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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 18:53

 

 

La source la plus ancienne, qui mentionne en 1605 Le Jardin des délices terrestres de Hieronymus van Aaken, dit Jérôme Bosch (1450 environ-1516), l’évoque sous le titre De la gloire vaine et du goût éphémère de la fraise et de l’arbousier. Le fruit rouge apparaît en effet dans le panneau central mais les historiens de l’art préfèrent le titre plus générique du Jardin des délices terrestres. Dans ce célébrissime triptyque (1503-1504), très apprécié du très catholique Philippe II d’Espagne,  le souverain espagnol lisait « une satire peinte des péchés et des délires des hommes ». Réflexion sur l’humanité, « miroir aux princes » réservé à l’instruction des puissants, « miroir nuptial » montrant aux jeunes mariés la voie à suivre, vision utopique d’un monde non corrompu par le mal, toujours est-il qu’à travers les siècles, on n’a cessé de s’interroger sur le sens et la symbolique complexe de ces trois panneaux : celui de gauche représente la création d’Adam et Eve et le Paradis d'avant la Faute (qui n'est pas représentée) et celui de droite une sorte d’« enfer musical », habité d'instruments et d'objets créés par l'homme ; quant au panneau central, il met en scène le triomphe des délices et des plaisirs de la nudité et de l’amour, dans un monde utopique qui n'aurait pas connu le Péché originel.

C’est ce questionnement passionnant sur le tableau que la troupe circacienne québécoise des 7  Doigts présentait vendredi 16 février 2018 au théâtre Le Dôme à Saumur, dans un spectacle époustouflant de beauté, de poésie et d’inventivité, intitulé Bosch dreams. Détournant l’expression « unis comme les cinq doigts de la main », le nom de la troupe souligne les liens étroits qui unissent les artistes, combinant leurs personnalités et leurs expériences diverses avec « la charmante maladresse d’une inhabituelle main à sept doigts ».

Pourtant de maladresse, on n’en trouve guère dans ce spectacle total qui s’attache à renouveler le cirque tout en explorant le champ de la recherche esthétique et technique. Attachée à promouvoir « une poésie visuelle » et « la magie des formes », pratiquant un art du mélange qui associe les formes hybrides du théâtre, de la danse, de la poésie, de l’acrobatie, visant la pureté du geste et du mouvement, la troupe des sept interprètes (Héloïse Bourgeois, Sunniva Lovlans Byvard, Evelyne Lamontagne, Jorge Petit, Matthias Umaerus, William Underwood, Vladimir Amigo) a trouvé avec le triptyque de Bosch un champ expérimental riches d’infinies possibilités. Héloïse Bourgeois explique ainsi sa manière de concevoir le jeu : « On est vraiment au service d’un concept et non pas le centre du concept. Donc, il faut vraiment mettre son ego de côté et simplement servir le propos artistique. »

Ce dessein artistique original est né en 2016 dans le but  de rendre hommage aux 500 ans de la mort de Jérôme Bosch. Samuel Tétreault, codirecteur des 7 Doigts, et Martin Tulinius, directeur artistique du Theatre Republique du Danemark, ont ainsi imaginé le projet fou d’explorer l’univers « fantastique et métaphysique » du peintre médiéval en le faisant dialoguer avec Salvador Dali et Jim Morrison, tous deux fortement marqués par l’influence du peintre. Le premier avait toujours admiré au Prado Le Jardin des délices et sa toile surréaliste Le Grand Masturbateur (1929) est directement inspirée par les formes du rocher anthropomorphe du panneau de gauche. Une scène le montre ainsi dans une salle du grand musée espagnol déambulant devant le triptyque et accompagné par un gardien qui a l’apparence d’un singe. Quant à Morrison, l’influence de La Nef des fous (1490-1500) se retrouve dans les chansons de rock psychédélique des Doors, avec leur album Ship of the Fools. Le chanteur a d’ailleurs soutenu la thèse d’un Bosch adepte d’une secte libertaire. Passionné du peintre flamand, le frontman des Doors, a même écrit en 1963 un curieux mémoire visant à prouver que le peintre avait fait partie des adamites, mouvement d’hommes libérés qui pratiquaient l'amour libre, rejetaient le mariage ou le labeur et vivaient nus.

C’est le vidéaste Ange Potier qui a été chargé de créer les animations du triptyque de Bosch et il faut dire que le résultat est stupéfiant. En effet outre les mouvements des êtres du bestiaire fabuleux du peintre, la sonorisation avec le chant des oiseaux, on voit Dali et Morrison évoluer au milieu du Jardin des délices. Je retiens le superbe moment où Dali, assis sur un œuf, à gauche de la toile, admire une acrobate blonde qui se meut avec grâce et puissance dans un globe transparent. On le voit encore naviguer sur une moule noire, celle qui abrite les ébats amoureux d’un couple dénudé. On découvre aussi le chanteur des Doors, parvenu au sommet d’une des architectures élancées du panneau central, sautant dans le rond d’une clé, laquelle se transforme en cerceau qui va permettre ensuite de réelles acrobaties. On admire ainsi ces passages subtils entre les vidéos du triptyque et les évolutions sur la scène. On retiendra encore la monumentale roue de fortune présentant les tableaux de Bosch qui tourne à toute vitesse pour s'arrêter sur une toile et en donner la représentation sur scène.

Ces allers et retours constants entre le monde réel et le monde virtuel sont une des grandes réussites du spectacle. Sept artistes interprètent ainsi vingt-quatre personnages, monstrueux ou non, masqués ou non, tel l’escamoteur du tableau du même nom ou encore le charlatan dans L’Extraction de la pierre de folie. A l’avant-scène, dans une semi-obscurité, on verra se mouvoir un être monstrueux, mi-crapaud, mi-homme, qui rampera lentement du côté scène au côté jardin. Deux êtres hybrides bossus et casqués, présents tout au long du spectacle, et arborant un appendice nasal en forme de mince trompette, iront jusqu’à investir la salle et à souffler de la fumée sous le nez des spectateurs. J’ai aimé aussi le mouvement du Chariot de foin, qui perd une roue, laquelle donne l’occasion à un artiste de proposer un magnifique numéro de cerceau. Ce passage du tableau à la scène trouve sans doute son point d’orgue dans la scène « Feu et destruction ». Sur fond d’incendie apocalyptique présent dans le panneau de droite du triptyque, « L’Enfer », au milieu d’un assourdissant bruit de tonnerre, d’explosions, au sein des brasiers jaillissants, au milieu de moulins tournoyants, les acrobates montent aux mâts, sautent, roulent, tombent, exprimant de tout leur corps l’horreur et la sauvagerie de la guerre.

La trame narrative de ce spectacle hors norme est conduite par la petite fille blonde du professeur (celui qui prend la parole de temps à autre à l’avant-scène pour s’interroger sur le sens du triptyque). Tel Le Marchand ambulant, Le Voyageur ou l'homo viator, cheminant sur le chemin de la vie, elle guide le spectateur à travers l'oeuvre de Bosch. On suit donc le parcours imaginaire de cette jeune dormeuse en jupe rouge, en quête d’une balle de la même couleur, peut-être la fraise du panneau central du triptyque, que des personnages nus sont en train de manger… Ainsi, on la verra dans l’atelier du peintre, s’emparer d’une fraise que Bosch finira par lui accorder et qu’elle placera sous son oreiller. Sortie d’une coquille d’œuf à jardin, cette petite Alice au pays des délices invite le spectateur à pénétrer dans le monde mystérieux et inquiétant du peintre. La comédienne explique ainsi son rôle : « On m’a demandé d’être légère, souriante, une bouffée d’air frais » dans cet univers fantasmagorique. A la fin du spectacle, sous le regard de Dali et de Jim Morrison, elle se révèle trapéziste émérite dans un Jardin des délices, parsemé de sphères, de ce bleu et de ce rose si particuliers dans le tableau. A la fin, la fine silhouette aux longs cheveux deviendra partie prenante du triptyque pour s’y fondre totalement.

Je n’aurais garde d’oublier la remarquable et éclectique bande-son qui, des Doors à Dave Brubeck en passant par le générique de Radioscopie, accompagne et soutient de bout en bout cet extraordinaire spectacle. Héloïse Bourgeois reconnaît le plaisir très particulier qu’elle éprouve à réaliser le numéro de cerceau aérien sur la musique inspirante des Doors avec un partenaire qui interprète Jim Morrison, cet artiste mythique, lui aussi à la limite de la folie.

Cette féérie onirique, acrobatique et visuelle, est marquée au sceau de la poésie. Révélant « un cirque d’auteur plus familier et plus intime », elle est une expérience unique qui touche à l’humain. Samuel Tétreault a d’ailleurs dédié Bosch dreams à la mémoire de Martin Tulinius (1967-2016), Il l’explique en ces termes : « Son enthousiasme et sa passion créative ont été essentiels à la naissance de ce rêve artistique. A l’instar de Bosch, Martin était conscient du caractère éphémère de la vie et de l’importance capitale des choix qui nous guident pour le temps qui nous est imparti […] » La fraise, au coeur du tableau et du spectacle,  n’est-elle pas ce fruit éphémère et fragile qui ne se conserve pas longtemps ?

Un spécialiste de l'art flamand et hollandais, Reindert L. Falkenburg, défend l'idée que Le Jardin des délices terrestres a été conçu comme "sujet de discussion" pour le public de la cour de Bourgogne. Miroir à multiples facettes, il invite à la réflexion en jouant avec les traditions picturales et les conventions de l'époque. Et il me semble que la forme novatrice et spectaculaire de Bosch dreams possède magistralement la même fonction.

 

Lien vers mon poème écrit sur un détail du Jardin des délices :

//ex-libris.over-blog.com/article-preadamites-72582054.html

Sources : 

Les plus grands musées du monde, Musée du Prado, Madrid, Edition Groupe Express Expansion, 2017, pp. 44-50.

Le programme du Dôme, Bosch dreams.

Les 7 Doigts, Dossier pédagogique.

A écouter :

France Culture : Dans l'atelier de Jérôme Bosch (2/ 5) : Le Jardin des délices.

 

 

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7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 17:10

No Time for Tomorrow, Crédit Photos Jalal Al-Mamo

Du 10 au 28 janvier 2018, le Théâtre Le Dôme à Saumur a proposé une exposition des photos du photo-journaliste syrien Jalal Al-Mamo, intitulée No Time for Tomorrow. Ce correspondant des agences Reuters et AFP de 2013 à 2016, né à Alep en 1986, a fui la Syrie en février 2016 et vit actuellement à Saumur.

Dans le chaos syrien et alors que nombre de ses amis s’engageaient dans des milices antigouvernementales ou étaient arrêtés, Jalal Al-Mamo a fait le choix du reportage et de l’information. Travaillant au Media Center d’Alep et très marqué par le sort subi par certains de ses amis, il a utilisé ses images et ses textes afin d’informer sur ce qui se passait dans Alep Est. Ceux-ci décrivent les bombardements bien sûr mais aussi l’espoir des civils qui continuent leur vie malgré les événements. Bien que Jalal Al-Mamo affirme qu’aucun média n’est capable de rendre compte exactement de ce qui se passe là-bas, ses photos réalistes et pleines de compassion sont un poignant témoignage de la vie dans ce pays ravagé par la guerre.

Dans le cadre de cette exposition, Silvio Pacitto, le directeur artistique du Dôme, a demandé aux Poédiseurs, le groupe auquel j’appartiens, de faire une lecture poétique de textes sur la guerre et l’exil. C’est ainsi que le 11 janvier 2018 à 12h 30, lors d’un temps appelé Midi-Poésie, devant une petite trentaine de personnes, nous avons proposé vingt-huit textes sur ce thème.

Dans la préface à son recueil de poèmes, Elle va nue la liberté, la poétesse syrienne Maram Al-Masri écrit que la poésie ne peut justifier son existence et témoigner de sa noblesse que si elle se mêle aux combats de l’humanité. Les poètes syriens, turc, vietnamien, français, du Burundi, de Côte d’Ivoire, connus et inconnus, choisis pour cette lecture poétique, se sont ainsi faits les chantres de cette haute mission, qui associe lyrisme et engagement.

Dans une première partie, les poètes syriens ont fait le constat que la Syrie « est une blessure qui saigne ». Hassan Ezzat (né à Damas) « casse la flûte de [sa] poésie » et renonce à chanter car seul « le sang de [son] pays est [son] encre et [son] art ». Maram Al-Masri, personnifiant son pays natal meurtri (« C’est ma mère sur son lit de mort… c’est l’orpheline qui est abandonnée… C’est une femme violentée chaque soir par un vieux/monstre…), espère que « le peuple de l’arc-en-ciel […] rayonnera après la tempête et la foudre ». Mohamed Omrane (né à Tartous) salue les martyrs « d’une ville brûlée » et fait le constat suivant : « notre résurrection commence dans le rouge ».

No Time for Tomorrow, Crédit Photos Jalal Al-Mamo

Puis les poètes écrivent l’histoire terrible de toute guerre civile. Nizar Qabani (né à Damas) évoque un « temps noir », un « temps sec », un « temps de la fausse victoire » où tout devient mensonge. Il exhorte alors le poète au devoir impérieux de « tuer le monstre ». Aram, quant à lui, en dépit d’un cœur « déchiré par les corps des enfants/et l’odeur de la poudre », continue à croire en l’amour. Il le compare à « un soldat blessé réclamant/une chanson de paix ». En un texte puissant dans sa brièveté, Maram Al-Masri donne à voir ce père qui marche « d’un pas magistral » en portant son enfant mort tandis que John Saleh (né à Qamishli) rappelle l’innocence des enfants de son pays, déchirés entre « un ciel plein d’amour/et de barils de mort ». Abdulkarim Baderkhan (né à Homs), malgré « les rires pleins de larmes de [sa] déception », et « ses morceaux épars dans les ruines », espère en le retour de la femme aimée : « Reviens-moi femme faite de baisers ». Mazim Al Haksan Souleymane fait le portrait d’un enfant dont la guerre fait un « déplacé », un « réfugié » et qui ne craint même plus « la bombe qui était/dans sa main ». Nesrin Trabelsi (née à Damas), « dans l’exil de l’insomnie », se voit projetée dans « l’inquiétude et la peur », tout en rêvant d’une fille qui danserait comme autrefois. Et d’inviter ses rêves à se battre « avec les cauchemars/à l’entrée de la ville ». Hussein Habasch (né à Alep) décrit un homme blessé, « tranquillisé » par la terre « chaude, brûlante/comme son corps » qui fait délibérément le choix de s’abandonner à la mort : « Il a fermé son corps/et il a dormi d’un profond sommeil ». Samih Choukaer, dans un long poème anaphorique (« Ah ! Si tu pouvais… »), exhorte sa mère à arrêter la guerre « comme autrefois tu/arrêtais la fièvre/avec tes compresses d’eau froide/et tes baisers,… » Maram Al-Masri nous invite à admirer la fierté de cette mère, dont le fils est « un héros » qui ne sourit plus que « dans le cadre/de la photo ». Widad Nabi décompte et « archive » ses « vingt-huit blessures », celles qui ponctuent son existence. « Il n’y a qu’une blessure que je n’archive pas/et que je cache comme un talisman pour ma mort/qui vient/la blessure immortelle de la poésie ».

No Time for Tomorrow, Crédit Photos Jalal Al-Mamo

Ensuite, dans une troisième partie, nous avons proposé des poèmes consacrés à l’exil. Gaël Faye, avec « La mer engloutit » retrace le parcours douloureux et chaotique de ceux qui fuient sans l’avoir choisi, « pour inventer des commencements et désapprendre le désespoir ». « Avec nos valises de nostalgie et nos baluchons de rêves/Nous voguons vers la patrie de tous les hommes:/L’espoir ». Le poème « Nuit d’encre et de sang » de Murielle Zsac met en scène un père naufragé avec son fils, qui l’encourage (hélas en vain !) à tenir bon : « Tenir, il faut tenir/Ce bout d’épave est ton trône de roi ». Nâzim Hikmet, le grand poète turc, dans un poème-leitmotiv, « une chanson qui vous pénètre », évoque avec une mélancolie intense « celui qui s’en est allé ». Sabine Huynh, en quelques vers lapidaires, décrit « la nuit inquiète/sans repos/de l’exil ». Tanella Boni raconte le périple douloureux de ceux qui « ont quitté leurs pays/Le cœur en bandoulière/ Et leurs peaux en lambeaux ». Victimes des  « passeurs de pierres/Qui ignorent les noms des humains », et « ensevelis dans la mer-tombeau », ils deviendront des « corps sans nom sans sépulture ». Maram Al-Masri dit la hâte précipitée avec laquelle les réfugiés sont contraints de fuir leur terre. Courant « avec leur sac/et l’espoir de revenir », ils iront au-delà des frontières pour se rendre compte que « tout ce qu’ils ont emporté/est tombé de leur sac/troué. Eric Dubois donne la parole à un exilé qui demande à l’Autre de le regarder en vérité : « Je ne suis pas une masse sombre/indécise/j’ai des yeux une bouche/des yeux pour voir que tu ne veux pas/me voir ». Il fait le constat tragique que « la vie est une prison aux murs invisibles » édifiée par celui « qui ne veu[t] pas [le] voir ». Un poème, que j’avais écrit en octobre 2017, évoque les silhouettes des émigrés que j’avais croisés dans les champs au cours d’une balade automnale : des « ombres » qui « ramassent/Leurs parents délaissés/Leur terre abandonnée/Leurs espoirs saccagés… » Maram Al-Masri évoque l’importance capitale que prend pour tout exilé le téléphone portable et Facebook qui leur « ouvre le ciel/fermé devant [leurs] visages aux frontières ». Pierre Maubé, dans « Le dormeur du rivage », rappelle avec émotion le petit Alan Kurdi dont la photo du corps noyé « à la lisière de la terre et de la mer » avait bouleversé la planète entière : « Dans l’eau, il a cherché une main./Il est petit, il dort les bras le long du corps./Il est petit, il dort, la tête dans le sable. » Hala Mohamad avoue : « Je n’ouvrirai plus ma porte à personne » car « La tente n’a pas de porte/La tente n’a pas de clef/…Non ».

No Time for Tomorrow, Crédit Photos Jalal Al-Mamo

Dans une quatrième partie, nous avions retenu, en dépit de tout, des poèmes porteurs d’espoir. Ainsi la peintre et musicienne Kawkab Hames aspire à la reconstruction de sa patrie détruite. « Nous allons tricoter du fil de notre âme/la maison des amants,/le nid pour les oiseaux de l’amour et les colombes de la paix ». Son plus profond désir et « qu’on écrive encore des poèmes/pour l’amour, les amoureux et la paix ». Maram Al-Masri, en une forme de litanie de prénoms, évoque la variété des religions et des peuples qui cohabitaient en Syrie. » « Il y a des couleurs et des nuances dans une même patrie », conclut-elle. Enfin nous avons achevé notre lecture avec le très beau poème de Maram Al-Masri, « Elle va nue la liberté » :

Elle va nue, la liberté,

sur les montagnes de Syrie

dans les camps de réfugiés.

Ses pieds s’enfoncent dans la boue

et ses mains gercent de froid et de souffrance

Mais elle avance.

 

Elle passe avec

ses enfants accrochés à ses bras.

Ils tombent sur son chemin.

Elle pleure

mais elle avance.

 

On brise ses pieds

mais elle avance.

On coupe sa gorge

mais elle continue à chanter.

 

Ces textes (sauf « Dans les champs ») sont extraits de :

 

  • L’amour au temps de l’insurrection et de la guerre, Anthologie de la poésie syrienne d’aujourd’hui, Maram Al-Masri, Le Temps des Cerises, 2016
  • Elle va nue la liberté, Maram Al-Masri, Editions Bruno Doucey, 2013
  • Passagers d’exil, Une anthologie établie et présentée par Pierre Kobel et Bruno Doucey, Editions Bruno Doucey, Poes’idéal, 2014
  • C’est un dur métier que l’exil, Nâzim Hikmet, Anthologie établie et présentée par Charles Dobzynski, Le Temps des Cerises, 2009

Musique :

  • Munir Bashir et Omar Bashir, Duo de Ûd

Les Poédiseurs que nous sommes avons aimé cette pause méridienne en poésie qui aura sans doute permis à certains de découvrir l’émouvante exposition de Jalal Al-Mamo. Et nous espérons que ce Midi-Poésie trouvera son public et son rythme.

Le Poèmaton d'Isabelle Paquet, Crédit Photos ex-libris.over-blog.com

Dans le cadre de Midi-Poésie, était aussi installé un Poèmaton. Imaginé par Isabelle Paquet, directrice artistique de la Compagnie Chiloé, c’est une cabine, inspirée du Photomaton que tout le monde connaît. Le lieu ressemble à confessionnal divisé en deux parties. Caché par un court rideau, l’on s’assoit d’un côté et l’on colle son oreille contre un petit orifice grillagé. De l’autre côté de la cloison, une comédienne vous susurre un poème. J’ai cru d’abord que celui que j’avais entendu était de Pablo Neruda. Quand le texte du poème est sorti, ainsi que cela se passe dans un Photomaton, j’ai vu qu’il s’agissait d’un hommage au poète chilien rendu par Kenneth White et intitulé « Chez Pablo Neruda ».

 

 

1.
C’est dans cette maison
entre chemin de fer et océan
qu’il écrivit ces lignes :
« J’ai besoin de la mer
car elle est ma leçon :
je ne saurais dire
si ce qu’elle m’enseigne
est musique ou conscience :
je ne sais si elle n’est que turbulence 
ou être profond
seulement voix rauque
ou lumineuse conjecture
[…]
le fait est que
même endormi
par quelque phénomène magnétique
j’évolue
dans l’université des vagues. »

2.
De ce seul point
tout le paysage chilien
s’ouvre
au nord jusqu’à l’Atacama
et ses grands géoglyphes
au sud jusqu’à Punta Arenas
et ses débris glaciaires 
une étendue de quatre mille kilomètres
une chaîne de montagnes enneigées
au large de la côte un gouffre marin
dans le nord
généré par les eaux froides
du courant de Humboldt
un monde de brume
le camanchaca
dans le sud
un désert de cactus
plus bas encore
des vallées jonchées de rochers
des lacs glacés
des bois de hêtres
et tout au bout
entre Chiloé et le cap Horn
des myriades d’îles et d’îlots
un labyrinthe de fjords
une steppe rude
balayée de vents féroces
et découpés sur le ciel
les pics scintillants du Hielo Patagónico.

3.
Retour à cette maison
entre El Tabo et Algarrabo
sur sa colline rocheuse
face à la mer

avec une question dans l’air

y eut-il ici une réelle « conjecture »
une « profondeur d’être »
ou seulement rouleau après rouleau
d’un grandiose oratorio ?

oublions la question

et contemplons
ce voile de pluie bleue
qui balaie le terrain
depuis Valparaiso.

Kenneth White 
Traduit de l’anglais par Marie-Claude White

 

Cette pause poétique et ludique nous a beaucoup plu. Outre la surprise de découvrir un poème nouveau ou de reconnaître un texte connu, il y a ce moment suspendu où ne comptent plus que les mots, leur rythme, leur couleur, et le souffle de la diseuse.

 

 

https://reporterre.net/Le-Poematon-la-cabine-enchantee-qui-dit-des-poemes

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 22:23

Crédit Photos : Tetsu Maeda, Montoleone, Ida Brenzoni

 

Vendredi soir, 12 janvier 2018, sur le parquet de la scène du Dôme à Saumur, l’atmosphère était « caliente ». Les dix danseurs de la Tango Metropolis Dance Company, accompagnés par le Quintet Daniel Binelli, rendaient un hommage énergique et sensuel à Astor Piazzolla (1921-1992), le Villa-Lobos argentin, avec le spectacle Buenos Aires Tango Suite. Ce compositeur, précurseur et principal représentant du tango d’avant-garde, a marqué de son empreinte cette « musique populaire et contemporaine de la ville de Buenos Aires ». Les danseurs de la compagnie argentine se sont faits admirablement les interprètes de ce musicien exigeant et passionné.

Le spectacle a débuté par un superbe duo (Soledad Rivero et Lucas Páez), éclairé par la poursuite, sur une musique de Juan de Dios Filiberto, qui nous a immédiatement plongés dans l’âme argentine. Puis, le rideau de fond de scène s’est ouvert sur l’orchestre typique du tango argentin : l’extraordinaire Daniel Binelli (digne héritier d’Astor Piazzolla avec qui il collabora pendant quatorze années) au bandonéon, instrument-phare du tango ; Polly Ferman au piano, Martin Keledjian à la contrebasse, Humberto Ridolfi au violon et le guitariste César Angeleri. Le spectacle alternera ainsi les moments musicaux (Piazzolla, Daniel Binelli) avec les séquences dansées (sur des musiques d’Augustin Bardi, India Pavile, Daniel Binelli, Piazzolla, Julio de Caro, Pedro Laurens, Eduardo Rovira, Sebastian Piana) apportant ainsi des pauses bienvenues et permettant des soli d'instrument aux musiciens. L’occasion de créer cette couleur mélancolique et noctambule si particulière au tango, cette danse « à l’esprit baroque, [qui] s’offre des détours délicieux, malicieux ».

Les chorégraphies variées et inventives nous ont permis d’admirer la technique impeccable de ces danseurs (Michaela Böttinger/Cristian Mino, Soledad Rivero/Lucas Paez, Jorgelina Guzzi/Dario Farias, Sabrina Nogueira/Eber Burger), tout en puissance et en fluidité, menés par Claudio Hoffmann et Pilar Alvarez. Les cinq danseuses brunes (vêtues des superbes robes noires ou rouges imaginées par Maria Sanz), parmi lesquelles se détachait une danseuse blonde et élancée au port de tête aérien, nous ont montré toutes les facettes de cette danse. Guidées par le mouvement du buste et le poids du corps de leur partenaire masculin, nous les avons vu le suivre, se refuser, se rebeller, s’abandonner, tout en conservant cette tenue et cette fierté, si particulières au tango argentin, cette « marche, à deux et dans la musique ». Entre colère et désir, entre acceptation et rejet, mêlant des sentiments vibrants et ambivalents, le tango apparaît bien comme une sensuelle valse-hésitation. Dans une autre belle séquence à trois danseurs, la danseuse nous a donné à voir le cabeceo, cette manière discrète d’inviter un partenaire à danser alors qu’elle-même lui a lancé la mirada.

Chez les hommes, vêtus de sobres costumes gris à gilet sur une chemise blanche, nous avons aussi admiré cette manière de guider leur partenaire vers une direction qui semble à chaque fois impromptue. Cet art de créer des formes sculptées qui durent aussi longtemps que dure une danse, à l’origine fondée sur l’improvisation. Cet air de défi, sans doute hérité de l’Espagne, qui confère au tango une allure de lutte où l’homme et la femme s’affrontent dans une sexualité exacerbée. Et quand la danse est achevée, les danseurs ne continuent-ils pas de se poursuivre en se toisant avec orgueil ?

On signalera aussi ces beaux passages où les hommes dansent deux par deux ou ensemble. Moments surprenants certes, mais pas tant que cela quand on sait qu’avant d’entrer dans les bals de Buenos Aires, les hommes s’entraînaient entre eux pour s'assurer de bien danser avec leur cavalière.

Chez ces danseurs aguerris, quelle assurance dans les ruptures de rythme, les étreintes farouches (abrazo), les petits pas très rapides (seguidillas), les mouvements circulaires (bicicleta), les inclinaisons passionnées, les positions symétriques en miroir (espejo), les portés époustouflants, ou encore les castigadas quand le danseur pousse la jambe de sa cavalière vers le haut ou accroche le pied ou la jambe de celle-ci. Dans ces mouvements puissants et d’une précision extrême, où les corps s’étirent, se happent, basculent, s’inclinent, s’apparient, s'assemblent et se désassemblent, la troupe fait merveille, tout en nous entraînant dans ce monde de la nuit,  où naquit cette danse devenue mythique.

En regardant ce beau spectacle, j’avais envie de fredonner la chanson de Léo Ferré, « Le temps du tango » :

Alors c'était plus Valentin'
C'était plus Loulou, ni Margot
Dont je serrais... la taille fine...
C'était la rein' de l'Argentin'
Et moi j'étais son hidalgo
Œil de velours et main câline...
Ah c' que j'aimais danser l' tango !...

Merci donc à ces fabuleux danseurs, sublimés par les éclairages d'Albert Pastor et les couleurs changeantes du fond de scène, à ces musiciens inspirés qui, le temps d’une soirée, nous ont entraînés loin dans une « lente promenade argentine », et nous ont donné l’envie d’apprendre le tango, cette « pensée triste qui se danse ».

 

Sources :

Programme du Dôme

http://www.marseilletango.fr/Vocabulaire%20Tango%20Argentin%202.htm

 

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1 janvier 2018 1 01 /01 /janvier /2018 09:59

 

Comme au vent la plume

Les années s’enfuient

En brisants d’écume

Tout s’évanouit

 

Les minutes passent

Lisse graine aux doigts

Sans laisser de trace

Au mitan de soi

Temps nous déshabille

Et nous laisse nus

Plus rien ne fibrille

Dans nos corps fourbus

 

Mais le cœur en nous

Jamais économe

Combat comme un fou

Vibrant métronome

 

Au matin du 1er janvier 2018

 

 

A tous les lecteurs, visiteurs, passants de ce blog,

pour l’année 2018

je souhaite de conserver ce cœur battant et innombrable.

 

Photos ex-libris.over-blog.com

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 11:20

Pierre Arditi et Daniel Russo dans L'être ou pas (Crédit photos D. R)

Jeudi 14 décembre 2017, au Dôme, à Saumur, on s’interrogeait sur la question juive. Non pas gravement ni pédagogiquement mais sur le ton de l’humour et de la comédie. Daniel Russo et Pierre Arditi y interprétaient avec brio et volubilité les deux personnages de la courte pièce de Jean-Claude Grumberg, L’être ou pas, mise en scène par Charles Tordjman. Celle-ci était parue en 2013 sous le titre En finir avec la question juive. En raison des violents événements de janvier 2015, elle avait été rebaptisée d’une manière plus elliptique. Jean-Claude Grumberg s’en explique ainsi : « La direction du théâtre a eu peur que les gens prennent ça au premier degré. J’ai tenu jusqu’au début janvier, et puis les événements ont fait que j’ai capitulé. Je ne sais toujours pas ce qui m’a poussé à l’écrire. Les gens à qui je la faisais lire me disaient qu’ils se sentaient comme allégés. Je recherchais sans doute moi-même, inconsciemment, à m’ôter un poids. Celui de l’antisémitisme et de la « question juive », deux sujets posés sur ma table depuis ma naissance. » On sait en effet que toute son œuvre est irriguée par la disparition dans l’horreur de la Shoah de son père et de ses grands-parents raflés devant lui en 1942.

Pierre Arditi explique qu’ « avec cette pièce, Grumberg enterre ses morts comme il en a envie, c’est-à-dire en riant ». Déjà, dans Maman revient pauvre orphelin, pièce que nous avions montée au lycée avec mes élèves, il nous proposait d'entendre son appel pour que le théâtre soit le lieu où les morts et les vivants aient une chance de se rencontrer.

En neuf impromptus pleins de verve et d’ironie tragique, le dramaturge pose donc ici la question de l’identité juive. Dans un escalier en colimaçon tout en blancheur, l’auteur de L’Atelier (sa pièce la plus connue) met en scène deux voisins – celui du dessous (Daniel Russo) – et celui du dessus – (Pierre Arditi) qui se rencontrent et discutent de ce sujet complexe. Le premier, une sorte de Candide au franc parler, dont la femme (originaire de Quimper !) a appris sur Internet que le second (dont la femme est de Bordeaux !) est juif, lui pose à brûle-pourpoint la question suivante : « Je suis votre voisin. Vous me remettez ? Vous avez une seconde ? Vous êtes juif ? C’est quoi au juste ? » Son interlocuteur, un « juif athée », va s’efforcer tout au long de la pièce de démonter ses préjugés et ses idées toutes faites, jusqu'au coup de théâtre final.

Pierre Arditi a expliqué que « l’avantage de cette pièce, c’est qu’elle éclaire le tunnel ». Le tunnel de la question juive, avec son cortège d’a priori et de poncifs. Jean-Claude Grumberg l’a bien précisé : « Afin d’être aussi complet que possible, je signale à ceux que la question continuerait à tarauder qu’un prof émérite d’Harvard a répertorié à ce jour 8612  façons de se dire juif. Ne se reconnaissant dans aucune, il a déclaré à la presse qu’il poursuivait ses recherches. Je m’associe modestement mais de tout cœur à ses recherches. » Et le dramaturge juif qu’il est (« Ecrivain juif et français ou français et juif ») le fait à sa manière avec une comédie et non un plaidoyer politique ou un pensum, au ton caustique mais jamais méchant. Pierre Arditi l’affirme ; selon lui on peut parler des juifs et rire. Certes, « cela dépend de l’interlocuteur et à partir du moment où le rire est animé de bonnes intentions ». Et Daniel Russo de renchérir : « La pièce nous ramène au cinéma italien de la grande époque où l’on parlait d’une société terrifiante et où l’on faisait rire avec ça. » Et Grumberg de se réjouir « d’avoir réussi à faire rire avec un tel sujet ».

Pierre Arditi le comédien apparaît ici comme le porte-parole de l’auteur et il y a tout à parier que lui-même se reconnaît dans les paroles du personnage, en lutte contre le confusionnisme et le sectarisme ambiants. A son interlocuteur qui lui reproche d’être un mauvais juif parce qu’il ne mange pas de porc, il rétorque : - « Ecoutez, je suis juif, juif, je suis né juif, je mourrai juif, je n’ai aucun effort à fournir pour le devenir ou le rester, vous comprenez ? » - « Oui, mais ma femme… » - « Je suis juif comme je veux l’être et non pas comme votre femme veut que je le sois ou son rabbin. Juif des pieds à la tête, heureux et fier de l’être ! » L'homme Pierre Arditi exprime les mêmes convictions à sa manière : « Je ne pourrais pas mieux dire que Grumberg, je dirais exactement la même chose. Je suis un juif athée, totalement et fermement athée et en même temps je suis juif mais je ne pratique pas. Je mange de tout, j’aime la cochonnaille, la charcutaille. Le shabbat, je ne sais pas ce que c’est et je n’ai rien contre ceux qui respectent et qui pratiquent. C’est ce que ça dit : on est juif comme on veut ! » Une identité revendiquée et affirmée, mais dans la plus complète liberté !

Crédit Photos, Culture Box

On croyait en avoir fini avec l’antisémitisme et voilà que de nouveau les juifs doivent se justifier et donner des gages. Grumberg s’en étonne : « Ma génération croyait que l’athéisme allait vaincre, on ne pouvait pas imaginer ce retour de l’obsession religieuse. » La pièce porte non pas sur les questions que les juifs se posent mais sur celles que les autres se posent sur eux. Dans Le Journal du Dimanche, Pierre Arditi le précise : « Le racisme antijuif remonte à la surface depuis un bon moment. Que doit-on faire ? Expliquer, je crois, comme avec cette farce philosophique qui a la bonne idée de ne pas aborder les questions que se posent les juifs, mais celles que se posent ceux qui ne le sont pas. » Et de poursuivre : « Grumberg a cette grande vertu de distiller une forme de légèreté, pour parler de choses qui pèsent sur nos nuques depuis des décennies pour ne pas dire des millénaires. Mieux vaut sourire de l’abomination plutôt que d’être abominé justement. » Le rire comme un remède au désespoir.

Dans cette courte pièce brillante et drôle, on évoque sans distinction le rapport des juifs à l’argent, la création de l’Etat juif, la question palestinienne. On y discute sans ambages de sexe, de circoncision et de nourriture casher. On y revisite avec l'humour des histoires juives l’Ancien Testament et l’épisode des Dix commandements, lorsque Dieu plia le ciel pour les déposer sur le Mont Sinaï ! On y redécouvre l’histoire d’Agar et de Sara, mères d’Ismaël et d'Isaac… tout en évoquant de manière plus prosaïque la non-conformité des boîtes à lettres de l’escalier.

Les dialogues incisifs et drôles font mouche. Ainsi quand Arditi définit ce qu’est un juif : « Est juif qui ne nie pas qu’il l’est quand il l’est. » Ou quand Daniel Russo s’étonne de ce que lui dit son interlocuteur : - « Je ne comprends pas un mot de ce que vous racontez. » - « Je parle français pourtant. » - « Pour moi, c’est du grec. » - « Tant que ce n’est pas de l’hébreu ! » Les réparties fusent : « Avant [de régler la question juive] », explique le voisin du dessus, « je veux d’abord vaincre le chômage en France, régler les problèmes sociaux et économiques en Europe, tout en liquidant la dette et la pollution. Après, promis, dans la foulée, je m’occupe du Moyen Orient, pas seulement d’Israël et de Palestiniens, mais de la Syrie, du Liban, et après, s’il me reste un peu de temps, je m’attaque à l’Afrique ! » Ou bien quand la femme du voisin du dessous assène : « Un mauvais juif est pire qu’un anti-juif ! » Ou encore lorsque lui-même réclame la restitution des territoires palestiniens et que l’autre répond : « Les rendre, ok ! Mais à qui ? »

Dans cet affrontement verbal comico-philosophique, les deux comédiens rivalisent de bons mots sans que jamais l’un ne l’emporte sur l’autre. On voit qu’ils jouent la pièce depuis longtemps ensemble et l’osmose entre eux est complète. Dans ce rôle de l’intello-bobo, on retrouve ici le Pierre Arditi que l’on connaît par cœur avec sa diction si particulière, ses ruptures de rythme, ses tics de comédien et son incroyable aisance sur scène. Manifestant pourtant peut-être une certaine fatigue au milieu de la pièce, avec un trou de mémoire, surprenant de sa part, mais qu’on pardonnera à l’immense comédien qu’il est. Quant à Daniel Russo, « remarquable d’expressivité », il incarne avec un naturel confondant le beauf du rez-de-chaussée, dont l’évolution en étonnera plus d’un à la fin de la pièce.

Ainsi que le dit Arditi lui-même, « en ces temps difficiles où le second degré peut être si mal interprété, si mal toléré, il s’agit peut-être de résistance. Une résistance culturelle face à l’ignorance et à la bêtise. » Selon lui, dans un monde où l’on est en train de mourir parce que les gens ne se parlent plus, la pièce propose un discours de paix et de tolérance. « Quand on connaît l’autre, on l’approche, on parle avec lui, on tente de le comprendre, la route s’éclaire et on peut se tolérer, s’aimer et vivre ensemble. » Des paroles à méditer pour éviter le retour à l'obscurantisme !

Crédit Photos V. B

Sources :

« L’être ou pas, un théâtre de salubrité publique à Paris », Didier Méreuze, La Croix

Théâtre du blog, L’être ou pas

« Jean-Claude Grumberg, Son coup de théâtre à l’antisémitisme », Alain Spira, Paris-Match

Interview de Pierre Arditi sur France 3 Week-end, 22/02/2015 et sur Entrée libre

 

 

 

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24 décembre 2017 7 24 /12 /décembre /2017 16:23

Le Nouveau-né, Georges de La Tour

Nativité

 

Pour Malène

qui voulait un poème

sur le tableau de Georges de La Tour

 

Les mains ! Voyez les mains qui tiennent

Cet enfançon silencieux.

L’une étreint fort le petit Dieu,

Et l’autre le soulève à peine.

 

C’est un marmot emmailloté

Au visage gros de sommeil.

Ses yeux clos fixent le soleil

De la ténébreuse Beauté.

 

Marie écoute la lumière

Qui respire contre son sein.

"Mon lumignon, mon tendre rien,

Tu embrases toute ta mère."
 

Ce poème, que je viens de découvrir dans un recueil de poèmes consacré au feu, me donne l’occasion d’évoquer la figure de Jean Mambrino (1923-2012), un poète, devenu membre de la Compagnie de Jésus en 1954.

Pendant quinze ans, à Amiens et à Metz, il est professeur de lettres et de langue anglaise tout en enseignant le théâtre, découvert grâce à Jean Dasté. C'est ainsi qu'il aura pour élève l'un des plus grands dramaturges français, Bernard-Marie Koltès. Passionné par le Septième Art, il se liera d’amitié avec Roberto Rossellini et des cinéastes de la nouvelle vague comme François Truffaut ou Eric Rohmer.

Après sa rencontre avec T. S. Eliot et Kathleen Raine, il entre en relation avec René Char. Trois rencontres importantes marquent également ces années : celles de Henri Thomas, d'André Dhôtel et de Georges Simenon. C’est grâce à Jules Supervielle qu’un ensemble de ses poèmes paraît en 1965 au Mercure de France sous le titre Le Veilleur aveugle. Dès lors, il se partagera entre son travail de critique littéraire à la revue jésuite Etudes, à la rédaction d’ouvrages sur la littérature et à l’élaboration de son œuvre poétique. Sa poésie, simple dans sa forme, trouve son originalité dans ses riches évocations symboliques de la nature. « La poésie, écrivait Jean Mambrino, est un langage silencieux qui efface ses propres traces, pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas. »

Avec des ouvrages comme Lire comme on se souvient ou La patrie de l’âme, on peut dire aussi qu’il fut un passeur. De Walter Pater à Kawabata en passant par Jean Giono, l’auteur y évoque des écrivains célèbres ou méconnus en conciliant réflexion et émotion, ainsi que le disait Claude Roy.

Pratiquant aussi bien la forme brève que le style narratif, la poésie, jamais apologétique, de ce jésuite poète « s’inscrit dans la tradition d’un humanisme ouvertement catholique ». « Il a su inventer un nouvel espace où célébrer l’insondable richesse du Christ », écrit le jésuite Claude Tuduri qui commente ainsi son œuvre : « « La poétique de Jean Mambrino se situe d’emblée dans la ligne de celle des écrivains qui cherchent à traduire la réalité dans ce qu’elle a d’essentiel, la présence de l’Être en ce qu’il a de plus authentique et de plus pur. »

Dans toute sa poésie, Jean Mambrino est hanté par la lumière. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait écrit sur ce tableau en clair-obscur de Georges de La Tour, intitulé Le Nouveau-né. Tout en accordant une attention extrême aux détails de la vie quotidienne, ce chef-d’œuvre nocturne de la maturité du peintre exprime un profond mystère. La flamme vacillante de la bougie « fait écho à la fragilité de la vie et révèle en même temps l’essence divine de l’enfant ». Même si le rouge de la robe de Marie préfigure la Passion future de son fils, la lumière qui émane de Lui l’éclaire et l’ « embrase » toute, ainsi que le dit magnifiquement le poète. La description précise et réaliste des mains de Marie (« étreint », « soulève ») et du nourrisson endormi (« marmot emmaillotté », « gros de sommeil ») s’allient ici harmonieusement  avec une approche mystique de la scène. Ce que souligne la synesthésie de « la lumière/ qui respire contre son sein. » Le poème exprime donc remarquablement, me semble-t-il, cette « sensation spirituelle », dont Jean-Pierre Lemaire parle à propos de la poésie de Jean Mambrino.

 

Sources :

Jean Mambrino, wikipédia

La poésie de Jean Mambrino, L’innocence retrouvée du sensible, Claude Tuduri

 

 

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26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 16:50

 

Jeudi 23 novembre 2017, à l’issue de la représentation d’Edmond, d’Alexis Michalik, au Dôme, on aurait pu se croire le 27 décembre 1897, au théâtre de la Porte Saint-Martin, à la triomphale première de Cyrano de Bergerac, qui connut plus de quarante rappels. La salle saumuroise à l’italienne était debout pour applaudir à tout rompre cette pièce qui raconte avec fantaisie et brio la genèse du chef d’œuvre d’Edmond Rostand. Créée en 2016 au Théâtre du Palais-Royal, Edmond, qui connaît un grand succès couronné par cinq Molières en 2017, est actuellement en tournée, car la distribution en est double.

C’est donc une mise en abyme réussie pour Alexis Michalik, ce jeune dramaturge de 35 ans qui n’aime rien tant que prendre un classique et le revisiter. « Ca parle d’un mec qui est en train d’écrire Cyrano de Bergerac », explique-t-il, tout en reconnaissant que « tout le challenge était de mettre Cyrano dans Edmond. Comment intégrer l’esprit et l’émotion qu’on ressent en voyant Cyrano dans sa propre écriture ? » Pour ce faire, l’auteur et metteur en scène s’est beaucoup documenté. Il s’est plongé dans toutes les biographies de Rostand, dont celle de son épouse, la poétesse Rosemonde Gérard, recherchant des informations sur le théâtre de l’époque, les pièces qui se jouaient, les usages, les traditions, la durée des spectacles, les cachets des comédiens, tous éléments qui ont nourri son imagination. Il précise cependant  que « son but n’a pas été de faire une biographie d’Edmond Rostand, tout comme le but de Rostand n’était pas d’écrire une biographie de Cyrano de Bergerac ». Depuis 2013, de ce sujet il avait d’abord pensé faire un film qu’il a cherché à monter sans succès. C’est après avoir vu l’adaptation théâtrale du film Shakespeare in love (dont le sujet est aussi un auteur en panne d’inspiration), qu’il s’est dit qu’Edmond  avait sa juste place sur une scène de théâtre.

Le metteur en scène a particulièrement bien restitué l’atmosphère de cette époque « fin de siècle », juste avant que ne commence l’ère du cinématographe. On y évoque l’affaire Dreyfus, Georges Feydeau (Nicolas Lumbreras) et Courteline (Régis Vallée) s’y gaussent des insuccès d’Edmond Rostand (Guillaume Sentou), on y entend le Boléro (un brin anachronique !) de Ravel (Nicolas Lumbreras), on découvre les premières images de Méliès (Nicolas Lumbreras) et Antoine Lumière (Christian Mulot), on devise avec un Tchékhov anémique dans la maison close « Aux belles poules », on y voit Jules Clarétie (Christian Mulot), administrateur de la Comédie-Française, renvoyer le grand comédien Constant Coquelin de la Maison de Molière… Tout le petit monde interlope familier des théâtres s’y agite : le régisseur, le costumier (Pierre Bénézit), le vieux critique (Christian Mulot), la vieille actrice (Valérie Vogt), les deux producteurs corses Marcel et Ange Floury (Pierre Bénézit et Christian Mulot) qui se disputent la paternité du fils de la comédienne Maria Legault l’interprète de Roxane (Christine Bonnard), son habilleuse Jeanne (Stéphanie Caillol) qui est aussi la muse d’Edmond Rostand.

Les douze comédiens se partageant une trentaine de rôles, chacun campe avec énergie la silhouette de son personnage : les deux producteurs, dans un numéro de vieux mafieux corses, exigent des conditions drastiques pour la pièce, renâclant sur les décors et les costumes et imposant leur ancienne maîtresse Maria Legault. Ils iront jusqu’à oser un numéro de polyphonie corse !  Le régisseur à casquette ne se résout pas à appeler Coquelin par son prénom alors qu’il le connaît depuis longtemps ; dans les cafés, on sent monter un racisme et un antisémitisme battus en brèche par la faconde d'un patron noir, Monsieur Honoré (Jean-Michel Martial). Quant à l’épouse d’Edmond Rostand, Rosemonde Gérard (Anna Mihalcea), on la voit se débattre entre soucis d’argent et crises de jalousie. Les scènes de rue à la lueur d’un réverbère ont un charme suranné, avec le vendeur de bijoux, l’homme-sandwich, tous les personnages du petit peuple de Paris. Edmond ne va-t-il pas aussi jusqu’à prendre un train brinquebalant jusqu’à Issoudun afin de récupérer son comédien Léonidas Volny (Kevin Garnichat) l’interprète de Christian de Neuvillette, parti retrouver son amoureuse dans un hôtel de province ?

Alexis Michalik situe l’intrigue de la pièce au moment où Edmond Rostand, vaguement dépressif, a vingt-neuf ans et doute de sa vocation d’écrivain. Il vient de connaître un demi-succès avec La Princesse lointaine, interprétée par Sarah Bernhardt (Valérie Vogt) et son inspiration est en panne. Encouragé par Coquelin l’aîné, adulé du public, et par la célèbre tragédienne, il se lance dans l’écriture d’une nouvelle pièce qui, au départ ne doit comporter que trois actes et finira par en compter cinq. La genèse dura d’avril 1896 à janvier 1897, au grand dam de Rosemonde Gérard, toujours inquiète pour les finances du foyer mais affichant une foi aveugle en son écrivain d’époux. La mise en scène, tout en vivacité, joue beaucoup sur les allées et venues de Rostand entre sa table de travail et le lit conjugal.

Edmond est ici interprété par Guillaume Sentou, un comédien plein d’énergie qui arbore une fine moustache à la Dali. Alexis Michalik lui avait dit : « J’ai besoin d’un petit nerveux qui parle vite ! » Molière de la révélation masculine 2017, il donne à voir un Rostand, rongé par le doute, souvent dépassé par les événements mais bien décidé à venir à bout de la tâche qu’il s’est imposée. Et d’implorer le pardon de son ami Coquelin pour lui avoir donné « une pièce aussi inepte, aussi mal écrite », ce à quoi Coquelin rétorque : « Vous êtes fou mon jeune ami. C’est un chef d’œuvre que vous m’avez confié ! »

C’est toute l’habileté de Michalik d’intercaler dans la pièce des scènes où l’on découvre comment naît l’inspiration du poète et des scènes de la comédie héroïque de Rostand. Ce faisant le jeune auteur demeure sans doute fidèle à la réalité puisque Max Favalelli raconte dans Le Roman vrai de la IIIe République, Prélude à la Belle Epoque, que c’est aux eaux de Luchon, lors d’une rencontre avec un jeune homme mélancolique (qui aimait une jeune fille et ne savait lui parler) que le dramaturge se dit : « On pourrait en faire une comédie ». De la même manière, la scène du balcon sera inspirée à Edmond par la demande de Léonidas Volny, amoureux de Jeanne la jeune habilleuse, dont l’amour fait de lui un amoureux transi et muet. Et le dialogue des nez naîtra à la faveur d’une rencontre avec Monsieur Honoré, qui a été traité de nègre !

La mise en scène fourmille d’inventivité et de fantaisie, et l’action réglée au cordeau se déroule sans aucun temps mort. Les portes claquent, les changements se font à vue grâce à la célérité des comédiens et il se passe tout le temps quelque chose à quelque endroit du plateau. A la fin de la pièce, j’ai particulièrement apprécié l’utilisation de la scène divisée en deux pour représenter et la scène du Théâtre de la Porte Saint-Martin et ses coulisses et en même temps la scène du théâtre de la Renaissance où Sarah Bernhardt, l’admiratrice éperdue de Rostand, joue « au galop de chasse » Les Mauvais Bergers de Mirbeau afin d’être présente au cinquième acte de Cyrano !

Il y a encore de jolies inventions comme cette idée de faire remplacer au pied levé Maria Legault, menacée d’aphonie et tombée dans une trappe ( !), par Jeanne l’habilleuse, groupie de Rostand, qui connaît le rôle par cœur. Une belle manière d’exprimer l’amour du théâtre ! Et de choisir plus tardivement d’inventer le rôle du pâtissier Ragueneau et de le confier à Jean Coquelin fils (Régis Vallée). N’est-il pas très mauvais dans l’emploi du comte de Guiche parce que « c’est un méchant » ?

Et puis, de temps à autre, une phrase résonne particulièrement aux oreilles du public. Ainsi quand un personnage s’étonne que le producteur veuille absolument faire jouer sa maîtresse ou quand Jeanne rétorque à Léonidas Volny, son « Léo superbe et généreux » que le désir de la femme existe et qu’il faut savoir l’écouter !

L’émotion est bien palpable encore lors de la mort de Cyrano, superbement interprétée par Pierre Forest. Après Daniel Sorano, Michel Vuillermoz ou Depardieu, il n’est pas facile d’exister dans le rôle de cet archétype du héros romantique, grotesque et sublime à la fois, et le comédien ne démérite point. Dans le célèbre costume du personnage, il nous propose un Cyrano haut en couleurs, à « la voix d’airain », à la rondeur bonhomme mais à la mélancolie secrète, fidèle me semble-t-il au Coquelin réel. On sait que ce rôle assura à ce dernier la gloire et que Rostand lui dédia sa pièce, en écrivant « C'est à l'âme de Cyrano que je voulais dédier ce poème. Mais puisqu'elle a passé en vous, Coquelin, c'est à vous que je le dédie. »

Enfin, quel plaisir d’entendre le texte de la pièce de Rostand : ses morceaux de bravoure (« Ce sont les cadets de Gascogne/ De Carbon de Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne,/ Ce sont les cadets de Gascogne !... »), ses tirades brillantes («  Et que faudrait-il faire ?/ Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,/ Et comme une lierre obscur qui circonvient un tronc/ Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,/ Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?/ Non merci !... ») ; ses dialogues subtils entre Cyrano et Roxane (CYRANO – Que l’instant entre tous les instants soit béni/ Où, cessant d’oublier qu’humblement je respire/ Vous venez jusqu’ici pour me dire… me dire ? ROXANE – Mais tout d’abord merci, car ce drôle, ce fat/ Qu’au brave jeu d’épée, hier, vous avez fait mat,/ C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi… CYRANO – De Guiche ? ROXANE – Cherchait à m’imposer… comme mari… CYRANO – Postiche ?... » Et je me suis souvenu avec émotion de mon grand-père qui connaissait par coeur cette pièce !

Avec cette comédie au rythme enlevé, dans laquelle les comédiens expriment avec une belle énergie l’esprit de troupe qui les anime, c’est un théâtre populaire et intelligent qui nous est proposé par Alexis Michalik. Celui-ci parle d’ailleurs d’un « théâtre de l’humilité » dans lequel « tous les acteurs ont une partition d’égale importance ».  Et j’aimerais achever ce billet avec le terme de « panache » qui clôt la pièce dans la dernière réplique du héros. Ce mot qu’Edmond Rostand a défini lui-même dans son discours de réception à l’Académie française, expliquant entre autres que  « c’est quelque chose de voltigeant, d’excessif – et d’un peu frisé […] », adjectifs qui me semblent particulièrement adaptés à l’atmosphère d’Edmond

 

Vidéo : Constant Coquelin dans Cyrano de Bergerac en 1900 :

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Crédit Photos : Alejandro Guerrero

Sources :

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Texte intégral et Les clés de l'oeuvre, Classiques Pocket, 6007

http://www.lefigaro.fr/culture/2017/01/02/03004-20170102ARTFIG00111-alexis-michalik-a-la-fin-de-l-envoi-il-touche.php

https://www.sortiraparis.com/scenes/theatre/articles/124899-alexis-michalik-interview-d-un-conteur-d-histoire

 

http://ex-libris.over-blog.com/article-le-defi-de-la-semaine-n-76-pauvre-cyrano-100998517.html

 

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 18:09

Mercredi 27 septembre 2017, j’avais regardé la rediffusion du film d’Edouard Molinaro, Le Souper (1992), avec Claude Rich (Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord), Claude Brasseur (Joseph Fouché) et Ticky Holgado (le valet Jacques Massoulier). Comme beaucoup, j’avais été séduite par le jeu brillantissime des comédiens mettant en valeur des dialogues ciselés, des réparties cinglantes, tout un art si français de la conversation. Ce long métrage est l’adaptation de la pièce de théâtre éponyme en un acte écrite par Jean-Claude Brisville, écrivain et dramaturge de pièces hantées par l’Histoire, qui fut un ami de Camus. Créée le 20 septembre 1989 au Théâtre Montparnasse, dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, avec les deux principaux comédiens, la pièce fut jouée plus de 600 fois pendant trois ans et connut un succès phénoménal. Quelques mois après la mort de l’auteur, en 2015, elle avait été reprise au Théâtre de la Madeleine dans une mise en scène de Daniel Benoin avec Niels Arestrup (Talleyrand) et Patrick Chesnais (Fouché).

Aussi, jeudi 16 novembre 2017, étais-je curieuse de voir cette œuvre qui était jouée au Dôme de Saumur dans une mise en scène de Mathieu Genet. Emmanuel Ray, qui dirige la Compagnie Théâtre en pièces, y interprète le prince de Bénévent, Antoine Marneur y est le duc d’Otrante et Fabien Moiny le valet fidèle de Talleyrand, « muet comme un cadavre », mais sans doute aussi à la solde de Fouché.

Dans une France vaincue à Waterloo le 18 juin 1815 et occupée par les armées de Wellington, Jean-Claude Brisville s’est amusé à imaginer, durant la nuit du 6 au 7 juillet 1815, une rencontre entre ces deux hommes politiques que sont  l’ex-ministre de la Police de Napoléon 1er et celui des Relations extérieures. Deux figures machiavéliques dont il explique qu’elles « hantent toutes les deux, tout en se haïssant, un quart de siècle de notre histoire ». Pour les mettre en scène, le dramaturge a consulté archives et documents, « comme un chercheur de trésors  gratte l’Histoire et découvre de fabuleux gisements. » Il s’est aussi beaucoup appuyé sur la célèbre biographie de Fouché par Stefan Zweig qui écrit : « Fouché et Talleyrand, ces deux ministres de Napoléon les plus capables de tout, sont les figures les plus psychologiquement intéressantes de cette époque. Tous deux sont des cerveaux clairs, positifs, réalistes. Tous deux sont passés par l’école de l’Eglise et par la brûlante école supérieure de la Révolution. Tous deux ont le même sang-froid dénué de toute conscience pour ce qui est de l’argent et de l’honneur. Tous deux servent avec la même infidélité, la même absence de scrupules, la République, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la monarchie. »

La rencontre entre les deux hommes d’Etat prend place dans l’hôtel particulier de Talleyrand, dit aussi hôtel de Saint-Florentin. Il s’agit d’y décider qui va désormais gouverner la France : la République à laquelle aspire Fouché, la monarchie avec Louis XVIII, souhaitée par Talleyrand ou encore l’Empire d’un Napoléon II ? "La France est à qui la voudra et jamais son gouvernement ne fut plus provisoire." Devant un fond de scène noir sur lequel se détachent des encadrements vides en bois doré  -  Talleyrand vient de revenir de Gand le 24 juin 1815 avec le futur Louis XVIII dans ses valises – une table recouverte d’une nappe blanche et de candélabres attend les deux convives. Quelques fauteuils, des objets posés ici et là, d’autres bougeoirs, indiquent que Talleyrand, prêt à trouver sa place dans le gouvernement à venir, est en train d’emménager. Dehors, le peuple de Paris chante la Camargnole et gronde comme l'orage qui menace, dans l’attente d’un nouveau chef (un pavé est lancé à travers la fenêtre) tandis qu’à l’étage on entend la musique d’une « nouvelle danse », la valse, jouée par un orchestre hébergé par le prince.

Emmanuel Ray, dans le rôle de Talleyrand

Dans cette pièce assez « mystérieuse », ainsi que la qualifie Patrick Chesnais, dont la langue n’est pas des plus faciles à mémoriser, selon Niels Arestrup, voilà deux personnages complexes, passionnants à interpréter pour des comédiens. Vêtu d’un pantalon gris et d’une redingote gris clair fibrillée de blanc, affligé d’une claudication due à son célèbre pied-bot, Emmanuel Ray, à la belle chevelure blanche, campe avec élégance un « diable boiteux » à la voix douce et insinuante, pénétré de la morgue méprisante de sa classe mais qu’il dissimule sous une courtoisie de façade. On dit qu’il ne souriait jamais. "Le savoir-vivre et le savoir-mourir, cela chez nous se sait à la naissance." Et alors que le roturier Fouché avale à la régalade un verre de cognac, il faut entendre son hôte lui donner une leçon de maintien, en lui apprenant à déguster le cognac… sans le boire ! Il faut aussi le voir recevoir les attaques du chef de la Police, qui va jusqu’à le faire tomber violemment de sa chaise, et reprendre son aplomb en se relevant. Une attitude symbolique de ce personnage, qui a su traverser de nombreux régimes, sans jamais perdre de sa superbe. Et pourtant, selon Napoléon, il n’était que « de la merde dans un bas de soie » !

Antoine Marneur, habillé plus simplement d’un complet noir, rehaussé d’une petite lavallière blanche, laisse peu à peu sourdre la violence populaire innée de celui qui, dans un étrange cocktail, associait sang-froid, laideur et séduction. Bourreau des massacres de Nantes, le « mitrailleur de Lyon », s’il semble parfois envier à son hôte sa noblesse, ne se prive nullement de laisser percer le mépris qu’il éprouve pour celui qui lui ressemble trop. Car, dans cette conversation à fleurets mouchetés, il faut lire surtout l’affrontement de deux cyniques, qui s’admirent et se haïssent à la fois, et pour qui il importe seulement de se maintenir au pouvoir, quel qu’en soit le prix. C’est ce qu’a magistralement exprimé Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, quand il relate sa visite à Louis XVIII et sa vision des deux acolytes : « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment. » A la fin de la pièce, les deux comédiens ont, me semble-t-il, retrouvé cette attitude demeurée célèbre en quittant la scène par l'escalier côté jardin.

Antoine Marneur dans le rôle de Fouché

Dans la mise en scène de Mathieu Genet, j’ai aimé le passage où les deux hommes fendent un peu l’armure en évoquant leur enfance. Fouché rappelle ses promenades solitaires sur une plage froide et déserte et ses repas constitués uniquement de palourdes. Talleyrand se remémore sa jeunesse dénuée d’affection maternelle et sa chute d’une commode qui lui laissa son pied-bot. Ne faisait-il pas tout pour cacher sa claudication ? "Elle me tire vers le bas", dit-il en parlant de sa jambe. "Je crois qu'elle sera en enfer avant moi !"

Mais cela peut-il excuser ce que ces enfants mal aimés sont devenus ? Leur parcours machiavélique nous est distillé peu à peu par l’un ou par l’autre, chacun à son tour cherchant à obtenir l’ascendant sur son interlocuteur pour lui imposer ses propres choix. Ainsi Talleyrand ne cesse de revenir sur le jour où Fouché a voté la mort de Louis XVI et l’on pense un temps qu’il a gagné la partie. Mais le roué, qui sait tout par sa police secrète, reprend l’avantage en révélant à son adversaire qu’il n’ignore pas que celui-ci a prêté la main à l’assassinat du duc d'Enghien, son cousin par les Condé, dans les fossés du château de Vincennes. On observera le jeu subtil autour du tableau du duc d'Enghien, celui qui était "jeune", "innocent", "fidèle à son roi"... et "qui ne boitait pas".

De toute manière, tous deux le savent : "C'est vous et moi", assène Fouché, "ou bien ni l'un ni l'autre." Ainsi, dans une langue subtile et perfide, ils font assaut de coups bas, de répliques assassines, de réparties fielleuses, et les deux comédiens se décochent leur venin pour le plus grand plaisir du spectateur. "Où que nous allions, je crois que nous cheminerons ensemble", remarque Talleyrand. "Auriez-vous besoin de mon bras ?", rétorque Fouché. "Oui, comme vous avez besoin de ma tête, si j'ose dire", décoche le prince au parvenu. Et de conclure de concert : "En somme, il était temps de renouer ! " - "A défaut de trancher !" Et tous deux de se retrouver en accord sur le principe adopté par bien des politiques : " Infidèle au régime, j'ai toujours été fidèle à la France !"

Sous le regard impavide et scrutateur du valet à barbe noire de Talleyrand (Fabien Moiny) qui va et vient pour ranimer la flamme des bougies dans cette atmosphère crépusculaire (beaux éclairages de Jean-Luc Chanonat), autour d’un délectable saumon, agrémenté de foie gras du Périgord et de succulentes asperges à la ravigote, le tout arrosé de champagne, c’est le sort d’une France à l’encan qui se scelle. Et en voyant ces deux fripouilles de la politique se goberger autour des mets les plus fins, l’on ne peut s’empêcher de songer à la tirade de Ruy Blas dans la pièce éponyme. Il suffit de remplacer l’Espagne par la France, tant il est vrai, hélas, que les politiques corrompus sont de tous les temps et de tous les pays :

«                                             Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! Voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,

L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !

 

« Bon appétit, messieurs ! »

 

Sources :

Le Souper, Wikipédia

Le Souper, Programme du Dôme

http://theatre-en-pieces.fr

http://ex-libris.over-blog.com/2015/02/une-grandeur-metaphysique-indeniable-caligula-de-camus-par-le-theatre-en-pieces.html

 

 

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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 18:48

 

Vendredi 10 novembre 2017, les Saumurois inauguraient  au Dôme le Centre de Rencontres de la Poésie Contemporaine. Une soirée non-stop de 17h 30 à 23h pour célébrer la poésie dans tous ses états. C’est Silvio Pacitto, directeur artistique du théâtre, convaincu avec Jean-Pierre Siméon que « la poésie sauvera le monde », qui a souhaité créer ce lieu ouvert à toutes les formes poétiques. Une profession de foi affirmée avec force lors de sa lecture d’un puissant poème de Thomas Vinau et d’une phrase de René Char, soulignant ce « plus » indicible ajouté par la parole poétique.

Photo ex-libris.over-blog.com, le 10/11/2017

La soirée a débuté avec une lecture-performance électroacoustique d’Armand le Poête, auteur d’une quinzaine de recueils, au sein même de l’exposition qui présente ses œuvres. Sur les hauts murs blancs de la Galerie Loire, se succèdent les 36 « Poêmétals » en acier, aux couleurs vives, réalisés avec Guypierre, les très fins « Poêmench’veux, brodés en cheveux par Alic Calm, les « Vidéopoêms » en collaboration avec Laurent Vichard. Ceux-ci s’écrivent sous l’œil de la caméra avec bruitages, montages et objets divers. Avec Armand le Poête, pour qui amour rime avec toujours, foin de l’orthographe : les mots s’amusent, se bousculent, ne craignant ni ratures ni maladresse, dans une liberté foisonnante et ludique. On notera qu’Armande le Poête est timide et qu’il délègue la lecture de ses poèmes en public à son « colocataire », Patrick Dubost.

Photo ex-libris.over-blog.com, le 10/11/2017

Après cette lecture fantaisiste et inventive, les spectateurs ont investi le foyer du Dôme, aux éclatantes couleurs or, bleu et rouge, pour un cocktail amical. Puis ils se sont dirigés vers la salle de conférences afin d’écouter les voix de deux poètes saumurois, Yves Leclair et Albane Gellé. Le groupe de poésie auquel j’appartiens, les Poédiseurs, a proposé une lecture de poèmes d’Yves Leclair, qui fut professeur de Lettres dans le même lycée que moi. Ecrivain saumurois nourri d’humanité(s), fin critique littéraire, grand connaisseur des poètes T’ang, Yves Leclair a reçu le prix Alain Bosquet 2014 pour le cinquième tome de son journal poétique Cours s’il pleut et l’ensemble de son œuvre. Nous avions choisi des extraits de ses textes en fonction des goûts de chacun des neuf diseurs, admiratifs que nous sommes devant cette poésie d’un quotidien banal sublimé par son regard de poète. A la fin de notre lecture nous l’avons remercié de nous avoir permis de tamiser avec lui « l’or du commun », à l’image de ce bref poème, intitulé « A la corde » :

« Eté qui sent la corde

quand tout au fond des fermes on tire les volets

et devise à voix muette à remailler le vrai

cotylédon de la pénombre on se raccorde

au rien

qui vibre en orbe au fond des mondes »

(En contemplant des semelles de corde tressées)

23 juillet 1988

Yves Leclair, Photo ex-libris.over-blog.com, le 7/10/2014

Ensuite, c’était autour de la poétesse Albane Gellé de dire certains de ses textes. Derrière une apparente fragilité, avec une voix douce mais ferme, elle nous a fait entendre les échos d’une écriture résistante et en mouvement, notamment dans le premier texte, « Debout ». Elle nous a distillé des portraits de ses Eblouissants et fait aussi partager son amour des chevaux. Nous avons entendu des extraits d’un texte plus ancien Je, cheval et de son dernier opus bouleversant, Chevaux de guerre :

"Où ? vont nos chevaux, leurs souffles chauds, leurs jambes sûres. Où? partent leurs façons dignes, leurs courbes claires, leur élégance, et cette entière fidélité à ce qu'ils sont. Où ? le bruits de leurs allures, leurs appels, leur fatigue. Où ? l'odeur de leurs encolures, leurs têtes basses, les signaux de leurs oreilles. Où ? leurs poils brillants, leurs flancs nourris, le doux soyeux de leurs poitrails sous des mains caressantes et fines." 

Une écriture en harmonie avec les animaux et les êtres, pour une amoureuse de la nature qui vit à la campagne au milieu des enfants et des poneys.

Albane Gellé, Photo ex-libris.over-blog.com, le 10/11/2017

Après cette double lecture, la soirée poétique s’est poursuivie dans la salle à l’italienne avec le concert Kalamna par la compagnie Eoliharpe. Ce groupe inspiré de jeunes artistes est composé du pianiste Gilles Constant, du contrebassiste François Marsat, avec aux percussions Bachir Rouimi, à la flûte, clarinette et saxo Darian Zavatta. Quatre musiciens qui, avec la danseuse Telma Pereira, accompagnent la chanteuse Claire Bossé. Ils ont magnifiquement interprété les poèmes de la poétesse syrienne Maram Al-Masri, celle dont « les mots enregistrent le fond et le tréfonds/ le scandale et le scandaleux ». Un spectacle prenant et émouvant qui nous a emmenés loin dans ce pays en proie à la violence aveugle de la guerre.

Soutenue et accompagnée par la danse expressive de Telma Pereira, fine silhouette blanche, c’est avec puissance que la chanteuse, altière et sensible, a exprimé le déchirement de la femme syrienne, aussi bien amante que mère, qui aspire de tout son être à l’amour et à la liberté et à laquelle la poétesse s’identifie pleinement. Elle donne la parole à toutes ces femmes  qui « ne savent pas parler », dont « la parole reste dans la gorge/ comme l’épine elles préfèrent l’avaler », celles qui « ne savent que pleurer », dont « les pleurs rebelles soudain jaillissent/ comme une veine rompue », celles qui « reçoivent des gifles ». Un désir violent d'une autre vie qui se manifeste dans la belle image : « Comme un lion en cage les femmes comme moi rêvent de liberté ». Chant magnifique repris sur scène à l’unisson aussi bien par les hommes que les femmes.

La compagnie Eloliharpe

J’ai beaucoup aimé l’équilibre de ce spectacle qui voit le percussionniste venir doubler en arabe le chant en français, la danseuse se faire le reflet des émotions de  la chanteuse ou bien se lover dans les bras du flûtiste, ou encore les six artistes se rejoindre pour une superbe chorégraphie silencieuse. Le concert a connu encore un supplément d’âme quand Claire Bossé, au moment des saluts, a souhaité la bienvenue aux migrants présents dans la salle et accueillis à Saumur. Heureuse de marquer cette arrivée par la grâce de la musique et de la poésie.

Maram Al-Masri

Le programme proposait encore deux événements poétiques : L’apparition, création en lecture et musique par Perrine Le Querrec accompagnée par Ronan Corty à la contrebasse et Makasutras, conférence gesticulée par Nicolas Vargas, poète performeur. Je reconnais avoir renoncé à y assister, préférant demeurer sur la belle impression du concert de Kalamna.

Toujours est-il qu’il faut absolument saluer la réussite de cette soirée d’ouverture de la Maison des Rencontres de la Poésie Contemporaine. Elle a attiré un public attentif et passionné, d’excellent augure pour des rencontres à venir pleines de découvertes, faisant mentir l’idée toute faite que les Français n’aiment pas la poésie.

Mes billets sur Yves Leclair :

http://ex-libris.over-blog.com/article-36881119.html

http://ex-libris.over-blog.com/article-un-orient-intime-causerie-avec-yves-leclair-sur-la-poesie-antique-chinoise-a-la-bibliotheque-medi-124794519.html

http://ex-libris.over-blog.com/article-l-ailleurs-est-dans-l-ici-yves-leclair-s-entretient-avec-alain-veinstein-66094719.html

http://ex-libris.over-blog.com/article-de-virgile-a-dante-un-parcours-vers-la-lumiere-cours-s-il-pleut-de-yves-leclair-124742882.html

Le site d'Albane Gellé :

http://albanegelle.canalblog.com

Le site d'Armand le Poête :

http://armand.le.poete.free.fr

Le site de Eoliharpe :

http://www.eoliharpe.com/créations/

 

 

 

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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 11:41

 

En ce jour de Toussaint où nous pensons à ceux qui nous ont quittés, écoutons la voix lumineuse, âpre et unique de François Cheng :

 

Entrons dans le solitaire,

Entrons dans le silencieux,

 

Dans le rien,

Le plus rien,

Qui se tait

Mais se sait.

 

Entrons dans le silencieux,

Entrons dans le solitaire,

 

Une voix parle,

Parle sans voix,

Qui se sait,

Mais se tait.

 

Entrons dans l'abyssal antre :

Effroi, frisson, ou offrande

 

Deuxième partie, Lumières de nuit, 

La vraie gloire est ici, 2015

 

 

 

Photos ex-libris.over-blog.com, lundi 30 octobre 2017 : au cimetière de Dampierre-sur-Loire

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

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