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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 23:24

 

 

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Quand on évoque La Peste de Camus (1947), on songe surtout aux personnages du narrateur, le docteur Rieux, au journaliste et homme d’action Raymond Rambert et à Jean Tarrou, ce fils de procureur hostile à la peine de mort, et modèle du « saint laïque ». On se souvient aussi du père Paneloux et du fils du juge Othon, qui meurt dans d’atroces souffrances, et dont l’agonie pose la question du Mal.

Il est cependant un personnage qui ne retient pas l’attention de prime abord mais dont Camus souligne l’importance au détour d’une page, lorsqu’il écrit : « Et s’il faut absolument un héros dans cette histoire, le narrateur propose justement ce héros insignifiant et effacé qui n’avait pour lui qu’un peu de bonté de cœur et un idéal apparemment ridicule. » Ce personnage « insignifiant » et « effacé », c’est Joseph Grand, petit gratte-papier, employé au service des statistiques et à l'état-civil à la mairie d’Oran, qui mène une vie banale et routinière. Profondément humain, il va porter secours à l’étrange Cottard, puis très vite, en « représentant de toutes les vertus tranquilles », proposer son aide pour le secrétariat des formations sanitaires et jouer ainsi un rôle à sa mesure dans la lutte contre la peste.

Mais, s’il faut s’arrêter sur ce personnage, c’est peut-être surtout parce qu’il est un homme qui écrit, et sa présence dans le récit pose plusieurs questions.

C’est d’abord par l’intermédiaire de Rieux  que le lecteur apprend que, pour Grand, à qui le narrateur trouve "un petit air de mystère",  "les soirées sont sacrées", et qu'il travaille à "quelque chose sur l'essor d'une personnalité" (p. 46). Rieux imagine alors qu'il rédige "dans doute un livre ou quelque chose d'approchant". Le docteur le décrit comme quelqu'un qui est incapable de "trouver le mot juste", mais en même temps un "de ces hommes rares dans notre ville comme ailleurs, qui ont toujours le courage de leurs bons sentiments". Il est celui qui éprouve de grandes difficultés à "évoquer des émotions [...] simples", l'amour de ses neveux, de sa soeur, le chagrin de la mort de ses parents dans son enfance, et le son de la cloche qui tinte" doucement vers cinq heures du soir". Grand apparaît ainsi comme un homme humble dont la préoccupation majeure est d' "apprendre à [s'] exprimer" (p. 49).
Par le biais de Cottard, on découvre ensuite qu'il s’adonne bien tous les soirs à « un petit travail »(p. 57). Et à son visiteur qui lui dit : « […] vous faites un livre. », il rétorque : « Si vous voulez, mais c’est plus compliqué que cela ! » Est évoquée alors la figure de l’artiste, statut dont Cottard pense qu’il doit « arranger bien des choses » et qui lui confère « plus de droits ».

Le personnage de Joseph Grand s'étoffe lorsqu'il se livre plus avant à Rieux, lui avouant que sa jeune femme Jeanne l'a quitté et qu'il regrette infiniment de n'avoir pas su "trouver les mots qui l'auraient retenue" (p. 81). A présent, il pense sans cesse à lui écrire une lettre "pour se justifier" (p. 80).
Quelques jours avant le prêche du père Paneloux, alors que le « sifflement sourd » du fléau de la peste parvient aux oreilles de Rieux (p. 97), pour la première fois, Grand se confie au docteur à propos de son « travail ». Il lui confie son aspiration à la perfection « douloureuse » de l’écriture, lui expliquant qu’il consacre « des soirées, des semaines entières sur un mot… et quelquefois une simple conjonction »  […] Comprenez bien, docteur. A la rigueur, c’est assez facile de choisir entre mais et et. C’est déjà plus difficile d’opter entre et et puis. La difficulté grandit avec puis et ensuite. Mais assurément, ce qu’il y a de plus difficile, c’est de savoir s’il faut mettre et ou s’il ne faut pas. » (p. 98).

Quand Rieux, installé dans la salle à manger de Grand, observe les « papiers couverts de ratures sur une écriture microscopique », son hôte lui dit de ne pas regarder car c’est sa première phrase. Elle lui « donne du mal, beaucoup de mal ». Et quand Rieux lui demande de lui lire cette phrase, il lui en est reconnaissant. A ce moment précis, la voix de Grand va couvrir les « terribles hurlements de la nuit » où sévit la peste, et qui ressurgiront après la lecture.

Pour la première fois, on découvre donc cette fameuse phrase qui ne sera jamais suivie d’une autre : « Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. (p. 99). Et à Rieux qui se déclare curieux de connaître la suite, Grand explique son ambition, celle d'une écriture qui "colle" au plus près de ce qu’il a imaginé. Il aspire à ce que le rythme de sa phrase  soit mimétique de la promenade au trot, « une-deux-trois, une-deux-trois », et que l’on puisse dire alors « Chapeau bas ! » (p. 99-100).

Par la suite, la phrase évoluera. Grand voudra remplacer l’adjectif « superbe » par « noire jument alezane », à quoi Rieux lui opposera qu’ « alezane n’indique pas la race mais la couleur », qui par ailleurs « n’est pas le noir ». L'adjectif « fleuries » sera ensuite remplacé par « pleines de fleurs », « noire » par « somptueuse », mais la phrase ne satisfera jamais son auteur.

Plus tard, lorsque Grand tombe malade, il demande à Rieux de lui apporter son manuscrit. Comportant une cinquantaine de pages, celui-ci porte « la même phrase indéfiniment recopiée, remaniée, enrichie ou appauvrie. Sans arrêt, le mois de mai, l’amazone et les allées du Bois se confrontaient et se disposaient de façons diverses. L’ouvrage comportait aussi des explications démesurément longues et des variantes. » A ce moment encore, il s’écrie que « belle, belle, ce n’est pas le mot juste. » (p. 238). Il crie à Rieux de brûler son texte mais, le lendemain, la fièvre ayant disparu, il promet qu’il recommencera à écrire.
Dans  l'épilogue, au moment de quitter le docteur, Grand lui avoue qu'il a enfin écrit à sa femme Jeanne et qu'il a supprimé de sa phrase tous les adjectifs.
Le lecteur a une dernière vision de lui,  "content", enlevant son chapeau avec cérémonie et souriant malicieusement (p. 277). Ne faut-il pas imaginer "Sisyphe heureux"?

Quelle signification accorder à ce personnage ? Est-il le représentant d’un cratylisme utopique, qui permettrait à Grand de rédiger la phrase parfaite, celle dans laquelle la relation entre les mots et la chose serait motivée par un rapport obligé, naturel, consubstantiel entre les mots et la réalité désignée et ne serait plus fortuite ? Sa lutte incessante pour trouver le mot adéquat serait alors le symbole du grand rêve de la lutte contre l'arbitraire du signe enfin réalisé...

Ou faut-il  lire dans ce personnage de petit rond-de-cuir une sorte de Sisyphe recommençant inlassablement sa phrase comme le héros mythologique remontait sans cesse son rocher ? Dans ce cas, il serait le révélateur de l’absurde d’une existence où nos aspirations ne coïncident jamais avec la réalité.

En outre, Grand n'est-il pas un avatar de l’écrivain, sans cesse sur le métier remettant son ouvrage, le polissant sans cesse et le repolissant pour trouver le terme juste ? Celui qui « ne trouvait pas ses mots » pourrait être alors l'image de l'auteur à la recherche de la forme parfaite, une sorte de Flaubert oranais, en quête de la phrase parfaite passée au tamis de son « gueuloir ».

On peut aussi se demander si les efforts vains de Grand ne sont pas une mise en abyme de la difficulté que Camus lui-même eut à écrire son roman et dont il parle dans ses Carnets : « Peste. De toute ma vie, jamais un tel sentiment d’échec. Je ne suis même pas sûr d’arriver jusqu’au bout. »

Ou plus précisément encore, Grand ne serait-il pas un double de Camus lui-même, ce jeune homme d’un milieu modeste, remarqué par son instituteur Louis Germain qui lui ouvrit les portes du savoir et lui permit d’apprendre le maniement de la langue française ? Il rappellerait ainsi « l’ancien pauvre pour qui chaque mot est une conquête. Dans ses Carnets, il note : « La confiance dans les mots, c’est le classicisme- mais pour garder sa confiance, il n’en use que prudemment. »

Enfin, Joseph Grand ne pose-t-il pas la question de la vanité de l’écriture « quand Rome brûle », quand le monde est livré au chaos ? Pourquoi vouloir à tout prix ciseler une belle phrase quand Oran est ravagée par la peste, quand la "peste brune" s'abat sur le monde ? Cela sert-il à quelque chose d’écrire lorsque l’on torture et massacre ?

Idéal d’écrivain ou auteur raté, le personnage énigmatique de Joseph Grand, tout à la fois amoureux fidèle et homme d’action, interroge donc le lecteur par une ambition d’écriture marquée au sceau de l’ambiguïté.


Les pages renvoient à La Peste, Folio n°42. 


Samedi 09 janvier 2010 

 

 

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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 18:51

Les Chaise Robin de Baeser 

 

Mercredi 06 janvier 2010, dans le Grand Théâtre à la française d’Angers, l’on jouait Les Chaises avec Clotilde de Bayser et Michel Robin de la Comédie-Française, dans une mise en scène de Jean Dautremay, qui en fut aussi sociétaire de janvier 1993 à janvier 2007. Jean Dautremay lui-même y jouait le rôle de l’Orateur. Dans l’entretien avec l’équipe qui a suivi la représentation, les comédiens se sont félicité de l’entrée du grand dramaturge- ô combien tardive- au répertoire du Français.

C’est en effet le paradoxe du théâtre d’Ionesco, très connu et très joué dans les pays anglo-saxons, tout comme dans l’Europe de l’Est, d’avoir été un temps délaissé en France. Cela est sans doute dû au fait que le dramaturge d’origine roumaine, viscéralement anti-communiste et anti-brechtien, n’était pas en odeur de sainteté auprès de la mouvance de gauche. Si Adamov tombe dans l’oubli, Beckett demeure et  Ionesco est redécouvert. A la mode dans les années 50, il connut en effet en France une sorte de purgatoire dont il est à présent sorti. Des relectures, comme celle de La Cantatrice chauve par Jean-Luc Lagarce par exemple, moins attachées à démontrer l’intentionnalité de ce théâtre, s’attachent désormais à en souligner plutôt la grande dramaturgie poétique.

Les Chaises, « farce tragique » en un acte, est la quatrième pièce de Ionesco, qui fut créée le 22 avril 1952 (un an avant En attendant Godot), au Théâtre Lancry, dans une mise en scène de Sylvain Dhomme et des décors de Jacques Noël. Pierre Chevalier interprétait le Vieux (95 ans), Tsilla Chelton la Vieille (94 ans) et Sylvain Dhomme l’Orateur (45 à 50 ans), âge donné par la didascalie initiale. Publiée en 1954, elle fut reprise au Studio des Champs-Elysées, en février 1956, puis en mars 1961, dans une mise en scène de Jacques Mauclair, avec Jacques Mauclair dans le rôle du Vieux et de nouveau Tsilla Chelton dans celui de la Vieille. J’ai encore en mémoire le souvenir d’une représentation, retransmise par FR3, je crois, il y a presque vingt ans. La mise en scène sobre et sensible de Jean-Luc Boutté servait admirablement la profondeur subtile du jeu de Denise Gence et Pierre Dux, les deux Molières de l’année 1990.

A une spectatrice qui s’étonnait du choix d’une comédienne jeune pour jouer la Vieille, Clotilde de Bayser a précisé que Tsilla Chelton n’avait que 35 ans lorsqu’elle créa le rôle de composition d'une très vieille femme. C’était un choix délibéré de Ionesco que la comédienne soit jeune. Ici, le parti pris de Jean Dautremay est qu’elle soit sans âge. Elle est censée représenter la femme à tous les âges et dans tous ses avatars, de la mère à la « pute » en passant par la petite fille. La comédienne, coiffée d’une choucroute à la Bardot, vêtue d’une robe en vichy mauve pâle et chaussée de ballerines blanches, apparaît ainsi comme une fixation de la femme aimée intemporelle.

Quant au « grand » Michel Robin, dont il faut rappeler qu’il est né en 1930 et qu’il est sociétaire du Français depuis 1994, il campe le Vieux, un ancien maréchal des logis, encore élégant dans son costume de campagne et ses souliers blancs. Sa voix au timbre un peu grêle et plaintif sert à merveille ce personnage de « vieillard ou d’enfant » (p. 28) qui sanglote comme un bébé (p. 21) et appelle désespérément sa maman tandis que le berce Sémiramis, sa petite « crotte ».

Clotilde de Bayser explique qu'apprendre un texte de Ionesco, dont les dialogues n'ont pas de logique, est un exercice difficile. "On apprend, le premier mot, puis le deuxième... et puis voilà!", dit-elle simplement. L'écriture de cette pièce requiert en outre des comédiens qu'il fasse se succéder différents niveaux émotionnels. Il leur faut passer "d'une chose à l'autre", dans une perpective impressionniste. Les comédiens du Français sont souverains dans cet art.
Le thème de cette pièce, très importante dans le théâtre d’Ionesco, est connu : isolés sur une île- peut-être dans un phare puisque le dramaturge indique dans la didascalie initiale que les murs sont circulaires et que la Vieille dit : « Ah ! cette maison, cette île, je ne peux m’y habituer. Tout entourée d’eau… de l’eau sous les fenêtres, jusqu’à l’horizon… » (p. 14)- deux vieux époux ressassent inlassablement les mêmes histoires. Le Vieux n’a qu’une idée en tête : transmettre un message à l’humanité. Dans ce but, il réunit une foule de personnages, du Colonel à l’Empereur en passant par le Photograveur, la Première Dame, la Belle, qui attendent l’Orateur. Tous ces invités demeurent invisibles. Juste avant l’apparition finale de l’Orateur, qui ne prononcera que « des râles, des gémissements, des sons gutturaux de muet » (p. 85), le Vieux et la Vieille se jettent chacun par une fenêtre dont le rideau flotte au vent, côté cour et côté jardin, en criant « Vive l’Empereur ! » (p. 84).

Cette pièce est particulièrement représentative de l’inventivité du théâtre de Ionesco. Elle est d’abord emblématique du mécanisme théâtral qu’il souhaite mettre en œuvre et qu’il explique dans Notes et Contre-Notes.  Ce qu’il veut, c’est « souligner par la farce le sens tragique du texte ». Selon lui, le comique est sans issue : « Il est au-delà et en deçà du désespoir et de l’espoir. […] Le comique est une autre face du tragique.» Se succèdent ainsi des scènes drôles ou pathétiques, pour le dramaturge, le rire étant « l’aboutissement du drame. On rit pour ne pas pleurer ». Et Ionesco, dans cette perspective, définit ainsi ses personnages : « Les personnages comiques, ce sont les gens qui n’existent pas. Le personnage tragique ne change pas, il se brise ; il est lui, il est réel. » La Vieille, le Vieux, l’Orateur sont donc bien tragiques.

Quant à l’Orateur, incapable de transmettre le message du Vieux, il amplifie encore la tragédie de la vieillesse et de la mort. Ionesco avait d’ailleurs envisagé d’intituler sa pièce L’Orateur parce que le personnage ne disait rien. Quant au tableau noir de la fin que brandit l’Orateur et sur lequel est inscrit le sibyllin « ANGEPAIN », Dautremay ne le fait pas apparaître, d’autant plus qu’il avait été supprimé dans la première mise en scène et qu’Ionesco lui-même reconnaissait que l’on pouvait s’en passer. L’essentiel pour Ionesco était que le metteur en scène se laisse « modeler par la pièce ».

Les Chaises sont aussi l’expression remarquable du mécanisme de prolifération, très présent dans le théâtre de Ionesco, comme dans Victimes du devoir, où Madeleine remplit la scène de tasses de café, ou encore dans Amédée ou comment s’en débarrasser, quand la mort croît dans la démesure. Ici, la Vieille apporte un nombre toujours plus grand de chaises pour y faire asseoir les invités invisibles.

Dans la plupart des mises en scène, les chaises apparaissent sur scène de derrière les nombreuses portes. Jean Dautremay pour sa part a imaginé de les faire descendre des cintres, solution quasiment imposée par l’espace restreint du Studio-Théâtre de la Comédie-Française où les comédiens ont répété. Cette contrainte donne ainsi naissance à un procédé créateur d’une grande poésie, d’autant plus que chaque chaise qui « tombe du ciel » est différente (en bois, en plastique, recouverte de velours, aux styles multiples…), et possède une réelle personnalité puisqu’elle est censée représenter un personnage. Clotilde de Bayser dit se sentir comme "la bergère d’un troupeau de chaises", au sein d’un vrai ballet, où elle doit les disposer de manière à pouvoir y circuler aisément. Ce désordre apparent est en fait un ordre très maîtrisé.


Les Chaises 3

Le choix de Jean Dautremay d’une géométrie verticale- à laquelle répond l’image implicite du phare- correspond bien au souhait de Ionesco qui écrit : «  Cette polarisation [verticale] prend tout son sens avec Les Chaises. Les Vieux, à force de volonté, luttent contre la pesanteur de l’âge et du temps. Ils veulent transmettre leur message malgré tout, pour barrer à la décrépitude et à la mort. Le message est le signe de leur survivance : il peut voler par les airs. Le phare devient un moyen pour tenter de conjurer la malédiction de l’âge. En vain, la pièce se termine par une chute de haut en bas, par un suicide des deux Vieux, incapables de soutenir leur rôle jusqu’au bout. » C’est bien ce que dit le Vieux : « […] j’ai voulu faire du sport… de l’alpinisme… on m’a tiré par les pieds pour me faire glisser… j’ai voulu monter les escaliers, on m’a pourri les marches… Je me suis effondré […] » (p. 73).

A un spectateur qui demande à Jean Dautremay si l’apparition de l’Orateur, en surélévation sur le mur sombre du fond, peut renvoyer à Dieu, le metteur en scène répond que la pensée de la pièce ne renvoie à aucune religion quelconque. Il est certain cependant que, pour Ionesco, qui était très mystique, c’est le personnage de l’Empereur qui représente un être supérieur, sans doute Dieu, mais un Dieu dont on ignore qui il est.

Par ailleurs, pour le spectateur, donner la réplique à des personnages invisibles apparaît comme une véritable gageure. A cela Clotilde de Bayser répond qu’effectivement, c’est « un drôle de truc » que de jouer avec des personnages imaginaires. La variété des chaises, que nous avons évoquée, lui permet cependant de les différencier et elle les voit comme les remords, les regrets ou les doubles du Vieux et de la Vieille. Qui sont en effet ces fantômes ? « Des paroles sans auteur, des présences sans personne, des êtres dans le néant », le Vieux et la Vieille n’ayant jamais eu d’amis. Selon Jean Dautremay,  ils doivent être considérés comme des objets linguistiques plus que comme des personnages réels : « Pourquoi ? Oui. Je. Bref. Bref… » (p. 49-50). Il en va de même pour l’Orateur, dont on attend la venue pendant toute la pièce, et qui apparaît sous la forme d’un masque noir dont on ne voit qu’une bouche blanche, ouverte sur des sons inarticulés.

Le but d’Ionesco n’était-il pas d’écrire une pièce sur le vide, une pièce sans personnages, à l'extrême limite du théâtre et où il n’y aurait eu que des chaises ? Et toujours dans Notes et Contre-Notes, l'auteur précise : « J’ai essayé d’extérioriser l’angoisse de mes personnages dans les objets, de visualiser l’action scénique, de donner des images concrètes de la frayeur ou du regret, du remords, de l’aliénation [… en ce sens] tout devient présence, tout devient personnage. »

Il raconte aussi avec humour la réception de la pièce lors d’une représentation à Lyon : « […] les soyeux Lyonnais étaient venus, fourrures, diamants… On annonce l’arrivée sur scène de la Dame, on regarde dans le programme : personne. Nous avions un ancien camarade de la troupe dans la salle qui était juste à côté d’une spectatrice qui faisait le plus de scandale. Puis on annonce l’arrivée du Colonel, dans le programme toujours rien, pas de nom d’acteur. Alors on s’est mis en colère, non pas à cause de la pièce mais parce que, ils l’ont dit, par souci d’économie et par mépris pour la province, on n’avait pas transporté à Lyon tous les comédiens de Paris. » Cette scène en dit long sur l’aspect novateur du théâtre de Ionesco !

Ainsi la mise en scène de Jean Dautremay, dont le plateau circulaire et tournant symbolise le bouleversement du monde, nous permet une relecture passionnante de cette pièce célèbre, plus délirante qu’absurde. En effet, Ionesco réfutait ce terme inventé par un critique et qu’il considérait comme une absurdité. Céline Martin, dans une analyse de la pièce, parle d’ailleurs d’un « théâtre fantasmagorique, fantasmé », situé « entre rêve et réalité ».

Anti-personnages, vieux époux touchants et dérisoires, rongés par l’incommunicabilité du langage, à la recherche du passé perdu, Le Vieux et la Vieille ouvrent à leurs invités invisibles la porte du néant.

« J’aurais pourtant

voulu tellement

finir nos os

sous une même peau

dans un même tombeau

de nos vieilles chairs

nourrir les mêmes vers

ensemble pourrir… »

 

Et cela même leur sera refusé !robin-clotilde.jpg

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les _Chaises

http://webperso.mediom.qc.ca/~extrudex/articles/an-chaises2.html

Les Chaises suivi de L’impromptu de l’Alma, Ionesco, Folio n°401

 

Jeudi 07 janvier 2010

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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 15:59

  rose-unique.jpg

                                       Rosier Pierre de Ronsard dans le jardin de Rou (Printemps 2009).

La cour était toute bruissante de la disparition de la douce Marie de Clèves, morte en couches le 30 octobre 1574, et qui avait conquis le cœur du futur roi Henri III. Fou de douleur, Henri s’était couché durant de longs jours et avait fait coudre de petites têtes de mort sur ses vêtements. Le temps, s’il avait passé, n’avait pas atténué le chagrin du roi qui avait demandé à ses poètes de cour d’ériger un « tombeau » à celle qu’il avait passionnément aimée.

C’est ainsi qu’au mois de mai suivant, moi, la petite rose encore en bouton, je vis errer dans les allées ensoleillées du parc du prieuré de Saint-Cosme-lez-Tours le propriétaire des lieux, le poète Pierre de Ronsard, en quête d’inspiration pour plaire à son roi.
Celui à qui une cinquantaine bien avancée avait voûté le dos semblait perdu, hagard, plongé dans le silence profond de son monde intérieur, que sa surdité très ancienne avait engendré. Désormais, pour lui, l'univers était muet : il n’entendait plus le cri de l’alouette qu’il avait tant aimé voir « frétiller » dans le ciel ; il ne percevait plus les « doux ramages des huppes, des coqs et des ramiers rouhars » ; il était définitivement sourd au bourdonnement des insectes au plein de mai.

Toute buissonnante et odoriférante, inclinée langoureusement sur le tuffeau, où le sulfate avait oublié des ombres vertes, j’étais amoureuse de mon poète. Il me semblait si fragile, si vulnérable, avec sa barbiche taillée en biseau et son justaucorps de velours noir, qui dessinait sans élégance les contours de son corps malingre.

Je l’aimais, nous l’aimions toutes, nous, les innombrables variétés de roses de ses parterres enclos de buis, que Saturnin, son vieux jardinier, élevait avec patience et passion. Chaque matin, Pierre de Ronsard s’aventurait au milieu de nous, triant « les fleurs  épanies », cueillant d’une main assurée, que la plume avait rendue noueuse, les fleurs fragiles avant qu’elles ne choient à terre. A travers une des hautes fenêtres à meneaux du manoir, je le voyais, avec des gestes lents, les harmoniser en d’éclatants bouquets dans le beau vase de faïence, sur lequel Bernard Palissy avait dessiné les trois Parques.

Ce matin-là, il s’était assis sur le banc de pierre devant la maison, et avait laissé choir par lassitude sa plume et son parchemin. Toujours attentive à ses humeurs changeantes, je l’avais entendu murmurer dans un soupir : « Marie, Marie, pourquoi m’avez-vous quitté ? » De quelle Marie parlait-il ? Ce ne pouvait être Marie de Clèves, la jeune marquise d’Isle trop tôt disparue, et qu’il n’avait aperçue que rarement au bras d’Henri. En effet, désabusé du monde, le poète vieillissant se tenait désormais éloigné de la Cour, qu’il avait prise en haine. J’agitai ma tête blanche ourlée de rose, inquiète de le voir si accablé, tout en me perdant en conjectures.

C’est alors que le grand if, taillé avec art par Saturnin, s’était penché vers moi et m’avait confié en confidence : « Petite fleur ignorante et curieuse, ce n’est pas Marie de Clèves que pleure notre vieux Ronsard, c’est une autre Marie, la fille de Dupin, l’aubergiste de Port-Guyet, à Saint-Nicolas de Bourgueil, là où l’on boit un vin rouge revigorant, dru et tannique. Celui qui ne l’a pas connue ne peut savoir ce qu’est une jeune fille dans toute sa grâce et son innocente séduction. Ton poète n’a jamais pu oublier celle qu’il appelait sa « jeune paresseuse », celle qui, « d’une main soigneuse », distribuait l’eau vespérale à tes sœurs couronnées de boutons et aux « œillets mignons ». Et quand Henri lui demande d’écrire un poème pour Marie de Clèves, c’est à Marie Dupin, sa jeune paysanne morte à quinze ans, qu’il songe et c’est en souvenir d’elle qu’il prend la plume. »

En entendant les paroles du vieil if, mon cœur de rose se mit à frémir. J’eus soudain peur de ce qui m’attendait, bien que j’en eusse toujours eu la prescience. Dès que la sève commençait à irriguer notre tige longiligne et nos épines acérées comme des lames, nous savions toutes mystérieusement, mes sœurs et moi, que notre vie serait brève et ne durerait parfois que « l’espace d’un matin ». Nos aînées nous prodiguaient de sages conseils : « Profitez de la vie, nous disaient-elles. Carpe diem, petites amies, « le temps s’en va si vite » !

Ainsi, dès que se déployaient lentement nos pétales et que s’ouvrait notre cœur, nous nous abandonnions sans frein aux beautés du microcosme du prieuré de Saint-Cosme. Dans l’exaltation des premières chaleurs printanières, dans les senteurs enivrantes des lys du mois de Marie, c’est à celle d’entre nous dont la fragrance embaumerait le plus, à celle dont les nuances du rose au rouge seraient les plus subtiles.

Quant à moi, je me laissais enivrer par le bourdonnement des libellules caparaçonnées de bleu métallique, je frissonnais avec volupté à l’effleurement fugace des papillons volages et virevoltants, je me laissais butiner avec sensualité par la trompe des abeilles noires et mordorées, je tremblais de plaisir sous la marche imperceptible des rondes coccinelles rouges aux yeux noirs. Et quand me caressait doucement le regard ombré de tristesse de mon poète, j’atteignais l’acmé du bonheur.

Je savais que je mourrais de sa main, et le soir où il me cueillit dans la plénitude de ma beauté, alors que sonnaient les cloches de vêpres, je connus l’extase de « la petite mort ».

Ce que j’ignorais, c’est que par la magie de l’écriture, à l’image de Marie, Pierre de Ronsard me rendrait immortelle.


Thème : la vie rêvée des plantes (papierlibre.over-blog.net)

Mardi 05 janvier 2010
 

 

 

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4 janvier 2010 1 04 /01 /janvier /2010 17:23



Lhasa-de-Sela-lhasadesela3.jpg



 

 

 

Aujourd’hui, on apprenait avec émotion la mort de la jeune chanteuse Lhasa de Sela, décédée d’un cancer du sein à l’âge de 37 ans.

Trop brève  existence et trop brève carrière, mais déjà tellement remplie, pour cette chanteuse américano-mexicaine qui avait trouvé à Montréal un endroit où poser ses valises. « N’importe où dans le monde, ce ne sera jamais comme à Montréal » disait-elle.

Née en 1972 dans une famille anti-conformiste, elle avait durant sa jeunesse connu une vie nomade dans un bus sur les routes du Mexique et des Etats-Unis. Nul doute que ces errances l’avaient ouverte aux beautés du monde et avaient inspiré par la suite ses chansons.

Sa musique chaude, intimiste, était exaltée par une voix cassée, voilée, qui évoluait du grave à l’aigu avec un égal bonheur. Elle avait composé des chansons aux influences multiples, tsigane, pop, blues, folklore mexicain, qu’elle pouvait chanter en anglais, en espagnol et en français. La Lhorona (La Pleureuse) en 1997, puis The living road en 2003, et enfin son dernier album, sorti en 2009, sobrement intitulé Lhasa, lui avaient valu une reconnaissance internationale. En 2005, elle avait été consacrée « Meilleure artiste des Amériques » aux Awards for Worldmusic de la BBC. Toujours curieuse de tout, elle préparait un album dans lequel elle voulait interpréter des chansons des artistes chiliens Victor Jara et Violeta Parra.

Certaines paroles de son dernier album, qui porte donc son prénom, résonnent tel un testament, comme si elle pressentait le tragique destin qui serait le sien. On écoute le cœur serré la première strophe de « Is anything wrong » :

I used to say

I’m ready show me the way

Then another year or two

Would pass by me

Dans la deuxième chanson “Rising”, elle se décrit emportée dans un orage :

I got caught in a storm

That’s what happened to me
So I didn’t call
And you didn’t see me for a while

[…] I was rising up

Dans “A fish on land”, elle s’interroge sur la vie:

I had a dream last night
A fish on land

Gasping for breath

Just laughed

And sang this song

Is life like this for everyone

Is life like this for everyone

Un intense sentiment de mélancolie nous gagne quand elle chante « Where do you go » :

Where do you go

When your tides get low

In the summer dress

Of your drunkenness
I go far from here

Where the silence sleeps

In the very deeps

Of the holy blue

And I dream of you

I dream of you

Petite araignée qui  se demande quand reviendra le bonheur :

Lonely spider waiting in her web

Hoping she can catch some happiness
Oh when will happiness come by again

Elle sait pourtant que la liberté- celle de l'au-delà de la mort?-viendra:
I have no way to prove it

No proof but I believe

A thousand and one nights of this

And then I will be free

Dans “I’m going in”, Lhasa ne nous dit-elle pas qu’elle s’en va ?

When my lifetime had just ended

And my death had just begun

I told you I’d never leave you
But I knew this day would come

A la dernière chanson de l’album, les larmes affleurent aux paupières:

The leaves are falling falling down

Down into sound and sun

And no one is afraid of you
And you’re not afraid of anyone

 

Lhasa, where did you go?


Lundi 04 janvier 2010. 

 

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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 17:34

chatterely
Vendredi  01 janvier, à 20h45, Arte diffusait la version télévisée de Lady Chatterley et l'homme des bois, réalisée par Pascale Ferran. Revoir ce film dans sa version longue n'a fait que conforter l'idée que la réalisatrice française a réussi avec cette oeuvre, justement récompensée par de nombreux prix, une adaptation intense et lyrique d'une oeuvre anglaise.
Pour les Anglais, en effet, Lady Chatterley de T. H. Lawrence, c’est un peu comme Madame Bovary pour les Français : un livre-culte de leur panthéon littéraire. Il fallait ainsi à Pascale Ferran beaucoup d’audace- et sans doute une très grande admiration pour ce roman-  pour se lancer dans l’adaptation de cette œuvre, par ailleurs réputée sulfureuse.


Lady-Chatterley-sous-l-arbre.jpg


On sait que David Herbert Lawrence écrivit trois fois son dernier livre. Le public a lu surtout la dernière version, celle que l’auteur considérait comme définitive, qu’il fit éditer à compte d’auteur en mars 1928, et dans laquelle la question de la révolution industrielle est très présente. Le garde-chasse (du nom d’Olivier Mellors) devient une sorte d’intellectuel qui tient un vrai discours politique, se faisant ainsi en quelque sorte le porte-parole de Lawrence. Par ailleurs la fin en est plus optimiste, laissant présager que les amants pourront sans doute se retrouver.

La réalisatrice a préféré la deuxième version, moins bavarde selon elle, et orientée sur ce qu’elle appelle « le centre de feu de l’histoire, […] la naissance d’un couple, le processus d’amour et de transformation l’un par l’autre ». (Interview accordée à Audrey Jeamart).

Et si Lawrence a écrit trois fois cette histoire, la particularité du travail de Pascale Ferran, c’est qu’elle en a tourné quant à elle deux versions, Lady Chatterley, version courte pour le cinéma (2h48) et Lady Chatterley et l’homme des bois, version longue pour la télévision, en deux épisodes de 1h44 et 1h37. Bien qu’elle soit extrêmement fidèle au livre, ce choix lui a permis de s’approprier l’histoire comme elle le souhaitait. La double version lui donnait par ailleurs l’occasion d’obtenir double financement.

La version télévisuelle longue s’est d’abord imposée à Pascale Ferran car, pour elle, la durée logique de l’adaptation se situait entre trois et quatre heures. La version cinématographique devait se situer dans la perspective de cerner davantage l’évolution des personnages. Ayant vu en premier cette dernière version, je craignais une lassitude à voir la version longue. Or il n’en est rien, bien au contraire, les personnages se métamorphosant devant nous au rythme du défilement des saisons, particulièrement bien rendu.

Publié à Florence en 1928, Lady Chatterley’s Lover ne fut imprimé au Royaume-Uni qu’en 1960, l’ouvrage ayant suscité un énorme scandale dû, en partie aux scènes de relations sexuelles explicites, en partie au fait que les amants étaient un garde-chasse, classe subalterne, et une aristocrate. Le procès intenté aux éditeurs, Penguin Books, se conclut par un verdict d’acquittement, ouvrant ainsi la voie à une plus grande liberté d’expression.

N’existe-t-il pas en fait un grand malentendu ? En effet, c’est bien cet ouvrage, considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature érotique, que Lawrence avait  envisagé d’intituler Tenderness (Tendresse). Il avait aussi indiqué qu’il n’avait pas écrit un « roman de sexe », précisant : « Je veux qu’hommes et femmes puissent penser les choses sexuelles pleinement, complètement, honnêtement et proprement. » Pascale Ferran l’a bien compris qui explique à sa manière : « Je pense que [Lawrence] cherche avant tout à raconter une intimité, qui se développe, entre autres, par des scènes d’amour physique entre les deux personnages. Cela fait complètement partie de leur trajet relationnel. Mais on n’est pas dans la pulsion animale. Il y a autre chose entre eux. C’est ce que je trouve très beau dans le livre. Le corps et l’âme des deux personnages ne font qu’un, tout le temps. »

La réussite de la version télévisée et du film tient justement à ce fragile équilibre entre la découverte des corps et la maturation spirituelle et morale de Constance Chatterley, la maîtresse de Wragby Hall, et de Parkin, le garde-chasse. La réalisatrice parvient à allier crudité et lyrisme et les six scènes d’amour initiatiques ne sont jamais vulgaires ni empreintes de voyeurisme. Entre les deux personnages que tout sépare s’instaure progressivement une intimité qui devient un véritable amour. A une gêne mêlée de respect, où les vêtements sont encore un rempart, à des dialogues rares où le tu se mêle au vous, va succéder un apprivoisement progressif, une découverte du corps de l’autre à la lumière, une volonté de toucher et d’être touché, une aspiration au baiser, un désir d’entendre de véritables paroles d’amour.

C’est ce cheminement, dont la gradation est remarquablement nuancée, qui fait la force du film et lui confère son émotion. Le dialogue final, notamment, dans lequel Parkin remercie Constance de l’avoir « ouvert » au monde, de lui avoir ôté toute peur, de l’avoir délivré de sa solitude, est particulièrement significatif à cet égard. Quant à Constance, si Parkin lui a fait découvrir l’union heureuse des corps et des cœurs, il lui aura aussi permis d’ouvrir son regard sur un univers d’injustice, symbolisé par Clifford Chatterley, qui ne peut concevoir que « ses » mineurs se mettent en grève.

Cette accession d’une femme à sa pleine féminité et à une réelle prise de conscience est rythmée par la vie de la nature, admirablement filmée. On pourrait trouver répétitif le rituel des promenades de Constance qui, en ouvrant quotidiennement la barrière de bois (ô combien symbolique), va de Wragby Hall à la cabane de Parkin, mais il n’en est rien. La nature y est montrée à l’unisson de ses humeurs et de ses sentiments : elle cueille des jonquilles quand le printemps arrive, son dos s’appuie à l’écorce des arbres à la recherche de sensations nouvelles, elle boit dans ses mains à la source courante quand l’amour lui est advenu, elle s’extasie avec candeur devant des oisillons nouvellement nés. Cet amour qui semblait voué à l’échec se fait panthéiste, symbolisé par la course joyeuse des amants nus sous la pluie, par leur union charnelle dans les feuilles et l’humus et par cette sorte de tableau pré-raphaélite où ils parsèment leur corps de fleurs et ceignent leur tête de couronnes de feuillages.

Si la relation entre Constance Chatterley et Parkin est bien évidemment au cœur du film, il serait cependant injuste de ne pas évoquer le personnage de Clifford Chatterley, subtilement interprété par Hippolyte Girardot. Revenu infirme de la Première Guerre mondiale, le maître de Wragby Hall  est celui pour qui « aucun organe vital n’est atteint mais [pour qui] partout la vie est brisée ». Incapable de donner un héritier à son épouse, il lui laisse entendre au début que « tous les corps se valent » et qu’il ne verrait pas d’obstacle à ce qu’elle ait un enfant d’un autre homme, s’il est, bien évidemment, de son rang ! Sans être aucunement ce qu’on pourrait appeler un mari complaisant, il est donc celui qui permet à Constance de vivre le plus naturellement du monde la relation adultère, sans remords ni culpabilité.

Peu à peu, cependant, il la voit s’animer de nouveau après une grave période de neurasthénie et son orgueil reprend le dessus, surtout lorsqu’elle lui fait comprendre qu’elle pourrait être enceinte. Au cours d’une promenade avec sa femme, une scène burlesque le montre aux prises avec sa chaise roulante qui refuse obstinément de remonter la pente qu’il a descendue jusqu’à la source. Son amour-propre d’aristocrate lui interdit de demander l’aide de Constance et de Parkin. Il sera finalement contraint d’accepter leur secours, ne se doutant pas que, dans son dos, sa femme pose doucement sa main gantée de dentelle sur celle rugueuse et noueuse du garde-chasse. A la fin du film, lorsque Constance revient d’un voyage à Menton avec sa sœur Hilda, elle retrouve son époux, toujours fier et orgueilleux, qui a fait l’effort surhumain de quitter sa chaise roulante et de marcher avec des béquilles. On ne peut alors s'empêcher d'éprouver de la compassion pour cet homme brisé.

Clifford Chatterley est donc un personnage tout en nuances, qui oscille entre mépris et sollicitude, entre morgue et blessure intime, qui cherche à exister malgré son infirmité, en dirigeant sa mine, en s’adonnant au dessin technique et en lisant à voix haute Andromaque à Constance.

Ainsi, grâce au jeu de trois acteurs talentueux, et particulièrement celui d’une Marina Hands, naturellement lumineuse, et justement césarisée en 2007, ce film parfaitement maîtrisé réinvente le trio amoureux dans une Angleterre puritaine où les personnages ne sont jamais là où on les attend. Et comme l’écrit Yvette Reynaud-Kherlakian (www.e-litterature.net), Lady Chatterley et l’homme des bois constitue une « conquête hautement spirituelle [qui] se fait, non par volonté morale mais par une sorte de restauration spontanée et studieuse, grave et gourmande, de la dignité du sexe ».

Dimanche 03 janvier 2010

chattreley pluie

 

 

NB : A l'occasion de la rediffusion en deux épisodes de la version longue de Lady Chatterley et l'homme des bois (Jeudi 04 et 11 novembre 2010 sur Arte), je publie de nouveau l'article que j'avais écrit début 2010.

 

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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 16:48

 Villeneuve.jpg

 

Avec ce gros roman de plus de 600 pages, la jeune Camille de Villeneuve propose la saga de la famille d’Argentières après la Seconde Guerre Mondiale. Si l’on pense à Jean d’Ormesson et à son œuvre Au plaisir de Dieu, qui contait aussi l’histoire d’une famille d’aristocrates, on n’est cependant plus du tout dans la même perspective et la nostalgie n’y est plus ce qu’elle était. Ce qui était chez l’académicien « regret souriant » et émotion mélancolique devient ici dénonciation d’un monde figé, qui ne croit même plus aux valeurs qu’il prône !

Cet ancien "ordre", qui se "rengorg[e] de tant d'histoire", qui s'absente du temps dans lequel il vit, est condamné au dépérissement. C'est ce qu'indique sans ambiguïté la phrase de Nietzsche placée en exergue du roman : "Il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique, au-delà duquel l'être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit."
Partagée entre son château angevin qui se délabre doucement et son hôtel particulier parisien, La Villa, où on lui dérobe ses Ruysdaël, la famille d’Argentières va se déliter à la faveur des événements de la seconde partie du XX°siècle : guerres d’Indochine et d’Algérie,  Mai 68, années Sida…

André d’Argentières, le chef de la lignée, maire de son village et très mauvais administrateur, sera contraint de laisser à son gendre Charles Schlecher ses terres d’Anjou, qui finiront propriété de la Région. Jeanne d’Argentières, née de Hauteville, qui vit en étrangère dans le château de son mari, se verra dépossédée de son manoir natal par sa cousine Rosine, entichée d’une communauté religieuse à qui elle donnera tous ses biens. Leur fille Chantal Schlecher ne sera pas heureuse avec son mari, un homme d’affaires volage, et leur fils, malade mental, sera interné. Leur autre fille Odile, frustrée et jalouse de son frère, vivra des amours de passage qui demeureront secrètes par crainte du scandale. Le neveu d’André et Jeanne d’Argentières, Henri de Plessis, sortira brisé et alcoolique de la guerre d’Algérie et mourra interné dans une clinique.

Seuls, trouveront une forme de bonheur ceux qui parviendront à échapper à l’emprise familiale mortifère par des chemins de traverse. Antoinette de Montmort, née d’Argentières, deviendra une artiste célèbre en peignant des toiles qui représentent le château de ses ancêtres, en proie à des myriades d’insectes ; Vanessa de Plessis, née de Saint-Léger, mère douloureuse de cinq enfants, dont un se noiera dans la piscine du château, rompra avec son mari et partira vers le soleil, et sa fille Madeleine, « délaissant les cimetières », fera de même. Tancrède d’Argentières, amoureux de sa femme Victoire Carré, travaillera dans le domaine de l’art et comprendra à la fin du roman que chacun doit construire sa vie et ne pas vivre le regard en arrière. En se promenant une dernière fois dans le parc du château qui ne lui appartient plus, il songera : « Qu’as-tu fait de ton frère. » Cette phrase adressée par Dieu à Caïn […] lui revenait soudain. Tancrède donna un coup de pied dans une motte de terre. Pourquoi fallait-il un coupable à tout cela ? Il avait compris depuis longtemps que l’œil dans la tombe était crevé. »

C’est tout un monde figé dans ses codes immuables que donne à voir et à entendre Camille de Villeneuve dans ses descriptions précises et ses petites phrases assassines. Soirées de rallye, mariages, accouchements, enterrements, mis en scène dans une langue classique, sont les signes extérieurs d’une caste qui n’a plus de raison d’être. Par la voix de Vanessa de Plessis, l’auteur fait le constat implacable d’un monde qui « sonne faux », « assis sur un tas de ruines », un monde d’ « insomniaques, incapables de sommeil et de repos » et qui attend « de revivre son passé ». 

Au fil de quatorze chapitres, ponctués par un épilogue, Camille de Villeneuve parvient à faire vivre avec réalisme et justesse les nombreux membres de cette « grande famille », en entrelaçant subtilement leurs destins banals ou tragiques. Un arbre généalogique, placé au début du roman, permet opportunément au lecteur de les identifier. 

Après un premier essai, bien loin de ce roman, et intitulé Vierges ou mères : quelles femmes veut l’Eglise ?, une jeune auteur signe là une œuvre lucide et maîtrisée, exorcisme nécessaire sans doute, pour se libérer d’un milieu trop bien dépeint au vitriol pour ne pas être le sien.


Samedi 02 janvier 2010 

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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 14:55


Femme_au_Miroir--Mario-Villani.jpg
Femme au miroir, Mario Villani.

Visage au miroir

Reflets des années qui fuient

Tout est transitoire



31décembre 2009

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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 18:25

 

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Vendredi 18 décembre 2009, la série Empreintes de La 5 proposait un film de Dominique Rabourdin, intitulé Michel Bouquet, Ma vocation d’acteur, réalisé pendant la tournée en France du Malade imaginaire. Dans ce documentaire, entrecoupé d’extraits de films et de pièces, le grand comédien de 82 ans s’y livrait sans fard avec sa simplicité coutumière.

L’homme est sauvé, a-t-il dit, quand il a une vocation pour quelque chose et il a mis du temps à trouver la sienne. Ayant en poche le Certificat d’Etudes Primaires, il vit d’abord de petits boulots : il travaille au Crédit du Nord, il est mécanicien puis pâtissier. Il dit son grand bonheur d’avoir pu faire un métier qu’il aime.

Quand il joue, il arrive au théâtre vers 17h- 17h30. Il revêt de suite son costume de scène et passe deux heures trente à relire la pièce. Il se regarde dans le miroir, afin de trouver un chemin oublié vers son rôle, un élément qu’il aurait abandonné et qui pourrait revivifier le personnage. Quand sonne l’heure de la représentation, il s’est débarrassé des idées sur la pièce, sur le rôle et il a fait le vide. Ce qu’il souhaite à chaque fois, c’est être surpris par la première réplique et par le rôle.

Puis Michel Bouquet évoque son enfance. Entre sept et quatorze ans, il fut pensionnaire en Seine-et-Oise et dormait dans un dortoir de 150 élèves, qui lui donna d’emblée une vue concentrationnaire du monde. Peu aventureux, il cherchait refuge dans la douceur et ne se sentait guère adapté à la vie. C’est sans doute cette « non-vie » en lui qui a fait naître sa vocation de comédien et laissé la place aux personnages qu’il a ensuite joués.

Quand la guerre survient, il doit travailler et devient apprenti-pâtissier à La Gerbe d’or à Lyon. Puis sa mère et lui s’installent à Paris, place du Havre. Avec elle, il prend l’habitude d’aller à L’Opéra-Comique ou à La Comédie-Française. Ils faisaient la queue pour la séance du soir afin de voir « les messieurs et les dames s’agiter sur scène ». Les spectacles lui procuraient un soulagement prodigieux.

A 17 ans, il décide de prendre sa vie en mains. Un jour en se rendant à Saint-Augustin, il s’arrête au 190, rue de Rivoli, chez Maurice Escande, qu’il avait vu jouer le rôle de Louis XV avec beaucoup de bonhomie. Le comédien le reçoit avec amabilité, lui demande de lui dire un extrait d’une pièce. Michel Bouquet se lance dans la tirade des nez de Cyrano. Son hôte lui reconnaît une bonne voix, une bonne articulation et, soulignant sa jeunesse, le prie de lui dire un texte plus approprié à son âge. Le jeune homme lui dit les premières strophes de La Nuit de Décembre de Musset.

Plein de sollicitude, Maurice Escande l’emmène à son cours. Alors que les 200 élèves du cours bavardent, Escande perçoit que, si Michel Bouquet doute, il ne reviendra jamais. Il lance alors à l’auditoire inattentif : « Vous feriez mieux de prendre une leçon ! » C’est ainsi que le comédien reconnu le met au monde en tant qu’acteur. Michel Bouquet joue alors aux Mathurins et rentre au Conservatoire dans les années 1941-1943.

Son père, qui vient de revenir de captivité et qui « avait eu son compte », ne parlait quasiment plus. S’il vient cependant voir son fils jouer dans L’Invitation au Château, il ne trouve rien à lui dire.

Ensuite, ce sera la chance de  rencontrer Camus, Anouilh et d’autres célébrités qui lui permettront de faire son chemin et de se consacrer à ce qui l’intéressait.

Pourtant, Michel Bouquer reconnaît que l’apprentissage de la lecture des textes fut compliqué pour lui. Que ce soit Saint-Simon, Gogol ou Tourgueniev, il lui fallait les dire dix fois pour les comprendre et ce fut un long travail. Ses habitudes le lecture, aujourd’hui encore, sont demeurées les mêmes et il se pose toujours la question : « Pourquoi cet auteur a-t-il écrit cela ? »

Il voue un amour fou aux grands auteurs en la compagnie desquels il aime se trouver. Strindberg, Molière, Beckett, Thomas Bernhardt représentent pour lui une forme de perfection humaine, qui l’envahit d’admiration. Pour lui, rien de plus extraordinaire que de prononcer les mots de Molière. Commencer une pièce avec les répliques du Malade imaginaire, quoi de mieux ?

Evoquant les relations entre le metteur en scène et le comédien, Michel Bouquet affirme que le travail du premier ne le regarde pas. Chacun est à sa place et pour lui l’essentiel est de défendre avec une grande force son travail pour avoir le courage d’entrer en scène. Il défend alors quelque chose qui lui appartient en propre. Cette attitude peut paraître orgueilleuse, mais si elle n’était pas telle, pourquoi accepter de se présenter sur scène devant 800 personnes ? Entrer en scène, c’est marcher sur un fil, risquer de ne plus savoir, attendre la surprise et surtout ne pas donner le sentiment d’une leçon apprise.

En effet, quand on joue Pauvre Bitos ou L’Invitation au Château 600 fois, L’Alouette plus de 800 fois, il est très difficile de faire vivre continûment le rôle. Il est nécessaire d’approfondir celui-ci en permanence, car c’est lui qui dicte les gestes. Si le rôle s’arrête de « parler », c’est comme un désert et le comédien s’assèche. Il faut alors lui demander secours pour être aidé.

Bien que Michel Bouquet ait reçu deux Molières du Meilleur Comédien, l’un en 1998 pour Les Côtelettes, écrit et mis en scène par Bertrand Blier, l’autre en 2005 pour son interprétation de Béranger dans Le Roi se meurt, bien qu’il ait été consacre Meilleur Acteur aux Césars 2002 pour le rôle du père dans Comment j’ai tué mon père d’Anne Fontaine, il dit se remettre en question tous les soirs.

Evoquant sa collaboration avec Ionesco pour Le Roi se meurt, il déclare qu’il alors essayé « d’être avec lui », et de partager ce travail quotidien. A cette époque, Ionesco était déjà très malade et Michel Bouquet le rencontrait chez lui, boulevard Montparnasse. Il rassurait le dramaturge qui lui demandait, inquiet : « Vous le trouvez bien ce théâtre ? » en lui répondant : « C’est magnifique, c’est une œuvre considérable ! »

Quelques extraits ont ensuite montré Bouquet dans sa classe de théâtre au Conservatoire où il enseigna dix ans. Le maître est pourtant persuadé qu’il est impossible d’apprendre à jouer la comédie ! « Je ne leur apprend pas ! » dit-il. On l’entend s’adresser à un jeune comédien : « Si tu rentres dans Oreste, tant pis pour toi… Tu l’as voulu ! Une action étant suivie d’une autre, comment marques-tu les changements et mets-tu en scène le travail ? »

Michel Bouquet reconnaît qu’il a eu de l’admiration pour des acteurs qui étaient doués, mais que cela ne les a pas empêchés de se tromper ou de ne pas travailler. Il rapporte cette anecdote en forme de boutade concernant Alfred Hitchcock et un de ses acteurs. A ce dernier qui lui dit : « Monsieur Hitchcock, je ne comprends pas cette partie du rôle », le réalisateur répond : « Je vous paie assez cher pour que vous sachiez ce qu’il y a dans le rôle ! »

En ce qui concerne le cinéma, Michel Bouquet confesse qu’il n’a pas fait que des chefs-d’œuvre. Sur les 85 films auxquels il a participé, ceux qu’il retient tiendrait sur les doigts d’une main, comme Pattes blanches, écrit par Jean Anouilh et réalisé par Jean Grémillon en 1948, par exemple. Sans doute aussi Juste avant la nuit et La Femme infidèle de Chabrol, Toto le héros et Comment j’ai tué mon père.

Il considère que Claude Chabrol l’a projeté dans le cinéma d’une manière étonnante. Alors qu’il était "happé" par le théâtre, c’est Chabrol qui lui a montré que le cinéma était un art complexe et intéressant. En réalisant La Femme infidèle, le but de Chabrol était de faire un « état des lieux » de 1968. Selon lui, Michel Bouquet était le seul acteur capable d’incarner le bourgeois satisfait de ces années-là. Celui qui chante : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière/ J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas ! » Selon Chabrol, Michel Bouquet est ce comédien rare qui a une extraordinaire capacité de « minéralisation », dont il capable avec un art subtil de montrer l’effritement. Il était donc l’acteur idéal pour La Femme infidèle. Et quand on dit au comédien qu’il est l’archétype de Monsieur-Tout-Le-Monde, il n’en est pas vexé parce qu’il sait au fond qu’il ne l’est pas !

Puis il égrène d’autres beaux souvenirs, Juste avant la nuit avec François Périer ou Danse de mort de Strindberg, mise en scène au théâtre toujours par Chabrol, et dont il garde un souvenir magnifique du travail réalisé ensemble. Le metteur en scène est là, il regarde, il n’intervient que très peu, il laisse l’acteur se pénétrer du personnage. De toute manière, si l’acteur est têtu et méchant, il fera ce qu’il voudra !

N’étant pas un « homme de cinéma », Michel Bouquet concède qu’il n’est pas facile à employer. Il reconnaît cependant que, dans Le Promeneur du Champ-de-Mars, où il interprète Mitterrand, il a travaillé sur le personnage comme si c’était un rôle de théâtre. Ayant eu l’occasion de rencontrer le Président alors qu’il était malade, il avait été impressionné par la blancheur de plâtre de son visage et il a abordé l’interprétation comme il l’aurait fait pour un personnage romanesque.

Quand il ne joue pas, Michel Bouquet lit beaucoup, fait ses courses, la sieste, regarde la télévision et sort très peu. Quand il joue, il ne s’endort jamais avant 3h du matin.

Il ne trouve pas les tournées fatigantes car il aime à se promener en France avec sa femme Juliette Carré, comédienne comme lui. Ils mènent alors la même vie qu’à Montmartre où ils habitent, et sont heureux de jouer dans d’autres théâtres. Il avoue aimer les théâtres, qu’ils soient petits ou grands, sales ou beaux ; ce sont des lieux divers qui influencent le jeu.

Marié depuis 42 ans avec Juliette Carré, il joue souvent avec elle. Il la considère comme une grande actrice qui, selon lui, n’est pas suffisamment reconnue. Un extrait les montre jouant la fameuse scène du poumon dans Le Malade imaginaire, et leur connivence est éclatante. Tous deux se complètent : elle, parce qu’elle a une intelligence de la réalité et une lucidité exceptionnelle, lui, parce qu’il a une intelligence volatile, toute faite d’intuitions et de contradictions.

Et quand on demande enfin à Michel Bouquet s’il envisage d’arrêter de faire l’acteur, il répond simplement qu’il a deux enfants, trois petits-enfants, qu’ils ont besoin d’argent et qu’ils sont la raison pour laquelle il continue à vivre. « Ce qui les attend sera dur ! » conclut-il.

Un mari qui admire sa femme après plus de quarante ans de vie commune, un père qui se soucie de l'avenir de ses enfants, un comédien exceptionnel à l'oeil rieur, Monsieur Bouquet, vous êtes un type "bien" ! 

Mercredi 23 décembre 2009

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22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 14:22


Au sortir d’un concert, Denis Diderot s’était enthousiasmé : « Y étiez-vous lorsque le castrat Cafarielli nous jetait dans le ravissement ? » Dimanche 20 décembre 2009, à 19 h, sur Arte, le téléspectateur aurait pu paraphraser le philosophe en demandant : « Etiez-vous au château de Caserte lorsque Cecilia Bartoli nous jetait dans le ravissement en chantant le répertoire des castrats? »


Bartoli en rouge et noir


Dans le décor du théâtre baroque, des salles fastueuses et des hautes futaies du palais royal napolitain, la diva était superbement mise en scène dans un film de 45 minutes du réalisateur Olivier Simonnet, visiblement envoûté par la cantatrice et comédienne.

Vêtue d’abord d’un élégant habit noir XVIII°, orné d’un jabot de dentelle blanc, drapée dans une cape doublée de rouge et coiffée d’un tricorne, puis arborant un justaucorps rebrodé d’argent et recouvert de l’ondoyant drapé de soie rouge de la cape, la mezzo-soprano Cecilia Bartoli nous a donné à entendre pour notre plus grand plaisir musical des œuvres de Porpora (un air de Germanico in Germania), des arias de Haendel (dont le célèbre Ombra mai fu, chant d’amour de Xerxès pour le platane d’Orient, qu’elle chante, le corps contre une écorce d’arbre), de Carl Heinrich Graun et de Geminiano Giacomelli. Elle était accompagnée par l’orchestre Il Giardino Armonico, sous la direction de Giovanni Antonini.

Gageure exceptionnelle pour cette artiste lyrique que d’aborder ce répertoire constitué d’arias et de coloratures d’une difficulté technique rare, puisqu’ils sont adaptés aux capacités exceptionnelles de ceux qu’on appelait « les voix du ciel », les castrats.

Rappelons que les castrats- dont le répertoire est actuellement chanté par les contre-ténors comme Gérard Lesne ou Philippe Jaroussky- chantaient dans la même tessiture qu’une soprano ou mezzo-soprano. Selon la hauteur relative de leur ambitus vocal, ils pouvaient aussi être classés dans les contraltos. Très en vogue pendant la période baroque, les « anges » étaient capables d’interpréter des œuvres lyriques hors de portée de la voix d’un adulte. Ces chanteurs de sexe masculin subissaient en effet la castration avant leur puberté, dans le but de conserver le registre aigu de leur voix enfantine, tout en bénéficiant du volume sonore produit par la capacité thoracique d’un adulte. Les meilleurs castrats pouvaient- disait-on- rivaliser en puissance, technique et hauteur avec une petite trompette.

Cecilia Bartoli, qui aime les défis, aborde donc ce répertoire avec une fougue et une passion impressionnantes. Tel un Casanova en fuite perpétuelle à travers escaliers et colonnades de marbre, tel un chevalier d’Eon en quête de missions impossibles, elle associe subtilement virilité et féminité et on demeure stupéfait par sa puissance et sa présence sur scène. Elle y fait montre de son extrême virtuosité vocale, fait se succéder les notes en cascades, saute des octaves avec maestria, avec un panache et une fougue admirables.

Dans une interview à Etienne Billault pour Evène.fr, Philippe Jaroussky, le contre-ténor, explique comment il a longtemps refusé l’ambiguïté sexuelle émanant de sa voix, mais a fini, avec le temps, à prendre au sérieux le contraste et le choc qui se produisent entre la voix et le corps d’un contre-ténor, créateurs d’une certaine forme d’irréalité. Cecilia Bartoli, quant à elle, peut jouer à plein de sa voix féminine de soprano et c’est son grand art de comédienne qui lui confère l’aspect viril nécessaire.

A l’image de Carlo Broschi dit Farinelli, qui fut une star en son temps et qui faisait se pâmer la gent féminine (ce que donne à voir le beau film de Gérard Corbiau, Farinelli [1994]), Cecilia Bartoli s’impose avec un talent hors norme. Elle nous fait ainsi pénétrer dans l’univers fascinant de ceux que Dominique Fernandez a si bien dépeints dans Porporino ou les Mystères de Naples (Prix Médicis 1974). « Anges malgré eux » ou « être[s] prodigieusement enrichi[s] d’avoir échappé à l’obligation d’être [des] hommes[s] », c’est tout le mystère des castrats qui disparurent au XIX° siècle.

Mais avec la palette sonore et émotionnelle très étendue de ce répertoire, Cecilia Bartoli nous fait la démonstration éclatante que la voix est bien l’instrument magique qui permet de transcender la différenciation sexuelle.

Mardi 22 décembre 2009Cécilia en noir




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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 22:16

 

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Jeudi 17 décembre 2009, François Busnel recevait à La Grande Librairie « celui qui a fait de la lecture un art » et qui explose sur scène depuis les années 90. Ce passeur qui a réconcilié la scène avec la littérature, c’est bien sûr Fabrice Luchini, qui tourne depuis trois ans avec son spectacle Le Point sur Robert (qui est d’ailleurs le vrai prénom du comédien). Dans ce spectacle qui rencontre un vrai succès public, on entend les lectures préférées du « diseur » passionné, Paul Valéry, Roland Barthes, Chrétien de Troyes (dont il interpréta Perceval le Gallois dans le film éponyme de Rohmer), Arthur Rimbaud, La Fontaine, Molière, Hugo. L’humour n’en est pas exempt, puisque le comédien dialogue avec de multiples interlocuteurs, tels Chirac, Jonnhy, Sarkozy ou Ségolène.

Dans ce spectacle, il y a bien sûr Céline, auteur avec lequel il a débuté en 1985 en disant Le Voyage au bout de la nuit et dont l’actualité rejoint la sienne. La Pléiade vient en effet de publier la correspondance de Céline (Devenir Céline, 1912-1919). Paraissent aussi le Hors-Série Littérature, Lettres inédites de Louis Destouches et de quelques autres, Henri Godard et Jean-Paul Louis, et à la NRF, Louis-Ferdinand Céline, Fragments d’une correspondance inédite, Henri Godard). Si Louis-Ferdinand Céline est un peu moins présent dans les textes du spectacle actuel, il n’en demeure pas moins pour Fabrice Luchini un de ces « pères effrayants » qu’il admire sans conditions.

Il explique qu’il s’intéresse peu aux hommes mais que c’est « leur trognon » qui l’intéresse. C’est par Jean-Louis Barrault qu’il fit la rencontre de l’auteur de Voyage, dans lequel il perçut qu’il y avait quelque chose de tragique à imposer son propre lyrisme. Cet auteur s’est imposé à lui et Le Voyage, tout fait de puissance et d’invention, demeure un choc définitif dans son existence. A ce propos, Luchini évoque le très beau livre de Sollers sur Céline.

Selon lui, alors que souvent l’écrit « aplatit », Céline a su rendre l’émotion de la langue parlée dans l’écrit, en restituer le contenu émotif, constitué de métaphores et de vitalité. Ceci est le résultat d’un long travail. En 1957, à Pierre Dumayet, Céline ne disait-il pas : « L’esprit des hommes est lourd. Il y a très peu de légèreté chez eux ? Ce sont l’auto, l’alcool, l’ambition politique qui les rendent lourds ! » Le style de Céline a su alléger.

Quand on parle à Luchini des égarements antisémites auxquels se livra Céline, il répond qu’il attache de l’importance au style, aux passages qui l’ont porté. Ce qui l’intéresse, c’est de servir cet effort littéraire gigantesque et non la passion haineuse. On sent cet amour de la langue, quand Luchini lit le passage de la mort de la concierge dans Mort à crédit : « Bientôt, je serai vieux et ce sera enfin fini. Et puis voilà ! Et puis tant pis ! » Et quand il évoque Gustin Sabayot prenant à partie le narrateur Ferdinand au début du roman, on voit soudain sur le visage de François Busnel comment opère la magie du verbe !

A Busnel qui lui dit que dans sa Correspondance, Céline écrit cette phrase : « Je donnerais tout Baudelaire pour une nageuse olympique », le comédien rétorque que l’écrivain ment tout le temps et que tout cela est très compliqué. Cette assertion fait référence au concept gidien qui affirme que dans la vie il n’y a rien de mieux que la pratique et les sensations. Et il est vrai qu’il existait une sorte de folie du corps chez Céline, dont la mère boitait. Mais le mensonge littéraire, c’est cela qui permet d’être au plus près de la réalité. « Une biographie, ça s’invente, Arlette », disait le Docteur Destouches à Arletty. Et comme Proust ne parle jamais de son enfance mais de l’enfance, Céline ne parle jamais de sa misère mais de la misère en général.

Bien qu’il ait « ruminé » plus de 400 fois Céline, Luchini reconnaît qu’il pratique peu le roman. Il a « tenté » L’Homme sans qualités et, dans la lecture de Proust, n’est allé que jusqu’à Sodome et Gomorrhe. Luchini  considère que Proust, victime de la grammaire, n’est pas un styliste, sa phrase ne présentant ni vitalité ni ruptures. (On lui laissera la responsabilité de ces assertions !) Il ne le comprend pas, bien qu’il reconnaisse en lui une dimension comique et le génie de la mesquinerie de l’humain. Il préfère les journaux intimes, ceux de Cocteau, Cioran ou Nietzsche et il apprécie Maupassant. Il aime Flaubert qu’il a lu 300 fois  et notamment Un cœur simple, qu’il a dit pendant deux ans. S’il promet qu’il va « attaquer » Chateaubriand, il concède qu’il n’est parvenu à entrer dans Rabelais, trop difficile.

Il avoue ne pas lire pour se divertir mais pour apprécier un style : il veut « calmer le trafic associatif », ainsi que le disait Barthes. Il éprouve de la difficulté à se plonger dans l’univers de l’autre et dans un monde de nuances. Il lui faut « quelque chose de clair », c’est pour cela qu’il aime Bach et le jeu de Glenn Gould.

Il réduit la littérature moderne à une forme de journalisme, à des gens qui gagnent de l’argent. Quand il lit un auteur pendant un laps de temps assez long, par exemple Cioran, au bout de trois ans, il découvre une formule, un lieu… Il aspire à ce que la littérature le ramène à sa condition d’existant.

Quand Busnel rapporte à Luchini que certains trouvent qu’il cabotine, qu’il en fait trop, il répond qu’il ne voit que les gens qui l’aiment et qui remplissent des théâtres non subventionnés de 2000 places. Et après trente ans d’analyse, il ose dire, sans forfanterie ( ?) que, comme Terzieff ou Bouquet, il n’est pas la « cam » de tout le monde !

Il avoue ensuite sa grande admiration pour Nietzsche, le « prophète de la psychanalyse », celui qui a su photographier le ressentiment des hommes, qui se vengent de vivre en inventant la transcendance. Il rend hommage à cette occasion à Paul Vialatte, grand traducteur de Nietzsche.

Ces "météores déglingués", comme il appelle le philosophe allemand ou Céline, sont ceux qui ont une disposition à une plainte infinie, qui sont capables de spiritualiser nos états de maladie et c’est là, pour lui, le but essentiel de l’écrivain.

En ce qui concerne la télévision, Fabrice Luchini considère que les excès de chacun sont augmentés par la caméra. Il n'y échappe pas lui-même qui donne parfois l'impression d'une machine que l'on remonte, une sorte de "mécanique plaquée sur du vivant", comme aurait dit Bergson. Passé cet instant, on savoure pleinement ces grands textes mis en bouche, malaxés, passés par le "gueuloir" d'un conteur rare. Par ailleurs, il reconnaît qu’il doit beaucoup à Bernard Pivot.

Il explique ensuite que le but de l’acteur est d’éviter à tout prix la surcharge. Ce dernier doit aller surtout à la recherche des intentions de l’auteur. Avoir la chance de dire du Valéry ou du Barthes, ce n’est en fait pas les « dire » mais raconter une histoire personnelle.

Séduit par le charme et la tessiture de la voix de Roland Barthes, il reconnaît l’ascendant extraordinaire que le philosophe exerçait sur lui lorsqu’il assistait à ses cours de sémiologie sur le haïku. Ses explications, qui disaient par exemple qu’il faut savoir vivre l’altération, « la production brève dans le champ amoureux de la contradiction de l’image dans le champ amoureux », faisaient qu’il ne savait plus où il en était !

L'émission s'est achevée sur un entretien avec Joan Sfar (brillantissime dans sa remise en cause de Nietzsche et de la littérature allemande au profit du retour aux mythes grecs fondateurs) et Christophe Blain, dessinateur dont l'humour ajoute au texte de l'auteur sans le déformer, tous deux présents pour la bande dessinée, Œdipe à Corinthe, Socrate le demi-chien. On regrettera cependant quelques remarques au-dessous de la ceinture et une séance de "brosse à reluire", les trois invités s'auto-congratulant "dans un masque de bienveillance" ! 
On préférera terminer sur Fabrice Luchini  convenant que « tout est suspect, sauf le corps » ainsi que le prônait Louis Jouvet ». Diction, intonation ne lui demandent-elles pas  plus de cinq heures de travail par jour depuis des lustres ? Quand enfin le moi est épuisé, le comédien est vraiment dans la note juste !

Lundi 21 décembre 2009



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Published by Catheau - dans Lectures
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