieu, il y mette aussi un coup…

Assise comme une feignante sur la chaise du pépé, la Louise, elle regardait les hardes, qui s’agitaient dans l’ beau temps du soir. A côté d’ ses bas d’ soie qu’elle avait mis pour conduire l’ Gustave au train, y avait la ch’mise à carreaux vert et bleu d’ son homme, et pis encore son surcot d’ serge bleu qu’il enfilait pour labourer. J’ suis comme un milord avec c’te veste, qui disait toujours en rigolant. Ca en a pas l’air mais c’est qu’ ça tient chaud au corps, c’te houppelande, qui rajoutait en crachant dans ses mains. La Louise, elle sentait comme quèque chose qui lui coinçait là, dans sa gorge, et pis ses yeux qui lui piquaient, comme quand c’est-y qu’elle épluchait les oignons.

La Louise, elle s’ leva lourdement, comme un bestiau qu’ va à l’abreuvoir, elle traversa la cour d’ la ferme en faisant voler et caqueter la basse-cour, pis elle ferma la barrière avec l’ gros cadenas d’ geôle que l’ Gustave il avait accroché, des fois qu’y aurait des malandrins su l’ chemin. Pis, elle rentra dans l’ logis qu’était déjà tout noir.

Ce qu’elle savait point, la Louise, c’est que six mois plus tard, elle verrait s’ pointer l’ garde-champêtre à la barrière d’ la ferme. D’un air tout benêt, sous sa casquette bleue à galons dorés,  i lui tendrait une grande lettre beige, avec tout plein d’ tampons des Armées. Et alors, la Louise, elle aurait point b’soin d’ mots. Elle pigerait au quart de tour qu’ son homme, i reviendrait point, et qu’ pus jamais, elle verrait sa chemise à carreaux et son surcot s’ balader sur l’ fil à linge.

 

Pour Le Défi de la Semaine n° 54,

Proposé par Jeanne Fa-Do-Si

Sur la photo de vêtements sur un fil à linge,

Employez les mots : temps (météo), temps (durée),

vêtements, vent

 

 

 

 


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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 11:26

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Gilles Servat en concert à Etel

(Photo ex-libris.over-blog.com, mercredi 30 juillet 2014)

 

C’était mercredi 30 juillet 2014, après une belle journée de soleil, et Gilles Servat, venu en voisin je crois de Locoal-Mendon, chantait au cinéma La Rivière à Etel. Devant le grand et vieux  rideau rouge, un peu mangé aux mites, le chanteur a d’abord cherché à savoir si le public l’entendait et le voyait bien. C’est sûr que ce n’était pas gagné avec toutes ces têtes chenues dans la salle, une sono et une lumière approximatives ! On a cherché à ouvrir le rideau mais ce n’était sans doute pas mieux et Gilles Servat a repris sa place initiale. De toute manière, lorsqu’il commence à chanter de sa voix puissante et caressante tout à la fois, même le granit en tremble !

Gilles Servat a entamé son récital avec deux chansons de ses anciens albums et notamment Je dors en Bretagne ce soir où il dit avec tant d’âme les ombres et lumières du « pays qui regarde la mer ». Ensuite, il nous a donné à entendre de nombreuses chansons de son 22ème et dernier album sorti en 2013, C’est ça qu’on aime vivre avec. Le titre est celui d’une chanson qui a donné lieu, à la fin du tour de chant, à une véritable leçon de « bretonnismes », les parlers de Groix à Nantes, en passant par Etel, Locoal-Mendon et Douarnenez. Saviez-vous qu’un « adam », c’est le premier rhum qu’on sirote au matin aux halles de Nantes ou qu’un « betterave », c’est un verre de rouge ? En amoureux des mots bretons, celui qui connaît le grec, le latin et l’irlandais ancien nous a plongés dans leur vie travailleuse et quotidienne. Gilles Servat explique dans une interview que cette chanson est « un hommage au parler des gens de chez nous, ceux avec qui j’aime vivre ». En l’écoutant, j’ai pensé au poète Gaston Couté, chanté par Gérard Pierron, et célébrant le parler « d’chez nous », celui de Meung-sur-Yèvre.

Gilles Servat a aussi évoqué ses proches à travers trois chansons. Son fils, d’abord, avec C’est mon gars, un texte tout empreint de tendresse et d’admiration paternelles : « C’est mon dragon des mangas/ Mon tigre blanc des taïgas… » Ensuite, avec une chanson à la mélodie légère et primesautière, ce sera Bleuenn, dans sa petite enfance de sept années, sa fille qui, devenue grande, chante avec son père dans son dernier CD. Enfin, à l’occasion des cinquante ans de Rozenn, sa compagne (« Cinquante ans, cinquante ans, priez pour elle ! »), En 62, quand elle est née nous a fait revivre les sixties et les seventies, en une rétrospective précise de sa vie : « C’est comm’ça que 33 ans plus tard/ Après une soirée musicienne/ Rozenn rattrapait son retard/ Et qu’ma vie devenait la sienne. »

Certes, pour beaucoup, Gilles Servat est le chanteur rebelle et militant. Ainsi, il ne pouvait pas manquer de chanter son succès mythique La blanche Hermine. Celui-ci n’a-t-il pas été repris récemment par les Bonnets rouges, tout comme il pourrait l’être pour une nouvelle géographie des régions, puisqu’il définit les frontières historiques de la Bretagne avec Fougères et Clisson ? Sans oublier de célébrer les bénévoles (sans qui nombre de festivals ne pourraient exister) avec Sur le front des bénévoles, Gilles Servat a rendu hommage au Peuple des Dunes, par le biais d’une chanson écrite par Brigitte Grésy. Elle y remémore le combat victorieux des habitants de la baie d’Etel contre le projet catastrophique d’une extraction de sable, destructrice de la faune et de la flore marines. Mobilisé entre 2005 et 2009, le Peuple des Dunes n’aura pas été le « dindon de Lafarge » ! L’indignation du chanteur éclate surtout dans une chanson au vitriol, La Paroisse de Prêchi-Prêcha. A l’occasion d’un voyage en Irlande et du film les Magdalena’s sisters, il fustige la pédophilie dans l’Eglise, les lâchetés auxquelles elle donne lieu et une vision conservatrice de la femme pécheresse. Ce qui impressionne chez Gilles Servat, c’est sa sincérité alliée à une force de conviction inentamée par les années. La chanson Sans d’mander la permission l’exprime à son tour avec puissance : « Nous-mêmes, nous-mêmes, mieux vaut l’aventure que la mort ! »

Cette rébellion viscérale, ce message qui dit à chacun de résister pour tenir debout, est bien sûr un des aspects essentiels du chanteur, mais ce à quoi je suis, pour ma part, le plus sensible, c’est à sa voix poétique. Lorsqu’il célèbre le moulin de Guérande « au grain de ses années » et les œillets pris dans le sel de Saint-Guénolé, c’est une Bretagne intime et viscérale qu’il chante. Lorsqu’il évoque Tad er martelod et qu’il transforme la mère du marin en père du marin pleurant son fils péri en mer, l’émotion est palpable : la mère de Dieu avait un corps à pleurer, le père du marin n’en a pas. Lorsqu’il chante La Forêt sur la rade, métamorphosant les mâts des bateaux en fûts des forêts, c’est le regard du poète, celui qui voit autre chose dans la réalité du monde. Lorsque, dans Hiérarchies, il s’imagine être au monde en de multiples avatars et qu’il souligne la relativité de nos existences dans l’univers infini, sa poésie se fait philosophie. Il l’affirme haut et fort : « Je ne chante pas que des textes militants, je cherche à partir des choses qui m’environnent, à créer des chansons universelles. » (23-24 juillet 2011, Ouest-France)

Après presque deux heures de chanson, avec beaucoup d’élégance et de délicatesse, Gilles Servat, toujours dans une proximité simple avec son public, s’est excusé d’avoir dû parfois reprendre une ou deux phrases à cause d’une lumière trop forte. Mais de cela, nul ne s’est soucié. Sa voix profonde, qu’il sait moduler avec tant de nuances, nous a envoûtés. Et je me suis dit que, depuis les années 70 où il nous a toujours accompagnés, nous et nos enfants, Gilles Servat, c’est vraiment celui « qu’on aime vivre avec » ! 


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Gilles Servat en concert au cinéma La Rivière à Etel

(Photo ex-libris.over-blog.com, mercredi 30 juillet 2014)

 

 


 

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 17:40

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Roches abandonnées

La mer s’en est allée

Sous un ciel bleu lavé

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Signes cabalistiques

Sur la pierre archaïque

Disent une mer lyrique

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Oiseaux en reposoir

Glissent sur le miroir

Aux algues de brocart

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Parmi la jungle grasse

Sur le lichen tenace

Un oisillon rêvasse

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Plumes et cailloux blancs

Sous le souffle du vent

Attendent le jusant

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Dans les plaies du granite

Du fin sel blanc palpite

Les larmes d’Aphrodite

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Huîtres et bigorneaux

En de nacrés joyaux

Brillent aux mortes eaux

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Sur les concrétions noires

De moules en poignard

Des oiseaux font un phare

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Algues et anémones

En marines démones

Aux rochers s’abandonnent

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Quand reviendra la mer

Pour enlacer la terre

De ses eaux familières ?

 

Sur les rochers de la Roche Sèche,

vers 11h 30, dimanche 27 juillet 2014

 

Crédit photos : ex-libris.over-blog;com

 

 

Pour ceux qui me suivent et me lisent depuis la création de mon blog (le 6 mars 2009), mon administration me dit que ce poème est le 1 000 ème "billet ou "article" de mon blog. Merci à tous mes lecteurs fidèles ou occasionnels.

 


 

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 21:39

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      La lune en plein jour au-dessus du jardin de Kergavat

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 18 juillet 2014)

 

Au grand beau de l’été

Sous le chapeau du ciel

La lune diaphane

Au teint de lait d’ânesse

Se cache du soleil

 

A Kergavat, vendredi 18 juillet 2014, vers midi.

 

 

 

 


 

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16 juillet 2014 3 16 /07 /juillet /2014 17:09

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Dessin de la main droite d'Artemisia Gentileschi tenant un pinceau, craie rouge et noire,

Pierre Dumonstier II, British Museum

 

J’ai lu il y a bien longtemps La Demande de Michèle Desbordes et j’en garde un souvenir ébloui. L’histoire de la relation non-pareille entre un grand peintre de la Renaissance (dont on devine qu’il s’agit de Léonard de Vinci) et l’humble servante Tassine, décidée à servir par-delà la mort, est contée de manière admirable et ce livre est de ceux que l’on n’oublie pas. Aussi, ai-je été heureuse de retrouver dans ma bibliothèque un autre ouvrage, le dernier je crois de Michèle Desbordes, un mince petit livre intitulé Artemisia et autres proses suivies d’un rêve de Jacques Lederer, publié en 2006, l’année de sa mort.

Il s’agit de sept textes en prose consacrés à sept artistes : Artemisia Gentileschi (« Artemisia dans la montagne »), Nicolas Poussin (« Et ego in Arcadia »), Giandomenico Tiepolo (« La promenade d’hiver »), Friedrich Hölderlin (« Il parlait du jour par-dessus les montagnes »), Rainer-Maria Rilke (« Le château d’Ulsgaard »), Katherine Mansfield (« Félicité »), Blaise Cendrars ("L'Alouette"). Ces textes sont suivis du récit du rêve que fit Jacques Lederer, un ami de Michèle Desbordes : « Il se résume en fait en une seule image miraculeuse de netteté : Charlie Parker est assis sur un haut tabouret et il joue Lover Man tout en serrant Michèle Desbordes dans ses bras. »

Les sept textes me semblent exprimer au plus juste la manière d’écrire de cet auteur à part qui disait : « Je me suis toujours, et jusque dans l’écriture, mieux trouvée de ce qui se tait et se cache que du contraire. » Jean-Yves Masson parle en effet de « sa formidable puissance de silence » et ce silence, souvent associé à la mer, c’est cela même qu’elle met en relief dans l’évocation des artistes qu’elle a aimés.

Artemisia Gentileschi ne reçut-elle pas, dès son enfance, une éducation stricte, « au point de garder le silence » ainsi que le demandait son père ?  Peut-être cette contrainte et par la suite son viol par Agostino T. furent-ils à l’origine de la conception de son art. Devant la mer qui lui fait oublier ses blessures, « elle pensa au silence et à la lenteur […] tout désormais serait là dans le calme et le silence ». Les femmes représentées de dos par Giandomenico Tiepolo, venues de la mer, refermées sur elles-mêmes, sont elles aussi les messagères du silence : « Rien ne pouvait se dire de ce qu’elles pensaient, rien ne se connaissait que cette sorte de brève apparition et de sourire aux lèvres, et l’idée même du silence qu’elles portaient au front. » Et quand on lui parle de beauté, il garde le silence. Michèle Desbordes dit encore de Hölderlin, un de ses poètes préférés, qu’il « imaginait la mer plus loin dans la fin du fleuve ». Elle raconte encore que bien souvent « il parla du feu du ciel et du silence des hommes […] car il avait, plus que quiconque besoin de silence ». Il en va de même pour Rainer-Maria Rilke qui, à Duino, « chaque jour regardant la mer et marchant sur la falaise », parlait « du silence où il aurait voulu se perdre ». C’est Katherine Mansfield qui ne put jamais oublier l’océan et les « collines dorées de Nouvelle-Zélande », celle qui « d’un rien pouvait se blesser. D’un silence, un mot de trop. » C’est enfin Cendrars, nostalgique des papillons blancs « qu’il voyait sur la mer, comme Nerval à Brindisi ».

Michèle Desbordes, pour l’avoir vécu elle-même, sait donc combien l’art « se tisse de silence ». Elle dit ainsi la solitude absolue, nécessaire à l’éclosion des œuvres de ces merveilleux artistes. Artemisia Gentileschi « savait ce qu’il en était du monde autour de soi, et de l’autre très secret, que l’on portait sans que personne eût à le connaître ». Nicolas Poussin, pour sa part, aime la solitude de l’atelier du Dominiquin où il étudie le nu. On sait par Félibien que « son austérité et le goût d’une vie simple le faisaient se retirer seul […] dans les vignes et les lieux déserts » pour observer les antiques. Tiepolo, certains jours, « allait sans rien dire ni se préoccuper de quiconque autour de lui » et c’est à la cour d’Espagne qu’il prend l’habitude de se retrouver seul « dans une orangerie du palais, près des terrasses où il savait qu’on ne le dérangerait pas ». Après ses voyages, Hölderlin s’isola trente ans à Tübingen « dans une petite chambre, au-dessus du Neckar » et Rilke aspira toujours à la solitude : « Puis il parlait d’être seul comme l’enfant est seul. Et qu’il devrait toujours en être ainsi. Que ce n’était pas là ce qui lui faisait peur. » Sa solitude était bien en accord avec « son cœur tourmenté » et vivant seul dans un immense château, il « demandait ce que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ». De Katherine Mansfield, Michèle Desbordes écrit, que toujours susceptible d’être blessée d’un rien, « elle vécut une vie de solitude » et de Cendrars, qu’il voyageait seul mais ne se séparait jamais de ses caisses de livres.

A travers ces brefs récits, Michèle Desbordes, réussit à synthétiser l’existence inspirée mais douloureuse et tourmentée des trois peintres et des quatre écrivains. Avec une rare économie de moyens, elle possède l’art de cerner ce qui est au cœur de la création de ces artistes et elle parvient à nous décrire avec délicatesse et précision ces « gens qui meurent en pente douce » ainsi que le dit si bien Jean-Baptiste Harang.

Elle montre comment, durant toute sa vie, Artemisia Gentileschi peignit un même tableau : « Un jour, sans rien en dire, elle figura Judith dans le moment qu’elle tuait Olopherne. » Et elle ne cessa de la représenter accompagnée de sa servante : […] – ferait-elle jamais autre chose, penserait-elle jamais à figurer qui que ce fût d’autre que ces deux femmes-là. » Au moment de sa mort, on découvrira un carnet de dessin : sur chaque page, la mer au soleil couchant, en quête sans doute de ce « reflet d’ocre rare qu’un soir elle avait entrevu dans l’eau du Tibre ». Avec aussi les deux petites silhouettes de Judith et de sa servante « allant l’une derrière l’autre, doucement dans le dernier soleil ». Discrètement, l’auteur suggère que la réalisation sans cesse recommencée de ce même tableau fut peut-être pour Artemisia Gentileschi le moyen d’oublier la blessure initiale infligée dans sa jeunesse « dans une chambre qu’il y avait au milieu du jardin, entre un figuier et un carré de sauges et de verveines claires ». A propos d’Olopherne, n’évoquait-elle pas la justice, la vengeance et l’honneur ?

Avec Nicolas Poussin, Michèle Desbordes s’interroge sur le problème de la représentation en peinture. Persuadé « qu’on ne pouvait se contenter de figurer le monde autour de soi tel qu’on le voyait », le peintre était obsédé par la beauté et « il disait que la vue d’un bel objet lui donnait furieusement envie de peindre ». Il paraît que « toute sa vie il tenta de raconter une histoire qui ne pouvait l’être ». Parfois même, représenter certaines choses l’aurait trop éprouvé et  il fut ainsi contraint d’y renoncer. Pour lui « le tableau était vie et moment de vie autant que représentation de la vie ». Un jour, « regardant la lumière trembler sur les feuilles et devant lui l’horizon que jusque-là il ne figurait guère », il se mit à regarder le monde différemment. Perdant alors le goût de raconter des histoires, il réduisit les personnages de ses toiles pour donner la primauté au paysage et à la lumière. Et peut-être qu’au moment de sa mort ne compta plus pour lui que la vision éblouie « des oranges brillant parmi les feuilles […] dans la lumière qui blondissait doucement ».

Habité par Venise, qui lui avait donné « le goût des masques et du secret », Giandomenico Tiepolo peignit, pour sa part, des personnages dont les visages, « tristes et inoubliables », étaient semblables. Il aima ainsi toujours à figurer « des hommes et des femmes vêtus de blanc » mais ne parlait jamais de son art. Il entra plus avant dans son mystère en représentant sur les murs de la villa Zianigo « des hommes et des femmes qui allaient de dos », paysans et villageois, s’arrêtant « pour contempler quelque chose que l’on ne pouvait voir ». Puis perdu dans son retrait de plus en plus profond, il recommença à peindre « l’un de ces hommes vêtus de blanc et sans physionomie, si ce n’est celle du masque au grand nez qu’ils portaient ». Son entourage sut alors « qu’il ne représenterait plus rien d’autre que ces hommes-là avec leurs masques et leurs habits blancs, et qu’il y avait des choses qui ne pouvaient se dire. Qu’il lui faudrait les répéter jusqu’à la fin. »

Michèles Desbordes fait encore le portrait du poète Hölderlin et le montre en voyageur tourmenté, épris d’éternité. Elle évoque son amour pour sa mère, si présent à travers ses lettres, son intérêt pour la philosophie, son admiration pour Goethe et comment il confiait sa peine à Schiller. Elle le montre en éternel errant : « Toujours il disait qu’il lui fallait partir. » Toujours désolé, et après avoir écrit ses plus beaux poèmes, il se retira à Tübingen dans une chambre au-dessus du Neckar. : « Le jour vint où il n’eut plus, de cette chambre-là, que le ciel à contempler. » Trente années durant, il s’attela « de la main gauche » à dire « la solitude et la fin des choses, et aussi les saisons qui revenaient ». Et c’est avec une infime délicatesse que Michèle Desbordes imagine la dernière nuit du  poète de soixante-treize ans et ce qu’il y fit. Ecrivant aux être qu’il aimait, il dit le réconfort des livres et la douleur « de souffrir de cela même qui rendait les autres heureux ». A Schiller, « il parla de froid et d’hiver, du gel qui lui prenait le cœur. De cette sorte de passion qu’il avait et dont il ne pouvait se défaire ». Et ce fut un beau matin de juin celui où on l’inhuma au cimetière de Tübingen « sous un laurier qu’il y avait près d’une grille ».

Il est question ensuite d’un autre voyageur, plus lointain celui-là, en la personne de Rainer-Maria Rilke. Michèle Desbordes nous le décrit marqué par les secrets de son enfance, en quête de nobles ancêtres, se cherchant des maîtres « afin qu’ils lui apprennent à vivre », voyageant sans relâche avec Lou Andreas Salomé, ignorant lui-même ce qu’il recherchait vraiment. Rêvant à Ulsgaard au Danemark, où il ne vécut jamais, en proie aux frayeurs, fièvres et fatigues, ce contemplatif voyait « ce que d’autres ne voyaient pas ». En proie à une tristesse innée, à une mélancolie native, il était habité par la peur d’exister qu’il exorcisa à travers les Carnets de Malte Laurid Brigge, un autre lui-même. Ensuite, il fit parler ceux qui « savaient des choses que personne ne savait », il prêta l’oreille « à des cris que personne n’entendait », songea aux commencements et à la fin des choses, aima des femmes sur le visage desquelles il cherchait un impalpable parfum d’autrefois. De château en château, hanté par l’idée de la mort, il se retira lui aussi « à Muzot, en Suisse, près de Sierre […] au-dessus des vignes et d’un petit jardin de roses, dans la pierre grise et violette ». Et quand il mourut, de mélancolie, « de la fatigue sans doute que c’était devenu de vivre », ceux qui l’assistaient crurent l’entendre prononcer le nom d’Ulsgaard.

Marquée aussi par le paradis perdu de l’enfance en Nouvelle-Zélande, telle apparaît Katherine Mansfield sous la plume de Michèle Desbordes : « Il y eut de l’enfance cette chose qui serrait le cœur et qu’elle ne put oublier, comme une lumière douce, poignante sur ce qui, on ne sait quand, on ne sait comment, s’achève. » Et l’orage d’octobre du soir de sa naissance n’avait-il pas définitivement fait d’elle un être de tourment ? Femme de passion violente, elle s’éprend, se déprend, va jusqu’à suivre son amant Carco jusque dans les tranchées tandis que, éternellement fidèle, l’attend à Londres son époux. Atteinte par la maladie, elle part  en quête du bleu de la mer et, à l’instar d’un Tchékhov, son frère d’élection, elle saura dire de manière déchirante « la grâce de l’instant ». D’une sensibilité extrême, éternellement insatisfaite, sauf d’avoir su écrire quelques pages, elle tousse avec violence tout en aspirant à vivre et à être heureuse. En décembre, à la Casetta, elle tousse à n’en plus finir  et « sa vie dit-elle se réduit à cela, pouvoir respirer encore une fois ». Ne supportant plus la mer, elle s’en va en montagne où la pensée de la mort s’empare d’elle avec force, en même temps qu’elle pense à ceux qu’elle a aimés et à Virginia Woolf qui admire sa manière « si rare, si délicate […] de ne pas raconter d’histoire ». Après avoir écrit La Garden-party, elle acceptera l’idée de la souffrance et de la mort à venir, et se met à rêver qu’elle retourne en Nouvelle-Zélande : « Elle dit que tout, à présent, a un air de pays étranger. » Si, selon elle, le temps de l’écriture est passée, elle se dit qu’elle pourrait pourtant de nouveau écrire. Et alors que son mari est venu la rejoindre, elle s’éteint contre lui, « dans ses châles, sa longue jupe à carreaux », « d’un long crachement de sang ».

Le dernier artiste évoqué par Michèle Desbordes est encore un rêveur, un aventurier bourlingueur et il s’agit de Blaise Cendrars, de la race de ceux dont on dit : « Ils vont, ils partent, avides, ils ne veulent rien d’autre. » De son enfance voyageuse,  il aura « la nostalgie de Naples et du Pausilippe [et] des rues de Palerme » ; nourri de Nerval et de Dostoïevski, il n’aura de cesse de partir loin, « là où des noms, des destinées faisaient rêver ». A quinze ans, il prend le train pour aller aux confins de la Russie et de l’Inde et en revient avec la petite Jeanne de France. Il ne cessera dès lors de sillonner le monde jusqu’en Patagonie, avec ses livres dans ses bagages, « cherchant là disait-il ce qu’il cherchait dans les ports et les villes inconnues, des créatures étranges, des vies de mystère, d’aventures ». C’est par une nuit neigeuse que ce grand nostalgique de la Bibliothèque d’Alexandrie, cet éleveur d’abeilles, cet ami de Charlie Chaplin, écrivit les Pâques à New-York qu’il lut à Apollinaire. Et c’est ce même Cendrars qui, sous la mitraille allemande, s’arrêtait de courir pour écouter chanter l’alouette et qui perdit la main lors de cette guerre-là. Ce poète n’écrivit jamais que ce qu’il vécut mais il garda secrètement pour lui ses bonheurs d’écriture. Quand il ne voyagea plus, « il entreprit de se souvenir » et il sut que « l’écriture n’était ni songe ni mensonge mais peut-être ce que nous connaissons jamais de plus réel ».

Ceux que passionnent l’écriture et la peinture aimeront ce petit recueil. En effet, il nous fait entrer discrètement, mais avec une grande sensibilité, dans l’intimité de sept grands artistes. Dans une empathie artistique qui ne se dément pas, dans une langue tissée de ferveur et de poésie, Michèle Desbordes y trace l’épure de leur vie et de leur art, pénétrant avec la prescience de l’artiste qu’elle est elle-même, leurs aspirations et leurs douleurs les plus profondes. Et il me semble qu’avec ce recueil, le terme d’ « affinités électives » trouve ici sa plus parfaite expression.

 

 

 

 

 


 

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 17:51

 P1270457.JPG

      Le ciel au-dessus de Port Bara (Quiberon)

(Photo ex-libris.over-blog.com, Pentecôte 2014)

 

En contrepoint du vacarme de la mer

roulant ses algues et ses sables

j’entends le cri de l’alouette

dans son espace bleu

Tout comme le poète de la petite Jeanne de France

sous le fracas de Vimy

au beau milieu de la mitraille

s’arrêtait pour l’écouter chanter

moi aussi je m’arrête

et je n’entends plus qu’elle

en son chant cristallin

 

Sur la plage de la Roche Sèche,

lundi 7 juillet 2014, vers 15 h.

 

 

 

 


 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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