Je viens de lire Le Bel Obscur, de l'autrice belge, Caroline Lamarche, tentée que j’étais par ce titre mystérieux. Le livre s’est retrouvé dans la dernière sélection du Goncourt et a obtenu 4 voix au premier tour.
La narratrice part en quête d’un aïeul dont son père avait conservé la photo dans ses archives. Sur le cliché, un jeune homme est assis dans un curieux costume fait d’un tissu brillant. Il est coiffé d’un shako, porte une sorte de lampe attachée au cou et il a entre les mains un curieux objet qui sera identifié plus tard. C’est un membre de leur famille qui s'appelle Edmond et qui a disparu de l'arbre généalogique parce qu’il avait causé "beaucoup de chagrin à sa mère". La narratrice apprend au fur et à mesure de ses recherches qu’il avait fait de brillantes études d'ingénieur à Freiberg en Allemagne, était revenu en Belgique et on l'avait retrouvé mort dans un hôtel à Orléans.
En parallèle avec cette enquête familiale intrigante, la narratrice nous raconte son mariage avec Vincent, son premier, unique et grand amour, dont elle a eu deux filles. Après sept années de vie conjugale heureuse, il lui révèle son homosexualité, leur accord fondamental résidant dans le fait de ne jamais se mentir. Ne voulant pas perdre celui qu'elle aime, elle accepte ses nombreux amants qui viennent même vivre dans la maison familiale.
Je crois que c’est rare qu'une femme d'homosexuel s’exprime dans une autofiction et la narratrice cherche dans les nombreuses études des témoignages qui pourraient la conforter ou lui indiquer l'attitude à adopter : rester ou divorcer. Or il y en a peu.
C’est dans l’élucidation du sort du jeune Edmond, homosexuel comme Vincent, après un voyage sur ses traces à Eiberg, qu’elle découvrira la solution qu’elle cherchait désespérément. J’ai trouvé cependant cette fin hâtive et n’ai pas vraiment compris en quoi ce voyage l'avait aidée à prendre une décision pour prendre son destin en mains.
Si j’ai bien aimé la description de la fascination qu’exerce la photo sur la narratrice, sa découverte de l’objet étrange qu’a le jeune homme au regard mélancolique, l'explication de sa tenue, j'ai été moins convaincue par les péripéties homosexuelles de Vincent, dont la répétition est lassante.
Ce mari qui impose sans état d'âme ses amants à son épouse, sous couvert d’être un couple libre, et de continuer à "être une famille", m'est apparu comme un être égoïste, soucieux uniquement de son propre plaisir malgré ses déclarations d’amour à la narratrice. Quant aux réactions des deux filles, elles sont surprenantes mais peu nombreuses.
Jai trouvé d’une grande vulgarité, et aussi dans l’écriture, la description de la scène de l'élection de Mister Bear où Nikolaï, l'amant bulgare de Vincent, exhibe sa plastique dans un cabaret gay. J’ai cru lire un article de Têtu.
Quant à la narratrice, déchirée entre la fidélité à son amour et son intense sentiment de solitude et d’abandon, elle met bien longtemps à réaliser ce qu’elle veut faire. Elle finit cependant par se créer son propre destin, brisant la « mécanique du déni, ce maquillage du désastre ». Pour ma part, j’ai beaucoup de mal à comprendre comment elle a pu supporter cette cohabitation malsaine avec les amants successifs de son époux, dont la présence signait son propre effacement.
C’est à la lueur de la vie et de la mort d'Edmond, victime de l'ostracisme dont étaient victimes les homosexuels, qu’elle entreprend d'analyser sa propre existence. L’autrice explique ainsi son propos : "Ce jeune homme est mort tout seul dans une chambre d’hôtel, à l’âge de trente ans, en 1865, quatre ans avant que le mot homosexuel soit forgé. Il a dû être dans la confusion et la solitude. Ce roman est une enquête double, à la fois sur cet ancêtre effacé, et l’histoire de la narratrice qui elle-même se sent effacée."
"Lectrice de Jung, elle voit une « formidable synchronicité » entre son ancêtre et sa propre histoire avec Vincent, et ce à un siècle et demi de distance." Certes, elle le fait sans pathos, sans plainte, sans sentimentalisme, dans une langue claire et précise, mais je n'ai pas été vraiment convaincue. Et si le Bel Obscur est Edmond, elle aussi m'est apparue comme une belle obscure et mon avis sur ce roman est très mitigé.