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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 10:52

Toa-grand.jpg

Sacha Guitry était appelé Monsieur Moâ. Il a répondu à cette critique : " Pauvres sots qui me reprochez ma façon de dire moi. Si vous étiez de mes intimes, vous sauriez comment je dis toi..."

Toute l’œuvre de Sacha Guitry (155 pièces !) n’est que variations sur l’essence du jeu théâtral. Mardi  02 février 2010, à la salle Beaurepaire de Saumur (le joli théâtre à l’italienne est en restauration), la jeune troupe de la Compagnie La Piccola Familia, emmenée avec virtuosité par son metteur en scène et acteur principal, Thoma Jolly (qui a monté la saison dernière Arlequin poli par l’amour de Marivaux), nous a donné à revisiter la pièce Toâ, comédie dans laquelle la mise en abyme est portée à son point d’excellence. Cette pièce, elle-même adaptée d’une œuvre antérieure intitulée Florence (1939), à l’origine du film éponyme (1949), fut créée par Guitry et Elvire Popesco au début des années 1940.

Thomas Jolly explique qu’il ne connaissait pas Guitry et que ses histoires de cocus, d'amants et de maîtresses volages ne retenaient pas son attention. Mais à un moment de sa vie, la pièce s’est trouvée en adéquation avec des questionnements personnels. S’il se faisait une « fausse » idée du dramaturge, sa rencontre avec lui l’en a vite détrompé. Il a été séduit par sa maîtrise de la langue et des dialogues : « C’est une langue vive, bavarde et luxuriante […] offrant à chacun des silences une épaisseur propre à la laisser résonner de toute sa densité […] bien loin de l’apparente légèreté dont on l’affuble […] », souligne-t-il.  Sa mise en scène, particulièrement intelligente, est véritablement au service de la redécouverte de cette parole inimitable.

L’intrigue met en scène un écrivain, Michel Desnoyers, partagé entre sa maîtresse Anna Ecaterina qui vient de le quitter(« il y a vingt minutes ! ») et une autre femme, Françoise de Calas, épouse de son meilleur ami, Fernand de Calas. En même temps, il écrit et fait jouer une pièce qui raconte sa propre histoire. Il y fait participer tout son entourage et même sa bonne Maria La Huchette.


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On assiste ainsi à la représentation, au cours de laquelle Ecaterina, assise au milieu du public, intervient pour s’insurger contre le fait que l’auteur utilise leur aventure amoureuse comme trame de l’histoire. Le décor est celui de l’appartement de l’écrivain, orné d'une orchidée, plante favorite d’Ecaterina et sa propre photo trône sur le bureau ! S’ensuit un dialogue où le dramaturge (et comédien) s’efforce de prouver à son ex-maîtresse que tout cela n’est qu’artifice, en-deçà du quatrième mur du théâtre. L’habileté diabolique de Guitry est portée à son comble puisque la pièce s’adapte en même temps à la représentation en cours  à Saumur : « Scandale à la salle Beaurepaire».

Le parti pris choisi par Thomas Jolly est très original. Refusant de jouer le vaudeville, façon "boulevard" à la française, il propose au spectateur une mise en scène burlesque (Thomas Jolly avatar de Buster Keaton?), réglée comme une chorégraphie, réglée au cordeau. Le décor à triple fond, signifié par un cadre blanc décoré de feuilles d’acanthe, créateur d’un espace de plus en plus réduit, met bien en relief les différents espaces théâtraux. Il permet de souligner aussi le temps de l'intrigue, celui de l'écriture de la pièce que Michel Desnoyers est censé écrire, celui de la représentation censée être jouée dans la pièce, celui encore de la représentation à laquelle assiste le spectateur. Vertigineuse mise en abyme qui brise le quatrième mur de la rampe. Quant au  rideau de scène, il est fait de légers cartons rouges qui s’effondrent au début et qui feront office d’accessoires.
Les six jeune comédiens, vêtus de noir et de rouge (et blanc pour Maria la bonne) s’en donnent à cœur joie. Se conformant aux didascalies de la voix off ou les détournant, les acteurs jouent tantôt comme des marionnettes avec une diction saccadée, tantôt retrouvent un jeu plus naturel en fonction des situations (notamment dans la scène très émouvante entre Ecaterina et Michel qui évoquent leur amour au cours d'un dîner). Une comédienne joue les utilités, incarne la voix off, joue le rôle du gendarme qui expulse Ecaterina de la salle, devient le double de Maria la bonne.


Toa-cocu.jpg
Les trouvailles scéniques abondent et sont pleines d’inventivité, qui permettent de jouer avec les codes de la représentation théâtrale, à commencer par la magistrale scène de ménage du début où, dans un ballet très synchronisé, quatre des six comédiens cassent des assiettes derrière un léger filet noir. On aimera aussi les escarpins à talons rouges qui font office de téléphone, la lettre d'amour volée qui s'affiche sur un écran, le pneumatique sous forme de vrai pneu, les quatre praticables recouverts d’un tissu blanc qui sont scène, bureau du maître, table de salle à manger ou placards qui affichent le scandale. Les changements, toujours impeccablement dirigés, s’opèrent à vue tandis qu’on entend des extraits d’émissions télévisées ou radiophoniques, choisis pour leur humour. Quant à la musique, violente au début, elle s’adaptera à merveille à l’évolution des personnages, à l’image de la métaphore de Michel Desnoyers, comparant son histoire d’amour aux différents mouvements d’un concerto.

L’ensemble est une formidable leçon de théâtre, d’autant plus que Thomas Jolly a inclus dans le spectacle des extraits d’enregistrement de la voix nasillarde, et reconnaissable entre mille, de Sacha Guitry, tel qu’en lui-même. A la fin, dans une demi-pénombre, les six jeunes comédiens, assis sagement sur des chaises alignées et les mains posées sur les genoux, écoutent avec gravité les conseils de jeu du Maître, Sacha Guitry, qu’ils miment par instant. Avec ce spectacle, Monsieur Moâ peut être rassuré : la relève est assurée. Et  avec quel brio !



Thomas-Jolly.jpg

 

Mercredi 03 février 2010

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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 11:40

Phèdre Acte II scène 5
Phèdre et Hippolyte (Phèdre, Acte II, scène 5, Jean Racine),
Illustration de Anne-Louis Girodet (1824).

Ô Phèdre la brillante

Toi fille de Minos

Et de Pasiphaé

Ton visage me hante

Ton nom me fait rêver

 

Ô Phèdre la démente

Toi la proie de Vénus

Victime désignée

La déesse méchante

Rien ne sert de prier

 

Ô Phèdre désirante

Envieuse d’Ariane

Qui sut le fil donner

En secourable amante

A Thésée en danger

 

Ô Phèdre la tremblante

Quand tu vis Hippolyte

Le fils de Thésée

Chasseur qui t’enchante

Et que tu vas aimer

 

Ô Phèdre l’hésitante

Jouet aux mains d’Oenone

Ta nourrice adorée

Aux paroles tentantes

Aux mots empoisonnés

 Phedre-Hippolyte-Pierre-Narcisse-Guerin.jpg

Phèdre et Hippolyte, Pierre-Narcisse Guérin (1815)

Ô Phèdre l’impudente

Jalouse d’Aricie

De ton beau-fils aimée

Cette vierge innocente

Que tu feras pleurer

 

Ô Phèdre l’indécente

Désirant Hippolyte

Violant le sacré

Il faudra que tu mentes

Au retour de Thésée

 

Ô Phèdre terrifiante

Vengeresse Erynie

Et reine bafouée

Pas un geste ne tentes

Pour sa mort éviter

 

Ô Phèdre repentante

Indigne d’Hélios

Tu aspires au secret

Et pleine d’épouvante

Ta mort vas rechercher

 

Ô Phèdre fascinante

Fille de l’Antiquité

Je ne peux oublier

Ton visage d’amante

Par l’amour sublimé


phedre-Dominique-Blanc.jpgDominique Blanc dans l'adaptation de Phèdre
par Patrice Chéreau



Le Casse-Tête de la Semaine : Thème : Mythes et Légendes.
Mardi 02 février 2010 

 

 

 

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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 23:48

La-Meditation-Puvis-de-Chavannes.jpg
Mes parents avaient de l’argent, ils voyageaient beaucoup et ils ne m’aimaient pas. Quand j’avais eu douze ans, ils m’avaient mise en pension dans un de ces internats religieux austères, dont la réputation n’est plus à faire, mais dénués d’âme. Derrières les hauts murs léprés de mousse, j’avais cru un temps trouver la chaleur humaine qui m’avait tant manqué. Cela n’avait été qu’un leurre de bien courte durée. Exacerbées par les privations, les brimades et l’isolement, les filles y étaient méchantes et perverses. Quant aux religieuses, visage mutique de sphinx, bandage blanc de momie, voile noire de veuve perpétuelle, elles avaient le cœur sec de celles qui n’ont jamais connu d’hommes. On les appelait « Madame ».

Dans ce désert de l’amour, mon unique refuge était la poésie. La nuit, quand Désirée, la vieille surveillante boîteuse, était passée dans le dortoir éteindre les lumières, je retirais avec précautions de dessous mon matelas les petits classiques Larousse beiges et violets. Dans le silence glacial de mon box, entrecoupé de toux maladives, de soupirs étouffés, de pleurs devinés, je lisais Lamartine et Hugo- seuls poètes du XIX° siècle autorisés par la mère supérieure- jusqu’à ce que, malgré moi, mes paupières s’alourdissent et se ferment. A la lueur vacillante d’une lampe-torche miniature, que j’avais dérobée dans la remise du jardinier, je m’enivrais des envolées lyriques des deux grands romantiques. Je rêvais que j’étais le lévrier qui regarde amoureusement Lamartine dans le portrait d’Henri Decaisne ; je m’imaginais entrant dans un salon au bras de Victor Hugo, tel qu’il apparaît, tout de noir vêtu sur le tableau en pied de Louis Boulanger. Et c’est ainsi que tous deux me sont demeurés en mémoire dans la beauté inaltérée de leur jeunesse.
lamartine-2-copie-1.jpg

Notre professeur de Français était une religieuse, jaune et squelettique, au visage d’ascète, dont le nom en religion était Madame Scolastique. Je ne sais si elle avait choisi ce prénom parce que Scholastique est la sœur de saint Benoît ou en souvenir de cette discipline enseignée au Moyen Age et dont Rabelais fustige la sclérose. Toujours est-il que ce nom lui convenait parfaitement ; son enseignement était rigide, sans aucune fantaisie, et il me semblait toujours qu’elle récitait une leçon.

Ce matin-là que je n’ai jamais oublié, nous devions dire à voix haute les seize quatrains du poème Le  Lac de Lamartine. J’avais appris ce texte dans une grande exaltation, emportée par l’expression de la passion du poète pour sa muse, Julie Charles, la belle créole morte phtisique à trente-trois ans. Je les avais imaginés enlacés sous les futaies des bois de Hautecombe, Lamartine souhaitant enclore l’instant éphémère de l’amour et disant à Julie :

- Ô ma bien-aimée, comme je voudrais retenir le Temps et jeter l’ancre sur l’océan de nos jours !

J’avais vibré avec lui dans l’intensité de sa brève idylle pour cette jeune femme mariée, à qui il avait évité la noyade dans le lac du Bourget. Et sans cesse je pensais à ce qu’il avait écrit : « J’ai sauvé une jeune femme qui se noyait, elle remplit aujourd’hui mes jours. » Quel serait celui qui viendrait remplir mes journées tristes et vides?

De son ton froid et sec, Madame Scholastique m’avait appelée sur l’estrade de bois. « Eichert ! Au tableau ! », m’avait-elle intimé en prononçant mon patronyme à l’allemande, ce qui avait fait ricaner toute la classe. On sentait là, dans cette manière insistante de me nommer, la rancune ancestrale du chrétien contre Judas et les traces mal effacées des pogroms du Vendredi Saint. Tremblante et heureuse à la fois de pouvoir dire à voix haute les vers harmonieux du poète de Milly, qui m’étaient entrés au cœur, j’entamai d’une voix ferme la première strophe :

Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des  jours […]

Levant sa main de justice d’un geste agacé, Madame Scholastique m’interrompit de sa voix sépulcrale : - Reprenez, Eichert, vous avez commis une erreur !

Toute à ma récitation, je demeurai interdite, surprise de cette interruption que je ne comprenais pas. N’avais-je pas mis suffisamment le ton ? Avais-je parlé trop vite ? Avais-je fait une mauvaise liaison ? N’avais-je pas respecté le rythme des vers ? Les questions m’arrivaient en foule mais j’étais incapable d’y répondre. Je repris une respiration et recommençai, tandis que les filles de la classe pouffaient en se poussant du coude : 

Ainsi toujours  poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des jours […]

De nouveau la main squelettique s’éleva dans l’air chaud de la salle de classe en une arabesque souveraine :

- Décidément, Eichert, vous le faites exprès ! Que vous ai-je dit ?

- Vous m’avez dit, Madame, que j’avais fait une erreur.

- Oui ! Eh bien, l’avez-vous corrigée ?

- Je ne sais pas, Madame, je…

- Cela suffit, Eichert. Ne me donnez pas à croire que vous êtes stupide. Recommencez, je vous prie !

Mes certitudes commençaient à vaciller. Tandis que mon cœur battait la breloque, je sentis le rouge me venir aux joues, mes mains devenir humides, mes jambes se mettre à trembler. Une fille cria : - Alors, Eichert, tu la craches ta récitation ! Et les autres de rire grassement tandis que Madame Scholastique, de son ton doctoral, leur donnait l’injonction de se taire.

Dans le silence soudain revenu, je récitai les trois premiers vers pour la troisième fois, sans en changer un iota. Telle la statue du Commandeur, mon implacable professeur en voile et robe de serge noirs, se redressa de toute sa hauteur macabre :

- Eichert persiste et signe ! siffla-t-elle en me fixant de son regard de Méduse. Nous n’avons pas de temps à perdre avec une insolente ou une idiote ! Quel type de rimes Monsieur de Lamartine a-t-il utilisé ? J’attends !

- Il a utilisé des rimes embrassées, Madame, lui répondis-je en bredouillant.

- Eh bien ? Qu’en concluez-vous ?

J’étais dans l’incapacité totale de rien en conclure. Je ne voyais pas où elle voulait en venir et tout se brouillait dans ma tête. Comment Lamartine, l’amant d’Elvire que j’aimais tant, pouvait-il être aussi cruel avec moi ?

- Eichert a perdu l’inspiration, ironisa Madame Scholastique, tout en survolant de son œil de rapace la classe qui riait sous cape.

C’est alors que dans un mouvement aussi inattendu que violent, elle me tira par le bras, me fit agenouiller sans ménagements sur l’estrade de bois et de ses mains griffues comme des serres m’appuya fermement la tête sur la page jaunie de son livre de Littérature. – Lisez, Eichert, jeta-t-elle comme un oukase.

Les yeux brouillés par les larmes, clouée au pilori, j’ânonnai  avec difficulté ces vers que j’avais murmurés tant de fois avec ferveur et qui m’avaient trahie :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des AGES

Jeter l’ancre un seul jour ?

Dans le trouble, l’accablement, l’effondrement de tout mon être, les lettres du mot de la rime maudite se mirent à danser une folle sarabande devant mes yeux exorbités. Et dans un brouhaha chaotique, au milieu des gloussements et des rires, j'entendis Madame Scholastique déclarer avec emphase et méchanceté :

- Il vaut mieux lire et boire soi-même sa honte plutôt que de se l’entendre dire par autrui !

 lamartine-Chasseriau.jpg

                                                                                       Lamartine par Chassériau



Inclure l'expression "l'océan de nos jours" dans un texte (papierlibre.over-blog.net) 

Lundi 1er février 2010

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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 15:55



les-yeux-des-bouleaux.jpgPromenade à Verrie, le 31 janvier 2010



Bouleaux blancs blafards

Aux yeux grand ouverts

Tout fardés de noir

Désespérément

Contemplent l'hiver



Le 31 janvier 2010

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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 11:51

porte-bleue-copie-1.jpg

Porte dans un village d'Ardèche (2008) 


J’aurais aimé entrer

La porte était fermée

 

J’aurais aimé frapper

Or je n’ai pas osé

 

J’aurais aimé parler

Je suis resté muet

 

J’aurais aimé appeler

L’écho m’a répliqué

 

J’aurais aimé chanter

Le rythme était faussé

 

J’aurais aimé pleurer

Mes larmes étaient séchées

 

J’aurais aimé crier

Mais ma voix s’est cassée

 

J’aurais aimé hurler

Mon cri s’est étranglé

 

J’aurais aimé écrire

Les mots m’ont déserté

 

J’aurais aimé te dire

Que je t’avais aimée

 

Samedi 30 janvier 2010

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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 11:15

 

livre-ouvert.jpg

J’aurais aimé être

La fleur que tu cueilles

Et que tu effeuilles

 

J’aurais aimé être

Les pages du livre

Dont les mots t’enivrent

 

J’aurais aimé être

Le chien que tu dresses

Et que tu caresses

 

J’aurais aimé être

Cette  tendre épaule

Quand ta main la frôle


J’aurais aimé être

Celui qui est tien

Et je ne suis rien



Le thème de la semaine: J'aurais aimé être (Proposition de Lajemy Pour Le Casse-Tête de la Semaine)

Samedi 30 janvier 2010

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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 10:16

franketienne-buste.jpg
Jeudi 28 janvier 2010, François Busnel organisait une Spéciale Ecrivains d’Haïti, à La Grande Librairie.


On y a vu et entendu les grands écrivains, haïtiens ou non, Dany Laferrière, Louis-Philippe Dalembert, Eddy Harris, Alain Mabanckou et de nombreux autres, tous unis par l’écriture et les mots pour soutenir Haïti, l’île martyrisée.

 

Mais s’il ne fallait retenir qu’une image, c’est celle de l’écrivain Frankétienne dans sa maison vacillante. Dans ce reportage, on l’y entendait évoquer le boa souterrain qui a tout dévasté et lire des extraits de sa pièce prophétique Le Piège. N’avait-il pas écrit le 10 novembre 2009 :


« La terre titube, la terre vacille, la terre vire et chavire en tressaillements de frayeur, en déraillements de terreur, dans le macabre opéra des rats […] effondrements des villes, des bidonvilles, des châteaux et des palais en hécatombe cacophonique. »


Et métaphore symbolique de la résistance culturelle des Haïtiens, l’image de la bibliothèque de Frankétienne, demeurée debout au milieu des gravats !


« La vie doit continuer et la création, comme dit Nietszche, par-delà les tombes, la création continue. » (Conversation entre Frankétienne et Philippe Bernard, le 25 janvier 2010, Etonnants Voyageurs).


Babylone-en-ruines-Gustave-Dore--Vision-de-saint-jean-.jpgBabylone en ruines (Vision de saint Jean), Gustave Doré

 

Vendredi 29 janvier 2010

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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 18:14



musaraigne-dessin.jpg

Depuis plusieurs jours, une petite musaraigne,

chassée par le froid,
entrée subrepticement dans la maison, 

nous nargue chaque soir…

 

Grise musaraigne

Entrée sous la porte

Court à perdre haleine

Dans la maison-forte

 

Grise musaraigne

Glisse dans le noir

Festoie de châtaignes

Dans l’ombre du soir

 

Grise musaraigne

Evite le piège

Elle le dédaigne

Un dieu la protège

 

Grise musaraigne

Toi qui te crois forte

Mon coeur est en peine

Bientôt seras morte

 



A l'intention du Jeudi en Poésie (lencredesmots.over-blog.com)

Le 27 janvier 2010

 

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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 14:03

auschwitz.jpg

Afin que nul n'oublie...

Aujourd'hui, on commémore le 65 ème anniversaire de la libération du plus grand camp d'extermination nazi, Auschwitz-Birkenau.
Serge Smulevic y fut déporté  sous le matricule 169922.
Je vous invite à consulter son site, intitulé Ma déportation, Réflexions sur la déportation. Ses textes, ses dessins, ses poèmes témoignent de ce qui fut l'enfer sur terre.


Quand je raconte Auschwitz,

Je raconte ce que j'ai vu

Parce que j'y ai vécu.


Jamais je ne raconte ce que l'on me raconte.

Exagérer ce que l'on a vécu,

C'est travestir la vérité, c'est trahir

La déportation.


Au début, il y a eu Dieu.

Peut-être.

Après, il y a eu Auschwitz.

Avec certitude.

Après, il y aura après nous.

                                                            Quoi ?

                                                                                                   Serge Smulevic


Jeudi 26 janvier 2010 

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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 16:54

 
Qui ne se souvient de la beauté angélique de Tadzio, le jeune éphèbe aimé de Gustav von Aschenbach, « l’adolescent délicieux dont il s’était épris », dans Mort à Venise (1972) de Luchino Visconti, adapté de La Mort à Venise (1912) de Thomas Mann ?

tadzio-noir-et-blanc-taille-reelle.jpg

Quand on se remémore la création du personnage romanesque et sa postérité cinématographique et littéraire, on ne peut que remarquer combien ce héros est marqué au sceau de la beauté et de la mort. Voici, en effet, comment Thomas Mann lui-même explique à Luchino Visconti en 1951 la genèse de sa nouvelle : « L’histoire est essentiellement une histoire de mort, mort considérée comme une force de séduction et d’immortalité, une histoire sur le désir de la mort […] Ce que je voulais raconter à l’origine n’avait rien d’homosexuel ; c’était l’histoire du dernier amour de Goethe à soixante-dix ans, pour une jeune fille de Marienbad : un histoire méchante, belle, grotesque et dérangeante qui est devenue La Mort à Venise. »

On connaît l’intrigue. C’est l’histoire de Gustav von Aschenbach, un écrivain allemand au nom de cendres, qui part en voyage à Venise et séjourne au Lido, à l’Hôtel des Bains. Il y fait la rencontre d’un jeune adolescent polonais, Tadzio, qui le fascine. Obsédé par son image, et dans une Venise en proie au choléra asiatique, il le suit dans les rues et sur la plage du Lido, où il mourra.

D’emblée, le texte évoque la mort. Dans le chapitre I, Aschenbach, errant dans Münich, voit les monuments funéraires et les pierres tombales édifiées par des tailleurs de pierre, tandis que sur l’édifice byzantin d’une chapelle mortuaire s’inscrit en lettres d’or une invitation à la mort : « Ils entreront dans la maison de Dieu » et « Qu’ils reçoivent la vie éternelle. » (p. 17). Le narrateur le décrit comme le « poète de tous ceux qui à la frange de l’épuisement travaillent, qui sont accablés, usés déjà, et qui tiennent debout encore […] (p. 28). Cet artiste créateur est en proie « à l’exaltation de vie » que l’art lui donne mais c’est « une flamme qui consume plus vite ». Quant à sa femme, elle est morte jeune.

Quand l’écrivain arrive à Venise, il se rend au Lido dans une gondole vénitienne et c’est comme s’il voyageait aux rivages de l’Hadès : « Etrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils […] cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. » (p. 39). Il s’agit bien là de la préfiguration de sa mort (p.39). Plus loin, au chapitre V, alors qu’il est attablé place Saint-Marc, il respire soudain « un arôme particulier […] une odeur pharmaceutique douceâtre, évoquant la misère, les plaies et une hygiène suspecte » (p. 79), qui est « l’odeur de la ville atteinte de maladie » (p. 81). Le même soir, après le dîner, des chanteurs ambulants viennent donner l’aubade aux estivants de l’Hôtel des Bains et Aschenbach se trouve pris dans les rets d’un charme étrange où la beauté de Tadzio et la menace de la maladie sont intimement mêlées : « Mais les éclats de rire, l’odeur d’hôpital qui montait vers lui et le voisinage du beau Tadzio, se confondaient en un enchantement où sa tête et son esprit se trouvaient prisonniers dans un réseau magique qu’il ne pouvait ni rompre ni écarter » (p.91). Eros et Thanatos, les deux faces de la vie d’Aschenbach, sont ici inextricablement liées. Alors qu’il a été mis au courant par un Anglais d’une quarantaine prochaine éventuelle, il renonce égoïstement à prévenir la famille de Tadzio, afin de le garder auprès de lui (p. 96).

Après avoir rêvé au « Dieu étranger » Dionysos, qui se livre  avec satyres et bacchantes à une bacchanale meurtrière(p. 99), après avoir mangé des fraises, « marchandise trop mûre et molle », sans doute porteuse de mort (p. 103), Aschenbach se rend sur la plage où flotte un voile noir posé sur un appareil de photos (p.105). C’est là, assis sur une chaise longue, qu’il a rendez-vous avec sa mort, Tadzio, aux yeux « couleur crépusculaire ». L’adolescent aimé devient « le psychagogue pâle et charmant » qui tend la main pour lui indiquer les lointains (p. 107).

 

Ce n’est que vingt ans après leur rencontre en 1951 que  Luchino Visconti entreprendra l’adaptation de la nouvelle de Thomas Mann. On sait que Mahler le compositeur était mort le 18 mai 1911, une semaine avant le voyage de Mann à Venise, qui lui inspira sa nouvelle. Revenant aux sources de celle-ci, Visconti fait de Gustav (prénom de Mahler) von Aschenbach un musicien et évoque par des flash-back et l’image d’un petit cercueil blanc la mort de la fille du compositeur, emportée dans sa prime jeunesse par le typhus. Il choisit comme musique le célèbre adagietto de la Cinquième Symphonie du grand musicien.

Visconti a remarquablement su rendre cette impression de mort imminente, notamment dans la scène où on voit le personnage vieillissant dans un salon obscur, près d’un piano, tandis que résonne l’adagietto. Dirk Bogarde, l’interprète d’Aschenbach, analyse ainsi  la scène en usant de la métaphore du sablier : « Nous ne réalisons la chute du sable que lorsqu’elle touche à sa fin. […] C’est au dernier instant, lorsqu’il n’est plus temps, que naît en nous l’envie de méditer. »  C’est ce que Gilles Deleuze a appelé le « trop tard » chez le réalisateur italien. Souvent dans ses films, apparaît le moment où intervient « l’idée ou plutôt la révélation que quelque chose vient alors qu’il n’est plus temps ». Ainsi Tadzio survient dans la vie d’Aschenbach alors qu’il n’est plus qu’un vieux beau qui se fait teindre les cheveux. Il ne pourra plus que le contempler et se perdre.

Dans le livre et le film, la mort s’avance masquée comme au carnaval de Venise : du guitariste et chanteur, bouffon et sans âge, émane un inquiétant parfum de phénol (p. 89) ; les rumeurs de choléra asiatique sont sans cesse démenties : « Une épidémie ? quelle épidémie ? Le sirocco est-il une épidémie ? » (p. 90). Quant à Aschenbach, il redevient « un adolescent en fleur » grâce à la teinture noire de ses cheveux, au khôl, au fard, à la crème et à l’eau de Jouvence (p. 101). Il devient alors le double du vieux beau rencontré sur le bateau lorsqu’il arrive à Venise et dont il avait découvert avec horreur qu’il était « un faux jeune homme » (p. 34).

Tout le film baigne dans l’atmosphère mortifère d’un amour voué à la mort tandis que Venise agonise dans les miasmes du choléra asiatique.

 

Pour en revenir à Tadzio, on sait que ce personnage a vraiment existé. En effet, dans la revue Twen, le traducteur polonais de Thomas Mann, Andrzej Doegowski, rapporte en 1964 que le baron Wladyslaw Moes serait en réalité le jeune garçon qui servit de modèle à l’écrivain allemand. Né en 1900, mort en 1986, il est celui que Thomas Mann rencontra au cours d’un voyage à Venise au printemps 1911. Père de deux enfants, il vécut plus longtemps que l’auteur ne l’avait imaginé (« Il est très délicat, il est maladif, pensa Aschenbach [lorsqu’il découvre Tadzio à l’Hôtel des bains]. Il est vraisemblable qu’il ne vivra pas vieux. ») et il repose dans sa propriété familiale, dans la région de Poznan, à l’ouest du pays.

Le baron Moes l’a d’ailleurs reconnu lui-même : « Ce jeune garçon, c’est moi ! Je suis allé autrefois à Venise- et m’on m’y appelait Adzio, parfois également Wladzio. Mais dans le roman, ça s’est transformé en Tadzio… » « Tadziou ! Tadziou! » (p. 66). C’est la « forme de tendresse » de ce prénom dont la musique résonne harmonieusement aux oreilles d’Aschenbach : « […] ce nom qui avait l’air de dominer la plage comme un mot d’ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à la fois (p.54) » Le « modèle » de Tadzio poursuit en ajoutant : « Tout y est, jusqu’à mon costume ; tout est minutieusement décrit, aussi bien nos habitudes tantôt agréables, tantôt pénibles ; et aussi les grosses plaisanteries auxquelles je me livrais avec mon ami [Jaschou], sur la plage. »

Les recherches entreprises par le spécialiste des oeuvres de Mann qu’est Doegoswki révèlent encore que la famille Moes aurait bien quitté Venise dès que se déclarèrent les premiers symptômes de l’épidémie de choléra.

Wladyslaw_Moes.jpgEt Katia Mann, dans son ouvrage, Thomas Mann, Souvenirs à bâtons rompus, confirme les dires du baron polonais. En arrivant à l’hôtel des Bains au Lido de Venise où les Mann séjournaient fréquemment, son mari est attiré par un adolescent. Voici comment elle décrit la scène et évoque le jeune héros : « […] le garçon d’environ treize ans, très charmant, beau comme le jour, toujours vêtu d’un costume marin à col ouvert et d’un très joli tricot. Sa vue frappa beaucoup mon mari. Il eut tout de suite un faible pour cet adolescent, qui lui plut extraordinairement, et il n’a cessé de l’observer sur la plage, lui, ainsi que ses camarades. Il ne l’a pas suivi dans tout Venise, cela non, mais le garçon l’avait fasciné et il y pensait souvent. » Selon elle, son mari « transfér[a] à son héros Aschenbach la plaisir réel que lui causait la vue de ce très charmant garçon, et il a stylisé ce plaisir pour en faire une passion éperdue. » Katia Mann, dans un souci de respectabilité, gomme ici les penchants homosexuels de son époux, que lui-même confesse pourtant dans ses Notes quotidiennes du soir à n’ouvrir que vingt ans après ma mort, et qui furent publiées en 1955.

On ne peut résister au plaisir de relire le merveilleux portrait que fait le narrateur du jeune garçon « aux cheveux longs qui pouvait avoir quatorze ans », la première fois qu’Aschenbach le voit : « La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, un bouche aimable, une gravité charmante et quasi divine, tout cela faisait songer à la statuaire grecque […] Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du Tireur d’épine, coulaient sur le front et plus bas encore sur la nuque […] » (p. 45) et plus loin : «  […] Aschenbach, plus encore que la veille, fut frappé d’étonnement et presque épouvanté de la beauté vraiment divine de ce jeune mortel. Le garçon portait aujourd’hui une légère blouse de cotonnade rayée bleu et blanc, qu’un liseré de soie rouge sur la poitrine et autour du cou séparait d’un simple col blanc tout droit. Mais sur ce col, d’ailleurs peu élégant et n’allant guère avec l’ensemble du costume, la tête, comme une fleur épanouie, reposait avec un charme incomparable- une tête d’Eros aux reflets jaunes de marbre de Paros, les sourcils gravement dessinés, les tempes et les oreilles couvertes par la chevelure sombre et soyeuse dont les boucles s’élançaient à angle droit vers le front. » (p.49).

Plus tard, après la publication de La Mort à Venise, Erika Mann, la fille de l’écrivain reçut une lettre de Wladyslaw Moes qui disait se reconnaître, sa famille et lui-même « dépeints trait pour trait » dans la nouvelle. Gilbert Adair, qui a écrit The real Tadzio, explique par ailleurs que, même dans la Pologne communiste, le baron Moes resta un dandy jusqu’à la fin de sa vie. Il s’étonna cependant toujours que son image  littéraire, faite de jeunesse, de beauté et marquée par l'Antiquité grecque, ait pu susciter une telle fascination.

La suite du récit ne fera que confirmer la première impression d’éblouissement éprouvée par Aschenbach. Tadzio deviendra un « petit Phéacin » (p. 49), un « éphèbe » (p. 52), Critoboulos (p. 53),Clytos, Céphale, Orion (p. 74), Hyakinthos… Aschenbach découvre dans l’adolescent « l’essence du beau, la forme en tant que pensée divine, l’unique et pure perfection qui vit dans l’esprit » (p. 68). Il ressent « l’angoisse sacrée » de l’homme d’élite qui voit apparaître « une face divine, un corps parfait » (p. 69). Il transpose la beauté de Tadzio dans l’écriture d’ « une page et demie de prose raffinée », se donnant alors encore l’illusion que « le dieu Eros vit dans le Verbe » (p. 71). Mais c’est bien ce culte de la beauté idéale  et le refoulement des émois sensuels qui précipitent la décadence du romancier. Son aspiration à une beauté apollinienne, formelle et morale, est vaincue par le retour de la passion dionysiaque qui le conduit à la mort. 

Tadzio-et-Aschenbach.jpg

En 1970, pour trouver le garçon blond susceptible d’interpréter Tadzio, Luchino Visconti fait un périple dans l’Europe de l’Est et du Nord, en Hongrie, en Pologne en Finlande. Dès son passage à Stockholm, il repère Björn Andresen. Quand il le voit, raconte Philippe Besson, dans un article de Paris-Match de mars 2005, « le doute n’est pas permis. Il est bien l’enfant blond […]. Il est bien cet ange de mort, à la grâce légère et fière […] Il est celui que Visconti décrit comme devant être l’incarnation, le symbole même de la beauté. »  Mais le metteur en scène poursuit son voyage et ne révèle son choix définitif qu’après avoir auditionné tous les garçons blonds qu’il avait remarqués. On reconnaîtra que la magie du film tient en grande partie au charme tout à la fois candide et pervers de ce jeune acteur.

Dirk Bogarde, le grand comédien anglais, avouera le sentiment de malaise qu’il éprouva lorsqu’il fit la connaissance du comédien: « J’ai ressenti moi-même quelque chose de bizarre. Quand j’ai vu pour la première fois Andresen, dans le salon de l’Hôtel des Bains… c’était l’Ange de la Mort ! Il était en face de moi ! Dès lors, j’ai gardé le silence tout le temps, je ne parlais avec personne, j’étais complètement seul, tous les jours, tous les soirs. Avec Aschenbach, j’ai découvert une tristesse énorme et profonde. » Il semblerait que, si la fascination de la beauté a joué sur Visconti, elle ait aussi fortement impressionné Bogarde.

Philippe Besson nous apprend cependant que Björn Andresen demeura marqué à jamais par ce rôle qui lui colla à la peau comme une (belle) tunique de Nessus. Lorsqu’il rencontre à Paris en janvier 2005 l’écrivain français, celui qui fut Tadzio a 50 ans. Il explique que, lors de l’audition avec Visconti, il était naïf mais que si Visconti l’a impressionné, il ne lui a pas fait peur. Il ne perçoit pas de prime abord que le cinéaste italien le choisit pour sa beauté, beauté dont il ne sait à qui il la doit puisqu’il est un enfant sans père.  Puis il comprend que c’est cela qui fascine ceux qu’il rencontre. S’il avoue n’en avoir jamais profité, il remercie cependant Dirk Bogarde, l’interprète d’Aschenbach, de l’avoir défendu contre les tentatives de manipulation et « les appétits d’ogre » de Visconti.

Il confesse avec amertume à Philippe Besson que toute sa vie, après ce film, il n’a été qu’ « un objet dans le regard des autres ». Il ajoute ne pas regretter d’avoir interprété Tadzio mais que, s’il avait connu les conséquences de ce rôle, il ne l’aurait jamais accepté. Son refuge, il le trouvera dans la musique de Chopin, passant parfois dix heures par jour au piano et déployant des efforts incommensurables « pour rester vivant ». Ainsi, il est clair que l’interprétation du personnage de Tadzio fut source d’enfermement pour Björn Andresen et qu’elle conditionna toute sa vie future.

 

La magie fascinatoire de Tadzio opéra ensuite sur Claude D. Georg. Celui-ci ayant vu le film de Visconti n’eut de cesse de rencontrer le jeune homme pour l’emmener de nouveau à Venise puis à Paris. Mais, le jeune acteur n’était pas Tadzio… Georg a raconté cette étrange aventure dans un livre intitulé La Rose et le Lotus. Il y explique comment, dans la salle de cinéma, lui qui ne connaissait ni Visconti ni Thomas Mann et ignorait tout de Gustav Mahler, s’identifia mystérieusement à Aschenbach : « […] par un transfert inouï je m’identifiais à lui. Je devenais l’Autre, celui qui […] avant le dîner découvrait dans le grand salon où l’orchestre jouait une valse viennoise la beauté stupéfiante d’un jeune Polonais, qui se complaisait sur la plage à observer admiratif l’adolescent merveilleux, qui s’épuisait dans une Venise malade du choléra à la poursuite du garçon complice de son manège équivoque, qui enfin sur sa chaise s’effondrait, mort dans une lumière de fin du jour après que le divin Tadzio lui eut désigné de son bras levé l’Infini, avant de s’élancer vers la mer immense. »

 

D’autres écrivains encore sont tombés sous le charme de Tadzio. C’est le cas de Gilbert Adair, déjà évoqué ci-dessus, et parti en quête du jeune norvégien dans The real Tadzio (2001), ouvrage qu’Allen Barra commente dans un article daté du 2 décembre 2003, intitulé Oh Boy. Tadzio, Adzio, and the secret history of Death in Venice. Adair est aussi l’auteur de Amour et Mort à Long Island (1998), roman inspiré par la nouvelle de Thomas Mann, qui revisite les thèmes de Mort à Venise. Cet ouvrage a été porté à l’écran par Richard Kwietniowski.

Enfin, on n’aurait garde d’oublier l’opéra en deux actes composé par Benjamin Britten en 1973, Death in Venice, et créé le 16 juin 1973 à Snape, pendant le festival d’Aldelburgh en Angleterre. Xavier de Gaulle, le biographe de Britten, explique que ce dernier, très désireux d'adapter la nouvelle de Thomas Mann, se refusa à voir le film de Visconti afin qu'on ne l'accuse pas de plagiat. Lors de la création de cet opéra, le ténor Peter Pears, compagnon du musicien, y tenait le rôle d’Aschenbach. Il a souligné l’importance pour Britten de cette oeuvre, résumant selon lui la quête artistique et personnelle du compositeur et que l’on peut considérer comme son testament. Le musicien anglais a su illustrer l’évolution de la contemplation d’Aschenbach qui, de spirituelle et esthétique, devient peu à peu trouble et sexuelle. On notera avec intérêt que c’est en octobre 1971 que Britten et Peter Pears sont à Venise et que le premier partage avec Thomas Mann la fascination pour la Cité des Doges. Comme Aschenbach, dans le film de Visconti, Britten est alors un musicien amoindri et malade. Et comme Aschenbach contemple Tadzio, Britten admire Pears, dont les monologues, accompagnés sobrement par le piano, structurent la narration de l'opéra. Quant à Pears-Aschenbach,  il regarde Tadzio, dont le rôle est muet, mais qui danse sur une musique de gamelan. L’incommunicabilité entre les deux personnages est ainsi particulièrement symbolique.

 

Adolescent polonais devenu le héros d'une nouvelle allemande, interprété par un jeune acteur norvégien qui suscita la passion chez un cinéaste italien et un écrivain français, à l’origine d’avatars littéraires ou musicaux, Tadzio est un personnage dont la fascination amoureuse et mortifère n’est pas près de s'éteindre.


Les pages renvoient à La Mort à Venise, suivi de Tristan et de Le Chemin du cimetière, Thomas Mann, Le Livre de Poche, n°1513.
A voir :
Morte a Venezia, (Mort à Venise), Luchino Visconti, 1971.
Alla ricerca di Tadzio (A la recherche de Tadzio), Luchino Visconti, Documentaire, Travail préparatoire au tournage de Mort à Venise, 1970.
Sources:
http://membres.lycos.fr/thomasmann/tadzio.htm
http://www.arte.tv/fr/mouvement-de-cinema/Luchino-Visconti
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Mort_%C3%A0_Venise_(nouvelle)
http://www.classiquesnews.com/dossiers/lire_article.aspx?article=569
http://www.philippebesson.com/vuluentendu_lu_philippe_paris_match.htm

Tadzio-couleurs.jpg

 

Mardi 26 janvier 2010

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Published by Catheau - dans Des personnages.
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