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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 18:46

Conversations avec ma mère

Mama et Jaime (Isabelle Sadoyan et Didier Bezace),

Photo Brigitte Enguerrand 

 

Mardi 30 novembre 2010, au théâtre du Quai à Angers, une mère et son fils dialoguaient entre humour, exaspération, tendresse et poésie. On y jouait en effet Conversations avec ma mère, une adaptation théâtrale de Jordi Galceran du film Conversaciones con Mamá, du scénariste et réalisateur  argentin Santiago Carlos Ovès. Le film a reçu le Prix du Public et celui de la Meilleure interprétation féminine au Festival de Biarritz, Cinémas et Cultures d’Amérique latine.

Le metteur en scène explique ainsi le propos qui fut le sien dans ce film : « Pour le personnage de Mamá, je me suis inspiré de ma propre mère. Elle a quatre-vingt-dix ans. Je suis très inquiet de voir qu’une société comme la nôtre a tendance à abandonner les personnes  âgées à leur propre sort. Je ne parle pas seulement de ce qui se passe en Argentine, je crois que c’est valable pour toutes les sociétés. C’est très difficile pour un créateur, un artiste, de ne pas prendre en compte ce qui se passe réellement dans son pays. Mais en écrivant Conversations avec ma mère, je me suis dit que le thème de la relation entre une mère âgée et son fils adulte était universel et qu’il pouvait toucher au-delà du public local. »

C’est sans doute un des aspects qui a séduit Didier Bezace, directeur du Centre Dramatique National de La Commune d’Aubervilliers depuis 1997, et Isabelle Sadoyan, comédienne qui fit ses débuts avec Roger Planchon au TNP. En 2007, après une série de lectures publiques du scénario qui suscitèrent un grand écho, Didier Besace fut incité à le mettre en scène, préoccupé qu’il est par le thème de la mère, qu’il avait traité déjà avec le diptyque de Dario Fo, La Maman Bohème et Médée. Le spectacle fut créé le 05 octobre 2007 au théâtre de La Commune, avec la collaboration artistique de Laurent Caillon  et de Dyssia Loubatière.

Dans un décor minimaliste, une table et deux chaises de bois, et tandis qu’on entend dans la cuisine proche le sifflement d’un autocuiseur, le spectacle met en scène six conversations entre Mamá (Isabelle Sadoyan), âgée de quatre-vingt-deux ans, et son fils Jaime (Didier Bezace), cinquante-cinq ans, aux abois dans l’Argentine de 2001, en pleine faillite économique et sociale. Jaime, sanglé dans son costume et son imperméable gris de cadre supérieur bon teint, rend visite à sa mère. Il a perdu son travail et, poussé par sa femme Dorita et sa belle-mère (que sa mère déteste d’une manière obsessionnelle), il souhaiterait récupérer l’appartement où habite Mamá pour le vendre, tout en lui proposant une chambre de bonne dans son propre logement. Avec un étonnement mêlé de reproches, il va découvrir en sa mère des capacités de résistance insoupçonnées et un ardent désir de continuer à vivre et à aimer. Alors que lui n’est plus qu’une « apparence » derrière laquelle se cache de la peur, Mamá lui avoue son amour pour Gregorio, un « anarcho-retraité », qu’elle a rencontré près des poubelles. N’y venait-elle pas jeter les reliefs d’un repas sans cesse préparé pour un fils, qui n’est pas venu déjeuner avec elle depuis vingt ans ?

C’est toute la vie de ces deux-là, qui est évoquée dans ces six conversations, entrecoupées par un "noir" où résonnent de mélancoliques airs de tango. Jaime, désabusé et angoissé, a pourtant été ce jeune homme qui espérait changer le monde et Mamá  a bien été cette femme qui aimait son mari, malgré les frasques de ce dernier avec Betty l’infirmière. Et si elle a retrouvé l’amour avec Gregorio, celui qui sait si bien réparer les interrupteurs électriques, son fils, quant à lui, ne peut que faire le constat qu’il n’aime plus sa femme et qu’il ne communique plus avec sa fille. Alors, pour une fois, comme une ultime consolation, Jaime accepte de déjeuner avec sa mère, d'accrocher à son cou la serviette à carreaux bleu et blanc qui était la sienne. Sa mère l’enjoint de mettre son ciré et ses bottes et de sauter dans les flaques à pieds joints, comme lorsqu’il était petit. Et, à la fin de la cinquième conversation, le rideau de s’ouvrir magiquement sur l’enfance retrouvée, avec un petit garçon sautillant dans l’eau, sous une pluie battante.

Au fil de ces six conversations, drôles, graves, émouvantes, le fils et la mère vont donc aller à la rencontre l’un de l’autre et se retrouver par-delà la mort. Au rythme des répliques alternant malice de la mère et crispation du fils, longs silences et questionnement répétitifs, sur un rythme qui s’accélère et se ralentit, à l’image de celui du tango, mère et fils renouent les fils de l’amour passé.

Isabelle Sadoyan trouve dans ce personnage un rôle à la mesure du grand talent qu’elle avait manifesté dans le rôle de Madame Argante dans Les Fausses Confidences, joué sous la direction de Jacques Lasalle, puis de nouveau de Didier Bezace. Après les lectures de 2007, Didier Bezace lui a demandé de conserver, dans sa propre mise en scène, le "ton léger et mozartien", indispensable pour ne pas sombrer dans le pathos, et qu'elle avait adopté. Il faut la voir passer avec une grande subtilité d’une fausse innocence de petite fille à la franchise la plus crue d’une femme qui se sait aimée (« Tant que les hommes ne mangeront pas et ne baiseront pas assez, rien n’ira mieux dans ce pays ! »), tout en ayant des moments d’oubli et d’absence. Le travail sur la lumière sert particulièrement bien ces temps d’égarement où elle paraît ailleurs.

Quant à Didier Bezace, il joue avec justesse et sobriété, cet homme engoncé dans une vie de petit-bourgeois, ce père absent, ce mari indifférent à son épouse, ce gendre exaspéré par sa belle-mère, ce personnage qui a renoncé à tous ses idéaux, à qui sa mère donne une ultime leçon de vie et de bonheur : « Vas-y, Jaime, lui dit-elle, qu’est-ce que tu attends ? » Sa mise en scène, intimiste, claire et sans ostentation aucune, met en valeur son jeu sensible et sa complicité avec Isabelle Sadoyan. 

La dernière conversation, par-delà la mort, conclura de manière émouvante- et toujours humoristique- (l’humour n’est-il pas la politesse du désespoir ?) les retrouvailles de Mamá et de Jaime. A l’image de Didier Bezace, reconduisant dans la coulisse Isabelle Sadoyan après les saluts, en lui mettant affectueusement la main sur l’épaule, Jaime accompagnera filialement Mamá sur son dernier  chemin, dans un ultime tango.

 

  conversatinj-avec-ma-mere L'Express.fr

Photo Brigitte Enguerrand

 

Sources :

Dossier de présentation du Théâtre de la Commune, Saison 2008-2009.

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commentaires

P

Merci de me faire revivre ce moment d'émotion
Tu travailles tjs aussi bien
A vendredi


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C

Je vous le souhaite car elle est toute de justesse, de sobriété et d'émotion, qualités qui, me semble-t-il,sont celles de votre blog.


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G

ah! Comme j'aimerais voir cette pièce!


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