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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 15:55





abel mort XIX°
 

En Anatolie

Je suis mort de soif

Auprès de ma mère

Fin de l’Arménie

Moi j’avais cinq ans

J’avais bien le temps

 

Mendiant au ghetto

Froid à Varsovie

Parti dans un camp

Parti en fumée

Moi j’avais dix ans

Je n’ai rien compris

 

Je marchais heureux

Sous le ciel d’été

Vint l’Enola Gay

Mon corps a brûlé

Moi j’avais huit ans

Je n’avais rien fait

 

Je guidais mon buffle

Au creux des rizières

L’avion est passé

Il m’a mitraillé

Moi j’avais onze ans,

Un mort sans prières

 

Je pilais le mil

Avec ma grand-mère

Les loups sont venus

Nous ont violées

Moi j’avais douze ans

Ma vie un désert

 

Dans les détritus

Je voulais manger

On m’a emmené

Dérobé mes yeux

Moi j’avais sept ans

Tout est ténébreux

 

C’était à Moscou

Ils m’ont enlevée

Je suis dans un trou

Et prostituée

Moi j’avais treize ans

Je suis condamnée

  

Mon père m’a battu

Mon père m’a frappé

Rien pour me défendre

Rien pour l’empêcher

Moi j’avais six ans

Quand c’est arrivé

 

Lui c’était Caïn

Moi c’était Abel

Yahvé m’agréait

Mon frère m’a tué

 

J’étais un enfant

Corps martyrisé

 

 

 

Thème : l'innocence (Papierlibre.over-blog.net).

Dimanche 08 novembre 2009

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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 09:18



poissons-bassin.jpg

Dans le bassin
(Rou, Eté 2008).


Dans le bassin

Poissons rouges en ronds vains

Soleil à l'envers

Samedi 07 novembre 2009

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6 novembre 2009 5 06 /11 /novembre /2009 19:10

Basho.gif

 Bashô (1644-1694), dit "le père du haïku".
 

Né en Périgord, diplomate, universitaire, éducateur international, Henri Lachèze a parcouru le monde. C'est par le hasard d'un détour australien que j'ai eu connaissance de cet auteur qui m'envoyé ses textes, dont j'ai particulièrement aimé les haïkaï, genre dans lequel il excelle. Vivant maintenant en Dordogne, il s'adonne tout entier à la poésie.

Sa devise en poésie, c'est d'écrire avec sérieux, par respect pour la langue et le lecteur, mais surtout de ne pas se prendre au sérieux.

De l'art si subtil du haïku, il dit : "Le haïku, c'est comme l'ikebana, c'est du temps suspendu, de l'émotion concentrée et une réhabilitation du vide. Il obéit à des règles mais il doit en même temps donner l'impression d'une éclosion spontanée et cacher sa complexité sous les apparences de la plus grande simplicité."

Lauréat de nombreux prix  de poésie, il a écrit :

Feux du Coeur, Poèmes (Prix biennal René Laplace 1996, Salon des Poètes de Lyon).
D'un silence à l'autre, Haïkaï, Maison Rhodanienne de Poésie, 1999.
Les moissons de la mémoire, Poèmes, Les Presses Littéraires, 2004.
Reflets de l'éphémère,  en collaboration avec  Marie Lachèze, Aquarelles de Claude Souteyrand, Les dossiers d'Aquitaine, 2009.


Un site très complet sur le haïku :  http://pagesperso-orange.fr/dominique.chipot/haikus/origines.html


Samedi 31 octobre 2009.

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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 17:59


Mercredi 04 novembre 2009, la grande salle de 900 places du théâtre du Quai à Angers accueillait Vincent Delerm pour son tour de chant intitulé Quinze chansons.


Delerme-au-piano.jpg


Dans un décor aux allures de cinéma- écran, rideau rouge, silhouettes d’acteurs du noir et blanc, sans oublier le lion rugissant de la Metro-Goldwyn-Mayer- le tranquille et à la fois bondissant Vincent Delerm, tout de noir vêtu, a chanté quelques anciennes chansons (Deauville sans Trintignant, Fanny Ardant et moi, La vipère du Gabon) et celles de son dernier album, largement inspirées par le cinéma. C’est cela qu’on aime dans ses chansons :  rencontrer des acteurs qui s’appellent tous Terence, arriver sur un générique de fin, avoir François de Roubaix dans le dos, être comme un chômeur fou dans un film de Ken Loach, et le soir regarder Scarlett Johanson dans le noir.

« Quand on a la chance que le public se déplace à un concert, il faut tout faire pour qu’il passe une bonne soirée. On ne peut pas se contenter d’aligner les chansons. » Aussi Vincent Delerm se transforme-t-il en un metteur en scène drôle, et fantaisiste qui crée une relation intime avec son public. Il conte des anecdotes improbables (comment un chanteur fait partie d’un jury de court-métrage, comment un couple cherche une place dans une salle de cinéma). Il entame un jeu de questions-réponses avec le public à propos de la chanson Les filles de 73, il laisse la salle reprendre en chœur le refrain de La vipère du Gabon.

Le tour de chant est jalonné de petites trouvailles inventives et poétiques : sur l’écran du cinéma de papa, on retrouve le décor de Jacques Tati, on voit avec mélancolie Antoine Doisnel, on entend la voix sensuelle de Fanny Ardant et celle si reconnaissable d’Alain Souchon, on écoute un monologue shakespearien drolatique, on revit son enfance avec les coupures publicitaires d’antan.

Les trois musiciens pleins de talent sont au diapason du chanteur. Frédéric Kret au violoncelle, Nicolas Mathuriau à la batterie et François Lasserre à la guitare, évoluent aussi aisément du piano classique au piano bastringue en passant par le clavier électrique.

Même si on peut regretter le procédé un brin récurrent de la succession de tableaux dans l’écriture des textes et les orchestrations, au demeurant très belles, qui couvrent parfois la voix de Vincent Delerm, on reste infiniment sensible à la facture classique de ces chansons (Delerm a travaillé avec Peter von Poehl, Ibrahim Malouf et Albin de la Simone) qui restituent avec tendresse et nostalgie, entre sourire et mélancolie, la petite musique du passé disparu, celle des "années soixante-dix/ dans le visage de Dewaere".

 


Jeudi 05 novembre 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 11:47

 

 

Carrington-et-ernst.jpg

 

Centre Pompidou : le majestueux Capricorne, la sculpture la plus célèbre de Max Ernst, affronte les regards. Mais les visiteurs ne se doutent pas que cette œuvre conçue en Arizona est le fruit des recherches que l’artiste commença dans le village de Saint-Martin d’Ardèche.
En avril 1938, Max Ernst et Leonora Carrington, l’« aristo rebelle », sa compagne anglaise, arrivent en Ardèche. Il est alors un peintre connu, lié aux surréalistes ; elle est également peintre et écrivain. Tous deux achètent et restaurent une maison au-dessus du village. Allemand et anti-nazi, il tente d’y trouver l’apaisement. Ils y reçoivent leurs amis, Leonor Fini et Paul Eluard, tandis que Lee Miller les photographie.

Dans ce havre de paix, le surréaliste donne alors libre cours à sa fantaisie. Sculpteur génial, il s’empare du ciment, du plâtre, de la terre, de tous les vieux outils et objets qui s’entassent dans la vieille bâtisse ardéchoise, donnant vie à une série de sculptures autour du thème du Sphinx et de la Sirène. De  1938 à 1939, Max et Leonora font de leur maison une œuvre commune. Le bas-relief qui soutient la maison est toujours visible.

 

maison-max-ernst.jpg


Ne vivent-ils pas comme l’écrira plus tard Leonora « une idée du paradis » ? Idée qui sera de courte durée puisque Max Ernst sera arrêté comme « étranger ennemi », interné dans le camp des Milles près d’Aix-en-Provence. Avec l’aide du journaliste américain Varian Fry du Comité américain de secours à Marseille en août 1941, il réussit à quitter le pays en compagnie de Peggy Guggenheim, qui sera sa deuxième femme.

La maison blanchie à la chaux, recouverte de jolies tuiles romaines et toute en décrochements,  regarde un beau grenadier que borde un grand champ d’oliviers. L’endroit est serein dans sa simplicité, témoignant ainsi de ce qu’écrivait Max Ernst : « C’est en se débarrassant de son opacité que l’univers se fond dans l’homme. »

 max-ernst-2.jpg

Les œuvres de Max Ernst créées en Ardèche, de 1937 à 1941, sont nombreuses : exposées dans les plus grands musées du monde, elles ont définitivement quitté le havre de paix de Saint-Martin d’Ardèche.

 

Un peu de calme.

L’habillement de la Mariée.

L’Europe après la pluie.

Arbres solitaires et arbres conjugaux.

Le fascinant cyprès.

Leonora dans la lumière matinale.

Marlène.

Les filles du peintre.

Swanpangel.

Apatrides.

Figure humaine.

Totem et tabou.

L’antipape.

Le miroir volé.

La rencontre.

Tannhauser.

Le dame ovale (Ilustrations du livre de Leonora Carrington).

La Sirène et le Minotaure.

La sirène ailée.

Alice en 39.

 grenadier.jpg

  • Rappelons que Max Ernst résida à Huismes en Indre-et-Loire de 1955 à 1963. Il y réalisa des œuvres marquées par la Touraine : Le Jardin de la France, Hommage à Léonard, La Tourangelle. Plus tard, il créera les décors d’un théâtre et une fontaine dans la ville d’Amboise.
  • Une exposition, Max Ernst, Le Jardin de la France, est présentée du samedi 17 octobre 2009 au lundi 18 janvier 2010 au Musée des Beaux-Arts de Tours.

    Mai 2008.
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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 09:01

 

Cariatides Bondi

Mark's Park Bondi, 5 : 20 am, Wooden sculpture.


Au soleil naissant dessus la mer australe

A l’aplomb des falaises où les eaux sont étales

Surgit le noir cortège de huit cariatides


 Des lointains antipodes nouvelles Néréides


Cap Sounion

Au Cap Sounion.



Mercredi 04 novembre 2009

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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 18:16


" C'est Lolita qui est célèbre, pas moi " dit Nabokov lorqu'il connaît la célébrité en 1955. Cette modestie est le fait pourtant d'un immense écrivain.

Nabokov 3

     

UNE ENFANCE RUSSE (1889-1919).

Aîné de cinq enfants, il naît le 23 avril 1889 dans une famille aisée de la vieille noblesse russe. Son arrière-grand-père était premier président de l'Académie de Médecine, son grand-père ministre de la Justice. Il habite alors dans une vaste demeure à Saint-Pétersbourg (47, rue Morskaya) et passe ses étés dans la propriété de Vyra qui compte plus de 50 domestiques  et où il va aux champignons, à 50 kms au sud de la ville. A cinq ans, il sait déjà lire et écrire en anglais grâce à des gouvernantes anglaises, mais aussi françaises et russes, et « au voisinage d'une bibliothèque de cent mille ouvrages ». Il reçoit une éducation plurilingue et dévore la grande littérature dès son plus jeune âge.

Il fait ses études à Tenichev, un collège d'avant-garde. Son père, représentant à la première Douma, est un politique libéral, fondateur du Parti Constitutionnel Démocrate (qui obtient la majorité aux premières élections parlementaires en 1906). Il est ministre du gouvernement Kerensky après la chute du tsar.

 

L'EXIL: BERLIN, PARIS, LONDRES (1919-1940).

La Révolution d'Octobre oblige la famille à s'exiler en Crimée puis à l'Ouest. Les deux fils aînés partent à Cambridge tandis que le père et les autres membres de la famille prennent la route de Berlin où vit une importante communauté de Russes exilés. Même à l'étranger, son père demeurera politiquement actif mais il sera assassiné en 1922 par un réactionnaire monarchiste russe. Dans sa biographie, Nabokov érige un monument littéraire à son père bien-aimé (Autres Rivages, Gallimard, 1991).

Nabokov et son frère étudient la littérature russe au Trinity College de Cambridge. Vladimir veut, même en exil, devenir un écrivain russe et désire conserver tout ce qui lui reste de son pays, en l'occurrence la langue."L'histoire de ces années en Angleterre, écrit-il, est en réalité l'histoire de mes efforts pour devenir un écrivain russe." Il écrit alors ses premières nouvelles dans sa langue maternelle.

La fin de ses études le ramène à Berlin. Il vit comme nombre d'émigrés russes de traductions, publie ses premiers textes dans le journal émigré Roul. Il exerce de petites activités comme professeur de tennis (Dans le roman Lolita, il décrit à merveille le jeu tennistique de Lolita, p. 277-278 et 391-394) et commence à écrire. Neuf romans en russe sous le pseudonyme féminin de Sirine paraissent pendant le séjour à Berlin. Son premier livre, Machenka, qui lui vaut un début de célébrité parmi les émigrés russes d'Angleterre, est une histoire d'amour. Lev Ganin, un émigré, est nostalgique de Machenka laissée en Russie. Cette expression nostalgique sera ressentie par beaucoup d'émigrants russes et les accompagnera tel un cavalier fou toute leur vie, comme le dira Nabokov dans la préface du roman en 1926. Sa notoriété s'accroît en 1928 avec Roi, dame, valet. Avec La Défense Loujine, Nabokov à peine diplômé, est devenu un écrivain russophone de renom.

Il vivra quinze ans à Berlin mais demeurera un étranger en Allemagne, vivant pour son travail et sa famille. "L'image la plus vivante que je trouve en triant dans ma mémoire les étrangers que je connus durant les années entre les deux guerres, c'est celle d'un jeune étudiant d'université allemand, bien élevé, tranquille, portant des lunettes, dont le dada était la peine capitale." On retrouve dans Le Don, écrit vers 1930, cette allergie à Berlin où il ne rencontre jamais les "aimables musiciens d'autrefois qui, dans les romans de Tourgueniev, jouaient leurs rhapsodies jusqu'à une heure avancée, les nuits d'été : ou un collectionneur de papillons du type flâneur et démodé qui épinglait ses captures sur la paille de son chapeau." En 1923, il fait la connaissance de sa future femme, Vera Slonim, fille d'un entrepreneur de Saint-Petersbourg. Ils auront un fils Dimitri, né en 1934, qui sera chanteur d'opéra à Milan, pilote de courses et traducteur des oeuvres de son père. La famille quitte Berlin en 1937 car Vera est juive et en danger dans l'Allemagne nazie.

Paris sera une première étape avant le départ aux Etats-Unis en 1940. A l'égard de la France, son attitude sera plus nuancée qu'envers Berlin mais il raille les milieux de Russes blancs qui restent entre eux. "Aujourd'hui, dans un monde nouveau que j'aime, où j'ai appris à me sentir chez moi, les extravertis et les cosmopolites à qui il m'arrive de parler de ces choses passées croient que je plaisante, ou m'accusent de pose à rebours, quand je soutiens qu'au cours de presque un cinquième du siècle passé en Europe occidentale, je n'ai pas eu, parmi les quelques Allemands et Français que j'ai connus (pour la plupart des logeuses et des gens de lettres), plus de deux bons amis en tout et pour tout."

 

UN RUSSE ANGLOPHONE EN AMERIQUE (1940-1960).

S'il choisit l'Amérique, c'est qu'il est fasciné par le spectacle de la vie américaine. Il se dit parfaitement à l'aise en Amérique ; il rêve d'un appartement insonorisé au dernier étage d'un gratte-ciel new-yorkais et d'une maison en Georgie. Mais malgré tout, c'est à la légendaire Russie de son enfance qu'il reste attaché. "Si, depuis 1917, j'en ai après la dictature soviétique, ça n'a rien à voir avec aucune question de propriété. Mon mépris pour l'émigré qui hait les Rouges parce qu'ils lui ont "volé" son argent et sa terre, est absolu. La nostalgie que j'ai nourrie toutes ces dernières années est le sentiment hypertrophié d'avoir perdu mon enfance, non le chagrin d'avoir perdu des billets de banque."

Les premières années sont donc difficiles : refaire à quarante ans une carrière, réinventer un monde, opter pour une langue étrangère, bien qu'il ait commencé à apprendre à lire l'anglais avant le russe. "Ma tragédie personnelle, explique-t-il dans une postface à Lolita, est qu'il m'a fallu troquer mon idiome naturel, mon vocabulaire russe si riche, libre de toute contrainte et si merveilleusement docile, contre un mauvais anglais de remplacement dépourvu de tous les accessoires- le miroir surprise, le rideau de fond en velours noir, les traditions et associations tacite- que l'illusionniste de terroir, queue de pie au vent, manipule avec une aisance magnifique afin de transcender à son gré l'héritage national" (531-532). (Ce problème de la langue fut essentiel pour lui qui écrivait encore: "Je suis un Russe tricolore, un Américain qui fut élevé en Angleterre, un Saint-Petersbourgeois qui a un grasseyement parisien en russe, mais n'en a pas en français, où je roule plutôt mes r à la façon russe." ) Nabokov doit écrire alors en anglais, conscient qu'il perd progressivement son public.
Ses livres sont censurés en Union Soviétique. La grande communauté des Russes en exil à Berlin, à Prague, à Paris, se dissout quand approche la guerre. L'anglophilie de sa famille le sert et pour lui il est assez aisé de commencer à écrire en anglais. Il publie quelques contes dans des revues, une étude sur Gogol, "singulière mais pour le moins respectable", donne des cours de langue russe à Wellesley College. Son premier roman en anglais et non plus dans son russe natal, La vraie vie de Sebastian Knight en 1938, marque le plus grand tournant de sa carrière d'écrivain. Son style se perfectionne et ce roman peut être considéré comme un manifeste de son travail.

Car Nabokov ne s'intéresse pas à la politique : tout au plus se considère-t-il comme un libéral au même titre que son père. Il ne s'intéresse pas à la sociologie et l'actuel roman américain lui paraît "documentaire". Il manque d'art. Il est également hostile à la psychologie appliquée et ses attaques contre Freud, "le rebouteux viennois", sont légendaires. Le réalisme est sans doute le terme qu'il déteste le plus. Pour lui, le réalisme n'existe pas. "Prenez Madame Bovary. On croyait que c'était un roman réaliste. Mais voyez ce jeune mari qui s'endort à côté de cette belle jeune femme et qui n'entend pas l'amant qui jette des cailloux à la fenêtre. Et Madame Bovary, à cinq heures du matin, qui passe et se faufile le long des murs et personne ne la voit ! Mais voyons, ce n'est pas du réalisme, ça. C'est du pur romantisme !" Les combinaisons que l'artiste invente, donnent ou doivent donner au lecteur le sentiment, non pas de l'oeuvre moyenne, mais d'une nouvelle réalité propre à l'oeuvre.

C'est cette nouvelle réalité que Nabokov cherchera à construire d'oeuvre en oeuvre, une réalité indépendante du monde extérieur dont elle se nourrit mais qu'elle dépasse par l'imagination.

Les passions de sa vie seront ainsi la littérature, les échecs (Humbert dans Lolita joue aux échecs avec le père de Valéria (57) et avec Gaston Godin à Beardsley (310)) et les papillons. (Cf Lolita, pages 196, 395 et 491). Dès seize ans, il commence sa première collection mais il devra s'en séparer lors de son départ en exil.Ceci se reproduira plusieurs fois, Nabokov étant toujours en fuite. (Cf la fuite de Humbert Humbert à travers les USA).

Invité à revenir en Union Soviétique, il refuse.

En 1942, il est chargé de recherches par Harvard grâce à sa connaissance des papillons. En 1948, il travaille comme « Research Fellow » en zoologie comparée. Un papillon observé portera même son nom: le Plebeius (Lysandra) Cormion Nabokov ou Nabokov's blue, ce dont il était très fier.

Après six ans d'interruption, il se remet à écrire et, en 1945, il choisit la nationalité américaine. Il se considérera désormais comme un patriote américain et c'est le seul pays où il se sente heureux; non seulement parmi les intellectuels, les bibliothécaires et les papillons, mais aussi avec tout le monde, même le marchand de journaux du coin de la rue.

La publication de Autres Rivages, un récit de souvenirs d'enfance, lui vaut la reconnaissance littéraire tant attendue aux Etats-Unis.

En 1948, il réside à Ythaka, petite ville de 30 000 habitants entourée de collines, de bois, de lacs, de papillons, (le décor de Feu pâle) dans l'Etat de New-York, et y enseigne la littérature russe à l'Université Cornell. Dans La Transparence des choses, il se souviendra de cette époque à laquelle il écrivait Lolita. Puis, pendant vingt ans, Nabokov sera toujours en déplacement à travers les Etats-Unis, voyageant avec Vera au volant d'une élégante voiture. Ils déménageront vingt-quatre fois et vivront dans des logements meublés appartenant à des enseignants partis en voyage.

Ce schéma sera repris dans Lolita qui lui apporte la consécration. (Humbert Humbert (quarante ans) et Lolita (douze ans) quittent Ramsdale et vagabondent à travers les Etats-Unis. A la fin du roman, H.H a perdu son amour-enfant, a assassiné son rival et se trouve au bord du gouffre physiquement et moralement). Le roman sera publié chez Olympia Press en 1955 mais seulement en 1958 aux USA. Il fait scandale mais la critique y reconnaîtra un chef-d'oeuvre. Si l'on revient à la conception de la littérature selon Nabokov, pas de Lolita dans sa vie, en revanche une petite palpitation qui l'émeut lors d'un séjour à Paris en 1939, en revanche une réelle et longue déambulation dans les motels américains, une impossibilité à se fixer en un lieu, un besoin d'habiter une succession d'appartements sans jamais en posséder aucun. Le matériau est là : une sensation, une déambulation. Mais à partir de cette réalité sociale ou émotive, Nabokov combine et construit  une réalité littéraire qui existe sur plusieurs niveaux de narration et de vérité. A propos de Lolita, il écrivait: "Il m'avait fallu quarante ans pour inventer la Russie et l'Europe occidentale, et il me fallait à présent inventer l'Amérique."

 

LES BORDS DU LAC LEMAN (1960-1977).

Nabokov quitte les Etats-Unis en 1960 pour s'installer au dernier étage de la partie Cygne du Montreux-Palace de Montreux, non loin de Genève où il a de la famille. Immense rotonde ouverte sur le lac, salons désuets aux dominantes rouge passé, enfilades de couloirs, kilomètres de corniche à la Marienbad.  Dans un appartement à un étage élevé, des pupitres sur lesquels sont disposés dictionnaires et glossaires, et un lutrin où, chaque matin, il écrit debout, avant et après un petit déjeuner frugal ; à onze heures, il se rase, prend un bain et déjeune en compagnie de sa femme dont l'efficace collaboration le protège contre les indésirables. Le lac Léman équivalait à ses yeux à la Méditerranée. Il pouvait le contempler à loisir depuis sa luxueuse suite de six pièces que son épouse appelait affectueusement "our permanent headquarter". Le succès international de Lolita lui assure un revenu permanent. Il publie ensuite Feu pâle (1961), dont la construction autour de trois histoires imbriquée constitue une phénoménale mise en abîme.

Il se consacre alors exclusivement à l'écriture et suit la carrière de chanteur de son fils à Milan. Il travaille pendant de longues années à Ada ou l'Ardeur, son plus long et son dernier roman. Roman monumental, il est celui « pour lequel j'aimerais que l'on se souvienne de moi » disait-il.  (En vain, plusieurs décennies après sa mort, cet auteur d'une quarantaine de romans est essentiellement connu pour Lolita.) Ada ou l'Ardeur  contribue encore à faire de lui un écrivain à succès qui publie plusieurs romans, et son autobiographie qu'il retravaille.

Il poursuit son activité de lépidoptériste sur les rives du lac Léman. Lorqu'il fait beau, il part à la chasse aux papillons; il connaît peu de choses plus délicieuses que de sortir avec son filet de chasse et de monter en télésiège dans un ciel sans nuages, tout en suivant du regard, sous lui, l'ombre de la chaise aérienne. On raconte que lors d'une promenade à Lausanne, il rencontra par hasard sa gouvernante suisse qui lui avait appris le français en Russie en 1905. Devenue entre-temps à moitié sourde, l'écrivain lui offrit un appareil acoustique.

Son fils l'aide à traduire ses romans de l'anglais en russe, car il est méfiant à l'égard des traducteurs. Nabokov ne retournera jamais en Russie. Le souvenir de « sa » Russie, celle de sa jeunesse et de 1919, marquera sa vie et son oeuvre. Il meurt le 2 juillet 1977. Vladimir (qui disait dans Time en 1981: "La vie est une grande surprise. Pourquoi la mort n'en serait-elle pas une plus grande?") et Vera Nabokov reposent aujourd'hui au cimetière de Clarens à côté de Montreux.

 

LE LEPIDOPTEROLOGISTE.

Les papillons ont été la passion de sa vie avec la littérature.  Ne tient-il pas à inclure dans ses bibliographies la liste complète de ses articles sur les lépidoptères? Dans Autres Rivages, il a raconté ses mésaventures de chasseur de papillons dont on se gausse. Dans les années 1940, il fut chargé de l'organisation de la collection de papillons du Museum of Comparative Zoology de Harvard. Ses écrits dans ce domaine sont très pointus et on lui doit la création de nombreuses espèces. Comme il était en outre spécialisé dans la peu spectaculaire sous-famille Polyommatinae des Lycaenidae, cet aspect de son oeuvre et de sa vie a été peu étudié.

Sa précieuse collection de papillons fut léguée au Musée de zoologie de Lausanne. Cette très riche collection a demandé quatorze ans de travail aux conservateurs du musée pour sa mise en valeur.

Le paléontologue et écrivain Stephen Jay Gould a évoqué dans un de ses essais (réunis dans le volume I Have Landed) les papillons de Nabokov. Il y note que celui-ci était à l'occasion un scientifique stick-in-the-mud (borné, qui ne veut rien savoir) ; en particulier, il n'a jamais accepté que la génétique ou le nombre de chromosomes soient des critères permettant de distinguer les espèces d'insectes. Gould note aussi que de nombreux supporters de Nabokov ont tenté d'attribuer une valeur littéraire à ses écrits scientifiques. A l'inverse, d'autres prétendent que son oeuvre scientifique enrichit son oeuvre littéraire. Gould, lui, défend une troisième voie et accuse les deux précédents de sophisme. Au lieu de considérer que l'une des facettes du travail de Nabokov a causé ou stimulé l'autre, il avance que les deux facettes naissent de l'amour de Nabokov pour le détail, la symétrie et la contemplation.

 

Romancier, poète et critique littéraire, Nabokov se caractérise par la dextérité, l'ingéniosité de son style et par sa position d'auteur intermédiaire entre les littératures russe et américaine.Il écrivit un ouvrage sur Gogol et traduisit l'Eugène Onéguine de Pouchkine. En outre, une imagination débordante, l'usage de la parodie,  ainsi que des jeux de mots dans différentes langues et l'oscillation permanente entre comique et tragique (Il écrit dans Le Don: " Si vous voulez, voici ce que je suis prêt d'admettre: je ne suis moi-même rien d'autre qu'un chercheur d'aventures verbales."), contribuent à faire de lui un immense écrivain. Il se distingue par la subtilité de son style, la dextérité de la satire et l'ingéniosité de l'innovation formelle qui ont inspiré des romanciers comme John Barth. L'audace et l'expressionnisme des sujets qu'il a traités ont contribué à introduire les courants expressionnistes européens au sein de la tradition romanesque américaine, essentiellement réaliste. Son ton, mi-satirique, mi-nostalgique, suscita un registre affectif alliant le sérieux au comique exploité par des auteurs comme Pynchon qui juxtaposent les notes opposées de l'esprit et de la peur.

LES TEXTES PUBLIES EN FRANCAIS.

Certaines oeuvres ont été publiées sous différents titres qui sont indiqués.

l      Machenka.

l      La Défense Loujine, 1930.

l      Roi, dame, valet, 1933.

l      La vraie vie de Sebastian Knight (1938).

l      Autres Rivages, 1951.

l      Lolita, 1955.

l      Feu pâle, 1955, qui évoque un long poème écrit par un poète imaginaire disparu et cite les commentaires d'un  critique dont la glose engloutit l'objet de son étude et assume une vie propre.

l      Ada ou l'Ardeur, 1969.

l      Chambre obscure= Rires dans la nuit= Camera obscura.

l      La course du fou= La Défense Loujine.

l      L'Aguet= Le Guetteur.

l      La Méprise.

l      Nicolas Gogol.

l      Invitation au supplice.

l      Pnine, 1957, à caractère autobiographique, dont le héros est un professeur russe émigré incompétent.

l      Le Don, 1992.

l      L'Extermination des Tyrans.

l      Regarde, regarde les arlequins.

l      La Transparence des Choses.

l      Une Beauté russe.

l      L'Exploit.

l      Mademoiselle O.

l      Littérature 1-2 & 3.

l      Détails d'un coucher de soleil (nouvelles).

l      Intransigeances= Partis pris.

l      L'Enchanteur.

l      L'Homme de l'URSS et autres pièces.

l      Correspondance Nabokov-Wilson, 1940-1971.

l      La Vénitienne, Un coup d'aile et autres nouvelles.

l      Lettres choisies, 1940-1977.

l      Poèmes et problèmes.

l      The Original of Laura, roman inachevé.


Les pages entre parenthèses renvoient à Lolita, Edition Folio, n° 3532, Nouvelle traduction de Maurice Couturier.

Juin 2007

 

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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 09:08


vieux-pont.jpg
Vieux pont de pierre
(Morbihan, Eté 2007).


Sous l'arche du Temps

Très inéluctablement

L'eau court à la mer


Mardi 03 novembre 2009

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 15:18

 


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Le soulier de satin de Paul Claudel est le "testament sentimental et dramatique" du dramaturge. Selon lui, y est rassemblé l'essentiel de sa vie, de son art, de sa pensée.
L'exécution complète de cette pièce dure onze heures et nécessite une mise en scène complexe. Elle est découpée en quatre journées, la durée de l'intrigue est de dix années, les personnages sont présents en différents pays, le drame s'y mêle à la bouffonnerie.
Après les intégrales de Jean-Louis Barrault au Théâtre d'Orsay en 1980, d'Antoine Vitez au Festival d'Avignon en 1987, Olivier Py a proposé de nouveau une version intégrale, après celle du Théâtre de la Ville en 2003, jouée cette fois-ci au Théâtre de L'Odéon,du 07 au 29 mars 2009. Cette dernière suit l'édition critique établie par Antoinette Weber-Caflisch (Les Belles-Lettres, Gallimard). La mise en scène d'Olivier Py a reçu le Prix Georges Lerminier du Syndicat de la Critique.
Selon le metteur en scène, la pièce magistrale de Claudel donne "la possibilité de représenter tous les pays et tous les peuples par toutes les formes possibles de théâtre".
C'est cette version que retransmet Arte chaque dimanche matin de 9h50 à 12h, du 1er novembre au 06 décembre 2009.
Alors si vous voulez vibrer avec Dona Prouhèze, la belle boiteuse, et le capitaine Rodrigue, tous à vos magnétoscopes!

Lundi 02 novembre 2009

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 14:56

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Le docu-fiction est un genre télévisuel hybride : associant reconstitution d’époque, témoignages et commentaires d’universitaires, il n’est pas souvent convaincant. Pourtant, samedi 31 octobre, le film de Catarina Deus et Gabriele Conrad, diffusé sur Arte, nous a permis de découvrir une femme ignorée des Français et peut-être de nombreux Allemands eux-mêmes.

Les deux réalisateurs ont en effet mis en scène Rahel Varnhagen von Ense, plus connue sous son nom de jeune fille de Rahel Levin, née le 19 mai 1771,, et décédée le 7 mars 1833 à Berlin. Dans une Prusse sous la menace de l’avancée des armées napoléoniennes,  cette jeune femme d’origine juive, fille du commerçant-banquier Markus Levin et de sa femme Chaie, sera l’égérie d’un salon littéraire berlinois, une femme d’esprit à la charnière de deux siècles. Chez elle se presseront les beaux esprits de l’époque. Des poètes Jean Paul, Ludwig Tieck, Heinrich Heine, Friedrich de La Motte-Fouqué,  aux philosophes Friedrich von Schlegel, Wilhelm von Humboldt, Eduard Gans, en passant par l’écrivains Ludwig Börne, le naturaliste Alexander von Humboldt, des membres de la famille Mendelssohn, le duc Hermann von Pückler-Muskau, et surtout le prince Louis-Ferdinand de Prusse, toute l’élite intellectuelle du temps fera de son salon le creuset des idées nouvelles.

Ces grands esprits seront l’université personnelle et les professeurs de cette remarquable autodidacte qui écrivit une énorme correspondance et des journaux, que son mari, l’écrivain, historien et diplomate Karl August Varnhagen von Ense, édita après sa mort en 1833, relayé en suite par sa nièce Ludmilla Assing.

Rahel Levin représente la première génération de juifs allemands qui font la jonction entre les juifs traditionnels, dont elle refuse la langue mystique, et la société allemande nouvelle en train de naître. Selon elle, la religion juive est un obstacle à l'intégration. Dans une Prusse où les juifs sont considérés encore comme des étrangers et ne sont guère persona grata, elle n’aura de cesse de se faire accepter et de devenir une Allemande à part entière. La femme qui conduit le quadrige au sommet de la Porte de Brandebourg, édifiée à cette époque,  pourrait être le symbole de la femme nouvelle qu’elle aspira à incarner. « Je m’en tiens à la force de mon cœur et à ce que m’indique mon esprit », affirmait-elle.

Après une déception amoureuse, qui la voit abandonnée par un jeune aristocrate de sept ans plus jeune qu'elle et qui n'avair rien d'un génie), elle part pour Paris en 1800. Bien que les visées conquérantes de Napoléon Bonaparte inquiètent grandement l’Allemagne, Rahel Levin se rallie à l’homme du 18 Brumaire, défenseur des idées nouvelles. « Je ne veux pas faire partie de ceux qui ne se risquent jamais à rien ! » lance-t-elle.

En France, au printemps 1801, elle rencontre celle qui deviendra son amie d’élection, Pauline Wiesel. En voyage de noces, cette jeune femme libérée pense que le mariage n’est qu’ « une tentative d’enflammer une braise alors qu’on verse de l’eau dessus » ! Entre elles naît une véritable amitié, sans rivalité ni jalousieRahel Levin écrira dans ses lettres que Pauline et elle, à elles deux, auraient formé la femme utopique, la femme émancipée, qui pratique liberté érotique et liberté intellectuelle.

Nous sommes en 1801 et Napoléon campe sur la rive gauche du Rhin. La Prusse est sous sa menace. Si Rahel Levin jouit à Paris d’une grande autonomie, si elle vit une relation amoureuse épanouie et sans contraintes avec un jeune commerçant, Berlin lui manque. Elle est par ailleurs persuadée que ce n’est que par le mariage- si possible avec un aristocrate- qu’elle conquerra la véritable liberté et échappera définitivement à son milieu d’origine.

De retour dans sa ville natale, elle ouvre de nouveau un salon autour de l’Apollon prussien, le prince Louis-Ferdinand de Prusse, que jalouse son cousin et roi, Frédéric-Guillaume III. Généreux, affable, brillant sans affectation, rebelle à l'étiquette et à toute autorité, pianiste prodige et séduisant don juan, ce héros de roman est l’ami de Goethe et de Beethoven. Son cousin cherche à toute force à l’écarter de l’action politique. En effet, le jeune prince ne supporte plus la léthargie qui s’est emparée de son pays et il pousse à l’action guerrière contre Napoléon.

En 1804, Pauline Wiesel, l’amie de cœur de Rahel Levin, séparée de son mari et mère d’une fille qu’elle a eue d’un de ses amants, est de nouveau à Berlin. Elle va nouer avec le prince Louis-Ferdinand une relation passionnée, à l’image de celle que vivent Julius et Lucinde, les héros de l’ouvrage scandaleux de Friedrich von Schlegel, intitulé Lucinde (1799). Pour ces amants, déjà très modernes, l’homme et la femme doivent jouer partie égale en amour et éprouver semblable plaisir dans l’acte sexuel. Rahel Levin est la confidente du prince qui disait d’elle qu’elle était « l’accoucheuse de [son] âme ». Avec lucidité, elle sera l’analyste perspicace de ce couple qui s’aime et se déchire, Louis-Ferdinand menant une double vie avec Henriette Fromme, dont il aura trois enfants.

Dans le même temps, Rahel Levin entretient une correspondance suivie avec les romantiques allemands et les beaux esprits, tissant ainsi tout un réseau de réflexions novatrices, que révèle le style sincère et brillant de sa correspondance.

En 1804, Napoléon a été sacré empereur à Notre-Dame et, en avril 1805, s’organise la troisième coalition contre la France. L’Empereur des Français obtient cependant le soutien de la Bavière, du Wurtemberg et du Pays de Bade tandis que la Prusse demeure neutre.

Louis-Ferdinand, désireux de préserver à tout prix la liberté de son pays et contre la volonté de Frédéric-Guillaume III, engage seul et au plus mauvais moment les hostilités contre Napoléon I. Frédéric-Guillaume dira plus tard : « La Prusse a cru qu’elle avait un avenir parce qu’elle avait un passé. » Napoléon, qui était le héros de Rahel, devient de fait son ennemi.

Louis-Ferdinand est en Thuringe avec ses troupes. Il a trente-quatre ans, il pressent la défaite mais il marche contre les Français. Ses troupes fuient mais son honneur lui interdit de battre en retraite. Il meurt le 10 octobre 1806 d’un coup de sabre, à la bataille de Saalfeld. Ses dernières paroles seront :  « Comment est-ce possible ? » Eu égard à sa bravoure, le maréchal Lannes lui rendra les honneurs. Frédéric-Guillaume III fera en ces termes son éloge posthume  : «  Il a vécu en homme brillant ; il est mort en homme brillant. L’échec est minime, il faut le rattraper. » La défaite d’Iéna, le 14 octobre 1806, sous le commandement du général de Hohenloe, mettra un terme définitif aux velléités belliqueuses de la Prusse.

Berlin subit alors une profonde mutation. Français, juifs femmes, n’ont plus leur place dans les salons. Consciente qu’elles vivent en marge de la société, Pauline demande à son amie Rahel de regagner Paris avec elle. Rahel Levin décline l’invitation et épouse alors l’aristocrate Karl August Varnhagen von Ense, de quatorze ans son cadet. Quant à Pauline, elle voyagera, se remariera, passant de la richesse au dénuement.

Celle qui avait déclaré : « Où est passée notre époque ? Elle a sombré en 1806 », laisse cependant un immense héritage : l’Allemagne du XIX° siècle n’aurait pas été ce qu’elle fut sans cette élite intellectuelle, juive et laïque qui en est à l’origine. « Prophétesse rebelle d’une époque nouvelle », Rahel Levin fut une personnalité remarquable, une intellectuelle à la pensée aussi pénétrante que celle de Rosa Luxembourg ou Hannah Arendt. Ses origines juives perpétuellement reniées furent, malgré elle, un de ses atouts majeurs, et sa riche correspondance est « le post-scriptum de sa vie et de toute une époque ».

Ainsi que le dit Michael Blumenthal, directeur du Musée juif de Berlin et descendant de Rahel Levin, on ne peut qu’admirer le caractère unique de cette « Madame de Staël berlinoise », figure de l’intelligentsia juive laïque à qui le romantisme allemand est grandement redevable.

Soyons donc reconnaissants à Arte de nous avoir donné l’occasion de la connaître.

 

Notons qu’une exposition consacrée au salon de Rahel Levin a eu lieu à Bad Münster am Stein du 06 au 13 septembre 2009.


 Photo-rahel-levin.jpg

  

Lundi 02 novembre 2009

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