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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 16:48

 Villeneuve.jpg

 

Avec ce gros roman de plus de 600 pages, la jeune Camille de Villeneuve propose la saga de la famille d’Argentières après la Seconde Guerre Mondiale. Si l’on pense à Jean d’Ormesson et à son œuvre Au plaisir de Dieu, qui contait aussi l’histoire d’une famille d’aristocrates, on n’est cependant plus du tout dans la même perspective et la nostalgie n’y est plus ce qu’elle était. Ce qui était chez l’académicien « regret souriant » et émotion mélancolique devient ici dénonciation d’un monde figé, qui ne croit même plus aux valeurs qu’il prône !

Cet ancien "ordre", qui se "rengorg[e] de tant d'histoire", qui s'absente du temps dans lequel il vit, est condamné au dépérissement. C'est ce qu'indique sans ambiguïté la phrase de Nietzsche placée en exergue du roman : "Il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique, au-delà duquel l'être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit."
Partagée entre son château angevin qui se délabre doucement et son hôtel particulier parisien, La Villa, où on lui dérobe ses Ruysdaël, la famille d’Argentières va se déliter à la faveur des événements de la seconde partie du XX°siècle : guerres d’Indochine et d’Algérie,  Mai 68, années Sida…

André d’Argentières, le chef de la lignée, maire de son village et très mauvais administrateur, sera contraint de laisser à son gendre Charles Schlecher ses terres d’Anjou, qui finiront propriété de la Région. Jeanne d’Argentières, née de Hauteville, qui vit en étrangère dans le château de son mari, se verra dépossédée de son manoir natal par sa cousine Rosine, entichée d’une communauté religieuse à qui elle donnera tous ses biens. Leur fille Chantal Schlecher ne sera pas heureuse avec son mari, un homme d’affaires volage, et leur fils, malade mental, sera interné. Leur autre fille Odile, frustrée et jalouse de son frère, vivra des amours de passage qui demeureront secrètes par crainte du scandale. Le neveu d’André et Jeanne d’Argentières, Henri de Plessis, sortira brisé et alcoolique de la guerre d’Algérie et mourra interné dans une clinique.

Seuls, trouveront une forme de bonheur ceux qui parviendront à échapper à l’emprise familiale mortifère par des chemins de traverse. Antoinette de Montmort, née d’Argentières, deviendra une artiste célèbre en peignant des toiles qui représentent le château de ses ancêtres, en proie à des myriades d’insectes ; Vanessa de Plessis, née de Saint-Léger, mère douloureuse de cinq enfants, dont un se noiera dans la piscine du château, rompra avec son mari et partira vers le soleil, et sa fille Madeleine, « délaissant les cimetières », fera de même. Tancrède d’Argentières, amoureux de sa femme Victoire Carré, travaillera dans le domaine de l’art et comprendra à la fin du roman que chacun doit construire sa vie et ne pas vivre le regard en arrière. En se promenant une dernière fois dans le parc du château qui ne lui appartient plus, il songera : « Qu’as-tu fait de ton frère. » Cette phrase adressée par Dieu à Caïn […] lui revenait soudain. Tancrède donna un coup de pied dans une motte de terre. Pourquoi fallait-il un coupable à tout cela ? Il avait compris depuis longtemps que l’œil dans la tombe était crevé. »

C’est tout un monde figé dans ses codes immuables que donne à voir et à entendre Camille de Villeneuve dans ses descriptions précises et ses petites phrases assassines. Soirées de rallye, mariages, accouchements, enterrements, mis en scène dans une langue classique, sont les signes extérieurs d’une caste qui n’a plus de raison d’être. Par la voix de Vanessa de Plessis, l’auteur fait le constat implacable d’un monde qui « sonne faux », « assis sur un tas de ruines », un monde d’ « insomniaques, incapables de sommeil et de repos » et qui attend « de revivre son passé ». 

Au fil de quatorze chapitres, ponctués par un épilogue, Camille de Villeneuve parvient à faire vivre avec réalisme et justesse les nombreux membres de cette « grande famille », en entrelaçant subtilement leurs destins banals ou tragiques. Un arbre généalogique, placé au début du roman, permet opportunément au lecteur de les identifier. 

Après un premier essai, bien loin de ce roman, et intitulé Vierges ou mères : quelles femmes veut l’Eglise ?, une jeune auteur signe là une œuvre lucide et maîtrisée, exorcisme nécessaire sans doute, pour se libérer d’un milieu trop bien dépeint au vitriol pour ne pas être le sien.


Samedi 02 janvier 2010 

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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 14:55


Femme_au_Miroir--Mario-Villani.jpg
Femme au miroir, Mario Villani.

Visage au miroir

Reflets des années qui fuient

Tout est transitoire



31décembre 2009

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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 18:25

 

Bouquet.gif


Vendredi 18 décembre 2009, la série Empreintes de La 5 proposait un film de Dominique Rabourdin, intitulé Michel Bouquet, Ma vocation d’acteur, réalisé pendant la tournée en France du Malade imaginaire. Dans ce documentaire, entrecoupé d’extraits de films et de pièces, le grand comédien de 82 ans s’y livrait sans fard avec sa simplicité coutumière.

L’homme est sauvé, a-t-il dit, quand il a une vocation pour quelque chose et il a mis du temps à trouver la sienne. Ayant en poche le Certificat d’Etudes Primaires, il vit d’abord de petits boulots : il travaille au Crédit du Nord, il est mécanicien puis pâtissier. Il dit son grand bonheur d’avoir pu faire un métier qu’il aime.

Quand il joue, il arrive au théâtre vers 17h- 17h30. Il revêt de suite son costume de scène et passe deux heures trente à relire la pièce. Il se regarde dans le miroir, afin de trouver un chemin oublié vers son rôle, un élément qu’il aurait abandonné et qui pourrait revivifier le personnage. Quand sonne l’heure de la représentation, il s’est débarrassé des idées sur la pièce, sur le rôle et il a fait le vide. Ce qu’il souhaite à chaque fois, c’est être surpris par la première réplique et par le rôle.

Puis Michel Bouquet évoque son enfance. Entre sept et quatorze ans, il fut pensionnaire en Seine-et-Oise et dormait dans un dortoir de 150 élèves, qui lui donna d’emblée une vue concentrationnaire du monde. Peu aventureux, il cherchait refuge dans la douceur et ne se sentait guère adapté à la vie. C’est sans doute cette « non-vie » en lui qui a fait naître sa vocation de comédien et laissé la place aux personnages qu’il a ensuite joués.

Quand la guerre survient, il doit travailler et devient apprenti-pâtissier à La Gerbe d’or à Lyon. Puis sa mère et lui s’installent à Paris, place du Havre. Avec elle, il prend l’habitude d’aller à L’Opéra-Comique ou à La Comédie-Française. Ils faisaient la queue pour la séance du soir afin de voir « les messieurs et les dames s’agiter sur scène ». Les spectacles lui procuraient un soulagement prodigieux.

A 17 ans, il décide de prendre sa vie en mains. Un jour en se rendant à Saint-Augustin, il s’arrête au 190, rue de Rivoli, chez Maurice Escande, qu’il avait vu jouer le rôle de Louis XV avec beaucoup de bonhomie. Le comédien le reçoit avec amabilité, lui demande de lui dire un extrait d’une pièce. Michel Bouquet se lance dans la tirade des nez de Cyrano. Son hôte lui reconnaît une bonne voix, une bonne articulation et, soulignant sa jeunesse, le prie de lui dire un texte plus approprié à son âge. Le jeune homme lui dit les premières strophes de La Nuit de Décembre de Musset.

Plein de sollicitude, Maurice Escande l’emmène à son cours. Alors que les 200 élèves du cours bavardent, Escande perçoit que, si Michel Bouquet doute, il ne reviendra jamais. Il lance alors à l’auditoire inattentif : « Vous feriez mieux de prendre une leçon ! » C’est ainsi que le comédien reconnu le met au monde en tant qu’acteur. Michel Bouquet joue alors aux Mathurins et rentre au Conservatoire dans les années 1941-1943.

Son père, qui vient de revenir de captivité et qui « avait eu son compte », ne parlait quasiment plus. S’il vient cependant voir son fils jouer dans L’Invitation au Château, il ne trouve rien à lui dire.

Ensuite, ce sera la chance de  rencontrer Camus, Anouilh et d’autres célébrités qui lui permettront de faire son chemin et de se consacrer à ce qui l’intéressait.

Pourtant, Michel Bouquer reconnaît que l’apprentissage de la lecture des textes fut compliqué pour lui. Que ce soit Saint-Simon, Gogol ou Tourgueniev, il lui fallait les dire dix fois pour les comprendre et ce fut un long travail. Ses habitudes le lecture, aujourd’hui encore, sont demeurées les mêmes et il se pose toujours la question : « Pourquoi cet auteur a-t-il écrit cela ? »

Il voue un amour fou aux grands auteurs en la compagnie desquels il aime se trouver. Strindberg, Molière, Beckett, Thomas Bernhardt représentent pour lui une forme de perfection humaine, qui l’envahit d’admiration. Pour lui, rien de plus extraordinaire que de prononcer les mots de Molière. Commencer une pièce avec les répliques du Malade imaginaire, quoi de mieux ?

Evoquant les relations entre le metteur en scène et le comédien, Michel Bouquet affirme que le travail du premier ne le regarde pas. Chacun est à sa place et pour lui l’essentiel est de défendre avec une grande force son travail pour avoir le courage d’entrer en scène. Il défend alors quelque chose qui lui appartient en propre. Cette attitude peut paraître orgueilleuse, mais si elle n’était pas telle, pourquoi accepter de se présenter sur scène devant 800 personnes ? Entrer en scène, c’est marcher sur un fil, risquer de ne plus savoir, attendre la surprise et surtout ne pas donner le sentiment d’une leçon apprise.

En effet, quand on joue Pauvre Bitos ou L’Invitation au Château 600 fois, L’Alouette plus de 800 fois, il est très difficile de faire vivre continûment le rôle. Il est nécessaire d’approfondir celui-ci en permanence, car c’est lui qui dicte les gestes. Si le rôle s’arrête de « parler », c’est comme un désert et le comédien s’assèche. Il faut alors lui demander secours pour être aidé.

Bien que Michel Bouquet ait reçu deux Molières du Meilleur Comédien, l’un en 1998 pour Les Côtelettes, écrit et mis en scène par Bertrand Blier, l’autre en 2005 pour son interprétation de Béranger dans Le Roi se meurt, bien qu’il ait été consacre Meilleur Acteur aux Césars 2002 pour le rôle du père dans Comment j’ai tué mon père d’Anne Fontaine, il dit se remettre en question tous les soirs.

Evoquant sa collaboration avec Ionesco pour Le Roi se meurt, il déclare qu’il alors essayé « d’être avec lui », et de partager ce travail quotidien. A cette époque, Ionesco était déjà très malade et Michel Bouquet le rencontrait chez lui, boulevard Montparnasse. Il rassurait le dramaturge qui lui demandait, inquiet : « Vous le trouvez bien ce théâtre ? » en lui répondant : « C’est magnifique, c’est une œuvre considérable ! »

Quelques extraits ont ensuite montré Bouquet dans sa classe de théâtre au Conservatoire où il enseigna dix ans. Le maître est pourtant persuadé qu’il est impossible d’apprendre à jouer la comédie ! « Je ne leur apprend pas ! » dit-il. On l’entend s’adresser à un jeune comédien : « Si tu rentres dans Oreste, tant pis pour toi… Tu l’as voulu ! Une action étant suivie d’une autre, comment marques-tu les changements et mets-tu en scène le travail ? »

Michel Bouquet reconnaît qu’il a eu de l’admiration pour des acteurs qui étaient doués, mais que cela ne les a pas empêchés de se tromper ou de ne pas travailler. Il rapporte cette anecdote en forme de boutade concernant Alfred Hitchcock et un de ses acteurs. A ce dernier qui lui dit : « Monsieur Hitchcock, je ne comprends pas cette partie du rôle », le réalisateur répond : « Je vous paie assez cher pour que vous sachiez ce qu’il y a dans le rôle ! »

En ce qui concerne le cinéma, Michel Bouquet confesse qu’il n’a pas fait que des chefs-d’œuvre. Sur les 85 films auxquels il a participé, ceux qu’il retient tiendrait sur les doigts d’une main, comme Pattes blanches, écrit par Jean Anouilh et réalisé par Jean Grémillon en 1948, par exemple. Sans doute aussi Juste avant la nuit et La Femme infidèle de Chabrol, Toto le héros et Comment j’ai tué mon père.

Il considère que Claude Chabrol l’a projeté dans le cinéma d’une manière étonnante. Alors qu’il était "happé" par le théâtre, c’est Chabrol qui lui a montré que le cinéma était un art complexe et intéressant. En réalisant La Femme infidèle, le but de Chabrol était de faire un « état des lieux » de 1968. Selon lui, Michel Bouquet était le seul acteur capable d’incarner le bourgeois satisfait de ces années-là. Celui qui chante : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière/ J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas ! » Selon Chabrol, Michel Bouquet est ce comédien rare qui a une extraordinaire capacité de « minéralisation », dont il capable avec un art subtil de montrer l’effritement. Il était donc l’acteur idéal pour La Femme infidèle. Et quand on dit au comédien qu’il est l’archétype de Monsieur-Tout-Le-Monde, il n’en est pas vexé parce qu’il sait au fond qu’il ne l’est pas !

Puis il égrène d’autres beaux souvenirs, Juste avant la nuit avec François Périer ou Danse de mort de Strindberg, mise en scène au théâtre toujours par Chabrol, et dont il garde un souvenir magnifique du travail réalisé ensemble. Le metteur en scène est là, il regarde, il n’intervient que très peu, il laisse l’acteur se pénétrer du personnage. De toute manière, si l’acteur est têtu et méchant, il fera ce qu’il voudra !

N’étant pas un « homme de cinéma », Michel Bouquet concède qu’il n’est pas facile à employer. Il reconnaît cependant que, dans Le Promeneur du Champ-de-Mars, où il interprète Mitterrand, il a travaillé sur le personnage comme si c’était un rôle de théâtre. Ayant eu l’occasion de rencontrer le Président alors qu’il était malade, il avait été impressionné par la blancheur de plâtre de son visage et il a abordé l’interprétation comme il l’aurait fait pour un personnage romanesque.

Quand il ne joue pas, Michel Bouquet lit beaucoup, fait ses courses, la sieste, regarde la télévision et sort très peu. Quand il joue, il ne s’endort jamais avant 3h du matin.

Il ne trouve pas les tournées fatigantes car il aime à se promener en France avec sa femme Juliette Carré, comédienne comme lui. Ils mènent alors la même vie qu’à Montmartre où ils habitent, et sont heureux de jouer dans d’autres théâtres. Il avoue aimer les théâtres, qu’ils soient petits ou grands, sales ou beaux ; ce sont des lieux divers qui influencent le jeu.

Marié depuis 42 ans avec Juliette Carré, il joue souvent avec elle. Il la considère comme une grande actrice qui, selon lui, n’est pas suffisamment reconnue. Un extrait les montre jouant la fameuse scène du poumon dans Le Malade imaginaire, et leur connivence est éclatante. Tous deux se complètent : elle, parce qu’elle a une intelligence de la réalité et une lucidité exceptionnelle, lui, parce qu’il a une intelligence volatile, toute faite d’intuitions et de contradictions.

Et quand on demande enfin à Michel Bouquet s’il envisage d’arrêter de faire l’acteur, il répond simplement qu’il a deux enfants, trois petits-enfants, qu’ils ont besoin d’argent et qu’ils sont la raison pour laquelle il continue à vivre. « Ce qui les attend sera dur ! » conclut-il.

Un mari qui admire sa femme après plus de quarante ans de vie commune, un père qui se soucie de l'avenir de ses enfants, un comédien exceptionnel à l'oeil rieur, Monsieur Bouquet, vous êtes un type "bien" ! 

Mercredi 23 décembre 2009

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22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 14:22


Au sortir d’un concert, Denis Diderot s’était enthousiasmé : « Y étiez-vous lorsque le castrat Cafarielli nous jetait dans le ravissement ? » Dimanche 20 décembre 2009, à 19 h, sur Arte, le téléspectateur aurait pu paraphraser le philosophe en demandant : « Etiez-vous au château de Caserte lorsque Cecilia Bartoli nous jetait dans le ravissement en chantant le répertoire des castrats? »


Bartoli en rouge et noir


Dans le décor du théâtre baroque, des salles fastueuses et des hautes futaies du palais royal napolitain, la diva était superbement mise en scène dans un film de 45 minutes du réalisateur Olivier Simonnet, visiblement envoûté par la cantatrice et comédienne.

Vêtue d’abord d’un élégant habit noir XVIII°, orné d’un jabot de dentelle blanc, drapée dans une cape doublée de rouge et coiffée d’un tricorne, puis arborant un justaucorps rebrodé d’argent et recouvert de l’ondoyant drapé de soie rouge de la cape, la mezzo-soprano Cecilia Bartoli nous a donné à entendre pour notre plus grand plaisir musical des œuvres de Porpora (un air de Germanico in Germania), des arias de Haendel (dont le célèbre Ombra mai fu, chant d’amour de Xerxès pour le platane d’Orient, qu’elle chante, le corps contre une écorce d’arbre), de Carl Heinrich Graun et de Geminiano Giacomelli. Elle était accompagnée par l’orchestre Il Giardino Armonico, sous la direction de Giovanni Antonini.

Gageure exceptionnelle pour cette artiste lyrique que d’aborder ce répertoire constitué d’arias et de coloratures d’une difficulté technique rare, puisqu’ils sont adaptés aux capacités exceptionnelles de ceux qu’on appelait « les voix du ciel », les castrats.

Rappelons que les castrats- dont le répertoire est actuellement chanté par les contre-ténors comme Gérard Lesne ou Philippe Jaroussky- chantaient dans la même tessiture qu’une soprano ou mezzo-soprano. Selon la hauteur relative de leur ambitus vocal, ils pouvaient aussi être classés dans les contraltos. Très en vogue pendant la période baroque, les « anges » étaient capables d’interpréter des œuvres lyriques hors de portée de la voix d’un adulte. Ces chanteurs de sexe masculin subissaient en effet la castration avant leur puberté, dans le but de conserver le registre aigu de leur voix enfantine, tout en bénéficiant du volume sonore produit par la capacité thoracique d’un adulte. Les meilleurs castrats pouvaient- disait-on- rivaliser en puissance, technique et hauteur avec une petite trompette.

Cecilia Bartoli, qui aime les défis, aborde donc ce répertoire avec une fougue et une passion impressionnantes. Tel un Casanova en fuite perpétuelle à travers escaliers et colonnades de marbre, tel un chevalier d’Eon en quête de missions impossibles, elle associe subtilement virilité et féminité et on demeure stupéfait par sa puissance et sa présence sur scène. Elle y fait montre de son extrême virtuosité vocale, fait se succéder les notes en cascades, saute des octaves avec maestria, avec un panache et une fougue admirables.

Dans une interview à Etienne Billault pour Evène.fr, Philippe Jaroussky, le contre-ténor, explique comment il a longtemps refusé l’ambiguïté sexuelle émanant de sa voix, mais a fini, avec le temps, à prendre au sérieux le contraste et le choc qui se produisent entre la voix et le corps d’un contre-ténor, créateurs d’une certaine forme d’irréalité. Cecilia Bartoli, quant à elle, peut jouer à plein de sa voix féminine de soprano et c’est son grand art de comédienne qui lui confère l’aspect viril nécessaire.

A l’image de Carlo Broschi dit Farinelli, qui fut une star en son temps et qui faisait se pâmer la gent féminine (ce que donne à voir le beau film de Gérard Corbiau, Farinelli [1994]), Cecilia Bartoli s’impose avec un talent hors norme. Elle nous fait ainsi pénétrer dans l’univers fascinant de ceux que Dominique Fernandez a si bien dépeints dans Porporino ou les Mystères de Naples (Prix Médicis 1974). « Anges malgré eux » ou « être[s] prodigieusement enrichi[s] d’avoir échappé à l’obligation d’être [des] hommes[s] », c’est tout le mystère des castrats qui disparurent au XIX° siècle.

Mais avec la palette sonore et émotionnelle très étendue de ce répertoire, Cecilia Bartoli nous fait la démonstration éclatante que la voix est bien l’instrument magique qui permet de transcender la différenciation sexuelle.

Mardi 22 décembre 2009Cécilia en noir




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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 22:16

 

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Jeudi 17 décembre 2009, François Busnel recevait à La Grande Librairie « celui qui a fait de la lecture un art » et qui explose sur scène depuis les années 90. Ce passeur qui a réconcilié la scène avec la littérature, c’est bien sûr Fabrice Luchini, qui tourne depuis trois ans avec son spectacle Le Point sur Robert (qui est d’ailleurs le vrai prénom du comédien). Dans ce spectacle qui rencontre un vrai succès public, on entend les lectures préférées du « diseur » passionné, Paul Valéry, Roland Barthes, Chrétien de Troyes (dont il interpréta Perceval le Gallois dans le film éponyme de Rohmer), Arthur Rimbaud, La Fontaine, Molière, Hugo. L’humour n’en est pas exempt, puisque le comédien dialogue avec de multiples interlocuteurs, tels Chirac, Jonnhy, Sarkozy ou Ségolène.

Dans ce spectacle, il y a bien sûr Céline, auteur avec lequel il a débuté en 1985 en disant Le Voyage au bout de la nuit et dont l’actualité rejoint la sienne. La Pléiade vient en effet de publier la correspondance de Céline (Devenir Céline, 1912-1919). Paraissent aussi le Hors-Série Littérature, Lettres inédites de Louis Destouches et de quelques autres, Henri Godard et Jean-Paul Louis, et à la NRF, Louis-Ferdinand Céline, Fragments d’une correspondance inédite, Henri Godard). Si Louis-Ferdinand Céline est un peu moins présent dans les textes du spectacle actuel, il n’en demeure pas moins pour Fabrice Luchini un de ces « pères effrayants » qu’il admire sans conditions.

Il explique qu’il s’intéresse peu aux hommes mais que c’est « leur trognon » qui l’intéresse. C’est par Jean-Louis Barrault qu’il fit la rencontre de l’auteur de Voyage, dans lequel il perçut qu’il y avait quelque chose de tragique à imposer son propre lyrisme. Cet auteur s’est imposé à lui et Le Voyage, tout fait de puissance et d’invention, demeure un choc définitif dans son existence. A ce propos, Luchini évoque le très beau livre de Sollers sur Céline.

Selon lui, alors que souvent l’écrit « aplatit », Céline a su rendre l’émotion de la langue parlée dans l’écrit, en restituer le contenu émotif, constitué de métaphores et de vitalité. Ceci est le résultat d’un long travail. En 1957, à Pierre Dumayet, Céline ne disait-il pas : « L’esprit des hommes est lourd. Il y a très peu de légèreté chez eux ? Ce sont l’auto, l’alcool, l’ambition politique qui les rendent lourds ! » Le style de Céline a su alléger.

Quand on parle à Luchini des égarements antisémites auxquels se livra Céline, il répond qu’il attache de l’importance au style, aux passages qui l’ont porté. Ce qui l’intéresse, c’est de servir cet effort littéraire gigantesque et non la passion haineuse. On sent cet amour de la langue, quand Luchini lit le passage de la mort de la concierge dans Mort à crédit : « Bientôt, je serai vieux et ce sera enfin fini. Et puis voilà ! Et puis tant pis ! » Et quand il évoque Gustin Sabayot prenant à partie le narrateur Ferdinand au début du roman, on voit soudain sur le visage de François Busnel comment opère la magie du verbe !

A Busnel qui lui dit que dans sa Correspondance, Céline écrit cette phrase : « Je donnerais tout Baudelaire pour une nageuse olympique », le comédien rétorque que l’écrivain ment tout le temps et que tout cela est très compliqué. Cette assertion fait référence au concept gidien qui affirme que dans la vie il n’y a rien de mieux que la pratique et les sensations. Et il est vrai qu’il existait une sorte de folie du corps chez Céline, dont la mère boitait. Mais le mensonge littéraire, c’est cela qui permet d’être au plus près de la réalité. « Une biographie, ça s’invente, Arlette », disait le Docteur Destouches à Arletty. Et comme Proust ne parle jamais de son enfance mais de l’enfance, Céline ne parle jamais de sa misère mais de la misère en général.

Bien qu’il ait « ruminé » plus de 400 fois Céline, Luchini reconnaît qu’il pratique peu le roman. Il a « tenté » L’Homme sans qualités et, dans la lecture de Proust, n’est allé que jusqu’à Sodome et Gomorrhe. Luchini  considère que Proust, victime de la grammaire, n’est pas un styliste, sa phrase ne présentant ni vitalité ni ruptures. (On lui laissera la responsabilité de ces assertions !) Il ne le comprend pas, bien qu’il reconnaisse en lui une dimension comique et le génie de la mesquinerie de l’humain. Il préfère les journaux intimes, ceux de Cocteau, Cioran ou Nietzsche et il apprécie Maupassant. Il aime Flaubert qu’il a lu 300 fois  et notamment Un cœur simple, qu’il a dit pendant deux ans. S’il promet qu’il va « attaquer » Chateaubriand, il concède qu’il n’est parvenu à entrer dans Rabelais, trop difficile.

Il avoue ne pas lire pour se divertir mais pour apprécier un style : il veut « calmer le trafic associatif », ainsi que le disait Barthes. Il éprouve de la difficulté à se plonger dans l’univers de l’autre et dans un monde de nuances. Il lui faut « quelque chose de clair », c’est pour cela qu’il aime Bach et le jeu de Glenn Gould.

Il réduit la littérature moderne à une forme de journalisme, à des gens qui gagnent de l’argent. Quand il lit un auteur pendant un laps de temps assez long, par exemple Cioran, au bout de trois ans, il découvre une formule, un lieu… Il aspire à ce que la littérature le ramène à sa condition d’existant.

Quand Busnel rapporte à Luchini que certains trouvent qu’il cabotine, qu’il en fait trop, il répond qu’il ne voit que les gens qui l’aiment et qui remplissent des théâtres non subventionnés de 2000 places. Et après trente ans d’analyse, il ose dire, sans forfanterie ( ?) que, comme Terzieff ou Bouquet, il n’est pas la « cam » de tout le monde !

Il avoue ensuite sa grande admiration pour Nietzsche, le « prophète de la psychanalyse », celui qui a su photographier le ressentiment des hommes, qui se vengent de vivre en inventant la transcendance. Il rend hommage à cette occasion à Paul Vialatte, grand traducteur de Nietzsche.

Ces "météores déglingués", comme il appelle le philosophe allemand ou Céline, sont ceux qui ont une disposition à une plainte infinie, qui sont capables de spiritualiser nos états de maladie et c’est là, pour lui, le but essentiel de l’écrivain.

En ce qui concerne la télévision, Fabrice Luchini considère que les excès de chacun sont augmentés par la caméra. Il n'y échappe pas lui-même qui donne parfois l'impression d'une machine que l'on remonte, une sorte de "mécanique plaquée sur du vivant", comme aurait dit Bergson. Passé cet instant, on savoure pleinement ces grands textes mis en bouche, malaxés, passés par le "gueuloir" d'un conteur rare. Par ailleurs, il reconnaît qu’il doit beaucoup à Bernard Pivot.

Il explique ensuite que le but de l’acteur est d’éviter à tout prix la surcharge. Ce dernier doit aller surtout à la recherche des intentions de l’auteur. Avoir la chance de dire du Valéry ou du Barthes, ce n’est en fait pas les « dire » mais raconter une histoire personnelle.

Séduit par le charme et la tessiture de la voix de Roland Barthes, il reconnaît l’ascendant extraordinaire que le philosophe exerçait sur lui lorsqu’il assistait à ses cours de sémiologie sur le haïku. Ses explications, qui disaient par exemple qu’il faut savoir vivre l’altération, « la production brève dans le champ amoureux de la contradiction de l’image dans le champ amoureux », faisaient qu’il ne savait plus où il en était !

L'émission s'est achevée sur un entretien avec Joan Sfar (brillantissime dans sa remise en cause de Nietzsche et de la littérature allemande au profit du retour aux mythes grecs fondateurs) et Christophe Blain, dessinateur dont l'humour ajoute au texte de l'auteur sans le déformer, tous deux présents pour la bande dessinée, Œdipe à Corinthe, Socrate le demi-chien. On regrettera cependant quelques remarques au-dessous de la ceinture et une séance de "brosse à reluire", les trois invités s'auto-congratulant "dans un masque de bienveillance" ! 
On préférera terminer sur Fabrice Luchini  convenant que « tout est suspect, sauf le corps » ainsi que le prônait Louis Jouvet ». Diction, intonation ne lui demandent-elles pas  plus de cinq heures de travail par jour depuis des lustres ? Quand enfin le moi est épuisé, le comédien est vraiment dans la note juste !

Lundi 21 décembre 2009



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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 15:13

 

Portrait-Darwin-2-grand.jpg 

Le mardi 08 décembre 2009, la 5 proposait un documentaire-fiction intitulé Darwin (R)évolution, afin de célébrer le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin (12 février 1809-19 avril 1882) et les 150 ans de sa célèbre théorie. Le savant, interprété par Jean-Pierre Marielle, y était mis en scène dans une interview avec un journaliste où il se remémorait les étapes de l’élaboration de  sa théorie. Le paléontologue Pascal Picq, le naturaliste Pierre-Henri Gouyon et le philosophe Thierry Hocquet intervenaient pour apporter les précisions nécessaires.

On y a appris que l’ouvrage-clé de Charles Darwin, De l’origine des espèces, fut le fruit du long cheminement intellectuel d’un homme guidé par son intuition.

Jusqu’au XVIII° siècle, l’on avait une vision fixiste des espèces et les croyances étaient des plus fantaisistes. Par exemple, ne croyait-on pas que le coton venait des moutons ? Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) avait pourtant déjà proposé une théorie sur l’évolution : les individus s’adaptent pendant leur vie, notamment en utilisant plus ou moins certaines fonctions organiques, qui se développent ou s’atténuent en rapport avec l’usage ou le non-usage des organes. Inventeur du terme « biologie », il avait aussi affirmé, dans Philosophie zoologique, que les organismes évoluent, une théorie qui avait reçu le soutien des milieux érudits. Déjà, à cette époque, le grand-père de Charles Darwin, Erasmus Darwin, soumettait aussi l’idée que les êtres vivants aient pu évoluer.

Le 04 octobre 1836, Charles Darwin revient à Shrewberry (Shropshire) après un tour du monde de cinq ans, de l’hiver 1831 à l’hiver 1836, dans l’hémisphère sud, en Amérique du sud, en Australie et dans les îles Galapagos. Il retrouve ses sœurs et son père. Ce dernier comprend que son fils est devenu un grand savant et rassemble des fonds pour que son fils puisse travailler sans soucis financiers. En effet, au cours de ce long périple, et à la faveur de la découverte de différents fossiles, Charles Darwin a pris conscience de la diversité des espèces dans le temps et dans l’espace. La beauté et la luxuriance des milieux tropicaux n’ont pas occulté sa compréhension de la lutte des êtres vivants pour la vie.

Son séjour dans les Galapagos va lui permettre de mettre en place les prémisses de sa théorie. Il y a observé que les pinsons (14 espèces qui seront appelées « pinsons de Darwin ») sont différents selon les îlots, certains ayant des corps plus gros ou des becs plus fins. Il est persuadé qu’ils sont issus d’une même population et qu’ils ont subi des modifications et des divergences.

Or, au retour du HMS Beagle,  en février 1837, il fait une découverte capitale en observant des têtes de pinsons sur une même planche. Il se dit alors que chaque pinson appartient à une espèce différente. Ses observations sur les tortues vont dans le même sens. Selon lui, « de tels faits sapent la stabilité des espèces ».

Il se pose la question de savoir pourquoi sur ces îlots vides, à 600 miles des côtes, les espèces sont si différentes ? Il émet l’hypothèse que la population initiale s’est dispersée et a divergé selon l’environnement, créant sélection et diversité. Il est convaincu que les animaux une fois arrivés dans les îles se sont en quelque sorte modifiés pour former sur les différentes îles des espèces nouvelles. Les faits observés peuvent être expliqués par la modification de l’aspect. Selon lui, l’isolement et l’insularité ont joué un rôle majeur dans ce processus.

En juillet 1837, ce sont donc les premières assertions d’une réflexion qui va durer vingt ans. Mais il reste à Darwin à comprendre l’essentiel : comment les espèces s’adaptent-elles à l’environnement ? A partir d’un même ancêtre, comment la différenciation s’est-elle opérée ? C’est pourtant déjà en 1837, dans First Notebook on Transmutation of Species, qu’il  fait la première esquisse d’un petit arbre montrant son idée de l’évolution. Dessin célèbre, qui présente dans le coin gauche le fameux verbe : « I think ». C’est ce « buisson » qui deviendra le symbole de sa théorie.

En septembre 1837, il fait une pause dans ses recherches car il souffre de palpitations cardiaques. Soigné par sa cousine Emma Wegwood, il n’a cependant de cesse de revenir à ses recherches et se prend de passion pour l’étude des lombrics, dont il se demande s’ils sont sensibles aux vibrations musicales. Il en apportera la preuve en les plaçant sut les cordes d’un piano et montrera le rôle des vers de terre dans la nature, et notamment dans la formation des sols.

Son meilleur observatoire devient le jardin de l’agriculteur et il se met à interroger ceux qui ont une expérience pratique. Il se rend compte alors que l’homme sélectionne les variétés qui lui sont utiles.

Observant dans le même temps l’impressionnante variété des formes que proposent les pigeons, il se rend compte qu’elles sont dérivées à partir de la sélection de variations intéressantes. Mais qu’en est-il dans la nature ? Qui est l’éleveur dans la nature ? Si les éleveurs sélectionnent, pourquoi la Nature ne sélectionnerait-elle pas ?

A cette époque, il est de nouveau obligé de s’aliter à cause de troubles divers, sans doute les séquelles d’une piqûre de punaise en Amérique du Sud. A sa cousine Emma, qu’il souhaite épouser, il expose ses idées sur la transformation des espèces. Elle en est troublée et n’est pas loin de le considérer comme un hérétique. Il a alors l’impression d’avoir tout gâché !

A cette époque, Darwin fréquente le cercle Whig qui promeut les idées de Thomas Malthus (1766-1834). L’Essai sur le principe de population de ce dernier tend à démontrer que les populations ont tendance à croître plus rapidement que les ressources alimentaires, engendrant ainsi pauvreté et guerre. Il faut donc décourager les pauvres de se reproduire : c’est ce qu’on appelle le malthusianisme.

Cette théorie va servir de base à Darwin pour poursuivre ses recherches. Si les populations croissent de façon exponentielle, si les ressources augmentent de manière linéaire, il est avéré que certains mourront de faim. Les laisser mourir permet ainsi la régulation de l’espèce. Darwin adaptera donc cette théorie à l’évolution des espèces. Sachant que les éléphants peuvent vivre jusqu’à 150 ans, si un certain nombre ne mourrait pas, il y aurait un millier d’éléphants, beaucoup plus que la terre ne peut en supporter. Cette surpopulation aberrante n’ayant jamais été observée, il faut en conclure que s’opère une sélection naturelle.

La théorie de Darwin se précise : s’il existe des facteurs environnementaux essentiels, si certains membres de l’espèce ne se reproduisent pas, si des caractères avantageux sont transmis à la génération suivante, il faut donc parler de descendance plus aguerrie et non d’évolution. Le terme n’apparaîtra qu’en 1870 ; Darwin ne parlera jamais que de transformation des espèces.

Le 29 janvier 1839, Charles Darwin épouse sa cousine Emma Wegwood. Ils auront dix enfants dont deux mourront en bas âge. Il étudiera les comportements de son premier fils William Erasmus et en tirera même des analogies avec le comportement des singes, notamment à partir de réflexions déduites d’images observées dans le miroir. Il englobe désormais le genre humain dans ses spéculations initiales.

En 1842, Charles Darwin rédige une première ébauche de sa théorie, comportant 35 pages. Dans un groupe donné, les individus qui bénéficient de conditions favorables se multiplient davantage. Quant aux autres, ils disparaissent.

Supportant de moins en moins la vie à Londres, la famille Darwin part s’installer dans le Kent, dans le domaine de Down House, qui devient un lieu de rencontres et d’échanges intellectuels. En juillet 1847, il étoffe sa première « esquisse » dans un document de 230 pages. C’est à ce moment que paraît une publication anonyme, Vestiges de l’Histoire naturelle de la Création, qui suscite un grand intérêt en même temps qu’il soulève une vive polémique dans les milieux religieux.

Parallèlement, Darwin, aidé de ses propres enfants, entame une série d’expériences sur les semences, cherchant à savoir comment les plantes colonisent les îles situées loin de la terre ferme. Il se rend compte que les graines ne meurent pas, même après un séjour dans l’eau salée. Après cinq mois, même des grains de poivre résistent. Il comprend que les oiseaux sont les vecteurs de ces graines, qui peuvent voyager, collées à leurs plumes, ou dans leur estomac où elles résistent aux sucs gastriques. Les troncs emportés par les courants servent aussi à la colonisation des îles Galapagos, où l’on trouve des reptiles et non des batraciens.

Alors que Joseph Dalton Hooker le botaniste (1817-1911) réfute la théorie prônée par Darwin, paraît l’article d’un jeune naturaliste, venu de Malaisie, du nom de Alfred Russel Wallace. Travaillant depuis vingt ans à une théorie identique à celle de Darwin, il tend à prouver la tendance des variétés à s’écarter du type originel. Nous sommes en mars 1858 et les deux tiers de l’ouvrage de Darwin sont terminés. En dépit de l’aggravation de son état de fatigue et de la mort de son dernier-né trisomique, Darwin se sent pris de vitesse par ce jeune aventurier qui risque de lui voler la paternité de sa théorie et à qui il a écrit : « Je vais beaucoup plus loin que vous. »

En novembre 1858, il fait alors une publication commune avec Joseph Hooker devant la Société linéenne.  Cela ne suscite guère de réactions ; on leur rétorque que tout ce que contient ce travail est faux et que tout ce qui y est vrai est déjà connu.

Le 24 novembre 1859, sort en librairie Sur l’Origine des Espèces au moyen de la sélection Naturelle, ou la Préservation des Races les meilleures dans la Lutte pour la Vie. 1250 exemplaires sont vendus en une journée. La théorie de Charles Darwin y est exposée dans l’introduction : « Comme il naît beaucoup plus d’individus de chaque espèce qu’il n’en peut survivre, et que, par conséquent, il se produit souvent une lutte pour la vie, il s’ensuit que tout être, s’il varie, même légèrement, d’une manière qui lui est profitable, dans les conditions complexes et parfois variables de la vie, aura une meilleure chance pour survivre et ainsi se retrouvera choisi d’une façon naturelle. En raison du principe dominant de l’hérédité, toute variété ainsi choisie aura tendance à se multiplier sous sa forme nouvelle et modifiée. »

Trois grands principes régissent donc sa théorie : le principe de variation, qui explique que les individus diffèrent les uns des autres ; le principe d’adaptation (les individus les plus adaptés au milieu survivent et se reproduisent davantage) ; le principe d’hérédité, enfin, qui pose que les caractéristiques avantageuses dans une espèce doivent être héréditaires.

L’ouvrage, tout en suscitant un grand intérêt, fait scandale. L’argument essentiel, « La sélection naturelle a joué le rôle principal dans l’évolution des espèces », s’oppose notamment aux créationnistes, qui ne se font pas faute de caricaturer le savant sous la forme d’un singe barbu. Ils n’acceptent pas ce « coup de boutoir » qui jette l’Homme à bas de son piédestal. Copernic, Kepler et Galilée avaient apporté la première grande désillusion en prouvant que le monde n’est pas géocentré mais héliocentré. Et voilà qu’un barbu arrive et dit que l’Homme n’est pas non plus au centre de la création, que le Moi n’est pas au centre de Soi-même !Caricature-darwin.jpg

Le diagramme de Darwin, un des schémas les plus commentés de la biologie,  montre que les formes produisent des variations. La primauté accordée au hasard choque  ceux qui croient à une Providence divine et constructrice. Comment accepter que le monde ne soit que contingence, accident, et qu’il pourrait être autre qu’il n’est ? Comment concevoir que certains se reproduisent et pas d’autres ? Comment imaginer une Nature amorale et que l’homme serait le seul être conscient dans une Histoire qui ne l’est pas ?

Le fameux débat public d’Oxford apporte la controverse à la théorie de Darwin (l’espèce humaine fait partie intégrante de la longue lignée animale) sur le devant de la scène. John William Draper et Joseph Hooker se prononcent en faveur de Darwin et du progrès social. L’évêque d’Oxford, Samuel Wilberforce et Thomas Huxley se montrent virulents et se gaussent de Darwin. Huxley reste cependant célèbre par sa défense de la théorie de l’évolution. A Wilberforce qui lui demande  s’il descend du singe par son grand-père ou sa grand-mère, il rétorque qu’il préférerait « descendre d’un singe plutôt que d’un homme instruit qui utiliserait sa culture et son éloquence au service du préjugé et du mensonge. »

Toujours est-il que la théorie darwinienne apparaît à beaucoup comme le meurtre de la métaphysique.

En 1871, Darwin publie La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe. Dans ce dernier volume, le savant propose sa conception de la sélection sexuelle pour expliquer l’évolution de la culture humaine, les différences entre les sexes chez l’homme et la différenciation  des races humaines, aussi bien que la beauté du plumage chez les oiseaux. S’interrogeant sur le handicap que représente l’énorme queue du paon, il prouve qu’elle est nécessaire à la sélection sexuelle car, si on coupe la queue à un paon, la femelle n’en veut plus. Ainsi les chants, les parures, les armures des animaux leur servent bien à se reproduire plus facilement. Cette sélection liée au sexe fait ainsi partie intégrante du processus darwinien.

Quant à son dernier ouvrage, La Capacité des plantes à se mouvoir, qui porte sur les vers de terre, Darwin y explique que depuis la dernière glaciation, ce sont eux qui, en provoquant des variations minimes des sols sur de longues durées, ont participé à la constitution de l’humus, favorisant à terme la naissance de l’agriculture.

Persuadé que les espèces ne sont pas immuables, Darwin a toujours cru en la justesse de ses intuitions. Bien qu’il ait dit un jour qu’en proposant sa théorie il avait l’impression de commettre un meurtre, il savait que l’avenir viendrait vérifier ses découvertes.

En effet, au début du XX° siècle, la découverte des lois de Mendel et de la génétique, puis en 1959, la découverte de l’ADN et du codage génétique viendront compléter les réflexions de Darwin et sa théorie s’imposera définitivement dans le monde scientifique. Au XXI° siècle, elle constitue la base de la théorie moderne de l’évolution.

L’héritage de celui qui a bousculé notre vision du monde et notre rapport au cosmos et à Dieu est donc immense. Lors de ses funérailles officielles à Westminster, nombreux furent ceux qui eurent conscience de mettre en terre « le Newton de la biologie ».

 Vendredi 18 décembre 2009

le-buisson-darwin.jpg

                                                                                  " I think " ou le buisson de Darwin.

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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 16:03

 

Pont-japonais-2-petit.jpg

 


Errances  dans Gion

Ame du vieux Japon

Pays des samouraïs

Ballet des éventails

 

Cabinet des estampes

A la clarté des lampes

Succession de jardins

Aux soleils des matins

 

C’est un ru qui murmure

Que jamais rien ne dure

Orné de nénuphars

De mandarins canards

 

Ce sont de verts bambous

Sur de luisants cailloux

Et des tortues dédiées

A la longévité

 

Ce sont de blancs iris

Et de jaunes narcisses

Grues et grèbes s’y posent

Vives métamorphose

 

Ce sont des paulownias

Aimés de la geisha

Et des arbres aux prunes

Des ombres sous la lune

 

Ce sont clairs jardins d’eau

Aux herbes en écheveaux

Pluie de feuilles de chênes

Quand le vent les malmène 

 

Ce sont carpes dansantes

Dans les eaux miroitantes

Libellules légères

Fuyantes passagères

 

Cerisiers en fleurs

Aux pétales qui pleurent

Et mon cœur est en peine

Au son du shamisen

 

C’est un pont japonais

Qu’Hiroshige peignait

Son arc rouge sang

A l’épreuve du Temps

 

 

Papier libre.over-blog.net

Thème : sur la photo d’un pont japonais.

Dimanche 13 décembre 2009

 

 pont-japonais-sur-vallee-estampe.jpg

 

 

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12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 19:01

 

Michelle-Perrot.jpg


Le 10 décembre 2009, François Busnel recevait Lorànt Deutsch pour Métronome, une histoire de Paris à travers ses stations de métro ; Simone Bertière pour Dumas et les mousquetaires,  Histoire d’un chef-d’œuvre ; Jacques Duquesne pour Le Diable ou les représentations du Malin à travers les siècles et Michelle Perrot pour Histoires de chambres.

Si le jeune comédien de trente ans a su rendre sa passion pour l’Histoire communicative, si Simone Bertière nous a fait partager sa connaissance intime de Dumas et de son nègre, Auguste Maquet, si Jacques Duquesne est apparu tel qu’en lui-même, un homme de foi qui cherche, je voudrais m’arrêter sur le livre de Michelle Perrot. Cette historienne militante a été de tous les combats féministes. Spécialiste du XVIII°siècle, elle a travaillé aussi sur George Sand et sa réflexion a balayé le très vaste champ de l’histoire des mentalités, de la condition féminine à celle des ouvriers en passant par l’histoire des prisons.

Elle explique qu’elle en est venue à travailler pendant trois ans sur le thème de la chambre parce qu’elle l’a croisé depuis toujours dans ses multiples recherches. Les ouvriers n’avaient-ils pas de difficultés à se loger ? Les réformateurs des prisons ne pensaient-ils pas aux cellules des moines ? Chaque fois qu’elle abordait un sujet, « une chambre s’allumait quelque part ». C’est ainsi qu’elle en est venue à prendre ce thème pour objet de recherche. La chambre, selon elle, est le belvédère d’où l’on observe le monde, le creuset des civilisations. Il n’y a jamais rien eu de plus important pour l’être humain que d’avoir « une chambre à soi » comme l’écrivait Virginia Woolf. De la camara grecque à la chambre d’enfants en passant par la ruelle des Précieuses, son ouvrage embrasse de multiples lieux.

Dans cet ouvrage, surtout consacré à l’histoire de la chambre dans la culture occidentale, la chambre commence avec la camara grecque. C’est d’abord la pièce où les hommes dorment ensemble, (de là le terme « camarade »), d’une certaine façon, c’est la chambrée. Cet espace commencera à se constituer vraiment au Moyen Age autour de la chambre du Roi, lieu public où la royauté se donne à voir dans la « chambre de parade », puis plus tard au XVIII°siècle autour de la chambre conjugale du couple aristocratique. C’est essentiellement aux XVIII° et au XIX° siècles qu’elle deviendra un espace privé.

La chambre est bien évidemment le lieu de l’amour et, selon Michelle Perrot, le lit précède la chambre. Celle-ci est une boîte qui se construit autour de la couche et l’historienne, tout en  appréciant la reproduction de la chambre de Van Gogh en première de couverture de son livre, aurait de loin souhaité la représentation d’une boîte. Cependant, elle précise que, si elle donne beaucoup de place à l’objet-lit , elle explique que l’objet-chambre est un ensemble bien plus vaste et plus complexe.

Cette cellule du monde est donc une sorte de structure élémentaire investie par les écrivains. Proust, à l’encontre de Sartre par exemple, on le sait, était un homme de chambre (« Longtemps je me suis couché de bonne heure… »).Très nombreuses dans La Recherche, les chambres dessinent une histoire de Paris, les sensations, les lumières. Proust, même s’il était aussi un mondain, travaillait dans sa chambre. Quand il avait fini, il sonnait sa fidèle Céleste, à qui il confiait le soin de recopier ses nombreuses « paperolles ». Et on connaît l’histoire qui raconte que, à Céleste, un matin qui lui demandait s’il allait bien, il répondit : « Oui, Céleste, je viens d’écrire le mot « Fin ». 

Si la chambre peut être le reflet de l’âme, elle est surtout celui du corps. De nombreux écrivains s’y sont suicidé et Louis XIV y mourut abandonné de tous, y compris de Madame de Maintenon, sauf de ses fidèles valets.

Michelle Perrot fait par ailleurs remarquer que, lors du mouvement étudiant du 22 mars 1968, une des revendications des étudiant était de pouvoir pénétrer dans le dortoir des filles à Nanterre. Elle note que c’était une revendication masculine et pense que depuis les choses ont changé !

Au cours de ce passionnant travail de recherche, elle reconnaît que la chambre qui a suscité en elle le plus d’émotion est celle du poète Joë Bousquet. On sait que, paralysé à vie par un éclat d’obus, il fit de sa chambre de Carcassonne un lieu incomparable de sociabilité et d’écriture, jusqu’à sa mort en 1950.

Elle conclut son intervention en se montrant en accord plénier avec Pascal, pour qui « le grand malheur des hommes réside dans le fait qu’ils ne savent pas rester en repos dans leur chambre. » Elle termine en lançant une invitation aux écrivains : « Il reste une histoire de la nuit à écrire ! »


Samedi 12 décembre 2009

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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 18:37

 
On vient d’apprendre que Catherine Hiegel, Doyen de la Comédie-Française, et  comédienne depuis 1969 dans la Maison de Molière, vient d’en être évincée par le Comité directeur, qui décide des augmentations de salaires, des promotions, du changement de statut de pensionnaire en sociétaire et de la cessation des contrats. Composé de Claude Mathieu, Véronique Vella, Andrezej Zeweryn, Eric Génovèse, Florence Vialla et Alexandre Pavloff, ce comité a argué que la Grande Catherine ne serait pas un bon doyen, qu’elle négligerait trop la part « sociale » de sa fonction, qu’elle serait trop « clivante ». Et toujours comédien, ce sextuor lui aurait annoncé la nouvelle les larmes dans la voix !


« Qu’en  termes galants ces choses-là sont dites ! » En fait, il s’agirait sans doute de récupérer des « douzièmes », Catherine Hiegel étant une sociétaire à 12 douzièmes, de sacrifier à la mode du "jeunisme" et de mettre à l’écart une femme passionnée, au franc-parler. Certes, on fera remarquer qu’elle n’est pas « remerciée » mais qu’elle est proposée à l’honorariat.  Elle pourra toujours jouer au Français, si on le lui propose et si elle le souhaite, ou à l’extérieur. Elle pourra (et c’est encore heureux !) prétendre à des indemnités.

On ne peut que s’étonner devant l’arbitraire d’une telle décision, alors que Catherine Hiegel vient d’être encensée par la critique pour sa mise en scène novatrice de L’Avare avec Denis Podalydès, dont elle avait pressenti qu’il aurait l’énergie et la folie suffisantes pour jouer ce grand monomaniaque ; alors que par ailleurs aussi elle éclate sur scène dans Les Joyeuses Commères de Windsor, dans le rôle de Madame Pétule.

Comment la Comédie-Française pourra-t-elle se passer de cette immense comédienne qui apprit son métier avec tous les emplois de soubrettes qu’elle joua au début, quand elle connaissait par cœur les rôles de reines, Inès de Castro dans La Reine morte, ou La Reine dans Ruy Blas ? Emploi de soubrettes dont elle parle avec une grande pertinence dans son interview par Fabienne Pascaud (Télérama). Elle nous y explique que si, chez Molière, elles sont souvent des mères de substitution, chez Marivaux, elles deviennent plus complexes et plus perverses, préfigurant la révolte sociale de 1789. Goldoni leur donna leurs lettres de noblesse avec la Serva amorosa, une des plus belles interprétations de Catherine Hiegel dans la mise en scène de Jacques Lassalle. Quant aux Bonnes de Genet, ce ne sont plus des soubrettes : elles sont proches des sœurs Papin, ce sont des « destins » tragiques.

Cette décision comminatoire a  dû désabuser la comédienne qui, toujours dans la même interview, dit que les rapports sont moins violents à la Comédie-Française que dans le reste de la profession ! Lui refusant l’appellation que lui donnait Béatrice Dussane, «  la maison des Atrides », elle considère que Le Français a évolué dans le bon sens grâce, notamment, à Pierre Dux qui l’ouvrit aux auteurs contemporains, puis à Jean-Pierre Vincent, Antoine Vitez, Jacques Lassalle et Muriel Mayette (Les deux voix de cette dernière n'ont pu contrebalancer les cinq voix, plus l'abstention, qui ont décidé de l'éviction de Catherine Hiegel.)

Certes, elle reconnaît que le rôle de doyen n’est pas aisé et qu’elle est en train d’en faire l’apprentissage. Point de rencontre entre l’Administrateur et la troupe, le doyen doit s’efforcer d’être objectif, attitude qui ne lui est pas naturelle car elle est un être passionné, bien qu’elle reconnaisse qu’elle est beaucoup plus calme qu’elle ne l’a été. L’on sait que du temps de l’administration de Jean Le Poulain qu’elle n’appréciait pas, elle préféra s’absenter de la Maison de Molière et travailler trois ans au Théâtre de la Colline.

Pour cette pensionnaire puis sociétaire depuis le 1er janvier 1976, convaincue que le charme essentiel du Français tient au principe de l’alternance, qui permet de faire « reposer » le rôle pendant deux ou trois jours, mais surtout à l’existence de sa troupe, qui procure un enrichissement humain incomparable et permet d’avancer collectivement dans l’humilité et le travail, cette « fin de partie », décidée par six membres de cette même troupe, doit sembler cruelle et imméritée. La célèbre devise, "Simul et singulis", prend ainsi une résonance proche de l'ironie tragique.

Pour cette comédienne qui a tant apporté à cette maison depuis 1969, et qui affirme qu’un bon comédien c’est l’harmonie entre une technique, un aspect, une voix, une présence que certains acquièrent de suite (comme Jeanne Balibar ou Jacque Ruf dont elle discerna immédiatement le talent lors du concours d’entrée au Conservatoire et qu’elle fit rentrer au Français au bout de deux ans), il doit être douloureux  d’être ainsi mise à pied sans ménagements.

Enfin, à celle qui avoue à Fabienne Pascaud qu’elle ne désire qu’une seule chose, jouer, que travailler, c’est sa vie et qu’elle ne pourra jamais dire « je sais ! », on souhaite qu’elle demeure cette Mère Courage qu’elle interpréta dans la mise en scène de Lavelli en 1998-1999.

Vendredi 11 décembre 2009

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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 15:59


En France, q
ui connaît le grand poète, prosateur, essayiste et traducteur polonais Czeslaw Milosz, souvent confondu avec son oncle, Oscar Vladislas de Lubicz Milosz, Français d’origine polono-lituanienne, et qui le lit encore ? C’est pourtant une véritable découverte que de se plonger dans Sur les bords de l’Issa (1955), ouvrage quasi-autobiographique dans lequel il évoque la Lituanie de son enfance.


Maison-Lituanie.jpg


« Naître dans un petit pays où la terre est humaine ».

Né le 30 juin 1911 à Szetejnie dans une vieille famille lituanienne (alors sous domination russe) qui, en 1918, optera pour la Pologne, il gardera la nostalgie de la terre de sa prime enfance : « J’ai mes racines là-bas, à l’est, et pour toujours » écrit-il et, dans son discours de réception au Nobel (1980), il rend un vibrant hommage à ses racines : « Il est bon de […] naître dans un petit pays où la terre est humaine parce qu’elle est à la mesure de l’homme, où des langues et des religions différentes ont coexisté au cours des siècles. Je pense à la Lituanie, terre de mythes et de poésie. » 

La question de l’identité sera capitale dans son œuvre mais, en même temps, la polyphonie des langues et des cultures si particulière à Wilnio (Vilnius) sera « le fil conducteur » de son œuvre. Dans cette ville coexistaient les communautés catholique, juive, karaïte, calviniste, mahométane et orthodoxe, réalité qui le forma au respect de la croyance d’autrui et à une attention particulière aux différents phénomènes sociaux. Perpétuel exilé, celui qui mourut à 93 ans à Cracovie, le 14 août 2004, et qui avait travaillé sans relâche pour réconcilier les mille visages de l’Europe, vit son rêve d’unité enfin réalisé quand la Pologne rejoignit l’U-E culturelle en 1987.

Les bords de l’Issa, une « exception ».

Sur les bords de l’Issa a été publié en 1955, alors que Milosz est exilé depuis 1951. L’intrigue se déroule sur 13 ans à travers 70 chapitres et raconte l’enfance et l’adolescence de Thomas Dilbin, qui vit chez ses grands-parents, à la tête d’un petit domaine rural en déclin.

Ecrits longtemps après qu’ils ont été vécus, ces événements sont narrés par un adulte qui raconte ce qu’a observé l’enfant qu’il était, tout en intervenant une dizaine de fois dans le récit. « Quand on se met à raconter ces choses, on ne sait pas quel temps choisir, le présent ou le passé, comme si le passé n’était pas tout à fait passé tant qu’il persiste dans la mémoire des générations- ou même d’un seul chroniqueur. » (p. 14). Roman ou autobiographie, c’est au lecteur de décider : « Ce qu’autrui devinera n’est pas mon affaire » dit l’auteur dans Milosz par Milosz. Il est cependant avéré que ce livre fut une thérapie pour  le poète en exil.

Au fil des chapitres se dessine une vie dans le Pays des Lacs, sorte d’Eden originel, où abondent les forêts qui protègent des vents de la Baltique, où une faune d’une grande richesse murmure sa symphonie dans les pins, les sapins, les bouleaux, les chênes et les charmes, et où les habitants ont  longtemps vécu en autarcie. D’emblée, cependant, les bords de l’Issa, « une rivière noire, profonde », apparaissent comme un lieu à part, « une exception », où bien des réminiscences de l’époque païenne subsistent (p. 9 à 15).

Les descriptions retiennent particulièrement l’attention du lecteur. De riches, précises et autonomes lorsqu’elles plantent le décor de l’Issa, elles deviennent symboliques et subjectives quand elles montrent le héros au sein de la nature. Il en est ainsi quand le narrateur décrit la rivière Issa « toujours pleine d’échos » (p. 28 et 29), ou encore ce printemps « qui ne ressembla à aucun autre » au chapitre XLI. Mystère et fantastique prennent alors le pas sur la stricte observation.

Un monde lituanien d’après la Grande Guerre.

Tout un monde lituanien d’après la Grande Guerre revit sous la plume de Milosz ; les lacs « à la surface bleue », le village de Ginè, « avant tout une colline recouverte de chênes » (p. 15 à 17), la maison du jeune héros (« La maison, le verger derrière elle et la pelouse, c’est ce que Thomas connut d’abord »), et les animaux en grand nombre. Au milieu des chansons d’autrefois (p. 30 et 31),  ressurgissent les étapes annuelles qui rythmaient la vie paysanne, les foires, les moissons, les battages (p. 114) et les nombreuses fêtes religieuses. On assiste à la plus grande fête, celle de Pâques, à la course aux Œufs, à la Fête-Dieu, à celle de la saint André, à l’Assomption et à Noël, dans une moindre mesure. On suit les rituels pratiqués par l’abbé Monkiewicz au baptême et « lorsque la demeure de la chair s’effrite, que le mouvement du cœur faiblit […] le contrat de la matière et du souffle est désormais rompu » (p. 234).

Si la religion de ces terres isolées est très présente, elle est cependant fortement mêlée de superstition et « les diables y sont plus nombreux qu’ailleurs ». Les bords de l’Issa sont fréquentés par le Petit Allemand, « le deuxième nom du Malin », et Balthazar le forestier croit toujours qu’Il est là (p. 304). La grand-mère Misia est férue de sorcellerie : « N’importe quel signe de l’autre monde la mettait de bonne humeur ; il confirmait à ses yeux que l’homme sur la terre n’est pas seul mais en compagnie. » (p. 25). Une nuit, Pakienas, le vieux garçon, qui s’adonne à la superstition, est poursuivi par une colonne de vapeur, dont il est persuadé qu’elle est l’âme d’un berger venue le châtier (p. 35). Dans le hangar, un monstre à trois têtes « tatares », « mou comme un sac de son », apparaît à Satybelka, manifestation possible « des prisonniers tatares qui avaient travaillé à Ginè dans des temps très anciens » (p. 68-69). Quant à Magdalena, que Thomas a surprise nue se baignant dans l’Issa, elle devient la maîtresse de l’abbé Peïskswa et, devant le scandale,  s’empoisonne avec de la mort-aux rats (Chapitre XV). Après son enterrement, le 15 août, jour de Notre-Dame des Plantes, elle ne veut pas « quitter les lieux où elle a trouvé le bonheur » et des phénomènes inexplicables se produisent. Les exorcismes étant restés vains, elle sera finalement déterrée, transpercée au moyen d’un pieu et après avoir été décapitée, sa tête sera placée contre la plante de ses pieds. « Les troubles de la cure cessèrent aussitôt » (p. 75).

La région est encore le domaine du sorcier Masiulis, à qui Magdalena, la femme de Luc, vient demander un philtre d’amour pour conserver l’amour de son amant Romuald (p. 215-216), mais surtout des Invisibles qui se pressent « assis en rangs, à croupetons » au chevet des mourants et remettent en cause la présence du Dieu Caché. « Montre la trace de ta puissance, et je croirai que je ne m’en vais pas dans le néant, dans la pourriture de la terre- ils rampent et font tout ce qu’ils peuvent pour que cette pensée-là survive au dérèglement de toutes les pensées. » (p. 241). Alors que Thomas  réfléchit sur l’indifférence de Dieu («  Et si les prêtres racontent des histoires, si Dieu ne s’occupe pas du tout du monde ? »), il songe à « la sorcière transparente Laumè » qui se métamorphose à volonté et, au château d’Alunta, rêve, fasciné, à la prêtresse païenne qui échappa à l’assaut des Chevaliers Teutoniques en se suicidant. « Et son âme, où est-elle ? Maudite à jamais pour s’être défendue du baptême ? » (p. 225). Quant à la légende de Saulè (le Soleil) et de Ménuo (la Lune), elle révèle combien les Lituaniens ont la nostalgie de ces « temps où les mortels entraient en rapport avec les déités du ciel. » (p. 232-233).

Et par-dessus tout, dans ces terres où le serpent d’eau est sacré et où « quiconque le tue appelle sur soi le malheur », domine la couleur noire. L’Issa est noire, un étang s’appelle l’étang Noir, les  vipères portent une raie noire sur le dessus ou elles sont noires avec une tête rouge, les corneilles, les chiens sont de cette teinte et l’instituteur s’appelle Joseph le Noir.

La grande Histoire est aussi présente grâce aux tomes de L’Histoire de l’ancienne Lituanie de Narbut que trouve Thomas dans les armoires de son grand-père. Elle se révèle aussi à travers la généalogie de la famille Surkant et particulièrement le parcours de l’hérétique Jérôme Surkant, partisan du calvinisme, alors que la famille de Thomas est catholique depuis le XIV° siècle. Y est rappelé comment la Lituanie devint un grand empire en 1385 par le mariage de Jaguelon avec la reine de Pologne, comment elle vainquit les Chevaliers Teutoniques en 1410, comment en 1656 elle fut un temps soumise à Charles-Gustave de Suède et fut annexée par les Russes en 1795. Le grand-père Arthur Dilbin ne fut-il pas envoyé en Sibérie par ces mêmes Russes ? Et pourtant « Il n’y avait pas de raison pour les Lituaniens de dépendre du roi de Pologne plutôt que du roi de Suède. » (p. 133).

L’on y apprend que dans ce pays les structures sociales étaient très codifiées et réparties entre nobles, Juifs et paysans. Alors que les propriétaires terriens parlent le polonais, les paysans, comme Balthazar le forestier, s’expriment en lituanien. On sent la révolte des paysans lituaniens contre les maîtres qui ont choisi la Pologne. Ainsi, Joseph le Noir l’instituteur devine que c’est le jeune Wackonis qui a lancé une grenade sur la maison des Surkant. Au jeune homme qui lui dit que les seigneurs ont bu leur sang, que la terre est à eux et que, si on les tue, ils peuvent toujours fuir en Pologne, il répond : « Toi, tu es un Lituanien. Un Lituanien, ce n’est pas un bandit. La terre, nous la reprendrons quand même aux seigneurs. » (p. 97). Pourtant le grand-père, le curé et Joseph feront cause commune lorsque l’Etat entreprendra de s’emparer des forêts.

On sent aussi l’inquiétude du chroniqueur devant l’industrialisation grandissante qui menace les paysans : « Le progrès va les enfermer dans des gouffres ténébreux et ils ne verront plus les couchers de soleil, le vol des martins-pêcheurs, les étoiles scintillantes, toutes les merveilles de ce monde inépuisable. » (p. 14).

Le foisonnant roman de Milosz donne vie à de très nombreux personnages qui contribuent à la maturation psychologique du jeune héros Thomas.

Une famille de propriétaires terriens à Ginè.

Thomas est issu d’une lignée de gentilshommes dont on a perdu le souvenir. « On estimait leur richesse moins à l’étendue de leurs terres qu’au nombre d’âmes qui y vivaient. » Il habite chez son grand-père maternel, Casimir Surkant, la maître du domaine, qui n’aime « rien plus que la tranquillité et les livres traitant de la culture et des plantes ».Le fait qu’il « était « trop bon » […] écartait de lui les voisins de son rang. » (p. 19-20). Thomas éprouve un grand amour pour ce vieil homme qui l’initiera aux livres et à la botanique.

Son épouse Michalina, dite Misia, ne s’occupe guère de son petit-fils qui imagine qu’elle est faite « d’une matière dure et qu’en elle une petite machine faisait tic tac sans avoir besoin d’être remontée, un perpetuum mobile pour lequel le monde extérieur était superflu (p. 23-26).  Elle ne s’intéresse qu’à la vie d’outre-tombe et, si elle appelle son petit-fils « vilain » ou « sot », « cela ne l’impressionnait pas parce qu’il savait qu’elle l’aimait ».

Ils ont deux filles. Héléna a épousé le gérant d’un domaine voisin, Luc Juchniewicz, et elle prend soin des ruches. Elle deviendra la maîtresse de Romuald.  Tékla est la mère de Thomas. Pour lui, même si elle n’est pas à ses côtés, « elle restait une merveille trop grande pour servir à quoi que ce fût et, la regardant, il avalait sa salive à force d’amour » (p. 21 22). Il la retrouvera et partira avec elle à la fin du roman.

Tékla s’est marié avec un citadin, Théodore Dilbin et ils sont tous deux des exilés politiques en Pologne. Théodore, qui a une formation de vétérinaire, est un aventurier et le grand absent du livre, celui qui ne revient jamais. Son frère Constantin est considéré comme le fils indigne de la famille. Leur père, Arthur Dilbin, un insurgé de 1863, est celui qui fut envoyé en Sibérie, et l’époux de celle qu’on appelle la grand-mère Dilbin, de son prénom Bronislawa, la cadette des six filles du comte von Moll qui, par un beau jour d’hiver vient s’installer à Ginè et y finira sa vie, accompagnée par les Invisibles. Contrairement à Misia, elle veille sur son petit-fils, lui donne de menus cadeaux qu’elle tire de sa boîte en fer-blanc et surtout lui enseigne le vaste monde. Elle lui parle de son arrière-grand-père, le docteur Ritter, de théâtre, d’opéra, du merveilleux domaine de Imbrody, « qui appartenait aux Mohl, la famille de sa mère » (p. 80-85), lui raconte des anecdotes variées sur les juifs et l’initie à l’Histoire par le biais de la lutte contre la Russie, à laquelle son mari et ses fils Théodore et Constantin participèrent : « Souviens-toi, Thomas : dix-huit cent soixante-trois. La devise des insurgés : « Pour notre liberté et la vôtre » signifiait qu’ils luttaient aussi pour la liberté des Russes, mais le tzar était alors puissant et ils n’avaient à lui opposer que des fusils de chasse et des sabres. » (p. 83).

Autour de ce noyau familial qui donne son affection à l’enfant sans parents, gravite tout un petit monde. Ce sont Pola et Antonine les domestiques ; Satybelka l’économe, les trois curés qui se succèdent, Bien-Bien, puis le jeune curé amant de Magdalena, qui fait ses sermons en lituanien, et enfin le troisième prêtre, l’abbé Monkiewicz, qui se sentira impuissant à arracher Balthazar à l’influence du Malin. Il y a enfin Joseph le Noir, le nationaliste lituanien, qui déteste Surkant parce qu’il a fait le choix de la Pologne, mais qui devient quand même l’instituteur de Thomas.

Thomas, un garçon tourmenté en marge du monde.

Tous ces personnages forment le monde de Thomas, dont les souvenirs d’enfance sont la trame de ce livre. Le narrateur explique qu’aucune photo de son jeune héros n’a été prise et que ce dernier, quand il se regarde dans le miroir, est « incapable de se voir en se comparant aux autres » (p. 117). Le portrait qui est donné de lui n’est guère flatteur et en fait une sorte de Poil de Carotte lituanien. « Un chaume dur et épais d’un blond foncé retombait sur son front, […] Joufflu, les yeux gris, le nez petit et retroussé comme celui d’un verrat […] Grand pour son âge. » Sa haine est portée à son comble lorsqu’il entend un jour un des fils Koreva murmurer à son frère : « Thomas a la figure comme un cul tatare. »

On sent qu’il a du mal à établir des relations avec les autres et les petites filles le troublent et l’inquiètent. Son éveil sexuel se fera avec la jeune Onutè Akulonis (p. 55-56), qu’il évitera avec malaise lorsqu’il la reverra quelques années plus tard. Sans doute timide, il n’est lui-même, « sans souci des manières et des contraintes », qu’avec son grand-père, grâce à qui il « err[e] dans la fable des semences qui germent sous la terre, de la montée des tiges, des corolles, des pétales, des pistils et des étamines ».

Son caractère asocial est renforcé par son goût pour la lecture qui l’isole. Il découvre la Sophie de la comtesse de Ségur qui porte « de longues culottes terminées par une dentelle » mais il ne peut lire les légendes des images car elles sont en français. Il voudrait pénétrer le mystère des Tragédies de Shakespeare dont les pages sont tachées de rouille, mais, « bien que ce fût écrit en polonais », il se décourage : ce sont là « affaires de grandes personnes ». Il n’apprendra vraiment à lire que dans deux livres de voyages qui le fascineront, représentant des « nègres » à la peau rayée qui le font rêver à des terres lointaines et inaccessibles : « Et alors commença pour lui une ère nouvelle. » (p. 77). Quant au Coran, le livre saint le rassure. Il aime surtout se plonger dans son cahier spécial (et secret) qui ressemble à un livre et sur la couverture duquel il a inscrit « Oiseaux ». Il aime la sonorité des noms latins et s’oblige à écrire « scrupuleusement » le L., dont il ignore qu’il est l’initiale de Linné, le premier qui classa les espèces. « Cela en valait la peine, car nommer un oiseau, c’est presque l’avoir pour toujours . » (p. 176).

Ses essais en amitié tourneront court. Thomas s’entichera de Dominique Malinowski, le fils de la veuve la plus pauvre de Ginè. Il s’efforcera d’obtenir par tous les moyens « l’approbation de ces yeux gris et froids », attiré qu’il est par « ce qui est rude et méchant ». Dominique gouverne « à l’aide d’une terreur silencieuse » et se venge « de ce qu’il avait eu à souffrir de la part des adultes » (p. 104). Dominique a du ressentiment contre Dieu parce qu’il est indifférent au malheur de sa mère. Quand il profane l’hostie divine sur une table de pierre et la mange après l’avoir déchirée avec une alène, Thomas fuit soudain devant l’épouvante du péché mortel et perçoit en un instant «  la fausseté de ces moments où il s’était cru l’ami de Dominique » (p. 110-111).

Thomas apparaît comme un enfant tourmenté, qui se préoccupe de sa propre destinée. Lorsqu’il calligraphie des chiffres pendant ses leçons chez Joseph l’instituteur, il aspire à connaître « quelqu’un qui pût lui dire : ceci est bien, cela est mal, et alors on sait qu’il en est ainsi » (p. 173). Lorsqu’il va en forêt pour chasser, il se voit confronté à un dilemme : « Il lui venait parfois à l’esprit qu’il était plus heureux lorsqu’il ne portait pas d’armes, parce qu’en somme, tuer n’est pas indispensable. Pourtant, si l’on va à la  forêt sans fusil, chacun demande pourquoi, on a l’air bête, on ne sait pas s’expliquer, tandis qu’autrement « on va à la chasse » et c’est clair. » (p. 277).

Lors  d’une chasse aux canards avec Romuald, Victor et Denis, Thomas laisse volontairement s’échapper un col-vert. C’est alors l’occasion pour lui de s’interroger sur le déterminisme : «  Est-ce Dieu qui a décidé qu’il ne devait pas périr ? Si c’est lui qui l’a voulu, alors il a dû lui souffler à l’oreille de ne pas tirer. Mais pourquoi, dans ce cas, lui avait-il semblé que cela dépendait uniquement de son propre vouloir ? » (p. 321). Lors d’une autre chasse en octobre, il sera assailli par les mêmes pensées, bien que le monde lui parût « simple et clair » (p. 308-309). Il prête l’oreille à sa voix intérieure, s’interrogeant sur sa capacité à être maître de son propre vouloir. « Il savait qu’il devait se soumettre à des décrets s’accomplissant à travers lui, et ainsi chacun de ses pas lui appartenait et, en même temps, ne  lui appartenait pas. »

Son aspiration à la pureté se manifeste par un rêve qui le ravit autant que la fessée de verges administrée par un des garçons de ferme. Il se trouve dans l’arène d’un cirque au temps de Néron et chante avec un groupe de chrétiens. Les larmes qu’il verse sont  le signe de la bonté dont il fait preuve en subissant le martyre (des lions le dévorent) et il se transforme « en une rivière sans digues », exalté dans une « lumière rayonnante et [en ] union avec le Bien, à jamais » (p. 192). Mais il ne cesse de se poser des questions et, après avoir jeûné, craint que le Malin ne lui fasse perdre de nouveau pied et douter de Dieu (p. 294).

Thomas, un enfant dans la nature.

Balthazar le forestier initiera Thomas au monde merveilleux de la nature. Thomas court joyeux à sa rencontre lorsqu’il apporte champignons ou gibier. Avec sa femme et ses deux enfants, l’homme de la forêt habite une maison dans un bois de charmes à l’écart : « Thomas aurait bien voulu habiter là, loin de tout, avec les bêtes qui tendent le cou du milieu des fourrés et observent le mouvement de la ferme. » (p. 46).

Quant au grand-père Surkant, il fait pénétrer son petit-fils dans un univers à part, « dans le vert royaume des plantes au moment où les feuilles jaunissaient et tombaient des arbres- un autre royaume que celui de la réalité. Il s’y trouvait en sécurité, les plantes ne sont pas mauvaises. Là, rien ne le repousserait. » (p. 116).

Un été, Pakienas procure à Thomas les cartons dont il besoin pour constituer un herbier et il se met à collectionner des espèces. Orchis, molènes, giroflées, asters, réséda, trouveront place dans l’herbier qui ne durera qu’une saison, l’attention de Thomas se portant ensuite vers les oiseaux (dont nous avons déjà parlé) et les animaux.

Dans ce livre, dix chapitres sont consacrés à la chasse et ils sont parmi les plus beaux du livre. Peut-être est-ce parce que, tout-petit, on mettait Thomas sur une peau d’ours que le goût de la chasse lui vint. « Le grand-père se souvenait que, lorsqu’on avait tué l’ours dont il restait encore la peau et qu’on en avait fumé les jambons, les chiens reconnaissaient cette viande son odeur et leur poil se hérissait. «  (p. 121). L’enfance de Thomas est bercée d’histoires extraordinaires d’ours politiques, d’ours intelligents, de braconnages d’élans et de grand-duc en cage. « Le contact de ce pelage court (celui de l’élan) réveillait sans doute [dans le grand-duc] les souvenirs de tous ses ancêtres qui déchiraient faons et lièvres. » (p. 119-14). D’étranges associations d’idées lui viennent en tête lorsqu’il songe « à tout ce qui est poil » : « S’identifiant en quelque sorte avec le grand-duc, se transformant en lui tandis qu’il tressaillait sur l’élan, il s’en fallait de peu qu’il ne se demandât s’il n’avait pas aussi envie de déchirer Magdalena, ou si les délices qu’il éprouvait ne venaient pas de ce qu’elle était déjà morte. »

« Chevalier, exterminateur du Mal », Thomas chasse les vipères à Borkunaï, où elles représentent un « véritable fléau »(p. 156). Accompagnant Romuald et chaussé de hautes bottes, il les traque sur le sentier près du ruisseau, dans le marécage, en s’en approchant avec prudence. Elles exercent sur lui une sorte de fascination inexplicable : « - Quelle bizarre exception parmi toutes les créatures vivantes ! » que ce « petit morceau de corde » dont la « puissance réside en quelque sorte au-delà d’elle-même, comme si elle n’était qu’un accessoire ou un instrument » (p. 156). Il sera même donné à Thomas d’apercevoir un spectacle rarissime, une noce de vipères : «  Une danse d’éclairs sur le sol. »

Son initiation à la chasse se fait l’été où il devient l’ami de M. Romuald ; il a alors l’honneur de tirer sous sa direction avec un vrai fusil de chasse et de voir comment il appâte les gélinottes avec un pipeau (p. 158). Il accède ainsi aux activités des professionnels, apprend à nettoyer les fusils et à enlever la peau des oiseaux (p. 157). Il apprend à chasser avec les trois chiens courants et le chien d’arrêt (p. 160) et, s’il a du mal à jouer du cor, découvre la paix et les joies de l’automne. Son apprentissage se fait d’abord en tant que « simple apprenti de bas rang ». Les histoires de chasse, la poursuite et la mort d’un lièvre (p. 163) feront de lui un vrai chasseur. Et il aura le droit de porter des « bottes à longue tige, si possible avec un tirant qu’on boucle sous le genou » (p.165).

Il vivra l’expérience sans pareille de la chasse au grand tetras (p. 197), « un oiseau qui est le symbole de la vraie grande forêt ». Il ignore ce qui l’excite le plus, de « l’image de l’éventail ouvert de la queue » de l’oiseau-dindon ou « de sa propre image se faufilant dans la pénombre ». Tremblant de froid et d’attente, Thomas écoute le fascinant tek-ap, tek-ap de l’oiseau et pressent « le prestige de cette chasse qui exprime la sauvagerie du printemps » (p. 202).

La mort du grand tetras est pour lui l’occasion d’une véritable expérience existentielle. Il éprouve alors « la nostalgie d’une entente avec diverses créatures vivantes, telle qu’il n’en existe pas » et il comprend que « prendre soi-même une autre forme, mettons celle d’un tetras, cela aussi est impossible «  (p. 205). Quand il chasse l’épervier, il oublie même qui il est, en se donnant une âme d’épervier (p. 255). Lui qui possède l’art suprême de frouer, « ce signal aigu, entre le miaulement d’un chat et le sifflement d’une balle », s’en voit soudain dépossédé quand sa voix se met à muer (p.256).

Allant de plus en plus loin dans une approche métaphysique de la chasse, Thomas met son point d’honneur à ne se servir que de sa propre adresse. Chassant sans fusil, il essaie d’approcher furtivement d’assez près les animaux « pour être sûr que, s’il avait eu un fusil, il n’aurait pas manqué son coup » (p.206).

Mais en même temps, à Alunta, lors de la chasse au canard, qui se fait en canot, il éprouve le plaisir et la surprise d’aller chercher le canard qu’on a tué de sa main. La berdanka, le fusil, devient une partie de lui-même. Quand il s’interroge sur le vouloir-vivre du gibier, il se persuade que son but de vaincre et empailler est « plus important que la volonté de vivre des animaux «  (p. 256).

Sans cesse écartelé entre son goût de la chasse et sa compassion pour le règne animal, il éprouve ainsi une forme de haine à l’égard de lui-même, le jour de la chasse aux lagopèdes, au cours de laquelle il ne tue aucun animal. Il s’en veut alors d’avoir déçu Romuald (p. 276). Ayant tant aspiré à devenir un « citoyen de la forêt »,  ce « chasseur dans l’âme » éprouve une grande déception de « voir qu’il ne ser[a] jamais l’homme complet qu’il avait rêvé d’être (p. 277), car il lui manque la maîtrise de lui-même.

Après avoir laissé échappé des chevreuils parce qu’il veut que leur observation  dure et qu’il aspire à « se dissoudre et, invisible, participer », après avoir aussi laissé s’enfuir un jeune renard, il fait l’expérience capitale du mystère de la mort quand il tue un petit écureuil (p. 278-281) « qui ne savait pas mourir » et assiste à son agonie. Le monde devient alors une apparence, une coquille vide, et il s’abandonne à appeler sa mère dans une sorte d’incantation : « Maman, maman, maman, viens ! » (p.281). Il en appelle à Dieu dont il ne comprend pas qu’il ait pu créer un monde voué à la mort(p. 284). Il comprend que tout être humain porte en soi le germe de la destruction.

La chasse apparaît donc bien pour Thomas un étape essentielle de sa formation, une véritable initiation philosophique et le moyen privilégié du dévoilement du monde.

« Je règle mes comptes avec la vie ».

Pour Milosz, cette œuvre fut essentielle : « Je règle mes comptes avec la vie », déclara-t-il à son propos. Méditation profonde sur les créatures et les liens qui les rattachent à l’au-delà, réflexion sur le Mal, chant de la réintégration, le roman est sans doute tout cela à la fois. Avec cette œuvre à la prose poétique ample et inimitable, qui lui fut une thérapie nécessaire avant de retourner à l’écriture proprement poétique, « la patrie qui remplace celle qui soudain lui a manqué », Milosz l’exilé refonde sa patrie spirituelle aux confins de l’Europe, en retrouvant l’harmonie originelle du passé de son enfance.

Dans une interview accordée par Milosz lors de la réception du Nobel, Jean Offredo voyait juste en affirmant que ce sont « son attachement à sa terre natale, sa foi chrétienne, son sens de l’homme, qui ont donné à sa poésie de l’exil la dimension littéraire » reconnue par le Nobel en 1980.


D'après des notes prises lors du compte-rendu de lecture de Bénédicte Picard et des notes personnelles.
Les pages renvoient à : Sur les bords de l'Issa, Czeslaw Milosz,L'Imaginaire, Gallimard, 1956.

Bibliographie.

  • Composition (Kompozycja 1930)
  • Voyage (Podróż 1930)
  • Poèmes sur le temps figé (Poemat o czasie zastygłym, 1933)
  • Trois Hivers (Trzy zimy, 1936)
  • Le Salut (Ocalenie, 1945)
  • La Pensée captive. Essai sur les logocraties populaires (Zniewolony umysł, 1953)
  • La Prise du pouvoir (Zdobycie władzy, 1953)
  • Lumière du jour (Światło dzienne, 1953)
  • Sur les bords de l'Issa (Dolina Issy, 1955)
  • Traité poétique (Traktat poetycki, 1957)
  • L'Europe familiale (Rodzinna Europa, 1959)
  • Le roi Popiel et autres poèmes (Król Popiel i inne wiersze, 1961)
  • Une autre Europe (1964)
  • Gucio enchanté (Gucio zaczarowany, 1965)
  • Visions de la Baie de San Francisco (Widzenia nad Zatoką San Francisco, 1969)
  • La ville sans nom (Miasto bez imienia, 1969)
  • Histoire de la littérature polonaise (1969)
  • Les devoirs privés (Prywatne obowiązki, 1972)
  • Où le soleil se lève et où il se couche (Gdzie słońce wschodzi i kędy zapada, 1974)
  • Empereur de la terre (Emperor of the earth, Berkeley University of Cal. Press, 1976)
  • La Terre d'Ulro (Ziemia Ulro, 1977)
  • Le jardin des sciences (Ogród nauk, 1979)
  • Enfants d'Europe, et autres poèmes (1980)
  • L'hymne à la perle (Hymn o perle, 1982)
  • Témoignage de la poésie (The Witness of Poetry, Harvard Univ.Press, 1983)
  • Terre inépuisable (Nieobjęta ziemia, 1984)
  • En commençant par mes rues (Zaczynając od moich ulic, 1985)
  • Chroniques (Kroniki, 1987)
  • Des endroits lointains (Dalsze okolice, 1991)
  • A la recherche de la patrie (Szukanie ojczyzny, 1992)
  • Au bord de la rivière (Na brzegu rzeki, 1994)
  • Pause métaphysique (Metafizyczna pauza, 1995)
  • Les légendes de la modernité (Essais de la guerre) (Legendy nowoczesności (Eseje wojenne), 1996)
  • La vie sur les îles (Życie na wyspach, 1997)
  • Le chien mandarin (Piesek przydrożny 1997)
  • L'Abécédaire de Milosz (Abecadło Miłosza, 1997)
  • Un autre Abécédaire (Inne abecadło, 1998)
  • Voyage dans l'entre-deux-guerres (Wyprawa w dwudziestolecie, 1999)
  • Cela (To, 2000)
  • Orphée et Eurydice (Orfeusz i Eurydyka 2003)
  • Durant le voyage (O podróżach w czasie (2004)

Jeudi 10 décembre 2008

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