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Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.

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Le Messager (1971) : "Rien n'est jamais de la faute d'une femme."

Mardi 05 août, sur ARTE, j’ai revu pour la énième fois sur ARTE Le Messager, The Go-Between (1971) de Joseph Losey, Palme d’Or à Cannes, amplement méritée. Le film était pourtant en concurrence avec Mort à Venise ! Ce long-métrage « féroce et vénéneux », un de mes préférés, est adapté du roman éponyme (1953) de Leslie Poles Hartley (1985-1972), un roman d’apprentissage devenu un classique anglais. Le scénario est de Harold Pinter et c’est la troisième fois que Losey travaillait avec lui après The Servant (1963) et Accident (1967). La musique sombre et obsessionnelle est de Michel Legrand. Elle est inoubliable avec son piano aux accords dissonants. L’histoire se place pendant un été caniculaire et l’atmosphère ensoleillée est admirablement rendue par le chef opérateur, Gerry Fischer. Tout comme le rythme qui donne à bien percevoir la répétition des journées, des courses de Léo dans la campagne anglaise, la longue durée des vacances.

Joseph Losey, obsédé par la lutte des classes et le thème de la culpabilité, propose un long métrage dans lequel un enfant de la petite bourgeoisie (son père est banquier), Léo Colston (Dominic Guard), sert de messager entre deux amants, une jeune aristocrate, Marian Maudsley (Julie Christie), et le fermier du domaine, Ted Burgess (Alan Bates). L’adolescent sera la victime de l’égoïsme des adultes. Le film débute par la voix off de Leo, désormais âgé (Michael Redgrave) : « The past is a foreign country, they do things differently there. » « Le passé est une terre étrangère ; on y agit tout autrement. » Marian, vieillissante et solitaire, inconsciente des dégâts dont elle est la cause demandera à celui qui fut son petit Mercure de porter un ultime message : elle souhaite qu’il raconte au fils qu’elle a eu avec Ted Burgess ce qui s’est réellement passé, puisqu’il en fut le témoin le plus proche. Le film est ainsi structuré sur ces allées et venues entre passé et présent.

Vers 1900, Léo, un jeune garçon de la petite bourgeoisie, qui va avoir 13 ans, est invité pour les vacances estivales chez un compagnon de classe, Marcus Maudsley, un jeune aristocrate, qui appartient à une famille nombreuse. L’adolescent est ainsi reçu dans une magnifique propriété de 126 pièces, dans le Norfolk. Il en découvre le labyrinthe des escaliers, les nombreux portraits d’ancêtres, l’important personnel, la manière de vivre et les traditions, un univers étranger, dont il ignore tout ; l’univers aristocratique et le monde des adultes. Il se lie d’amitié avec Marian, la ravissante fille aînée de la maison, qui se rapproche de lui et bientôt lui confie des lettres pour son amant Ted Burgess, le métayer du « château ». Elle est cependant fiancée à un lord, le vicomte Hugh Trimingham (Edward Fox), dont le visage est défiguré par une balafre infligée lors de la guerre des Boers. Léo, encore naïf et innocent sur les choses du sexe, secrètement amoureux de Marian, est d’abord flatté d’être chargé de cette mission sur laquelle il garde le secret. Le temps passant, il se pose des questions sur la situation qu’il peine à comprendre d’autant plus qu’il apprécie le fiancé de Marian, lequel aime à discuter avec lui. D’abord « facteur » volontaire, Léo devient de plus réticent à jouer ce rôle. Il a en effet découvert en lisant une lettre de Marian, sur laquelle est écrit deux fois « Chéri », qu’elle aime le fermier. Marian, retrouvant sa morgue aristocratique, lui fait alors un odieux chantage : dans une scène terrible, elle laisse entendre qu’il a été reçu avec des égards, qu’on lui a donné un joli costume vert Lincoln, et qu’elle ne l’aimera plus s’il renonce à faire le messager. De son côté, Ted Burgess, à qui il demande avec toute son innocence de lui expliquer ce que font juments et chevaux, hommes et femmes, ce que sont les « hommages », le lui promet. Léo accepte à contre-cœur. L’après-midi de ses 13 ans, alors que tous sont réunis pour fêter l’anniversaire de leur petit hôte, et que l’attend une belle bicyclette verte, cadeau de Marian, celle-ci manque à l’appel. Sa mère, Mme Maudsley (Margaret Leighton), rendue soupçonneuse par les absences de sa fille, les courses de Léo à travers champs, ses mensonges, l’interroge avec insistance et colère, obligeant le jeune garçon à la conduire au lieu de rendez-vous des amants. Alors que tombe une pluie battante, contraint et forcé, le visage ruisselant de larmes, il découvre Marian et Ted en plein ébat sexuel : « Nous les vîmes, ensemble sur le sol, deux corps confondus dans le même mouvement » lit-on dans le roman. Dans un sursaut de pudeur, Mme Maudsley lui cache la scène de ses bras. La fin sera tragique. Cependant, lors de l’épilogue, on comprend que Marian aura passé sa vie à se souvenir de la beauté et de l’intensité de cet amour alors que Léo, victime de l’égoïsme des adultes et qui ne s’est pas marié, aura vécu avec le poids de ce traumatisme qui l’aura brisé. Quant à elle, elle l’ignore et demande à Léo de parler à son petit-fils pour lui raconter ce qui s’est passé et briser, dit-elle, « la malédiction ».

Losey traite ici avec subtilité des différences, du mépris de classe et de la cruauté de la situation. C’est d’abord Marcus, l’ami de Léo, qui aime à le rabaisser en plaisantant dès qu’il en a l’occasion. Par les autres membres de la famille, Léo est regardé comme une bête curieuse, notamment dans la scène où il essaie son nouveau costume vert. Si on lui achète de nouveaux vêtements, c’est parce qu’il porte toujours les mêmes et qu’ils ne sont pas adaptés à la saison ni à l’étiquette. C’est Hugh Trimingham qui ne veut pas que Léo l’appelle Monsieur puisqu’il est vicomte. Il préfère encore Hugh ou Trimingham.  Certes, il est admis dans le fumoir réservé aux hommes, mais Mr. Maudsley (Michael Gough) ironise sur sa présence. Ce sont les paroles des uns et des autres qui se veulent aimables mais sont souvent prononcées avec condescendance. Tout est dans le non-dit et les regards furtifs, particulièrement ceux de Mrs. Maudsley. C’est un mode de vie extrêmement conservateur qui se manifeste par une politesse parfois affectée, des prières avant chaque repas. Pendant une partie de baignade, les garçons de la famille Maudsley s’étonnent de voir le fermier se baigner dans le lac, sur « leur » propriété. L’ayant reconnu, ne voulant pas lui être désagréable, un des fils lui adresse la parole avec une amabilité toute feinte. C’est encore au cours d’un match de cricket, seul moment de l’année où se côtoient maîtres et inférieurs, que les différences sociales se font jour. S’affronter au cricket est le moyen éphémère de se rapprocher. Mais les Maudsley se réjouissent que Léo soit parvenu à damer le pion à Ted Burgess en renvoyant parfaitement la balle. Et lors de la soirée qui suit le match et qu’on demande à Ted de chanter, le siège du pianiste reste vide. Marian se lève alors et se met au piano ; on sent qu’elle commet là une infraction contre le code des convenances aristocratiques.

Le réalisme de Losey est permis parce que tout se passe à hauteur d’enfant. Léo est un adolescent d’une grande pureté pour qui le sexe est encore terra incognita et Losey nous met dans la tête de cet enfant troublé. De plus, il se sent vite comme un corps étranger dans une société dont il ignore les règles. D’ailleurs lorsqu’il commence à comprendre, il veut retourner chez lui auprès de sa mère. C’est malgré lui qu’il devient le témoin puis le complice d’une passion coupable et interdite. Les deux amants ont vite compris qu’ils peuvent le manipuler, l’une par l’affection, l’autre par une camaraderie qui se veut virile. Léo est en outre intéressé par la magie. Dans sa chambre, on le voit compulser des livres de jeteurs de sort. Sur le film plane un sentiment de malédiction, d’autant plus qu’il est fasciné par la belladone (bella dona, la belle dame), la plante des sorciers, et qu’il lui a jeté un sort : « Belladona delenda est. ». C’est pour cela que pendant toute sa vie il se sentira coupable de la fin tragique des événements alors qu’il n’est que l’involontaire instrument du drame.

Un des attraits du film tient encore à ces plans surprenants, des back-forward, focalisés sur Léo âgé, vers 1950. C’est « une des utilisations du flash-back les plus inventives et les plus mystérieuses de l’histoire du cinéma. » Le regard vert et apeuré de Léo dans son visage figé fait comprendre qu’il a été définitivement marqué par cet été fatal. Et c’est le récit principal qui devient un long flash-back. Nous étions dans la tête de Léo, brisé à jamais, et dont le bouleversement remonte à la surface. Le film interroge donc les conséquences du passé sur le présent.

C’est vraiment un des films les plus subtils et les plus achevés de Losey, qui l’affirmera lui-même à Cannes. Sous la beauté picturale des images gît la plus grande cruauté. Mais comme le dit Hugh Trimingham à Léo : « Rien n’est jamais de la faute d’une femme. »

Sources :

https://www.telerama.fr/cinema/le-messager-sur-lacinetek-un-drame-puissant-de-joseph-losey-palme-dor-a-cannes-en-1971-6869468.php

https://www.dvdclassik.com/critique/le-messager-losey

https://regard-critique.fr/home-cinema/le-messager/

 

 

 

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M
Bonjour Catheau,<br /> <br /> merci pour ce long compte-rendu. Je connais mais je n'ai pas vu ce film.<br /> Prenez soin de vous<br /> Bien amicalement
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C
Le film est magnifique et adapté d'un roman anglais devenu un classique. A voir et à lire !