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29 avril 2009 3 29 /04 /avril /2009 22:16

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Michel Mohrt voit dans le puritanisme et le sens du mal deux des principaux fils conducteurs du roman américain depuis ses origines. La « puissance des ténèbres » court depuis La Lettre écarlate jusqu'aux romans de John Updike. Il s'agit là d'un thème essentiel que symbolise la « baleine blanche » de Melville. Car le blanc, pour les puritains et les « pères fondateurs » est la couleur du mal...  

 

  • James Fenimore Cooper (1789-1851).

Le Dernier des Mohicans (1826) : une évocation des guerres coloniales entre Français et Anglais au milieu du XVII°siècle.

  • Harriet Beecher Stowe.

La Case de l'oncle Tom (1852) : la description des affres de l'esclavage et sa dénonciation au nom du christianisme et du droit des femmes.

  • Edgar Allan Poe.

Histoires extraordinaires (1840) : Poe détache la littérature américaine de l'anglaise, invente le roman policier de raisonnement et crée un nouveau genre de fantastique à la frontière entre le burlesque et le métaphysique.

Récit d'Arthur Gordon Pym (1838): mutinerie, naufrage et "horribles souffrances » accablent une expédition dans les mers du Sud et l'Antarctique.

  • Nathaniel Hawthorne (1804-1864).

La Lettre écarlate (1850) : dans l'Amérique puritaine des pionniers, une femme adultère est punie. Elle choisit de rester sur place et de se racheter par sa bonté.

  • Herman Melville (1819-1891).

Moby Dick (1851): récit réaliste, roman d'aventures et quête biblique, l'histoire du capitaine Achab poursuivant la baleine blanche est le chef-d'œuvre de la littérature américaine. La richesse documentaire de cette œuvre n'est nullement éclipsée par les questions métaphysiques que pose ce roman universel.

  • Samuel L. Clemens dit Mark Twain (1835-1910).

Tom Sawyer (1876) : mélodrame burlesque où deux garnements sont confrontés au meurtre et à l'erreur judiciaire dans une chasse au trésor où ils déploient leur astuce face au monde des adultes.

Huckleberry Finn (1885) : chef-d'oeuvre de l'auteur qui consiste en un parcours initiatique du jeune paria Huck, fils d'un petit blanc raciste, avec Jim, esclave en fuite. Le roman du premier écrivain américain à utiliser une machine à écrire.

  • Henry James ( 1843-1916).

Le Tour d'écrou (1898) : James explore les confins du réel pour traduire les incertitudes d'une imagination tentée par le fantastique. L'expérience équivoque d'une gouvernante  face à deux enfants y constitue l'énigme centrale.

Les Ambassadeurs (1903) : le sommet de l'art de James. Des Américains découvrent à Paris les charmes de la vie européenne.

  • Edith Wharton (1862-1937).

Ethan Frome (1911) : l'auteur s'écarte de la peinture des mœurs de la haute société pour aborder le thème tragique de la passion inassouvie dans un paysage de Nouvelle-Angleterre, peuplé de paysans frustes proches des personnages de Thomas Hardy.

  • Stephen Crane (1871-1900).

La Conquête du courage (1895) : évocation de la guerre de Sécession à travers le regard d'un jeune soldat avide de gloire, devenu déserteur par panique sur le champ de bataille.

  • Jack London (1879-1916).

Martin Eden (1909) : à travers l'histoire du jeune écrivain pauvre et rebelle, tour à tour marin et cow-boy, les thèmes majeurs du roman américain.

Theodore Dreiser (1871-1945).

Une tragédie américaine (1925) : par le maître du roman réaliste américain, une critique féroce de la civilisation matérialiste à travers une affaire célèbre qui conduisit un meurtrier à la chaise électrique.

  • Upton Sinclair (1878-1968).

La Jungle (1906) : la conversion au socialisme d'un ouvrier des abattoirs de Chicago, broyé par le capitalisme sauvage.

  • Ernest Hemingway (1898-1961).

Le Soleil se lève aussi (1926) : ou les cyniques désillusions de l'après-guerre. De beaux personnages, Le digne Jack Barnes émasculé par une blessure de guerre, le matador Pedro Romero qui fait un art du défi à la mort, Lady Brett, femme fatale, lucide et indépendante.

L'Adieu aux armes (1929) : évocation de la désastreuse retraite de Caporetto vécue par Hemingway au cours de la Grande Guerre. L'amour entre l'ambulancier Frederic Henry et l'infirmière anglaise Catherine Barkley connaît un destin tragique.

Pour qui sonne le glas a pour toile de fond la guerre d'Espagne.

Le Vieil Homme et la Mer (1952) : un vieux pêcheur cubain, Santiago, se bat farouchement contre un énorme poisson et finit par en triompher. Une fable étonnante qui a valu à son auteur une renommée universelle et le prix Nobel.

  • John Dos Passos (1896-1970).

Manhattan Transfer (1925) : le roman éclaté d'un monde éclaté : actualités, séquences romanesques, monologues lyriques se succèdent. Les vies s'entrecroisent, les mythologies américaines se font et se défont. Une épopée du XX°siècle.

  • Francis Scott Fitzgerald ( 1896-1940).

Gatsby le magnifique (1925) : « L'histoire d'un garçon pauvre dans une ville riche...Tout le sens de Gatsby, c'est l'injustice qui empêche un jeune homme pauvre d'épouser une jeune fille qui a de l'argent » : le drame de Fitzgerald dans le scintillement des Années folles.

Tendre est la nuit (1934) : l'argent sacrifie les talents et ruine les espoirs de ceux qui veulent réussir.

  • Sinclair Lewis (1885-1951).

Babbitt (1922) : une critique acerbe de "l'american way of life". Un monde foisonnant de personnages types de la société américaine de l'après Première Guerre mondiale par le premier prix Nobel américain.

  • Willa Cather.

La Mort et l'Archevêque (1927) : une dénonciation du fanatisme à travers la vie de deux missionnaires français originaires du Massif Central, pionniers du catholicisme en Amérique.

  • John Steinbeck.

Des Souris et des Hommes (1937) : drame de la fraternité dont les chapitres sont autant d'actes rigoureusement construits qui conduisent inexorablement à une fin tragique.

Les Raisins de la colère (1939) : sur la route 66, balayée par le souffle de l'épopée, les Okies, paysans de l'Oklahoma, s'embarquent à la recherche vaine du bonheur en Californie. Le chef-d'œuvre de l'auteur.

  • Margaret Mitchell.

Autant en emporte le vent (1936) : à travers l'inoubliable figure de Scarlett O'Hara, l'auteur identifie avec nostalgie le Sud à l'aristocratie romanesque des planteurs.

  • Erskine Caldwell.

Le Petit arpent du Bon Dieu (1933) : l'évocation de la misère et de la truculence des « petits blancs » ruinés mais stoïques dans un environnement brutal.

  • Carson McCullers.

Le Cœur est un chasseur solitaire (1940) : dans une petite ville de Géorgie, John Singer est un sourd-muet voué à la solitude qui paradoxalement prend une allure charismatique en recevant les confidences intimes d'individus divers, chacun décrivant le muet « comme il souhaitait qu'il fût. »

  • William Faulkner (1897-1962).

Le Bruit et la Fureur (1929) : la malédiction du Sud racontée et perçue au travers des prismes de plusieurs consciences. Un art du contrepoint musical qui a révolutionné le roman américain.

Tandis que j'agonise (1930) : monologues narrant le périple funèbre et cocasse d'une famille de petits blancs transportant le cercueil de leur mère à Jefferson.

Sanctuaire : intrusion de la tragédie dans le roman policier selon Malraux, l'œuvre suinte de la violence pathogène que subit une jeune fille délurée, Temple Drake, entre les mains d'un malfrat  pervers et impuissant, Popeye. On la retrouve dans Requiem pour une nonne (1951).

Lumière d'Août (1932) : une exploration du mal dans un Sud miné par le racisme, livré à un pouvoir de caste qui fait régner le mépris du Noir et des femmes.

  • Henry Miller (1891-1980).

Tropique du Cancer (1934) et Tropique du Capricorne ( 1939) : des « romances autobiographiques » au centre de débats sur la pornographie et la censure. Entre Rabelais et Walt Whitmann.

  • Horace McCoy.

On achève bien les chevaux (1935): ou la révélation de l'envers sordide du rêve américain en Californie.

  • John Fante.

Wait until Spring (1938): l'auteur y commence sa saga de l'Ouest à travers le personnage d'Arturo Baldini, du Colorado aux bas-fonds de Los Angeles.

  • Dashiell Hammett.

Le Faucon Maltais (1930) : ou l'inauguration du roman noir (« hard-boiled »), où Hammett présente sur un rythme « jazzy » des scènes que, au cinéma, le talent de John Huston rendra inoubliables.

  • Raymond Chandler.

Le grand Sommeil (1939) : s'il obéit au code d'honneur d'un chevalier médiéval, le privé Philip Marlowe est aussi le héros des causes perdues.

  • Robert Penn Warren.

Les Fous du roi (1946) :l'ascension et la chute d'un politicien démagogue et fasciste qui gouverne la Louisiane.

  • Herman Wouk.

Ouragan sur le Caine (1951) : le retentissement de la guerre y est traité en termes de paranoïa et de droit militaire à la désobéissance.

  • Mary McCarthy.

Le Groupe (1963) : le gratin protestant de la côte Est, produit des fameux collèges de l'Ivy League. La vie de huit jeunes filles sorties d'une de ses classes.

  • William Burroughs.

Le Festin Nu (1959) : « Je me suis éveillé de la maladie à l'âge de 45 ans, calme, sain d'esprit et relativement sain de corps si j'exempte un foie affaibli et ce masque de chair d'emprunt que portent tous ceux qui ont survécu au Mal... » L'enfer de la drogue.

  • Jack Kerouac.

Sur la Route (1957) : le livre-phare de la « beat generation » incarnée par Dean Moriarty, un frère de James Dean. Des voitures volées, des mauvais garçons qui ont fait pacte d'amitié et la route à 200 à l'heure. Une forme de bonheur dans les liens communautaires.

  • J. D Salinger.

L'Attrape-Cœur (1951) : l'itinéraire chaotique d'un adolescent de 16 ans, renvoyé de son lycée de Pennsylvanie. Un parcours initiatique qui révèle le mal dans l'âge adulte.

  • William Styron.

Les Confessions de Nat Turner (1967) : le massacre des Blancs en 1831 par des esclaves révoltés est relaté par le protagoniste lui-même dans un récit imaginaire avant son exécution.

Le Choix de Sophie (1979) : le narrateur Stingo rencontre une survivante d'Auschwitz, ce qui donne lieu à une réflexion sur les horreurs des camps et les stratégies de survie.

  • Bernard Malamud (1914-1986).

L'Homme de Kiev (1966), Les Locataires (1971) : un observateur privilégié de la communauté juive américaine qui traite dans son œuvre du thème de l'étranger.

  • Saul Bellow, Prix Nobel en 1976.

Les Aventures d'Augie March (1953) : elles inscrivent le protagoniste dans une tradition picaresque américanisée assortie d'une quête des origines. Le tournant à ne pas manquer dans la littérature contemporaine.

  • Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel en 1978.

Ennemis (1969) : un juif polonais croit sa femme morte, épouse celle qui l'a sauvé d'un camp nazi et se retrouve bigame.

  • Philip Roth.

Portnoy et son complexe (1969) : un portrait hilarant des juifs de la classe moyenne new-yorkaise.

  • Richard Wright.

Un enfant du pays (1940) : les brimades, les lynchages et la violence du ghetto de Chicago dans une écriture naturaliste.

  • James Baldwin (1924-1987).

Les élus du Seigneur (1953) : un jour dans la vie des membres d'une église de Harlem où l'auteur a grandi.

  • Norman Mailer.

Les Nus et les Morts ( 1948) : l'enfant terrible des lettres américaines avec un regard désabusé et objectif sur la guerre du Pacifique.

  • Irwin Shaw.

Le Bal des maudits (1948) : l'auteur y dévoile l'absurdité des destins en temps de guerre.

  • James Jones.

Tant qu'il y aura des hommes (1951) : l'œuvre révèle les luttes internes de l'armée qui broie les âmes sensibles.

  • Ken Kesey.

Vol au-dessus d'un nid de coucous (1962) : macabre et hilarante métaphore de l'enfermement et de l'aliénation, marquée par le rebelle maniaque Randle McMurphy dont l'Indien Chief, également interné, rapporte les actes qui sèment le désordre dans un hôpital psychiatrique.

Thomas Wolfe.

Le Bûcher des Vanités (1986) ; Que l'ange regarde de ce côté : un classique racontant une enfance dans une petite ville du Sud.

  • Truman Capote.

De Sang-froid (1965) : anatomie d'un fait divers : l'assassinat d'une famille de fermiers texans. L'auteur mène sa propre investigation dans une affaire criminelle au Kansas, pour finalement retourner l'accusation contre l'injustice sociale, le meurtrier ayant cru effacer son infirmité par son acte de folie meurtrière.

  • Vladimir Nabokov (1899-1977).

Lolita (1958) : la dérive d'un quinquagénaire amoureux d'une nymphette, dont il a épousé la mère par calcul.

  • Djuna Barnes.

Le Bois de la nuit (1936) : « d'une qualité d'horreur et de fatalité apparentée de très près à la tragédie élisabéthaine » (T.S Eliot), cette œuvre a influencé la littérature américaine d'aujourd'hui.

  • John Irving.

Le Monde selon Garp (1978) : ou le destin ironique et fatal du fils programmé d'une féministe.

  • Paul Auster.

The City of Glass (1985); Ghosts (1986); The Locked Room (1986): l'auteur crée un paysage urbain surréalistes de labyrinthes générateurs de dédoublements « poesques ».

  • Toni Morrison, Prix Nobel en 1993.

La Chanson de Salomon (1970), Tar Baby (1981) ; Jazz (1992) ; Paradise (1998) : ou le parcours historique et intérieur de l'Afro-Américain afin qu'il n'appartienne qu'à lui-même.

 

Liste établie à partir de :

La Littérature américaine, Daniel Royot, PUF, Que sais-je ?

La Bibliothéque idéale, Bernard Pivot, Albin Michel.

 

 

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29 avril 2009 3 29 /04 /avril /2009 21:53

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« Est Mitteleuropéen tout homme que la division de notre continent blesse, touche, gêne, inquiète et oppresse. » (Le rêve de Mitteleuropa, György Konrad).

Cette expression, Mitteleuropa, a été popularisée par le Praguois, Milan Kundera, mais le terme lui-même ne se laisse pas traduire aisément : « Europe centrale », « Europe du milieu » ou encore « Europe médiane ».

Le concept recouvre des écrivains de langue allemande mais la littérature allemande ne s'arrête pas aux grands noms de Thomas Mann ou de Hermann Hesse et aux frontières de l'Allemagne. Elle est aussi suisse (avec Gottfried Keller et plus près de nous Robert Walser), autrichienne et, pourrait-on dire européenne avec Rilke et Kafka, nés à Prague ou Canetti, né en Bulgarie. La rencontre des cultures allemande, juive et slave, dont l'empire austro-hongrois, la Cacanie de Musil, fut en son temps le creuset, a produit un nombre impressionnant d'auteurs de premier plan parmi lesquels Schnitzler, Zweig, Roth, Perutz et bien sûr Kafka et Musil. Le rôle de Vienne fut essentiel dans cette littérature.

Voici donc une liste non exhaustive d'auteurs de langue allemande et d' écrivains que l'on peut rattacher à la notion de Mitteleuropa et quelques résumés d'œuvres.

 

Peter Altenberg (1899-1919).

Esquisses et nouvelles esquisses viennoises. Traduction : M. Couffon. Actes Sud.

 

Ingeborg Bachmann (1926-1973).

Malina (1971). Traduction : Philippe Jaccottet. Le Seuil.

Une femme entre amant et mari. Mais ces deux être existent-ils vraiment ? Une descente aux enfers dans l'énigme de la passion féminine par l'un des grands auteurs autrichiens contemporains qui fut la compagne de Max Frisch.

 

Thomas Bernhard (1931-1989).

Perturbation (1967). Traduction : G.Fritsch-Estrangin. Gallimard.

Le narrateur adolescent accompagne son père, médecin dans les Alpes autrichiennes, dans ses visites aux malades. Maladie, folie, solitude et suicide sont les thèmes habituels de l'œuvre de Thomas Bernhard ;

 

Hermann Broch.

La mort de Virgile. (1945). Traduction : Albert Kohn. Gallimard.

La dernière journée de Virgile. Ce roman de la conscience, dans lequel le poète mourant médite sur sa vie et son œuvre, rappelle, dans son projet comme dans sa construction, l'Ulysse de James Joyce. Ecrivain juif autrichien, émigré aux USA en 1938 et mort en 1951.

Les Somnambules. Traduction : P. Flachet et Kohn. Gallimard/ L'Imaginaire.

 

Elias Canetti.

Auto-da-fé (1935). Traduction: Paule Arhex. Gallimard.

La folle histoire du professeur Kien, sinologue de renom, de sa bibliothèque de 2500 volumes et de Thérèse, l'ancienne gouvernante devenue sa femme. On pense à Kafka et à Musil. Le chef-d'œuvre du prix Nobel de littérature 1981.

 

Heimito von Doderer.

Les Chutes de Slunj (1963). Traduction : A. Kohn et P. Deshusses. Rivages.

Une famille d'industriels anglais dans l'Autriche du début du siècle. Le dernier roman de l'auteur des Démons, Les Fenêtres éclairées et d'Un crime que tout le monde commet.

 

Franz Grillparzer.

Le Musicien des rues . traduction : J. Lajarije, Editions Jacqueline Chambon.

 

Hermann Hesse.

Le Jeu des perles de verre (1943). Traduction : J. Martin. Calmann-Lévy.

Un idéal de connaissance et de spiritualité imaginé en 2200. Selon Frédérick Tristan, l'ouvrage le plus complet de cet écrivain, qui résume toute la connaissance. Le dernier roman de l'auteur du Loup des steppes, Siddharta, Peter Camenzind, L'ornière, Enfance d'un magicien

 

Franz Kafka.

Le procès (1925). Traduction B. Lortholary. G.F.

L'histoire de Joseph K. arrêté un matin, accusé sans connaître sa faute. Dans le monde de Kafka, nul n'est censé ignorer la loi mais nul ne peut non plus la connaître. Cette œuvre inachevée devenue célèbre en France après la guerre a été tantôt interprétée comme un roman de l'absurde, tantôt comme une dénonciation du totalitarisme. Cauchemar et humour mêlés, la représentation d'un monde où l'homme est coupable sans jamais pouvoir se justifier. A lire aussi Le Château et La Métamorphose.

 

Eduard von Keyserling (1855-1918).

Ecrivain allemand impressionniste. Son œuvre pessimiste est fréquemment centrée sur les pays baltes de culture germanique.

 

Alfred Kubin.

L'Autre Côté (1909). Traduction: R. Valençay. NEO.

L'empire austro-hongrois en désagrégation. Entre expressionnisme et surréalisme, l'anti-utopie d'un Autrichien avant tout célèbre par ses dessins et ses tableaux.

 

Milan Kundera. (1929)

Ecrivain tchèque naturalisé français. Il s'impose par la lucidité et l'humour de ses romans (La Plaisanterie, La valse aux adieux, Le Livre du rire et de l'oubli) et de ses nouvelles (Risibles Amours).

 

Thomas Mann.

La Montagne magique (1924). Traduction : Maurice Betz. Fayard.

Hans Castorp, venu rendre visite pour trois semaines à un cousin dans un sanatorium de Davos, se laisse séduire par la magie des lieux, la maladie et la mort. Il ne quittera Davos que pour les champs de bataille de la guerre de 1914 sur laquelle se clôt symboliquement ce roman de la durée, de la fin d'un monde et de la mort. Le chef- d'œuvre d'un des plus grands écrivains de ce siècle, auteur entre autres de Docteur Faustus, Mort à Venise, Chez le prophète, Les enfants de Wotan, Les Buddenbrook.

Heinrich Mann.

Professeur Unrat (1905). Traduction : C. Wolff. Grasset.

Un petit professeur de province amoureux d'une danseuse de cabaret. Le cinéma a immortalisé sous le titre L'Ange bleu (avec Marlène Dietrich) ce roman du frère de Thomas Mann.

 

Klaus Mann.

Mephisto par le fils de Thomas Mann, auteur aussi du Tournant.

 

Sandor Marai (1900- 1989)..

Un immense écrivain hongrois dont l'œuvre fut interdite en Hongrie jusqu'en 1990 et que l'on redécouvre avec des œuvres superbes. Un témoin d'un monde finissant qui observe avec nostalgie une Europe mythique en train de s'éteindre.

Les Braises. Livre de poche.

1940. Au fond de la puszta magyare, la dramatique confrontation de deux hommes autrefois amis. Livre de l'amitié perdue et des amours impossibles, où les sentiments les plus violents couvent sous les cendres du passé.

Et aussi L'héritage d'Esther, Divorce à Buda, Les Confessions d'un bourgeois, La Conversation de Bolzano, Les révoltés, Mémoires de Hongrie.

 

C.S Mahrendorff.

Et ils troublèrent le sommeil du monde. Fayard, 1999.

Vienne à la fin du XIX° siècle. La villes semble s'étourdir dans une ultime valse avant de sombrer dans la décadence avec la Première Guerre Mondiale et la fin des Habsbourg. Un médecin, l'un des premiers neurologues, le docteur Heydinger, habitué des cafés littéraires de la capitale autrichienne, voit un jour se présenter à son cabinet un certain John Livingstone, mystérieux Anglais, cocaïnomane. Ce dernier est venu enquêter sur les agissements obscurs d'une société secrète antisémite et qui veut tuer Gustav Mahler...A lire aussi La Valse des anges déchus.

 

Robert Musil.

L'Homme sans qualités (1930-32-43). Traduction : Philippe Jacottet. P.S

Dans l'Autriche-Hongrie d'avant 1914, la « Cacanie », Ulrich, l'homme « sans qualités particulières », tente de construire sa vie par expériences successives, destinées à épuiser tout le champ du possible. Une peinture des milieux d'aristocrates, de grands bourgeois et d'intellectuels autrichiens qui est aussi une critique de notre temps. L'un des trois ou quatre grands livres du XX°siècle.

Les Désarrois de l'élève Törless. Depuis quatre ans, Töerless vit au collège de X... la petite ville est située loin de la capitale, perdue dans les campagnes arides, presque inhabitées, de la vaste monarchie austro- hongroise...

 

Léo Perutz.

Le Marquis de Bolibar (1930). Traduction : O. Niox- Château. Albin- Michel.

Entre le réel et l'imaginaire, en Espagne pendant les guerres de l'Empire, le roman fantastique d'un Borges autrichien.

 

Gregor von Rezzori. (1914-1998).

Sur mes traces, Mémoires. Traduction : Jacques Lajarrige, Pierre Deshusses. Editions du Rocher.

Un caractère et un destin qui coïncide avec le siècle. Comme Zweig et Musil, le regard qu'il porte sur l'Europe dont il a vécu  tous les grands bouleversements le hausse au rang de témoin de notre siècle.

Alire aussi L'Hermine souillée.

 

Rainer-Maria Rilke.

Les carnets de Malte Laurids Brigge (1910). Traduction : Maurice Betz. P.S

« C'est donc ici que les gens viennent pour vivre ? Je serais plutôt tenté de croire que l'on meurt ici. » Malte Laurids Brigge n'est autre que Rilke lui-même à qui la découverte de Paris a inspiré ce journal où le spectacle de la ville fait surgir les souvenirs et les rêves entremêlés à la pensée de la mort et aux douleurs de la création. A lire aussi Lettres à un jeune poète et Journaux de jeunesse.

 

Josef Roth.

La marche de Radetzky (1932). Traduction : Blanche Gidon. P.S.

Rythmé par le leitmotiv d'une marche militaire symbolique et dérisoire, le roman de la décadence et de la fin de l'empire austro- hongrois à travers le destin exemplaire de la famille von Trotta. Ce que Broch appelait « l'Apocalypse joyeuse » a inspiré à Roth, écrivain juif autrichien, mort à Paris en 1939 dans la misère, son plus beau roman. Et aussi Zipper et son père, Le Roman des Cent- Jours, La Crypte des capucins.

 

Arthur Schnitzler.

Vienne au crépuscule (1924). Traduction : R. Dumont. Stock.

Le dilettantisme d'un groupe d'intellectuels et d'esthètes dans une atmosphère nonchalante de cafés viennois du début du siècle. Une anatomie de la culture et de la décadence par un auteur inspiré par Freud. A lire aussi Mademoiselle Else, La Ronde, Les dernières cartes.

 

Adalbert Stifter.

L'Homme sans postérité (1845). Traduction : G. A Goldschmitt. Phébus.

Angoisse et culpabilité. Le roman d'un écrivain catholique autrichien qui mit fin à ses jours en se tranchant la gorge. Et aussi Brigitta, L'Arrière- Saison, Les deux sœurs, Tourmaline (nouvelles).

 

Robert Walser.

L'Homme à tout faire (1908). Traduction : J. Launay. L'Age d'homme.

Sur les bords du lac de Zürich, au début du XX°siècle, l'histoire de l'employé Joseph Marti qui croyait avoir trouvé une maison et une famille chez un ingénieur, inventeur sans succès et ruiné. Robert Walser, qu'admiraient Musil et Hermann Hesse, est mort en 1958, après avoir passé 30 ans dans un asile psychiatrique.

 

Franz Wedekind (1864-1918).

Le Coup de foudre. Traduction : M. Barillier. L'Age d'homme.

Un recueil de nouvelles de l'écrivain expressionniste auteur de Lulu. Une description du désir qui rappelle souvent Schnitzler.

 

Franz Werfel (1890-1945).

Cella ou les vainqueurs. Traduction : Robert Dumont. Stock.

Ecrit en 1938, juste avant la mort de l'auteur et publié en 1955, ce roman évoque, à travers l'histoire de la famille Bodenheim, la période qui a précédé l'Anschluss. A lire également Les 40 jours de Musa Dagh, LePassé ressuscité.

 

Lajos Zilahy.

Le Siècle écarlate. Mercure de France / Bibliothèque étrangère.

C'est la vie des jumeaux Dukay, nés le jour où s'ouvre le Congrès de Vienne, que nous conte Le Siècle écarlate. Comme c'est souvent la coutume dans les familles nobles de l'empire austro- hongrois. L'aîné, Flexi, charmant, poli, docile, sera élevé à Vienne, ainsi qu'il convient à l'héritier du nom et de la fortune, tandis que Dali, le cadet, est expédié à Budapest. Tête brûlée, bagarreur, Dali va connaître un destin tumultueux, traînant tous les cœurs après lui. Une flamboyante fresque de l'histoire européen.

 

Stefan Zweig.

La Confusion des sentiments (1927). Traduction : A. Hella et O. Bournacque. Stock.

L'étrange relation d'un maître et de son disciple. Les ambiguïtés de l'amitié et du désir par un auteur qui devait fuir le nazisme et se suicider au Brésil en 1942. A lire aussi Le Joueur d'échecs, La Peur, Amok, La femme et le paysage, Nuit fantastique, Vingt- quatre heures de la vie d'une femme, La pitié dangereuse, Le monde d'hier, mémoires d'un Européen, Journaux 1912- 1940.

 

NB : Les indications de traduction et d'édition sont données à titre indicatif. Beaucoup de ces œuvres sont parues en collections de poche.

 

Ouvrages sur l'empire austro-hongrois :

Milo Dor, Mitteleuropa, mythe ou réalité.

François Fejto, Requiem pour un empire défunt.

Jacques Le Rider, La Mitteleuropa.

Claudio Magris, Danube.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 17:52






Toutes les nations du monde sont assises sur de petits pliants de fer rouillé et de toile ternie. Que viennent-elles chercher devant ce rocher aux formes femelles? Le retour dans le sein maternel? Un soleil qui ne brille plus qu'à cette aurore australienne? Un néo-panthéisme? La nostalgie d'un animisme perdu?
Une Indienne baîlle, un Anglais parle fort, un dingo, la queue basse, traverse la route.
Uluru, c'est une histoire de luttes et de batailles entre deux serpents, Woma, venue de l'Est, et Liru, vaincu, repartant vers le Sud. Les anfractuosités, les sources, les amoncellements de rocs, les dessins sur la roche racontent cet affrontement qui précède la création du peuple aborigène.
Dans les fentes, dans les failles, des peintures rupestres révèlent les artistes: empreintes de pattes d'oiseaux, échidnés, paniers de cueillette.
Le rocher rouge érodé par le vent et la pluie, c'est l'histoire du dreamtime: la patte d'émeu, le cerveau, les trois coeurs.
Et voici, toujours debout, le figuier, le prunier, qui nourrissaient le peuple Anangu.
Tout est forme et tout est symbole.

                                                                                                             Vendredi 24 octobre 2008,    Ayer's Rock, Australie

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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 17:23

 

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Vietnamienne, Dessins "Peuples du monde", Christophe Novel. 


A qui me demande d'où me vient ma passion pour les orchidées, j'aime à dire ce conte que me raconta un vieux moine bouddhiste au cours de mon premier voyage en Indochine.

C'était dans les temps immémoriaux, quand les dieux avaient commencé à descendre du Ciel et à devenir des hommes. La boîte de Pandore avait été ouverte et la cupidité, le mensonge, le meurtre et la violence brute s'étaient répandues dans les cœurs et les corps de ces demi-dieux. La Pangée commençait à se disloquer et les combats étaient acharnés entre les Princes qui se disputaient les continents à la dérive.

Dans un pays lointain, là où le Soleil se lève, vivaient deux Princes, du nom de Anh Dung et Anh Hào. Frères et jumeaux, aux yeux amandins, aux cheveux noirs comme l'encre des calligraphes, au teint de sable et de limon, ils aimaient en silence, d'un amour ardent et depuis toujours, la Princesse d'un royaume voisin. Longue et mince comme la liane du banian, Kiêu Diêm, c'était son nom, contemplait amoureusement de ses yeux verts aux couleurs de rizière les deux frères qui, pour elle, ne formaient qu'un seul amant.

Son père, le Roi Chân Ly, ordonna un combat singulier pour départager les frères rivaux. Si leur amour fraternel était profond, il n'avait cependant pas de commune mesure avec l'abîme de folie et de passion qu'ils éprouvaient pour Kiêu Diêm. En Princes de sang qu'ils étaient, ils acceptèrent le duel qui eut lieu auprès du Lac de l'Epée restituée.

Sous les yeux d'une noblesse avide de violence, sous le regard d'oiseau perdu de Kiêu Diêm qui jamais ne distingua les deux frères qu'elle chérissait d'un amour unique, la lutte fut sans merci.

Anh Dung et Anh Hào pratiquaient avec maestria l'art du . Ils cognèrent avec violence leurs bâtons longs, entrechoquèrent rageusement la lame brillante de leurs sabres, esquivèrent avec agilité la pointe effilée de leurs épées, s'arrondirent comme des serpents sous leurs fléaux et affrontèrent leurs lances pointues comme des dagues. L'issue du combat ne se dessinait pas quand, soudain, d'un geste imprévisible, Anh Hào sortit vivement d'une de ses bottes cuissardes ses Song Dao ou couteaux-papillons. D'un ample mouvement, il les lança sur les testicules de son frère jumeau qui furent tranchés net. Anh Dung s'évanouit dans la fontaine de son sang viril.

Epouvanté par l'horreur de son geste, sans un regard pour la femme qu'il aimait et à qui il renonçait sans retour, le vainqueur enfourcha son cheval Ngua Noi et disparut dans les forêts d'acajou et de teck. Jamais on ne le revit.

Quand Anh Dung le vaincu revint de son évanouissement, il ne reconnut pas le lieu où il reposait. Il se trouvait allongé au milieu d'un champ de fleurs multicolores qu'il n'avait jamais vues. Longilignes et racées, groupées en épis ou en grappes, exhalant un parfum subtil, elles dressaient avec élégance leurs pétales aux infinies couleurs, posés comme des oiseaux à l'extrémité de leurs longues tiges. Au-dessus de celui qui avait perdu son alter ego, se penchait le visage apaisé de Kiêu Diêm qui lui souriait comme sourit le Bouddha.

- Suis-je dans le Paradis de Jade? demanda-t-il en caressant la main de son amie.

- Non, répondit la jeune fille, en lui offrant le Plateau des Cinq Fruits; tu es dans le Jardin des Orchidées, les «fleurs de l'homme supérieur». De tes parties viriles, tombées en terre fertile, a surgi ce champ de fleurs innombrables qui vont ensemencer l'univers. Et chaque jour qui passera, j'en ferai des bouquets pour toi.


Choisir un mot proposé par les autres participants et développer (papierlibre.over-blog.net). 

Mai 2009 

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 17:54

Alsacienne.jpg 

 

Année quatre-vingt-un, c'était un six novembre ;

La Liepvrette roulait avec grande ardeur,

Chez Edouard et Michèle à l'acmé du bonheur,

Tu vins à la lumière, Hélène « la  brillante ».

*

Au milieu des montagnes dont le cœur est d'argent,

Tu grandis, toi l'aînée de Jérôme et de Pierre,

Avec la fantaisie du tissu de guingan,

Luisant et coloré aux femmes bengalaises.

*

Lors, de Sainte- Marie tu t'en viens à Strasbourg

Sur les pas du jeune Goethe étudiant médecine ;

Comme lui tu découvres cathédrale et amour,

Et c'est en infirmière que ta vie se dessine.

*

Colombages et bois, pierre et brique crépie,

Tu aimes à musarder dessous les toits pentus :

Douce Petite France, jardins de l'Orangerie,

L'Histoire y est vivante au moindre coin de rue.

*

Avec Sébastien Brant c'est La Nef des Fous,

Lui qui fit naviguer les faiblesses humaines,

L'ombre de Gutenberg est lisible partout

Et ses lettres mobiles esquissent mon poème. 

*

Et Strasbourg l'altière aime ses beaux soldats:

Le maréchal de Saxe  triomphe à Fontenoy,

Le général Kléber vainc à Héliopolis,

La capitaine de Lisle crie son patriotisme.

*

Dans les frimas d'Alsace, la Maison Egyptienne

T'invitera au rêve, au voyage, au départ.

Tu t'enfuiras souvent, méditerranéenne,

Au Maroc, en Afrique et à Madagascar.

*

Car ton prénom, « Hêlé », c'est l'éclat du soleil

Que tu offres aux malades et aux abandonnés ;

Fille de sainte Hélène à l'amour non-pareil,

Ta vie ne saurait être si elle n'est partagée.

Le 06 novembre 2006.

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 17:46

 

Qui n'a pas gardé dans un petit creux de sa mémoire le souvenir enchanté d'une fable du « bonhomme La Fontaine » qu'il est toujours capable de réciter malgré le poids des années ?

Car la fable, genre pourtant très ancien, n'a pas pris une ride.  Empruntée à des sources gréco-latines (Esope, VIe avant J.C. ; Phèdre, Ier après J.C.), et des sources orientales (le Pañchatañtra indien écrit en sanscrit et diffusé en langue arabe), renouvelée au Moyen Age avec les isopets de Marie de France et le Roman de Renart, présente dans les œuvres de Rabelais et de Marot, la fable connaît son apothéose avec La Fontaine. Après lui, les autres écrivains, tel Florian au XVIIIe, ne feront plus que l'imiter. L' « ample comédie à cent actes divers », chère à Taine, restera un modèle inégalé.
Ainsi, comme l'écrivait La Fontaine dans la Préface aux Fables, « ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans la connaissance que l'usage leur a donnée, et apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. »

Petit récit en vers ou en prose, destiné à illustrer un précepte ou une vérité morale, soulignés par une maxime générale, la fable est selon Sainte-Beuve « un genre naturel, une forme d'invention inhérente à l'esprit de l'homme ».
Et Rousseau a eu beau dire dans L'Emile que les Fables de La Fontaine ne sont pas faites pour les enfants, le spectacle récent de Fabrice Luchini prouve le contraire, même si l'approche en a changé. Un journaliste n'a-t-il pas écrit à cette occasion : «  Il y a longtemps que les fables n'existent plus pour leur moralité. N'importe quel gamin vous le dira : le plaisir, c'est l'histoire, et peu importe la leçon ! »

 

                                                                                                                   

 

 

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 07:26

 

La polémique récente sur la commémoration  de la naissance de l'écrivain norvégien Knut Hamsun (1859-1952), Prix Nobel de Littérature et ardent pro-nazi pendant la Seconde guerre mondiale, ravive le vieux débat entre l'homme et l'œuvre de l'écrivain.

Il semble pourtant que Proust dans le Contre Sainte-Beuve (1954) ait écrit des choses définitives à ce propos que je voudrais souligner ici.

Taine fait l'éloge de Sainte-Beuve, considéré par lui-même et Paul Bourget, comme le maître inégalable de la critique du XIX° siècle, parce qu'il « a importé, dans l'histoire morale, les procédés de l'histoire naturelle. » Il a montré comment il faut s'y prendre pour connaître l'homme : les milieux successifs qui le forment, ses origines, la prime éducation, tout ce qui modèle l'enfant et l'adolescent, les influences des milieux qu'il a fréquentés, le mouvement littéraire auquel on le rattache, l'étude psychologique de l'individu avec ses contradictions et ses passions, enfin l'analyse de l'homme à travers ses multiples déguisements, ses attitudes littéraires et les préjugés du public.

Ce que Proust appelle la « méthode Sainte-Beuve » « consiste [ainsi] à ne pas séparer l'homme et l'œuvre, à considérer qu'il n'est pas indifférent pour juger l'auteur d'un livre [...] d'avoir d'abord répondu aux questions qui paraissaient les plus étrangères à son œuvre (comment se comportait-il, que pensait-il de la religion , quelle était son attitude avec les femmes ou l'argent etc.), à s'entourer de tous les renseignements possibles sur un écrivain, à collationner ses correspondances, à interroger les hommes qui l'ont connu, en causant avec eux s'ils vivent encore, en lisant ce qu'ils ont pu écrire sur lui s'ils sont morts [...] » L'œuvre serait le reflet de la vie et s'expliquerait par elle. Cette méthode se fonde sur l'intention poétique (intentionnisme) et sur les qualités personnelles de l'auteur (biographisme).

Sainte-Beuve ajoutait notamment à propos de Stendhal que ce que lui en diraient les gens qui l'ont connu prévaudrait toujours sur ses propres impressions ou souvenirs personnels ! N'est-ce pas une erreur fatale que de penser ainsi ? En effet, en quoi le fait d'avoir été l'ami de Stendhal permet-il de le mieux juger ? Or, s'étant muni des témoignages de Mérimée et d'Ampère, et de tous les renseignements possible sur l'auteur de La Chartreuse de Parme, il en vient à prononcer ce jugement singulièrement aveugle : « Je viens de relire, ou d'essayer, les romans de Stendhal ; ils sont franchement détestables. » De la même manière, Sainte-Beuve a négligé et même condamné Nerval et Baudelaire (tout en reconnaissant le génie de Balzac et de Flaubert).

Il est clair que pour Proust, la manière qu'adopte Sainte-Beuve pour appréhender l'écrivain méconnaît l'essentiel : « QU'UN LIVRE EST LE PRODUIT D'UN AUTRE MOI QUE CELUI QUE NOUS MANIFESTONS DANS NOS HABITUDES, DANS LA SOCIETE, DANS NOS VICES." Selon lui, l'auteur de Volupté a totalement ignoré ce qu'il y a de singulier dans l'inspiration et le travail littéraire, qui le différencie absolument des occupations des autres hommes et des autres occupations de l'écrivain. Il n'a pas compris qu'il existe une attitude fondamentale véritablement existentielle qui met l'écrivain face à lui-même, quand il s'efforce  « d'entendre et de rendre le son vrai de [son] cœur et non la conversation. »

Proust insiste bien sur le fait que ce que l'écrivain donne au public, c'est ce qu'il a écrit seul, pour lui-même, et c'est ce qu'il appelle « l'œuvre de soi ». Ce qui appartient à l'« intimité », à la « conversation » avec l'entourage familial ou littéraire, fausse la vie spirituelle en se l'associant et n'est que l'œuvre d'un soi extérieur et « non pas du moi profond qu'on ne retrouve qu'en faisant abstraction des autres et du moi qui connaît les autres, le moi qui a attendu pendant qu'on était avec les autres, qu'on sent bien le seul réel, et pour lequel seuls les artistes finissent par vivre, comme un dieu qu'ils quittent de moins en moins et à qui ils ont sacrifié une vie qui ne sert qu'à l'honorer. »

Proust est « contre Sainte-Beuve » parce que ce dernier n'a  pas su voir que l'écrivain et l'homme du monde ne sont pas le même être, n'a pas compris que le moi réel de l'écrivain ne se montre que dans les livres et qu'il ne montre aux « hommes du monde [...] qu'un homme du monde comme eux. »

Ainsi, la fameuse « méthode Sainte-Beuve » qui a fait la renommée du critique littéraire interroge précisément l'écrivain « sur tous les points où le moi véritable n'est pas en jeu » !

Proust aspire à une critique formaliste, à une analyse stylistique, dépourvue d'éléments extérieurs à l'œuvre : « L'homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n'est pas la même personne. » En ceci Proust a ouvert la voie aux formalistes russes et à tout un champ nouveau de la critique littéraire.

 

Si l'on adopte le point de vue de Proust, on ne peut plus garder rancune à Hamsun de ses égarements pro-nazis et la Norvège ne peut plus se priver d'un de ses écrivains majeurs. Certes les comparaisons sont faciles avec Céline qui voyagea jusqu'à Berchtesgaden ou Brasillach emporté par le fanatisme antisémite. Il n'en demeure pas moins que l'auteur du Voyage au bout de la nuit a renouvelé en son temps la manière d'écrire et que les traductions des poètes grecs du second n'ont pas pris une ride.  Devons-nous jeter dans les poubelles de la littérature Giraudoux qui souhaitait un « ministère de la race », Paul Morand, Colette, Mac Orlan, qui, à partir de 1943, alimentent le journal Combats, dirigé par Charbonneau ? Devons-nous vouer aux gémonies Drieu la Rochelle, Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau ou encore Marcel Aymé ?

Selon la « méthode de Sainte-Beuve » qui ne veut pas séparer l'homme de l'oeuvre, les auteurs d'un manuel de littérature à l'usage des classes de lycée, paru chez Magnard, ont en leur temps tourné en dérision l'œuvre de Vigny, sous le prétexte qu'il aurait été un indicateur de la police de Napoléon III ! « Comment peut-on avoir écrit « La mort du loup » et être un indic ? »

En ce qui concerne l'auteur de Pan, l'on peut certes à bon droit être choqué par le fait qu'il ait remis à Goebbels, propagandiste en chef d'Hitler, sa médaille de prix Nobel- geste d'autant plus fort qu'Hitler avait interdit aux Allemands de recevoir un prix Nobel après que Carl von Ossietzky, journaliste pacifiste et antinazi incarcéré dans un camp, eut été lauréat du Nobel de la paix en 1935.

Germanophile avant guerre, surtout par haine de l'impérialisme, Hamsun a continué à soutenir l'Allemagne pendant la guerre, fidélité qu'il a étendue au régime collaborationniste de Vidkun Quisling en Norvège. A-t-il sous-estimé la réalité de la violence de l'antisémitisme, comme l'estiment certains, a-t-il poursuivi un rêve de retour aux sources de l'âme norvégienne, qui peut le dire ? (Il ne faut pas oublier que les Scandinaves représentent la branche septentrionale d'un complexe germanique dont les Allemands, entre autres, figureraient l'occidentale.)

Reconnaissons cependant que Knut Hamsun n'a jamais manifesté de sentiments racistes dans ses écrits. « Ce qui doit être mis en avant est son œuvre littéraire » insiste encore Vigdis Moe Skarstein.

Si l'on est en droit de blâmer l'homme qui avait 80 ans en 1939, ne décrions pas l'écrivain qui est immense ! Au lieu de le comparer avec Céline, c'est plutôt avec Giono qu'il conviendrait de le faire, lui qui eut aussi quelques ennuis au moment de la Libération. (Pacifiste convaincu, arrêté en 1939 et en 1944, il fut accusé d'avoir collaboré alors qu'il n'avait jamais pris position en faveur de Vichy.)

Interné en asile psychiatrique, condamné à payer comme les anciens membres du NS, (Rassemblement national) une amende ruineuse, Knut Hamsun n'a-t-il pas payé sa dette et n'est-il pas grand temps de le sortir de son purgatoire ?

 

Sources :

Contre Sainte-Beuve, Proust, Folio Essais, p.121 à 147.

http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/ « Un demi-siècle après sa mort, Knut Hamsun divise encore la Norvège. »

http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/03/knut-hamsun-nest-plus-un-probleme/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Contre_Sainte-Beuve

 

                                                                                                                                                                                      13 mars 2009.

 

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 07:18

                                                                                                                                                                         

La première fois que j'ai rencontré Fatou Diome, c'était à l'émission de Mireille Dumas, Vie privée, Vie publique, et j'ai été fascinée par l'intelligence et la sensibilité avec lesquelles elle parlait des rapports Nord-Sud et de l'immigration. J'ai tout de suite eu envie de lire son roman, Le ventre de l'Atlantique, paru en août 2003, et je n'ai pas été déçue. J'ai en effet découvert un écrivain sincère et vrai. Ne dit-elle pas elle-même : « J'écris vraiment parce que je le ressens comme ça et ça peut donner des choses inattendues, qu'une certaine politesse sociale ou une certaine langue de bois aurait pu interdire. »


A mi-chemin entre la fiction et l'autobiographie, elle y raconte les relations essentiellement téléphoniques qu'entretient, Salie, l'héroïne,  « dont le nom très beau signifie « dignité » », étudiante à Strasbourg, originaire de l'île de Niodior, au large du Sénégal, avec son demi-frère Madické, qui rêve d'être footballeur dans un grand club européen et de rencontrer son idole, Paolo Maldini, du Milan AC. A travers cette relation qui passe aussi par le petit écran, la sœur regardant les grands matchs de football en France, et le frère les suivant grâce à l'écran de « l'homme de Barbès », un immigré qui est revenu au pays, c'est toute l'ambiguïté du rapport Nord-Sud, la fascination du mirage français, qui sont évoquées avec réalisme et ironie. Fatou Diome écrit à ce propos : « Pour être objectif, il faut être capable de prendre de la distance, sinon on ne peut pas être critique vis-à-vis de ce qui se passe en Afrique [...] Je suis obligée de prendre l'ironie et l'humour pour relativiser les choses. »


Dans une prose riche et imagée qui fait souvent penser au style des contes africains, Fatou Diome décrit d'une manière originale la vie de ceux qui sont restés au Sénégal et les quelques destins des uns qui sont partis « pour des raisons économiques » et des autres qui l'ont fait « pour des raisons plus vivables », le leitmotiv du roman étant : « Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité ». Elle évoque avec une grande sensibilité les deux personnages essentiels de son existence: d'abord, sa grand-mère qui l' « allaita sans date butoir » alors qu'elle était une enfant illégitime et « qui n'a jamais cessé de tisser le fil qui [la] relie à la vie ». Ensuite, l'instituteur, Monsieur Ndétaré, dont elle força en cachette la porte de l'école et dont elle dit avec émotion : « Parce que je ne cessais de le harceler, il m'a tout donné : la lettre, le chiffre, la clé du monde. »


Autour de ces deux personnages-phares gravite toute une société africaine: des hommes, victimes du mirage français, comme Moussa, ou des femmes, victimes du poids des coutumes ancestrales et de l'obscurantisme, comme Sankèle ou Gnarelle. Sans concession, l'auteur fait le tableau de la « colonisation mentale » qui a succédé à la colonisation historique, des ravages du tourisme sexuel, de l'illusion du slogan « Blacks, Blancs, Beurs », mais aussi des méfaits de la polygamie, du danger des « faux dévots en train d'envahir le pays » et des « déferlantes de progéniture », obstacle à l'émancipation féminine.


Ni pamphlet ni thèse, ce roman propose encore de très belles pages où l'on respire l'Afrique : le rituel du thé, les conversations sous l'arbre à palabres tandis que les femmes « transforment les grains de riz en rubis », les soirs de danses nocturnes au Dingaré, la place du village et le rythme du djembé, les « rites » du marabout Peul pour faire revenir un mari vers sa seconde épouse, et la légende où deux amoureux, Sédar et Soutoura sont transformés en dauphins. « Atlantique, emporte-moi, ton ventre amer me sera plus doux que mon lit ! ».


Mais ce roman est peut-être et surtout une quête identitaire. Comment se situer lorsqu'on est une femme entre deux mondes, une « Francenabé » et que l'on vit la solitude de l'exil ? « Chez moi ? Chez l'Autre ? Etre hybride, l'Afrique et l'Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient. » Il est cependant une certitude, c'est que, pour Fatou Diome, l'instruction fut la porte ouverte vers la liberté et l'émancipation : « Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l'Afrique et l'Europe perdent leur orgueil et se contentent de s'additionner : sur une page, pleine de l'alliage qu'elle m'ont légué. »


Et n'est-ce pas le sens de la dédicace dans laquelle l'auteur s'adresse à sa grand-mère, qu'elle imagine « enfin reposée, prenant le thé avec Mahomet et Simone de Beauvoir » ?

                                                                                   

                                                                                                                                                                                             Août 2003.

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 07:06

  

Dans un petit livre de cent cinquante pages, la psychanalyste Lydia Flem, auteur de plusieurs ouvrages sur Freud et sur l'amour de l'opéra, évoque en douze brefs chapitres une expérience à laquelle chacun de nous se voit un jour ou l'autre confronté. Dans cet ouvrage, empreint de pudeur et d'émotion, elle dit la douloureuse épreuve du deuil des parents, auquel s'ajoute l'épreuve supplémentaire de devoir « vider » la maison familiale. Le livre est par ailleurs un témoignage bouleversant sur le retentissement de la Shoah dans une famille.

 

Les deux premiers chapitres servent d'introduction à cette réflexion sur la disparition du couple parental qui fait de nous « un être sans famille », étape qui, souvent, est vécue dans la solitude, la communauté, la religion, et les coutumes s'étant bien souvent désagrégées. Au-delà de ce sentiment de perte irrémédiable, comment s'obliger à « vider la maison de nos parents » sans se sentir coupable ? La narratrice se perçoit « comme un sinistre huissier » puisque l'héritage n'est pas le legs et « ne traduit aucune intention à notre égard », tout en s'interrogeant sur les quatre solutions qui s'offrent à elle : « garder, offrir, vendre ou jeter ». Elle a cependant une certitude, celle que ses parents désormais reposent en elle et font partie d'elle-même. Mais ce sentiment profond est contrebalancé par le vertige d'occuper désormais la place de l' « ancienne » et de « créer une nouvelle lignée ».

 

Dans ce désordre émotionnel qui est celui de la narratrice, on peut souligner deux aspects essentiels du récit : sa relation avec les objets et surtout la découverte de l'histoire occultée de sa famille qui s'ouvre sur une re-naissance.

 

Répondant au poète se demandant si les objets inanimés ont une âme, Lydia Flem écrit : « Les objets ont une âme ; [...] Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, elles nous prolongent.» Ainsi, découvrant les draps et les nappes brodées par ses aïeules, l'élégante garde-robe cousue par sa mère et le vieux sac jamais vidé d'une de ses grands-mères, elle salue ces « femmes courageuses et fortes », dont elle se sent l'héritière malgré sa différence, ayant troqué « troqué l'aiguille pour le porte-plume et le stylo électronique. » Après avoir oscillé entre nostalgie et accablement devant cette obligation de faire le vide, la narratrice décide de « donner congé à son passé en offrant aux amis et connaissances le maximum de choses : « Les objets [...] n'appartiennent à personne en propre, ils nous sont confiés pour un temps. Leur ronde doit se poursuivre. A chacun son tour d'en jouir. » Et elle trouve dans ce don un grand bonheur : « J'étais légère » écrit-elle.

 

            Cependant, la profondeur et la portée de ce court récit viennent surtout du fait que la redécouverte des objets s'accompagne de la redécouverte de la filiation de la narratrice et de la véritable personnalité de ses parents.  « Faire son deuil, écrit-elle, éprouver le vide, s'accompagne de larmes mais surtout de la douleur du dévoilement : si nous ne l'avions pas déjà réalisé, c'est la dernière occasion de mesurer les limites de nos parents, de les regarder dans leur fragilité. » Vider la maison familiale s'apparente pour la narratrice à une véritable psychanalyse.

 

En effet, au hasard des rangements, Lydia Flem ouvre une petite mallette patinée par le temps et découvre l'existence de sa grand-mère russe, déportée et assassinée par les nazis en 1942 et dont elle ne savait rien. Commence alors pour elle la douloureuse démarche de s' « inscrire dans une lignée de morts partis en fumée, de familles massacrées en toute impunité. » Afin de devenir la « libre » héritière de ses prédécesseurs, elle se voit contrainte de rompre par l'écriture le silence oppressant dans lequel sa famille a vécu. « On faisait comme si nous étions une petite famille sans histoire : papa, maman, la bonne et moi, alors que c'était Hitler, Staline, l'Histoire et nous. » Dans sa longue enquête à travers la maison familiale, ses parents peu à peu se livrent à elles, eux qui n'avaient guère parlé de leur passé.

 

Ainsi, elle apprend à travers des objets « grappillés » çà et là que son père fut emprisonné de mars 1942 à avril 1945 et que sa mère, qui survécut à Auschwitz, fut une authentique héroïne de la Résistance. Ayant enfin la possibilité de nommer les autres membres de sa famille victimes de la barbarie nazie, Lydia Flem se retrouve alors libérée d'un sentiment d'asphyxie éprouvé depuis toujours. « Les morts, même atrocement assassinés redevenaient des morts. Je cessais d'être le petit enfant qui, s'imaginant cadenassé dans la chambre à gaz, retenait sa respiration pour ne pas aspirer le poison et mourir. [Mes parents] en me quittant me libéraient de leur emprise muette. Ils étaient morts, j'allais enfin pouvoir les rencontrer. »

 

            Pour Lydia Flem, l'écriture a donc été refuge et thérapie et cette expérience de la mort de ses parents lui a permis de mieux se connaître. « Devenir orphelin, écrit-elle, même tard dans la vie, exige une nouvelle manière de se penser. » On ne peut faire l'économie de la mémoire et des larmes mais on peut en sortir grandi si l'on fait confiance à la vie. « La mort appartient à la vie, la vie englobe la mort » et c'est avec une extrême simplicité que, dans ce sobre récit, Lydia Flem nous donne une véritable leçon de philosophie.


                                                                                                                                                                                        Mars 2004. 

 

                                                                                                           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 17:07



portrait-de-madame-adelaide-et-de-madame-victoire-portrait-.jpg 
Portrait de Madame Adélaïde et de Madame Victoire.

 

L'affreux fourgon mortuaire, couleur de prune blette écrasée, venait de disparaître au fond de l'allée Sainte-Catherine, emportant vers un cimetière pluvieux et éventé d'une ville du Nord, le corps parcheminé de notre grand-tante. A un an de distance, elle suivait dans la mort sa sœur de deux ans son aînée.

Durant la cérémonie religieuse, on avait évoqué l'histoire commune de ces deux sœurs d'une fratrie nombreuse, qui ne s'étaient jamais quittées ni mariées. J'avais lu quelques vers de Pierre Emmanuel et leur vie m'avait semblait contenue toute dans ces quelques mots :

[...] Tout est bleu là-haut.

Après la nuit viendra l'étoile.

Parfois souffrir est un caillou. 

En effet, quelles joies avaient-elles connues ces deux femmes nées avant la Grande Guerre, qui s'étaient « consacrées » à leurs parents, à qui on n'avait jamais accordé le droit d'avoir une vie amoureuse ? Dans toutes les familles bourgeoises, il a existé de ces « vestales » dont la race tend à s'éteindre, sacrifiées sur l'autel de la famille et maintenues sous la tutelle du père et des frères pendant toute leur vie.

Au décès de leurs parents, elles étaient restées un temps dans la grande maison familiale. Elles avaient eu une vie étale et sans aspérités qui se partageait entre l'entretien du parc de la propriété et l'église. Les fleurs qu'elles faisaient pousser dans les plates-bandes du jardin étaient destinées à orner l'église pour la messe dominicale en de délicates compositions. Les reposoirs qu'elles créaient pour la Fête-Dieu étaient de véritables œuvres d'art, mais qui s'en souciait? Les kermesses paroissiales étaient le temps fort de chaque année ; elles rosissaient de plaisir lorsqu'on les félicitait pour les nappes  et les mouchoirs finement brodés pendant les soirées d'hiver interminables, où elles avaient fatigué leur yeux bleu porcelaine à la lueur pâle des lampes.

Leur fortune, dont elle n'avait pas la jouissance directe, était demeurée dans l'indivision familiale. Les autres héritiers ayant eu un besoin impérieux d'argent, on les avait « déménagées » à cet âge où tout déplacement est un arrachement et un déracinement. Elles avaient été sommées de quitter la belle maison des Marronniers et avaient obéi sans mot dire mais c'était comme si on leur avait piétiné le cœur. Elles n'entendraient plus les abeilles bourdonner dans la vigne vierge et le râteau du jardinier zen racler le gravier avant l'arrivée des visiteurs.

Elles ne possédaient pas la signature des carnets de chèques et n'avaient eu qu'à se taire et à obtempérer. L'argent de la vente de la maison familiale était allé renflouer des estaminets enfumés où venaient s'abrutir des marins en bordée dans un port embrumé de la mer du Nord. Au début de chaque mois, elles recevaient  comme un cadeau toujours le même chèque qui leur permettait de vivre chichement mais elles ne se plaignaient pas. Elles ne savaient pas que les dunes bordées d'oyats dont elles étaient les propriétaires étaient devenues des terrains à construire, que les co-héritiers attendaient de vendre afin d'en obtenir le prix fort.

Elles avaient été transplantées dans un appartement sur les bord de la Loire. Le grand jardin d'autrefois était devenu petite terrasse, d'où elles regardaient l'eau couler vers la mer. Les mouettes criardes leur rappelaient les plages grises de la mer du Nord où elles étaient nées, mais elles sentaient qu'on les avait déjà laissées sur le bord de la route.

Je pense à elles deux et une impression douloureuse et étrange m'étreint car elles furent toujours pour moi éminemment poétiques. Quand je les voyais arriver l'une derrière l'autre dans le salon de mes beaux-parents, je songeais immanquablement aux filles de Louis XV, portraiturées par Nattier avec des rubans de satin et des petits bichons frisés.
L'aînée surtout possédait cette amabilité et cette élégance aristocratiques des grandes duchesses russes, portée à son comble la dernière fois que je la vis. Elle avait quatre-vingt-quinze ans et, rien ne la retenant plus à l'existence, elle ne s'alimentait plus. Le visage tourné vers la lueur blafarde de la fenêtre, elle était recroquevillée sur son lit d'hôpital dans sa longue chemise de linon blanc brodée, et caressait d'une façon mécanique son collier de perles. Elle avait eu un ultime geste de courtoisie en repoussant d'un geste malhabile ses cheveux, tout en s'excusant de nous recevoir alors qu'elle était décoiffée ! Je lui avais caressé la main et elle avait sursauté en sentant la froideur de mes doigts : « Comme tu as les mains glacées ! » m'avait-elle lancé avec effroi, elle qui ne parlait plus. Peut-être avait-elle cru que j'étais la Faucheuse et je m'en veux de lui avoir causé cette peur ultime.

Tout comme Louis XV qui avait affublé ses filles de surnoms familiers peu agréables, tels Coche ou Chiffe, nous les avions toujours connues sous les appellations de Mimi et Nénette, alors qu'elles portaient chacune un des beaux prénoms de la reine martyre Marie-Antoinette. Ces « petits noms » les renvoyaient inéluctablement à un statut d'éternelles petites filles. Et c'est bien ce qu'elles étaient restées, vivant dans un état d'ingénuité et d'innocence perpétuelles.

Leur principal passe-temps était de tricoter de leurs doigts délicats et agiles des carrés de laine pour les bébés qu'elles auraient voulu avoir et qui étaient ceux de femmes qui n'en voulaient pas ! Elles se plaisaient encore à confectionner de naïves poupées dont les grands yeux de tissu bleus ou verts regardaient comme elles-mêmes le monde avec surprise et étonnement. Jusqu'à la fin de leur vie, elles avaient aimé avec passion jouer aux dominos, aux dames et au scrabble. Assises à leur fragile petite table de bridge aux jambes grêles, recouverte d'un napperon aux broderies éteintes, elles poussaient des cris de contentement extasié lorsqu'elles trouvaient un mot particulièrement long. Elles s'applaudissaient mutuellement d'un bravo sonore où persistait à pointer la pesante intonation de l'accent du nord de la France qui ne les avait jamais quittées. Elles prenaient de graves airs offusqués lorsque l'une d'elle se risquait à un mot grivois, puis elles se mettaient à rire à gorge déployée.

Régulièrement, chaque été, leur sœur un peu plus âgée, qui avait retrouvé un statut de demoiselle semblable au leur à cause d'un veuvage précoce, venait passer un mois chez elles. Leur trio sororal se retrouvait dans la même petite chambre, recréant ainsi le cocon familial de leur enfance, quand elles s'endormaient en se tenant par la main, sous le regard absent de leur nurse anglaise.

Elles étaient assez différentes l'une de l'autre. L'aînée avait un caractère bien trempé et elle aurait été une maîtresse de maison parfaite. Elle était d'une intelligence pragmatique et pleine de finesse. La seconde n'était pas une intellectuelle mais elle aimait versifier et nous aimions écouter ses poèmes, qu'elle nous lisait avec application.

J'aime l'oiseau qui chante,

J'aime du papillon

La caresse inconstante

Aux épis du sillon.

Si sa sœur était de caractère égal, elle prenait plus facilement la mouche. Elle parlait parfois indéfiniment de menus choses et de pacotilles et son frère la traitait de « babelore », qui signifie "bavarde" en flamand. On la voyait alors rougir, se lever d'un bond et quitter la pièce sans un mot, de sa démarche faussement martiale, dans un sursaut de dignité qui faisait rire tout le monde.

Dans leur cœur, nulle méchanceté, aucune animosité, mais toujours, jusqu'au bout, j'en suis sûre, le fol espoir qu'elles se marieraient ! Menées de lieux en lieux de plus en plus rétrécis, jusqu'à cette maison de retraite au nom prétentieux d'Aliénor d'Aquitaine, qui sentait le désinfectant et l'urine, je ne les ai jamais entendu se plaindre.

J'ai souvent imaginé leurs songes et leurs aspirations. Je voudrais être certaine que maintenant, dans un jardin qui ressemble à celui où elles cueillaient des fleurs pour les reposoirs, après presque « cent ans de solitude », quelqu'un, enfin, les aime de l'amour dont elles rêvèrent toute leur vie.

 

 

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Published by Catheau - dans Souvenirs
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