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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 09:08


vieux-pont.jpg
Vieux pont de pierre
(Morbihan, Eté 2007).


Sous l'arche du Temps

Très inéluctablement

L'eau court à la mer


Mardi 03 novembre 2009

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 15:18

 


Le-soulier-de-satin.jpg



Le soulier de satin de Paul Claudel est le "testament sentimental et dramatique" du dramaturge. Selon lui, y est rassemblé l'essentiel de sa vie, de son art, de sa pensée.
L'exécution complète de cette pièce dure onze heures et nécessite une mise en scène complexe. Elle est découpée en quatre journées, la durée de l'intrigue est de dix années, les personnages sont présents en différents pays, le drame s'y mêle à la bouffonnerie.
Après les intégrales de Jean-Louis Barrault au Théâtre d'Orsay en 1980, d'Antoine Vitez au Festival d'Avignon en 1987, Olivier Py a proposé de nouveau une version intégrale, après celle du Théâtre de la Ville en 2003, jouée cette fois-ci au Théâtre de L'Odéon,du 07 au 29 mars 2009. Cette dernière suit l'édition critique établie par Antoinette Weber-Caflisch (Les Belles-Lettres, Gallimard). La mise en scène d'Olivier Py a reçu le Prix Georges Lerminier du Syndicat de la Critique.
Selon le metteur en scène, la pièce magistrale de Claudel donne "la possibilité de représenter tous les pays et tous les peuples par toutes les formes possibles de théâtre".
C'est cette version que retransmet Arte chaque dimanche matin de 9h50 à 12h, du 1er novembre au 06 décembre 2009.
Alors si vous voulez vibrer avec Dona Prouhèze, la belle boiteuse, et le capitaine Rodrigue, tous à vos magnétoscopes!

Lundi 02 novembre 2009

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 14:56

Portrait-de-face-rahel-Levin-portrait-deface-2.gif

Le docu-fiction est un genre télévisuel hybride : associant reconstitution d’époque, témoignages et commentaires d’universitaires, il n’est pas souvent convaincant. Pourtant, samedi 31 octobre, le film de Catarina Deus et Gabriele Conrad, diffusé sur Arte, nous a permis de découvrir une femme ignorée des Français et peut-être de nombreux Allemands eux-mêmes.

Les deux réalisateurs ont en effet mis en scène Rahel Varnhagen von Ense, plus connue sous son nom de jeune fille de Rahel Levin, née le 19 mai 1771,, et décédée le 7 mars 1833 à Berlin. Dans une Prusse sous la menace de l’avancée des armées napoléoniennes,  cette jeune femme d’origine juive, fille du commerçant-banquier Markus Levin et de sa femme Chaie, sera l’égérie d’un salon littéraire berlinois, une femme d’esprit à la charnière de deux siècles. Chez elle se presseront les beaux esprits de l’époque. Des poètes Jean Paul, Ludwig Tieck, Heinrich Heine, Friedrich de La Motte-Fouqué,  aux philosophes Friedrich von Schlegel, Wilhelm von Humboldt, Eduard Gans, en passant par l’écrivains Ludwig Börne, le naturaliste Alexander von Humboldt, des membres de la famille Mendelssohn, le duc Hermann von Pückler-Muskau, et surtout le prince Louis-Ferdinand de Prusse, toute l’élite intellectuelle du temps fera de son salon le creuset des idées nouvelles.

Ces grands esprits seront l’université personnelle et les professeurs de cette remarquable autodidacte qui écrivit une énorme correspondance et des journaux, que son mari, l’écrivain, historien et diplomate Karl August Varnhagen von Ense, édita après sa mort en 1833, relayé en suite par sa nièce Ludmilla Assing.

Rahel Levin représente la première génération de juifs allemands qui font la jonction entre les juifs traditionnels, dont elle refuse la langue mystique, et la société allemande nouvelle en train de naître. Selon elle, la religion juive est un obstacle à l'intégration. Dans une Prusse où les juifs sont considérés encore comme des étrangers et ne sont guère persona grata, elle n’aura de cesse de se faire accepter et de devenir une Allemande à part entière. La femme qui conduit le quadrige au sommet de la Porte de Brandebourg, édifiée à cette époque,  pourrait être le symbole de la femme nouvelle qu’elle aspira à incarner. « Je m’en tiens à la force de mon cœur et à ce que m’indique mon esprit », affirmait-elle.

Après une déception amoureuse, qui la voit abandonnée par un jeune aristocrate de sept ans plus jeune qu'elle et qui n'avair rien d'un génie), elle part pour Paris en 1800. Bien que les visées conquérantes de Napoléon Bonaparte inquiètent grandement l’Allemagne, Rahel Levin se rallie à l’homme du 18 Brumaire, défenseur des idées nouvelles. « Je ne veux pas faire partie de ceux qui ne se risquent jamais à rien ! » lance-t-elle.

En France, au printemps 1801, elle rencontre celle qui deviendra son amie d’élection, Pauline Wiesel. En voyage de noces, cette jeune femme libérée pense que le mariage n’est qu’ « une tentative d’enflammer une braise alors qu’on verse de l’eau dessus » ! Entre elles naît une véritable amitié, sans rivalité ni jalousieRahel Levin écrira dans ses lettres que Pauline et elle, à elles deux, auraient formé la femme utopique, la femme émancipée, qui pratique liberté érotique et liberté intellectuelle.

Nous sommes en 1801 et Napoléon campe sur la rive gauche du Rhin. La Prusse est sous sa menace. Si Rahel Levin jouit à Paris d’une grande autonomie, si elle vit une relation amoureuse épanouie et sans contraintes avec un jeune commerçant, Berlin lui manque. Elle est par ailleurs persuadée que ce n’est que par le mariage- si possible avec un aristocrate- qu’elle conquerra la véritable liberté et échappera définitivement à son milieu d’origine.

De retour dans sa ville natale, elle ouvre de nouveau un salon autour de l’Apollon prussien, le prince Louis-Ferdinand de Prusse, que jalouse son cousin et roi, Frédéric-Guillaume III. Généreux, affable, brillant sans affectation, rebelle à l'étiquette et à toute autorité, pianiste prodige et séduisant don juan, ce héros de roman est l’ami de Goethe et de Beethoven. Son cousin cherche à toute force à l’écarter de l’action politique. En effet, le jeune prince ne supporte plus la léthargie qui s’est emparée de son pays et il pousse à l’action guerrière contre Napoléon.

En 1804, Pauline Wiesel, l’amie de cœur de Rahel Levin, séparée de son mari et mère d’une fille qu’elle a eue d’un de ses amants, est de nouveau à Berlin. Elle va nouer avec le prince Louis-Ferdinand une relation passionnée, à l’image de celle que vivent Julius et Lucinde, les héros de l’ouvrage scandaleux de Friedrich von Schlegel, intitulé Lucinde (1799). Pour ces amants, déjà très modernes, l’homme et la femme doivent jouer partie égale en amour et éprouver semblable plaisir dans l’acte sexuel. Rahel Levin est la confidente du prince qui disait d’elle qu’elle était « l’accoucheuse de [son] âme ». Avec lucidité, elle sera l’analyste perspicace de ce couple qui s’aime et se déchire, Louis-Ferdinand menant une double vie avec Henriette Fromme, dont il aura trois enfants.

Dans le même temps, Rahel Levin entretient une correspondance suivie avec les romantiques allemands et les beaux esprits, tissant ainsi tout un réseau de réflexions novatrices, que révèle le style sincère et brillant de sa correspondance.

En 1804, Napoléon a été sacré empereur à Notre-Dame et, en avril 1805, s’organise la troisième coalition contre la France. L’Empereur des Français obtient cependant le soutien de la Bavière, du Wurtemberg et du Pays de Bade tandis que la Prusse demeure neutre.

Louis-Ferdinand, désireux de préserver à tout prix la liberté de son pays et contre la volonté de Frédéric-Guillaume III, engage seul et au plus mauvais moment les hostilités contre Napoléon I. Frédéric-Guillaume dira plus tard : « La Prusse a cru qu’elle avait un avenir parce qu’elle avait un passé. » Napoléon, qui était le héros de Rahel, devient de fait son ennemi.

Louis-Ferdinand est en Thuringe avec ses troupes. Il a trente-quatre ans, il pressent la défaite mais il marche contre les Français. Ses troupes fuient mais son honneur lui interdit de battre en retraite. Il meurt le 10 octobre 1806 d’un coup de sabre, à la bataille de Saalfeld. Ses dernières paroles seront :  « Comment est-ce possible ? » Eu égard à sa bravoure, le maréchal Lannes lui rendra les honneurs. Frédéric-Guillaume III fera en ces termes son éloge posthume  : «  Il a vécu en homme brillant ; il est mort en homme brillant. L’échec est minime, il faut le rattraper. » La défaite d’Iéna, le 14 octobre 1806, sous le commandement du général de Hohenloe, mettra un terme définitif aux velléités belliqueuses de la Prusse.

Berlin subit alors une profonde mutation. Français, juifs femmes, n’ont plus leur place dans les salons. Consciente qu’elles vivent en marge de la société, Pauline demande à son amie Rahel de regagner Paris avec elle. Rahel Levin décline l’invitation et épouse alors l’aristocrate Karl August Varnhagen von Ense, de quatorze ans son cadet. Quant à Pauline, elle voyagera, se remariera, passant de la richesse au dénuement.

Celle qui avait déclaré : « Où est passée notre époque ? Elle a sombré en 1806 », laisse cependant un immense héritage : l’Allemagne du XIX° siècle n’aurait pas été ce qu’elle fut sans cette élite intellectuelle, juive et laïque qui en est à l’origine. « Prophétesse rebelle d’une époque nouvelle », Rahel Levin fut une personnalité remarquable, une intellectuelle à la pensée aussi pénétrante que celle de Rosa Luxembourg ou Hannah Arendt. Ses origines juives perpétuellement reniées furent, malgré elle, un de ses atouts majeurs, et sa riche correspondance est « le post-scriptum de sa vie et de toute une époque ».

Ainsi que le dit Michael Blumenthal, directeur du Musée juif de Berlin et descendant de Rahel Levin, on ne peut qu’admirer le caractère unique de cette « Madame de Staël berlinoise », figure de l’intelligentsia juive laïque à qui le romantisme allemand est grandement redevable.

Soyons donc reconnaissants à Arte de nous avoir donné l’occasion de la connaître.

 

Notons qu’une exposition consacrée au salon de Rahel Levin a eu lieu à Bad Münster am Stein du 06 au 13 septembre 2009.


 Photo-rahel-levin.jpg

  

Lundi 02 novembre 2009

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31 octobre 2009 6 31 /10 /octobre /2009 19:33

Blog de christianemyatt :christiane myatt, Un autre couché de soleil - 



One more sunset at the front of the house, Octobre 2009 (Photo: Christiane Myatt, christianemyatt.artblog.fr).

Nuages de sang

Aux cieux mordorés

Bois tordus et noirs

Angoisse du soir


Samedi 31 octobre 2009

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31 octobre 2009 6 31 /10 /octobre /2009 19:20
Blog de christianemyatt :christiane myatt, - Dernier interlude avec encore la mer -

Wave again at summer, été 2009 (Photo : Christiane Myatt, christianemyatt.artblog.fr).

Geyser éphémère

Ecume envolée

Le temps d'un instant

La mer a dansé


Samedi 31 octobre 2009
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31 octobre 2009 6 31 /10 /octobre /2009 00:20

Nicolas-Le-Floch.jpg

 

Ce soir, vendredi 30 octobre, sur France 2, on pouvait à bon droit se laisser tenter par les aventures d’un commissaire de police au Châtelet en 1771,  sous le règne de Louis Le Bien-Aimé, du nom de Nicolas Le Floch. Le personnage est né sous la plume d’un écrivain-diplomate à Sofia dans les années 80, Jean-François Parot, et ses enquêtes éditées chez Jean-Claude Lattès sont devenues des succès de librairie.

Hugues Pagan, auteur lui aussi de romans policiers, s’en est vu confier l’adaptation. Il a souhaité « éviter le mélange film historique et kung-fu et conserver une langue littéraire », qui est un des atouts majeurs de la série. Imparfait du subjonctif, nombreuses tournures négatives, lexique de termes oubliés, confèrent au téléfilm une saveur particulière, les comédiens ayant été contraints de beaucoup répéter afin de « bien s’imprégner de la musique de la langue ». Jérôme Robart, qui interprète Nicolas Le Floch, reconnaît lui-même que les nouveaux épisodes sont meilleurs que les deux premiers (venue d’un nouveau réalisateur), et que les dialogues servent bien la langue baroque de Parot.

Quant à Carlo Verini, le chef opérateur, il affirme que la réalisation s’oriente vers une plus grande vérité historique. La gageure pour lui a été de trouver une lumière qui corresponde à celle d’un Paris éclairé à la bougie. Il travaille ainsi une pellicule qui n’est pas numérique, mais qui permet de créer des nuances, de rendre le noir plus sombre, de souligner les détails, de travailler le contraste des couleurs. L’ensemble, sur ce point précis, témoigne d’une réussite certaine.

Dans un Paris allié avec la Prusse contre l’Angleterre, tandis que la du Barry est sur le point d’être victime de libelles infamants, le jeune commissaire, qui enquête pour Monsieur de Sartine, préfère la preuve à la question. Dans l’épisode précédent, il pénétrait au cœur d’une famille de boutiquiers de la rue Royale hantée par le Malin. Le dernier épisode fait de lui la victime d’une machination. Il rencontrera à Londres Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais alors qu’il n’est encore qu’un espion et le mystérieux chevalier d’Eon, hélas interprété ici de manière caricaturale. Claire Nebout, dans Beaumarchais l’insolent avait été plus convaincante !

Si l’on aime les films de cape et d’épée, on peut regarder avec plaisir ce divertissement qui ne fait pas honte au genre, tout en appréciant la profession de foi de Nicolas Le Floch : « Je ne saurais rien tolérer qui fût contraire à la loi. »

Vendredi 30 octobre 2009.

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28 octobre 2009 3 28 /10 /octobre /2009 14:04

Cardedutendre2.jpg

Ayant atteint l’âge où tout vaut mieux que de demeurer céans, j’avais résolu d’entreprendre un périple au pays de Tendre, accompagné de mon confident de valet, le fantasque et bouffonnant Crispin.

Mon vieux précepteur, le doux Monsieur de Sury, m’avait sagement mis en garde contre le danger de pérégriner aux Terres inconnues. Il m’avait prévenu contre les voleurs de grand chemin que cèlent bois et guérets. N’avait-il point ouï parler des détrousseurs de tout poil qui ont pour armes de vilains bâtons en écaille de tortue et des malandrins qui vous détroussent piégeusement en agitant un petit étendard en point de Raguse ? Si mon esprit l’avait entendu, mon cœur ne l’avait point écouté, tant était poignant mon désir de découvrir ce lieu où il n’est permis de trafiquer que de Cœurs humains.

Au temps fixé pour ce départ en monde aventureux, il m’avait fait le don d’une très ancienne carte parcheminée, couleur de sable rose. « Elle sera ton astrolabe » m’avait-il murmuré de sa voix, haut perchée comme celle d’un castrat de la Sixtine.

La plume au chapeau et le cœur en bandoulière, Crispin et moi-même avions pénétré par le Sud sur ces terres que nous espérions hospitalières. Nous avions de prime abord traversé sans encombres la ville de Nouvelle Amitié. Une compagnie de jeunes oisifs nous y avait accueillis : nous avions conversé galamment, joué au corbillon, écouté de menus  madrigaux sur le narcisse, le perce-neige ou l’héliotrope, qui ne prêtaient guère à conséquence.

Ces jeunes gandins nous avaient fait recommandation enthousiasmée des trois fleuves du nom d’Estime, Reconnaissance et Inclination que bordent les villes de Tendre-sur-Estime, Tendre-sur-Reconnaissance et Tendre-sur-Inclination. Ils avaient cependant omis d’évoquer les risques encourus si l’on s’aventure vers les Mers Dangereuse ou d’Inimitié ou encore vers le Lac d’Indifférence.

En chemin depuis des mois, nous avions malencontreusement égaré la carte de mon vieux maître et, tout en l’ignorant, nos pas nous avaient menés vers l’Est. Nous avions folâtré dans des hameaux aux noms charmants de Jolis Vers et Billet Galant, baguenaudé au cœur de jardins à la française plantés d’ifs, erré en des labyrinthes de buis taillé, sommeillé sous les arceaux de roseraies odoriférantes. Mais après avoir atteint les villages de Tiédeur et de Légèreté, insensiblement le paysage changea. Les lieudits se firent rares, les arbres s’espacèrent, les oiseaux se turent puis disparurent.

N’ayant point trouvé d’hostellerie pour la nuit, un soir d’octobre fraîchissant, nous fûmes dans l’obligation de passer notre première nuitée à la belle étoile. Crispin demeurait coi et nous étions tous deux  en proie à un étrange sentiment d’abandon.

Le lendemain, nous reprîmes la route de fort bonne heure. Devant nos yeux inquiets s’étendait désormais une façon de désert parsemé de cailloux aux formes tourmentées, où les sabots de nos montures venaient cogner. Quelques pauvres arbustes malingres, noircis comme s’ils avaient été balayés par un incendie, servaient de perchoirs à des corbeaux croassant que nous jugeâmes de bien mauvais augure. D’entre les pierres glissaient de petits reptiles brunâtres comme du sang caillé, à la tête vilainement aplatie, qui faisaient trébucher nos bêtes.

Mon malheureux Crispin roulait sans désemparer de gros yeux angoissés vers les lointains brumeux ; je m’en voulais de l’avoir entraîné dans cette aventure, lui qui n’aimait rien tant que les dodus  chapons de Loué et le vin de son Anjou natal.

Le jour s’avançait avec lenteur sous un ciel marqué par Saturne. Aucun bruit, sinon celui du pas hésitant de nos deux alezans ; aucune âme qui vive dans ce décor de spectre qui exhalait une odeur délétère de soufre et de solitude.

Soudainement, comme dans un mirage ou dans un rêve, en-deçà de la ligne d’horizon, il nous sembla apercevoir des arbres que nous reconnûmes comme étant des cyprès chauves. Piquant des éperons, nous galopâmes à bride abattue pour atteindre bientôt les rives d’un lac aux eaux montueuses et sombres. Les frondaisons que nous avions devinées étaient celles d’une île, située à quelques encablures des bords déserts. Nous attachâmes nos chevaux épuisés à une colonne de marbre noir jaspé, à demi brisée : ils encensèrent de la tête en hennissant de peur.

Nous embarquâmes sur une sorte de gondole à la vénitienne, en cèdre luisant et d’un noir de peste. Tandis que Crispin manœuvrait  avec force la forcola en bois des îles, je remarquai le curieux motif d’argent du cavai, à mi-longueur de l’embarcation : il représentait celle que Thésée abandonna à Naxos, Ariane enchaînée à son rocher. La traversée fut brève et nous mîmes pied à terre aux abords d’un hameau, étrangement silencieux.

Quelques rares demeures, à la façade austère et aux persiennes closes, étaient tristement disposées autour d’un quadrilatère tiré au cordeau par un architecte sans âme. Elles enserraient une placette herbue, au milieu de laquelle se trouvait une statue qui nous fit frissonner. Toute de bronze verdi, c’était une femme à genoux, pleurante et implorante, qui tente de retenir de ses bras décharnés un homme qui se détourne d’elle. Tandis que nous la contemplions, des bruits indistincts s’élevèrent : chuchotements, vagissements, gémissements, soupirs inarticulés, pleurs retenus. Nous fûmes atteints du tremblement que dansent ceux qui souffrent du mal de Saint Guy.

Un homme surgi de nulle part, enveloppé dans une cape noire et arborant un  immense feutre, lequel dissimulait mal un nez remarquable et une plaie béante à la tempe, nous croisa en agitant une lettre. Nous l’entendîmes marmonner :

« Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,

D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! »

Nous étions dans  la perplexité la plus extrême quand un diable d’aubergiste nous héla de dessous l’enseigne d’une hostellerie qui avait pour nom : Aux amants infidèles.  Notre estomac criant famine, nous fûmes heureux d’accepter son hospitalité. La chère était maigre, le vin clairet, le feu se mourait dans l’âtre, mais nous n’y prîmes point garde, suspendus que nous étions au discours de notre hôte.

-         Messeigneurs, vous êtes ici céans dans l’Ile de l’Abandon, sur le Lac d’Indifférence. Y sont reclus, dans deux béguinages et pour l’éternité, les amants délaissés, les amoureuses dédaignées, les cœurs abandonnés. Maudits, ils sont condamnés sans retour à l’exil de l’Amour.

-         Mais qui sont-ils ? Les connaissez-vous ? le pressai-je de répondre, tandis qu’un froid de tombe s’emparait de mon corps.

-         Monseigneur, s’il a été aux études, doit en avoir connaissance car ce sont des personnes de haut parage.

-         Ne nous faites point languir, l’ami ! Quel est ainsi cet homme sinistre, portant grand couvre-chef, dont nous avons fait rencontre sur la place ?

-         Ne l’avez-vous point reconnu ? C’est Monsieur de Cyrano qui aima Roxane et n’en fut point aimé. Il  a perdu le sens et court par les rues en brandissant la lettre qu’il rédigea pour Christian de Neuvilette. Ces damnés sont les prisonniers de l’Indifférence qui leur perça le cœur. Je les connais tous puisque c’est moi qui leur fournit le couvert. Marc, le roi de Cornouailles, chaque nuit, s’en vient se percher sur un pin au bord de l’eau. « Je les épie » me dit-il au matin en remémorant Tristan et Yseult, la diablesse blonde. Quant au prince de Clèves, tout en caressant sa barbe grise, il contemple tout le long du jour le portrait de celle qui offrit son âme à Monsieur de Nemours.

-         Femmes et filles sont-elles du nombre ? cria Crispin dont la verve coutumière s'était tarie.

-         Ah, les malheureuses, on ne saurait les dénombrer ! C’est l’impériale Phèdre, méprisée par le beau chasseur Hippolyte, qui le dénonce traîtreusement à son royal époux. Depuis sa mort, elle n’a de cesse d’avaler un poison qui ne la veut point tuer. C’est la farouche Hermione, délaissée par Pyrrhus, qui cherche vainemant à hâter sa fin au moyen de sa petite dague de nacre. Quant à l’infortunée religieuse portugaise, chaque jour, elle récrit à l’officier français qui l’a abandonnée cinq lettres, toujours semblables, qu’elle déchire de désespérance quand s’annonce le soir.

-         Que ne nous sommes-nous dirigés vers les Mers Dangereuse ou d’Inimitié ? Vois-tu, Crispin, la rage, la violence, l’excès, la jalousie, tout, plutôt que l’Indifférence, la Froideur, la mort lente de l’absence de regard !

-         Monsieur a bien raison ! reprit Crispin. La vie n’a plus de sel quand Toinon ne bouge pas plus qu’une motte de terre, et ne me jette plus de regards en coulisse !

Cette nuit-là, nous ne trouvâmes point le sommeil. Portés par le vent, qui avait tourné à la bise, nous parvenaient les chuchotis, les gémissements, les sanglots étouffés, les râles des mendiants de l’amour qui se tordaient sur leur couche, vierge pour l’éternité.

Au matin, nous prîmes congé en toute hâte de notre hôte. « Carpe diem, Messeigneurs », nous recommanda-t-il en nous accordant compagnie jusqu’à l’embarcadère. « Faites désormais route  tout droit vers le Nord. Tendre-sur-Reconnaissance est la destination d'amour où il vous faut conduire vos pas. Et conservez en mémoire que « le regard indifférent est un perpétuel adieu ».

Sur la Carte du Tendre (papierlibre.over-blog.net)

Mercredi 28 octobre 2009

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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 18:19

Jeudi 22 octobre 2009, à La grande Librairie, François Busnel recevait l’académicien Michel Déon pour son Journal (1947-1983), ses Lettres de château, et la publication du Cahier de l’Herne qui lui est consacré. Il était entouré de Patrick Besson pour Mais le fleuve tuera l’homme blanc, Catherine Mavrikakis, écrivain américain d’origine française et grecque, pour Le ciel de Bay City et Antonio Caballero, auteur colombien, pour Un mal sans remède.
On y a beaucoup parlé du roman, des personnages et du style. Voici quelques phrases glanées au cours de la conversation et qui font mouche.

 


Stendhal.

La politique venant couper un récit […] peut faire l’effet d’un coup de pistolet au milieu d’un concert.

l
l faudrait pouvoir changer ce mot ridicule, « coup de foudre », et pourtant cela existe!


Michel Déon.

Quand on m’a dit : « Tu es un styliste, j’ai senti le danger. » Selon moi, le roman doit être simple; trop de raffinement constitue un obstacle. 

Flaubert, c’est le style, Stendhal, c’est l’idée.

Balzac est un désordre magnifique.

On écrit certaines histoires pour soi-même et d’autres contre soi-même.

ll me faut parfois des personnages avec qui je peux me battre.

Les romans n’imitent pas la vie mais ils la condensent.

 


Patrick Besson.

J’aime mes personnages. Si je peux porter sur eux un jugement poétique ou romanesque, il  n’est jamais moral.


La fiction est le meilleur moyen de comprendre une époque.

Ce qu’on sait de l’Afrique, on l’a appris de Gérard de Villiers.

Les mauvais écrivains vivent vieux parce que personne n’a voulu les tuer.


Catherine Mavrikakis.



J’écris de façon sauvage, avec une matière archaïque. Ensuite, je travaille, je fignole comme Flaubert.

Mon personnage cherche Dieu. Ce qui reste de lui, c’est le ciel mauve de l’Amérique, un bleu un peu sale. Le ciel est la métaphore de quelque chose de sacré qu’elle ne peut atteindre. Elle est pilote de ligne mais elle est incapable de s’élever.

 

 

Antonio Caballero.

Mes personnages sont des forces, ils sont là. Je ne les juge pas. Le roman les appelle, pas moi.

Quand Flaubert dit : « Madame Bovary, c’est moi ! », il est aussi Charles, le cheval ou la carriole.

La fiction est le meilleur moyen de comprendre une époque.

La mission de l’écrivain n’est pas politique ; elle est d’écrire.

Le poète, c’est l’écrivain dans le plus haut sens du mot.

La tauromachie est proche de la poésie.
 


Lundi 26 octobre
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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 09:18

Richelieu-Portrait.jpg

 

 

Quand on se promène dans le quadrilatère parfait de la petite cité tourangelle endormie de Richelieu, on reste stupéfait devant l’harmonie d’une ville dont la Fontaine disait qu’elle était alors « le plus beau village de l’univers ». Il fut édifié par 2000 ouvriers selon un plan hippodamien (dit encore milésien, en damier, en échiquier, quadrillé ou orthogonal), Hippodamos étant un architecte grec, né à Milet, et considéré comme un des pères de l’architecture.

Ce « bourg clos de murailles et de fossés » s’étend sur une superficie de 700 m de long sur 500 m de large. On y accède par quatre portes monumentales (dont une est factice pour respecter la symétrie de l’ensemble) et qui vous font pénétrer dans l’Histoire.

Tout cet ensemble révèle un homme souvent décrié dans sa politique, dont le but unique fut de consolider l’autorité royale contre les Grands, les protestants et la Maison d’Autriche, et dont cet ensemble architectural urbain remarquable révèle avec éclat qu’il fut un visionnaire. Dans le drame romantique Marion Delorme (1831) de Victor Hugo, M. de Bouchavannes reprend pourtant cette vision caricaturale du cardinal-duc de Fronsac en lui jetant l’anathème :

« Meure le Richelieu, qui déchire et qui flatte !

L’homme à la main sanglante, à la robe écarlate ! »

(Pour la petite Histoire, certains historiens pensent que Marion Delorme aurait été la troisième maîtresse de Richelieu, ce qui pourrait expliquer que ce dernier poursuive de sa vindicte Didier, l’amant de Marion Delorme.)

En ce dimanche d’octobre, la ville semble morte. Ni marchands ni chalands sous la grande halle qui accueillait quatre foires annuelles et deux marchés par semaine ; plus de dévots pour s’agenouiller au pied du maître-autel et de son retable à quatre colonnes de marbre jaspé, exaltant l’Assomption de la Vierge Marie. Les fenêtre sous le toit à la Mansard de hôtel Au grand Colbert sont béantes et la grande rue, large de douze mètres, aligne sévèrement ses vingt-huit hôtels particuliers à l’équilibre austère.

Cette ville qui eut son heure de gloire du temps du cardinal jouxtait un château magnifique. Le vandalisme aveugle du marchand de biens Boutron, qui l’avait achetée à la famille de Richelieu rentrée d’exil,  le mit à bas en 1835.  De cette splendide demeure ne demeurent plus dans le parc de que les grottes dites « de l’Orangerie » et « de Bacchus », le dôme qui abritait chevaux et carrosses, et les jardins remaniés au XIX° siècle, notamment par une malencontreuse allée qui coupe le parc en deux.

On sait que les ancêtres du ministre de Louis XIII sont établis à Richelieu depuis le XV° siècle. C’est dans un petit manoir rural, entouré de quelques communs, au milieu de cours et de jardins ceints de murailles, qu’Armand-Jean Du Plessis, (9 septembre 1585- 4 septembre 1642), futur ministre de Louis XIII et pair de France, passe une enfance maladive entre une aïeule sévère et une mère affectueuse. Son père, François du Plessis, capitaine des Gardes d’Henri IV, meurt au combat contre les protestants. Cinquième d’une famille de six enfants, destiné au métier des armes, Armand-Jean sera contraint d’embrasser la carrière religieuse pour éviter que sa famille ne perde les revenus de l’évêché de Luçon, ce dernier lui ayant été octroyé par Henri III, en remerciement de la participation de François du Plessis aux Guerres de Religion.

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 En 1631 le roi érige la seigneurie en duché afin de remercier son ministre de ses bons et loyaux services, en dépit de sa méfiance instinctive à son endroit. Toujours à propos de Marion Delorme, Alexandre Dumas dans ses Mémoires confirme cette vision: « Le véritable trésor de la pièce : le caractère de Louis XIII, le roi ennuyé, triste, maladif, faible, cruel, superstitieux, qui n’a que son bouffon pour le distraire, et qui ne parle avec lui que d’échafauds, de têtes coupées, de tombeaux, n’osant se plaindre qu’à lui de la dépendance où le tient le terrible cardinal. » Ecoutons ce souverain sous influence se plaindre dans la pièce :

« Que fais-je ainsi, déchu, détrôné, désarmé,

Comme dans un sépulcre en cet homme enfermé ?

Sa robe est mon linceul, et mes peuples me pleurent… »

Ce cardinal à la réputation machiavélique imméritée, qui écrivait : « La méthode ne vaut que par l’exécution », rachètera le village de ses ancêtres. Puis il confiera à l’architecte Jacques Lemercier la tâche immense de créer un château (qui succèdera au château Renaissance) et une ville nouvelle, qui seront le symbole de son pouvoir et de sa réussite. Les travaux dureront une dizaine d’années mais Richelieu mourra en 1642, peu de temps après leur achèvement.

Sous le dôme du pavillon qui servait d’écurie, grâce à la reproduction de deux gravures, on peut rêver tout à loisir à ce qui fut un véritable palais. La Fontaine qui y fut reçu ne dit-il pas : « Le tout y est d’une magnificence, d’une grandeur dignes de celui qui l’a fait bâtir. » ? Composé d’une demi-lune, puis d’une basse-cour rectangulaire longue de 144 m, bordée de bâtiments, ce château possédait encore une avant-cour plus étroite, longue de 124 m, et flanquée d’un manège et de logements pour les domestiques. Par un pont bien nommé le «point de vue », le regard se portait sur tout le domaine de 400 ha. L’accès à la cour d’honneur se faisait par une porte surmontée d’une Renommée de bronze, décorée notamment par deux esclaves, sculptés par Michel-Ange pour le tombeau de Jules II, et qu’on peut voir au Louvre. Les autres éléments de la décoration sont encore visibles au musée de la Marine et à la Malmaison.

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C’est grâce au texte de Claude Vignier, auteur du livre, Le château de Richelieu (1676) que l’on sait que la cour d’honneur était encadrée de trois façades décorées de bustes et d’antiques. On ne peut qu’imaginer le faste de ce château dont les appartements, la galerie et la chapelle étaient ornés de tapisseries de Flandres, de sculptures et de tableaux des plus grands artistes, de Dürer à Titien en passant par Mantegna, Le Caravage et Rubens. Tout, y compris le mobilier, a été dispersé dans les musées et dans les collections privées.

Pour nous remémorer cette splendeur passée, demeure cependant le parc, dont le plan de Jean Marot figure ce qui fut la prairie, le rondeau, la patte d’oie, le fruitier, la palissade de buis, le grand parterre, le « sainfouin » (ou esparcette cultivée, dite encore esparcette à feuilles de vesce, plante rosacée qui a la réputation de plaire aux ânes).  Il aurait été redessiné en 1880 par les frères Denis et Eugène Bühler.

Lorsque l’on y pénètre, dans l’axe de la grand-rue de la ville, on suit une allée de marronniers qui longe le canal du Mâble jusqu’à la roseraie. Celle-ci, située sur l’emplacement du château disparu, est entourée de douves. Après avoir pénétré sous le dôme, on admire la reproduction du grand portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne (222x 155). Cette œuvre magistrale suit toutes les règles du portrait de chef d’Etat de l’époque classique : en pied, de face, les traits de vigueur de caractère accentués et la fonction sociale affirmée dans le costume. Ce tableau provient de la collection du financier Louis Phélypeaux de La Vrilière et dont le cardinal lui aurait fait le don.
Les deux gravures et la maquette du château laissent à penser ce que fut la magnificence des lieux au XVII° siècle.

Puis on emprunte une allée de platanes, au début de laquelle chante un puits artésien qui alimentait le château. Après avoir franchi le canal du Mâble, on parvient au bâtiment des chais dont le portail est décoré du masque grimaçant de Bacchus. Une superbe porte intérieure ouvre sur l’obscurité des caves dont les trois travées évoquent une église. Construite symétriquement aux chais, l’orangerie encadrait un parterre de broderies (dessins réalisés avec des buis taillés), séparés des bois par un mur d’ifs. C’est là que poussait le cépage de sauvignon, car Richelieu aimait le vin : « Si Dieu défendait de boire, aurait-il fait le vin si bon ? » écrit-il dans ses Mémoires.

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Au loin, on aperçoit des arbres de Judée, des cyprès chauves, des séquoias. L’endroit invite à une méditation sur l’éphémère. Et pour évoquer une fois encore Marion Delorme, ce drame trop  méconnu de Victor Hugo, songeons au dernier vers prononcé par l’héroïne, tandis qu’elle marche à l’échafaud avec Didier son amant qu’elle n’a pu sauver malgré son sacrifice. A moitié évanouie, elle voit passer le cardinal dans sa litière et se relève en un ultime sursaut, tout en criant avec désespoir :

« Regardez tous ! Voici l’homme rouge qui passe ! »

Mais, en ce lieu, c’est surtout «  la gloire du monde qui passe » : « Sic transit gloria mundi », comme le dit la phrase de l’Ancien Testament.

Lundi 26 octobre 2009.





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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 19:20

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Du 20 septembre au 08 novembre 2009, sont exposés à Léméré au château du Rivau, des bronzes posthumes de Camille Claudel (1864-1913), appartenant à la collection particulière de sa petite-nièce, Reine-Marie Paris.

Dans la Chambre des Dames, au premier étage de ce château qui abrita un temps les amours tumultueuse de Rodin et de sa jeune élève, les bronzes de petite taille sont exposés, tous volets intérieurs fermés.

Passée la première surprise de cette obscurité de caverne, le regard s’habitue et se fait à ce noir où les sculptures irradient. Il s’attarde sur les bronzes, éclairés avec subtilité par les soins du commissaire de l’exposition, Gérard Bouté, auteur d’un livre sur la folle de Mondevergues, intitulé Camille Claudel, le miroir et la nuit.

Certaines des pièces sont connues, répliques de La Valse ou de Sakountala ; d’autres sont des découvertes, comme ces têtes d’enfants rieurs.

Devant le groupe de La Valse, on pense à l’article d’Octave Mirbeau, retrouvé dans les archives de Paul Claudel, et qui est admirable de justesse et de sensibilité :

« Mademoiselle Camille Claudel s’est hardiment attaquée à ce qui est peut-être le plus difficile à rendre par la statuaire : un mouvement de danse. Pour que cela ne devienne pas grossier, pour que cela ne reste pas figé dans la pierre, il faut un art infini. Mademoiselle Claudel possède cet art.

Enlacés l’un à l’autre, la tête de la femme adorablement penchée sur l’épaule de l’homme, voluptueux et chastes, ils s’en vont, ils tournoient lentement, presque soulevés au-dessus du sol, presque aériens, soutenus par cette force mystérieuse qui maintient en équilibre les corps penchés, les corps envolés, comme s’ils étaient conduits par des ailes. Mais où vont-ils, éperdus dans l’ivresse de leur âme et de leur chair si étroitement jointes ? Est-ce à l’amour, est-ce à la mort ? Les chairs sont jeunes, elles palpitent de vie, mais la draperie qui les entoure, qui les suit, qui tournoie avec eux, bat comme un suaire. Je ne sais pas où ils vont, si c’est à l’amour, si c’est à la mort, mais ce que je sais, c’est que se lève de ce groupe une tristesse poignante, si poignante qu’elle ne peut venir que de la mort, ou peut-être de l’amour plus triste encore que la mort. »

L’amour plus triste que la mort, c’est celui que vécurent Rodin et Camille et toute l’œuvre de la sœur de Paul Claudel est marquée par cette  relation  créatrice et passionnée. Le beau film, empreint d’émotion, qui est diffusé aux visiteurs dans la salle de L’Oratoire, relate l’existence tragique d’une femme, adonnée toute entière à son art, et dont le monde ne sut pas reconnaître le génie. Internée à Mondevergues pendant des années, abandonnée de tous, on frémit à la pensée de cette femme exceptionnelle, continuant à triturer la pierre friable de la prison de sa démence; la recluse qui ne reçut qu’une dizaine de fois la visite de celui qu'elle avait chéri, dont elle avait sculpté le buste en façon d'empereur romain, son diplomate et écrivain de frère, le "grand" Paul Claudel !

Le 24 octobre 2009

 


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