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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 09:19

  Bogdany yakab nature morte avec cochon d'inde

Nature morte avec oiseaux et cochon d'Inde,(1660) Bogdany Jakab,

Hungarian National Gallery, Budapest 

 

 

 

Je devais avoir une dizaine d’années et mes parents m’avaient promis un cochon d’Inde. J’avais longtemps rêvé sur ce nom, imaginant un animal avec la queue en tire-bouchon et, pourquoi pas, un œil au milieu du front, comme j’en avais vu sur le front des Indiennes de mon livre de géographie. Aussi, quand on m’avait donné l’animal, avais-je été un peu déçu, trouvant qu’il ressemblait plus à un chat qu’à un cochon, et qu’il n’avait d’indien que le nom.

Très vite pourtant, je m’étais attaché à lui. J’avais été conquis par ses quatre dents de devant, grandes comme des touches de piano, ses yeux noirs comme des raisins de Corinthe, la douceur de sa fourrure blanche et brune, sous laquelle je sentais battre un petit cœur affolé.

Je pensais alors à tous les petits cobayes dont on m’avait parlé et qui mouraient dans les cages transparentes des laboratoires. Notre voisine, une vieille Anglaise, originale et fantasque, qui venait souvent nous rendre visite parce qu’elle avait habité notre maison dans son enfance, faisait campagne contre la vivisection. Malgré les rires sous cape dont elle était la victime consentante, bravant la pluie et les frimas, avec abnégation, elle animait un stand sur les marchés dominicaux des villages avoisinants et ne ménageait pas sa peine pour défendre les animaux sans défense. Je l’entends encore me dire avec son inimitable accent anglais : « Tu sais, papillon, les bêtes aussi iront en paradis ! » Je revois sa haute silhouette dégingandée, quand elle arpentait les vignes, grande déesse sauvage, accompagnée de sa chienne Khâli, son « vilain chien noir », ainsi qu’elle l’appelait avec tendresse.

A mon cochon d’Inde, j’avais aussi donné un nom indien. Mais, moi, j’avais choisi celui de Gandhi, l’apôtre de la non-violence. J’aimais l’idée qu’il avait filé le rouet comme une femme et avait offert sa poitrine squelettique aux fusils anglais. Et puis, je rêvais que mon petit Gandhi était peut-être la réincarnation d’un maharadjah aux yeux noirs car maman m’avait parlé de la métempsycose et de la migration des âmes.

Le rongeur était ainsi devenu pour moi une sorte d’ « animal sacré », objet d’une vénération comme seuls les enfants peuvent en avoir, grâce à la force rebelle de leur imagination. Certes, je m’en occupais avec soin, lui nettoyant sa litière plus proprement que ne le furent jamais les écuries d’Augias, le nourrissant des carottes les plus rouges, des feuilles de salade les plus vertes, de l’eau la plus claire. Mais, surtout, je le regardais ; enfin, c’est peu dire que je le regardais, je le détaillais, je le considérais, je l’examinais, je m’abîmais dans sa  contemplation. Et chaque jour, j’étais toujours plus émerveillé par la dextérité avec laquelle ses petites pattes agiles s’emparaient de la nourriture que je lui avais déposée. Je suivais avec attention la manière dont ses dents actives la croquaient avec vivacité. Il me semblait alors que je percevais le monde au rythme de ses fines vibrisses, qui faisaient de minuscules ondes tactiles et vibrantes au-dessus de son museau tendrement rose comme un bonbon anglais.

Mon cochon d’Inde était ainsi devenu au fil des mois une sorte de double de moi-même et le confident de mes lectures. C’est à lui que je posais à voix haute les questions du Petit Prince, c’est à lui que je racontais les aventures d’Huckelberry Finn, en radeau avec son copain noir sur le Mississipi. Et je lui disais qu’un jour j’aurais le courage d’ouvrir sa prison à barreaux et qu’il pourrait s’en aller. Mais je ne savais pas quand. Tard le soir, quand maman venait dans ma chambre pour m’embrasser, elle me trouvait à moitié endormi, accoudé à ma table de travail, le menton sur mes bras croisés, les yeux flous, rivés sur la cage de mon cochon d’Inde. Elle la prenait du bout des doigts avec le petit anneau qui la surmontait, la déposait sans ménagements dans un coin de la pièce, et me conduisait titubant jusqu’à mon lit. Dans un demi-sommeil, je l’entendais dire en maugréant : « C’est pas de l’amour, c’est de la rage ! », et je sombrais dans ma nuit enfantine.

Un jour, je crois que c’était à l’automne, quand je suis rentré de classe, maman était dans la cuisine. Elle m’a fait asseoir sur un des bancs de bois, elle s’est essuyé les mains plusieurs fois sur son tablier et elle m’a dit tout à trac en me caressant la main : « Il ne faut pas que tu pleures mais Gandhi s’est sauvé dans le grenier. Papa a essayé de le rattraper mais il n’y arrive pas. Ne t’en fais pas, il reviendra sans doute. »

Curieusement, cette nouvelle ne m’a rien fait. Je crois que j’étais plutôt content que Gandhi ait pris sa liberté puisque je lui avais toujours dit que ça arriverait. Seulement je ne pensais pas que ça serait si tôt. J’ai senti comme un grand trou qui se creusait dans mon ventre, j’ai fermé les yeux très fort ; ils picotaient un peu mais je n’ai pas pleuré.

Le soir, dans mon lit, j’ai pensé à mon animal. Je l’ai vu déambulant par petits sauts parmi les vieux cours de Littérature de maman, les bottes d’équitation racornies de papa, les piles d’assiettes de porcelaine ébréchée. Etait-ce cela la liberté dont j’avais rêvé pour lui ? Comment ferait-il pour descendre jusqu’au jardin, gagner les vignes, y retrouver les rats des champs ou rejoindre en contrebas les ragondins de la Loire ?

C’est à ce moment-là que mon grand-père, qui habitait dans la même maison que nous, est tombé malade. Cela a duré un certain temps, un mois ou deux, je crois. Il avait beaucoup de fièvre et restait toute la journée dans son lit. Ma grand-mère lui faisait des rigolos ; quand j’entrais dans sa chambre, un peu sombre à cause du grand if qui l’ombrageait, je sentais la moutarde de ses cataplasmes, mêlée à la senteur de la poudre de ma grand-mère. Très vite, mon grand-père a commencé à raconter qu’il entendait des bruits dans le grenier et on a cru que la température le faisait délirer. Quand on le lui a fait comprendre, il s’est fâché tout rouge et on n’a plus rien osé dire.

Un jour, papa, qui voulait en avoir le cœur net, est monté dans le grenier, qui était juste au-dessus de sa chambre. Il y est resté un certain temps et il en est redescendu un peu pâle. Je l’ai vu faire à maman une sorte de signe de dénégation avec la tête puis il est retourné auprès de mon grand-père. Moi, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé à Gandhi. Est-ce qu’il était toujours là-haut ? Est-ce qu’il avait réussi à s’enfuir ? J’ai suivi papa à pas de loup et j’ai collé mon oreille tout contre la porte de la chambre de grand-père. J’ai entendu le parquet grincer : papa avait dû s’asseoir au bord du lit, là où les lattes sont cassées. J’ai tendu l’oreille. Papa  disait en riant : « Vous n’étiez pas fou, père ! C’est le cochon d’Inde qui faisait tout ce ramdam. Figurez-vous qu’il a mangé une grande partie des noix entreposées dans le grenier et qu’il est devenu monstrueux. J’ai eu peine à le reconnaître tellement il avait grossi. Un cochon d’Inde obèse, c’est quelque chose d’hallucinant ! »

Je n’ai pas entendu la réponse de grand-père parce qu’à ce moment-là, notre chien Sosthène a aboyé contre un passant dans la rue. Quand le silence est revenu, la voix de mon père n’était plus qu’un murmure : « Vous savez, père, il pouvait être dangereux. J’ai dû le tuer avec la vieille pelle à pain et autant vous dire qu’il ne s’est pas laissé faire. Il s’est démené comme un beau diable. On ne le croirait pas mais ce sont vraiment de sales bêtes, ces rongeurs ! »

Moi, j’en avais déjà trop entendu. Il me suffisait de savoir que je ne verrais plus mon petit Gandhi et qu’il ne me regarderait plus jamais de ses yeux curieux et rieurs. Il avait échappé à la décérébration des laboratoires, il avait connu la prison dorée de ma cage, il n’avait vécu la liberté que dans l’indigestion d’un festin de noix, il était mort sous les coups assassins de mon père. Pour moi, c’en était trop : j’ai glissé le long de la porte et je me suis évanoui.

   

Pour Le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy,

Du 28 février au 06 mars 2011,

Thème : Rongeurs

 

 

 

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 21:31

  annie%20girardot%20rocco

Annie Girardot, dans Rocco et ses frères de Luchino Visconti

 

 

Quel pire destin

Pour une comédienne

Quand la mémoire

Est léthéenne

 

Et que l’on ne sait plus

Qui on est

Où on va

Où est la caméra

 

On t’avait adulée

On t’avait oubliée

Assise sur ton banc

La vie t’a désertée

 

Mais tu nous resteras

En image sépia

Avec ta voix voilée

Tes mots précipités

 

Tes larmes ton sourire

Une vraie tragédienne

Une vraie comédienne

Identique à toi-même

 

 

 

Lundi 28 février 2011,

mort d'Annie Girardot

 

 

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 18:12

  Rossetti Dante Gabriel-The Wedding of St George and Princes

Le Mariage de saint Georges et de la princesse Sabra, Rossetti, 1857,

Tate Gallery, Londres

 

 

Après avoir terminé L’Enfance de la Vierge Marie (1848-1849) et  Ecce Ancilla Domini (1849-1850), Rossetti part avec Hunt en voyage en France et en Belgique. A son retour, il commence une série de peintures à l’aquarelle, inspirées des légendes médiévales, des romans de chevalerie et de L’Enfer de Dante.

Ce tableau (1857), intitulé Le Mariage de saint Georges et de la princesse Sabra, appartient à cette première période. Il évoque un des épisodes de la légende de saint Georges, qui aurait délivré cette princesse, promise à la dévoration d’un monstre. Burne-Jones, dans la deuxième moitié des années 1860, mettra lui aussi en images les différentes étapes de cette histoire  (Le Fille du roi, La Pétition au roi, La Princesse Sabra tirant au sort, La Princesse attachée à l’arbre, Le Retour de la Princesse).

On voit ici la princesse Sabra en train de couper une mèche de ses cheveux pour la donner en gage à saint Georges. Ce dernier, revêtu de son armure, étreint son épouse à genoux, tandis que la tête du dragon, la gueule close par un lien et la langue pendante, gît dans un coffre. La composition, extrêmement claustrophobique, accumule les motifs médiévaux : armoiries, auréole, couronne, gonfanon, éperons à mollette, cloches, anges musiciens (?), motif millefleurs...

C’est Jane Burden, la future femme de William Morris, qui posa comme modèle pour ce tableau, qui était destiné à cet ami de Rossetti.

Ash Russell se demande si cette toile n'a pas été inspirée à  Rossetti par une ballade intitulée Sir Georges et le Dragon, publiée en 1765 par Thomas Percy, dans les Reliques de la Poésie Anglaise d’Autrefois :

 

« Ainsi il vécut avec son cher amour

Et la chance répandit sa grâce sur leur union

Ils furent heureux de longues années

Et leurs vies s’écoulèrent à Coventry »

 

James Smetham, un artiste proche des préraphaélites décrivait ainsi cette toile : « Une œuvre grandiose, comme un rêve voilé d’or. »

 

  JaneBurdendetail Rossetti

  Portrait de Jane Burden par Rossetti

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 08:41

   mousse protégée

  La mousse sur le muret de pierre (Dimanche 21 février 2011)

 

 

C’est un muret de pierre

En haut d’un tertre vert

Souvent quand vient le soir

On m’y voit m’y asseoir

 

Dans un noir de velours

En moi meurt le grand jour

 

Et lorsque déraisonne

Mon cœur qui s’empoisonne

Dans la fraîcheur amère

Des lèvres de la terre

Je frôle infiniment

De mes doigts frissonnants

Le duvet de la mousse

Et son étoffe douce

 

 

 

  mousse 2 protégée

Monticules de mousse sur le faîte du muret de pierre (Dimanche 21 février 2011)

 

 

 

 

 

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 19:34

  Rossetti livre portrait

 

Je me suis récemment plongée dans un livre de Ash Russell (Editions Mengès, 1995) consacré à Dante Gabriel Rossetti. J’y ai retrouvé avec délectation les toiles de ce peintre et poète, que j'avais étudié il y a bien longtemps en Littérature comparée, et qui, avec six autres peintres, créa en 1848 la Confrérie préraphaélite, dont on retrouve la signature commune sur les tableaux : P. R. B. (Pre-Raphaelite Brotherhood).

Leur but est de redonner vie à l’art par un retour à la nature. S’ils admirent le peintre italien Raphaël, ils rejettent les conventions auxquelles son enseignement a donné naissance. Faisant du réalisme et de l’idéal leurs thèmes favoris, ils vont dépeindre les idées comme autant de symboles. Leurs thèmes de prédilection sont essentiellement bibliques, mythologiques et légendaires. La précision de leur art annonce parfois l’expressionnisme.

Parmi eux, on retiendra trois personnalités remarquables : William Holman Hunt (1827-1910), John Everett Millais (1829-1896) et Dante Gabriel Rossetti (1828-1882). Le frère de ce dernier, William, assuma les fonctions de secrétaire et de porte-parole du mouvement.

Au départ, tous suivent une orientation commune, imitant strictement les sources de l’art italien et des nazaréens.  Comme eux, Rossetti traitent des thèmes religieux, L’Adolescence de la Vierge Marie, Ecce Ancilla Domini (devenue par la suite L’Annonciation). Accusé avec ses pairs de blasphème, de papisme, de perversité, Rossetti s’oriente de manière personnelle vers des sujets d’inspiration médiévale traités à l’aquarelle (Mort d’Arthur, Dante). Alors que Millais (Ophélie) et Hunt (Le Berger stipendié) réussissent dans le naturalisme, Rossetti échoue dans cette voie, renonçant même à achever un sujet moral moderne (Trouvée, 1854).

Les opposants à la Royal Academy ne désarmant pas, les peintres font alors appel au célèbre critique d’art Ruskin, initiateur du mouvement pictural néogothique, qui accorde son soutien à Millais et à Rossetti. Le mouvement préraphaélite mourra de lui-même, quand ses créateurs suivront des voies divergentes. Rossetti pour sa part se retire dans un splendide isolement pour se consacrer à l’imagination pure et à une inspiration médiévale. L’art médiéval est alors considéré comme un modèle de liberté artistique par une Angleterre corsetée dans son puritanisme.

C’est en effet avec les thèmes médiévaux, purs produits d’une mythologie personnelle, et traités sur de petites dimensions, que Rossetti a le plus d’affinités. Miniatures aquarellées, couleurs héraldiques, atmosphère mystique, deviennent les caractéristiques  reconnaissables entre toutes de sa manière de peindre. C’est à cette époque qu’il réalise des dessins d’Elizabeth Siddal, dite Lizzie, son modèle, son élève, sa femme et sa muse. A la fin des années 1850, le peintre revient à la peinture à l’huile et puise son inspiration dans la voluptueuse chevelure rousse de la femme aimée. On le salue alors comme le pape du préraphaélisme.

Frère de la poétesse Christina Rossetti, fils d’un père qui était poète, Dante Gabriel a toujours écrit en même temps qu’il peignait. A l’automne de 1848, il termine la traduction en anglais de la Vita Nuova de Dante Aligheri. Au moment de sa rencontre avec Hunt, il est l’auteur d’un poème intitulé « La Demoiselle élue », écrit dans le style de Keats.  En 1862, quand Elizabeth Siddal meurt d’une overdose de laudanum, il enterre avec elle les poèmes qu’il n’est pas parvenu à faire publier. Il réalise une de ses plus belles toiles, Beata Beatrix (1872), faisant revivre la Béatrice de Dante sous les traits de son amour disparu. Ce n’est qu’en 1871 qu’il décidera de déterrer ses poèmes et de les faire publier. Ils susciteront le scandale par leur érotisme et leur sensualité.

Artiste excellemment doué qui vécut dans sa tour d’ivoire, peintre « littéraire » encensé et controversé, grand amoureux des femmes (Elizabeth Siddal, Fanny Cornforth, Janey Morris) qu’il sublima dans sa peinture, Dante Gabriel Rossetti influença durablement le mouvement symboliste et l’Art Nouveau par sa force d’expression et sa richesse d’imagination.

Les tableaux de Rossetti sont souvent accompagnés de poèmes que je donnerai à lire ces jours prochains.

 

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Portrait d'Elizabeth Siddal, Rossetti

 

 

 

 

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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 10:09

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Petit pont à Verrie (Vendredi 25 février 2011)

 

 

Dans l’air humide et doux

Un pic-vert tape un clou

Une fumée s’élève

Du bois mort et sans sève

Sous le chemin de sable

Les feuilles innombrables

J’entends comme un réveil

Du printemps en sommeil

Rond et fragile écho

Un cheval au galop

Rythmant le cœur battant

De la terre

Cavalière

 

Verrie, le 25 février 2011

 

 

 

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 22:43

 

Don juan Picoli

Don Juan Tenorio, (Michel Piccoli), dans le téléfilm de Marcel Blüwal (1965),

adapté de Don Juan ou Le festin de pierre de Molière

 

 

Ma chère, qui me fûtes tendre,

 

Vous permettrez, ma chère, que je vous appelle ainsi, car mon départ soudain a dû vous faire comprendre ce que je n’ai pas su vous dire de vive voix. Je ne reviendrai pas et ce n’est pas ma faute !

Quand nous nous rencontrâmes, je crois me souvenir que c’est vous qui me séduisîtes et que je ne fis rien pour attirer votre regard. Si cette relation, qui n’est pas de mon fait, se rompt aujourd’hui, ce n’est pas ma faute ! 

Notre amour s’est édifié sur des bases fallacieuses. N’avez-vous pas toujours souhaité que je sois votre miroir  et désiré faire de moi votre alter ego ? Or je ne suis pas vous, et vous n'êtes pas moi et ce n’est pas ma faute !

Je suis un homme qui aime les femmes : Dieu m’a créé ainsi et je ne puis me lier pour jamais à quiconque. C’est le fait de la nature masculine et ce n’est pas ma faute !

Vous me direz que je suis cruel avec vous et c’est une erreur. Je ne suis pas cruel, je suis honnête. Je n’ai plus de sentiment pour vous, je m’en vais. Ce n’est pas ma faute ! 

Enfin, vous avez connaissance de l’amour que je porte à celle qui m’a mis au monde et vous n’avez rien fait pour vous faire aimer d’elle. Elle vous l’a bien rendu ! Je suis dans l’impossibilité de vous aimer puisqu’elle ne vous aime pas. Ce n’est pas ma faute !

En espérant vivement que vous ne me tiendrez pas rigueur de mes qualités de franchise,  je vous prie de croire, ô ma chère qui me fûtes tendre, à l’expression de mes sentiments les plus sincères.

 

Don Juan de Marana

 

Texte librement inspiré de la lettre CXLI des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos.

 

Pour Azacamopol,

Thème : la lettre d’excuse la plus extravagante

 

 

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 13:58

  Lovers in blue chagall

Lovers in blue, Chagall, 1914 (Photo Art Info)

 

Dans le puits des années

Sous la poussière des heures

Derrière les yeux clos et crispés

Les vitrines aveugles

Teintées au blanc d’Espagne

 

Imprévisible terre aux yeux de la vigie

Piqûre d’épingle inattendue

Zébrure instantanée dans la lividité

Volcan éteint qui se réveille

Arc-en-ciel de mes déluges

 

Violemment

Insolemment

A soudain ressurgi

 

L’oasis de sable au pisé vert et bleu

La guérison miracle aux mains du thaumaturge

La chambre inviolée au flanc des pyramides

Le rescapé vivant tout nu sous les décombres

La claire Annonciation ombrée sur le mur blanc

L’enfant renouvelé de mon âge stérile

 

 

Le souvenir vibrant

L’image sidérante  

Phoenix renaissant

Du bel arc électrique

Jailli à l’improviste

Qui enflamma nos âmes

Qui embrasa nos cœurs

Qui consuma nos corps

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par ABC : la surprise

 

 

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 10:23

  leonor-fini

  Une toile de Leonor Fini

 

 

 

Aux limbes de l’obscurité

Aux confins du sommeil

La mélopée modulée

De la chouette ululante

Déchire mon rêve noir

Déchiffre mon angoisse

Dessine les contours mous

De la nuit

Mouvante et muette

 

 

Jeudi 24 février 2011,

3h 40 du matin

 

 

 

 

 

 

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 18:29

  cailoux protégés

Les cailloux dans la vitrine

 

 

C’est de mon père que je tiens la passion des cailloux et je ne peux me baisser pour en ramasser un sans penser à lui. Il cultivait des vignes et, souvent, le soir, il descendait du coteau, avec dans ses poches un ou deux cailloux qui faisait notre joie, à mon frère et à moi.

Son œil de lynx infaillible les avait repérés dans la terre calcaire où il passait l’araire. Chaque découverte était pour lui l’occasion d’une petite pause bucolique, sur le talus ensoleillé de la vigne en surplomb de la Loire. Après avoir gratté la terre de ses mains aux doigts gourds, recouverts de gros gants de peau grise, il crachait avec force sur la pierre pour la rendre brillante et en admirer les courbesou les arêtes. Il la polissait avec son grand mouchoir à carreaux et la contemplait un long moment, avec le regard amoureux du collectionneur qui vient de trouver la pièce rare. Après l’avoir déposée au plus profond d’une des nombreuses poches de sa vieille veste de chasse trouée et déchirée, il se remettait au travail en sifflotant, tout heureux de ce butin qu’il nous rapporterait le soir venu.

Et c’était à chaque fois le même cérémonial. Dans la chaude odeur de la soupe familiale qui chuchotait en sourdine, nous nous asseyions mon frère et moi autour de la grande table de la cuisine, qu’avait fabriquée le menuisier du village. Mon père prenait un air de conspirateur, il faisait des gestes cabalistiques avec ses mains déformées par la  taille et le cisaillage des vignes. Il les enfonçait soudain dans une des poches de la vieille veste, aux odeurs de fumée et de sarments, et en ressortait avec un sourire triomphal les pierres du jour, exhumées de la terre.

Notre surprise et notre étonnement étaient sans cesse renouvelés devant la variété de ce que nous découvrions : vieilles pièces de monnaie aux effigies rongées par le temps, fossiles en tous genres, silex et pierres taillées. Les pierres arrondies et blanches de calcaire faisaient ressurgir la mer immense du quaternaire ; les pierres brunes et pointues ressuscitaient le souvenir des hommes préhistoriques, qui avaient vécu dans les troglodytes de notre vallée.

Notre père devenait éloquent et nous ne nous lassions pas de l’écouter décrire ses trouvailles : la spirale lovée de l’ammonite, image de la perfection, le plissé rugueux de l’éponge, la pointe aiguë du rostre de bélemnite, la dure concavité des encoches des nucleus de silex. Les brunes pointes de flèche, fines et dentelées, se promenaient entre nos doigts d’enfants et les ombres dansantes des héros de La Guerre du Feu s’agitaient sous nos paupières. Oui, c’était ces mêmes pierres, que les hommes venus du fond de âges, avaient tenues entre leurs mains malhabiles. Grâce à elles, ils avaient découvert comment fabriquer les armes, sarcler les peaux et créer les premiers objets d’art.

La voix rauque, au débit accéléré, de notre père, résonnait à nos oreilles : le minéral, entre ses mains, nous racontait l’histoire du monde. Maman s’approchait doucement de lui. Elle lui disait d’une voix chantonnante de reproche, en lui caressant les cheveux avec tendresse : « Oh ! Toi et tes pierres, c’est tout un poème ! On pourrait en remplir une carrière entière ! »

C’était comme un signal pour le raconteur d’histoires. En un geste large, papa ramassait sa récolte du jour et la remettait prestement dans ses poches, tout en nous faisant un clin d’œil complice. Le lendemain, nous retrouvions les plus beaux specimens dans la vitrine du salon, celle qui a une marqueterie blonde et fleurie et des pieds de lion. Les autres pierres, moins chanceuses, allaient grossir la collection de papa et s’accumulaient au grenier dans des caisses en bois dur, sous les lourdes solives.

Les années ont passé, notre père a vieilli, les vignes ont été vendues ; mais quand je marche dans les chemins de mon enfance, les cailloux de mon père crissent toujours sous mes pas.

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Sur une photo représentant neuf petits cailloux.

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