Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 23:48

La-Meditation-Puvis-de-Chavannes.jpg
Mes parents avaient de l’argent, ils voyageaient beaucoup et ils ne m’aimaient pas. Quand j’avais eu douze ans, ils m’avaient mise en pension dans un de ces internats religieux austères, dont la réputation n’est plus à faire, mais dénués d’âme. Derrières les hauts murs léprés de mousse, j’avais cru un temps trouver la chaleur humaine qui m’avait tant manqué. Cela n’avait été qu’un leurre de bien courte durée. Exacerbées par les privations, les brimades et l’isolement, les filles y étaient méchantes et perverses. Quant aux religieuses, visage mutique de sphinx, bandage blanc de momie, voile noire de veuve perpétuelle, elles avaient le cœur sec de celles qui n’ont jamais connu d’hommes. On les appelait « Madame ».

Dans ce désert de l’amour, mon unique refuge était la poésie. La nuit, quand Désirée, la vieille surveillante boîteuse, était passée dans le dortoir éteindre les lumières, je retirais avec précautions de dessous mon matelas les petits classiques Larousse beiges et violets. Dans le silence glacial de mon box, entrecoupé de toux maladives, de soupirs étouffés, de pleurs devinés, je lisais Lamartine et Hugo- seuls poètes du XIX° siècle autorisés par la mère supérieure- jusqu’à ce que, malgré moi, mes paupières s’alourdissent et se ferment. A la lueur vacillante d’une lampe-torche miniature, que j’avais dérobée dans la remise du jardinier, je m’enivrais des envolées lyriques des deux grands romantiques. Je rêvais que j’étais le lévrier qui regarde amoureusement Lamartine dans le portrait d’Henri Decaisne ; je m’imaginais entrant dans un salon au bras de Victor Hugo, tel qu’il apparaît, tout de noir vêtu sur le tableau en pied de Louis Boulanger. Et c’est ainsi que tous deux me sont demeurés en mémoire dans la beauté inaltérée de leur jeunesse.
lamartine-2-copie-1.jpg

Notre professeur de Français était une religieuse, jaune et squelettique, au visage d’ascète, dont le nom en religion était Madame Scolastique. Je ne sais si elle avait choisi ce prénom parce que Scholastique est la sœur de saint Benoît ou en souvenir de cette discipline enseignée au Moyen Age et dont Rabelais fustige la sclérose. Toujours est-il que ce nom lui convenait parfaitement ; son enseignement était rigide, sans aucune fantaisie, et il me semblait toujours qu’elle récitait une leçon.

Ce matin-là que je n’ai jamais oublié, nous devions dire à voix haute les seize quatrains du poème Le  Lac de Lamartine. J’avais appris ce texte dans une grande exaltation, emportée par l’expression de la passion du poète pour sa muse, Julie Charles, la belle créole morte phtisique à trente-trois ans. Je les avais imaginés enlacés sous les futaies des bois de Hautecombe, Lamartine souhaitant enclore l’instant éphémère de l’amour et disant à Julie :

- Ô ma bien-aimée, comme je voudrais retenir le Temps et jeter l’ancre sur l’océan de nos jours !

J’avais vibré avec lui dans l’intensité de sa brève idylle pour cette jeune femme mariée, à qui il avait évité la noyade dans le lac du Bourget. Et sans cesse je pensais à ce qu’il avait écrit : « J’ai sauvé une jeune femme qui se noyait, elle remplit aujourd’hui mes jours. » Quel serait celui qui viendrait remplir mes journées tristes et vides?

De son ton froid et sec, Madame Scholastique m’avait appelée sur l’estrade de bois. « Eichert ! Au tableau ! », m’avait-elle intimé en prononçant mon patronyme à l’allemande, ce qui avait fait ricaner toute la classe. On sentait là, dans cette manière insistante de me nommer, la rancune ancestrale du chrétien contre Judas et les traces mal effacées des pogroms du Vendredi Saint. Tremblante et heureuse à la fois de pouvoir dire à voix haute les vers harmonieux du poète de Milly, qui m’étaient entrés au cœur, j’entamai d’une voix ferme la première strophe :

Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des  jours […]

Levant sa main de justice d’un geste agacé, Madame Scholastique m’interrompit de sa voix sépulcrale : - Reprenez, Eichert, vous avez commis une erreur !

Toute à ma récitation, je demeurai interdite, surprise de cette interruption que je ne comprenais pas. N’avais-je pas mis suffisamment le ton ? Avais-je parlé trop vite ? Avais-je fait une mauvaise liaison ? N’avais-je pas respecté le rythme des vers ? Les questions m’arrivaient en foule mais j’étais incapable d’y répondre. Je repris une respiration et recommençai, tandis que les filles de la classe pouffaient en se poussant du coude : 

Ainsi toujours  poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des jours […]

De nouveau la main squelettique s’éleva dans l’air chaud de la salle de classe en une arabesque souveraine :

- Décidément, Eichert, vous le faites exprès ! Que vous ai-je dit ?

- Vous m’avez dit, Madame, que j’avais fait une erreur.

- Oui ! Eh bien, l’avez-vous corrigée ?

- Je ne sais pas, Madame, je…

- Cela suffit, Eichert. Ne me donnez pas à croire que vous êtes stupide. Recommencez, je vous prie !

Mes certitudes commençaient à vaciller. Tandis que mon cœur battait la breloque, je sentis le rouge me venir aux joues, mes mains devenir humides, mes jambes se mettre à trembler. Une fille cria : - Alors, Eichert, tu la craches ta récitation ! Et les autres de rire grassement tandis que Madame Scholastique, de son ton doctoral, leur donnait l’injonction de se taire.

Dans le silence soudain revenu, je récitai les trois premiers vers pour la troisième fois, sans en changer un iota. Telle la statue du Commandeur, mon implacable professeur en voile et robe de serge noirs, se redressa de toute sa hauteur macabre :

- Eichert persiste et signe ! siffla-t-elle en me fixant de son regard de Méduse. Nous n’avons pas de temps à perdre avec une insolente ou une idiote ! Quel type de rimes Monsieur de Lamartine a-t-il utilisé ? J’attends !

- Il a utilisé des rimes embrassées, Madame, lui répondis-je en bredouillant.

- Eh bien ? Qu’en concluez-vous ?

J’étais dans l’incapacité totale de rien en conclure. Je ne voyais pas où elle voulait en venir et tout se brouillait dans ma tête. Comment Lamartine, l’amant d’Elvire que j’aimais tant, pouvait-il être aussi cruel avec moi ?

- Eichert a perdu l’inspiration, ironisa Madame Scholastique, tout en survolant de son œil de rapace la classe qui riait sous cape.

C’est alors que dans un mouvement aussi inattendu que violent, elle me tira par le bras, me fit agenouiller sans ménagements sur l’estrade de bois et de ses mains griffues comme des serres m’appuya fermement la tête sur la page jaunie de son livre de Littérature. – Lisez, Eichert, jeta-t-elle comme un oukase.

Les yeux brouillés par les larmes, clouée au pilori, j’ânonnai  avec difficulté ces vers que j’avais murmurés tant de fois avec ferveur et qui m’avaient trahie :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des AGES

Jeter l’ancre un seul jour ?

Dans le trouble, l’accablement, l’effondrement de tout mon être, les lettres du mot de la rime maudite se mirent à danser une folle sarabande devant mes yeux exorbités. Et dans un brouhaha chaotique, au milieu des gloussements et des rires, j'entendis Madame Scholastique déclarer avec emphase et méchanceté :

- Il vaut mieux lire et boire soi-même sa honte plutôt que de se l’entendre dire par autrui !

 lamartine-Chasseriau.jpg

                                                                                       Lamartine par Chassériau



Inclure l'expression "l'océan de nos jours" dans un texte (papierlibre.over-blog.net) 

Lundi 1er février 2010

Repost 0
Published by Catheau - dans Papier Libre
commenter cet article
31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 15:55



les-yeux-des-bouleaux.jpgPromenade à Verrie, le 31 janvier 2010



Bouleaux blancs blafards

Aux yeux grand ouverts

Tout fardés de noir

Désespérément

Contemplent l'hiver



Le 31 janvier 2010

Repost 0
30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 11:51

porte-bleue-copie-1.jpg

Porte dans un village d'Ardèche (2008) 


J’aurais aimé entrer

La porte était fermée

 

J’aurais aimé frapper

Or je n’ai pas osé

 

J’aurais aimé parler

Je suis resté muet

 

J’aurais aimé appeler

L’écho m’a répliqué

 

J’aurais aimé chanter

Le rythme était faussé

 

J’aurais aimé pleurer

Mes larmes étaient séchées

 

J’aurais aimé crier

Mais ma voix s’est cassée

 

J’aurais aimé hurler

Mon cri s’est étranglé

 

J’aurais aimé écrire

Les mots m’ont déserté

 

J’aurais aimé te dire

Que je t’avais aimée

 

Samedi 30 janvier 2010

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes
commenter cet article
30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 11:15

 

livre-ouvert.jpg

J’aurais aimé être

La fleur que tu cueilles

Et que tu effeuilles

 

J’aurais aimé être

Les pages du livre

Dont les mots t’enivrent

 

J’aurais aimé être

Le chien que tu dresses

Et que tu caresses

 

J’aurais aimé être

Cette  tendre épaule

Quand ta main la frôle


J’aurais aimé être

Celui qui est tien

Et je ne suis rien



Le thème de la semaine: J'aurais aimé être (Proposition de Lajemy Pour Le Casse-Tête de la Semaine)

Samedi 30 janvier 2010

Repost 0
29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 10:16

franketienne-buste.jpg
Jeudi 28 janvier 2010, François Busnel organisait une Spéciale Ecrivains d’Haïti, à La Grande Librairie.


On y a vu et entendu les grands écrivains, haïtiens ou non, Dany Laferrière, Louis-Philippe Dalembert, Eddy Harris, Alain Mabanckou et de nombreux autres, tous unis par l’écriture et les mots pour soutenir Haïti, l’île martyrisée.

 

Mais s’il ne fallait retenir qu’une image, c’est celle de l’écrivain Frankétienne dans sa maison vacillante. Dans ce reportage, on l’y entendait évoquer le boa souterrain qui a tout dévasté et lire des extraits de sa pièce prophétique Le Piège. N’avait-il pas écrit le 10 novembre 2009 :


« La terre titube, la terre vacille, la terre vire et chavire en tressaillements de frayeur, en déraillements de terreur, dans le macabre opéra des rats […] effondrements des villes, des bidonvilles, des châteaux et des palais en hécatombe cacophonique. »


Et métaphore symbolique de la résistance culturelle des Haïtiens, l’image de la bibliothèque de Frankétienne, demeurée debout au milieu des gravats !


« La vie doit continuer et la création, comme dit Nietszche, par-delà les tombes, la création continue. » (Conversation entre Frankétienne et Philippe Bernard, le 25 janvier 2010, Etonnants Voyageurs).


Babylone-en-ruines-Gustave-Dore--Vision-de-saint-jean-.jpgBabylone en ruines (Vision de saint Jean), Gustave Doré

 

Vendredi 29 janvier 2010

Repost 0
28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 18:14



musaraigne-dessin.jpg

Depuis plusieurs jours, une petite musaraigne,

chassée par le froid,
entrée subrepticement dans la maison, 

nous nargue chaque soir…

 

Grise musaraigne

Entrée sous la porte

Court à perdre haleine

Dans la maison-forte

 

Grise musaraigne

Glisse dans le noir

Festoie de châtaignes

Dans l’ombre du soir

 

Grise musaraigne

Evite le piège

Elle le dédaigne

Un dieu la protège

 

Grise musaraigne

Toi qui te crois forte

Mon coeur est en peine

Bientôt seras morte

 



A l'intention du Jeudi en Poésie (lencredesmots.over-blog.com)

Le 27 janvier 2010

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Poèmes
commenter cet article
27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 14:03

auschwitz.jpg

Afin que nul n'oublie...

Aujourd'hui, on commémore le 65 ème anniversaire de la libération du plus grand camp d'extermination nazi, Auschwitz-Birkenau.
Serge Smulevic y fut déporté  sous le matricule 169922.
Je vous invite à consulter son site, intitulé Ma déportation, Réflexions sur la déportation. Ses textes, ses dessins, ses poèmes témoignent de ce qui fut l'enfer sur terre.


Quand je raconte Auschwitz,

Je raconte ce que j'ai vu

Parce que j'y ai vécu.


Jamais je ne raconte ce que l'on me raconte.

Exagérer ce que l'on a vécu,

C'est travestir la vérité, c'est trahir

La déportation.


Au début, il y a eu Dieu.

Peut-être.

Après, il y a eu Auschwitz.

Avec certitude.

Après, il y aura après nous.

                                                            Quoi ?

                                                                                                   Serge Smulevic


Jeudi 26 janvier 2010 

Repost 0
Published by Catheau - dans Dits de poètes
commenter cet article
26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 16:54

 
Qui ne se souvient de la beauté angélique de Tadzio, le jeune éphèbe aimé de Gustav von Aschenbach, « l’adolescent délicieux dont il s’était épris », dans Mort à Venise (1972) de Luchino Visconti, adapté de La Mort à Venise (1912) de Thomas Mann ?

tadzio-noir-et-blanc-taille-reelle.jpg

Quand on se remémore la création du personnage romanesque et sa postérité cinématographique et littéraire, on ne peut que remarquer combien ce héros est marqué au sceau de la beauté et de la mort. Voici, en effet, comment Thomas Mann lui-même explique à Luchino Visconti en 1951 la genèse de sa nouvelle : « L’histoire est essentiellement une histoire de mort, mort considérée comme une force de séduction et d’immortalité, une histoire sur le désir de la mort […] Ce que je voulais raconter à l’origine n’avait rien d’homosexuel ; c’était l’histoire du dernier amour de Goethe à soixante-dix ans, pour une jeune fille de Marienbad : un histoire méchante, belle, grotesque et dérangeante qui est devenue La Mort à Venise. »

On connaît l’intrigue. C’est l’histoire de Gustav von Aschenbach, un écrivain allemand au nom de cendres, qui part en voyage à Venise et séjourne au Lido, à l’Hôtel des Bains. Il y fait la rencontre d’un jeune adolescent polonais, Tadzio, qui le fascine. Obsédé par son image, et dans une Venise en proie au choléra asiatique, il le suit dans les rues et sur la plage du Lido, où il mourra.

D’emblée, le texte évoque la mort. Dans le chapitre I, Aschenbach, errant dans Münich, voit les monuments funéraires et les pierres tombales édifiées par des tailleurs de pierre, tandis que sur l’édifice byzantin d’une chapelle mortuaire s’inscrit en lettres d’or une invitation à la mort : « Ils entreront dans la maison de Dieu » et « Qu’ils reçoivent la vie éternelle. » (p. 17). Le narrateur le décrit comme le « poète de tous ceux qui à la frange de l’épuisement travaillent, qui sont accablés, usés déjà, et qui tiennent debout encore […] (p. 28). Cet artiste créateur est en proie « à l’exaltation de vie » que l’art lui donne mais c’est « une flamme qui consume plus vite ». Quant à sa femme, elle est morte jeune.

Quand l’écrivain arrive à Venise, il se rend au Lido dans une gondole vénitienne et c’est comme s’il voyageait aux rivages de l’Hadès : « Etrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils […] cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. » (p. 39). Il s’agit bien là de la préfiguration de sa mort (p.39). Plus loin, au chapitre V, alors qu’il est attablé place Saint-Marc, il respire soudain « un arôme particulier […] une odeur pharmaceutique douceâtre, évoquant la misère, les plaies et une hygiène suspecte » (p. 79), qui est « l’odeur de la ville atteinte de maladie » (p. 81). Le même soir, après le dîner, des chanteurs ambulants viennent donner l’aubade aux estivants de l’Hôtel des Bains et Aschenbach se trouve pris dans les rets d’un charme étrange où la beauté de Tadzio et la menace de la maladie sont intimement mêlées : « Mais les éclats de rire, l’odeur d’hôpital qui montait vers lui et le voisinage du beau Tadzio, se confondaient en un enchantement où sa tête et son esprit se trouvaient prisonniers dans un réseau magique qu’il ne pouvait ni rompre ni écarter » (p.91). Eros et Thanatos, les deux faces de la vie d’Aschenbach, sont ici inextricablement liées. Alors qu’il a été mis au courant par un Anglais d’une quarantaine prochaine éventuelle, il renonce égoïstement à prévenir la famille de Tadzio, afin de le garder auprès de lui (p. 96).

Après avoir rêvé au « Dieu étranger » Dionysos, qui se livre  avec satyres et bacchantes à une bacchanale meurtrière(p. 99), après avoir mangé des fraises, « marchandise trop mûre et molle », sans doute porteuse de mort (p. 103), Aschenbach se rend sur la plage où flotte un voile noir posé sur un appareil de photos (p.105). C’est là, assis sur une chaise longue, qu’il a rendez-vous avec sa mort, Tadzio, aux yeux « couleur crépusculaire ». L’adolescent aimé devient « le psychagogue pâle et charmant » qui tend la main pour lui indiquer les lointains (p. 107).

 

Ce n’est que vingt ans après leur rencontre en 1951 que  Luchino Visconti entreprendra l’adaptation de la nouvelle de Thomas Mann. On sait que Mahler le compositeur était mort le 18 mai 1911, une semaine avant le voyage de Mann à Venise, qui lui inspira sa nouvelle. Revenant aux sources de celle-ci, Visconti fait de Gustav (prénom de Mahler) von Aschenbach un musicien et évoque par des flash-back et l’image d’un petit cercueil blanc la mort de la fille du compositeur, emportée dans sa prime jeunesse par le typhus. Il choisit comme musique le célèbre adagietto de la Cinquième Symphonie du grand musicien.

Visconti a remarquablement su rendre cette impression de mort imminente, notamment dans la scène où on voit le personnage vieillissant dans un salon obscur, près d’un piano, tandis que résonne l’adagietto. Dirk Bogarde, l’interprète d’Aschenbach, analyse ainsi  la scène en usant de la métaphore du sablier : « Nous ne réalisons la chute du sable que lorsqu’elle touche à sa fin. […] C’est au dernier instant, lorsqu’il n’est plus temps, que naît en nous l’envie de méditer. »  C’est ce que Gilles Deleuze a appelé le « trop tard » chez le réalisateur italien. Souvent dans ses films, apparaît le moment où intervient « l’idée ou plutôt la révélation que quelque chose vient alors qu’il n’est plus temps ». Ainsi Tadzio survient dans la vie d’Aschenbach alors qu’il n’est plus qu’un vieux beau qui se fait teindre les cheveux. Il ne pourra plus que le contempler et se perdre.

Dans le livre et le film, la mort s’avance masquée comme au carnaval de Venise : du guitariste et chanteur, bouffon et sans âge, émane un inquiétant parfum de phénol (p. 89) ; les rumeurs de choléra asiatique sont sans cesse démenties : « Une épidémie ? quelle épidémie ? Le sirocco est-il une épidémie ? » (p. 90). Quant à Aschenbach, il redevient « un adolescent en fleur » grâce à la teinture noire de ses cheveux, au khôl, au fard, à la crème et à l’eau de Jouvence (p. 101). Il devient alors le double du vieux beau rencontré sur le bateau lorsqu’il arrive à Venise et dont il avait découvert avec horreur qu’il était « un faux jeune homme » (p. 34).

Tout le film baigne dans l’atmosphère mortifère d’un amour voué à la mort tandis que Venise agonise dans les miasmes du choléra asiatique.

 

Pour en revenir à Tadzio, on sait que ce personnage a vraiment existé. En effet, dans la revue Twen, le traducteur polonais de Thomas Mann, Andrzej Doegowski, rapporte en 1964 que le baron Wladyslaw Moes serait en réalité le jeune garçon qui servit de modèle à l’écrivain allemand. Né en 1900, mort en 1986, il est celui que Thomas Mann rencontra au cours d’un voyage à Venise au printemps 1911. Père de deux enfants, il vécut plus longtemps que l’auteur ne l’avait imaginé (« Il est très délicat, il est maladif, pensa Aschenbach [lorsqu’il découvre Tadzio à l’Hôtel des bains]. Il est vraisemblable qu’il ne vivra pas vieux. ») et il repose dans sa propriété familiale, dans la région de Poznan, à l’ouest du pays.

Le baron Moes l’a d’ailleurs reconnu lui-même : « Ce jeune garçon, c’est moi ! Je suis allé autrefois à Venise- et m’on m’y appelait Adzio, parfois également Wladzio. Mais dans le roman, ça s’est transformé en Tadzio… » « Tadziou ! Tadziou! » (p. 66). C’est la « forme de tendresse » de ce prénom dont la musique résonne harmonieusement aux oreilles d’Aschenbach : « […] ce nom qui avait l’air de dominer la plage comme un mot d’ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à la fois (p.54) » Le « modèle » de Tadzio poursuit en ajoutant : « Tout y est, jusqu’à mon costume ; tout est minutieusement décrit, aussi bien nos habitudes tantôt agréables, tantôt pénibles ; et aussi les grosses plaisanteries auxquelles je me livrais avec mon ami [Jaschou], sur la plage. »

Les recherches entreprises par le spécialiste des oeuvres de Mann qu’est Doegoswki révèlent encore que la famille Moes aurait bien quitté Venise dès que se déclarèrent les premiers symptômes de l’épidémie de choléra.

Wladyslaw_Moes.jpgEt Katia Mann, dans son ouvrage, Thomas Mann, Souvenirs à bâtons rompus, confirme les dires du baron polonais. En arrivant à l’hôtel des Bains au Lido de Venise où les Mann séjournaient fréquemment, son mari est attiré par un adolescent. Voici comment elle décrit la scène et évoque le jeune héros : « […] le garçon d’environ treize ans, très charmant, beau comme le jour, toujours vêtu d’un costume marin à col ouvert et d’un très joli tricot. Sa vue frappa beaucoup mon mari. Il eut tout de suite un faible pour cet adolescent, qui lui plut extraordinairement, et il n’a cessé de l’observer sur la plage, lui, ainsi que ses camarades. Il ne l’a pas suivi dans tout Venise, cela non, mais le garçon l’avait fasciné et il y pensait souvent. » Selon elle, son mari « transfér[a] à son héros Aschenbach la plaisir réel que lui causait la vue de ce très charmant garçon, et il a stylisé ce plaisir pour en faire une passion éperdue. » Katia Mann, dans un souci de respectabilité, gomme ici les penchants homosexuels de son époux, que lui-même confesse pourtant dans ses Notes quotidiennes du soir à n’ouvrir que vingt ans après ma mort, et qui furent publiées en 1955.

On ne peut résister au plaisir de relire le merveilleux portrait que fait le narrateur du jeune garçon « aux cheveux longs qui pouvait avoir quatorze ans », la première fois qu’Aschenbach le voit : « La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, un bouche aimable, une gravité charmante et quasi divine, tout cela faisait songer à la statuaire grecque […] Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du Tireur d’épine, coulaient sur le front et plus bas encore sur la nuque […] » (p. 45) et plus loin : «  […] Aschenbach, plus encore que la veille, fut frappé d’étonnement et presque épouvanté de la beauté vraiment divine de ce jeune mortel. Le garçon portait aujourd’hui une légère blouse de cotonnade rayée bleu et blanc, qu’un liseré de soie rouge sur la poitrine et autour du cou séparait d’un simple col blanc tout droit. Mais sur ce col, d’ailleurs peu élégant et n’allant guère avec l’ensemble du costume, la tête, comme une fleur épanouie, reposait avec un charme incomparable- une tête d’Eros aux reflets jaunes de marbre de Paros, les sourcils gravement dessinés, les tempes et les oreilles couvertes par la chevelure sombre et soyeuse dont les boucles s’élançaient à angle droit vers le front. » (p.49).

Plus tard, après la publication de La Mort à Venise, Erika Mann, la fille de l’écrivain reçut une lettre de Wladyslaw Moes qui disait se reconnaître, sa famille et lui-même « dépeints trait pour trait » dans la nouvelle. Gilbert Adair, qui a écrit The real Tadzio, explique par ailleurs que, même dans la Pologne communiste, le baron Moes resta un dandy jusqu’à la fin de sa vie. Il s’étonna cependant toujours que son image  littéraire, faite de jeunesse, de beauté et marquée par l'Antiquité grecque, ait pu susciter une telle fascination.

La suite du récit ne fera que confirmer la première impression d’éblouissement éprouvée par Aschenbach. Tadzio deviendra un « petit Phéacin » (p. 49), un « éphèbe » (p. 52), Critoboulos (p. 53),Clytos, Céphale, Orion (p. 74), Hyakinthos… Aschenbach découvre dans l’adolescent « l’essence du beau, la forme en tant que pensée divine, l’unique et pure perfection qui vit dans l’esprit » (p. 68). Il ressent « l’angoisse sacrée » de l’homme d’élite qui voit apparaître « une face divine, un corps parfait » (p. 69). Il transpose la beauté de Tadzio dans l’écriture d’ « une page et demie de prose raffinée », se donnant alors encore l’illusion que « le dieu Eros vit dans le Verbe » (p. 71). Mais c’est bien ce culte de la beauté idéale  et le refoulement des émois sensuels qui précipitent la décadence du romancier. Son aspiration à une beauté apollinienne, formelle et morale, est vaincue par le retour de la passion dionysiaque qui le conduit à la mort. 

Tadzio-et-Aschenbach.jpg

En 1970, pour trouver le garçon blond susceptible d’interpréter Tadzio, Luchino Visconti fait un périple dans l’Europe de l’Est et du Nord, en Hongrie, en Pologne en Finlande. Dès son passage à Stockholm, il repère Björn Andresen. Quand il le voit, raconte Philippe Besson, dans un article de Paris-Match de mars 2005, « le doute n’est pas permis. Il est bien l’enfant blond […]. Il est bien cet ange de mort, à la grâce légère et fière […] Il est celui que Visconti décrit comme devant être l’incarnation, le symbole même de la beauté. »  Mais le metteur en scène poursuit son voyage et ne révèle son choix définitif qu’après avoir auditionné tous les garçons blonds qu’il avait remarqués. On reconnaîtra que la magie du film tient en grande partie au charme tout à la fois candide et pervers de ce jeune acteur.

Dirk Bogarde, le grand comédien anglais, avouera le sentiment de malaise qu’il éprouva lorsqu’il fit la connaissance du comédien: « J’ai ressenti moi-même quelque chose de bizarre. Quand j’ai vu pour la première fois Andresen, dans le salon de l’Hôtel des Bains… c’était l’Ange de la Mort ! Il était en face de moi ! Dès lors, j’ai gardé le silence tout le temps, je ne parlais avec personne, j’étais complètement seul, tous les jours, tous les soirs. Avec Aschenbach, j’ai découvert une tristesse énorme et profonde. » Il semblerait que, si la fascination de la beauté a joué sur Visconti, elle ait aussi fortement impressionné Bogarde.

Philippe Besson nous apprend cependant que Björn Andresen demeura marqué à jamais par ce rôle qui lui colla à la peau comme une (belle) tunique de Nessus. Lorsqu’il rencontre à Paris en janvier 2005 l’écrivain français, celui qui fut Tadzio a 50 ans. Il explique que, lors de l’audition avec Visconti, il était naïf mais que si Visconti l’a impressionné, il ne lui a pas fait peur. Il ne perçoit pas de prime abord que le cinéaste italien le choisit pour sa beauté, beauté dont il ne sait à qui il la doit puisqu’il est un enfant sans père.  Puis il comprend que c’est cela qui fascine ceux qu’il rencontre. S’il avoue n’en avoir jamais profité, il remercie cependant Dirk Bogarde, l’interprète d’Aschenbach, de l’avoir défendu contre les tentatives de manipulation et « les appétits d’ogre » de Visconti.

Il confesse avec amertume à Philippe Besson que toute sa vie, après ce film, il n’a été qu’ « un objet dans le regard des autres ». Il ajoute ne pas regretter d’avoir interprété Tadzio mais que, s’il avait connu les conséquences de ce rôle, il ne l’aurait jamais accepté. Son refuge, il le trouvera dans la musique de Chopin, passant parfois dix heures par jour au piano et déployant des efforts incommensurables « pour rester vivant ». Ainsi, il est clair que l’interprétation du personnage de Tadzio fut source d’enfermement pour Björn Andresen et qu’elle conditionna toute sa vie future.

 

La magie fascinatoire de Tadzio opéra ensuite sur Claude D. Georg. Celui-ci ayant vu le film de Visconti n’eut de cesse de rencontrer le jeune homme pour l’emmener de nouveau à Venise puis à Paris. Mais, le jeune acteur n’était pas Tadzio… Georg a raconté cette étrange aventure dans un livre intitulé La Rose et le Lotus. Il y explique comment, dans la salle de cinéma, lui qui ne connaissait ni Visconti ni Thomas Mann et ignorait tout de Gustav Mahler, s’identifia mystérieusement à Aschenbach : « […] par un transfert inouï je m’identifiais à lui. Je devenais l’Autre, celui qui […] avant le dîner découvrait dans le grand salon où l’orchestre jouait une valse viennoise la beauté stupéfiante d’un jeune Polonais, qui se complaisait sur la plage à observer admiratif l’adolescent merveilleux, qui s’épuisait dans une Venise malade du choléra à la poursuite du garçon complice de son manège équivoque, qui enfin sur sa chaise s’effondrait, mort dans une lumière de fin du jour après que le divin Tadzio lui eut désigné de son bras levé l’Infini, avant de s’élancer vers la mer immense. »

 

D’autres écrivains encore sont tombés sous le charme de Tadzio. C’est le cas de Gilbert Adair, déjà évoqué ci-dessus, et parti en quête du jeune norvégien dans The real Tadzio (2001), ouvrage qu’Allen Barra commente dans un article daté du 2 décembre 2003, intitulé Oh Boy. Tadzio, Adzio, and the secret history of Death in Venice. Adair est aussi l’auteur de Amour et Mort à Long Island (1998), roman inspiré par la nouvelle de Thomas Mann, qui revisite les thèmes de Mort à Venise. Cet ouvrage a été porté à l’écran par Richard Kwietniowski.

Enfin, on n’aurait garde d’oublier l’opéra en deux actes composé par Benjamin Britten en 1973, Death in Venice, et créé le 16 juin 1973 à Snape, pendant le festival d’Aldelburgh en Angleterre. Xavier de Gaulle, le biographe de Britten, explique que ce dernier, très désireux d'adapter la nouvelle de Thomas Mann, se refusa à voir le film de Visconti afin qu'on ne l'accuse pas de plagiat. Lors de la création de cet opéra, le ténor Peter Pears, compagnon du musicien, y tenait le rôle d’Aschenbach. Il a souligné l’importance pour Britten de cette oeuvre, résumant selon lui la quête artistique et personnelle du compositeur et que l’on peut considérer comme son testament. Le musicien anglais a su illustrer l’évolution de la contemplation d’Aschenbach qui, de spirituelle et esthétique, devient peu à peu trouble et sexuelle. On notera avec intérêt que c’est en octobre 1971 que Britten et Peter Pears sont à Venise et que le premier partage avec Thomas Mann la fascination pour la Cité des Doges. Comme Aschenbach, dans le film de Visconti, Britten est alors un musicien amoindri et malade. Et comme Aschenbach contemple Tadzio, Britten admire Pears, dont les monologues, accompagnés sobrement par le piano, structurent la narration de l'opéra. Quant à Pears-Aschenbach,  il regarde Tadzio, dont le rôle est muet, mais qui danse sur une musique de gamelan. L’incommunicabilité entre les deux personnages est ainsi particulièrement symbolique.

 

Adolescent polonais devenu le héros d'une nouvelle allemande, interprété par un jeune acteur norvégien qui suscita la passion chez un cinéaste italien et un écrivain français, à l’origine d’avatars littéraires ou musicaux, Tadzio est un personnage dont la fascination amoureuse et mortifère n’est pas près de s'éteindre.


Les pages renvoient à La Mort à Venise, suivi de Tristan et de Le Chemin du cimetière, Thomas Mann, Le Livre de Poche, n°1513.
A voir :
Morte a Venezia, (Mort à Venise), Luchino Visconti, 1971.
Alla ricerca di Tadzio (A la recherche de Tadzio), Luchino Visconti, Documentaire, Travail préparatoire au tournage de Mort à Venise, 1970.
Sources:
http://membres.lycos.fr/thomasmann/tadzio.htm
http://www.arte.tv/fr/mouvement-de-cinema/Luchino-Visconti
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Mort_%C3%A0_Venise_(nouvelle)
http://www.classiquesnews.com/dossiers/lire_article.aspx?article=569
http://www.philippebesson.com/vuluentendu_lu_philippe_paris_match.htm

Tadzio-couleurs.jpg

 

Mardi 26 janvier 2010

Repost 0
Published by Catheau - dans Des personnages.
commenter cet article
23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 22:32

inséparables agapornis 

Il était une fois un oiseau enfermé dans une cage, accrochée à une fenêtre. Mais il était pas seul, il avait une « femme », il était content. Je dis ça parce que Maman, elle, elle avait pas de mari. Quand je lui demandais pourquoi j’avais pas de papa, elle répondait d’un air un peu triste et un peu en colère : « Ton père ? Il est parti avec une jeunesse ! » Et moi, je disais plus rien.

Je me rappelle bien que Maman, elle m’avait donné ces deux petits oiseaux le jour de mes sept ans : « Tu as l’âge de raison maintenant. Tu pourras t’en occuper. » Elle m’avait même dit que c’était des inséparables. Alors, j’avais recopié, en m’appliquant bien, leur nom latin sur mon cahier de brouillon : Roseicollis Agapornis. Elle m’avait expliqué que ça veut dire « rose » et « oiseau amoureux ». J’avais lu dans la grande encyclopédie que Maman m’avait donnée à Noël qu’ils pouvaient vivre dix ans. On les avait appelés Philémon et Baucis. C’était un homme et une femme de la Grèce. Les dieux, ils leur avaient fait un cadeau pour les remercier : alors, ils étaient morts ensemble très vieux. C’était mon instituteur, Monsieur Gérard, qui l’avait dit. Moi, j’étais un petit garçon de sept ans, tout seul, et j’avais compté sur mes doigts. C’était bien. Avec Philémon et Baucis, j’aurai des amis jusqu’à temps que j’aie seize ans.

C’était la première fois que j’avais des animaux à la maison et j’arrêtais pas de les regarder. J’avais jamais vu des oiseaux aussi beaux. Leur tête était rose très pâle, comme le velours de la peau des pêches de vigne que je mangeais l’été, et leur corps, il était vert comme l’herbe qu’on voit dans les livres de contes, avec un peu du bleu des libellules. Je voyais bien qu’ils s’aimaient parce qu’ils se regardaient avec leurs deux yeux tout ronds, qui étaient entourés par un autre rond blanc qui faisait comme des lunettes. Avec Maman, on leur avait mis un petit nid qu’on avait fait avec des brindilles, de la mousse et de la laine. Moi, je pense qu’ils s’aimaient vraiment beaucoup, parce qu’ils avaient beaucoup de bébés oiseaux qu’on donnait à mes copains.

C’est moi qui m’occupais de Philémon et Baucis quand je rentrais de l’école. Je buvais à toute vitesse mon bol de chocolat, je mangeais comme un goinfre ma tartine de confiture et j’allais près d’eux. J’ouvrais la petite porte et je leur faisais des caresses du bout de mon index en faisant bien attention. Leurs plumes étaient douces et chaudes. Leur corps, il tremblait un peu. Je retirais sans faire de bruit la plaque de fer du fond de la cage. Je nettoyais avec une vieille Spontex leurs petites crottes, un peu comme des crottes de souris, mais grises et blanches. Pendant ce temps-là, ils se frottaient fort l’un contre l’autre, ils cognaient leur bec, et attendaient sagement la fin du ménage en se faisant des mamours. L’eau, je la versais dans un petit abreuvoir en plastique rouge, elle était toujours claire. Faut dire que je la changeais souvent. Quand je mettais les graines de millet dans leur mangeoire de bois, ils voletaient doucement. Après, j’entendais craquer les céréales dans leur bec rond, qui était de la couleur de la corne du bracelet africain de maman. Je crois que papa lui avait donné quand j’étais né.

Le dimanche, pour Maman et moi, c’était fête. On allait dans le potager de mon tonton. Les gens, ils disaient que c’était un jardin ouvrier. C’est peut-être parce que Tonton, il travaillait chez Renault à Boulogne-Billancourt. L’été, on accrochait la cage à une branche basse du cerisier pour que Philémon et Baucis, ils aient pas le soleil qui tape sur leur tête. Toujours l’un contre l’autre, ils regardaient Maman qui cueillait les fleurs fanées avec leurs yeux ronds comme des billes. Ils étaient drôlement curieux ! Moi, je binais les mauvaises herbes mais aussi j’avais toujours mon œil sur eux. Au printemps et à l’automne, on aimait bien mettre la cage blanche au milieu du potager. Ca leur faisait comme une petite forêt, les plants de haricots vert très foncé, les hampes des tomates en train de rougir ou les fleurs d’artichaut toute violettes, comme l’encre de mon porte-plume.

L’été, on partait en vacance au camping de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, dans la vieille Aronde bleue toute cabossée. On coinçait la cage entre nos sacs sur le siège de derrière et les inséparables, ils étaient contents de  voyager avec nous. Ils n’arrêtaient pas de pépier et je me rappelle qu’on chantait à tue-tête des vieilles chansons françaises : « Chante, rossignol, chante/ Toi qui as le cœur gai/ Tu as le cœur à rire/ Moi, je l’ai à pleurer. » Quand on arrivait le soir, bien fatigués, on retrouvait toujours les mêmes amis. Ils criaient en nous voyant : « Voilà les inséparables ! Voilà les inséparables ! » Je sais pas s’ils parlaient de Philémon et Baucis ou de Maman et moi. On montait notre vieille canadienne qui avait plus de couleurs à côté de nos amis et j’installais ma cage sous le pin parasol, là où l’on voit la grande plage toute blanche et la mer toute bleue. Au milieu des coquillages, je marchais sur le sable, je ramassais des os de seiche. Comme un écureuil, moi, je faisais des provisions pour mes inséparables.  Comme ça ils auraient un beau bec toute l’année.

Voilà ! Les années, elles ont passé vite. Le chant des inséparables, c’est ça qui a été la seule musique de mon enfance, parce qu’à la maison, on n’avait même pas de poste de radio. Un matin, je les ai retrouvés morts tous les deux, leurs plumes vertes hérissées, toutes raides, leurs petites pattes toutes crispées, leur yeux ternes et plus très blancs, comme les méduses de la plage de Saint-Gilles-Croix-de-Vie. J’ai pleuré, je les ai mis dans une boîte à chaussures et, le samedi, avec Maman et Tonton, on les a enterrés sous le cerisier du potager. Maman, elle, elle est morte du tétanos, en se piquant avec une épine de rose dans le potager. C’était un an après, je crois, mais moi, j’avais plus beaucoup de larmes.

Comme j’avais seize ans, il fallait bien que je travaille. Alors, Tonton, il m’a fait rentrer avec lui chez Renault. Le samedi soir, je vais au bal. Et quand je danse avec une fille qui me plaît, je la serre très fort contre moi. « Peut-être que c’est elle qui sera mon inséparable », que je pense tout bas dans ma tête.

Thème d'écriture: Il était une fois un oiseau enfermé dans une cage accrochée à une fenêtre... (papierlibre.over-blog.net)


Le 23 janvier  2010

Repost 0
Published by Catheau - dans Papier Libre
commenter cet article
21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 17:45


Guerre-Algerie.jpg
Et ta blessure, où est-elle?
Je me demande où réside, où se cache 
la blessure secrète où tout homme court se réfugier
si l'on attente à son orgueil, quand on le blesse.
Cette blessure- qui devient ainsi le for intérieur-,
c'est elle qu'il va gonfler, emplir.
Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même,
une sorte de coeur secret et douloureux.
Jean Genet, Le Funambule
.
 

Il se pourrait bien qu’avec son septième roman, Des hommes, Laurent Mauvignier ait écrit l’oratorio funèbre aux soldats perdus de la Guerre d’Algérie que l’on attendait depuis longtemps.

En effet, le livre est construit en quatre parties comme une tragédie en quatre actes (Exposition, coup de théâtre, catastrophe, dénouement), Après-midi, Soir, Nuit, Matin, une sorte d’unité de temps, « entre deux révolutions du soleil », qui, par le biais du flash-back du chapitre IV, nous ramène de 2000 à 1961 aux « événements » d’Algérie, comme fut appelée cette guerre qui ne disait pas son nom. « Oui, bon, c’est pas Verdun. C’est long vingt-huit mois mais c’est pas Verdun. »

L’auteur y livre l’histoire poignante de Feu-de-Bois  mais « dont certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans ». La blessure intime (évoquée par la citation en exergue de Jean Genet) de celui dont le prénom est en réalité Bernard est racontée par son cousin Rabut, « le bachelier ». Il fut enrôlé en 1961 en Algérie, au « Club Bled », pour vingt-huit mois en même temps que lui, et tient le rôle d’un narrateur peu indulgent dans les deux premières parties, la dernière permettant au lecteur d’avoir un autre regard sur Bernard : ce Bernard alcoolique, ce Bernard qui a abandonné femme et enfants, ce Bernard qui se curait les ongles devant sa sœur à l’agonie en la traitant de « salope », ce Bernard qui avait volé sa mère…

La souffrance ensevelie de Feu-de-Bois surgit avec violence à l’occasion de l’anniversaire et du départ à la retraite  de sa sœur Solange, à qui il offre une broche dont tous se demandent comment il a pu la payer, lui qui n’a pas un sou. Quand Chefraoui l’Arabe va surgir dans le champ de vision de Bernard, il « pète littéralement les plombs » en le traitant de « bougnoule » et en se livrant à une sorte d’expédition menaçante et punitive au sein de sa famille.  Rabut le narrateur pose par ailleurs une question qui revient comme un leitmotiv : « Monsieur le Maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? »

C’est tout l’art de Mauvignier d’ « exposer » ainsi la situation en deux chapitres d’égale longueur (56 et 58 pages) pour en venir au « cœur secret et douloureux »  de la blessure de Bernard, ses vingt-huit mois dans l’Oranais, où il a connu l’horreur d’une guerre sans nom et la fin des illusions. Alors que Bernard au moment du départ du bateau éprouve la peur, alors que la sirène mugit, le chapitre II se conclut ainsi, laissant présager la tragédie : « […] il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu’au fond de son être, jusqu’à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d’un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ. » Oui, la guerre a perforé Bernard.

Acmé du roman, l’acte III, Nuit, qui comporte 129 pages, invite le lecteur à découvrir les raisons pour lesquelles Bernard est devenu ce marginal, que tout le monde évite, pourquoi il a quitté femme et enfants dont il ne possède aucun souvenir et pourquoi il expose les photos de Fatiha, une petite fille arabe. C’est en lisant ce chapitre que l’on comprend pourquoi le fils de paysans de La Bassée n’est plus que Feu-de-Bois, double possible du père de Laurent Mauvignier, lui aussi « appelé » en Algérie, qui ne disait rien, et qui se suicida alors que son fils était adolescent.

La voix du narrateur Rabut est ici relayée par les voix multiples de Châtel le pacifiste, de Février qui montre le soir la photo de sa fiancée Eliane dans son portefeuille, de Nivelle qui, dans un village, « sans regarder, sans réfléchir droit devant s’approche d’[un] garçon et lui tire une balle dans la tête », d’Abdelmalik, le harki traître, d’Idir, le harki abandonné par l’Armée française, de Bernard bien sûr qui lit les psaumes dans son missel et ne pense qu’à retrouver Mireille, la fille de colons, rencontrée là-bas. 

Fellaghas et soldats français, sous la plume de Laurent Mauvignier, sont tout à la fois victimes et bourreaux. Quant à l’interrogation de Rabut devant la torture infligée au médecin, devant le massacre de leur compagnie et celui de la petite Fatiha, qui jouait avec leur tortue mascotte, et de sa famille, elle est sans réponse : « […] comment on peut faire ça. Parce que, c’est, de faire ce qu’ils ont fait, je crois pas qu’on peut le dire, qu’on puisse imaginer le dire, c’est tellement loin de tout, faire ça, et pourtant ils ont fait ça, des hommes ont fait ça, sans pitié, sans rien d’humain […] »
Et cette incompréhension stupéfaite de Bernard et de Rabut qui ne peuvent réaliser pourquoi on les accuse, "non pas peut-être que [leur] retard avait sauvé la vie de tous ceux du convoi et les [leurs] aussi, mais comment c'était à cause d'[eux] que les fells avaient pu opérer". Et leur vie après avec les questions et la culpabilité d'être vivants.

Mauvignier, né cinq ans après les Accords d’Evian, a su dire avec réalisme et pudeur cette réalité-là. Dans une interview accordée à Nelly Kaprièlian pour Les Inrockuptibles, il explique que ce qui l’a intéressé, ce n’était pas de faire « un roman sur les bons et les mauvais mais de mettre les hommes en situation. » Grand admirateur de Dostoïevski, inspiré par les cinéastes américains qui ont su « mettre en scène un rapport frontal à la violence plus que l’histoire de la guerre », après avoir lu les avants-gardes littéraires et avoir eu quelques hésitations, l’auteur s’est résolu à « revenir au roman » et « à quelque chose qui cogne ». Cette « sensation d’être du mauvais côté, cette guerre perdue, cette guerre de trop », il a voulu en révéler les non-dits, « pour [les] dire, pas pour [les] réparer […] le roman peut montrer les manques mais il ne s’agit jamais pour lui de donner des réponses. »

Par le biais d’une langue étonnamment inventive, à mi-chemin entre l’oral et l’écrit, qui questionne, répète, ressasse, hésite, reprend, grâce à l’emploi du style indirect libre, par le moyen du « et » indéfiniment relancé, Mauvignier cherche à donner la parole à tous ceux qui, comme Bernard, en furent privés à cause de la souffrance, de la honte et de l’humiliation. Les relais de narration, la multiplicité des points de vue confèrent au récit une ampleur magistrale d’une grande émotion. Commencé à Toulouse, poursuivi à Berlin, achevé à Rome, ce roman a exigé beaucoup de son auteur :  « Je pense n’avoir jamais retravaillé un livre comme je l’ai fait pour celui-ci, parce qu’il fallait un rythme, une densité très particulière et forte, il fallait qu’on ne lâche pas le livre dès qu’on l’a en mains, et j’ai travaillé dans ce sens. »

Et effectivement, c’est un roman qui vous « prend aux tripes » et la fin en est magnifique. C'est la partie IV, intitulée Matin. On y retrouve Rabut, qui ne "voi[t] plus un mètre d'avenir" devant lui, qui pleure la nuit et ne cesse de penser à Bernard, devenu leur "histoire à tous les deux", "cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une maison dans laquelle on s'enferme tout seul [...]." Après avoir décidé qu'il n'irait pas avec les autres au commissariat témoigner contre Feu-de-Bois dans l'affaire Chefraoui, il s'en va en voiture. Celle-ci glisse sur une plaque de verglas et verse dans le fossé.
Dans le calme d’un paysage de neige, les vingt-huit mois passé en Algérie lui reviennent en plein cœur. Il évoque le rêve avorté de Bernard, l’exode des pieds-noirs, « la rage au ventre, la mort dans l’âme », la liesse des Algériens, les youyous des femmes, le drapeau algérien partout, l’incrédulité des harkis abandonnés, frappés à coups de crosse pour qu’ils ne montent pas dans les camions, les derniers attentats de l’OAS. Il éprouve alors le désir de retourner dans cette Algérie dont il voudrait vérifier l'existence et il se demande « si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard ».


Jeudi  21 janvier 2010

 

                                                               Mauvignier-Laurent.jpg

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Lectures
commenter cet article

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche