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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 19:04

  adoration des mages 2

L'Adoration des Mages, Très riches heures du duc de Berry, (Frères Limbourg, XV° siècle) 

 

 

 

Je me souviens : c’était l’été de 1986, l’année du passage de la comète de Halley. Tandis que, dans les froidures du Canada, une femme avait reçu un cœur artificiel, un autre cœur, dans l’Ukraine des Cosaques, avait quant à lui explosé pour ne laisser que mort et destruction. Et ma fille avait eu sept ans.

Nous étions dans le jardin à contempler le ciel étoilé, dans cette béatitude de l’après-dîner, sous les effluves des dernières fleurs qui se ferment, quand on attend que le sommeil vienne. « Maman- m’avait- elle demandé- ça veut dire quoi à la belle étoile ? » et je lui avais conté cette histoire.

Il y a des milliards d’années- lumières, quand Gaïa et Ouranos s’étaient déchirés, une étoile fragile était née dans la froide nuit sidérale. Un amour de petite comète, avec ses longs cheveux fins, qui flottaient telles des algues de lumière, et un cœur plus transparent que le cristal des neiges. Curieuse comme une petite fille qui se penche au balcon du firmament, elle jouait avec ses sœurs dans le jardin du ciel.

Elle aimait à vagabonder à travers la Voie lactée, musarder parmi les constellations, gambader de l’Etoile du Berger à l’Etoile du Sud et rêver avec les étoiles filantes. Le ciel était trop petit pour elle qui n’avait de cesse de tout connaître de l’infini du monde. Elle avait voyagé jusqu’aux grandes oreilles de Saturne, le seigneur des Anneaux, glissé au sein de la nébuleuse de Vénus, celle qui est ronde comme un œuf, et pérégriné dans les aurores boréales, quand la nuit devient arc-en-ciel.

Mais c’était la Terre qu’elle aimait, la Terre qui la fascinait, avec toutes ses vagues bleues, tellement plus bleues que celles de la nuit stellaire où elle se mouvait, avec sa grâce de danseuse- étoile. Emerveillée, elle y avait vu les mages babyloniens scruter le ciel mystérieux du haut des ziggourats ; étonnée, elle avait surpris les sages chinois en train de prononcer les formules magiques de la poudre et du verre. Avec amusement, elle avait guetté Gambiel et Josué, les deux grands voyageurs hébreux, qui avaient appesanti leurs vaisseaux de boisseaux de farine par peur qu’elle, une si petite étoile, ne les égare. Avec ses amis, les fuyants astéroïdes, elle se souvenait avec horreur de la déroute sauvage des Champs catalauniques, quand Attila avait fait un grand bûcher des selles de ses innombrables cavaliers et qu’il les y avait jetés. Et le baiser de la gloire l’avait effleurée quand le bâtard Guillaume s’était assis sur le trône de l’Anglais Harold.

Un jour, insouciante comme les papillons qui volent trop près de la bougie, elle avait voulu faire comme Icare, et elle avait caressé le soleil. Les rayons dardants du roi des astres avaient été bien près de la métamorphoser en méduse de feu. Ouranos l’avait punie et avait décrété qu’elle ne pourrait  désormais péleriner vers la Terre que tous les soixante-seize ans. Comme son cœur était lourd quand elle tournait, minuscule toupie folle, dans les froids espaces intergalactiques !

Alors, pour retrouver éclat et reprendre vigueur, elle se perdait en songeries et se rappelait sans jamais se lasser le plus merveilleux souvenir de sa vie de comète. En cette année-là, alors que Quirinius était gouverneur de Syrie, avait paru un édit de César Auguste ordonnant le recensement de tout le monde habité de la Terre. Et des foules impossibles à dénombrer s’étaient mises en marche sur les routes poudreuses, pour aller se faire recenser là où on leur avait donné la naissance.

Et elle, petite étoile errante, avait aussi pris la route vers le monde des hommes. Or, il se trouva que son sillage vif et lumineux fut surpris par trois astrologues au regard perdu dans l’océan du ciel ténébreux. Le premier, au teint de cuivre jaune, quitta son orient de rizières vert absinthe et se dirigea vers l’ouest avec son escorte chamarrée et ses coffres remplis de l’or le plus fin. Le deuxième, aussi noir que la réglisse, fit lever ses caravanes de chameaux chargées de brûle-oliban, et abandonna les terres arides où il demeurait pour remonter vers le nord. Quant au troisième, au visage clair comme matin d’hiver, il mena vers le sud, par-delà les montagnes enneigées, son escorte de chevaux tarpans, dont les sacoches de cuir étaient emplies de la myrrhe la plus odorante.

Toujours guidés par la petite étoile, dont la lumière étincelante faisait plisser leurs yeux las, ils parvinrent tous les trois à Bethléem, humble bourg de Judée, non loin d’une mer qui se trouve au milieu des terres. L’étoile vagabonde avait achevé sa course dans un paysage d’oliviers et de sable. Et c’est là que, dans leurs robes de brocart et de soie déchirées par les ronces et les cailloux de leur long périple, ils firent enfin halte.

Ils crurent d’abord à un mirage lorsqu’ils découvrirent dans un simple abri de roches et de palmes un enfant nouvellement né, que veillaient ses parents. Emerveillés, ils comprirent au plus profond de leur cœur que cet humble enfançon vers qui l’étoile les avait menés était le roi des Juifs, dont ils avaient découvert l’astre luminescent à son lever, et qu’ils avaient suivi pendant de longs mois aventureux. Ils s’agenouillèrent autant que leurs jambes de vieux mires le pouvaient encore et lui donnèrent en offrande l’or, l’oliban et la myrrhe. Cette nuit-là, épuisés mais heureux d’avoir rendu hommage à l’Enfant-Dieu,  Melchior, Gaspard et Balthazar lancèrent un dernier regard vers la céphéide phosphorescente qui avait été leur guide fidèle. Ils se couchèrent sur le sable blanc du désert et s’endormirent à la belle étoile.

Ce souvenir mémorable apprenait la patience à la petite étoile de Noël. Toute fière et plus scintillante que jamais, elle s’en retournait vers le coryphée de ses sœurs. Elle en était sûre, on se souviendrait d’elle jusqu’à la nuit des temps.

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Thème : la comète de Halley

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commentaires

C

Pour continuer à faire rêver l'enfance en nous !


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N

Encore une merveille sous votre plume. Un conte à lire à tout âge, chacun y trouvant son miel.


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C

Bon Dimanche et merçi pour ton article qui est bien fait ! .Je vous embrasse tous les deux ,
Christiane ,


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C

Et quelle chance ont tes filles, domsaum, d'avoir une maman qui aime comme l'étoile pérégriner à travers le monde !


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D

Quelle chance pour ta fille d'avoir une maman poète, pleine d'imagination et si cultivée!Un bien beau texte!


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