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Le Christ jaune, image emblématique de Gauguin
Lundi 28 juillet, sur les hauts de Pont-Aven, j’ai revu avec la même émotion et pour la seconde fois, dans la chapelle de Trémalo, le Christ jaune qui inspira Gauguin (1848-1903). C’est en 1889 que ce Christ polychrome en bois, de la fin du XVe, impressionna le peintre, frappé par le caractère fruste du Christ en croix fixé sur un mur (alors) chaulé, en face de la porte d’entrée sud. Il en fit le sujet d’une toile célèbre, œuvre majeure du symbolisme (aujourd’hui conservée à l’Albright-Knox Art Gallery de Buffalo aux États-Unis). Le Christ jaune, image emblématique de l'artiste, est largement inspiré du crucifix breton ; l'atmosphère religieuse et la vision douloureuse qui émanent de cette toile séduiront des peintres comme Maurice Denis ou Paul Ranson.
Par ailleurs, Gauguin nourrissait le projet d'un triple autoportrait composé de son image inversée dans le miroir, d'une partie du Christ jaune (le visage du Christ, qui reprend les propres traits de l'artiste), également inversée dans le miroir, l'ensemble complété par un pot à tabac, qui représentait sa propre tête. L’année suivante, en effet, en 1890-1891, il reproduisait cette même figure christique hiératique dans son Autoportrait au Christ jaune ou Portrait de l’artiste au Christ jaune (musée d’Orsay à Paris). Le peintre se représente devant ses œuvres, entre son Christ jaune qu'il a peint l'année précédente et une poterie anthropomorphe à son effigie en « grotesque ». On observe un net contraste entre lumière et ombre. Derrière son buste, le tableau se divise en deux parties verticales, dans une opposition plastique et symbolique. La partie gauche du tableau, Le Christ jaune, est claire ; le « pot de tabac » à son image est sombre. Au centre, l'artiste se représente de trois quarts face, avec les couleurs froides du bleu et du violet, le regard fixé vers le spectateur, montrant à la fois le poids de sa souffrance et de ses difficultés de tous ordres. De couleur rouge, la poterie « grotesque », cloisonnée dans un fond noir, s'oppose au jaune du Christ (couleur fétiche de l’artiste) de la partie gauche. Il est à l’image de cet artiste tourmenté. Posé sur une étagère, ce pot que Gauguin décrivait lui-même comme la « tête de Gauguin le sauvage » porte la trace du grand feu qui en a pétrifié la matière. Avec son masque grimaçant et sa facture primitive, il incarne la détermination de l’artiste à poursuivre sa quête artistique et le caractère indompté de sa personnalité. Le Christ jaune figure en partie gauche, inversé, avec les traits du peintre, le bras étendu comme en un geste de protection.
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Dans cette toile impressionnante et éminemment symbolique, on discerne trois portraits de l’artiste. Le peintre, méconnu, incompris, rejeté par ses pairs, abandonné par sa femme rentrée au Danemark, est d’abord crucifié, sacrifié en Christ jaune et donc idéalisé par cette identification. Il se représente aussi en primitif dans le pot à tabac. Enfin, au centre, dans une teinte plus pâle, une large place de l’autoportrait du peintre est laissée au front : n’est-ce pas l’esprit qui domine dans sa peinture ? Cette toile fait partie des quelques toiles à thématique religieuse de cette période, qui se distinguent et constituent, selon Manuel Jover, le « noyau originel du symbolisme en peinture », comprenant notamment Le Christ jaune, Le Christ vert et cet Autoportrait au Christ jaune. Quelques mois avant son départ pour Tahiti, l'artiste avait donc choisi de se représenter en des œuvres fortes et symboliques. L'Autoportrait au Christ jaune, véritable manifeste de l'artiste, est comme l'annonce métaphorique d'une rédemption par le primitif et le sauvage. Ces deux tableaux sont une grande explosion de couleurs et illustrent le génie pictural de Gauguin. Le peintre avait une passion pour la Bretagne où il disait y retrouver le sauvage et le primitif : « Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture ».
Le Christ jaune du peintre n’est plus dans la chapelle mais dans la campagne avec, en arrière-plan, la colline Sainte-Marguerite. La composition du tableau repose littéralement sur la croix : les bras de celle-ci plafonnent la toile alors que le tronc sert de pilier au paysage. Cette importante structuration de l'espace est cachée par le Christ dont les couleurs sont identiques à celle des champs en arrière-plan. Le blanc de la coiffe des bretonnes est similaire à celui du linge qui ceint le Christ et à une partie du ciel. Le petit personnage à droite, qui escalade le mur en arrière-plan, est de la même teinte que les robes des Bretonnes de gauche. Il entraîne le regard vers le toit des maisons du village. Dans le haut du tableau, le ciel et la végétation à l'horizon sont d'une couleur froide, violacée, complémentaire du jaune. La saison se situe sans doute en automne comme en témoignent les feuillages rougeoyants des arbres. Les femmes en prière ont peut-être été observées à la sortie de l’office célébré à l’occasion d’un pardon. Certes on reconnaît bien le Christ du sanctuaire mais le peintre l’a modifié. Si le Christ crucifié de la chapelle est souffrant et agonisant, celui du peintre est serein, parmi les fidèles en prière. L’artiste, comme il en est coutumier, associe réel et imaginaire. Selon lui, l'art se doit d'être « une déformation subjective de la nature ». Gauguin utilise la technique du cloisonnisme, les formes, traitées en aplats de couleur, sont cernées de noires comme dans les estampes japonaises. Gauguin donne aussi une leçon de couleur avec ce jaune lumineux, nullement réaliste. Cette teinte favorite donne à l’œuvre une connotation autobiographique.
Octave Mirbeau décrira ainsi l’œuvre de Gauguin comme un « mélange inquiétant et savoureux de splendeur barbare, de liturgie catholique, de rêverie hindoue, d’imagerie gothique, de symbolisme obscur et subtil ». Dans Et parlez-moi de la terre, Xavier Grall, poète et écrivain breton, grand défenseur de sa province, décrit sa visite au Christ jaune de Trémalo : « Plaqué sur le crépi blanc, entre deux arcades. Il est là. C’est d’abord lui que l’on voit quand on entre dans la chapelle de Trémalo. Je n’en ai jamais vu de plus beau, ni à Rome, ni à Florence, nulle part. Le visage est d’une douceur infinie, la verte couronne d’épines accentue la pâleur de ses traits. Les bras sont raides, les jambes sont raides, la poitrine est striée sous l’effort d’un halètement, d’une suffocation ultime. C’est le Christ Jaune, celui-là même que reproduisit Paul Gauguin dans une toile célèbre, en plein champ, entre trois paysannes agenouillées, orantes en coiffe et tablier. »
Sources :
https://www.museumtv.art/artnews/oeuvres/le-christ-jaune-par-paul-gauguin-en-1889/
https://www.sauvegardeartfrancais.fr/projets/pont-aven-chapelle-de-tremalo/
http://histoiredarts.blogspot.com/p/gauguin-le-christ-jaune.html
https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/portrait-de-lartiste-au-christ-jaune-69344
https://www.cineclubdecaen.com/peinture/peintres/gauguin/autoportraitauchristjaune.htm