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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 07:23

 

  Oedipe_et_le_sphinx-.jpg

Oedipe et le Sphinx, Gustave Moreau.

Tout sucre l’enfant pose une question


On lui répond sans doute


Il ne comprend pas


Il dit Mais quoi


Les mots craquelés se désassemblent


Nous sommes perdus


Mystère du temps sans clarté


Mystère des mots dans les forêts d’orties


Une question de sphinge


Et jamais de réponse


Efficace


Samedi 17 octobre 2009

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Published by Catheau - dans Poèmes
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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 16:01

piano-a-4-mains-5.jpg

Thème d'écriture: l'armoire aux secrets (papierlibre.over-blog.net).

 

Quand je songe à mon enfance, j’entends le bruit inlassable et mécanique du métronome sur le piano droit de la salle à manger.

C’est dans cette pièce aux lourds rideaux de velours gris et à la tapisserie pâlie, décorée par une gravure représentant le corps blanc et noueux du héros Mazeppa, attaché sur la musculature puissante d’un cheval au galop, que ma mère donnait des leçons de piano. En dépit de l’ovale de madone de son visage, de la régularité de ses traits et de la blondeur vaporeuse de sa chevelure, elle était un professeur austère et intransigeant, très craint de ses élèves.

Je vivais seul avec elle, mon père étant mort quand j’avais deux ans. Elle ne me parlait jamais de lui et je respectais son silence, ayant peur de voir les larmes affleurer au bords de ses paupières fragiles. Il n’y avait pas de photos de lui à la maison et, si j’acceptais la prison silencieuse dans laquelle ma mère s’était retirée, parfois, par bouffées, je lui en voulais de ne m’avoir jamais dessiné que l’ombre du jeune homme et du pianiste doué qu’il avait été.

Quand j’avais eu dix ans, elle s’était laissée aller à des confidences. Alors qu’ils étaient encore étudiants, juste avant la chute du ghetto de Budapest, grâce à l’aide du « juste » Raoul Wallenberg,  ils avaient pu fuir les exactions nazies, trouver refuge à Paris et ensuite étudier le piano au Conservatoire de Musique. Ils avaient ainsi miraculeusement échappé à la tourmente de la guerre, s’étaient mariés et étaient devenus des concertistes célèbres. Leur morceau de bravoure était les Danses hongroises pour piano à quatre mains de Brahms, dont leur exécution passionnée et fervente avait fait date dans le Landernau musical. J’étais né en 1948 mais leur carrière avait été brisée par la mort de mon père, deux ans après ma naissance. Ma mère avait alors brutalement abandonné le métier de concertiste. Elle était devenue professeur de piano afin de subvenir à nos besoins, menant une vie quasi-monacale, ne recevant personne et se refusant à toute relation avec quiconque.

Je ne crois pas avoir souffert de cette existence en vase clos car, malgré sa froideur, je l’aimais d’un amour exclusif et absolu. Lorsque je rentrais de classe et que j’avais terminé mes devoirs, j’allais m’asseoir sur le vieux canapé de la salle à manger, qui disparaissait sous une indienne aux teintes passées. En silence, je regardais sa frêle silhouette assise à côté de son élève, devant le piano droit, qu’il fallait souvent réaccorder. Quand survenait une fausse note, quand le rythme ne lui convenait pas, elle faisait un geste de la main et reprenait fermement son élève de sa voix grave et légèrement cassée, comme une voix tremblée, pleine de sanglots.

Je fermais les yeux, la tête dodelinant contre le dosseret du canapé. Comme en rêve, je les voyais entrer, elle et mon père, sur le parquet de la scène de la salle de concert, du temps de leur splendeur, dans la beauté inaltérée de leur jeunesse. Ils se tenaient par la main comme le jour de leur mariage, lorsqu’ils étaient sortis sur le parvis de l’église Saint-Serge, par un froid soleil de novembre. Dans un geste ample, mon père relevait sa queue-de-pie noire, ma mère ouvrait les plis de sa robe de soie sombre, et ils s’asseyaient de concert sur la banquette de velours rouge devant le grand piano à queue. C’était beau leurs deux silhouettes côte à côte. Leurs épaules s’effleuraient, leurs bras se frôlaient, leurs doigts dessinaient dans l’air chauffé à blanc des arabesques jumelles, leurs mains élégantes et prestes couraient sur les touches d’ivoire. N’existait plus que le vibrato de la musique, le vibrato unique de leur amour.

Quand j’ai eu douze ans, ma mère, sans doute affaiblie par les privations et rongée par une souffrance muette, fut emportée en quelques jours par une anémie foudroyante. Je me retrouvai seul au monde, les familles de mes parents, des intellectuels hongrois, s’étant dissipées en fumée dans la géhenne de Sobibor.

Avant que notre pauvre mobilier ne soit vendu à l’encan et que l’on ne m’emmène entre les hauts murs de l’Assistance publique, j’ai pénétré pour la première fois dans la chambre maternelle qui avait toujours été pour moi un domaine interdit. On eût dit celle d’une nonne. Le lit étroit, recouvert d’un couvre-lit en piqué de coton blanc râpé, était surmonté d’une petite huile du XIX° siècle représentant la puszta hongroise. Sur une pauvre table en bois blanc gisaient des partitions de Frantz Liszt. Une petite chaise rococo dont elle avait elle-même brodé la tapisserie- « c’est  pour délasser mes doigts », disait-elle- était appuyée contre le mur près de la fenêtre ouvrant sur un balcon ouvragé, où  poussaient des herbes aromatiques.

Une armoire Louis XV, joliment galbée, toute de merisier clair, faisait face à son lit de pensionnaire. J’eus un frisson de tout le corps en pensant à la solitude extrême, mais choisie et assumée, de cette femme encore jeune, dont le veuvage avait brisé la vie. Avec lenteur, j’ouvris au moyen de la clef finement ciselée un des deux battants de l’armoire. Mon cœur battait comme un gong en folie ; je pensai alors au moment précis où ma mère avait refermé pour toujours le grand piano de concert qui avait été le sien et celui de mon père, du temps de leur gloire éphémère, et qu’elle avait vendu.

Il y avait là, soigneusement pliés, les chemisiers en crêpe gris clair et les jupes  éternellement noires qu’elle avait portés durant sa courte vie. Une lingerie de coton blanc spartiate voisinait avec quelques paires de bas de soie- son seul luxe. Un parfum de tilleul encore tenace s’exhalait des étagères de bois recouvertes d’une toile de Jouy rose. L’odeur me coupa la respiration. Je fermai les yeux puis je les rouvris.

Alors, j’aperçus sur l’étagère du haut, à côté d’une boîte à chapeaux désuète, un gros paquet de lettres, retenues par un lien de satin bleu. Je les pris d’une main tremblante et les étalai en désordre sur la courtepointe blanche. Je les lus d’une traite avec emportement ces lettres dans lesquelles ma mère et mon père, une femme et un homme dont j'ignorais tout, s’avouaient leur passion, se criaient leur amour avec des mots inconnus de l’enfant que j’étais encore, des mots que je n’avais jamais entendus. Un monde s’ouvrait à moi et j’en étais ébloui. Mes parents s’étaient aimés à la folie et ils m’avaient ardemment désiré. Toute ma pauvre existence d’enfant solitaire s’en trouvait d’un coup justifiée.

La fulgurance de cette révélation ne dura que le temps de sa découverte.  A l’intérieur d’une de ces lettres éperdument amoureuses, je trouvai un feuillet de cahier froissé, à moitié déchiré, à l’encre ternie, comme si des larmes y avaient coulé. Je la lus comme le prisonnier lit sa sentence :

 

Erzébet, ma toute-petite,

Je vous ai surpris, Donát Orsós et vous. J’ai vu votre baiser avant d’entrer sur scène.

Ma tendre Erzébet, je ne pourrai plus voir nos mains assemblées courir sur le clavier mais je ne peux non plus vivre sans vous.

La musique ne nous sauvera pas.

Le pistolet d’ordonnance de mon père m’accordera une mort plus douce que ne l’est votre trahison.
                                                                      Sándor

 

 

L’armoire de ma mère fut vendue un bon prix. Mais pour moi, depuis vingt ans maintenant, son battant de porte ne s’est jamais refermé.


                                                                                                     
  Vendredi 17 octobre 2009 

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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 10:54


Qui aurait cru qu'Edouard Baer, le bouillant trublion des médias, aurait pu endosser la silhouette de Patrick Modiano, l'écrivain du non-dit et du manque? C'est pourtant ce qu'il fait dans son spectacle, Un Pedigree, fidèlement adapté de l' « hétéro-autobiographie » (terme de FAL) de l'oeuvre éponyme de l'auteur (2005). Il y est juste et émouvant de bout en bout, par la magie d'une rencontre improbable: « Et la grâce opère, autour de cet attachement profond qu'un acteur entretient avec un auteur- un lien rare et mystérieux qui appartient à la littérature vivante » ainsi que le remarque le metteur en scène Anne Berest.


Un-pedigree.jpg


Dans un décor dépouillé à l'extrême et qui sied à l'écriture de l'absence, Edouard Baer parvient à rendre, sans effet aucun, la souffrance chuchotée d'un enfant qui ne comptait pas, « un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree ». Et cela, uniquement par des déplacements circonscrits autour de la table où gisent des papiers qui ne resaisissent jamais le passé, par des gestes banals (relever ses cheveux, prendre un stylo, se retourner doucement, regarder au loin, tirer une lettre froissée de sa poche, murmurer à mi-voix), grâce aussi à une voix chaude et parfois imperceptiblement tremblée, qui font de l'acteur un somnambule de la mémoire.

Et Modiano lui-même ne s'y est pas trompé. N'a-t-il pas dit dans L'Express du 1er mai 2008: « Edouard a trouvé le ton juste, avec beaucoup de naturel. Sa lecture coïncide pleinement avec mon texte» ?

Dans Un Pedigree, écrit « comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la [s]ienne », on découvre en même temps une existence née « sur le terreau -ou le fumier- d'une ville sans regard » et les clés d'une oeuvre. Celle-ci y résonne à chaque ligne et Modiano le confirme: « Presque chaque paragraphe de ce livre peut se retrouver dispersé dans mes autres livres et « transposé » dans l'imaginaire. » Car le monde que connut le jeune Patrick Modiano, c'est un monde interlope fait d'affairistes véreux, d'hommes louches à l'identité incertaine, de demi-mondaines volages et de comédiennes ratées, toutes ces figures interchangeables qui composent son univers romanesque.  « Par la suite, j'ai voulu mettre des visages sur les noms de ces gens-là, mais ils restaient toujours tapis dans l'ombre, avec leur odeur de cuir pourri. »

Cet univers qu'il traversa jusqu'à sa vingt et unième année comme « en transparence », c'est celui de ses parents qui ne se rattachaient à « aucun milieu bien défini ». Le prénom de son père, juif originaire de Salonique, est Alberto (Rodolphe) mais on l'appelle Aldo. Son fils découvrira qu'il a une double identité puisque, sur la liste des locataires du 15 quai de Conti où il habitait, figure un certain « Henri Lagroua » dont le concierge dit au jeune Patrick qu'il est son père. « Mais les noms finissent par se détacher des pauvres mortels qui les portaient et ils scintillent dans notre imagination comme des étoiles lointaines. » Un homme « sans existence légale », qui passa sa vie à de mystérieux trafics, qui ne rencontrait son fils que pour des rendez-vous volés et chercha toujours à l'éloigner par « une mystérieuse fatalité ». Sa mère, d'origine anversoise, est « une jolie fille au coeur sec », qui n'eut jamais plus d'intérêt pour son fils qu'elle n'en eut pour son chow-chow: « Le chow-chow s'était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens proche de lui. »

Et pourtant, quand sa mère se mettait en colère son fils priait pour elle et, « dans une autre vie », il marche « bras dessus bras dessous [avec son père], sans plus jamais cacher à personne [leurs] rendez-vous ». Modiano reconnaît lui-même éprouver pour les protagonistes de cette oeuvre « une certaine tendresse, mais qui se confond avec la pitié. »

Un Pedigree est le livre de la mémoire bégayante, c'est une liste de noms pour « un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree », c'est une oeuvre à l'odeur d'éther: « L'éther aura cette curieuse propriété de me rappeler une souffrance mais de l'effacer aussitôt. Mémoire et oubli. » Quarante ans ont passé quand Modiano écrit ce livre,  celui d'une vie qui "continuait sans que l'on sût très bien pourquoi l'on se trouvait à tel moment avec certaines personnes plutôt qu'avec d'autres, à tel endroit plutôt qu'ailleurs, et si le film était une version originale ou une version doublée".
Un seul événement capital cependant dans cette enfance au rancart, la douleur indicible de la mort de Rudy son frère, en février 1957: « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. » Par peur de la trahison ou de l'indécence, cette disparition est évoquée avec pudeur et délicatesse mais « le reste ne méritait pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion de l'intime ».

C'est sur la douleur de cette absence que Modiano construira son oeuvre future, celle des boulevards de ceinture, des villas tristes, des quartiers perdus, des paniers à salade de l'Occupation où l'on s'assoit, en 1942 ou 1943 en face de jeunes filles dont on perd la trace... A propos de sa mère Modiano avait écrit: « Je me souviens d'avoir recopié, au collège, la phrase de Léon Bloy: « L'homme a des endroits de son coeur qui n'existent pas encore et où la douleur entre afin qu'ils soient. » Mais là, c'était une douleur pour rien, de celle dont on ne peut même pas faire un poème. » Il n'a pas écrit de poème mais il a créé une oeuvre qui ne ressemble à nulle autre.

La prestation théâtrale d' Edouard Baer, si elle est drôle à de rares instants, est toute en retenue, « mais lorsqu'on vient d'en rire, [ne faudrait-il pas] en pleurer »? Il connaît le texte par coeur et par le coeur, nous donnant ainsi à entendre la petite musique lancinante de Modiano, un air fait de vides et de pauses, une sorcellerie incantatoire, et l'on pourrait en dire ce qu'écrivait Proust à propos de Nerval dans le Contre Sainte-Beuve: « C'est tout entre les mots, comme dans la brume de Chantilly », qui serait ici les brouillards parisiens d'une enfance oubliée sur « un ponton vermoulu ».

                                                                                                                                                  Mercredi 14 octobre 2009

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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 15:18

Le baiser de modiano

le baiser de modiano
envoyé par jmjp. - Regardez plus de courts métrages. 

C'est un hommage d'un chanteur à un écrivain, un de ces airs qui procure un léger frisson. 
Modiano a sans doute aimé cette chanson, lui qui, dans les années 1965-1970, fut aussi parolier avec son ami Hughes de Courson. Dans Livret de famille, le narrateur évoque "les après-midi où nous traînions, mon ami Hughes de Courson et moi, dans les locaux désolés des Editions musicales Fantasia, rue de Grammont. Nous y écrivions des chansons [...]" Mais désormais, "les Editions musicales Fantasia n'exist[ent] plus, beaucoup de gens de notre connaissance avaient sombré avec elle [...]"

Le baiser Modiano

2004 "Kensington Square"

 

C'est le soir où près du métro

Nous avons croisé Modiano

Le soir où tu ne voulais pas croire

Que c'était lui sur le trottoir

Le soir où j'avais dit : "Tu vois

La fille juste en face du tabac

Tu vois le type derrière, de dos

En imper gris, c'est Modiano !"


C'est le soir où nous avons pris

Des mojitos jusqu'à minuit

Le soir où tu as répété

"Peut-être il habite le quartier ?"

Le soir où nous sommes revenus

En dévisageant toute la rue

En cherchant derrière les carreaux

L'ombre chinoise de Modiano


C'est le soir où je repensais

A la veille du bac de français

"En vous appuyant sur le champ

Lexical de l'enfermement

Vous soulignerez la terreur

Dans le regard du narrateur"

Dans les pages cornées d'un folio

Voyage de noces de Modiano


Et le baiser qui a suivi

Sous les réverbères, sous la pluie

Devant les grilles du square Carpeaux

Et le baiser qui a suivi

Sous les réverbères, sous la pluie

Devant les grilles du square Carpeaux

Je l'appelle Patrick Modiano


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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 10:49

Fantastique.jpg
Dans le cadre d’Une Semaine enchantée en Pays saumurois et d’une exposition intitulée La Nef des Egarés (12-20 septembre 2009), Myriam Nion a présenté à la chapelle Saint-Jean, rue Corneille, à Saumur, une série de dessins au crayon illustrant quatre œuvres fantastiques : Le Corbeau d’Edgar Allan Poe, La musique d’Erich Zann de H. P. Lovecraft, Le Château de Franz Kafka et Le joueur d’échecs de Stefan Zweig. Ces dessins sont insérés dans quatre élégants petits livres de format carré, reliés à la japonaise, proposant des extraits des quatre œuvres, qui sont autant de portes ouvertes vers les mondes mystérieux qui hantent les écrivains.

A des degrés divers, ces quatre textes sont bien représentatifs du genre fantastique, tel que l’a défini Szvetan Todorov, en ce sens qu’ils répondent au principe d’incertitude. "Dans un monde qui est le nôtre […] se produit un événement qui ne peut s’expliquer par les lois de ce même monde familier. Celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions possibles : ou bien il s’agit d’une illusion des sens […] ou bien l’événement a véritablement eu lieu. […] Le fantastique occupe le temps de cette incertitude. » (Introduction à la littérature fantastique). Il s’agit donc bien de l’irruption du surnaturel dans le quotidien et d’un basculement fondamental de tous les repères.

Le Corbeau, poème narratif d’Edgar Poe (1845), est le récit de la mystérieuse visite d’un corbeau chez le narrateur, alors que celui-ci pleure la mort de son amour, Lenore. L’oiseau se perche sur un buste de Pallas, juste au-dessus de la porte de sa chambre, et croasse inlassablement la phrase « Jamais plus ! » La lumière de la lampe projette son ombre sur le sol et le narrateur de dire : «  […] et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera- jamais plus. » Il sombre dans la folie.

La musique d’Erich Zann (1922) est une nouvelle d’un autre écrivain américain, Howard Phillips Lovecraft. On y découvre un narrateur qui s’avoue incapable de retrouver la rue Auseuil (nom révélateur : au seuil du mystère ?), dans laquelle il séjourna autrefois. Il se remémore les événements vécus dans une chambre au cinquième étage de la troisième maison du bout de la rue, la plus haute de toutes.  Il se sent « progressivement hanté par la bizarrerie » de la musique étrange d’un joueur de viole allemand, Erich Zann, qui l’invite dans sa chambre, avec une unique fenêtre donnant sur la nuit. Le musicien lui joue follement des morceaux différents de ceux qu’il a entendus et qui semblent vouloir couvrir les sons d’une musique venue d’ailleurs. La fenêtre de la chambre s’ouvre et le narrateur a soudain la perception « d’un espace inimaginable vibrant de musique et de mouvement, ne ressemblant à rien de ce qui pouvait exister sur terre. » Il se  retrouve seul avec, devant lui « ce chaos, ce pandemonium, et, derrière [lui], le délire démoniaque de la viole hurlant à la lune. »

Dans Le Château, œuvre inachevée de Kafka (1926), le héros, l’énigmatique arpenteur M. K.,  cherche à obtenir une autorisation des autorités pour séjourner dans le village enneigé où il échoue un soir d’hiver. Le grand Château du comte lui demeurera à jamais inaccessible. Il renonce à son entreprise mais le narrateur écrit: «  […] il n’était maintenant que trop libre, il s’était conquis cette liberté […] mais- […] rien n’était non plus si dépourvu de sens ni désespéré que cette liberté, cette attente et cette intangibilité. »

Enfin, Le Joueur d’échecs (1943) est une longue nouvelle de Stefan Zweig qui fut publiée à titre posthume. Elle raconte l’affrontement sur un paquebot en partance pour l’Argentine de deux joueurs d’échecs que tout sépare: Mirko Czentovic d’origine modeste mais tacticien redoutable, et le Docteur B., autrefois avocat en Autriche, qui, lors de son emprisonnement dans les geôles nazies, parvient à survivre et à échapper de peu à la folie en rejouant mentalement les parties d’échecs découvertes dans un livre et en jouant même contre lui-même ! Si le Docteur B. perd la seconde partie contre Czentovic, il remporte néanmoins une victoire sur lui-même en ne sacrifiant pas son esprit au jeu. L’issue de la partie sur le bateau peut être lue comme la victoire du Bien sur le Mal ; le jeu représente le Mal quand il devient monomanie et destruction de l’esprit.

Depuis les sombres dessins de Goya, Hugo et Odilon Redon, on connaît la puissance fascinatrice de la couleur noire. Théophile Gautier n’écrivait-il pas : « Le noir comme le rouge, comme le vert, comme le bleu, comme toute autre nuance, a ses clairs, ses demi-teintes, ses ombres ; il ne fait pas, parmi les objets qui l’entourent, cette tache absolument opaque ; il s’y relie par des reflets, par des rappels, par des ruptures ; autrement il creuse un trou dans le tableau. » ? En illustrant ces quatre textes célèbres au crayon de bois, Myriam Nion fait la démonstration éclatante que « le noir est une couleur ». Jouant de toutes les nuances du noir, du gris et du blanc, la dessinatrice parvient à distiller une angoisse sourde. C’est le corbeau de Poe, plus noir que noir, qui fait du narrateur un dément ; c’est la silhouette  noire du joueur de viole de Lovecraft, se détachant sur la mystérieuse obscurité musicale, tandis que s’envolent les blancs feuillets explicatifs du musicien ; c’est, derrière des piles de paperasseries blafardes, l’ombre noire de l’arpenteur de Kafka, soulignée par le blanc d’une liberté désespérée ; c’est l’affrontement manichéen des cases blanches et noires du Joueur d’échecs, sur lesquelles est prostré le personnage du Docteur B..

Travaillant dans une librairie et amoureuse des livres depuis toujours, Myriam Nion parvient à en dévoiler l’ « inquiétante étrangeté ». Le narrateur du Corbeau s’endort sur un « bizarre volume de savoir oublié» ; le texte écrit par le musicien Erich Zann est emporté dans la nuit de l’horreur et ne sera jamais lu ; dans Le Château, l’arpenteur est écrasé par la hauteur des bibliothèques des fonctionnaires zélés ; le Docteur B. est, dans un premier temps, sauvé de la folie par la lecture d’un manuel de jeu d’échecs.

Le fantastique étant ce monde au-delà du réel qui fait vaciller le lecteur et le blesse, le noir en est bien la couleur de prédilection, ainsi que l’écrit Jacques Kober : « Le noir […] est une perte d’équilibre, un appel d’air. C’est le noir qui fait faire aux couleurs le grand écart. Il s’agit donc d’une lumière au-delà de la lumière […] le noir concret (si j’ose dire) peut-être brûlure ou caresse, éclaboussement […]. » En utilisant avec tout son talent les subtiles variations du noir pour une plongée vertigineuse dans le fantastique, Myriam Nion illustre ce qu’écrivait Jean Dubuffet : « éclat, mat, luisant, poli, rugueux, fin… le noir est une abstraction ; il n’y a pas de noir, il y a des matières noires. » Grâce à elle, on pénètre dans les « trous noirs » de la littérature.

 

                                                                        
Lundi 12 octobre 2009

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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 16:22

Maison-du-pere-Grandet.jpg

Le Carnet d’architecture de Myriam Nion, paru en septembre 2008 et consacré à Saumur, révèle une ville plus sombre et plus mystérieuse que la blancheur tendre du tuffeau ne le laisserait entrevoir. Ses dessins à l’encre de Chine, d’une précision extrême, font songer aux eaux-fortes de Charles Meryon (1821-1868). Et l’on pourrait dire à son propos ce que Victor Hugo disait à Baudelaire en évoquant ce graveur et aquafortiste, que sa mauvaise vision obligea à se limiter à des œuvres monochromes : «  […] ses eaux-fortes, avec seulement ombres et éclairages, lumière et obscurité, m’ont ébloui. »

Le dessin ci-dessus, qui représente la maison dite du père Grandet, est représentative de cette mélancolie, que souligne Balzac dans l’incipit d’Eugénie Grandet : « Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d’un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. »

L’on connaît bien cette méthode d’écriture balzacienne qui consiste à s'attarder d'abord sur les lieux pour expliciter la psychologie des personnages. Décrire les lieux, l’habitat, le mobilier, c’est déjà parler des hommes puisque leur cadre de vie est « la représentation matérielle qu’ils donnent de leur pensée ».

Pénélope angevine, Eugénie construit sa destinée sur une attente vaine (« J’attendrai Charles. ») et le romanesque de cette jeune fille dédaignée, c’est bien la « mélancolie » qui le crée : « Le premier, le seul amour d’Eugénie était, pour elle, un principe de mélancolie. »
Les trois fenêtres fermées et les volets entrouverts du dessin de Myriam Nion commentent mieux que n'importe quelle critique le tragique enfermement d’une jeune fille prisonnière d’un père et d’une maison.

                                                                                Vendredi 09 soctobre 2009

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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 13:44

Georges-Piroue.jpg 

Le 7 janvier 2010, cela fera cinq ans que Georges Piroué s’est éteint discrètement comme il avait vécu. Ayant eu l’occasion de le rencontrer au cours de dîners avec sa femme et lui dans leur jolie maison de la rue de la Cure à Dampierre-sur-Loire (c’était un fin cuisinier!), et de bénéficier de ses conseils quand je travaillais sur Pierre Jean Jouve qu’il avait bien connu, je voudrais évoquer cet écrivain à l’ « écriture classique toute faite de nuances ».

Georges Piroué est né en 1920 à La Chaux-de-Fonds, dans le Jura suisse, au sein d’une famille de souche française. Son père, graveur de montres et homme austère, a alors quarante ans et sa mère trente-huit. Il est le troisième enfant de la famille. Dans son autobiographie, Tu reçus la naissance  (1991), il raconte l’éveil de sa sensibilité humaine, littéraire, érotique, dans un milieu familial protestant mais bienveillant et chaleureux, auquel il rend hommage par petites touches aiguës. Il y rapporte sa découverte de Baudelaire, le poète qui lui fit partager quelque chose de nouveau, « une qualité essentielle qui pourrait s’appeler non le sens de l’univers que je souhaitais recevoir de lui, mais le sens de la langue qu’il m’a à  son insu et à mon insu inculqué ».

Après une licence et un doctorat ès lettres à l’université de Neuchâtel, il s’installe à Paris en 1950, guidé de loin par Henri Guillemin, et travaille comme directeur littéraire aux Editions Denoël (qui publieront la majorité de ses écrits). Il y créera un département des auteurs d’Italie du Sud et de la Sicile et deviendra le principal traducteur en français de Pirandello, dont il montre, dans la préface à la traduction de ses Nouvelles pour une année (Tome IV), « la lézarde béante par où s’engouffre le souffle de l’au-delà. Toutes les défenses [y]  sont balayées, les abris abattus ; tous les bandeaux sont arrachés des yeux et les masques pareillement des visages ».

Georges Piroué a écrit avec régularité jusqu’à sa mort une œuvre riche et diverse. Après la publication de deux recueils de poèmes (Nature sans rivage et Chansons à dire), il s’oriente vers la nouvelle et le roman de facture classique, dont San Rocco et ses fêtes (1976), sorte de chronique de Français moyens en vacances dans une ville imaginaire au sud de Naples. Ecrite avec justesse et minutie par un moraliste sensible, « elle vaut par le détail irremplaçable, la formule moqueuse et par une sorte de gaieté à cheval sur deux mondes ».

De ses nouvelles, genre dans lequel il a excellé, on pourra retenir Feux et Lieux (1979), suite de tableaux « qui nous enseignent que l’homme, contrairement à l’expression consacrée, n’est pas sans feu ni lieu ». Fait de souvenirs émus ou amers, le recueil, évocation de l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, les Pays de la Loire en même temps que des âges de la vie, « possède d’exceptionnelles qualités de narration feutrée, subtile, de lyrisme contenu et savoureux ». Dans L’Herbe tendre (1992), une entorse, un suçon, une petite fille qui voyage dans un bus, sont autant de prétextes à de brèves histoires, nostalgiques et fragiles, que l’auteur laisse entendre en virtuose, à la manière des préludes de Bach.

Essayiste reconnu (Hugo, Pirandello, Cesar Pavese), il a écrit A sa seule gloire (1981), une biographie romancée de Bach, supposée écrite par un fils ingrat. On peut aussi s’attarder sur Proust et la musique du devenir (1960). En effet, contrairement à d’autres critiques qui tentent d’expliquer un auteur en l’enfermant dans un aspect bien délimité, Georges Piroué, dissociant création romanesque et création musicale, montre avec pertinence que la musique n’explique pas l’œuvre de Proust mais « permet de s’approcher d’elle dans ses formes propres et de la contempler en tant que comportement du génie ». (Manuel de Diéguez).

Et son amour des écrivains, non ceux qu’il lut pour son travail de lecteur pour Denoël, mais bien ceux qu’il découvrit dès sa petite enfance, il nous le restitue dans son très bel ouvrage, Mémoires d’un lecteur heureux (1997). « C’est là, dans le mystère tant charnel qu’intellectuel de ses préférences, dans les fidélités et les infidélités d’une mémoire aussi exacte que déformante que l’essayiste est allé chercher l’incertaine connaissance de soi. » De Thoreau à Peter Handke, en passant par Leopardi, Dostoïevski et son cher Dickens, il semble que sa passion de lire soit celle d’un lecteur européen et universel, celle d’un « douteur fervent » comme il se définit à la fin de son introduction, celui qui s’est fait « une religion de l’irréalité narrative ».  Et « comme manger entretient la vie du corps, lire entretient celle de l’esprit. Par l’une comme par l’autre de ces activités l’homme s’étoffe, prend consistance, devient peu à peu ce qu’il sera. » Ainsi, avec cet ouvrage, un « homme-livre nous donne le meilleur de lui-même. » (Jean-Michel Olivier).

En 1997, Georges Piroué a donné à la Bibliothèque municipale de Lyon les 251 lettres en sa possession, reçues de Louis Calaferte. A cette occasion, Mme G. Calaferte a elle-même confié les 209 lettres de G. Piroué adressées à Calaferte. Cette double donation constitue une correspondance croisée qui retrace avec précision le calendrier éditorial d’une partie de l’œuvre de L. Calaferte, ainsi que les liens d’amitié qui se développèrent entre les deux hommes.

Georges Piroué a été couronné de nombreux prix, parmi les quels le Prix Femina-Vacaresco, le Prix international Charles Veillon, le Prix Valéry Larbaud, le Prix de la Fondation Schiller et le Prix du canton de Neuchâtel pour l’ensemble de son œuvre.

A sa retraite, Georges Piroué se fixa avec son épouse en Anjou, à Dampierre-sur-Loire. Beaucoup se souviennent que Mme Piroué entretenait avec amour les jardins de ses voisins et qu’on pouvait rencontrer chaque samedi, jour du marché à Saumur, attablé au café qui fait l’angle de la place Bilange et de la rue Saint-Jean, un grand écrivain affable mais secret.

 

Bibliographie

 

Nature sans rivage : Poèmes, Seghers, 1951

 

Par les chemins de Marcel Proust : Essai de critique descriptive, La Baconnière, 1954

 

Chansons à dire : Poèmes, Seghers, 1956

 

La façade du 12 : Récit, Fayard, 1957

 

Mûrir : Récit, Denoël, 1958

 

Les limbes : Roman, Denoël, 1959

 

Proust et la musique du devenir : Essai, Denoël, 1960

 

Ariane ma sanglante : Nouvelles, Denoël, 1961

 

Le premier étage : Récit, Denoël, 1961

 

Une manière de durer : Roman, Denoël, 1962

 

Le portrait d'un homme heureux, Hachette, 1963

 

De quoi fouetter un chat : Nouvelle, Laffont, 1965

 

Une si grande faiblesse : Roman, Denoël, 1965

 

Ces eaux qui ne vont nulle part : Nouvelles, Ed. Rencontre, 1966

 

Pirandello : Essai, Denoël, 1967

 

La façade et autres miroirs : Nouvelles, Denoël, 1969

 

La surface des choses : Chronique, Editions Rencontre, 1970

 

Comment lire Proust?, Payot, 1971

 

La vie supposée de Théodore Nèfle : Roman, Denoël, 1972

 

Cesare Pavese : La vie et l'œuvre, Seghers, 1976

 

Condé, Photographies: Suzanne et André Condé, Editions d'art ARTED, 1976

 

San Rocco et ses fêtes : Roman, Denoël, 1976

 

Sentir ses racines : Discours, Postface de Marc Eigeldinger, Editions de la Baconnière, 1977

 

Feux et lieux : Nouvelles, Denoël, 1979

 

Ecrits dans le désert : Réflexions et aphorismes de Wilhelm Friedemann Bach sur son père Jean-Sébastien Bach, cantor de Saint-Thomas et director musices, G. Piroué, 1981

 

A sa seule gloire : fragments d'une autre vie : roman, (Denoël, 1981) Editions L'Age d'homme, 1984

 

Aujourd'hier, A. Balland, 1984

 

Lui, Hugo : essais, Denoël, 1984

 

Victor Hugo romancier ou les Dessus de l'inconnu : essai, (Denoël, 1964) Denoël, 1984

 

J'avais franchi les monts : chroniques italiennes, Editions de la Baconnière, 1987

 

Luigi Pirandello : Sicilien planétaire, Denoël, 1988

 

Madame Double Etoile : nouvelles, Denoël, 1989

 

Tu reçus la naissance. Hatier, 1991 (Editions CamPoche, 2005)

 

L'herbe tendre : nouvelles, Julliard, 1992

 

Le réduit national : récit, (Denoël, 1970) Editions L'Age d'homme, 1995

 

Mémoires d'un lecteur heureux : essai, Editions L'Age d'homme, 1997

 

                                                          Le 06 octobre 2009

 
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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 13:45

faulkner.jpg

Pour William Faulkner, ce roman (1929) représente une expérience unique car c'est celui qu'il n'a cessé d'écrire. Les quatre sections tentent d'y cerner Caddy, "this little doomed girl" (cette petite fille en fleur), son personnage fétiche, la petite fille à la culotte souillée. La double préface de 1933 est une autre tentative pour comprendre rétrospectivement l'oeuvre et l'Appendice Compson, du nom de la famille (1945), continue à faire vivre les personnages. Par la suite, les entretiens avec Jean Stein en 1956, les déclarations de Faulkner à l'Université de Virginie, seront encore pour lui des occasions de revenir sur ce roman.
Mais si son intuition géniale fut d'avoir fait d'un "idiot" (Benjy) le narrateur de cette histoire de "bruit et de fureur", il n'en demeure pas moins que l'oeuvre peut dérouter certains lecteurs par son régime typographique particulier et sa structure fragmentée.
Ces quelques remarques ont pour but d'entrer plus aisément dans ce roman dont le romancier lui-même savait qu'en l'écrivant il changeait quelque chose en littérature.

Une première de couverture symbolique. (Folio n°162)
Il s’agit d’une photo en noir et blanc de Dorothea Lange qui représente une petite fille brune aux cheveux courts d’une dizaine d’années et dont les mains s’accrochent à un fil de fer barbelé. L’enfant est vêtue d’une robe à fleurs, fripée et sale, avec un col blanc largement ouvert sur son corps pâle. Elle a la tête inclinée vers le sol et ses mains s’agrippent à une clôture de barbelé (qui fait songer à celle à laquelle Benjy s’accroche). Ses yeux sont clos dans un visage boudeur et fermé.

En arrière-plan, et plus floue, une femme, porte une robe à pois et un tablier à carreaux. Les mains sur les yeux, elle semble se protéger du soleil (le soleil du Sud, implacable et fatal), tout en regardant  la petite fille. Leur ombre à toutes deux s’allonge sur la terre battue mêlée d’herbes sèches (ombre qui rappelle celle de Quentin, sans cesse évoquée de manière insistante le jour de son suicide). Au fond, le bas d’une construction de bois ? De la photo émane une impression de pauvreté et de tristesse insondable. Qui sont ces personnages féminins ? Mrs Compson qui regarde s’éloigner Caddy qu’elle a rejetée ? Ou Caddy elle-même, dont l’espace de terre symbolise la séparation irrémédiable d’avec sa fille Quentin ?

Le choix de cette photo n’est pas innocent. Candace, dite Caddy, n’est-elle pas le personnage principal du roman, l’objet de l’amour ou du désamour des trois frères dont les monologues constituent trois des quatre parties du roman ?

Dorothea Lange (26 mai 1895-11 octobre 1965), l'auteur de la photo, est une photographe américaine dont les travaux les plus connus ont été réalisés pendant la Grande Dépression, pendant les années qui suivent le krach boursier du 24 octobre 1929, et qui sont surnommées « the bitter years » (« les années amères »). Le krach entraîne une crise économique sans précédent aggravée par une sécheresse dans les Etats du Sud.

Associant donc le Sud et Caddie, cette photo est bien représentative des thèmes du roman : la tragédie familiale, la décomposition du Sud, la solitude de Caddy, l’ombre, signe de la marque du temps…
 

 Un titre shakespearien.
Life […] : it is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury

Signifying nothing…

C’est « une fable que conte un idiot, une histoire pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien », telle est la phrase de Macbeth (Acte V, scène 5, quand Macbeth désespéré apprend la mort de sa femme et que se dérobe pour lui le sens de l’existence), et qui s’impose à Faulkner lorsqu’il achève son ouvrage.

Le bruit et la fureur renvoient à la fragmentation de l’esprit de Benjy, au déclin de la maison Compson et du Sud tout entier (The "Lost cause"), voire à la vie de l’écrivain assailli par « des difficultés d’ordre intime », mais le titre évoque avant tout Shakespeare. Dans les deux versions de l’introduction de 1933, Faulkner cite les grands ancêtres dont il s’affirme désormais l’égal, mais la liste ne comporte pas la référence quasi obligée pour tout écrivain anglo-saxon. Le titre de son quatrième roman l’affirmait de façon si éclatante qu’il n’était pas nécessaire de le redire.

Cependant, si on se reporte à l’Oxford Dictionary, il est mentionné que « sound and fury » est une expression qui signifie « propos fous, incohérents, de peu d’importance, babillage ». Cette traduction peut sembler mieux convenir à l’atmosphère du livre et au fait que les deux premières parties sont racontées par un fou (Benjy) et un désespéré (Quentin). Cette acception, aussi, correspond mieux à Macbeth que l’expression littérale « bruit et fureur », basée sur la traduction séparée des mots, sans considérer la signification de l’expression entière. Dans les deux cas, on est cependant bien en présence d’une histoire pleine de folie racontée par un "idiot" qui n’y comprend rien.

Un roman-fresque.
Le drame se déroule dans l’Etat de Mississipi, près de Jefferson, entre les membres d’une de ces vieilles familles du Sud, hautaines et prospères autrefois, et tombées dans la misère et l’abjection. Trois générations s’y déchirent : Jason Compson, alcoolique, et sa femme Caroline, née Bascomb, laquelle a un frère, l’oncle Maury ; leur fille Candace (dite Caddy), et leurs trois fils, Quentin (l’aîné), Jason, et Maurice ou Maury (appelé plus tard Benjamin ou Benjy pour qu’il ne souille pas le nom de son oncle Maury Bascomb) ; Quentin est la fille de Caddy. Il y a donc deux Jason (le père et le deuxième fils), et deux Quentin (l’oncle et la nièce), prénoms semblables qui peuvent prêter à confusion.

Edouard Glissant, l’auteur « caraïbe », fait remarquer que Faulkner écrit « en rhizome ». Nous verrons en effet qu’en fin de compte, si différents qu’ils soient, les enfants Compson se ressemblent. Différents et délaissés par leurs parents « absents », ils sont tous les quatre en proie au bruit et à la fureur et leur lignée s’achève avec eux.

Pas de domaine dans le Sud sans ses « nègres », ici, trois générations. Il y aura donc Roskus et sa femme Dilsey, leurs enfants, Versh, T. P et Frony. Cette dernière aura un fils qui s’appellera Luster. Toujours selon Glissant, Dilsey (que Jason appelle « La Noire ») n’est pas un personnage de convention mais une femme rude, insondable, dont la fonction est d’être le témoin de la mort de la famille Compson, tout en essayant de gérer le quotidien. Ce n’est pas la servante au grand cœur, c’est le témoin irrécusable ! Faulkner lui donne la parole dans la dernière partie de l'oeuvre.

Caddy, déconcertante et sensuelle, a pris un amant, Dalton Ames. Le jour où elle se voit enceinte, elle accompagne sa mère à French Lick (p.121), station thermale dans l’Etat d’Indiana, pour y trouver un mari. Le 25 avril 1910, elle épouse Sydney Herbert Head. Quentin, qu’un attachement incestueux mais platonique lie à sa sœur, se suicide de jalousie le 2 juin 1910, à l’université d’Harvard où il faisait ses études (payées par la vente du dernier « pré carré » des Compson).

Pour Edouard Glissant justement, ce qui est en question dans le roman, c’est bien le « démantèlement du pré carré », le signe d’un mal qui vient de plus loin, des origines. Mr Compson continue de vendre la propriété familiale (p. 120), la dernière de ces ventes, ayant servi à la création d’un terrain de golf de quarante hectares (p. 208). C’est ce terrain que Benjy décomposera dans son langage d’arriéré congénital et ce sera l’amorce d’un récit fait de bruit et de fureur, conté par un idiot. Cette dimension du roman est capitale : la fuite de Caddy, la violence de Jason, le suicide de Quentin, la disparition de Quentin (la fille de Caddy), la castration et l’enfermement de Benjy, toute cette fureur rentrée du Sud, toute cette dégénérescence, tiennent à la perte de la terre ancestrale !

Un an plus tard, Caddy, chassée par son mari, abandonne à ses parents la petite fille qu’elle a mise au monde et qu’elle a appelée Quentin, en souvenir de son frère (et dont elle n’avouera jamais le nom du père).

C’est ensuite la mort du père, qui sombre dans l’alcoolisme, laissant sa femme ruinée et malade avec leurs deux fils survivants, Jason et Benjamin, et le bébé que Caddy n’a même plus la permission de voir. Jason est un monstre de fourberie et de sadisme, Benjamin est idiot. Un jour, s’étant échappé du jardin, il s’est approché de trop près d’une fillette. Par prudence, on l’a châtré. Depuis lors, inoffensif, il erre comme une bête et ne s’exprime que par des cris.

Quentin, la fille de Caddy a grandi. Au moment où commence le roman, elle a dix-sept ans, et, comme sa mère autrefois, elle se donne aux jeunes gens de la ville. Son oncle Jason la poursuit de sa haine.

Les personnages vont évoluer sous les yeux du lecteur, se déchirer, se torturer. A part Benjy, chacun pourrait être Sisyphe poussant éternellement devant lui le poids d’un rôle qui lui aurait été attribué par un mauvais génie, une hérédité, une tare contre laquelle il ne peut rien. Fiers et droits, les domestiques noirs sont les seuls à garder un peu de raison dans ce tourbillon de démence.

Ce roman-fresque de moins de quatre cents pages, dont le titre est donc très éloquent, a pour thème essentiel la tragique impuissance des hommes devant la fatalité de leurs passions et la déchéance d’une famille. Ce thème s’incarne dans une « intrigue », constituée principalement des monologues intérieurs successifs des trois frères : Benjy "l’idiot", Quentin le désespéré, et Jason le "méchant". Le personnage principal, qui n’a pas de partie qui lui soit dédiée, est cependant Caddy, objet de l’affection quasi-animale de Benjy, de l’amour incestueux de Quentin et de la haine farouche de Jason. A travers eux, c’est l’histoire de la famille Compson et celle, plus générale du Sud profond dont est originaire Faulkner (transposée pour les besoins du roman dans un comté imaginaire, celui de Yoknapatawpha, où Blancs et Noirs cohabitent avec l’omniprésence de la faute, de l’expiation et de la culpabilité), qui nous est ici contée.

Structure. Quatre partitions pour une chronologie bouleversée.
La chronologie n’est pas respectée. En fait, la première époque, décrivant la folie croissante de Quentin vers le suicide, se situe le 2 juin 1910, mais l’auteur la place en deuxième position. Les événements du 6 avril 1928, qui ont pour héros Jason II, se situent en troisième position. Enfin, ceux du 7 avril, qui révèlent la vision du monde de Benjy, sont racontés d’entrée dans la première partie.

Chronologie restituée:        Chronologie du roman :

2 juin 1910 : Quentin.           7 avril 1928 : Benjy. Moderato.

6 avril 1928 : Jason II.          2 juin 1910 : Quentin. Adagio.

7 avril 1928 : Benjy.              6 avril 1928 : Jason II. Allegro furioso.

8 avril 1928 : Dilsey.            8 avril 1928 : Dilsey. Andant religioso.  Allegro                                             barbaro. Lento.

Le même drame est conté par les trois frères, Benjy, Quentin et Jason en focalisation interne et donc en narration subjective. La dernière partie verra Dilsey, la servante noire, prendre une grande place. Chaque personnage apporte sa pierre à l’édifice global. Faulkner procède par avancées successives, comme s’il peignait une vaste toile dont seul le dernier coup de pinceau donne le sens et la dimension.

Premier chapitre : désordre et folie. (page 19 à 96).
Avec Benjy, nous sommes le 7 avril 1928. Benjy, de son vrai nom Maury, a été débaptisé sous le prénom de Benjamin. C’est un jeune handicapé mental, âgé de trente-trois ans, qui dit une histoire qu’il appréhende surtout à travers ses sens. Il est attaché à sa sœur Caddy par le son, la voix et l’odeur : « Caddy sentait comme les arbres ». Il n’a pas vraiment de pensées, plutôt des sensations. Il se met souvent à gémir comme un animal ou à pousser des hurlements. Il y a toujours une raison à ses cris. Seules, Caddy et Dilsey sont capables de le comprendre.

Faulkner ne respecte pas la notion du temps. Présent et passé sont mêlés dans les flashs de l’esprit de Benjy. En pleine phrase, on passe de 1928 à 1910, suivant un lien avec une sensation présente ou passée, apparue dans le cerveau. La typographie en italique et en caractère romains distingue les différentes périodes. Le lecteur progresse ainsi par bonds, en avant ou en arrière. Le roman débute ainsi dans un étrange chaos.

Deuxième chapitre : désespoir. (page 97 à 213).
Avec Quentin, nous revenons à la journée du 2 juin 1910, le jour choisi pour son suicide, 18 ans avant le premier quart du récit. Il est à Harvard et nous découvrons l’amour profond de Quentin pour sa sœur. Quentin est obsédé par le parfum du chèvrefeuille, celui de Caddy, leitmotiv de son récit. Lancinantes sont ses relations avec sa montre et le temps. Il y a également une enveloppe qu’il met dans sa poche et qu’il palpe sans arrêt. Tout le récit sera rythmé par ses obsessions, notamment celle de son ombre.

Lui aussi passe d’une pensée à une autre, d’une époque à une autre, parfois en plein milieu d’une phrase. Quentin, c’est la faute fantasmée, le remords et le châtiment. Au fil des spirales infernales du récit de Quentin, un semblant d’histoire se dessine pourtant, Faulkner se permettant par ailleurs des digressions comme l’épisode émouvant de la petite fille perdue.

Troisième chapitre : rage et haine. (page 215 à 309).
Avec Jason, nous retournons le 6 avril 1928. La maison est dirigée par lui et Dilsey. Quentin est mort et Caddy ne vit plus dans la famille. Jason est fourbe, méchant, aigri, avare et mesquin. Il revoit les événements mais transforme tout en méchanceté et en mesquinerie. Il nourrit une haine sans limite pour la fille de Caddy, Quentin. Il abuse tout le monde, y compris sa mère et seule Dilsey ose lui tenir tête. Avec cette partie, la narration se « normalise », s’autorisant encore par moments quelques écarts qui donnent toujours autant l’impression d’être en prise directe avec l’esprit des protagonistes.

Quatrième chapitre : vers l’apaisement ? (page 311 à 372).
La dernière partie prend place le 8 avril 1928 et le récit est conté par Dilsey, seul élément stable de cette saga violente. Le bruit et la fureur tendent à se dissiper avant de ressurgir dans les derniers instants du récit, au cours d’un dénouement sans ouverture: n'est-ce pas le retour à "tout dans l'ordre accoutumé"? Faulkner adopte dans cette dernière partie une écriture plus « classique », avec un narrateur extérieur et omniscient. C’est seulement ici qu’interviennent les premières descriptions des lieux, des personnages, des situations évoquées précédemment.

Lire un roman de Faulkner, c'est pénétrer dans un univers à part, celui d'une "Comédie humaine" du Sud. La lecture de Le Bruit et la Fureur demande de la persévérance, mais celle-ci est récompensée quand on découvre cette "matière démesurée" du langage" comme Patrick Chamoiseau a si bien qualifié l'écriture de ce romancier de génie.

 

Bibliographie:
Les pages renvoient à Le Bruit et la Fureur, Folio n° 162, Gallimard, 1972.
François Pitavy commente Le Bruit et la Fureur de William Faulkner, Foliothèque n° 101, Gallimard, 2001.


                                                                                                                       Juin 2008

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3 octobre 2009 6 03 /10 /octobre /2009 12:22

Leclair.jpg

 

Au détour d’un chemin du Val de Loire, il pourra vous arriver de croiser un vélocipédiste poète :

 

« Peut-être se demandent-ils ce que

je fabrique dans ce virage seul

en ce foutu jour du Seigneur, alors

que le soleil redevient un faux leurre […] »

 

Eh bien, ce sont les mensonges du monde qu’il débusque, ainsi qu’il le dit, et c’est pour cette raison qu’il faut lire ce poète qui, « à l’idole du moi qu’il pourfend, [… ] préfère l’idylle du rien » (Pierre Perrin de Chassagne).

Très justement récompensé par le Prix de Poésie de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de Loire 2009 pour une œuvre poétique composée de Journaux poétique, de récits, de nombreux essais et éditions critiques, de collaborations diverses au Mercure de France, Yves Leclair débusque dans la réalité « l’or du commun » (du nom d’un de ses recueils).

En disciple fidèle des vieux poètes chinois Li Po ou Po Chu yi, son moi se dissout dans un regard contemplatif. A la question : que fais-tu ? l’auteur ne répond-il pas : « Je contemple. Quelque chose d’autre se fait en moi. Je disparais dans le décor. »?

 

A capella

 

Longue soirée d’hiver

A la clarté des lampes
L'angoisse se retourne
En simple joie
De n’être presque rien

Dans un recoin de l’univers

 

(Seul dans la salle à manger)

8 novembre 1988

 

 

S’il fallait encore une autre raison de lire Yves Leclair, c’est parce qu’il est un grand passeur en poésie. Il a collaboré à différents cahiers spéciaux consacrés à certains de ses compagnons de route, de Georges-L. Godeau, à Claude Vigée, en passant par Pierre-Albert Jourdan dont il a publié les œuvres (Les Sandales de paille et Le Bonjour et l’Adieu). C’est dans son petit ouvrage intitulé Le Matin qu’il éprouva « le coup de foudre de l’œuvre poétique vraiment nourricière, le bonheur d’expression » qui fut pour lui « comme une révélation » avec « la petite phrase qui tape dans le mille, qui donne le goût de vivre, qui permet de lire le monde, sans mièvrerie, autrement que comme un aveugle : « La cigale me laisse passer sans m’interrompre. Pour m’inciter à l’invisibilité ? » D’un regard d'artiste à l'autre se transmet l’étincelle magique du poiein.

 

Poésie

  • L’or du commun, Le Mercure de France, 1993.
  • Bouts du monde, Le Mercure de France, 1997.
  • Notes d’un moyen ermite, avec des aquarelles de Chan Ky-Yut, Lyric editions, Gloucester (Canada), 2000.
  • Six hands amongst the clouds, avec des aquarelles de Chan Ky-Yut, trad. M. Bishop, Lyric editions, Gloucester (Canada), 2000.
  • Prendre l’air, Le Mercure de France, 2001.
  • A la Turque, Editions Le Petit Poëte Illustré, Paris, 2001.
  • « Yves Leclair » in Poètes pour le temps présent, Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 2003.
  • Le Voyageur sans titre, Librairie La Brèche Editions, 2005 (épuisé).
  • L’antique lumière d’Eden, avec des peintures de G. Besse, Edition Rencontres, 2007.
  • Les Citronniers, avec des peintures de Gauvin, Editions Rencontres, 2007.
  • Avec vues imprenables, avec des peintures de Joël Leick, Editions Rencontres, 2007.
  • Suite du voyageur sans titre, Librairie La Brèche Editions, 2008.
  • Secret muezzin, avec des peintures de Mehdi Qotbi, Editions Rencontres, 2009.

Récits

  • La Petite route du col, Edition L’Etoile des limites, 1997.
  • Bourg perdu, avec des illustrations de Ph.Marie, Editions Rencontres, 1999.
  • Manuel de contemplation en montagne, Collection Chemins de la Sagesse, Editions de la Table Ronde, 2005. Réédition 2006.
  • Bâtons de randonnées, Editions de la Table Ronde, 2007.

Essais

  • Pierre-Albert Jourdan, Cahier d’hommages, Thierry Bouchard éditeur, 1984.
  • Bonnes compagnies, Editions Le Temps qu’il fait, 1998.
  • Pierre-Albert Jourdan, Editions Le Temps qu’il fait, 1998.
  • Pierre-Albert Jourdan, Europe, 2007.
  • Michel Jourdan, Europe, 2009.

Éditions d’ouvrages et préfaces

  • Les Sandales de paille de P.A.Jourdan, préface d'Yves Bonnefoy, Edition et notes d’Yves Leclair, Le Mercure de France, 1987.
  • Le Bonjour et l’Adieu de P.A.Jourdan, préface de Philippe Jaccottet, Edition et notes d’Yves Leclair, Le Mercure de France, 1991.
  • Les Amours jaunes de Tristan Corbière, notes et postface d’Yves Leclair, Le Seuil, 1992.
  • Bouteilles à la mer d’un ermite migrateur de M. Jourdan, texte établi par Y.L, préface d’Y.Leclair, Editions Arfuyen, 2006.
  • L’Alphabet de l’heure bleue d’Aymen Hacen, préface, Editions Jean- Paul Huguet, 2007.

                                                                                    Samedi 03 octobre 2009

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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 23:17

Friedrich-2.jpg
Ce qui frappe dans ce court roman, c’est que le pays hongrois est au cœur de l’intrigue. Nous en avons pour preuve, le titre des quatre chapitres : Randonnée dans les steppes, Maison dans les steppes, Passé des steppes et Présent des steppes.

Dès la page 12, nous apprenons que le roman va se passer à l’Est de la Hongrie, dans une « Putszta aussi somptueuse que déserte, comme seule la Hongrie peut nous en offrir ». De suite, le narrateur est saisi par la grandeur du spectacle : « L’air caressant vibrait autour de moi à l’infini, la steppe embaumait, et l’éclat de la solitude de glissait partout et par-dessus tout. »

Le regard qu’il porte sur cette plaine hongroise est quasi ethnologique, les descriptions en sont d’une extrême précision  et il ne sait pas quel ami il va rencontrer dans ce paysage (p 18) : « Autant l’image que j’en avais eue jadis s’était, à cause de mon ami, confondue avec celle de l’Italie, autant à présent, elle se cristallisait étrangement en quelque chose de totalement autonome. J’avais traversé des centaines de ruisseaux, de rivières et de fleuves, dormi souvent avec les bergers et leurs chiens à poils longs, je m’étais désaltéré à ces puits solitaires dont les sinistres potences se dressent très haut vers le ciel, je m’étais abrité sous des toits de roseaux très pentus- j’avais vu se reposer le joueur de cornemuse, s’envoler sur la lande le postillon alerte, éclater de blancheur le manteau du gardien de chevaux- et souvent je m’étais demandé à quoi allait ressembler mon ami dans ce paysage. »
On sent le pinceau du peintre que fut Stifter lorsqu’il décrit page 19 « la lueur pourpre de la prairie, les milliers de petits points blancs que formaient les troupeaux de bœufs de la région, la terre sous mes pieds d’un noir profond […] j’aimais ses villages à l’infini, ses collines sous les vignobles, ses marécages et ses roseaux, et voir palpiter au loin le bleu délicat des ses montagnes. » Peter Handke, dans sa pièce, Les gens déraisonnables sont en voie de disparition, évoque les livres de Stifter en disant qu’ils sont de ces livres conçus «  avec le sérieux, la patience et la conscience d’un restaurateur de tableaux. » (Marie Alstadt, Lire, Avril 2004.)
Le regard se fait aussi historique lorsque le narrateur décrit le château d’Unwar. Il évoque les « grandes effigies en pierre, avec de larges bottes et des robes à traîne. Il devait s’agir des rois de Hongrie. » (page 31). Il remarque les « armes de différentes époques. Elles avaient jadis probablement fait partie de l’histoire de la Hongrie.[…] Hormis les armes, étaient suspendus également des vêtements hongrois conservés depuis des temps très anciens, dont certains en soie, flottants, avaient sans doute appartenu aux Turcs ou même aux Tartares. (Page 33)

Il nous apprend que dans la chambre qui lui est dévolue, il y a des livres écrits en langue allemande et que « dans chacune des pièces se trouvait un lit, recouvert, non d’une couverture, mais de l’ample vêtement traditionnel que l’on nomme bunda. C’est généralement un manteau en peau, dont le côté bourru est placé à l’intérieur, alors que le côté lisse et blanc est à l’extérieur. Il est souvent orné de lanières diverses et colorées et d’applications décoratives en cuir de toutes les couleurs. » (pages 33-34).
Un autre intérêt du roman réside dans la description de l’organisation des domaines du major Stephan Murai. On y découvre des serres où poussent des camélias, des jardins, des vergers ; on assiste aux foins, au repas des bergers ; la bergerie, les haras sont évoqués ainsi que la variété des céréales. C’est une sorte de propriété idyllique où le maître appelle les paysans  « mes enfants » et dont il rêve de faire un pays idéal. Sa profession de foi est la suivante : «  Notre constitution, notre histoire sont très anciennes, mais beaucoup de choses restent encore à faire ; nous avons été préservés en elles comme une fleur dans un album de famille. Ce grand pays est un joyau plus vaste qu’on pourrait le croire, mais il a besoin encore et davantage d’être serti. Le monde entier entre dans une lutte pour devenir plus productif, et donc, nous aussi. De toute la floraison et de toute la beauté dont est encore capable aujourd’hui le corps de ce pays, il faut extraire autant l’une que l’autre. […] Le peuple est très divers, certains sont comme des enfants à qui l’on doit montrer comment faire pour entreprendre quelque chose. Depuis que je vis au milieu de mes gens, sur lesquels j’ai davantage de droits que vous ne le supposez, depuis que je chemine avec eux dans leurs vêtements, partage leurs coutumes et me suis acquis leur considération, c’est finalement comme si j’avais gagné quelque bonheur qu’autrefois je cherchais dans tel ou tel pays lointain. »
C’est le rêve de l’Eden enfin retrouvé ou c’est l’empire austro-hongrois d’avant la faute! « Friedrich Hebbel, dramaturge autrichien très en vue dans les années 1850, ne croyait pas si bien dire lorsqu’il écrivait sarcastiquement à propos de Stifter qu’ « il présuppose comme lecteurs, de toute évidence, Adam et Eve. De fait, les romans de Stifter ont ce don d’emporter dans des temps immuables, de pause universelle, qui évoquent l’Eden. L’impression de sérénité vaporeuse, l’écriture limpide exercent sur qui les lit un vrai pouvoir magique. » (Marie Alstadt, Lire, avril 2004).
« Pourtant, dit cette critique, une étrange inquiétude affleure » et elle va naître avec le personnage de Brigitta. En effet, l’intérêt essentiel du roman réside dans ce personnage féminin, qui nous est assez vite brossé dès la page 21 quand le narrateur la rencontre pour le première fois, vêtue à la mode locale et montant à cheval comme un homme. Celle qu’il prend d’abord pour une intendante se révèle à lui serviable et aimable et il souligne « la rangée de très belles dents » de son sourire.
Le mystère de ce personnage féminin est distillé au cours du roman lorsqu’à la page 60, le narrateur découvre dans le cabinet de travail de Stephan Murai « l’image réduite dans un beau cadre doré d’une jeune fille d’environ vingt, vingt-deux ans- mais fait étrange, de quelque manière que le peintre ait tenté de masquer la chose, ce n’était pas l’image d’une jeune fille belle, mais laide au contraire- le teint sombre du visage et la morphologie du front étaient singuliers, avec cependant comme de la force et de l’énergie, et le regard farouche était celui d’un être résolu. » Le narrateur comprend que cette femme a joué un rôle dans la vie de son hôte et il se demande pourquoi il ne s’est jamais marié.

C’est par Gömör l’associé de Brigitta Maroshely qu’il apprend qui est cette femme dont le major lui dit qu’elle est la femme « la plus merveilleuse du monde ». Il lui apprend que « son mari l’avait quittée et n’était jamais revenu », l’abandonnant avec leur fils Gustav. A cette époque, avec son enfant, elle était apparue dans sa résidence de Maroshely. On ne peut deviner quels sont les liens réels qu’ils entretiennent puisque le major « condamnait son époux qui s’en était allé jadis.. »
Cette femme devient alors l’objet des rêves du narrateur : « Je me tenais sur la lande devant l’étrange cavalière qui, à l’époque m’avait cédé ses chevaux, ses beaux yeux m’envoûtaient… » (page 68).
C’est vraiment au fil de l’histoire que le mystère va se dissiper : « Le moyen par lequel j’ai pu arriver à une connaissance si approfondie de l’état des choses qui sont décrites ici sera la conséquence de mes relations avec le major et Brigitta, et s’éclaircira de lui-même à la fin de l’histoire sans qu’il soit nécessaire de révéler avant l’heure ce que je n’ai pas non plus appris avant l’heure, mais par le développement naturel des événements . » (page 69).
Ce livre est encore une réflexion sur la beauté. « Elle est dans l’univers, elle est dans un regard, et elle ne sera pas forcément dans les traits d’un visage conformes aux canons établis par les gens sensés. Souvent la beauté n’est pas perçue parce qu’elle est dans un désert, ou parce que l’œil qui pourrait l’apprécier ne s’est pas présenté… » C’est en fait le cas de Brigitta dont la mère détournait le regard de « son petit visage ingrat ». « Ainsi le désert devint de plus en plus grand . »
Stifter fait  ainsi une description terrible de l’enfant que l’on ne regarde pas et qui n’est pas aimé parce qu’il est laid (page 72).
Lorsqu’elle rencontre enfin celui qui va la remarquer, elle dit : «  Je sais que je suis laide, et à cause de cela, j’exigerai un amour plus grand que ne le ferait la plus belle fille du monde. » (page 84). L’évocation du premier baiser est magnifique : «  Elle n’avait jamais connu de baiser, puisque même sa mère ni ses sœurs ne l’avaient jamais embrassée- et Murai, bien des années plus tard dira un jour qu’il n’avait jamais éprouvé une joie aussi pure que naguère lorsqu’il avait pour la première fois senti ces lèvres délaissées, vierges, sur sa bouche. » (page 85).

L’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre est d ‘une intensité non pareille : « Tout son être se déploya devant lui, il découvrit par-dessus tout cela, son amour intense et vibrant qu jaillissait tel un torrent doré sur un rivage riche, riche mais solitaire aussi ; car, alors que le cœur des autres hommes est partagé en deux univers, le sien était resté intact, et puisqu’un seul être l’avait reconnu, il appartenait donc dorénavant à ce seul être. »

Quand Murai s’éprend de Gabriele, c’est une souffrance insondable pour Brigitta : « Le cœur de Brigitta cependant n’en pouvait plus…Elle prit, pour ainsi dire, son cœur gonflé, hurlant, dans sa main et l’écrasa. » (page 93)

Après avoir réglé la situation financière de Brigitta et de Gustav, Murai disparaît de leur vie et « il ne se manifesta plus. »
Ce n’est que lorsque Gustav, le fils de Brigitta, est attaqué par les loups et que Murai vient à la rescousse, que tout va se dénouer. Alors qu’il murmure au narrateur qui vient d’arriver dans la chambre « Je n’ai pas d’enfant », Brigitta ne dit qu’un seul mot : « Stephan » et tous les deux, après s’être regardé dans les yeux, tombent dans les bras l’un de l’autre. Et Stephan d’avouer : « Ma pauvre, ma pauvre épouse, quinze ans j’ai été privé de toi, et quinze ans tu as été sacrifiée. » Et d’ajouter : « Oui, c’est bien la loi de la beauté qui nous emporte, mais j’ai dû errer dans le monde entier avant de comprendre qu’elle se trouve au fond du cœur, et que je l’avais abandonnée chez moi dans un cœur solide et fidèle qui ne me voulait que du bien, que je croyais perdu, et qui a pourtant traversé toutes ces années et tous ces pays avec moi. Brigitta, mère de mon enfant, tu étais jour et nuit avec moi. » (page 118).
C’est une des grandes séductions de ce roman que cette intrigue amoureuse si particulière où le mari qui a trahi revient vivre dans la proximité de la femme abandonnée. « La science de l’âme n’a pas tout éclairé ni tout expliqué, bien des choses lui sont restées étrangères et obscures. Aussi, n’est-il pas exagéré de dire qu’il existe encore un abîme infini et serein où rôdent Dieu et les esprits. L’âme, dans ses instants de ravissement, le survole souvent, la poésie parfois le dévoile d’un innocent geste d’enfant, mais les instruments de mesure de la science ne pourront jamais prétendre y avoir abordé, ni même seulement y avoir mis la main. »

Le roman se termine avec le retour du narrateur vers l’Autriche : « Avec de sombres et douces pensées, je continuais ma route jusqu’à ce que la Leitha fût traversée et que les gracieuses montagnes bleues de mon pays s’esquissent devant mes yeux."
C’est à l’extrême simplicité du style et des thèmes que l’on est sensible lorsqu’on lit ce livre. « A ceux  qui l’accusaient de représenter seulement ce qui est petit et insignifiant et seulement des hommes ordinaires, Stifter répondait en affirmant la volonté de représenter la loi douce qui guide le genre humain et détermine l’équilibre universel.
« Le souffler du vent, le couler de l’eau, le pousser du blé, le rider de la mer, le verdoyer de la terre, le resplendir du ciel, le briller des étoiles, je les considère grands. L’orage qui s’approche grandiose, la foudre qui fend les maisons, la tempête qui déchaîne les incendies, le tremblement de terre qui enfouit les villages, je ne les considère pas plus grands mais plus petits, en tant que simples manifestations de lois supérieures. Ils se vérifient dans des lieux singuliers et sont effets de causes limitées. »
Et Stifter revendique aussi la légitimité de la modestie : « Si tous les mots qui sont prononcés ne peuvent pas être poésie, ils peuvent être quelque chose d’autre, quelque chose qui a, quand même, le droit d’exister. »
Ce roman est donc bien exemplaire de l’œuvre de Stifter. On y trouve « une incessante recherche de la sérénité, mais aussi une contemplation lente et attentive qui permet de voir sous la surface du monde et de saisir le rythme secret de la vie. Il ne se passe pas beaucoup de choses dans les romans et dans les nouvelles de Stifter et pourtant le lecteur finit par être envoûté. On suit avec une émotion croissante le cheminement des héros de ses romans et de ses nouvelles qui cherchent leur place dans un monde dominé par la loi morale et la sagesse de la nature. » ((Adalbert Stifter, un illustre inconnu, Vaclav Richter, 13-08-2005, Radio Prague).

Les pages renvoient à l'Edition Points, R 532.

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Published by Catheau - dans Lectures
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