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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 19:20

 La-valse.jpg


Du 20 septembre au 08 novembre 2009, sont exposés à Léméré au château du Rivau, des bronzes posthumes de Camille Claudel (1864-1913), appartenant à la collection particulière de sa petite-nièce, Reine-Marie Paris.

Dans la Chambre des Dames, au premier étage de ce château qui abrita un temps les amours tumultueuse de Rodin et de sa jeune élève, les bronzes de petite taille sont exposés, tous volets intérieurs fermés.

Passée la première surprise de cette obscurité de caverne, le regard s’habitue et se fait à ce noir où les sculptures irradient. Il s’attarde sur les bronzes, éclairés avec subtilité par les soins du commissaire de l’exposition, Gérard Bouté, auteur d’un livre sur la folle de Mondevergues, intitulé Camille Claudel, le miroir et la nuit.

Certaines des pièces sont connues, répliques de La Valse ou de Sakountala ; d’autres sont des découvertes, comme ces têtes d’enfants rieurs.

Devant le groupe de La Valse, on pense à l’article d’Octave Mirbeau, retrouvé dans les archives de Paul Claudel, et qui est admirable de justesse et de sensibilité :

« Mademoiselle Camille Claudel s’est hardiment attaquée à ce qui est peut-être le plus difficile à rendre par la statuaire : un mouvement de danse. Pour que cela ne devienne pas grossier, pour que cela ne reste pas figé dans la pierre, il faut un art infini. Mademoiselle Claudel possède cet art.

Enlacés l’un à l’autre, la tête de la femme adorablement penchée sur l’épaule de l’homme, voluptueux et chastes, ils s’en vont, ils tournoient lentement, presque soulevés au-dessus du sol, presque aériens, soutenus par cette force mystérieuse qui maintient en équilibre les corps penchés, les corps envolés, comme s’ils étaient conduits par des ailes. Mais où vont-ils, éperdus dans l’ivresse de leur âme et de leur chair si étroitement jointes ? Est-ce à l’amour, est-ce à la mort ? Les chairs sont jeunes, elles palpitent de vie, mais la draperie qui les entoure, qui les suit, qui tournoie avec eux, bat comme un suaire. Je ne sais pas où ils vont, si c’est à l’amour, si c’est à la mort, mais ce que je sais, c’est que se lève de ce groupe une tristesse poignante, si poignante qu’elle ne peut venir que de la mort, ou peut-être de l’amour plus triste encore que la mort. »

L’amour plus triste que la mort, c’est celui que vécurent Rodin et Camille et toute l’œuvre de la sœur de Paul Claudel est marquée par cette  relation  créatrice et passionnée. Le beau film, empreint d’émotion, qui est diffusé aux visiteurs dans la salle de L’Oratoire, relate l’existence tragique d’une femme, adonnée toute entière à son art, et dont le monde ne sut pas reconnaître le génie. Internée à Mondevergues pendant des années, abandonnée de tous, on frémit à la pensée de cette femme exceptionnelle, continuant à triturer la pierre friable de la prison de sa démence; la recluse qui ne reçut qu’une dizaine de fois la visite de celui qu'elle avait chéri, dont elle avait sculpté le buste en façon d'empereur romain, son diplomate et écrivain de frère, le "grand" Paul Claudel !

Le 24 octobre 2009

 


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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 17:25

 Ecrire.jpg

 

 

Troupeau des mots

 

Lancinant

Assourdissant

Tourbillon

 

Solitude extrême

Des sables de l’écriture

 

Soudainement

 

La trouée

Vers l’ermitage

 

Du sens


Le 24 octobre 2009 

 

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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 17:10

100_3605.JPG

 

Dans un repli du rocher

J’ai vu la vie d’un peuple

En transhumance

Aux lointains des vallées mortes

 

Il lisait dans le doux de la nuit

Des couronnes de feuilles

Ceignaient son front

Le ciel était son baldaquin


Dans le creux de l'ancien caillou
J'ai vu l'homme aux bras de lune
Et j'ai rêvé la femme
Aux seins de soie 


Dans les plis de la terre

J’ai vu l’enfant noir

Aux cheveux blonds

Il se baignait dans la clarté de l’eau

 

Avec son bâton

Il dessinait des ronds

Sur la terre rouge

C’était le Temps du Rêve

   

Dans l’anfractuosité de la pierre

J’ai vu l’homme couleur de neige

Il fendait les crânes

Il crevait les yeux

 

Dans l’obscurité minérale

J’ai vu le fossoyeur perfide

Qui creuse le chagrin

Et les larmes

 

Dans les recoins secrets

J’ai vu la mort d’un peuple

Au rocher sacré

Qu'ils appellent Uluru

Uluru, Red Center, Australie
Le 24 octobre 2009

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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 11:07

Cendrey.jpgMarie-N-Dyae.jpg


Actuellement, au Théâtre du Quai à Angers, du 1er au 24 octobre, dans une mise en scène de Caroline Gonce, est à l'affiche Toute vérité, pièce co-écrite par Marie N'Diaye (Trois femmes puissantes) et Jean-Yves Cendrey (Le Japon comme ma poche et Honecker 21), deux écrivains à l'affiche de la rentrée littéraire, et mariés depuis vingt ans.

Il s'agit d'un affrontement (peut-être par-delà la mort) entre un père (Daniel Martin) et son fils (François André), auxquels leur haine mutuelle palpable ne laisse aucun répit.

A l'origine de la pièce, la lecture de la Lettre au père de Kafka. Jean-Yves Cendrey la reçoit « comme un crochet à la pointe du coeur » et il écrit à son tour sa propre lettre au père qu'il lira à l'occasion d'  « une conférence alimentaire » sur l'écrivain tchèque. Il l'oublie ensuite « au fond d'une boîte à brouillons ». Cependant Marie N'Dyae y décèle des vertus théâtrales et elle écrit le pendant au discours du fils. Elle se glisse « dans la peau du père et bourreau de l'autre personnage, qui se trouve être son mari » et qu'elle connaît depuis vingt-trois ans. Si le texte de Marie n'est guère agréable à l'époux, il constitue cependant une sorte de « structure mentale » très théâtrale, produit d'une « ambiguïté excitante pour un couple d'écrivains ». Jean-Yves Cendrey en a accepté le risque, respectant le principe de liberté absolue qui avait présidé au travail d'écriture.

La mise en scène de ce règlement de comptes à couteaux tirés souligne bien le fait que la parole du fils est dirigée vers le public plus qu'elle ne l'est  vers le père. Le fils est debout côté cour et regarde les spectateurs. Le père, assis dans un fauteuil, côté jardin, ne tourne jamais la tête vers son fils. Ce sont deux monologues qui ne peuvent se rencontrer. Jean-Yves Cendrey écrit: « Le fils ignore la présence du père. L'idée, c'était ça : une mise en danger du premier texte. » La particularité est donc bien que « le fils parle, [que] le père entend mais pas le fils qui continue. […] « C'est comme si le fils avait écrit ou raconté, et que très longtemps après, le père répond mais sans que le fils soit là. » La parole du père vient d'au-delà de la mort.

Cendrey précise encore qu'il ne s'agit pas d'un texte compassionnel en faveur du fils qu'il a été, mais bien plutôt d'un texte écrit « par haine des bourreaux. En écrivant on peut exercer cette haine, exercer un certain pouvoir et avoir à son tour une certaine autorité. » L'intérêt de la démarche d'écriture avec Marie N'Dyae est que la partie du père, qui est de la main de celle-ci, « vient mettre en danger cela » que dit le fils, puisque le co-auteur « est venue inciser ici et là avec la perversion et l'hypocrisie que le langage permet ». Elle ne va pas dans le sens du fils, elle permet au père de se défendre avec ses propres armes.

Sur le plan d'une écriture à quatre mains, la pièce est donc particulièrement intéressante. On reconnaîtra cependant que le texte (même si son intérêt est autobiographique) qui accumule les poncifs du père alcoolique, de la mère martyrisée et du fils battu, est difficile à supporter, d'autant plus que la mise en scène est très statique.
  Mardi 20 octobre

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 17:50

Pierron.jpg 

C’était vendredi 16 octobre 2009, par une nuit qui entrait dans le froid de l’automne, dans le cadre de Poésie en Liberté, une soirée organisée par la Bibliothèque Départementale de Prêt de Maine-et-Loire. La cave communale de Marson  accueillait auprès de sa cheminée et sous ses voûtes de tuffeau, « un découvreur de poètes et d’îles, un preneur de quart à bord des accordéons »  (Jacques Bertin), le chanteur Gérard Pierron, celui qui sortit de l’oubli en 1968 Gaston Couté le méconnu. Depuis, le Thouarsais n’a pas cessé son compagnonnage musical avec le poète (1880-1911), habitant de Meung-sur-Loire (comme Jehan Clopinet dit Jehan de Meung), ville où fut emprisonné un certain François Villon. A Meung, on est entre poètes de bonne compagnie !

De sa voix chaude, avec conviction et ferveur, sans aucune affectation, Gérard Pierron, accompagné par son accordéoniste Patrick Reboud, le musicien qui « tap[e] à la machine en rêvant », a planté le décor en commençant son tour de chant par une chanson de Jules-Marie Simon, contant l’ensablement de la Loire.

Puis, il nous a fait aller à la rencontre de toutes ces petites gens des plaines, des bois, des villages des bords de Loire, région chère au cœur de Gaston Couté, « le Merle du Peuple ». Pierre Mac Orlan n’avait-il pas écrit : «  En dehors de son goût très vif pour les revendications sociales généreuses, Couté aimait plus délicatement, plus profondément, les  choses de son pays : les bords de Loire. La chanson infiniment mélancolique et sentimentale devenait alors son plus sûr moyen d’expression. Un sens très vif de la couleur, sa parfaite distinction dans le choix des mots firent de lui un poète paysan […] » ?

« Le patois de chez nous », telle est la langue du poète qui nous a bercés au fil des chansons : Le joli patois de chez nous

Est très doux !

Et mon oreille aime à l’entendre.

Mais mon cœur le trouve plus doux,

Et plus tendre !

Cette langue imagée et vivante, ce patois beauceron sentant bon le terroir, mais toujours compréhensible, a fait défiler devant nous la Toinon qu’est partie coumm’bonne/ Pour aller sarvi’ cheu les gens d’Paris », le petit porcher, embauché chez le charretier, qui toujours peinant, toujours souffrant, deviendra grand et sera changé en maître charretier nouveau, les enfants, amateurs de confitures, les p’tiots/ quand c’est qui viendront vers leur vieille grand-mère gâtiau, le fossoyeur qui en a vu des enterrements/ depuis l’temps qu’[il] pioche, celui qui dit : ça m’arrivera/ et quand on m’ trouvera dans ma vigne, / on m’emportera dans l’champ de naviots.

Les bords de Loire, c’est bien sûr le vin qui fait oublier la misère :

Allons, les homms, allons, mes frères !

J’veux ben que j’nai pas l’drouet au pain ;

Laissez-moué l’drouet à la chimère,

La chimèr’ douc’ des saoulées d’vin !

C’est la tendre invite de l’amoureux enivré par le vin nouveau :

Couchons ce soir

Sur le pressoir,

Margot, ma jolie,

Et tous les deux faisons cette folie !

C’est le vieux, nostalgique, qui s’en va  en disant adieu au fruit de la vigne :

Moué que j’viens d’vider nout darnièr’ bouteille.

J’ai coum dans l’idée que j’en r’ boira plus […]

Mais Gaston Couté, « le gâs qu’a mal tourné », s’il dit ses gens et sa terre, crie aussi sa révolte contre un monde qui « tenaille et crucifie » au nom de la morale. Et elle est pleine d’émotion la violence avec laquelle Gérard Pierron chante sa Marseillaise à lui, La Paysanne 

En route ! Allons les gars !

Jetons nos vieux sabots !

Marchons, marchons,

En des sillons plus larges et plus beaux.

Car le poète fut toujours aux côtés des petits et des humbles, les journaliers qui vont sur les routes, les paysans à qui l’on mange la terre, belle chanson des Mangeux d’terre, dont le refrain sera repris en cœur par l’assemblée :

Y avait dans l’temps un bieau chemin

- Cheminot, cheminot, chemine !

A c’t heur’ n’est pas plus grand qu’ma main

Par où donc que j’chemin’rai d’main ?

Il y a ceux qui n'ont jamais fait que trimer comme des brutes sans aucun espoir :
Un jour s’en va, un jour s’en vient,

Travaille !

Ce canevas ne me dit rien qui vaille.

Ceux qui n’ont d’espoir que dans la mort :

Et l’on s’en va au champ piocher […]

On trim’ comm’ un’ bête le lundi […]

Et l’dimanche quand on prend l’repos,

On l’sent pas parce qu’on est saoul.

Et vla comm’ça  qu’est chez nous,

On n’se repose qu’à un coup dans l’trou.

Colère que chante encore Eugène Bizeau, le poète de 103 ans, (qui fut amoureux d’une jeune fille de 76 ans), dans Ferraille à vendre :

Pour le bonheur de ce bas monde,

J’aimerais voir la paix féconde

Dans tous les cœurs et les cerveaux

Mais les canons qu’on meurt d’entendre

Me font dire à tous les bourreaux

Peau d’lapin peau, peau d’lapin peau.

La soirée fut encore un hommage aux admirateurs de Gaston Couté. Gérard Pierron a évoqué Marcel Martinet, mort en 1956, qui fut le premier à défendre l’œuvre du poète du Moulin de Clan et à en favoriser la publication en 1931, vingt ans après sa mort. Il a interprété sur une de ses musiques son très beau poème, extrait de Une feuille de hêtre, « Je n’ai rien refusé de la tendresse humaine », la « plainte aérienne de ceux qui sont maudits et dépouillés » :

Je n’ai rien refusé de la tendresse humaine

Et lorsque j’ai senti saigner et tressaillir

Sous de mornes regards ou des faces sereines

D’inguérissables plaies et de muets martyrs

Je n’ai rien refusé de la souffrance humaine […]

Bien sûr, Emile Joulain, était présent, le « Gâs Mile », dont Pierron a chanté Les Filles de la Loère :

Et j’irions nous perdre un soèr comme la Loère

Dret en la grande bouère par un ch’min d’lumière

Qui n’srait pus d’argent mais du rouge varmeille du soulé couchant,

Un ch’min d’paradis couleur de mon sang

Pour que j’sois moins trisse en mon heure darnière

Et qu’par une belle nuit j’mendorme en rêvant

Des filles de la Loère.

Créée pour Chante vigne, Chante vin, il y eut encore la chanson pleine d’humour, La Java sans modération, de l’auteur compositeur interprète Gilbert Laffaille :

Moi j’aime çui qu’est bien rond

Qui joue pas les barons

Mais qui donne son soleil

Pas les grands millésimes

Les vieux crus rarissimes

Qui vous chauffent les oreilles

Ah qui sont pas vulgaires

Mais qu’ont passé la guerre

A l’abri dans les caves

Ceux qu’on peut pas toucher

Qui doivent rester couchés

Qui nous prennent pour des cav’s

Le vin... et l’amour qui ne dure pas toujours ! Gérard Pierron a chanté avec la Québécoise Hélène Maurice, à la voix puissante et au beau sourire, Le temps d’amour :

Notre amour dur’ra c’qui dur’ra

Qui dur’ trois jours qui dur’ trois semaines

Qu’est-ce que ça peut faire

Pisqu’i mourra

Souffrance de l’amour que dit aussi la chanson  Les cailloux, fredonnée en duo :

Comme des gamins au sortir d’l’école

Nous jetions tous deux nos cailloux dans l’eau

Mais ton cœur était dur comme une pierre

Comme les cailloux qu’on jetait dans l’eau

[…] Je songe que c’est ton cœur que je noie

A chaque caillou que je jette à l’eau 

Ce fut une soirée chaleureuse avec un chanteur à la voix claire, au timbre rare et parfois rocailleux, avec un « aventurier qui défriche le patrimoine culturel, y découvre des trésors d’humanité et [qui], en véritable passeur de mémoire collective, les sauve de l’oubli. » (Francis Couvreux ). Il nous a donné à entendre un Gaston Couté, écorché vif, tendre et violent qui nous a pris aux tripes, mais aussi plein d’humour et tellement actuel ! Une belle soirée lyrique, bien loin des Star Academy et consorts ! Nous n’étions qu’une quarantaine dans la cave communale mais Gérard Pierron nous a assuré que l’écoute valait bien celle de 400 personnes.

Lundi 19 octobre 2009

Coute.jpg

 

 

 

 


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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 07:32

Crane-de-Yorrick.jpg

Au plus profond des cimetières


Au creux des marais mortifères


Inlassablement


Gémit le Temps


Samedi 17 octobre 2009

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 07:23

 

  Oedipe_et_le_sphinx-.jpg

Oedipe et le Sphinx, Gustave Moreau.

Tout sucre l’enfant pose une question


On lui répond sans doute


Il ne comprend pas


Il dit Mais quoi


Les mots craquelés se désassemblent


Nous sommes perdus


Mystère du temps sans clarté


Mystère des mots dans les forêts d’orties


Une question de sphinge


Et jamais de réponse


Efficace


Samedi 17 octobre 2009

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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 16:01

piano-a-4-mains-5.jpg

Thème d'écriture: l'armoire aux secrets (papierlibre.over-blog.net).

 

Quand je songe à mon enfance, j’entends le bruit inlassable et mécanique du métronome sur le piano droit de la salle à manger.

C’est dans cette pièce aux lourds rideaux de velours gris et à la tapisserie pâlie, décorée par une gravure représentant le corps blanc et noueux du héros Mazeppa, attaché sur la musculature puissante d’un cheval au galop, que ma mère donnait des leçons de piano. En dépit de l’ovale de madone de son visage, de la régularité de ses traits et de la blondeur vaporeuse de sa chevelure, elle était un professeur austère et intransigeant, très craint de ses élèves.

Je vivais seul avec elle, mon père étant mort quand j’avais deux ans. Elle ne me parlait jamais de lui et je respectais son silence, ayant peur de voir les larmes affleurer au bords de ses paupières fragiles. Il n’y avait pas de photos de lui à la maison et, si j’acceptais la prison silencieuse dans laquelle ma mère s’était retirée, parfois, par bouffées, je lui en voulais de ne m’avoir jamais dessiné que l’ombre du jeune homme et du pianiste doué qu’il avait été.

Quand j’avais eu dix ans, elle s’était laissée aller à des confidences. Alors qu’ils étaient encore étudiants, juste avant la chute du ghetto de Budapest, grâce à l’aide du « juste » Raoul Wallenberg,  ils avaient pu fuir les exactions nazies, trouver refuge à Paris et ensuite étudier le piano au Conservatoire de Musique. Ils avaient ainsi miraculeusement échappé à la tourmente de la guerre, s’étaient mariés et étaient devenus des concertistes célèbres. Leur morceau de bravoure était les Danses hongroises pour piano à quatre mains de Brahms, dont leur exécution passionnée et fervente avait fait date dans le Landernau musical. J’étais né en 1948 mais leur carrière avait été brisée par la mort de mon père, deux ans après ma naissance. Ma mère avait alors brutalement abandonné le métier de concertiste. Elle était devenue professeur de piano afin de subvenir à nos besoins, menant une vie quasi-monacale, ne recevant personne et se refusant à toute relation avec quiconque.

Je ne crois pas avoir souffert de cette existence en vase clos car, malgré sa froideur, je l’aimais d’un amour exclusif et absolu. Lorsque je rentrais de classe et que j’avais terminé mes devoirs, j’allais m’asseoir sur le vieux canapé de la salle à manger, qui disparaissait sous une indienne aux teintes passées. En silence, je regardais sa frêle silhouette assise à côté de son élève, devant le piano droit, qu’il fallait souvent réaccorder. Quand survenait une fausse note, quand le rythme ne lui convenait pas, elle faisait un geste de la main et reprenait fermement son élève de sa voix grave et légèrement cassée, comme une voix tremblée, pleine de sanglots.

Je fermais les yeux, la tête dodelinant contre le dosseret du canapé. Comme en rêve, je les voyais entrer, elle et mon père, sur le parquet de la scène de la salle de concert, du temps de leur splendeur, dans la beauté inaltérée de leur jeunesse. Ils se tenaient par la main comme le jour de leur mariage, lorsqu’ils étaient sortis sur le parvis de l’église Saint-Serge, par un froid soleil de novembre. Dans un geste ample, mon père relevait sa queue-de-pie noire, ma mère ouvrait les plis de sa robe de soie sombre, et ils s’asseyaient de concert sur la banquette de velours rouge devant le grand piano à queue. C’était beau leurs deux silhouettes côte à côte. Leurs épaules s’effleuraient, leurs bras se frôlaient, leurs doigts dessinaient dans l’air chauffé à blanc des arabesques jumelles, leurs mains élégantes et prestes couraient sur les touches d’ivoire. N’existait plus que le vibrato de la musique, le vibrato unique de leur amour.

Quand j’ai eu douze ans, ma mère, sans doute affaiblie par les privations et rongée par une souffrance muette, fut emportée en quelques jours par une anémie foudroyante. Je me retrouvai seul au monde, les familles de mes parents, des intellectuels hongrois, s’étant dissipées en fumée dans la géhenne de Sobibor.

Avant que notre pauvre mobilier ne soit vendu à l’encan et que l’on ne m’emmène entre les hauts murs de l’Assistance publique, j’ai pénétré pour la première fois dans la chambre maternelle qui avait toujours été pour moi un domaine interdit. On eût dit celle d’une nonne. Le lit étroit, recouvert d’un couvre-lit en piqué de coton blanc râpé, était surmonté d’une petite huile du XIX° siècle représentant la puszta hongroise. Sur une pauvre table en bois blanc gisaient des partitions de Frantz Liszt. Une petite chaise rococo dont elle avait elle-même brodé la tapisserie- « c’est  pour délasser mes doigts », disait-elle- était appuyée contre le mur près de la fenêtre ouvrant sur un balcon ouvragé, où  poussaient des herbes aromatiques.

Une armoire Louis XV, joliment galbée, toute de merisier clair, faisait face à son lit de pensionnaire. J’eus un frisson de tout le corps en pensant à la solitude extrême, mais choisie et assumée, de cette femme encore jeune, dont le veuvage avait brisé la vie. Avec lenteur, j’ouvris au moyen de la clef finement ciselée un des deux battants de l’armoire. Mon cœur battait comme un gong en folie ; je pensai alors au moment précis où ma mère avait refermé pour toujours le grand piano de concert qui avait été le sien et celui de mon père, du temps de leur gloire éphémère, et qu’elle avait vendu.

Il y avait là, soigneusement pliés, les chemisiers en crêpe gris clair et les jupes  éternellement noires qu’elle avait portés durant sa courte vie. Une lingerie de coton blanc spartiate voisinait avec quelques paires de bas de soie- son seul luxe. Un parfum de tilleul encore tenace s’exhalait des étagères de bois recouvertes d’une toile de Jouy rose. L’odeur me coupa la respiration. Je fermai les yeux puis je les rouvris.

Alors, j’aperçus sur l’étagère du haut, à côté d’une boîte à chapeaux désuète, un gros paquet de lettres, retenues par un lien de satin bleu. Je les pris d’une main tremblante et les étalai en désordre sur la courtepointe blanche. Je les lus d’une traite avec emportement ces lettres dans lesquelles ma mère et mon père, une femme et un homme dont j'ignorais tout, s’avouaient leur passion, se criaient leur amour avec des mots inconnus de l’enfant que j’étais encore, des mots que je n’avais jamais entendus. Un monde s’ouvrait à moi et j’en étais ébloui. Mes parents s’étaient aimés à la folie et ils m’avaient ardemment désiré. Toute ma pauvre existence d’enfant solitaire s’en trouvait d’un coup justifiée.

La fulgurance de cette révélation ne dura que le temps de sa découverte.  A l’intérieur d’une de ces lettres éperdument amoureuses, je trouvai un feuillet de cahier froissé, à moitié déchiré, à l’encre ternie, comme si des larmes y avaient coulé. Je la lus comme le prisonnier lit sa sentence :

 

Erzébet, ma toute-petite,

Je vous ai surpris, Donát Orsós et vous. J’ai vu votre baiser avant d’entrer sur scène.

Ma tendre Erzébet, je ne pourrai plus voir nos mains assemblées courir sur le clavier mais je ne peux non plus vivre sans vous.

La musique ne nous sauvera pas.

Le pistolet d’ordonnance de mon père m’accordera une mort plus douce que ne l’est votre trahison.
                                                                      Sándor

 

 

L’armoire de ma mère fut vendue un bon prix. Mais pour moi, depuis vingt ans maintenant, son battant de porte ne s’est jamais refermé.


                                                                                                     
  Vendredi 17 octobre 2009 

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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 10:54


Qui aurait cru qu'Edouard Baer, le bouillant trublion des médias, aurait pu endosser la silhouette de Patrick Modiano, l'écrivain du non-dit et du manque? C'est pourtant ce qu'il fait dans son spectacle, Un Pedigree, fidèlement adapté de l' « hétéro-autobiographie » (terme de FAL) de l'oeuvre éponyme de l'auteur (2005). Il y est juste et émouvant de bout en bout, par la magie d'une rencontre improbable: « Et la grâce opère, autour de cet attachement profond qu'un acteur entretient avec un auteur- un lien rare et mystérieux qui appartient à la littérature vivante » ainsi que le remarque le metteur en scène Anne Berest.


Un-pedigree.jpg


Dans un décor dépouillé à l'extrême et qui sied à l'écriture de l'absence, Edouard Baer parvient à rendre, sans effet aucun, la souffrance chuchotée d'un enfant qui ne comptait pas, « un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree ». Et cela, uniquement par des déplacements circonscrits autour de la table où gisent des papiers qui ne resaisissent jamais le passé, par des gestes banals (relever ses cheveux, prendre un stylo, se retourner doucement, regarder au loin, tirer une lettre froissée de sa poche, murmurer à mi-voix), grâce aussi à une voix chaude et parfois imperceptiblement tremblée, qui font de l'acteur un somnambule de la mémoire.

Et Modiano lui-même ne s'y est pas trompé. N'a-t-il pas dit dans L'Express du 1er mai 2008: « Edouard a trouvé le ton juste, avec beaucoup de naturel. Sa lecture coïncide pleinement avec mon texte» ?

Dans Un Pedigree, écrit « comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la [s]ienne », on découvre en même temps une existence née « sur le terreau -ou le fumier- d'une ville sans regard » et les clés d'une oeuvre. Celle-ci y résonne à chaque ligne et Modiano le confirme: « Presque chaque paragraphe de ce livre peut se retrouver dispersé dans mes autres livres et « transposé » dans l'imaginaire. » Car le monde que connut le jeune Patrick Modiano, c'est un monde interlope fait d'affairistes véreux, d'hommes louches à l'identité incertaine, de demi-mondaines volages et de comédiennes ratées, toutes ces figures interchangeables qui composent son univers romanesque.  « Par la suite, j'ai voulu mettre des visages sur les noms de ces gens-là, mais ils restaient toujours tapis dans l'ombre, avec leur odeur de cuir pourri. »

Cet univers qu'il traversa jusqu'à sa vingt et unième année comme « en transparence », c'est celui de ses parents qui ne se rattachaient à « aucun milieu bien défini ». Le prénom de son père, juif originaire de Salonique, est Alberto (Rodolphe) mais on l'appelle Aldo. Son fils découvrira qu'il a une double identité puisque, sur la liste des locataires du 15 quai de Conti où il habitait, figure un certain « Henri Lagroua » dont le concierge dit au jeune Patrick qu'il est son père. « Mais les noms finissent par se détacher des pauvres mortels qui les portaient et ils scintillent dans notre imagination comme des étoiles lointaines. » Un homme « sans existence légale », qui passa sa vie à de mystérieux trafics, qui ne rencontrait son fils que pour des rendez-vous volés et chercha toujours à l'éloigner par « une mystérieuse fatalité ». Sa mère, d'origine anversoise, est « une jolie fille au coeur sec », qui n'eut jamais plus d'intérêt pour son fils qu'elle n'en eut pour son chow-chow: « Le chow-chow s'était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens proche de lui. »

Et pourtant, quand sa mère se mettait en colère son fils priait pour elle et, « dans une autre vie », il marche « bras dessus bras dessous [avec son père], sans plus jamais cacher à personne [leurs] rendez-vous ». Modiano reconnaît lui-même éprouver pour les protagonistes de cette oeuvre « une certaine tendresse, mais qui se confond avec la pitié. »

Un Pedigree est le livre de la mémoire bégayante, c'est une liste de noms pour « un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree », c'est une oeuvre à l'odeur d'éther: « L'éther aura cette curieuse propriété de me rappeler une souffrance mais de l'effacer aussitôt. Mémoire et oubli. » Quarante ans ont passé quand Modiano écrit ce livre,  celui d'une vie qui "continuait sans que l'on sût très bien pourquoi l'on se trouvait à tel moment avec certaines personnes plutôt qu'avec d'autres, à tel endroit plutôt qu'ailleurs, et si le film était une version originale ou une version doublée".
Un seul événement capital cependant dans cette enfance au rancart, la douleur indicible de la mort de Rudy son frère, en février 1957: « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. » Par peur de la trahison ou de l'indécence, cette disparition est évoquée avec pudeur et délicatesse mais « le reste ne méritait pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion de l'intime ».

C'est sur la douleur de cette absence que Modiano construira son oeuvre future, celle des boulevards de ceinture, des villas tristes, des quartiers perdus, des paniers à salade de l'Occupation où l'on s'assoit, en 1942 ou 1943 en face de jeunes filles dont on perd la trace... A propos de sa mère Modiano avait écrit: « Je me souviens d'avoir recopié, au collège, la phrase de Léon Bloy: « L'homme a des endroits de son coeur qui n'existent pas encore et où la douleur entre afin qu'ils soient. » Mais là, c'était une douleur pour rien, de celle dont on ne peut même pas faire un poème. » Il n'a pas écrit de poème mais il a créé une oeuvre qui ne ressemble à nulle autre.

La prestation théâtrale d' Edouard Baer, si elle est drôle à de rares instants, est toute en retenue, « mais lorsqu'on vient d'en rire, [ne faudrait-il pas] en pleurer »? Il connaît le texte par coeur et par le coeur, nous donnant ainsi à entendre la petite musique lancinante de Modiano, un air fait de vides et de pauses, une sorcellerie incantatoire, et l'on pourrait en dire ce qu'écrivait Proust à propos de Nerval dans le Contre Sainte-Beuve: « C'est tout entre les mots, comme dans la brume de Chantilly », qui serait ici les brouillards parisiens d'une enfance oubliée sur « un ponton vermoulu ».

                                                                                                                                                  Mercredi 14 octobre 2009

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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 15:18

Le baiser de modiano

le baiser de modiano
envoyé par jmjp. - Regardez plus de courts métrages. 

C'est un hommage d'un chanteur à un écrivain, un de ces airs qui procure un léger frisson. 
Modiano a sans doute aimé cette chanson, lui qui, dans les années 1965-1970, fut aussi parolier avec son ami Hughes de Courson. Dans Livret de famille, le narrateur évoque "les après-midi où nous traînions, mon ami Hughes de Courson et moi, dans les locaux désolés des Editions musicales Fantasia, rue de Grammont. Nous y écrivions des chansons [...]" Mais désormais, "les Editions musicales Fantasia n'exist[ent] plus, beaucoup de gens de notre connaissance avaient sombré avec elle [...]"

Le baiser Modiano

2004 "Kensington Square"

 

C'est le soir où près du métro

Nous avons croisé Modiano

Le soir où tu ne voulais pas croire

Que c'était lui sur le trottoir

Le soir où j'avais dit : "Tu vois

La fille juste en face du tabac

Tu vois le type derrière, de dos

En imper gris, c'est Modiano !"


C'est le soir où nous avons pris

Des mojitos jusqu'à minuit

Le soir où tu as répété

"Peut-être il habite le quartier ?"

Le soir où nous sommes revenus

En dévisageant toute la rue

En cherchant derrière les carreaux

L'ombre chinoise de Modiano


C'est le soir où je repensais

A la veille du bac de français

"En vous appuyant sur le champ

Lexical de l'enfermement

Vous soulignerez la terreur

Dans le regard du narrateur"

Dans les pages cornées d'un folio

Voyage de noces de Modiano


Et le baiser qui a suivi

Sous les réverbères, sous la pluie

Devant les grilles du square Carpeaux

Et le baiser qui a suivi

Sous les réverbères, sous la pluie

Devant les grilles du square Carpeaux

Je l'appelle Patrick Modiano


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